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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Carte de visite: Alanis Obomsawin

Filmmaker Alanis Obomsawin has always been interested in indigenous struggles. For her last documentary, she went to Attawapiskat, a First Nations reserve, to meet with the people who live there and hear about their daily lives.



Réalisateur: Francis Lussier
Production year: 2012

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VIDEO TRANSCRIPT

GISÈLE QUENNEVILLE rencontre des personnalités francophones et francophiles: des politiciens, des artistes, des entrepreneurs ou des scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

GISÈLE QUENNEVILLE est en studio.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Bienvenue à Carte de visite.

La réserve autochtone

d'Attawapiskat, est située sur

la rive ouest de la baie James.

Depuis deux ans, cette

petite réserve fait

beaucoup parler d'elle.

En 2011, une crise du

logement a fait la manchette

partout au pays. Tout récemment,

la chef d'Attawapiskat,

Theresa Spence, a fait une

grève de la faim pour signaler

son mécontentement envers le

gouvernement Harper. La

cinéaste Alanis Obomsawin a

toujours été au centre des

conflits autochtones.

Récemment, elle s'est rendue à

Attawapiskat pour rencontrer des

habitants qui lui ont raconté

leur quotidien. Dans ce dernier

film qu'elle a intitulé

Attawapiskat, Alanis Obomsawin

tente de nous faire comprendre

les injustices auxquelles son

peuple fait face.

(GISÈLE QUENNEVILLE et ALANIS OBOMSAWIN sont maintenant assises l'une en face de l'autre.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Obomsawin, bonjour.


ALANIS OBOMSAWIN

- Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Votre plus récent film est un

film sur Attawapiskat. Cette

réserve dans le nord de

l'Ontario, dans le Grand Nord

de l'Ontario, qui a fait la

manchette y a pas si longtemps

à cause de la piètre condition

d'hébergement, de logement dans

la réserve. Pourquoi un film

sur Attawapiskat?


ALANIS OBOMSAWIN

- Premièrement, j'étais là quand

ça se passait, mais je

travaillais sur un autre film.

Mon intérêt, c'était les

jeunes, les enfants et le

système éducatif et aussi le

fait qu'ils étaient dans des...

dans des maisons mobiles

pour l'enseignement de...

C'était supposé d'être

temporaire, mais ça

fait 13 ans.

Alors c'est ça, mon

intérêt, je fais beaucoup de

travail sur ce film-là et quand

la crise est arrivée durant

l'hiver, j'ai trouvé que...

j'ai lu plusieurs journaux, puis

ce qui se passait et...

les accusations et le racisme

étaient tellement lourds que je

pouvais pas en croire mes

oreilles et lire ce que je

lisais. C'est pour ça que j'ai

décidé de faire quelque chose.

Je voyais les jeunes qui s'en

venaient... très déprimés. Ce

qu'on lisait sur Facebook...


GISÈLE QUENNEVILLE

- Qu'est-ce qui les déprimait,

les jeunes? Est-ce que c'était

ce qu'on disait d'eux ou c'était

la situation, le logement où

ils vivaient, qu'ils vivaient

dans des cabanes?


ALANIS OBOMSAWIN

- Non, la grande tristesse et

ce qui était très dur, c'est

comment on les appelait, les...

On les accusait de fraude dans

la dirigeance. Toutes sortes de

choses. J'ai lu un article à un

moment donné dans un journal,

ils disaient: "Avez-vous vu les

gens du Troisième Monde,

qu'on dit, de la baie

James? Avez-vous remarqué,

on voit juste des femmes

et des enfants. Probablement

parce que leurs maris sont

trop saouls pour parler

pour eux-mêmes."

Plus loin, ils disaient:

"Avez-vous remarqué aussi, ils

ont eu des argents puis le

gouvernement dit que ça a pas

été... y a pas eu de rapport."

Ou je sais pas quoi.

"Probablement que c'est les

chefs qui mettent ça dans leurs

poches." Quand tu lis des choses

comme ça, et puis c'est

rapporté sur Facebook et c'était

plein. J'ai trouvé ça tellement

épouvantable. C'est pour ça que

j'ai décidé de faire quelque

chose pour montrer ces

gens-là que j'adore. Qui

sont des belles personnes, et

ces jeunes-là qui ont déjà

assez de misère à avoir une

éducation qui est... qui est

jamais comme... Le service

est pas comme ce qu'on reçoit

dans les autres écoles.

Alors, déjà, y a tout

ça. Alors... quand tu vois

des jeunes qui se font insulter

puis qui se font juger comme ça

à tous les jours, qu'est-ce que

vous pensez que ça fait?

Alors c'était terrible et

c'est pour ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Dans le film, au début du

film, on voit justement une

série de clips, si vous voulez,

de politiciens à la Chambre des

communes qui... disent et se

contredisent finalement, les uns

après les autres. Quel est le

message que vous vouliez envoyer

aux politiciens dans

ce film-là?


ALANIS OBOMSAWIN

- Bien... c'est pas tellement

que je pensais aux politiciens,

mais c'était... c'était la

réalité, c'est comme ça

que ça s'est passé.

Puis en Chambre, presque tous

les jours, y avait des discours

énormes et puis c'était pour et

c'était contre et on racontait

un tas de choses, des

choses fausses aussi.

Alors, pour que le monde

essaie de comprendre

un peu ce que ça veut dire ces

remarques-là et ce que ça fait

à une communauté ou à n'importe

quelle race à ce moment-là.

Alors, c'était pour faire voir

aux gens ce qui en était et en

même temps de rencontrer ces

personnes-là qui sont tellement

humbles et tellement belles.

Alors je voulais que...

que ceux qui regardaient le

film aient une autre impression

de la communauté.


GISÈLE QUENNEVILLE

- À la base du film et à la

base de la crise d'Attawapiskat,

c'est la situation du logement

et dans le film, on voit très

bien les conditions dans

lesquelles les gens vivent.

Que ce soit dans des cabanes

qui ne sont pas destinées

à être des maisons,

où il n'y a pas d'électricité,

pas d'eau courante, ou encore

dans ce logement préfabriqué,

qui avait servi aux

travailleurs de la construction

de la mine de diamants De Beers,

qui était à quelques dizaines de

kilomètres de là. Est-ce que

cette réalité-là est propre à

Attawapiskat ou est-ce que ça

se vit dans d'autres communautés

autochtones?


ALANIS OBOMSAWIN

- Y a plein de communautés,

surtout quand elles sont

éloignées. Surtout dans le Nord

puis y en a plein dans le Québec

aussi. Et, euh...

On en entend pas parler

tant qu'il y a pas de...

Le fait qu'ils ont déclaré que

c'était une crise et qu'il y

avait de l'urgence, c'est pour

ça que tout le monde a entendu

parler de ce qui se passait.

Autrement, vous ne le sauriez

pas. Puis who cares? Ça les

dérange pas. Mais de voir la

vraie situation, et d'entendre

ces gens-là, ce qu'ils ont à

dire, moi, je les trouve

tellement extraordinaires. Y a

d'autres communautés qui

seraient enragées puis qui

auraient réagi autrement.

J'ai trouvé, on le voit dans le

film, des personnes

comment elles parlent,

qu'est-ce qu'elles ressentent

et y a pas de... y a pas de...

vouloir se venger ou de dire

des choses mal de quelqu'un.

Moi, je trouve ça

extraordinaire. Du monde...

Les enfants sont tellement

beaux. On les voit dans ces

cabanes-là puis y a une dignité

qui ressort d'eux, de leur

esprit, de leur être. C'est ça

que je voulais montrer.


GISÈLE QUENNEVILLE

- À la fin du film, vous dites,

vous semblez dire, en tout cas,

qu'il y a de l'espoir.


ALANIS OBOMSAWIN

- Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

- D'où vient cet espoir-là et

comment vous voyez cet

espoir-là?


ALANIS OBOMSAWIN

- Je sais qu'il y a de l'espoir

parce qu'il y a des

changements. Comme par exemple,

j'y suis allée la semaine

dernière pour montrer le film,

parce que je vais toujours dans

la communauté avant de le

montrer au public. Je veux que

la communauté voie en premier

lieu. Et j'ai vu beaucoup de

personnes qui sont... qui

travaillent pour bâtir la

nouvelle école qu'ils vont

avoir. Déjà, ça, c'est un gros

changement. Et l'autre chose,

j'ai rencontré plusieurs

personnes qui sont là, qui

travaillent comme des

menuisiers pour rénover

les maisons qui sont...

qui sont des baraques. Y a

tellement d'égouts... des

problèmes d'égout.

Pour autant que possible essayer

de déménager ceux qui sont dans

les grandes maisons mobiles de

De Beers. Y a 90 personnes qui

vivent là-dedans puis c'est...

terrible. Alors je vois qu'il y

a un effort et c'est vrai qu'il

y a des changements, ils ont

eu... on a envoyé 22 maisons

mobiles neuves. C'est sûr que

ça, c'est pas la réponse,

mais c'était la réponse pour les

médias. Au lieu de rester dans

une cabane, puis avoir froid

puis tout ça, au moins, ces

nouvelles maisons mobiles-là,

elles sont propres,

elles sont neuves.

Et... alors dans le... je ne

sais pas si vous avez vu le

film, mais après le film,

avez-vous vu les bonus?


GISÈLE QUENNEVILLE

- Oui.


ALANIS OBOMSAWIN

- On voit la différence. Alors,

faut admettre qu'il y a des

gens qui ont fait des choses

pour améliorer la situation.

Puis y en a encore qui le font.

Ça va être long. Comment

voulez-vous... le seul temps

pour déménager des choses,

c'est durant l'hiver,

quand y a le chemin

de glace ou par barge,

par bateau. Ça coûte très cher.

Y a toutes sortes de

difficultés...

qui sont avant de commencer à

essayer de faire quelque chose

qui existe.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous avez dit, madame

Obomsawin, que vous alliez

toujours dans la communauté où

vous avez tourné votre film

pour leur montrer. Vous êtes

retournée donc à Attawapiskat.

Comment est-ce qu'ils ont réagi

en voyant votre film?


ALANIS OBOMSAWIN

- Ç'a été... j'osais... je

pensais que... j'étais certaine

qu'ils allaient aimer le film.

Mais ç'a été beaucoup plus que

ça. Je dirais qu'en premier

lieu, je l'ai montré au chef

et à tous les conseillers.

Ils sont plusieurs. Il y a

beaucoup de personnes âgées qui

sont des conseillers. Et c'était

tellement touchant. Y en a pas

un qui est sorti sans me serrer

dans ses bras pour

me dire merci.

C'était... et aussi, y a un

conseiller qui m'a dit: "Alanis,

tu peux pas savoir comment tu

fais plaisir aux gens âgés parce

que t'as dit le vrai nom,

c'est Kattawapiskak."


GISÈLE QUENNEVILLE

- Voilà.


ALANIS OBOMSAWIN

- Ils disent que,

éventuellement, ils vont

changer au vrai nom le nom de

la réserve. Ça, c'est dans

toutes les réserves. Les mots,

les noms ont été changés par des

personnes qui ne parlaient pas

la langue et c'est resté parce

que c'est devenu officiel avec

le gouvernement. Mais beaucoup

d'endroits maintenant

retournent au vrai langage pour

décrire soit l'endroit ou soit

le nom de la nation. N'importe.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Madame Obomsawin, j'ai lu en

quelque part que, pour vous, la

parole est plus importante que

l'image. Ça m'a frappée, ça,

venant d'une cinéaste.

Comment expliquer ça?


ALANIS OBOMSAWIN

- Bien, je pense, je ne sais

pas, je pense que ça doit

dépendre de la façon dont j'ai

grandi parce que moi,

je viens d'Odanak.

Puis à Odanak, quand

j'étais enfant, on avait pas

d'électricité ni d'eau

courante. Alors... on avait des

lampes à l'huile et le soir,

qu'est-ce que vous pensez, on

écoutait les adultes parler,

les vieux qui nous racontaient

des histoires. Y a beaucoup de

choses que j'ai apprises dans ce

temps-là, que j'ai toujours

entendues. Des choses qui sont

historiques en réalité de la

nation. Et comme on avait pas

d'images, on avait pas de...

rien, chaque enfant ou chaque

personne qui était là, dans ton

esprit, tu fais tes images.

Alors avec la voix,

j'imaginais... qu'est-ce que

c'est que cette histoire-là.

J'avais mon film dans ma tête.

Et c'est peut-être de là que

vient qu'à chaque fois que je

commence un film, je ne fais

que du son pendant plusieurs

heures avant de commencer à

filmer. Et après, je reviens

avec une équipe, avec la caméra

et le son. Et je ne vais pas

demander les mêmes questions,

mais on va parler du sujet et

tu vois la personne qui parle,

tout est synchronisé. Et je

peux retourner au premier son

que j'ai pris. Très souvent, ce

sont des choses qui sont très

intimes ou très émouvantes. Et

je suis pas obligée de dire à

la femme ou à l'homme:

"Répète-moi ça, c'est une

insulte." Je peux prendre ce

son-là et le mettre sur des

images de ce qu'ils parlent,

comme vous savez. Tous les

films que je fais, c'est comme

ça. Et je... je pense que ça

vient de là. J'ai été habituée

à écouter. Puis... c'est

pour ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Racontez-moi votre jeunesse. Y

a eu une période à Odanak,

mais vous êtes née aux

États-Unis et vous avez vécu un

peu également à Trois-Rivières

avec votre famille.


ALANIS OBOMSAWIN

- Oui. Euh...

Je ne suis pas certaine de l'âge

que j'avais. Mais je suis allée

à l'école à Trois-Rivières.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Ç'a été difficile pour vous

n'est-ce pas?


ALANIS OBOMSAWIN

- Ah oui. C'était un temps dans

ce temps-là, si t'étais un

Indien, ça a pas d'importance

où tu vivais, c'était très

difficile. Quand c'était le

temps où la maîtresse donnait

le cours d'histoire du Canada,

c'est sûr que j'allais me battre

cette journée-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Pourquoi?


ALANIS OBOMSAWIN

- Parce qu'ils enseignaient que

les sauvages étaient des gens

qui scalpaient le monde. Comme

c'était des méchants et ils

disaient des tas de choses sur

nos peuples. Et puis qu'on les

avait dérangés. Ils disaient

pas, par exemple, qu'ils

avaient pris les terres et que

c'était eux autres qui avaient

envahi, ça, ça a jamais été

raconté. C'était très difficile

parce qu'ils disaient qu'on

était des barbares et c'est

tous les livres écrits par les

frères des écoles chrétiennes.

Imaginez prendre la religion et

enseigner de la haine comme ça.

Surtout quand tu enseignes aux

enfants. C'était horrible. Et

c'est pour ça, d'ailleurs,

peut-être que c'est pour ça que

je suis où je suis aujourd'hui,

parce que je voulais changer

ça. Et ma seule manière de...

de... je me disais: Qu'est-ce

que je pourrais faire? Je

voulais pas que d'autres enfants

passent par où j'étais passée.

Et... la seule chose que je

pouvais trouver, comme je

connaissais beaucoup mon

histoire et je me disais: Moi,

il faut que j'aille parler aux

enfants dans les classes. Pour

leur dire d'autres choses.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous avez commencé à faire ça

en étant chanteuse.


ALANIS OBOMSAWIN

- Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Et vous parliez aux enfants.


ALANIS OBOMSAWIN

- Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous m'avez parlé.


ALANIS OBOMSAWIN

- Ah oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous étiez sur Sesame Street.


ALANIS OBOMSAWIN

- Ah, bien oui, c'est vrai.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Je me souviens de vous

à ce moment-là.


ALANIS OBOMSAWIN

- Ah oui! Ah mon Dieu!

Ça fait longtemps.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Comment est-ce que vous êtes

devenue chanteuse?


ALANIS OBOMSAWIN

- Bien, je chantais tout le

temps quand j'étais enfant.

J'étais un peu achalante parce

que j'avais une tante que

j'adorais. J'allais toujours

chez elle puis elle faisait des

paniers. Y avait deux fenêtres.

Elle s'assoyait ici, sur une

chaise, puis elle faisait ses

paniers. Moi, je m'assoyais en

face d'elle puis je me

berçais tout le temps.

Et puis je chantais fort,

je chantais. Une de

ses filles, ma cousine, elle

disait: "Pourrais-tu ne pas

chanter juste pendant..."

J'étais insultée, moi,

j'arrêtais de me bercer puis ma

tante disait: "Tu veux pas

l'entendre, va-t'en dehors sur

le balcon. Continue à chanter

pour moi." Je recommençais,

ça devait être effrayant.

Alors j'ai toujours chanté. Mais

je pensais pas que j'allais

chanter devant le monde. Alors

quand... je me suis dit: Moi, je

connais beaucoup d'histoires,

je vais aller raconter des

histoires aux enfants, je vais

aller leur parler de notre

histoire, c'est quoi, l'histoire

du Canada. Que ça, c'est toutes

des menteries qu'il y a dans

ces livres-là.

Alors quand j'arrivais avec mon

tambour, y avait des... des

religieuses ou des maîtres

d'école qui disaient: "Oh,

qu'est-ce qu'elle va dire aux

enfants?" Mais au bout d'une

heure, je pouvais pas en faire

assez. Ils disaient: "Viens dans

ma classe. Pourrais-tu...

peux-tu rester ici une semaine?"

J'en ai fait, j'en ai fait

beaucoup, beaucoup, des

centaines d'écoles, incluant

les écoles résidentielles à

ce moment-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

- En 1967, vous avez fait votre

entrée à l'ONF, l'Office

national du film, où vous êtes

restée pendant... 45 ans, même

peut-être un peu plus. Euh...

et c'est à ce moment-là que

vous avez commencé à faire

des films sur les autochtones.

Est-ce que pour vous, l'ONF

était cet endroit équitable,

ouvert et juste que vous

n'aviez pas vécu jusqu'à

ce moment-là?


ALANIS OBOMSAWIN

- Premièrement, c'était pas mon

idée à moi. Je connaissais rien

des films, je ne connaissais

rien de cette technologie-là et

jamais j'aurais pensé...

Et c'est parce que j'avais fait

une campagne pour faire bâtir

une piscine dans mon village.

J'ai commencé en 62. Puis j'ai

eu bien de la misère. Je

pensais que j'allais faire ça,

ça allait... pas de problème.

Bien, c'était pas le cas.

Ç'a été très dur. On l'a bâtie

en 65. Et Ron Kelly, qui

faisait beaucoup de films pour

CBC, a fait un film d'une

demi-heure sur ce que je faisais

et sur la piscine et tout ça.

Et ça avait passé à Telescope,

à Radio-Canada, en anglais, CBC.

Et là, y a des producteurs qui

l'ont vu, de l'Office, puis ils

m'ont invitée à venir à

l'Office. Je suis allée

une fois et dans ce

temps-là, y avait des tout

petits théâtres à l'Office pour

regarder des rushes ou bien

aller voir ton assemblage, ou

des choses comme ça.

Ils m'ont fait venir

là et ils m'ont assise comme

vous, puis ici, il y avait tous

les directeurs, les réalisateurs

qui étaient en permanence et

les producteurs dans cette

pièce-là. Y avait à peu près 30

sièges. Ils ont dit:

"Conte-nous des histoires comme

tu fais avec les enfants."

J'avais pas trouvé ça difficile

parce que je faisais toujours

ça. De là, on m'a demandé

d'être une conseillère sur un

film. Puis la première fois,

ils m'ont demandé d'aller avec

une équipe dans une réserve. Je

me suis tout de suite aperçue

qu'ils se servaient de moi pour

rentrer dans la réserve.

Alors je suis devenue très

inquiète, je me suis dit: S'il

faut que le film déplaise aux

gens ici, ils vont dire:

"C'est la belle Alanis qui a

amené ça ici." Alors là, j'ai

dit, je ne ferai plus jamais

ça. Je leur ai dit exactement

ce que je pensais. Et puis,

éventuellement, je leur disais:

"Moi, c'est les écoles qui

m'intéressent, je veux faire

des projets qui vont servir

pour éduquer les enfants." Y

avait un studio multimédia, et

ce studio-là, tout ce qu'ils

faisaient, c'était pour les

classes, pour enseigner avec

des films fixes. Et le son

venait sur un 33 tours puis y

avait un petit projecteur ici

puis la... la bande 35

millimètres passait, c'était

ton histoire que tu avais mise

ensemble. On travaillait

d'après des diapos ou des

photos. Puis c'était comme un

trésor pour eux autres. C'était

la première fois qu'ils avaient

un produit professionnel fait

par nous autres, et c'était la

voix d'une nation puis c'était

vraiment intime. Alors c'est ça

que je commençais à faire au

commencement. Ça, c'était...

Ah! Juste l'idée de savoir que

ça faisait partie de

l'enseignement, ça pouvait pas

être un meilleur cadeau que ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Madame Obomsawin, vous dites

que vous n'êtes ni Canadienne,

ni Américaine, née Abénaquise.

Certains diraient que c'est un

statement politique que vous

faites, est-ce que c'est bien

le cas?


ALANIS OBOMSAWIN

- Bah! Que ça soit politique ou

non, je suis Abénaquise. Je

suis aussi, maintenant, depuis

1960, comme tous les Indiens,

citoyenne de notre pays. On

l'était pas avant 1960. Moi,

j'ai été élevée dans un temps

où j'ai été témoin de beaucoup

de changements.

Quand on était à Odanak,

quand j'étais enfant, quand on

parlait de Pierreville, on

disait les Canadiens,

puis nous autres,

c'était les sauvages.

C'était comme ça, le langage.

Alors on était pas canadiens

dans notre pays. Même le Bureau

des affaires indiennes, c'était

avec... le Bureau de

l'immigration. Imaginez.

Alors... c'est pour ça que...

c'est pour ça que je pense comme

je pense et c'est pour ça que

je suis comme ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Quand vous faites un film,

vous le faites pour qui?


ALANIS OBOMSAWIN

- Pour tous. Le monde entier.

Je veux que tout le monde le

voie. Seulement, je veux

m'assurer que c'est honnête puis

que c'est juste. Après ça, je

veux que tout le monde le

regarde. N'importe quelle

nationalité ou n'importe où

dans le monde.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous avez été présente pendant

plusieurs des grands moments

autochtones de l'histoire

contemporaine autochtone au

Canada. Je pense à

Restigouche, je pense aux 78

jours que vous avez passés

derrière les barricades à Oka,

Burnt Church, Attawapiskat

maintenant. Est-ce que, au fil

des ans, les choses ont changé?


ALANIS OBOMSAWIN

- Pour être juste, y a eu

beaucoup de progrès, y a eu

beaucoup de choses qui ont

changé surtout au niveau

éducationnel. Pendant qu'au

niveau éducationnel, y a aussi

des choses qui sont terribles.

Mais juste à penser qu'on n'a

plus d'écoles résidentielles,

ça, c'est un grand progrès.

Puis ça fait pas longtemps. En

1985, y en avait encore.

Y a ça et dans les années 60,

quand on a entendu dire: "Oh,

savais-tu ça?" On avait une

façon de communiquer, on

appelait ça... le télégramme

de mocassins.


GISÈLE QUENNEVILLE

- C'est quoi, ça?


ALANIS OBOMSAWIN

- C'était que quelqu'un

t'appelait au téléphone puis

disait: "Tu sais pas ça, toi, y

a un Indien qui est médecin, il

est sorti de l'université", je

sais pas quoi. "Oui! Comment

il a fait pour aller à

l'université?" Parce que

jusqu'en 1952, tu ne

pouvais pas aller à l'université

si tu te faisais pas citoyen

canadien et que tu ne niais pas

ce que tu étais. Sinon, tu ne

pouvais pas. C'était la loi qui

fait partie des paragraphes de

la Loi sur les Indiens. Alors

là, quand quelqu'un... tu

pouvais dire: "Est-ce que...

est-ce qu'il s'est vendu?" Parce

que là, les Affaires indiennes

te donnaient un petit montant

d'argent puis tu ne retournais

plus... tu n'avais plus le droit

d'avoir des terres ou dire qui

tu étais. Tu devenais civilisé,

t'étais Canadien. Alors c'était

une affaire que beaucoup de

gens trouvaient que quelqu'un

qui faisait ça, c'était un

traître, c'était très difficile

de... de voir ça,

de sentir puis...

Mais quand les paragraphes ont

changé et que là, c'était

correct pour aller à

l'université, faire des hautes

études et que tu étais pas

obligé de nier ta race,

ça a fait un changement

incroyable. Quand je vous dis

que dans les années 60,

quand y en avait un

qui sortait de l'université,

qu'il avait une discipline, on

ne parlait que de ça. Eh bien,

aujourd'hui, comme je vous

parle en ce moment, y a

peut-être 400 000 étudiants à

l'université, dans toutes les

universités, c'est

extraordinaire, ça. Ça veut

dire que cette génération-ci et

l'autre qui s'en vient a de

bien meilleures places que ce

qu'on avait. Déjà ça, c'est des

grands progrès. Pendant ce

temps-là, en même temps, les

réserves, surtout celles qui

sont éloignées, sont très mal

servies au niveau éducationnel.

Tous les Indiens à travers le

pays, les argents qui sont

donnés pour chaque étudiant est

moins que la moitié que ce qui

est donné aux Blancs ou aux

autres ici pour... La réponse

de ça, c'est que les services

sont moindres et... la

technologie suit pas ce qui se

passe comme dans les autres

endroits. Alors, ça, ce sont

des injustices horribles. Les

argents qui sont donnés aux

jeunes quand ils sont obligés

d'aller dans une ville pour

aller étudier, c'est 700$ par

mois, des fois, c'est 720 ou...

ça varie. Mais il faut qu'ils

paient le loyer, faut qu'ils

mangent, faut qu'ils paient

leur voyagement et tout ça.

Alors dans bien des cas, c'est

une solution pour pas être

capable de réussir. Et ces

argents-là, les montants ont

pas été changés depuis 20 ans.

Alors ça vous donne une petite

idée de... de ce qui se passe.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Ça fait maintenant plus de 45

ans que vous faites des films,

que vous êtes à l'ONF, vous

avez aujourd'hui 80 ans et vous

faites des films dans des

conditions qui ne sont pas

toujours très faciles dans le

Grand Nord canadien. Vous

auriez pas envie de tout

simplement vous la couler douce

et de relaxer un peu?


ALANIS OBOMSAWIN

- Non, parce que je pense qu'il

y a trop de travail à faire puis

je suis chanceuse parce que

j'ai la santé encore. On sait

pas demain, il peut me sortir

quelque cancer, comme ça arrive

quasiment à tout le monde. Mais

tant que j'aurai la santé, je

vais faire ce que je sais que

je peux faire et... pour pouvoir

influencer des changements, je

vais le faire. Je me vois pas du

tout... parce que je suis très

au courant des situations, et

si je suis capable d'influencer

des choses pour le mieux

pour... j'aime mieux le faire

que de pas le faire.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Eh bien, Alanis Obomsawin,

merci beaucoup pour cet

entretien et pour tout le

travail que vous faites et pour

tous vos films.


ALANIS OBOMSAWIN

- Bien, c'est moi qui vous

remercie.

(Générique de fermeture)

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