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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Rita Letendre : Artist-painter

Rita Letendre is part of a group of several painters who transformed art in Quebec – painters who rejected the figurative in favour of the abstract.
Letendre began the École des beaux-arts de Montréal at 19 years of age, where she discovered a world that was rapidly changing. Paul-Émile Borduas had just published Refus global (Total Refusal) and he became a key figure in Letendre’s career, pushing her to paint in a more personal, intimate manner.
Over the years, Letendre has been exhibited across the globe – from New York to Los Angeles, Paris to Tel Aviv. Nothing in her childhood indicated such a rich career was in her sights.



Réalisateurs: Karen Vanderborght, Simon Madore
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

Début Générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

CARTE DE VISITE

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

L'ANIMATRICE GISÈLE QUENNEVILLE présente l'artiste-peintre, RITA LETENDRE, dans une brève biographie. En ouverture, une photographie de RITA LETENDRE parmi certaines de ses œuvres.


GISÈLE QUENNEVILLE

(hors champ)

Aujourd'hui, je rencontre

une grande dame de la peinture

canadienne, Rita Letendre.

Je vais la retrouver chez elle

au centre-ville de Toronto.

J'ai déjà eu le plaisir de

l'interviewer et j'ai hâte de

renouer avec elle. Mais je ne

sais pas comment je vais

arriver à raconter une vie

aussi riche que la sienne

en une demi-heure.

(Après avoir vu GISÈLE QUENNEVILLE entrer chez RITA LETENDRE, une série d'images d'archives appuie le segment biographique.)


GISÈLE QUENNEVILLE

(hors champ)

Rita Letendre fait partie des

Automatistes, ces peintres

qui ont transformé l'art québécois.

Des peintres qui ont renoncé

au figuratif pour embrasser l'abstrait.

Rita entre à l'École des beaux-arts

de Montréal à l'âge de 19 ans.

Elle y découvre un monde en

pleine transformation.

Paul-Émile Borduas vient de

publier son « Refus global ».

Il devient une figure marquante

dans la carrière de Rita.

Il la pousse à peindre de manière

de plus en plus personnelle.

Au fil des ans, les oeuvres de

Rita Letendre seront exposées

partout dans le monde,

de New York à Los Angeles,

de Paris à Tel-Aviv. Pourtant,

rien dans sa jeunesse ne

présageait une carrière aussi

remarquable.

(L'entrevue a lieu chez RITA LETENDRE. On alternera entre le salon et l'atelier. Au cours de l'entrevue, des images d'archives viennent appuyer le propos de RITA LETENDRE.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Rita Letendre, bonjour.


RITA LETENDRE

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Rita, vous n'avez pas eu

le parcours traditionnel d'une

grande artiste. Dans le sens

que toute jeune, vous n'étiez

pas entourée d'art, de musique

et de théâtre. Vous venez d'un milieu,

je pense, assez modeste.

Décrivez-nous un peu ce milieu-là.


RITA LETENDRE

C'est pas assez, modeste,

c'est extrêmement modeste.

C'est-à-dire que c'était

dans une petite maison de

campagne où il y avait l'étage

où on mettait tous les enfants

là. Et puis les parents

gardaient une chambre.

Mais j'ai eu la chance, la chance

et c'était merveilleux, comme

je m'étais coupé le doigt,

ma grand-mère m'a prise en

charge. Et j'ai demeuré pendant

quelques années chez ma

grand-mère, qui était une

personne formidable. Puis en

plus de ça, pourquoi elle était

formidable, parce qu'elle avait

confiance en moi. Alors c'était

formidable avoir une personne

comme ça quand on est tout petit,

hein? Mais de l'art, il y en avait pas,

non.

La musique, il y en avait pas.

Chez mon grand-père, il y avait

des vaches et des chevaux.

Mais... pas tout à fait

artistique. Tout d'abord,

la première chose qui m'a séduite,

c'est la musique.

Mais pas la musique

de campagne, hein.

Moi, je voulais faire du ballet.

Alors j'essayais de m'étirer.

Je disais à ma sœur :

« Aide-moi à faire le grand écart.»


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous dessiniez

beaucoup quand vous étiez

petite?


RITA LETENDRE

Énormément. Ma mère trouvait

que ce qui était formidable,

c'était le moment où j'arrêtais

de lui poser des questions.

Je lui posais pas de questions,

je dessinais. Je dois dire qu'à l'école,

ils m'aimaient pas beaucoup non plus.

Parce que mes cahiers, il y avait

toujours la marge à côté...

Pourquoi il y aurait

une marge blanche?

Je dessinais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que vous dessiniez?


RITA LETENDRE

Généralement, je dessinais des gens.

Pas beaucoup de paysages,

pas beaucoup de fleurs,

pas beaucoup de choses comme ça.

J'en ai fait quelques fois,

pour décorer l'école.

Mais généralement, ça m'intéressait,

les têtes humaines.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, vous parlez de l'école,

mais à un moment donné,

votre famille est déménagée

de Drummondville à Montréal.

Je pense que vous aviez 12 ans.

Puis à ce moment-là, vous

n'avez plus le droit d'aller

à l'école, dans le sens que vos

parents vous ont ordonné de

rester à la maison pour vous

occuper de vos frères et vos soeurs.


RITA LETENDRE

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était difficile pour vous, ça?


RITA LETENDRE

C'était horrible.

Tout simplement horrible.

Vous voyez, j'avais aucun

talent maternel. Et puis,

j'avais un frère qui avait deux

ans plus jeune que moi.

Et un petit, en plus, Benoît,

mon dernier frère. Mes parents

étaient extrêmement pauvres.

Extrêmement pauvres.

Si on a bien mangé malgré tout,

c'est que maman a été un génie.

Absolument. De trouver le moyen

de nourrir les enfants de façon

saine et avec... pas d'argent.

Vous savez que les pois,

la fameuse soupe aux pois

canadienne-française?


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui.


RITA LETENDRE

C'est très nourrissant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Tout à fait. à un moment

donné, j'imagine, vous avez

grandi, vous êtes devenue

adolescente. Et à un moment

donné, vous cherchiez votre

propre liberté.


RITA LETENDRE

Bien oui, évidemment.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous l'avez trouvée?


RITA LETENDRE

J'ai dit un jour à maman:

Maman, va falloir que tu trouves

une autre manière de t'organiser,

parce que je me suis trouvé une job.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que vous faisiez?


RITA LETENDRE

Serveuse de restaurant.

Et très mauvaise serveuse

de restaurant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment ça?


RITA LETENDRE

Moi, le café était autant

dans la soucoupe que dans la tasse.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais là, vous avez rencontré

un peu par hasard un client

qui a changé votre vie.


RITA LETENDRE

Tout à fait. C'est-tu merveilleux?

Et hélas, je sais pas son nom.


GISÈLE QUENNEVILLE

Racontez-nous cette histoire-là.


RITA LETENDRE

C'était un des clients qui étaient

un ami du patron du restaurant.

Il venait presque tous les jours,

vers 10 h prendre son café

et une petite bouchée.

Il me voyait dessiner

puis je me suis excusée

sans doute d'avoir fait quelques

gaffes. Mais il a dit:

(propos en anglais)

« Non, it's very good. »


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors lui, il vous a vue dessiner et

qu'est-ce qu'il a fait?


RITA LETENDRE

Il a trouvé que je devrais

aller à l'École des beaux-arts.

Et je ne savais pas

que ça existait, moi.

Il m'a conseillée, il m'a montré

l'École des beaux-arts.

Je l'ai bien regardée,

mais j'étais bien trop gênée

pour...


GISÈLE QUENNEVILLE

Il vous a emmenée là?


RITA LETENDRE

Il m'a emmenée là.

Puis ce qu'il m'a fait en plus, hein.

Pendant que... l'École des

beaux-arts de Montréal avait

des marches, beaucoup de

marches pour arriver.

Alors, pendant que je montais

les marches lentement,

en espérant qu'il fiche le camp,

parce que moi, j'avais peur

de cette École des beaux-arts.

Parce que j'étais une petite

fille qu'on dit gênée.


[GISÈLE QUENNEVILLE:] Oui.
[RITA LETENDRE:] Et je me tournais la tête...
[GISÈLE QUENNEVILLE:] Et il était toujours là qui

vous surveillait.


RITA LETENDRE

Oui. Dans la voiture. Et

à un moment donné, il y a

un garde de l'École des

beaux-arts qui m'a dit: "Vous

êtes venue pour vous inscrire?"

J'ai dit: « Oui... »


GISÈLE QUENNEVILLE

Et là, il fallait que vous

fassiez un dessin pour être

acceptée? Comment vous avez

été acceptée?


RITA LETENDRE

Oui. Après ça, il fallait

l'examen de tes yeux.

Et puis, ils te faisaient voir...

te montraient certaines

reproductions pour avoir notre

opinion, qu'est-ce qu'on aimait

le mieux de ça. Et puis après ça,

ils nous ont donné une feuille

qui était une grande feuille de papier.

Mais pour moi, je la trouvais

assez petite, hein.

Et ils ont mis un modèle en plâtre,

il fallait dessiner ça.

Et je l'ai fait, mais avec du fusain,

que je connaissais pas.

Et j'ai cassé le fusain mille fois.

Chaque fois, je ramassais

le morceau puis je continuais.

Et miracle et miracle,

on m'a acceptée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais pas juste acceptée.


RITA LETENDRE

Oui. Après, on m'a offert une bourse,

de ne pas avoir à payer pour

l'École des beaux-arts.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et ça, ça a changé votre vie.


RITA LETENDRE

Bien oui. Parce que je me suis

aperçue qu'il y avait rien au monde

que j'aimais autant que la peinture.

Parce que dans la peinture,

c'est pas seulement ce qu'on voit.

Ce qu'on peut prendre de,

de compréhension de l'univers,

de l'espace. On représentait

pas le monde qui était en ce moment,

mais ce qui pouvait être.

On ressent toute une émotion.

Alors, je me suis fait attraper par ce,

cette idée de miracle.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça vous prend combien de

temps pour faire un tableau?


RITA LETENDRE

C'est toujours différent.

C'est jamais la même chose.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pourquoi c'est comme ça?


RITA LETENDRE

C'est peut-être à cause de

l'inspiration, c'est peut-être

à cause des matériaux,

ou de la paresse.


GISÈLE QUENNEVILLE

Justement. Justement,

est-ce que ça vous arrive

des jours que vous avez pas

envie de peindre?


RITA LETENDRE

Non, j'ai toujours envie de

peindre, mais il y a des jours

où je suis fatiguée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui, oui.


RITA LETENDRE

Autrefois, je me levais à 5 h

du matin et je faisais de la

gymnastique pour une heure

et puis après ça, je grignotais

quelque chose et je pouvais

aller à mon atelier.

Maintenant, je suis un peu plus

lente que ça. On dirait que

je prends mon petit café vers 8 h.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça, c'est le tableau sur lequel

vous travaillez en ce moment.


RITA LETENDRE

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes rendue où dans votre tableau?

Pour moi, il est fini, mais bon,

peut-être pas pour vous.


RITA LETENDRE

Non, il est pas fini. Non,

non, non, non, non, non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous m'avez l'air insatisfaite

par rapport à votre tableau.


RITA LETENDRE

Je sais que...

il manque d'énergie.


GISÈLE QUENNEVILLE

À quel moment est-ce que

vous allez terminer ou être

satisfaite de cette oeuvre-là?


[RITA LETENDRE:] Je sais pas. Ça peut prendre

quelques jours, ça peut

peut-être prendre une semaine.

Je sais pas. Parce qu'il y a

des choses que je dois changer.

Je dois changer cette ligne-là.

J'en suis pas contente. Non,

non, non. Et puis dans l'espace

ici, les aspects que j'aime beaucoup,

que je voudrais sans doute garder...

Physiquement,

on bouge pas beaucoup,

mais mentalement, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Rita, j'aimerais qu'on revienne

à l'École des beaux-arts.

C'est là, je pense, que vous avez

rencontré des âmes soeurs,

des gens comme le cinéaste,

Gilles Groulx et le peintre,

Ulysse Comtois.

Des gens qui ont été importants

pour vous au début?


RITA LETENDRE

Oui, ils étaient mes confrères

de la même classe que moi.

Mais c'était tout le groupe

des automatistes que Borduas

avait commencé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, vous parliez de

Paul-Émile Borduas.

On est tout à cette époque-là,

où il a publié son manifeste

le « Refus global ».


RITA LETENDRE

Exactement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dites-moi, est-ce que vous,

vous vous inscriviez dans

ce mouvement-là à l'époque?


RITA LETENDRE

Tout à fait. C'était merveilleux,

c'était quelque chose de neuf.

Le fait de ne pas faire de visages

et de tables et de chaises et tout ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourtant, c'est ce que vous

faisiez quand vous étiez

petite.


RITA LETENDRE

Mais oui.

Je l'avais fait, alors...


GISÈLE QUENNEVILLE

On passe à autre chose.


RITA LETENDRE

Oui. Et découvrir, créer un univers

avec des formes toutes simples,

j'ai trouvé ça merveilleux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment est-ce que c'était accepté,

ça, au sein de la population?


RITA LETENDRE

C'était pas accepté du tout.

C'est-à-dire, les pêcheurs de Gaspésie,

eux, pouvaient regarder ça,

l'aquarelle, puis dire:

« Ah, ça me fait penser à telle

rivière, hein. » Mais tandis que

les gens de ville, les gens civilisés,

les gens de l'université trouvaient

que c'était horrible. Les gens

qui savent pas dessiner.

On savait très bien dessiner,

mais on n'en voulait pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pourquoi on voulait pas?


RITA LETENDRE

C'est découvrir un autre univers.

C'est pour ça qu'en ce moment,

j'adore l'opéra.

Mais ça ne m'empêche pas...

de pas aimer... par exemple

John Cage...

...qui est l'opposé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui, tout à fait.


RITA LETENDRE

C'est qu'on découvre toujours

des choses. Et justement,

c'est ça qui est merveilleux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quelle est l'influence que

Paul-Émile Borduas a eue

sur votre peinture? Parce qu'il

était quand même un peu plus

vieux que vous.


RITA LETENDRE

Oui, beaucoup. Beaucoup plus

vieux. Il était un professeur.

Moi, ce qu'il m'a donné...

il m'a donné le sens de la liberté,

que ce que je faisais, c'était correct.

Parce qu'au début, c'était...

Au début, quand j'ai commencé

à travailler avec eux, je faisais

un ouvrage qui était

semi-automatiste.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était encore figuratif un peu.


RITA LETENDRE

Il y avait du figuratif un peu

dedans. Mais ma première expo

a été Espace 55.

Donc c'était complètement

automatiste. Et c'est là

qu'on m'a dit que j'avais du talent.

Ça m'a gênée tellement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Justement, il y a quelqu'un,

c'était un critique d'art,

qui a fait une belle critique

de votre expo et vous

vous êtes arrêtée net.

Vous avez arrêté de peindre

à ce moment-là.


RITA LETENDRE

Ah oui, ah oui, j'ai eu la frousse.

Est-ce que je peux faire

des tableaux encore aussi intéressants?

Mais à un moment donné,

je m'ennuyais tellement de peindre

que j'ai continué, je me suis lancée

à peindre de nouveau.


[GISÈLE QUENNEVILLE:] Et qu'est-ce qui vous inspirait?

RITA LETENDRE

Cette expo que Borduas

avait organisée où j'ai trouvé

un critique qui m'a félicitée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui, qui a fait vos éloges.


RITA LETENDRE

À mon grand désespoir.

Elle s'appelait « La matière chante ».

Et c'est vraiment ça.

C'est vraiment ça, la peinture.

C'est-à-dire, elle vous montre

d'autres aspects de l'univers.

C'est pas des aspects de tous

les jours, c'est plutôt l'esprit

de ce qu'il y a. Comme je vous

disais, qu'est-ce qu'il y a

de spécial d'une femme qui

lit une lettre dans un Vermeer?

Mais pourtant, tout ce qu'on

voit, on voit l'univers

qu'on ressent à travers ça.

La matière chante.

On redécouvre nos instincts de...

Peut-être que les hommes,

les gens préhistoriques étaient

comme ça. Peut-être.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dites-moi, à cette époque-là,

on est dans les années 50

à peu près, comment c'était vu

une femme peintre?


RITA LETENDRE

C'était vu de façon ridicule.

C'est ridicule. Premièrement,

cette sorte de peinture est

ridicule et c'est complètement

cinglé...

Puis en plus de ça, une femme?

Mon Dieu!

Une femme, ça peut pas

être un peintre.

Moi, je m'en fichais royalement

qu'ils... Les opinions

des gens m'importent peu.

Qu'ils aiment mes choses ou

qu'ils n'aiment pas mes choses,

ça m'est assez indifférent.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que votre peinture

a beaucoup évolué au fil des ans?


RITA LETENDRE

Constamment. Constamment.

Parce que je pense, donc je vis,

et donc je découvre autre chose.

Par exemple,j'aurais sûrement pas pu

écouter du Glenn Gould

avec amour quand j'avais 17 ans.

Et en ce moment, j'adore ça,

au contraire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous aviez l'impression

d'être une rebelle?


RITA LETENDRE

J'avais pas l'impression

d'être une rebelle,

j'étais une rebelle!


GISÈLE QUENNEVILLE

Là, Rita, on est ici devant

vos outils de travail,

vos compagnons de travail,

vos pinceaux. Est-ce qu'il y en

a qui signifient des choses

en particulier?


RITA LETENDRE

Ils ont un ouvrage différent.

Ce que j'aime... j'aime

énormément ce pinceau.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah oui? Pourquoi?

Qu'est-ce qu'il a de spécial celui-là?


RITA LETENDRE

Parce que... il est large.

Et...


GISÈLE QUENNEVILLE

Celui-là, il est encore plus large.


RITA LETENDRE

Je sais.

Et ça, c'est... Touchez

ce pinceau.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est doux, doux, doux.

C'est fait de quoi?


RITA LETENDRE

C'est fait de poils de cochon.

Et c'est fait en France,

mais je l'ai acheté à New York.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça vous dure combien de temps,

un pinceau?


RITA LETENDRE

Hélas, j'ai besoin

d'en changer plusieurs

qui sont... comme celui-là, là.

(en touchant son pinceau)

Hum...


GISÈLE QUENNEVILLE

Vos tableaux sont toujours...

de très grands tableaux.


RITA LETENDRE

Presque tout le temps, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourquoi c'est comme ça?


RITA LETENDRE

J'ai besoin d'espace.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pour faire quoi?


RITA LETENDRE

Je sais pas pourquoi.

Je suis toujours...

je me sens pas très à l'aise

dans une petite chose.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez même fait des murales.


RITA LETENDRE

J'ai fait beaucoup de murales.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est un peu votre signature,

quoi, les murales.


RITA LETENDRE

J'ai fait beaucoup de murales

qui existent en Californie,

à Washington, à New York.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qu'on peut dire

dans une murale qu'on peut pas

dire dans une toile?


RITA LETENDRE

C'est la même chose qu'une toile.

Seulement que... on peut l'exprimer

de façon plus à l'aise.

C'est-à-dire, si on veut mettre

une ligne très prononcée,

qui est très dramatique,

on fait...

(en faisant un geste brusque)

baww!

C'est pas seulement aller

comme ça...


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand vous êtes devant

un canevas blanc, quel est

votre processus de réflexion?

Est-ce que vous savez ce que

vous allez peindre avant d'y

arriver ou est-ce que c'est

à ce moment-là que vous prenez

une décision?


RITA LETENDRE

Dans la tête, j'ai un rêve, presque.

Enfin, j'ai une idée ou

j'ai une chose qui m'attire.

Et je le développe en le faisant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Avez-vous une couleur préférée?


RITA LETENDRE

Non. Toutes les couleurs

sont favorites. Parce que ça

dépend... De mettre telle

couleur près de telle couleur,

ça fait un tel univers.

Avec une autre couleur,

ce serait un autre univers.

Les couleurs se parlent.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vos oeuvres, pour vous,

sont joyeuses ou tristes?


RITA LETENDRE

Les deux. Ça dépend.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ça dépend

de votre état d'esprit?


RITA LETENDRE

De ma pensée.

Je sais pas si c'est mon esprit,

mais ma pensée quelquefois,

elle est négative, sans doute.

Quelquefois, je suis emballée

par l'univers.

Et quelquefois, je me dis:

« Merde, qu'est-ce qu'ils ont

à se foutre... « 

Parce que toutes ces guerres,

toutes ces horreurs...


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous peignez

encore?


RITA LETENDRE

Évidemment.

Comment pourrais-je...

Je suis vivante,

alors par le fait même je peins.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vous avez un processus?

Tous les jours, vous avez

votre routine?


RITA LETENDRE

J'ai pas un... j'ai pas...

une idée nette de ce que

je vais faire quand je me

réveille. C'est... généralement,

ça me prend beaucoup de temps

pour faire un tableau, alors

je continue la pensée que

j'avais... qui a débuté mon

tableau. à ce moment,

on dirait que mes tableaux

deviennent de plus en plus

sévères.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pourquoi vous pensez?


RITA LETENDRE

Je crois que c'est peut-être

parce que je trouve que

l'univers est tellement cinglé

en ce moment qu'on a besoin

de... on aurait besoin...

de se calmer, de réfléchir,

de ne pas agir simplement

par instinct. Parce que les

instincts d'humains sont pas

les meilleurs instincts.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez déjà dit que pour

vous, peindre, c'est pour vivre,

et vivre, c'est peindre.


RITA LETENDRE

Voilà.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous craignez

le jour où vous ne pourrez plus

peindre?


RITA LETENDRE

Peut-être que mon bras...

Je me suis cassé l'épaule

il y a deux ans. Et depuis ce

temps-là, je peux pas peindre

autant d'heures que je pouvais

peindre autrefois. Et puis il

y a aussi que peut-être que

je deviendrai stupide en

vieillissant, on sait jamais.

Ça arrive, ça. On voit ça partout.

Alors, je ne sais pas.

Pour le moment, je pense

que vivre, c'est peindre.

Et pour moi, la vie compte

seulement pour ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez eu une carrière

absolument formidable.

Est-ce qu'il vous reste

aujourd'hui des choses

à accomplir?


RITA LETENDRE

Je découvre des choses

tous les jours, alors par le

fait même, j'ai des choses

nouvelles à montrer.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, vous avez vécu

un peu partout dans le monde,

n'est-ce pas? En Europe,

aux États-Unis, au Canada.

Où est-ce que vous vous sentez

le plus chez vous?


RITA LETENDRE

Dans mon atelier.

Quel qu'il soit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Peu importe où il soit?


RITA LETENDRE

Peu importe.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous réfléchissez à votre carrière.

Vous avez commencé d'une famille

très, très pauvre, et aujourd'hui,

toutes ces années plus tard,

vous êtes une artiste

de renommée partout

dans le monde, qui vend

ses oeuvres pour des dizaines

et des dizaines de milliers

de dollars. Qu'est-ce que

ça vous fait, ça?


RITA LETENDRE

Ça me fait plaisir. Parce que

ça me permet de peindre.

Je pourrais pas faire de grands

tableaux si on m'achetait pas

de grands tableaux. J'aurais

pas l'argent pour acheter

les matériaux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes très pragmatique.


RITA LETENDRE

Je suis très pragmatique.

Parce que...

L'argent, je m'en fous.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et quand vous pensez à la

carrière que vous avez eue,

qui est impressionnante quand

même, est-ce que pour vous,

c'est tout à fait normal?


RITA LETENDRE

Normal.

J'ai fait ce que je voulais.

Et le plus possible. Oui,

depuis nombre d'années,

je fais les tableaux que je veux

et j'écoute la musique

que je veux. Je peux lire

les livres que je veux.

Alors par le fait même,

c'est formidable, hein?


GISÈLE QUENNEVILLE

Eh bien, madame Letendre,

merci beaucoup de nous avoir

ouvert votre porte et votre

univers aujourd'hui.


RITA LETENDRE

Ç'a été un plaisir de vous parler.

(Générique de fermeture)

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