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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Guy Mignault : Artistic Director of the Théâtre français de Toronto

Guy Mignault is the Artistic Director of the Théâtre français de Toronto. He worked at the National Arts Centre in Ottawa under Jean Herbiet, and has stepped into the spotlight on the stages of numerous Montreal theatres, besides having acted in television. One day, he received a call from the Théâtre français de Toronto, who were searching for an Artistic Director. That didn’t pique his interest immensely, but he went to meet with the Board of Directors…. and has been in the position ever since.



Réalisateurs: Simon Madore, Karen Vanderborght
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

GISÈLE QUENNEVILLE rencontre des personnalités francophones et francophiles: des politiciens, des artistes, des entrepreneurs ou des scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, des photos récentes de GUY MIGNAULT défilent à l'écran. On voit GISÈLE QUENNEVILLE qui est accueillie par GUY MIGNAULT à l'entrée de sa maison. D'autres photos qui témoignent de divers moments de la vie personnelle et professionnelle de GUY MIGNAULT défilent à l'écran.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aujourd'hui, je vais à la

rencontre du directeur

artistique du Théâtre français

de Toronto, Guy Mignault.

On se retrouve chez lui, dans

l'est de la ville. Guy et moi,

on se croise souvent; les

bureaux du TFT sont au même

étage que ceux de TFO. Il est

plein d'énergie et sa bonne

humeur est contagieuse.

Ça promet comme entrevue.

Guy Mignault est un petit gars

de Hull, aujourd'hui Gatineau.

Ses parents étaient libraires.

On pourrait s'imaginer que

ç'aurait fait de lui un premier

de classe, mais pas du tout. Il

a toujours détesté l'école.

Guy préfère faire rire les gens.

Au théâtre, il a fait carrière

au Centre national des arts à

Ottawa, il est monté sur les

planches de plusieurs théâtres

de Montréal, il a fait de la

télé.

Les étés, Guy se rendait à

St-Fortunat, au Théâtre de la

Chèvrerie. Il est même devenu

propriétaire du théâtre. Mais en

1996, Guy Mignault ne savait

plus trop quoi faire. Un jour,

il reçoit un appel du Théâtre

français de Toronto. On est à

la recherche d'un directeur

artistique. Ça ne l'intéresse

pas trop, mais il va quand même

rencontrer le conseil

d'administration. Et comme on

dit en anglais, « the rest is

history ».

(GISÈLE QUENNEVILLE et GUY MIGNAULT sont assis l'un face à l'autre dans la demeure de celui-ci.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Guy Mignault, bonjour.


GUY MIGNAULT

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vos parents étaient libraires

à Hull.


GUY MIGNAULT

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça veut dire que vous lisiez

beaucoup quand vous étiez

petit?


GUY MIGNAULT

En fait, je pense que je peux

dire que je lisais pas

beaucoup. Mais j'aimais les

livres.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment on peut aimer les

livres sans lire?


GUY MIGNAULT

Bien, c'est parce que

je trouve que le livre,

c'est un bel objet.

Puis après ça, quand j'ai

commencé à étudier

en théâtre plus,

je me suis intéressé

davantage. Je suis allé voir ce

qu'il y avait dans les livres.

Parce qu'à cette époque-là, il

y avait beaucoup, beaucoup de...

ce qu'on appelait les comiques.

Alors il y avait, quand

j'étudiais au

high school de

l'Université d'Ottawa, par

exemple, on devait lire des

pièces de Shakespeare.

Mais ça se vendait en comique,

c'était plus facile puis ça me

permettait de jouer plus

dehors. J'ai jamais aimé

l'école. Faut que je l'avoue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça, c'est un peu intéressant

parce qu'on aurait pensé que le

fils de libraires aurait été

premier de classe. C'était pas

votre cas.


GUY MIGNAULT

En fait, j'ai été premier de

classe une année. Et cette

année-là, il y avait encore des

distributions de prix, je

pense que c'était en quatrième

ou cinquième année. Et là, il y

avait une distribution de prix.

Et là, tout à coup, tous les

prix, tous les cadeaux étaient

sur le bureau du professeur et

puis il y avait le frère

directeur qui était là et puis

le professeur qui était là et

puis je suis le premier à

choisir. Guy Mignault, premier

de classe, s'en va en avant.

Et là, je vois tous les prix.

Il y a des livres... Et tout

à coup, je vois un canif.

Un super canif. Je mets la main

au-dessus du canif puis

j'entends « tut-tut-tut »!

Je me retourne puis c'est le

frère directeur qui me fait...

Puis là, je passe ma main

comme ça puis il fait...

Et c'était une tête du Christ en

plâtre. Et ç'a été ça, mon

prix. Puis là, je suis parti

avec ça, l'âme... en pleurs.

Je suis arrivé chez nous,

ma mère a dit: « Où c'est qu'on va

mettre ça?! »

En tout cas, j'ai choisi, cette

journée-là, de ne plus jamais

être premier de classe.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais pourquoi vous aimiez pas

l'école?


GUY MIGNAULT

Je sais pas. Je pense que

j'aime pas... j'aime découvrir

par moi-même, je pense

que c'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum.


GUY MIGNAULT

J'aime découvrir par moi-même,

j'aime pas ça qu'on me tape sur

les doigts quand je fais pas

correct. J'aime pas ça. J'aime

découvrir. J'aime découvrir que

j'ai fait une erreur. Et puis je

suis capable de l'assumer.

Mais j'ai pas besoin de

personne pour me mettre

le nez dedans. Tiens, voilà,

c'est dit!


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre truc, par contre,

c'était le théâtre. À quel

moment est-ce que vous vous

êtes dit: moi, je veux être

comédien, moi, je veux faire

du théâtre?


GUY MIGNAULT

Je pense que je peux dire que

j'ai découvert la force du rire

pendant que je sautais sur le

lit de mes parents. J'ai

peut-être quatre, cinq ans, je

sais pas, et puis je saute sur

leur lit. Et là, tout à coup,

mes parents entrent dans

leur chambre puis ils disent:

« Qu'est-ce que tu fais là?! »

Et là, je suis saisi et je... je

sais pas d'où ça m'est venu...

Mais à cette époque-là, on

voyait beaucoup de films de

cow-boys, des choses comme ça.

Alors j'ai dit: « Je vais vous

montrer comment on meurt tiré

d'une balle blanche ». Puis là,

ça prend du temps, il meurt

tranquillement. Tiré d'une

balle argentée, il meurt un peu

plus rapidement. Et d'une balle

dorée: boum!

Et ça a fait rire mes parents.

Donc j'ai compris la force, le

pouvoir du rire. Et écoute,

j'avais le droit de sauter sur

le lit de mes parents.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez décidé de faire des

études en théâtre.


[GUY MIGNAULT:] Oui.

GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'aller à l'école

pour devenir comédien c'est

comme aller à l'école en

cinquième année?


GUY MIGNAULT

En quelque part, oui.

En quelque part, oui. Par

contre, ça me permettait

d'aller découvrir beaucoup de

choses. Ça me permettait d'abord

de quitter ma ville natale de

Hull pour m'en aller à

Montréal, la grande ville...

appelée par mon père, à

l'époque, « la ville du péché ».


GISÈLE QUENNEVILLE

Bien sûr.


GUY MIGNAULT

Et puis d'amitiés, des gens

que j'ai rencontrés et qu'on

s'est jamais perdus de vue.

J'ai découvert, à cette

époque-là, que je n'aimais pas

Molière. Je trouvais que

Molière, c'était pas mon

patrimoine.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourtant!


GUY MIGNAULT

Parce que moi, je voulais

faire de la création.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah! Vous êtes monté

sur les planches à Ottawa,

à Montréal... en tant que

comédien. Ça vous fait rire?

Qu'est-ce que ça vous a

apporté?


GUY MIGNAULT

C'est parce que je pense à

une photo que vous allez

probablement montrer. Alors

j'ai à peu près quatre, cinq,

six ans, je sais pas, et puis je

suis en kilt avec un petit

bâton sur l'épaule. On m'a dit

que c'est là que j'ai commencé

à faire de la mise en scène.

Parce que pendant le récital,

un des petits garçons, il avait

le pied mal placé, j'ai tout

arrêté pour aller lui placer le

pied puis après ça, j'ai repris

ma place. Ça avait fait rire

tout le monde.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez pas commencé votre

carrière comme metteur en

scène, vous avez commencé

en tant que comédien.


GUY MIGNAULT

Absolument. C'est, je pense,

là où je me sens le mieux, sur

une scène, quand tout à coup, je

sens la communication entre le

public puis les gens sur la

scène... Ça, pour moi, c'est

grisant en même temps.

C'est...

Puis ça va tellement vite dans

le cerveau, avec le texte qu'on

a appris par cœur, les

répliques qui sortent pas de la

même façon, etc., etc.

Puis la réaction du public. Faut

en quelque part en tenir compte

parce que tout à coup, des

fois, on perd le rythme puis on

risque de perdre les

spectateurs, fait que là, on

réagit puis... Fait que c'est

bien excitant. Un beau métier.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez fait du théâtre,

vous avez également fait de la

télé. On se souvient de vous

dans la télésérie Cormoran,

entre autres, Francoeur, bien

sûr. Et vous avez fait de la

pub. Parce que vous,

vous étiez M. Rona.

Est-ce qu'un comédien sérieux

fait de la pub, devient M. Rona?


GUY MIGNAULT

Absolument. Mais si on

regarde bien tous les

personnages que j'ai faits...


GISÈLE QUENNEVILLE

Ils se ressemblent tous.


GUY MIGNAULT

Ils se ressemblent un peu.

Puis M. Rona, c'était un gars

qui réparait des choses puis

qui faisait... qui donnait des

trucs pour que les affaires

aillent mieux.

Et le personnage dans Cormoran,

c'était la même chose.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et est-ce qu'un comédien

qui devient metteur en scène,

ça, c'est sérieux?


GUY MIGNAULT

Absolument. C'est sérieux,

mais le metteur en scène qui a

déjà été acteur a un atout de

plus que ceux qui n'ont jamais

joué. Et pour moi, c'est cette

force-là qui fait que parfois,

je réussis mieux que d'autres.

J'aime les gens. J'aime les

acteurs puis j'aime raconter

des histoires. Et j'aime que les

gens amènent des choses, j'aime

que les gens découvrent,

comme j'aime découvrir. Donc

c'est toujours en équipe qu'on

découvre les choses. Et c'est

ça que j'aime le plus. Parce que

je suis pas un metteur en scène

qui dit: « Tu fais trois pas à droite

puis quatre pas à gauche ».


GISÈLE QUENNEVILLE

Tu changes la position

du pied.


GUY MIGNAULT

Ça m'intéresse pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous ne faites plus ça?


GUY MIGNAULT

Puis je pense qu'on va plus

loin de cette façon-là.

Parce que chacun amène ce qu'il

a de meilleur en lui.

(On se trouve dans le costumier du Théâtre français de Toronto.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Qui dit théâtre dit costumes.

Et au Théâtre français de

Toronto, il y en a des costumes.

On est dedans.


GUY MIGNAULT

Effectivement. Alors on trouve

un peu de tout. Et j'ai

d'ailleurs ici... les robes...

les robes d'époques des

Précieuses ridicules.

Nina Okens, qui a fabriqué ces

costumes-là, est en nomination

pour le Dora, pour justement

les costumes des Précieuses

ridicules.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est important pour le TFT de

faire partie de cette famille

qui peut être en nomination,

recevoir des prix Dora?

Ça, c'est les prix de théâtre

à Toronto.


GUY MIGNAULT

C'est ça. On fait pas ça pour

ça. Mais quand, tout à coup,

l'industrie, nos pairs...

arrivent puis nous donnent une

petite tape sur l'épaule en

disant: « On trouve que vous

faites bien votre travail »,

bien, c'est un plus. Ça fait du

bien de se faire dire ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ici, on est entourés de

chaussures, qui font également

partie du costume. Une

chaussure, c'est important?


GUY MIGNAULT

Les chaussures sont

effectivement la base du

personnage. Et puis si on n’est

pas confortable, on peut pas

jouer de façon honnête, si je

peux dire. Tu sais, l'acteur

c'est une personne insécure par

définition. Et là, tout à coup,

on arrive près des

représentations, et tout à coup,

les morceaux de costume

embarquent. Et là, woups...

tout le monde travaille

ensemble puis on le sait que

tout le monde travaille

ensemble. Puis grâce aux

costumes, on fait un pas

supplémentaire, on prend un peu

d'assurance. Tu sais, les

souliers... Très souvent, on va

répéter avec des espadrilles

parce qu'on est confortable

toute la journée. Mais quand on

porte un costume comme ça, on

porte pas des espadrilles avec

ça. Alors on a des souliers avec

un talon un peu plus fort, un

peu plus haut. Donc la démarche

change avec le costume puis

tout ça se fait, puis à un

moment donné, la magie du

théâtre opère. Le dernier

comédien dont on a besoin,

c'est-à-dire le spectateur,

arrive et puis voilà.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez travaillé comme

comédien, vous êtes même devenu

propriétaire d'un théâtre

d'été. Ça, j'imagine que c'est

toute une aventure. Les défis

d'un propriétaire, d'un

entrepreneur, d'un homme

d'affaires en théâtre, ça

ressemble à quoi?


GUY MIGNAULT

La folie furieuse. Alors cette

année-là, j'ai eu 40 ans. J'ai

acheté le théâtre, j'ai acheté

ma première maison à Montréal,

j'ai changé de voiture, j'ai

arrêté de fumer.


GISÈLE QUENNEVILLE

Wow!


GUY MIGNAULT

Et j'ai commencé le tournage

de la télésérie Cormoran.

Chaque fois que je suis devenu

directeur artistique, chaque

fois que j'ai posé un geste

comme celui-là, c'était

simplement pour pouvoir me

permettre de jouer davantage.

C'était pour pouvoir me

permettre de raconter mes

histoires davantage. Et c'est

ce que j'ai fait. Et je l'ai

fait avec beaucoup beaucoup

beaucoup de bonheur. Puis c'est

là que j'ai commencé à recevoir

les gens dans le stationnement,

ce que je fais... Enfin, je

reçois pas les gens dans le

stationnement, mais je reçois

des gens... À l'entrée.

à la porte, à l'entrée du

théâtre. Et puis pour moi, c'est

vraiment cette façon-là.

La communication commence

à ce moment-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais le côté business, est-ce

que ça vous a plu, ça?


GUY MIGNAULT

Côté business, mon père était

libraire, donc il avait un

commerce. Il m'a donné quelques

petits trucs et puis je pense

que d'accueillir les gens, ça

vient aussi de sa librairie

parce que, quand j'étais petit

gars, on était mis à

contribution, on était payés...

je sais pas, je pense que

c'était 15 cents de l'heure...

Mais de voir mon père recevoir

ses clients comme de la grande

visite, c'est ça que j'essaie

de faire quand je suis au

théâtre, je reçois les gens

comme s'ils étaient de la grande

visite.


GISÈLE QUENNEVILLE

Un jour, vous avez reçu un

appel de quelqu'un du Théâtre

français de Toronto. J'imagine

que vous ne vous attendiez pas

à cet appel-là. Comment vous

avez réagi?


GUY MIGNAULT

J'ai réagi très bien. Parce

que l'appel... En fait, c'était

juste un message que j'ai reçu.

Et en 82, je suis venu jouer

ici, sous la direction de John

Van Burek, L'École des femmes,

de Molière. Ç'a été le premier

Molière que j'ai joué.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah...


GUY MIGNAULT

Alors je pensais, quand j'ai

reçu ce téléphone-là, ce

message-là, qu'on me

demanderait de venir jouer une

pièce à Toronto, et je pensais

que c'était ça. Et au mois de

septembre, Greg Brown me

téléphone puis il dit:

« Seriez-vous intéressé à devenir

directeur artistique du Théâtre

français de Toronto? »

« Ah non, je vous remercie

beaucoup, non. Parce que

vous savez, je suis bien

installé à Montréal, tout va

bien. » Je me suis mis à

travailler sur quelque chose

qui a vraiment mal tourné.

Alors j'ai appelé mon agente

puis j'ai dit: « Écoute,

j'abandonne ça. Je ne veux plus

rien savoir de ces gens-là et

puis je vais aller faire un

tour d'auto à Toronto, je vais

aller leur dire: merci

d'avoir pensé à moi,

"Thanks but

no thanks".

Mais ça va me faire

une petite vacance. » Je roule.

En cours de route, je téléphone.

Je parle avec Greg Brown et

je lui dis: « Je veux juste

m'assurer que vous êtes là

demain, je vais passer vous

saluer. » Il dit: « Ça tombe bien,

demain, le comité de sélection

se réunit. » « Comité de

sélection? »

« Bien, pour choisir

un directeur artistique. »

J'ai dit: « Écoutez, je pensais

que vous m'offriez une job, moi,

je pensais pas que vous vouliez

que je postule. » En tout cas.

J'ai dit: « Je peux bien les

rencontrer, mais... vous savez

ma réponse. »

J'arrive là-bas, je m'assois

avec ces gens-là. On commence

à discuter. Et là, ça me

chatouille. Parce que je suis...

Je suis le genre de gars qui

aime ça, des défis. Et puis je

me suis dit: qu'est-ce qu'on

fait à 49 ans? On s'achète une

télévision plus grande puis un

La-Z-Boy plus confortable?

Ou bien on ramasse les défis là

où ils se trouvent? Je leur ai

dit: « Écoutez, je vais retourner

à Montréal et puis je vais voir

ce que je peux vous envoyer, je

vais certainement vous envoyer

quelque chose. » Et en route,

je suis là, je prends des notes

sur un bloc-notes qui est sur le

fauteuil du passager puis je

roule, puis je roule, puis je

roule, puis je suis énervé...

Tu sais, quand ça chatouille

dans le ventre puis tu dis:

regarde, ça a l'air intéressant,

je pourrais faire ça, faire

ça... J'arrive à la maison,

j'ai écrit 13 pages que j'ai

faxées, parce que c'était comme

ça que ça fonctionnait à

l'époque, et ils m'ont rappelé

et ils ont dit: « Revenez donc,

on voudrait discuter avec vous. »

On a rediscuté. Et là, on m'a

offert le poste et j'ai dit:

« Donnez-moi trois heures. » Je suis

allé prendre une grande marche

dans Toronto. Marche qui s'est

terminée au marché St-Laurent.

Puis là... Je suis un

francophone, hein, latin.

Je suis allé voir les étals de...


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'on mange bien

à Toronto?


GUY MIGNAULT

... de fromage, de viande,

de fruits et légumes, etc., etc.

J'ai dit: coudonc, moi, je pense

que je pourrais vivre ici.

Et puis voilà, j'ai...

j'ai accepté le poste.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais c'était comment pour

vous? Parce que là, vous partiez

de Montréal, où vous étiez

connu, où vous aviez votre

cercle... ville francophone, et

vous arrivez à Toronto, ville

anglophone, vous êtes pas connu,

ni vous ni le TFT.

Jusqu'à un certain point.


GUY MIGNAULT

Oui, oui, oui, tout à fait.

Mais ç'a été un choc.

Ç'a été un gros choc. Je pensais

pas que j'étais autant...

touché par ça. Je faisais pas

deux coins de rue à Montréal

sans que les gens m'arrêtent

sur la rue. Ça fait que je suis

retombé dans l'anonymat, ici,

à l'âge de 49 ans. Je peux vous

dire que ça fait mal. Puis mon

50e anniversaire, on a fait

ça au restaurant, on était

trois, quatre... mais c'est ça.

J'ai comme fait un pas par en

arrière, puis je me suis

ressaisi et je me suis mis

à fouiller puis à découvrir.

Et là, j'ai découvert des

cadavres dans les placards.

J'ai découvert qu'on avait,

à l'époque, un déficit accumulé

de 100 000$, qui représentait

à peu près 20% de notre budget

annuel. Ah, j'ai découvert

des affaires!


GISÈLE QUENNEVILLE

À un moment donné, vous avez

décidé d'instaurer un système

de surtitres, n'est-ce pas, au

TFT, des surtitres en anglais.

Je me souviens quand c'est

sorti. Ça avait fait tout un

scandale. « Comment ça, on va

avoir des anglophones au TFT? »

Pourquoi vous avez fait ça?


GUY MIGNAULT

D'abord, la première chose,

c'est que le lendemain de

l'annonce, j'ai entendu à la

radio: le Théâtre français est

en train de vendre son âme au

diable. Bon. Comment ça, des

anglophones au Théâtre?

Bien, tant mieux! Amenons-en,

des anglophones, au Théâtre.

C'est que pour moi, au lieu de

décider, de ghettoïser puis de

dire: la langue française, on va

y faire attention, on va la

protéger... La meilleure façon,

la meilleure défensive, c'est

l'attaque. Ça, c'est les joueurs

de hockey qui disent ça, mais

ça marche au théâtre aussi.

J'ai dit: on ouvre les portes.

Et là, on a découvert un tas de

gens qu'on ne voyait jamais.

Comme par exemple, les couples

exogames. Bien, maintenant,

ils venaient en couple au

théâtre. Des sourds-muets sont

venus parce qu'ils pouvaient

suivre la pièce parce qu'ils

pouvaient lire. Enfin.... toutes

les représentations avec

surtitres... on s'est retrouvés

avec au moins 20% de plus

de spectateurs. Et c'est

formidable parce que notre

présence, la présence du Théâtre

français de Toronto, à Toronto,

est devenue extrêmement

importante. Et comme nous sommes

membres de Toronto Alliance For

The Performing Arts, on vient

de faire un truc qui

s'appelle Théâtre's Leading

Change. Là, le plan, en quelque

part, c'est que toutes ces

compagnies-là, on se met

ensemble pour s'organiser pour

que Toronto devienne vraiment

une destination de théâtre et de

danse et des arts de la scène.

Et là, si on fait ça tout le

monde ensemble, bien, on risque

d'ouvrir encore nos portes

davantage puis d'avoir plus

de gens qui vont venir voir

nos spectacles. Pensez pas

que c'est pas intéressant?

(GISÈLE QUENNEVILLE et GUY MIGNAULT roulent en voiture.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Parlez-moi de votre quartier

ici. Pourquoi vous l'avez

choisi?


GUY MIGNAULT

Bien... En fait, je l'ai

choisi... c'est lui qui m'a

choisi parce que ce qui

arrive, c'est que je louais une

maison et j'aurais voulu

acheter cette maison-là.

Mais on s'est pas entendus sur

le prix. Et comme j'étais un

peu pressé dans le temps,

j'ai visité, en deux mois,

à peu près 70 maisons.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah! Vive Toronto.


GUY MIGNAULT

Vive Toronto!

J'ai visité, dans ces 70

maisons-là, trois dans

lesquelles, en entrant, je me

suis dit: écoute, je pourrais

vivre ici. Et en même temps,

c'était le 40e anniversaire du

TFT, alors il fallait que ce

soit une maison qui me demande

pas trop de réparations.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais pourtant, M. Rona...

M. Rona, il est pas bricoleur?


GUY MIGNAULT

M. Rona, il est bricoleur,

mais...


GISÈLE QUENNEVILLE

L'impact que le théâtre peut

avoir sur les jeunes, sur les

enfants, a toujours été très

important pour vous. Et c'est

quelque chose que vous avez

appris quand même assez tôt dans

votre carrière. Dans une école

de Hull, justement, l'école

Reboul. Parlez-moi de ce qui

s'est passé à l'école Reboul.


GUY MIGNAULT

C'est assez exceptionnel, ce

qui s'est passé à l'école

Reboul. Alors à cette époque-là,

je suis membre de la compagnie

permanente du Centre national

des arts à Ottawa.

Mais je suis originaire de Hull.

Et y a un nommé Vadeboncoeur

avec qui je suis allé à

l'école, qui est membre

du conseil d'administration de

l'école Reboul. Alors il

m'appelle, il dit: « Écoute,

Guy, te rappelle-tu de moi?

Bla bla bla... » En tout cas, il

dit: « On est en train de monter

une pièce à l'école Reboul puis

on ne sait plus quoi faire.

Peux-tu nous aider? »

J'ai dit: « Écoute, je veux bien,

je vais aller rencontrer la

directrice. » Je suis allé

rencontrer la directrice.

Une femme exceptionnelle. Lise

Boucher, qu'elle s'appelait.

Elle est décédée de leucémie...

six ans plus tard. En tout cas.

Mais pendant qu'elle était

vivante, elle a fait du travail,

puis du formidable travail.

Je lui demande pourquoi ils ont

monté la pièce, qu'est-ce

qu'ils font puis tout ça. Elle

dit: « C'est parce qu'on est dans

un milieu moins favorisé

et je pense que les enfants

entendent jamais parler

d'amour. » Puis elle dit: « Pour

moi, le théâtre, ça parle

d'amour parce qu'on s'occupe

les uns des autres, on

travaille. Du théâtre, ça se

fait pas tout seul. » J'ai dit:

« On pense pareil, là, vous. »

Et puis là, j'ai pris un peu

contrôle de la pièce et puis...

j'ai commencé à travailler avec

les enfants. J'ai découvert

toutes sortes de choses,

comme par exemple,

quand tu fais 6 pi 2 po

puis que tu parles à un

enfant qui est grand comme ça,

tu l'agresses peut-être un peu.

Alors j'ai commencé à travailler

à genoux. Là, on se parlait plus

les yeux dans les yeux...

Puis le spectacle a fonctionné.

Et ça a commencé un truc qui a

fait que les enfants se

sentaient... se sentaient

gratifiés par le travail qu'ils

faisaient. Ils avaient

confiance plus en eux. Il y a

un petit gars qui m'a écrit

un... qui m'a fait un dessin

puis il avait écrit: « Merci,

Guy, de nous rendre intimides. »


GISÈLE QUENNEVILLE

Intimides!


GUY MIGNAULT

Intimides!

Tu sais. Alors il y a tout

plein de choses comme ça.

Donc pendant 10 ans, on a monté

des spectacles à l'école

Reboul. Il y avait Suzanne

Turmel qui me donnait un coup

de main, puis mon frère aussi,

qui est venu faire quelques

spectacles à l'école Reboul.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre frère curé?


GUY MIGNAULT

Mon frère curé, qui a été

mon frère acteur avant d'être

mon frère curé. Oui.

Mais c'est formidable, ça, c'est

une vocation tardive, c'est

clair. Il est devenu curé

vers l'âge de 54 ans, je

pense, 55. Et puis c'est

formidable parce qu’il a la

maturité de la vie. Donc il

sait quoi dire. Puis comme il a

été acteur, il sait comment

le dire. Donc c'est bien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous allez pas le suivre?


GUY MIGNAULT

Moi, je suis pas très

religieux. Il le sait.

On a eu des grandes

conversations ensemble.

Mais pour lui, c'est sa façon

de redonner dans la vie.

Et puis moi, ma façon, bien,

c'est le théâtre. Donc on

s'entend bien quand même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand vous êtes passé au TFT,

je sais que vous avez soumis

une liste de conditions à votre

embauche. Puis une de ces

conditions-là, c'était

justement de pouvoir faire du

théâtre pour les jeunes, même

avec les jeunes.


GUY MIGNAULT

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment ça s'est concrétisé?


GUY MIGNAULT

Ah! Mon Dieu, ç'a été un peu

long, mais ça se passe

présentement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourquoi c'est important

de faire ça à Toronto,

en français?


GUY MIGNAULT

Ah! Seigneur! Pour toutes les

raisons qu'on peut imaginer.

D'abord parce que ça fait du

bien. On l'a dit, ça donne...

Tu sais, j'ai vu encore deux

petites filles qui ont suivi

toutes les répétitions puis

qui... Elles étaient timides,

c'est pas des farces, elles

jouaient de dos tout le temps.

Puis on arrive au spectacle

puis à force de leur avoir

parlé, elles se sont mises

à parler fort. Puis à être

fières de parler. C'était quand

même exceptionnel. Donc ça sert

à ça. Ça sert à véhiculer autre

chose que... des affaires qui

durent 140 caractères, ça sert

à véhiculer autre chose que des

jeux vidéo. Ça sert à véhiculer

autre chose que la télévision.

Quoique la télévision a beaucoup

de bonnes choses. Mais ça sert

à tout ça. Puis on fait aussi

Les inspirés, qui est un

concours d'écriture qu'on fait

avec les adolescents. Et ça, ça

permet aux jeunes de Toronto de

découvrir qu'on peut peut-être

gagner sa vie en écrivant.

Et mieux encore, qu'on peut

peut-être gagner sa vie en

écrivant en français à Toronto.

Ça, c'est tous des jeunes

qui se parlent en anglais

dans la cour d'école.

Bon an mal an, on reçoit entre

140 et 200 contes écrits en

français dans le Grand Toronto.

Et même souvent par des jeunes

auteurs qui sont en immersion.

C'est des anglophones, mais ils

réussissent à écrire en

français. C'est certain qu'on a

du travail à raboudiner

certains mots pour qu'on soit

sûr qu'on dise la bonne

chose. Mais c'est formidable de

voir, pendant nos sessions de

travail avec les jeunes, de voir

ces jeunes-là se creuser la

tête pour chercher le bon mot,

pour avoir la bonne

signification... C'est...

vraiment là, si d'être venu à

Toronto, puis si j'avais fait

seulement les inspirer, je

serais déjà content. Je pense

que c'est la chose la plus

importante que le TFT a faite.

Et chaque fois que je me suis

rendu au Théâtre puis que je me

disais: ah! je pense

qu'aujourd'hui, ça me tente pas,

je resterais à la maison puis

je prendrais une bière au lieu

de m'en aller au Théâtre.

Puis là, j'arrive au Théâtre...

puis y a toujours quelqu'un qui

vient me voir puis qui me dit:

« Merci de faire ce que vous

faites. Ça nous fait du bien. »

Ou: « Lâchez pas parce que nous,

on vous lâchera pas. » Ou des

choses comme ça. Ça, c'est

extrêmement touchant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Y a des choses qui restent

à accomplir pour vous ici?


GUY MIGNAULT

Ah! Oui.

Ah! Oui. Tout améliorer. Tout

améliorer ce qu'on fait déjà et

possiblement... Ça fait 17

ans que je dis ça. Je dis

« possiblement » parce que c'est

très fragile. Diriger une

compagnie de théâtre, c'est

extrêmement fragile parce que

le financement, c'est difficile.

Et on veut avoir notre maison

à nous. Mais jamais, jamais au

détriment, puis en mettant en

péril la compagnie de

production qu'on est. Parce que

c'est ça notre raison d'être.

Notre raison d'être, c'est de

raconter des histoires. C'est

pas d'être propriétaire ou

d'avoir une maison. Avoir une

maison, ça pourrait être un

outil pour nous aider à raconter

nos histoires. Et c'est dans

ce sens-là qu'on y pense

et c'est dans ce sens-là

qu'on y travaille.


GISÈLE QUENNEVILLE

Guy Mignault, merci beaucoup.


GUY MIGNAULT

C'est moi qui vous remercie.

(Générique de fermeture)

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