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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Chantal Hébert : Journalist

Chantal Hébert is all about politics – and has been for the past 35 years. Her mission: to observe and analyze the backstage of federal politics.
Hébert has worked for Le Devoir and La Presse as both a journalist and columnist, making her name through her accurate and hard-hitting analyses.
Little by little, she gained entry into the world of English-language journalism at the Toronto Star and CBC, to the point where today, Hébert is well-known and respected in both languages in Canada and Québec.



Réalisateurs: Joanne Belluco, Karen Vanderborght
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

GISÈLE QUENNEVILLE rencontre des personnalités francophones et francophiles: des politiciens, des artistes, des entrepreneurs ou des scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

Des images de la ville de Montréal défilent pendant la narration de GISÈLE QUENNEVILLE.


GISÈLE QUENNEVILLE

(narration)

-La politique,

Chantal Hébert en mange,

et cela, depuis plus de 35 ans.

Elle vit à Montréal,

mais ses yeux sont rivés

sur Ottawa. Son travail:

observer les rouages

de la politique fédérale

et en faire l'analyse.

Chantal Hébert fait ses débuts

en journalisme politique

très jeune. Elle a à peine

une vingtaine d'années

quand elle se retrouve

à Radio-Canada comme

correspondante à l'Assemblée

législative de l'Ontario.

Mais c'est la politique

fédérale qui l'interpelle.

Elle quitte donc Queen's Park

pour le Parlement canadien.

Elle travaille pour

Le Devoir et

La Presse en tant que

journaliste et commentatrice

et elle fait sa marque

avec ses analyses justes

et percutantes. Petit à petit,

elle fait son entrée dans

le monde des médias

anglophones, au point où,

aujourd'hui, Chantal Hébert,

est aussi connue et respectée

au Canada anglais qu'au Québec.


CHANTAL HÉBERT

(Hors champs)

-C'est agréable

de rendre inconfortables

les gens confortables.

(GISÈLE QUENNEVILLE et CHANTAL HÉBERT sont maintenant assises l'une en face de l'autre dans une pièce lumineuse.)


GISÈLE QUENNEVILLE

- Chantal Hébert, il paraît que,

quand vous étiez petite,

un de vos héros, c'était

l'intrépide reporter Tintin.

Est-ce que vous avez toujours

rêvé d'être journaliste?


CHANTAL HÉBERT

- J'ai jamais pensé à faire

autre chose. Dans ma classe

de 10e ou 11e année,

à un moment donné,

un professeur avait demandé:

"Qui, ici, veut être

enseignant?"

J'étais une des seules

qui avait pas levé ma main.

Là, j'avais regardé autour,

surtout chez les filles,

et je m'étais dit: "Oui, il y a

quelque chose qui va pas

dans mon affaire." Mais oui,

ç'a toujours été le seul emploi

que je pouvais imaginer vouloir.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Tintin, lui, il a parcouru le

monde à faire ses reportages,

vous vous êtes concentrée

sur la politique, la politique

fédérale en l'occurrence.

Est-ce que vous faisiez partie

d'une famille qui est

très politisée?


CHANTAL HÉBERT

- Non. Mes parents parlaient

de politique comme

à peu près toutes les familles,

mais c'était pas le genre

de maison où les gens

discutaient de politique

à longueur de journée.

Le Globe and Mail arrivait

effectivement. Mon père

travaillait à Radio-Canada

et il était réalisateur

en affaires publiques

et, avant ça, journaliste.

Alors, lui s'intéressait à ça,

mais je peux pas dire

que nos parents nous ont

traînés là-dedans.

D'ailleurs, moi, quand je suis

arrivée en journalisme,

j'avais pas l'idée de m'en aller

faire correspondant politique,

j'avais pas d'ambition

de columnist. Je voulais

travailler en journalisme, mais

j'étais excessivement timide.

J'avais de la misère à dire

bonjour à mes collègues

le matin tellement c'était

comme gênant. Alors, je m'étais

dit: mon avenir à moi, c'est

dans la salle de rédaction,

dans des postes comme

affectateur. Bon, j'avais 22 ans

et une vraiment bonne idée

de ce que j'allais faire

dans la vie. Donc, je postule

pour un poste d'affectateur

dans la salle régionale

de Radio-Canada à Toronto,

et je l'obtiens pas.

Et là, comme à peu près

la moitié des journalistes

qui couvrent la politique

actuellement au Canada,

mes patrons trouvent

que ce serait une bonne idée

de se débarrasser de moi.

Donc, je me retrouve

à Queen's Park

et je n'en reviens jamais.

De là, je finis par aller

sur la colline parlementaire,

etc., etc. Mais c'est comme ça

que je me suis retrouvée

à couvrir la politique.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Avant Queen's Park,

j'aimerais qu'on retourne

en arrière un peu plus.

Votre père, bon, il travaillait

à Radio-Canada...

Vous, vous avez grandi

les premières années à Hull,

puis à un moment donné,

votre père est transféré

à Toronto. Vous aviez quoi...


CHANTAL HÉBERT

- Il est pire que "transféré",

c'est une décision qu'il prend.

Mon père, il est journaliste

au Droit... Je suis née

à Ottawa, mais on vit à Hull,

je vais à l'école à Hull, moi.

Je suis en 7e, 8e année.

J'ai pris beaucoup de cours

d'anglais. Je sais dire:

Mary goes to church.

John has a dog.

Je reviens de colonie

de vacances et mes parents

me disent: "On déménage

à Toronto. Ton père a pris

un emploi à Radio-Canada."


GISÈLE QUENNEVILLE

- Là, vous avez 12 ans

à ce moment-là.


CHANTAL HÉBERT

- Ouias. Dans ma tête,

il y a comme Hull

et un grand, grand, grand blanc

et nous, on s'en va dedans.

Alors, on est débarqués

à Toronto comme ça,

l'automne de 66. Mes parents

ne venaient pas d'une grande

ville et on était 5 enfants.

Donc, ils mettent les enfants

dans 2 autos le jour du

déménagement

et mon père dit à ma mère:

"On se revoit à Toronto."


GISÈLE QUENNEVILLE

- Qu'est-ce que vous saviez

de Toronto?


CHANTAL HÉBERT

- Moi, rien du tout.

"On se revoit à Toronto",

c'est le premier voyage

que nous, les enfants...

Dans ce temps-là,

on emmenait pas les enfants

partout pour leur demander

s'ils aimaient ça ce qui allait

arriver. Alors, on approche

de Toronto sur la 401.

Moi, je suis dans l'auto de

ma mère avec le bébé - je suis

l'aînée - et elle dit:

"à Toronto... Où donc?"

Puis, effectivement,

on sort à Kingston Road

et il y a l'auto de mon père,

les lumières qui flashent,

qui attend ma mère.

C'est comme ça

qu'on est arrivés à Toronto.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Maintenant, vous,

vous arrivez, 12 ans.

vous commencez l'école,

j'imagine l'école française.


CHANTAL HÉBERT

- Oui, mais dans ce temps-là,

on est en 66-67,

il y a pas encore un système

d'écoles françaises.

Au secondaire, il y a une école,

c'est une école séparée,

catholique, à moitié privée...

pas chère, mais à moitié privée

parce qu'il y a pas d'écoles

secondaires en français,

ça existe pas. Et pour aider,

la loi ontarienne,

le règlement du ministère

stipule que l'anglais,

les mathématiques

et les sciences doivent être

enseignés en anglais.

Bon, pour les mathématiques,

même avec

Mary goes to church, ça va.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Ça va.


CHANTAL HÉBERT

- Pour les sciences,

je pense que ma carrière

scientifique a pris fin

à mon arrivée à Toronto.

Je comprenais pas un mot

de ce que ces gens-là disaient.

Et pour aider, l'anglais,

c'était English. Moi, j'avais

mon dog et mon cat, et eux,

ils faisaient Shakespeare.

Petit problème qui m'a amenée,

à la fin du secondaire,

à me faire dire par ma

professeure d'anglais:

"Vous savez, vous allez vraiment

avoir des gros problèmes

dans la vie en étant pas

capable d'écrire en anglais."

Ce qui était totalement vrai,

j'étais incapable d'écrire

en anglais.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Alors, vous vous êtes mise

à l'anglais?


CHANTAL HÉBERT

- "Qu'est-ce que vous allez

faire à l'université?" Et

je lui ai dit: "Aucun problème,

je m'en vais au Collège Glendon

et j'aurai jamais besoin

d'écrire quoi que ce soit

en anglais", ce qui est vrai

puisque, en 3 ans, j'ai jamais

écrit un mot d'anglais.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Mais là, est-ce que vous vous

rendiez compte que ç'aurait

peut-être été avantageux

d'apprendre l'anglais?


CHANTAL HÉBERT

- Non, pas du tout.

Je parlais l'anglais,

ça, il y a pas de problème,

mais pourquoi je voudrais

l'écrire? Sauf que je lis

beaucoup, comme d'autres

vont à la taverne. Moi, j'achète

des livres, mais j'ai pas

d'argent. Donc, j'achète des

livres en anglais parce qu'ils

sont beaucoup moins chers.

à force de lire, j'imagine que

ça doit avoir un effet bénéfique

parce qu'on est comme

10-15 ans plus tard quand

le Ottawa Citizenme propose

une chronique.

Là, j'ai toujours rien écrit

en anglais depuis l'examen du

secondaire où la prof m'a fait

valoir que j'avais pas d'avenir

parce que je sais pas écrire

en anglais. Le monsieur

qui m'offre la chronique

hebdomadaire, il me dit:

"Écrire en anglais,

c'est pas un problème?"

Et je me vois lui répondre:

"Bien non, pas du tout."

Là, je me suis aperçue,

en faisant la première

chronique, qu'effectivement

de lire tous ces livres-là,

ça faisait que, oui, j'étais

capable d'écrire en anglais

et que non seulement j'étais

capable d'écrire en anglais,

ce qui est une chose,

mais j'étais capable

d'écrire en anglais de façon

aussi efficace qu'en français.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Il paraît que ç'a été

une grande surprise pour vous

de découvrir que vous étiez

ontarienne de naissance.


CHANTAL HÉBERT

- Ah oui. C'est un choc.

Il faut se remettre dans le

contexte de l'époque. Moi,

je suis une adolescente,

67-68-69-70. Il se passe

plein de choses au Québec.

J'avais aucune idée de

ce qui pouvait se passer

à Queen's Park;

les conservateurs

sont installés là.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Ils s'en vont nulle part.


CHANTAL HÉBERT

- J'écoute le congrès où

ils choisissent Pierre Trudeau

à la radio. Le général de

Gaulle, on est au chalet,

on écoute ça, ça grince,

sur la même radio. Bon.

Et là, je vais avoir 18 ans

et je peux aller boire

légalement, donc je dis

à mon père: "Je vais écrire

à je sais pas quel ministère,

au gouvernement du Québec,

pour avoir mon certificat

de naissance", et mon père

me regarde, il dit: "Tu serais

peut-être mieux d'aller

à Queen's Park." Il dit:

"C'est parce que, vois-tu,

on a traversé le pont et

on est allés à l'Hôpital

Montfort pour avoir les enfants.

T'es ontarienne." Oh là là,

quelle crise d'identité!

C'est comme s'être fait dire

pendant 18 ans que t'es un gars

et, tout à coup, on t'apprend

que t'es une fille. Ouais!

Alors, c'est comme ça

que j'ai découvert que moi

et tous mes frères et soeurs,

nous étions tous

des Franco-Ontariens.

(Transition)

(GISÈLE QUENNEVILLE et CHANTAL HÉBERT sont maintenant assises à la table d'un restaurant.)


GISÈLE QUENNEVILLE

- Comment ç'a été pour vous,

vous avez 2 garçons

qui sont grands maintenant,

la conciliation travail-famille

à ce moment-là?


CHANTAL HÉBERT

- Compliqué. Dans ce temps-là,

on partait quand il y avait

une campagne fédérale qui

commençait. D'abord, c'était

plus long et en plus on partait

et on revenait pas ou presque,

sauf pour le débat des chefs.

Quand moi, j'ai commencé

en journalisme, les gens

qui couvraient la politique,

il y avait pas de femmes.

Mais en plus, ç'avait l'air

d'être un peu entendu

qu'une femme qui couvre

la politique et qui est sérieuse

a pas d'enfant. Moi, je

trouvais que mes collègues

masculins avaient pas l'air

de se priver d'avoir une famille

et j'avais certainement pas

l'intention de m'en passer

moi non plus. Aujourd'hui,

c'est considéré comme normal,

mais c'était pas acquis.

Quand je parle à des groupes

de journalistes des fois


GISÈLE QUENNEVILLE

- La question se pose maintenant

pour les hommes et pour les

femmes: congé parental, etc. -

et que je leur dis:

est-ce que vous avez déjà

rencontré quelqu'un qui vous

a dit: "Chantal Hébert, elle a

pris 2 congés de maternité"?

Les gens se souviennent pas

de ce qu'on a pas écrit

ou de quand on était pas là.

(Transition)

(Des images de CHANTAL HÉBERT recevant un prix.)

(Transition)

(GISÈLE QUENNEVILLE et CHANTAL HÉBERT sont à nouveau assises l'une en face de l'autre dans une pièce lumineuse.)


GISÈLE QUENNEVILLE

- Chantal Hébert,

qu'est-ce qui vous a attirée

à la politique fédérale

en tant que journaliste?


CHANTAL HÉBERT

- Au début, j'étais pas vraiment

attirée par la politique

fédérale pour une raison

qui peut sembler simpliste:

j'ai finalement été élevée

à Toronto, je vis à Montréal

maintenant et Ottawa, c'est pas

Montréal ni Toronto

et le Parlement fédéral

est à Ottawa.

C'est vrai qu'il y a beaucoup

de défauts à couvrir

le Parlement fédéral,

mais c'est le seul endroit au

Canada où toutes les tendances

viennent se rencontrer

et se confronter. Il y a pas

d'autres places où ça,

ça arrive.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Dans toutes ces années

où vous avez couvert la colline

ou les affaires nationales,

quel est l'événement

qui vous a le plus marquée?


CHANTAL HÉBERT

- Ça, un journaliste qui serait

capable de répondre à ça

facilement, c'est peut-être

quelqu'un qui n'aime plus faire

ce qu'il fait et qui a commencé

à vivre dans ses souvenirs.

C'est un signe de vieillissement

selon moi. Ce qui a marqué

les gens de ma génération

de journalistes, c'est

certainement toute la saga

du lac Meech, la saga

constitutionnelle. J'étais à

Ottawa le jour où Brian Mulroney

a prononcé l'arrêt de mort

de Meech. On était pas nombreux

au Parlement. Je m'en souviens,

la plupart des journalistes

étaient à Calgary où il y avait

le Congrès libéral qui a choisi

Jean Chrétien. Ça se passait

au Manitoba, ça se passait

à Terre-Neuve. Donc, c'était

assez désincarné comme

histoire et on était un très

petit groupe, la secte des gens

qui couvraient la Constitution,

qui étaient encore à Ottawa.

L'antichambre des Communes,

il faisait comme un peu

clair-obscur. Brian Mulroney

qui descend l'escalier,

c'était mortuaire, mais c'est

vraiment difficile à oublier.

Le soir du référendum...

Quelqu'un qui a couvert le

référendum de 95 a un petit peu

de difficulté à prendre au

sérieux des débats sur les

dépenses de Mike Duffy,

mettons. Alors, dans tout ça,

dire qu'il y a une histoire

qui frappe plus qu'une autre,

ce serait pas vrai parce que

ce serait comme de dire:

"Je vais au cinéma pour voir

juste le baiser de la fin."

Non, on va au cinéma

parce que c'est toute l'histoire

qui est passionnante. Et c'est

des histoires, la politique,

c'est pas des fins en soi

et c'est ça qui est intéressant.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Quelle est la relation

que vous entretenez

avec les politiciens?


CHANTAL HÉBERT

- Distante. En fait, non.

La relation la plus distante

que j'entretiens, c'est avec

ce qu'on appelle les "spin

doctors", les gens qui sont

payés pour livrer le message

au goût du jour de la personne

qui a un message à livrer.

à la fin, ça m'a valu, je pense,

une certaine réputation

dans les bureaux de presse.

Quand il arrive un nouveau,

il se fait suggérer fortement

de pas m'appeler.

Mais d'autre part, les

politiciens que je couvre, je

les trouve tous intéressants.

Mais j'ai des amis et

j'ai une famille. Ma vie à moi,

elle est pas fondée

sur les gens que je couvre

et la leur devrait pas l'être

sur celle des journalistes

parce que, inévitablement,

un jour, il va arriver

quelque chose qui va faire

que: ou bien je vais

les mettre dans le trouble

en écrivant quelque chose,

ou bien ils vont être

blâmés. Sachant qu'ils feraient

partie d'un cercle social

dans lequel je suis,

ils seraient responsables

du fait qu'ils m'ont pas

empêchée de faire quelque chose.

Alors, je pense que c'est plus

prudent pour eux de vivre

loin de moi, et moi,

je les trouve plus intéressants

à les regarder aller

qu'à leur poser 56 questions

ou à entrer dans leur vie.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous êtes passée

de journaliste à commentatrice

un jour. Qu'est-ce que

ç'a changé pour vous, ça?


CHANTAL HÉBERT

- J'espère que ç'a pas changé

grand-chose dans ce que je fais

parce que ce que je fais,

j'ai toujours pensé

que j'essayais de faire

de l'analyse plutôt

que de l'opinion.

En fait, je dois dire

que je fais pas partie des gens

qui sont tellement investis

dans un résultat plutôt

qu'un autre. Je vote comme

tout le monde, mais je vote

n'importe comment.

Selon mes enfants, je change

de vote comme d'autres

changent de chemise.

Je suis un électeur totalement

normal. Mais c'est mon travail

de déterminer le résultat.

C'est mon travail d'expliquer

pourquoi ou comment

on arrive aux résultats A

plutôt qu'aux résultats B.

Maintenant, évidemment,

je peux pas aller quelque part

et passer inaperçue

complètement;

la télé a cet effet-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

- On dit de vous, et vous-même

vous y avez fait allusion,

que vous êtes solitaire,

voire même timide.

Est-ce que c'est le cas?


GISÈLE QUENNEVILLE

- Timide, je le suis

un petit peu moins, forcément.

Solitaire... C'est sûr

que je pense que si je suis

pour me tromper,

je veux que ce soit des erreurs

qui viennent de moi,

ce que j'ai vu, ce que j'ai

entendu et pas des erreurs

qui viennent du fait

que j'ai essayé de dire

la même chose que tout le monde.

C'est sûr que des journées

où il se passe beaucoup

de choses et qu'il faut écrire

sur un gros sujet, j'ai tendance

à éteindre la radio, la télé

et tout ce qui transmet

de l'information

de ce que les gens pensent

de ce qui vient d'arriver,

jusqu'à ce que j'aie fini

d'écrire et que j'aie

poussé "Send".


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous travaillez autant

en français qu'en anglais.

De nos jours, est-ce que le

journalisme se fait différemment

en français qu'en anglais?


CHANTAL HÉBERT

- Non, mais les sensibilités

sont différentes. Quand j'écris

une chronique sur un événement

qui est en politique québécoise,

il y a des choses que j'ai

besoin d'expliquer plus

en anglais qu'en français.

L'inverse est vrai aussi.

Si j'écris sur le NPD et ce qui

est en train d'arriver au NPD

à l'échelle fédérale, il y a

des notions qui sont acquises

par un auditoire anglophone,

mais qui sont pas aussi

répandues en français.

Alors, là-dessus, c'est

la principale différence.

Aujourd'hui, la question se pose

moins parce qu'on est un peu

sortis du débat Québec-Canada,

mais j'ai longtemps eu pour

principe que si j'étais pour

écrire une chronique qui allait

vraiment faire plaisir

et conforter tous les préjugés

de mes lecteurs anglophones

sur quelque chose au Québec,

j'allais l'écrire en français

et que j'allais faire

l'inverse... en me disant:

c'est déjà assez difficile

de fonctionner dans un pays

qui est compliqué,

mais si en plus on se rend

populaires en confortant

les gens dans leurs préjugés...

c'est sûr qu'on se fait plus

d'amis, on reçoit plus

de cartes de Noël,

mais ça sert pas beaucoup

le dialogue entre les gens.

Pour avoir couvert

la Constitution pendant 20 ans,

j'ai quand même été troublée

par le fait qu'on a contribué

beaucoup, dans nos façons

de couvrir, à construire

des murs - parce que

ça donnait des nouvelles

plus sensationnelles,

parce que ça excitait plus

les gens pour qui on rapportait

Qu'à en enlever, et je suis

pas convaincue que c'est

le travail d'un journaliste

de bâtir des murs.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous venez de terminer

un autre livre, Confessions

post-référendaires.

C'est un livre dans lequel

vous avez interviewé

des acteurs du référendum

de 1995. Pourquoi un livre

comme ça aujourd'hui?


CHANTAL HÉBERT

- Parce que ça va faire 20 ans

bientôt. Parce que tous ces

gens-là, il y a pas beaucoup

de gens qui sont retournés

les voir pour leur poser des

questions sur ce qu'ils auraient

fait dans l'hypothèse d'un oui.

Or, en leur

parlant - et ce sont

tous, à une exception près, des

acteurs politiques de l'époque,

donc l'ancien premier ministre

de l'Ontario Mike Harris,

son collègue de la Saskatchewan

Roy Romanow, les gens

du camp du oui évidemment,

Jean Chrétien, Jean Charest -,

tous se préparaient à un oui,

mais personne leur avait

vraiment demandé

comment ils l'imaginaient.

à partir de 9 h du soir,

le oui a gagné, il arrive quoi,

autant dans le camp du oui

que dans le camp du non?

Parce que, pendant des années,

tous ces gens-là pensaient

qu'ils allaient se revoir

sur un champ de bataille

référendaire et, donc,

ils allaient pas donner

des munitions à l'autre camp

en parlant de ce qu'ils avaient

imaginé, de comment

ils voyaient la vie.

Dans le livre, par exemple,

Roy Romanow raconte

qu'il avait demandé

à un comité, assez restreint

et assez secret d'ailleurs,

d'explorer les options

de la Saskatchewan

si le Québec s'en allait--


GISÈLE QUENNEVILLE

- Ils parlaient même

de sécession.


CHANTAL HÉBERT

- Oui, ils avaient écarté

aucune option, y compris

se rapprocher des États-Unis,

comme dans annexion

aux États-Unis, comme dans

essayer de s'entendre

avec l'Alberta et, si possible,

le Manitoba pour peut-être

former une entité nationale

différente pour pas être

dans un Canada où les Prairies

sans le Québec auraient été

à la merci de l'Ontario.

Il y en a qui sont pas jeunes

là-dedans: M. Parizeau,

M. Chrétien...

La plupart... tous en fait sont

à la retraite de la politique

ou des postes qu'ils occupaient.

Si on leur demande pas

aujourd'hui, l'histoire,

elle va être écrite sans qu'eux

en parlent et ça fait partie

des choses que les Canadiens

devraient pouvoir savoir

pour comprendre leur histoire.


GISÈLE QUENNEVILLE

- J'avoue qu'en lisant le livre,

j'ai appris des choses.


CHANTAL HÉBERT

- Ah, nous aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Et la première chose

qu'on apprend en fait, c'est

dès les premiers chapitres,

on voit à quel point le camp

du oui était pas du tout

sur la même longueur d'onde,

sur la même page. Du tout.

Est-ce que ça vous a surprise?


CHANTAL HÉBERT

- Ç'a été notre première grosse

surprise. On est arrivés là,

nous, avec l'illusion

que le camp du oui,

pensant qu'il gagnait -

et c'est le cas, M. Bouchard,

M. Parizeau, tout au moins,

étaient convaincus qu'ils

allaient gagner ce jour-là -,

on pensait, nous, donc,

qu'ils s'étaient arrimés

et qu'ils allaient arriver

avec la suite des événements.

(Des images du référendum. Gilles Vigneault chante sur une scène. M. Parizeau le regarde chanter.)


GILLE VIGNEAULT

-♪ J'ai tout compris ♪

Je pense qu'on n'est plus

Du même pays ♪♪

(Transition)

(GISÈLE QUENNEVILLE et CHANTAL HÉBERT sont à nouveau assises l'une en face de l'autre dans une pièce lumineuse.)


CHANTAL HÉBERT

- Puis, on s'est rendu compte

en écoutant Lucien Bouchard,

qui nous disait: "Le jour

du vote, on pensait gagner.

Donc, Jacques Parizeau

ne me parlait plus

et j'ai eu l'impression

clairement qu'on avait décidé

de se débarrasser de moi."

GISÈLE QUENNEVILLE ET CHANTAL HÉBERT

-Ça commence bien!


GISÈLE QUENNEVILLE

- Mais là, c'est pas juste

dans le camp du oui

que les choses nous surprennent

parce que, du côté du camp

du non, M. Chrétien envisageait

la possibilité de créer

un cabinet d'unité nationale

où se seraient trouvés

finalement des actuels

premiers ministres.


CHANTAL HÉBERT

- Ce qu'on a compris

en parlant à toutes sortes

de gens... Le premier qui

nous a parlé de ce projet-là,

c'est Jean Charest.

Il était chef conservateur,

il avait 2 députés, il était pas

dans le coup. Personne

l'invitait à des réunions à

Ottawa ou ailleurs pour dire:

voici ce qu'on va faire

s'il y a un oui. Mais il avait

entendu des rumeurs

selon lesquelles,

si le oui gagnait, il y aurait

la formation d'un cabinet

d'unité canadienne,

sous la direction de M. Chrétien

manifestement, dont lui,

Jean Charest, ferait peut-être

partie. Il avait entendu le nom

de Bob Rae, qui venait de perdre

le pouvoir en Ontario.

Moi, j'ai couru après

cette rumeur-là,

c'est un peu un courant d'air,

pendant toute l'année

où j'ai fait des entrevues

jusqu'à ce que j'arrive dans

le bureau de Frank McKenna,

qui était à l'époque

premier ministre

du Nouveau-Brunswick,

et que je lui demande,

comme à tout le monde:

"Vous étiez où, le jour

du référendum?

Qu'est-ce que vous pensiez

qu'il allait arriver?"

Donc, il me dit:

"J'étais à Fredericton.

Je pensais que le oui

allait gagner et je le pensais

d'autant plus que, la semaine

précédente, Jean Chrétien

m'avait téléphoné pour

me demander, dans le cas

d'une victoire souverainiste,

de faire partie d'un cabinet

fédéral d'unité nationale

et je dois avouer,

dit M. McKenna,

que j'avais accepté."

Là, ce qu'on voit, c'est que

c'est sûr que le lendemain

d'un oui, la position de Jean

Chrétien - ça, on le voit

dans toutes les entrevues -,

sa première ligne de défense,

ç'aurait été d'établir un

Conseil des ministres qui était

pas libéral et qui représentait

les autres régions du pays

pour essayer de voir c'était

quoi la suite à donner aux

événements ou, tout au moins,

pour trouver une façon de faire

une transition sans que ça soit

le chaos complet.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous avez posé la question

à M. Chrétien aussi?

Qu'est-ce qu'il vous a répondu?


CHANTAL HÉBERT

- M. Chrétien... La réponse

qui représente le mieux

le reste de l'entrevue,

c'est la première réponse,

je crois, que je cite où il dit:

"J'avais plusieurs cartes

que j'aurais pu jouer. Je suis

heureux de pas avoir eu le faire

et je veux pas en parler."

M. Bouchard, lui-même,

dans l'entrevue, dit que

ç'aurait été mieux de gagner que

de perdre, mais il dit jamais:

"On serait devenus un pays."

Quand on lui demande:

"Qu'est-ce qui serait arrivé,

qu'est-ce qui aurait résulté

d'un oui?", il dit: "Ç'aurait

été quelque chose de mieux

que ce que c'est maintenant."

Mais l'autre personnage

évidemment, c'est Jean Chrétien

dont tout le monde parle

d'une façon ou d'une autre.

Et en regardant les entrevues,

quand tout a été terminé,

je me suis rendu compte

que les gens qui étaient

vraiment proches de

Jean Chrétien - Bob Rae,

Frank McKenna,

Raymond Chrétien -

avaient ou véhiculaient

une image de Jean Chrétien

avant le référendum qui était

pas mal différente de celle

que la galerie et la plupart

de ses ministres voyaient,

c'est-à-dire un Jean Chrétien

inquiet, qui discute

avec Bob Rae du fait

qu'il faut donner un suivi à ça,

Bob Rae qui lui dit:

"Il faut pas démissionner."

Et c'est assez fascinant

de voir combien, même

aujourd'hui, il veut absolument

pas lever le voile

sur cette période-là.

(Des images de JEAN CHRÉTIENS lors d'un discours.)


JEAN CHRÉTIENS

- Nous aurons un Québec

plus fort dans un Canada

encore plus uni que jamais

dès lundi soir.

(Transition)

(On retourne à l'entrevue de CHANTAL HÉBERT.)


CHANTAL HÉBERT

- Le voile évidemment, c'est

comme si vous portiez la même

chemise pendant 20 ans, on finit

par voir à travers quand même.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Un qui vous a pas accordé

une entrevue, c'est

Stephen Harper.


CHANTAL HÉBERT

- Bon, au moment où je faisais

ça, le PQ est arrivé au pouvoir,

M. Harper est premier ministre

du Canada. Inévitablement,

je lui aurais demandé

de toute façon s'il pensait

encore ou s'il voyait encore

les conditions d'un oui

comme en 1995. Parce que,

en 95, M. Harper était le

critique en chef aux affaires

intergouvernementales

de Preston Manning

et, à cette époque-là,

et pendant l'année et demie

qui a suivi où il était encore

au Parlement, il a non seulement

défendu le 50% + 1

comme étant le seuil à franchir

pour qu'on ait un oui,

mais en plus il a présenté

un projet de loi privé

qui allait dans ce sens-là

et qui disait: s'il y avait

un autre référendum au Québec,

la question devrait être claire,

mais en échange, le 50% + 1,

on y allait. Alors, c'est sûr

qu'une des raisons

pour lesquelles M. Harper

nous a pas parlé, c'est

parce que cette question-là

était incontournable.

Moi, je voulais vraiment

faire ça parce que

je trouve qu'au Canada,

contrairement aux Américains

ou même aux Britanniques,

on a la mauvaise habitude

d'enterrer notre histoire,

de la rendre pas intéressante.

Une partie de la faute

de cet état de fait-là,

c'est que les politiciens,

les stratèges, les hauts

fonctionnaires s'en vont

se cacher chez eux

comme s'il était rien arrivé.

Mon premier objectif, c'était

vraiment de mettre ces gens-là,

en autant qu'ils étaient prêts

à jouer le jeu, sur papier.

Voici comment c'était

à cette époque-là.

(Des images d'une manifestation pro-non.)


MANIFESTANTS

- Mon pays, je l'aime!

(Transition)

(GISÈLE QUENNEVILLE et CHANTAL HÉBERT sont à nouveau assises l'une en face de l'autre dans une pièce lumineuse.)


GISÈLE QUENNEVILLE

- Si vous aviez à prendre

la parole devant un groupe

de diplômés en journalisme

aujourd'hui, parce qu'on sait

que c'est une profession

qui a beaucoup changé

au fil des ans, qu'est-ce que

vous leur conseilleriez?


CHANTAL HÉBERT

- Je pense que je leur

conseillerais de pas essayer

de faire comme moi,

de pas essayer d'avoir

de plan de carrière,

de faire ce qu'ils aiment

parce que, quand on fait

quelque chose qu'on aime,

on a tendance à être meilleur

que quand on n'aime pas ça,

mais d'aimer tout.

La chose qui est la plus

intéressante dans le

journalisme, c'est pas d'avoir

de l'influence et d'écrire

des savantes chroniques,

c'est d'être payé pour regarder

des choses qui se passent

et les raconter.

Alors, d'aimer ça pour ça,

pas parce que ça rend

les gens importants,

pas parce qu'on va changer

la Terre et aussi parce que,

quand même, c'est agréable

de rendre inconfortables

les gens confortables

et de rendre plus confortables

les gens affligés.

C'est un principe auquel j'ai

tendance à souscrire.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Chantal Hébert,

merci beaucoup.


CHANTAL HÉBERT

- Merci.

(Générique de fermeture)

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