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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Marguerite Andersen : Writer

Marguerite Andersen’s life could be a film. Born in Germany in 1924 into a middle-class family, when she was a teenager, her life was rocked by the war.
Andersen has always been passionate about the French language, and has published roughly fifteen works. Over the past few years, her work has become increasingly autobiographical.
One has the impression that at 90 years old, Andersen is seeking to make things clear.



Réalisateurs: Karen Vanderborght, Alexandra Levert, Simon Madore
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

GISÈLE QUENNEVILLE rencontre des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]

Fin générique ouverture


GISÈLE QUENNEVILLE

Aujourd'hui, je me rends au

Performing Arts Lodge de

Toronto. C'est une résidence

pour auteurs, peintres,

sculpteurs et cinéastes.

La plupart sont âgés, mais pas

tous. C'est ici que je vais

rencontrer l'auteure Marguerite

Andersen. J'ai toujours

beaucoup aimé ses romans.

Son écriture est directe, elle

n'a pas froid aux yeux et elle

n'a surtout pas peur de dire

ce qu'elle pense.

(On voit GISÈLE QUENNEVILLE entrer au Performing Arts Lodge; elle prend l'ascenseur pour monter à l'étage et frappe à une porte. Une dame âgée lui ouvre.)


GISÈLE QUENNEVILLE

En forme? Félicitations.


MARGUERITE ANDERSEN

Merci.

(Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, des photos de MARGUERITE ANDERSEN à différents moments de sa vie défilent à l'écran.)


GISÈLE QUENNEVILLE

La vie de Marguerite Andersen

pourrait être un film. Elle est

née en Allemagne, en 1924, dans

une famille bourgeoise. Son

adolescence est bouleversée par

la guerre. Après la guerre, la

jeune Marguerite se retrouve en

Tunisie, mariée, avec deux

enfants. Mais ici, elle

étouffe. Un problème de santé

l'oblige à rentrer à Berlin,

seule. Au fil des ans, la vie,

et surtout l'amour ont amené

Marguerite à Montréal,

à Addis-Ababa, à Grand Forks,

à Halifax et à Toronto.

Elle a eu trois maris et trois

enfants. Marguerite s'est

toujours passionnée pour la

langue française, une façon

peut-être pour elle de fuir ses

origines allemandes, dont elle

a longtemps eu honte.

Elle prend aussi refuge dans

l'écriture. Elle publie une

quinzaine d'ouvrages. Ces

dernières années, les œuvres

de Marguerite Andersen

deviennent de plus en plus

autobiographiques.

« Le figuier sur le toit » raconte

sa jeunesse allemande, « La vie

devant elles » nous fait

découvrir sa relation avec ses

petites-filles, et dans son

plus récent ouvrage, « La

mauvaise mère », elle s'ouvre sur

son rôle de maman. Une histoire

qui lui a valu le prix

littéraire Trillium cette année.

(GISÈLE QUENNEVILLE et MARGUERITE ANDERSEN sont assises l'une face à l'autre, dans le logement de cette dernière.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Marguerite Andersen, bonjour.


MARGUERITE ANDERSEN

Bonjour, Gisèle.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes née, vous avez

grandi en Allemagne, à Berlin.


MARGUERITE ANDERSEN

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre père était doyen

d'université; comment est-ce que

vous décririez votre jeunesse?


MARGUERITE ANDERSEN

Je pense que j'étais une

enfant très... décidée, très

décidée à faire des choses.

On a déménagé à Berlin quand

j'avais quatre ans et puis je

suis devenue une enfant pâle.

Alors on m'a envoyée en

Allemagne dans ce qu'on

appelait une maison pour

enfants, une pension pour

enfants, dans une... C'était

très très agréable, on m'a

envoyée là, c'était dans la

chaîne de montagnes qui

s'appelle la Haarts, et là, j'ai

vécu heureuse comme tout.

Parce que j'ai toujours vécu...

J'ai aimé être avec les autres

enfants. Mes deux sœurs

étaient plus âgées que moi,

alors moi, je me trouvais là,

tout à coup, avec des enfants de

mon âge. J'étais heureuse comme

tout. J'y suis restée trois

ans. Une enfance tout à fait

libre et tout à fait heureuse.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais vous étiez loin

de vos parents.

Ça ne vous manquait pas?


MARGUERITE ANDERSEN

Ça ne m'embêtait pas du tout.

Parce que je savais que mes

parents venaient si j'en

avais... C'était peut-être à

deux heures de train de Berlin.

Non, non, j'ai pas du tout...

Plus tard, quand j'ai eu

moi-même des enfants, j'ai

essayé de les envoyer dans

des camps d'été.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais ils voulaient pas?


MARGUERITE ANDERSEN

Non! Ils refusaient. Ils me

disaient: « Mais pourquoi veux-tu

que je m'en aille? »


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous aviez une quinzaine

d'années lorsque la Deuxième

Guerre mondiale a débuté.

Comment ça vous a marquée, ça?


MARGUERITE ANDERSEN

Encore, il faut que je dise

que je suis allée voir mon

père, à un moment: « Je ne

peux plus vivre avec cette

femme. » Il m'a dit: « Comment ça? »

Cette femme, c'était ma mère.

J'ai dit: Elle me contrôle trop.

« Ah bon. » Il a dit: « Qu'est-ce

que tu veux faire? » Et j'ai dit:

« Je voudrais aller dans un

pensionnat ». Et on m'a mise dans

un pensionnat à Potsdam. C'était

sur une île, calme, belle,

extraordinaire. Grande liberté.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais étiez-vous consciente

de ce qui se passait

à l'extérieur?


MARGUERITE ANDERSEN

Oui. Seulement, j'avais dit

que je ne pouvais plus vivre

avec ma mère. Eh bien, presque

tous les samedis, je rentrais

chez moi pour être avec ma

mère. C'est une drôle

d'histoire, ça.

Mais j'ai jamais trouvé que

c'était... qu'on m'éloignait.

Parce qu'il y avait toujours

des contacts. Non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et on vous a envoyée là pour

être à l'abri de la guerre,

à l'abri des conflits?


MARGUERITE ANDERSEN

Bien, on pouvait pas,

à Berlin, être à l'abri de la

guerre vraiment. Parce que la

guerre... les bombes sont

tombées sur Berlin à un moment,

et ma mère était déjà à la

campagne, dans les montagnes

autrichiennes, avec mon autre

sœur qui avait des enfants,

etc. Une se rend en Angleterre,

une autre avec ma mère en

Autriche. Mon père et moi à

Berlin, dans la maison. Ah oui,

j'avais une job dans un théâtre

d'opérette à Berlin,

et je suis allée travailler là

et puis je suis rentrée

en métro et tout à coup,

on nous a dit: Allez, on

arrête, tout le monde sort des

wagons. Mettez-vous à plat sur

le perron, y a des

bombardements. Et puis ça a

commencé à pleuvoir des bombes.

Heureusement, ça ne m'a pas

touchée. C'était à l'autre bout

de la station. Et je suis

rentrée à pied. Les flammes

à droite et à gauche, c'était

terrible. Parce qu'ils avaient

des bombes qui pouvaient brûler

toute une maison, toute la

façade brûlait. Et là, je suis

rentrée à pied chez moi,

accompagnée d'un soldat, je

crois. On est arrivés chez mon

père, il m'a dit: « Qu'est-ce que

tu veux faire? » J'ai dit:

Moi, je pars.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'ai compris, dans vos écrits,

surtout « Le figuier sur le toit »,

si je me souviens bien...


MARGUERITE ANDERSEN

Oui, c'est là que j'en parle.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous en parlez. Et on a

l'impression que par la suite,

vous aviez une certaine honte

d'être Allemande.

Est-ce que c'est juste?


MARGUERITE ANDERSEN

Ah oui, certainement une très

grande honte. Oui, mon père

avait perdu son... il n'était

plus député, il n'était plus...

Mon père avait été

sous-ministre de l'éducation,

il ne l'était plus. Donc on

était à un niveau beaucoup

plus pauvre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous étiez des victimes

de cette guerre-là.


MARGUERITE ANDERSEN

Oui, oui. Bien, on se voyait

pas comme victimes parce qu'on

savait qu'il y avait d'autres

victimes qui étaient en bien

pire état que nous. Euh...

Mais c'était quand même une

période difficile pour nous.

Mais on avait loué cette ferme

en Autriche, où ma mère était

allée. Alors quand il y a eu

ces bombardements - c'était en

43, je pense, que ça a eu lieu -

Il y avait encore des trains,

je suis partie en Autriche, où

j'ai vécu avec ma mère dans

cette petite ferme où il n'y

avait ni électricité ni eau

courante, et puis j'ai travaillé

dans une maternelle jusqu'à la

fin de la guerre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre grand-père était

militant, partisan...


MARGUERITE ANDERSEN

Pas militant. C'était un savant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aimait les idées de Hitler.

Est-ce que vous le saviez, à

l'époque, ou c'est quelque chose

que vous avez su par la suite?


MARGUERITE ANDERSEN

Non, je savais pas mal de

choses, mais je ne savais pas

que mon grand-père était

nationaliste. Vous savez?

Ça, je ne le savais pas

parce que j'avais 15 ans, on

n'allait pas me parler des

idées politiques de mon

grand-père. Enfin, on le faisait

pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment vous avez réagi

lorsque vous l'avez su?


MARGUERITE ANDERSEN

Eh bien, la honte, évidemment,

est encore montée.

Quand j'ai écrit « Le figuier sur

le toit », j'ai fait de la

recherche là-dessus, j'ai fait

de la recherche sur mon

grand-père. Mon grand-père

était un grand savant, un

théologien, mais il était

nationaliste, et ça, ça a

aidé... Hitler à avancer, et

plus tard à prendre le pouvoir.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bon, on parle de cette honte

que vous avez de votre pays.


MARGUERITE ANDERSEN

La honte, elle m'habite

encore.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui. Est-ce que c'est à cause

de cette honte-là que vous...

avez passé une bonne partie de

votre vie à l'extérieur de

l'Allemagne? Assez jeune, vous

avez quitté l'Allemagne; est-ce

que vous fuyiez votre pays?


MARGUERITE ANDERSEN

C'est ma mère qui voulait fuir

le pays. Mon père était né dans

une colonie anglaise, donc on

avait tous - ma mère, mes

sœurs, mon père - on avait

tous la nationalité

britannique. Et allemande.

Mais avec cette nationalité, ça

nous permettait de partir, avec

ces passeports britanniques.

Et j'ai commencé à apprendre le

français quand j'avais quatre

ans, hein, parce que ma mère

voulait que je sois prête à

aller ailleurs. On était trois

sœurs; une qui est partie en...

en Angleterre, donc. Elle devait

avoir à peu près 22 ans quand

elle est partie. L'autre qui

est toujours restée en

Allemagne, mais qui est aussi

allée en Angleterre à un

moment. Et puis... moi... qui me

suis tournée vers le français...

parce que ça me plaisait.

Donc moi, je ne me tournais pas

tellement vers l'Angleterre,

mais plutôt vers la France.

Et en faisant mon baccalauréat,

mon sujet de choix, c'était la

littérature française. Donc

j'ai fait ça. Et ça fait que...

Ah, en Autriche... L'Autriche,

là où j'étais, c'était le

Vorarlberg, c'est près du lac de

Constance, et là, il y avait

les Français qui avaient occupé

cette partie de l'Autriche et de

l'Allemagne et je suis tombée en

amour ou je me suis amourachée

d'un Français, d'un officier, et

c'est comme ça que je suis

partie en Tunisie. Voilà.

(Un segment de l'entrevue se passe à l'extérieur, près du jardin.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors vous allez me montrer

votre jardin?


MARGUERITE ANDERSEN

C'est celui avec les

marguerites.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ha!


MARGUERITE ANDERSEN

Ça fait un peu vaniteux,

mais c'est par accident

que c'est arrivé.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est celui avec les

marguerites. Ça m'étonne!


MARGUERITE ANDERSEN

Les rosiers sont morts.


GISÈLE QUENNEVILLE

Les rosiers sont morts?


MARGUERITE ANDERSEN

Bien, ils se réveillent.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah, d'accord.


MARGUERITE ANDERSEN

Mais... Et le rosier, il

est mort cet hiver, mais la

moitié du rosier se refait là.


GISÈLE QUENNEVILLE

D'accord.


MARGUERITE ANDERSEN

Je suis très contente

de voir ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous êtes grande

jardinière?


MARGUERITE ANDERSEN

Grande, non, mais pas

mauvaise. Et j'ai des poireaux

qui datent de l'année dernière,

mais c'est pas un grand succès.

Qu'est-ce que j'ai d'autre? Des

tomates. Alors je sais pas

pourquoi j'ai tant de

marguerites cette année, mais

c'est un accident.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et elles sont belles.


MARGUERITE ANDERSEN

Elles sont très belles.


GISÈLE QUENNEVILLE

Elles sont très fleuries.


MARGUERITE ANDERSEN

Yeah.

*

(On revient dans le logement de MARGUERITE ANDERSEN.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre dernier livre, « La

mauvaise mère », qui a remporté

le prix Trillium un peu plus

tôt cette semaine...

Félicitations.


MARGUERITE ANDERSEN

Il y a trois jours, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que ce prix-là

représente pour vous?


MARGUERITE ANDERSEN

Ah. C'est un encouragement.

Certainement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez besoin

d'encouragement?


MARGUERITE ANDERSEN

On a toujours besoin

d'encouragement. Quand on

est artiste, et je suis une

artiste, on doute toujours de

ce qu'on fait. On est pas à

100 % sûr que c'est comme ça

qu'on le veut... qu'on veut,

soit son livre ou le portrait,

le paysage qu'on est en train de

peindre. L'artiste n'est jamais

sûr de lui-même, à mon avis.

Le bon artiste. Y en a qui se

disent: Ah, moi, je suis

magnifique. Je pense que je

suis assez bonne, comme je

suis d'ailleurs assez bonne

mère. Mais...


GISÈLE QUENNEVILLE

On y reviendra à ça.


MARGUERITE ANDERSEN

Oui. Mais... Moi, en tant

qu'écrivaine, j'ai de temps

à autre besoin d'encouragement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et ce prix, donc, ça

représente quoi pour vous, à ce

moment-ci dans votre carrière?

Je pense qu'on peut dire que

vous êtes en fin de carrière.

C'est...?


MARGUERITE ANDERSEN

En fin de carrière?

Je serai en fin de carrière

quand je serai morte.

Là, vous pourrez parler

de la fin de ma carrière.


GISÈLE QUENNEVILLE

D'accord.


MARGUERITE ANDERSEN

N'en parlons pas avant. J'ai

gagné le même prix il y a six

ans, c'était un très grand

encouragement. Et je pense que

le livre, « Le figuier sur le

toit », donc, le Trillium

précédent, ça m'a débarrassée

un petit peu de cette...

honte. Ou de cette culpabilité.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parce que dans les deux cas,

et celui-ci, et « Le figuier sur

le toit », c'est très

autobiographique.


MARGUERITE ANDERSEN

Oui, c'est autobiographique

dans un sens, mais vous savez,

là par exemple, dans « La

mauvaise mère », je parle d'une

époque d'il y a 50 ans

maintenant, quelque chose comme

ça. Mon imagination a pris...

s'est penchée sur les souvenirs.

Donc les souvenirs ne sont pas

précis. Les souvenirs se

transforment grâce à

l'écriture, grâce à

l'imagination. D'ailleurs, c'est

pas important. Si je décris ma

vie, c'est que ma vie a été

comme la vie de beaucoup

d'autres femmes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum hum. « La mauvaise mère »,

c'est quand même un titre qui en

dit long, c'est très évocateur.


MARGUERITE ANDERSEN

C'est provocateur comme titre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Provocateur. Au point où vos

enfants ne voulaient pas que

vous écriviez ce livre-là.


MARGUERITE ANDERSEN

C'est que... Mon père était

écrivain aussi. Moi, j'ai lu

ses livres surtout après sa

mort. On a peur quand on lit

un livre écrit par un parent ou

par un ami... on a peur de s'y

retrouver et de n'avoir pas le

bon rôle. Par exemple. Hum?

Alors mes enfants, ils ont

toujours un peu peur. « Qu'est-ce

qu'elle va encore raconter? »


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous sentiez un

besoin d'écrire là-dessus?


MARGUERITE ANDERSEN

Ah. OK. J'ai une belle-fille

qui a des filles elle aussi et

dont la fille a des enfants.

Et ma belle-fille dit toujours:

« Ah! Elle est tellement bonne

mère! » Quand j'avais entendu ça

à peu près dix fois, je me suis

dit: « Merde alors, qu'est-ce que

ça veut dire? » Et j'ai fait un

petit peu de recherche et j'ai

décidé d'écrire sur la

maternité, et la maternité

que j'ai vraiment connue,

c'est la mienne, c'est moi

et mes enfants.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, est-ce que vous étiez

une mauvaise mère?


MARGUERITE ANDERSEN

Non, non, j'étais assez bonne

mère. Je pense que j'ai été même

une excellente mère parfois.

Mais j'ai quand même, à un

moment, découvert que j'avais

besoin de faire autre chose que

de faire la cuisine et de laver

le linge et de repasser les

chemises. J'ai découvert que

j'avais besoin d'apprendre

beaucoup de choses. Et au fond,

ce que j'essaie... un des

sous-thèmes de mon livre, c'est

peut-être que je désire dire

aux femmes: Écoutez, vous

avez besoin de faire quand même

autre chose aussi. Lisez. Parce

que moi, c'est par la lecture

que j'ai commencé à... à...

à explorer le monde.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais pour apprendre,

il fallait que vous quittiez

vos enfants?


MARGUERITE ANDERSEN

Non. Non, c'était pas pour

apprendre que j'ai quitté mes

enfants. J'ai quitté mes

enfants parce que... un médecin

tunisien me disait que j'avais

le cancer du sein.

Et j'ai écrit à ma mère.

Et ma mère a dit: « Ça se peut,

mais viens à Berlin... pour une

deuxième opinion. On va

t'emmener chez un spécialiste »,

etc. Et quand je suis arrivée

à Berlin et que j'ai revécu là,

j'étais... Je me suis dit: « Je

peux pas retourner auprès de

cet homme ». Qui me battait,

hein, j'étais femme battue à ce

moment-là. Et j'ai dit: « Je peux

pas ». Alors les lois, à ce

moment-là - c'était, je pense,

en 55 - ont changé; il fallait

que... si une femme allemande

qui avait épousé un soldat

français voulait se séparer de

cet homme, il fallait que le

divorce prenne place dans la

ville où vivaient les enfants.

Ça a pris longtemps, ça a pris

un an et demi jusqu'à ce que

j'aie pu vraiment reprendre

mes enfants.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Andersen, comment votre

vie de femme aurait été

différente si vous étiez née...

40 ou 50 ans plus tard? Est-ce

qu'elle aurait été différente?


MARGUERITE ANDERSEN

Ah! 40 ou 50 ans plus tard...

Probablement... je ne

me serais pas mariée...

certainement, je ne me serais

pas mariée à l'âge de 20 ans,

21 ans. Euh...

OK... Quoi d'autre?

Il y aurait eu la pilule.

J'aurais pas eu d'enfants

à cet âge, à 21 ans.

J'aurais pas tellement souffert

des distances.

Nous, on avait le téléphone à

Berlin, mais le père de mes

enfants, à Tunis, n'avait pas le

téléphone. Donc je pouvais même

pas parler à mes enfants pendant

que nous étions séparés.

Et puis probablement, comme il

n'y aurait pas eu la guerre

à ce moment-là, j'aurais pu...

... choisir le domaine dans

lequel je voulais faire

des études. Etc.

Je pense que ça se serait

probablement déroulé un peu

plus paisiblement. D'un autre

côté, je suis un peu

aventurière, donc j'aurais tout

autant voyagé, sinon plus.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et diriez-vous qu'une femme,

aujourd'hui, a la vie plus

facile que vous l'avez eue?


MARGUERITE ANDERSEN

Dans un sens. Mais il me

semble que... aujourd'hui

aussi, on recommence à...

valoriser surtout l'aspect de la

maternité et on insiste beaucoup

là-dessus. Il y a toujours une

certaine pression sociale.

La femme, disons de ma couche

de la société, si on veut parler

de ça...

Elles sont plus conscientes -

elles ont fréquenté des écoles,

ont quand même aussi,

par ce qu'elles apprennent à

l'école - que le savoir est

important. Alors je pense que

ça va un peu mieux, mais c'est

pas encore parfait. Je vois

beaucoup de jeunes femmes qui

rêvent de se marier au mois de

juin ou qui rêvent au moins

d'emménager avec un garçon.

Et... Tout ça, ça ne presse pas

tellement. Alors je pense que

le mariage, la maternité...

c'est... Pas seulement le

mariage, mais je veux dire le

fait de vivre avec quelqu'un

d'autre, c'est pas si facile de

vivre avec quelqu'un.

C'est toujours un peu difficile.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum.


MARGUERITE ANDERSEN

Mais la femme a des...

a des problèmes.

Et les problèmes ne sont pas

tous résolus.

(MARGUERITE ANDERSEN est assise devant son ordinateur et GISÈLE QUENNEVILLE tient un livre ouvert dans ses mains.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Andersen, moi, j'ai

une... faveur à vous demander.

Est-ce que vous pourriez

dédicacer mon livre?


MARGUERITE ANDERSEN

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre livre.


MARGUERITE ANDERSEN

Mon livre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mon livre. Ha! Ha! Ha!

Vous en avez dédicacé beaucoup

ces derniers temps?


MARGUERITE ANDERSEN

Pfft... Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui, hein?

(L'entrevue revient à nouveau en face à face, dans le salon.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Andersen, moi, ça

fait... je pense une quinzaine

d'années maintenant que je vous

lis. Et j'ai remarqué, ces

dernières années, ces derniers

romans, je pense qu'on peut

dire qu'ils sont un peu plus

autobiographiques que ceux

d'avant. Est-ce que vous sentez

le besoin de vous livrer?


MARGUERITE ANDERSEN

C'est peut-être un besoin.

Et c'est aussi un courant

dans la littérature.

En France, on parle beaucoup de

l'écriture de soi. Ce dont vous

voulez parler, ça se trouve dans

votre intérieur, dans votre

tête, dans votre corps...

et ça veut sortir. Alors

autrefois, quand on écrivait un

roman, on inventait des noms.

Moi, je m'appelais pas

Marguerite, je m'appelais

peut-être Anne-Marie, je ne me

rappelle plus exactement.

Ça fait aucune différence si

c'est Marguerite. Aujourd'hui,

l'écrivain n'a plus besoin de se

cacher derrière un rideau,

qu'on pourrait appeler

« fiction ». Moi, je parle jamais

de mon écriture

autobiographique, je parle

de mon écriture...

autofictionnelle.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum.


MARGUERITE ANDERSEN

Quelquefois, on me demande:

Mais à quel pourcentage est

l'autobiographie et à quel

pourcentage est l'imagination?

Je dis: Vous savez, y a pas une

seule page où y a pas

d'imagination. Toute page est

remplie de ma vie et de mon

imagination. Ça fait partie de

moi, l'imagination. Donc...

c'est une... Je dis pas aux gens

« c'est une question idiote »,

mais c'est une question idiote.

Je pense qu'on a besoin

de vraiment... de...

en littérature, de...

parler de la vérité, de la

réalité de notre existence.

Et c'est ça qui pour moi

est important.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dans « Le figuier sur le toit »,

vous faites allusion à une

citation de Doris Lessing,

comme quoi vieillir,

c'est un dur travail.


MARGUERITE ANDERSEN

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourquoi vous pensez ainsi?


MARGUERITE ANDERSEN

Dans la vieillesse, peut-être

qu'on devient un peu plus lent.

Dans ma vie, je me suis cassé

les jambes cinq fois. J'ai du

métal dans mes jambes. Je ne

peux plus courir. Donc je

marche plus lentement. J'ai un

chien de trois ans qui a envie

de marcher vite. Eh bien, il y a

un dog walker qui vient tous les

jours pour le faire marcher

à cette rapidité exigée.

Avec moi, il marche lentement.

Euh... Donc on ralentit.

Et dans mon cas, c'est le corps

qui ralentit. Malheureusement,

chez beaucoup de personnes,

c'est la tête qui ralentit, soit

un petit peu ou même beaucoup.

Euh... Et j'ai la chance

de ne pas souffrir de ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Paraît que vous, vous aimeriez

écrire un recueil, un livre,

des nouvelles sur les personnes

âgées. Qu'est-ce que

vous écririez?


MARGUERITE ANDERSEN

Oui. Surtout les femmes,

je dirais. Mais les femmes,

évidemment, dans mon livre,

auront des contacts avec

les jeunes, avec les vieux, avec

les malades et les en bonne

santé. J'aimerais que ce soit

un recueil de nouvelles - mais

je ne sais pas si je vais

vraiment y parvenir - hum...

où je montrerai des femmes

fortes - dans un sens, c'est

encore un autoportrait - mais

des femmes qui... disent pas,

à 65 ans ou à 70 ans:

« à mon âge, ça ne marche pas. »

Y a des femmes qui

se donnent des limites parce

qu'elles sont plus âgées. Elles

se retirent. Elles vont dans

des maisons de retraite. La

maison que j'habite, moi,

l'immeuble, c'est comme une

sorte de maison de retraite où

les gens vivent indépendamment,

mais y a beaucoup de personnes

âgées. Je pense que 30 % de la

population dans cet immeuble,

ce sont encore des jeunes,

c'est-à-dire moins de 50 ans,

et les autres, c'est des

personnes âgées. Donc je peux

observer des personnes âgées

presque tous les jours.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez de la matière.


MARGUERITE ANDERSEN

J'ai de la matière, je veux

pas parler d'eux vraiment, mais

j'apprends quand même comment

vivent ces gens, comment ils

avancent dans la rue, comment

ils... Toutes sortes de petites

choses.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous écrivez tous les jours?


MARGUERITE ANDERSEN

D'habitude, j'écris tous les

jours. Je ne suis pas contente

de moi-même... J'aime être

contente de moi-même.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est normal.


MARGUERITE ANDERSEN

Oui, oui, oui. La plupart du

temps, oui, il me faut ça

le matin. Et puis j'écris

certainement quatre, cinq

heures par jour, je pense.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il y a des sujets

tabous pour vous?


MARGUERITE ANDERSEN

Tabous?

Non.

Quel sujet tabou? L'obscénité.

Je pense qu'il y a absolument

rien d'obscène dans mes livres.

Je suis pas tombée sur quelque

chose où je me suis dit: Ça, tu

peux pas le dire parce que c'est

pas... Ah! J'ai perdu à un

moment un prix littéraire pour

lequel tout le monde disait:

Tu vas avoir ce prix-là.

C'était le prix des lecteurs de

Radio-Canada. Et je pense que

c'était en 2002. C'est un livre

qui s'appelle « Parallèles ».

Dans « Parallèles », je raconte une

histoire où je suis assise dans

le... dans un des wagons du

métro berlinois. Je reviens

de l'école et franchement - je

vais utiliser le mot qui a

choqué tout le monde - je me...

j'étais seule dans un wagon

et je me suis masturbée.

Et j'ai perdu le prix parce

qu'il y a une jeune femme, sur

le jury d'une dizaine de

personnes, qui a dit: « Pourquoi

est-ce qu'elle parle de ça? 

C'est pas nécessaire. »

C'est pas que c'est nécessaire

de parler de choses comme ça.

Mais finalement, la sexualité

fait aussi partie de notre vie.

Alors non, il y a rien dont je

ne parlerais pas. Euh...

Je parle pas vraiment de la mort

parce que d'abord, je connais

pas la mort. Encore. Et...

C'est pas un sujet sur lequel

j'aimerais me pencher tellement

en ce moment... parce que je me

penche plutôt sur la vie.

Et j'ai horreur de ça:

« Ah, Marguerite,

vous écrivez encore? »

Je pourrais les gifler,

les gens.

Qu'est-ce qu'ils veulent que je

fasse? Que je m'assoie et que

je lise peut-être un livre et

que je prenne mes pilules et

que je tricote peut-être quelque

chose, un châle? Ça, c'est plus

facile qu'un pull-over.

Euh... Non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez presque 90 ans.


MARGUERITE ANDERSEN

J'aurai 90 ans le 15 octobre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum hum. Vous êtes une

professeure respectée, une

auteure primée, une maman aimée.


MARGUERITE ANDERSEN

Oui, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il vous reste

des choses à accomplir?


MARGUERITE ANDERSEN

Écrire un autre livre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il y a toujours le prochain

livre?


MARGUERITE ANDERSEN

Il y a toujours le prochain

livre. Qu'est-ce que j'aime?

Vous savez, j'aurais dû devenir

moi aussi femme politique.

J'ai peut-être... je regrette

peut-être... à un moment,

on m'avait offert, à Guelph, de

représenter Guelph pour le NPD.

Euh...

Et je ne l'ai pas fait parce que

je savais que faire ça, ça

demande de l'argent. Alors j'ai

dit non. Mais peut-être que

j'aurais aimé faire un peu

de politique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous auriez été bonne

politicienne.


MARGUERITE ANDERSEN

Je pense. Je pense que

j'aurais été pas mal.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Andersen,

merci beaucoup.


MARGUERITE ANDERSEN

Merci à vous.

(Générique de fermeture)

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