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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Manon Barbeau : Filmmaker

Manon Barbeau is an accomplished filmmaker with dozens of documentaries and television productions to her name. One of the most impactful films of her career is without a doubt Les enfants du Refus global. Manon is Marcel Barbeau’s daughter, he who signed the Refus global – a manifesto written by Quebec artists who sought to live and create without being under the influence or thumb of the Church or the government of Maurice Duplessis. Today, philanthropy – notably in the form of service to First Nations communities – is a part of this exceptional woman’s life mission.

Réalisateur: Alexandra Levert
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

GISÈLE QUENNEVILLE rencontre des personnalités francophones et francophiles: des politiciens, des artistes, des entrepreneurs ou des scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invitée, on montre des images de communautés autochtones, du projet du Wapikoni Mobile ainsi que du peintre Marcel Barbeau, le père de la cinéaste MANON BARBEAU.


GISÈLE QUENNEVILLE

Les communautés autochtones

sont souvent vues comme des

endroits de désolation, de

pauvreté et de violence. Mais

elles peuvent également être

des lieux d'apprentissage,

de création et de réussite.

C'est ce que Manon Barbeau a

voulu faire avec le Wapikoni

Mobile, des studios de

production ambulants à la fine

pointe de la technologie. Des

studios qui vont à la rencontre

de jeunes autochtones, chez eux

dans leurs communautés.

Ici, les jeunes font des vidéos

et réalisent des films, des

projets qui peuvent servir

de tremplin vers une carrière

ou des études.

Manon Barbeau connaît très bien

le monde du cinéma, elle est

elle-même une cinéaste

accomplie, avec des douzaines

de productions de télévision et

de documentaires à son actif.

Un des films qui a marqué sa

carrière: « Les enfants de Refus

global ». Manon est la fille de

Marcel Barbeau, un des

signataires du « Refus global »,

ce manifeste d'artistes

québécois qui voulaient vivre

et créer sans l'emprise de

l'Église ni du gouvernement

de Maurice Duplessis.

(L'entrevue suivante se déroule dans une salle du Musée McCord, où sont exposés des objets représentant les peuples autochtones canadiens, ainsi qu'en d'autres endroits du musée.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Manon Barbeau, bonjour.


MANON BARBEAU

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Barbeau, j'aimerais que

vous nous ameniez dans

l'univers Wapikoni, ce projet

de studios mobiles. Dites-nous,

dans un premier temps, comment

ça a vu le jour, ce projet-là.


MANON BARBEAU

Bien, moi d'abord, je suis

cinéaste et je préparais un

film sur les rituels de passage

de la jeune fille à la femme.

J'étais donc allée chez les

Apaches, déjà... Où est-ce

que c'était? C'était près de

Santa Fe, et cette

recherche-là m'avait par la

suite amenée à Lestigouche, dans

une communauté micmaque du Québec.

J'y avais rencontré Marcel

Boivin, le chef de Wemotaci,

qui est une communauté

attikamek, qui m'avait invitée

dans sa communauté. Et on m'a

présenté Wapikoni - Wapikoni,

c'est d'abord une jeune fille,

une jeune file de 20 ans,

donc - ça veut dire « fleur » en

attikamek. Et pour des raisons

extérieures sur lesquelles je

m'attarderai pas, j'ai laissé

tomber ce film sur les rituels

de passage et j'ai plutôt

commencé à travailler, avec

Wapikoni et une quinzaine

d'autres jeunes Attikameks,

à l'élaboration, à l'écriture

d'un long métrage de fiction

qui s'appelait

« La fin du mépris ».

Et il est arrivé un

événement tragique. Wapikoni,

donc 20 ans, qui était une

jeune fille pleine de projets,

une future chef, sa voiture a

été happée par un camion

forestier et elle a perdu la

vie à 20 ans. Et c'était

absolument évidemment

insupportable et inacceptable.

Donc on n'a pas pu continuer le

scénario. Donc plutôt que

d'écrire un scénario... Y avait

pas de maison des jeunes encore,

à l'époque, donc j'ai démarré

une maison des jeunes quelque

part, sur roues, donc un studio

mobile avec tout ce qu'il y

avait dedans pour permettre

aux jeunes de faire leur film.

Donc on avait pris une vieille

roulotte destinée à aller à la

Floride et puis on l'avait

revampée. La douche était

devenue un studio de son, la

chambre une salle de montage...

Il y avait du matériel - et y a

toujours du matériel - à la fine

pointe de la technologie pour

leur permettre de réaliser leurs

propres films. Donc depuis ce

temps-là maintenant, c'est

notre dixième année.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et ce n'est plus la même

vieille roulotte?


MANON BARBEAU

Bien, on l'a toujours,

celle-là, comme une relique,

mais il y en a maintenant

quatre qui vont dans

différentes communautés. On est

allés dans 25 communautés depuis

le début, donc 3000 jeunes qui

ont participé et qui ont

réalisé leurs propres films.

On est rendus à 700 films

maintenant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors vous arrivez dans une

communauté avec votre roulotte,

puis qu'est-ce qui arrive?


MANON BARBEAU

Bien, on arrive dans une

communauté, d'abord, il faut que

le chef nous ait invités. Alors

à l'invitation du chef, on se

gare au meilleur endroit, là

où les jeunes se tiennent,

et on va rester là un mois, en

fait cinq semaines, période de

recrutement. Les jeunes arrivent

avec leur idée, ce sur quoi

ils veulent s'exprimer. Et là,

y a deux cinéastes formateurs,

plus un intervenant jeunesse,

plus un coordonnateur de la

communauté, et pendant ces

quatre semaines-là, les jeunes

vont travailler à réaliser un

film - ou une musique, ou un

vidéoclip - sur des sujets qui

les intéressent et qui leur

tiennent à cœur.

Et à la fin de ce mois-là,

Parfois, on fait du camion de

pompiers pour avertir la

communauté qu'il y a une

projection collective.

Donc la communauté est

invitée - y a un petit buffet

en général - à venir voir

les œuvres des jeunes

pendant ces cinq semaines-là.

En général, il y a une moyenne

de cinq films qui se font

par communauté.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que les jeunes ont

envie de raconter?


MANON BARBEAU

Y a plusieurs thématiques.

Au départ, les thématiques

étaient beaucoup plus graves.

Il était plus question de

toxicomanie, il était plus

question de suicide, il était

plus question de détresse.

Plus le temps passe, plus les

thématiques deviennent légères.

Au départ, il y avait une

certaine méfiance de la part

des aînés, devant la

caméra... vouloir protéger leurs

connaissances, ne pas être abusé

ou exploité, mais avec le temps,

le rapport de confiance

s'est installé. Et maintenant,

ils profitent du fait que c'est

souvent leur petit-fils

ou leur neveu ou leur

petite-fille qui filme,

donc ils en profitent pour

passer des connaissances

et pour faire en sorte que...

ils ne partent pas avec ces

connaissances-là. En fait,

que perdure la culture.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors qu'est-ce que ça leur

apporte à ces jeunes-là?

Qu'est-ce qu'ils peuvent faire

maintenant qu'ils n'auraient pas

pu faire, avec le Wapikoni

Mobile?


MANON BARBEAU

Oui. Bien, dans un premier

temps, évidemment, faut dire

que le but, c'est pas de former

nécessairement des cinéastes.

C'est un projet d'intervention

puis de médiation, pour aller

vers les autres, parce qu'on

connaît trop peu les Premières

Nations. Mais ce que ça leur

apporte à eux, dans un premier

temps, je pense que... D'abord,

ça leur donne une parole.

Ça développe la confiance en

eux, qui est vraiment, vraiment,

vraiment faible dans les

communautés des Premières

Nations. Y a pas beaucoup de

débouchés d'avenir, souvent, y

a du décrochage de l'école très,

très tôt. Donc ils commencent

quelque chose, ils vont à terme

et le montrent devant leur

communauté. Et que ça ait

ou non des qualités

cinématographiques, c'est une

réalisation puis une parole qui

vient d'eux. Donc déjà ça, ça

génère la confiance. Et...

après ça, certains d'entre eux

peuvent raccrocher à l'école,

peuvent se trouver des emplois

parce qu'il ont repris

confiance en eux, et c'est des

compétences transversales, comme

la ponctualité, travailler en

groupe, l'égalité entre hommes

et femmes, le respect,

l'organisation.

Ils peuvent aussi devenir

cinéastes ou vidéastes,

ou même musiciens.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, ça se passe

surtout au Québec, mais je

pense que vous avez élargi vos

horizons pour aller ailleurs

dans d'autres provinces

canadiennes. Est-ce qu'il y a

une différence entre ce que

vivent les autochtones du Québec

et ceux et celles des autres

provinces?


MANON BARBEAU

Ceux du Québec

sont spécialement isolés.

Par exemple, quand on est allés

au Manitoba, dans une

communauté obedjiwane, il y a

peut-être comme sept, huit ans,

on est allés avec des

Attikameks, et les Obedjiwans ne

connaissaient absolument pas

l'existence des Attikameks.

On fait en sorte d'aller vers

le Canada et de mettre ensemble

les communautés pour qu'elles

soient moins seules, justement.

Ça été beaucoup plus long d'être

dans le reste du Canada que

ç'a été long d'être en Amérique

du Sud, par exemple.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui, parce que vous allez

également en Amérique du Sud.


MANON BARBEAU

Oui. Depuis plusieurs années,

on est au Pérou et en Bolivie

d'abord, en partenariat avec

Oxfam-Québec, on est au Chili

avec les Mapuches, on travaille

avec des communautés

autochtones et avec des

partenaires locaux chaque fois.

On est au Panama, avec les

Emberas puis les Cunas. Et là,

on est en train de développer la

Colombie et l'Équateur. Il y a

beaucoup, beaucoup de

similitudes dans les

préoccupations des Premières

Nations d'ici et les Premières

Nations de là-bas... beaucoup

de valeurs partagées.

Évidemment, des préoccupations

pour le territoire, pour la

présence des minières, pour

la déforestation, mais aussi

beaucoup d'importance donnée

à la spiritualité... des valeurs

culturelles qui sont semblables.

Donc beaucoup de liens faciles.

Et maintenant, on les jumelle,

ces communautés; les chefs

envoient des bonjours aux

chefs de là-bas puis... Et puis

tout récemment, comme c'était

notre dixième anniversaire,

vient d'être créé le premier

Réseau international de

création audiovisuelle

autochtone, pour faire en sorte

que les communautés d'ici

puissent créer avec les

communautés de là-bas sur des

problématiques, des intérêts ou

des enjeux communs.

Et quand nos Premières Nations

vont là-bas, ça devient des

modèles. Ils deviennent des

modèles pour se battre ou

militer pour leurs causes.

Et quand tu te bats, bien,

t'as moins en vie de te détruire

toi-même. Donc c'est un

encouragement à la vie puis

au combat pour les choses

auxquelles tu crois.


GISÈLE QUENNEVILLE

Des histoires à succès?


MANON BARBEAU

Bien, des histoires à succès,

y en a beaucoup. D'abord,

y a celle de Samian, qui est

peut-être la plus connue.

Samian, c'est un jeune chanteur

hip-hop. Quand on est allés

à notre première escale,

à Pikogan en Abitibi, Samian

attendait la roulotte depuis un

bon moment, on est arrivés à

(propos en anglais et en français)

l'indian time, on se l'est fait

reprocher, et il a enregistré

son premier vidéoclip sur un

texte qu'il avait composé.

Après ça, il en a fait plusieurs

autres et maintenant, on sait

qu'il en est à son troisième

album. Son deuxième a remporté

le prix du meilleur album

hip-hop il y a deux ans. Donc

Samian, c'est notre porte-parole

et c'est la première histoire à

grand succès, parce que

maintenant, il se promène

à travers le monde.

(On présente un extrait d'un vidéoclip de SAMIAN.)

(Début extrait vidéo)

[Début information à l'écran]

Extrait: Injustice Samian Disques 7ième Ciel

[Fin information à l'écran]


SAMIAN

♪ ... devint la cause de mes

problèmes et la crise d'Oka

a rien à voir avec mon cas

Mais je vais me battre jusqu'au

bout pour défendre nos droits

Je veux suivre la voie de mes

ancêtres être la voix de mon

peuple Une langue en voie

d'extinction Je veux rebâtir la

nation car je représente

ma nation bref ma génération

Mon peuple, mes ancêtres

Il y a pas mille façons d'être

Je suis ce que je suis et je

suis fier de l'être et je suis

le premier de ce monde

à apprendre à me connaître

Jugés par nos paroles

J'ai pas choisi les paraboles

J'aime mieux dire les vraies

choses ce qui fait de moi

un porte-parole ♪♪

(Fin extrait vidéo)

(GUISLAINE LEMAY, conservatrice, ethnologie et archéologie au Musée Mc Cord, participe à une partie de l'entrevue.)


GISÈLE QUENNEVILLE

On est présentement dans la

salle des peuples autochtones,

au Musée McCord de Montréal.

Madame Lemay, vous êtes

conservatrice de cette salle.

Qu'est-ce qu'on trouve ici?


GUISLAINE LEMAY

En fait, on trouve tout un

assortiment de vêtements

qui vont parler de la notion

d'identité.

Donc une identité qui peut être

personnelle, qui peut être

culturelle, qui peut être

politique et qui peut être

spirituelle aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vous, vous avez des

morceaux préférés, sans doute,

dans cette exposition-là?


GUISLAINE LEMAY

C'est toujours une question

qui est difficile. On en a

toujours des préférés, oui,

évidemment, je les aime tous,

mais oui, j'en ai quelques-uns

qui sont mes préférés.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous pouvez nous en parler

un peu?


GUISLAINE LEMAY

Écoutez, y en a un qui est en

fait un sac qui est assez

particulier, c'est un sac qui

contenait les outils de couture

d'une femme inuite. Mais ce

qu'il a de particulier, ce sac,

c'est qu'il est fait à partir

de la peau de pattes d'oies

cousue avec du tendon.


MANON BARBEAU

Oh, bon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça doit en prendre beaucoup!


GUISLAINE LEMAY

Ça en prend quelques-unes.

Alors il est assez intéressant

par sa forme, par sa texture,

évidemment. Les gens regardent

cet objet puis souvent pensent

que c'est de la peau de serpent.

C'est vrai que ça a un petit peu

cette apparence-là. C'est un

objet qui a encore ses griffes.

Ça donne un petit détail

décoratif très intéressant. Mais

c'est surtout que ça témoigne

du talent des femmes inuites et

dénées, puisque les femmes

dénées aussi en faisaient, dans

la fabrication de vêtements et

d'accessoires vestimentaires.

Puisqu'on présente des vêtements

qui sont à la fois historiques,

anciens, de la fin du XIXe,

mais aussi des vêtements

contemporains, dont une

couverture de 2012, on le

fait parce qu'on veut montrer,

on veut faire une espèce de

dialogue, parce que ce sont

encore des coutumes vivantes,

ils portent encore ce type de

vêtements à des occasions

spéciales, que ça soit des

pow-wow, oui, pour certains,

régaliens, mais aussi pour des

graduations, des fêtes à

l'intérieur de la communauté.

Et on voit un peu cette

continuité de ces formes avec

des matériaux évidemment qui

ont changé avec le temps, mais

la forme elle-même est comme

celle des pièces plus

anciennes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Barbeau, vous êtes la

fille de Marcel Barbeau,

l'artiste peintre, le

signataire du manifeste du Refus

global. Est-ce que ç'a été lourd

à porter comme enfance?


MANON BARBEAU

Euh... L'enfance a peut-être

été un peu particulière.

Je peux pas dire que la

signature du manifeste

a été lourde à porter.

C'est un héritage. C'est sûr que

c'est une partie de ce qui m'a

faite. On a eu la chance d'avoir

des signataires, des artistes

assez courageux qui voulaient

la liberté autant dans leur art

que dans leur vie, à cette

époque-là. Donc qui ont signé ce

manifeste-là du « Refus global »

dans une période où le Québec

était vraiment celui qu'on

appelle de la « Grande Noirceur »,

obnubilé par le clergé, sclérosé

au niveau politique et bon...

L'impact que ça a eu, c'est que

la liberté était revendiquée

partout, y compris dans la

famille. La famille était

considérée comme une valeur à

dépasser, une valeur de droite

si on veut. Donc les familles

ont éclaté pour beaucoup des

signataires. Et comme y avait

pas, à cette époque-là, de

garde partagée, de médiation et

tout ça, il se trouve que mon

père et ma mère sont partis

chacun de leur côté faire leur

vie d'artiste, et que nous

on a été, mon frère et moi, dans

des familles d'accueil. Et puis

après, mon frère a été adopté

en Abitibi; moi, j'ai été

recueillie par ma grand-mère

et ses filles. Donc c'est sûr

qu'en partant, ça fait une

enfance un peu marginalisée.

Et probablement que mon intérêt

pour les marginaux a originé de

ce moment-là parce que si je

regarde le parcours de ma vie,

en fait, j'ai fait comme un film

sur la déficience mentale au

tout début, qui sont déjà des

marginaux, marginalisés en tout

cas, pas marginaux, mais

marginalisés souvent... Sur les

prisonniers, assassins ou

autres, avec « L'amour en peine ».

Donc encore une fois

marginalisés. Mais chaque fois

en essayant d'aller voir

derrière le miroir.

Sur Victor-Lévy Beaulieu, qui

est lui-même un marginal dans

son grand talent d'écrivain.

Et bon, « Les enfants de Refus

global » voulait donner la parole

aux enfants, justement,

des signataires.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça, c'est un autre

documentaire que vous avez

réalisé.


MANON BARBEAU

Oui, c'est un autre

documentaire... qui probablement

a marqué mon parcours

cinématographique, c'est celui

dont on a le plus parlé. Je

voulais donner la parole à mon

frère, qui est schizophrène,

donc, puis qu'on connaissait

pas, que personne connaissait.

Le faire entendre, lui donner

une vie à travers le cinéma.

Et donner la parole aux enfants

de signataires pour essayer de

reconstituer ma propre histoire,

avec un petit « h », mais aussi la

grande Histoire, parce que je la

connaissais pas tant que ça,

cette grande histoire-là.

(On présente un extrait du film « Les enfants de Refus global», dans lequel apparaît FRANÇOIS BARBEAU, le frère de MANON BARBEAU.)

(Début extrait vidéo)

FRANÇOIS BARBEAU

Parce que moi, ma pensée pour

moi, c'est des ondes. Puis les

ondes, c'est des clameurs qu'on

entend quand on est allongé, là,

puis on écoute le mur, on

écoute le temps, le silence...

Puis du mur, on entend

des clameurs.

(Fin extrait vidéo)


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que vous avez

découvert en faisant ce film-là?


MANON BARBEAU

Bien, j'ai découvert beaucoup

de choses. J'ai pu reconstituer

des pans de ma vie, comment les

choses s'étaient passées.

J'ai rencontré l'historien

François-Marc Gagnon, qui m'a

amenée dans un petit cagibi où

il y avait des films qui

dataient de Mathusalem, enfin

pas tant, mais où j'ai pu voir

les correspondances de mon

père et de ma mère avec Borduas,

donc découvrir un pan de

l'histoire du Québec que je

connaissais trop peu.

Je voulais faire en sorte qu'il

y ait une grande réconciliation

familiale entre parents

signataires et enfants. C'est

pas tout à fait ça qui s'est

produit, ça a un peu cristallisé

ce sur quoi s'était construit

tout le monde, qu'on veut pas

trop faire bouger pour pas se

déstabiliser, mais ça m'a

rapprochée de mon père

beaucoup. J'avais beaucoup peur

qu'en voyant le film... J'avais

lu dans le journal que je

réglais mes comptes puis

que ça allait le tuer et tout.

Mais je réglais pas du tout

mes comptes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais on sent quand même

dans le film que... il y a

des tensions entre vous

et votre père.


MANON BARBEAU

Oui. Je cherche une vérité

et je lui pose des questions

que le cinéma me permet

de lui poser, mais que dans la vie,

j'aurais jamais osé.

(On présente un extrait du film « Les enfants de Refus global » dans lequel MANON BARBEAU interviewe son père, le peintre MARCEL BARBEAU.)

(Début extrait vidéo)


MANON BARBEAU

Mais moi, ça me fait surtout de

la peine pour François, dont

la vie est gâchée, tu sais.


MARCEL BARBEAU

Tu voudrais que moi, je gâche

ma vie pour lui?


MANON BARBEAU

J'aurais aimé ça qu'on en

prenne assez soin pour que

sa vie soit pas gâchée.


MARCEL BARBEAU

Bien oui, mais... qu'est-ce

qu'on peut faire, à ce

moment-là, pour ça?

(Fin extrait vidéo)


MANON BARBEAU

Donc j'ai posé ces

questions-là. Il répond comme il

peut, en assumant sa position

d'artiste et ses choix de vie.

Et quand il a vu le film - dans

mon salon, j'avais peur, la

porte fermée avec lui - il a

beaucoup aimé le film. Il me

reconnaissait comme artiste,

enfin comme lui, et ça n’a pas du

tout fait le désastre escompté.

Au contraire, ça nous a beaucoup

beaucoup rapprochés. On est

encore très proches

aujourd'hui. Ça m'a rapprochée

aussi de mon frère.

Ça a reconstitué la famille,

si ça n’a pas reconstitué

les familles.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous auriez voulu

avoir une enfance avec vos

parents, étant ces artistes

qui... qui ont refusé

le statu quo, qui voulaient

aller ailleurs?


MANON BARBEAU

J'ai jamais perdu contact avec

mon père. Même s'il était en

France ou à New York ou à

Vancouver, je le voyais au

moins une fois par année.

Il n'oubliait jamais mes

anniversaires et on était quand

même... on a toujours eu quand

même un lien de proximité.

L'amour qu'on a reçu, petits,

même si j'avais trois ans quand

je suis arrivée chez mes

tantes... on continue de le

porter. Et ça, je l'ai eu.

J'aurais, oui, c'est sûr,

probablement, préféré avoir

une enfance douillette; il y a

moins de choses à régler.

Beaucoup d'artistes sont

porteurs de blessures, et ils

s'alimentent et ils alimentent

leur art à partir de ça.

Et moi, si j'ai fait ce cinéma

de la marginalité, je travaille

très souvent avec des gens qui

ont été blessés, quand je

travaille avec des gens de la

rue, par hasard, les dix jeunes

avec lesquels je travaillais,

neuf d'entre eux avaient pas eu

de père. Quand je travaille avec

les marginalisés des

marginalisés, les Premières

Nations, c'est une histoire

infiniment blessée. Donc je

croyais qu'en leur donnant une

caméra et la possibilité de

construire eux-mêmes des images

qui iraient vers l'autre

ferait en sorte qu'ils

pourraient être eux-mêmes

résilients à un moment donné.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que votre enfance

a eu un impact sur la façon

dont vous, vous avez élevé

vos enfants?


MANON BARBEAU

C'est clair. Je veux dire...

J'ai tout reconstruit. J'ai

réparé. J'ai passé mon temps à

réparer. J'étais pas une mère

parfaite, parce qu'on porte un

peu les séquelles de notre

histoire, mais j'ai beaucoup

aimé mes enfants, je les aime

encore beaucoup, et je suis

grand-mère et je serai quatre

fois grand-mère cet hiver.

Et je pense que mes enfants

sont assez conscients que cet

amour et cette préoccupation

que je leur ai donnés...

J'aurais été incapable de me

séparer, moi, par exemple.

J'ai pas eu... Ça fait 37 ans

que je suis avec le même homme,

pas parce qu'il y a pas eu de

crises - je pourrais donner des

conférences là-dessus aussi -

mais parce que j'étais tellement

dans la reconstruction que

le noyau devait être douillet,

confortable et sûr. Et ça

m'aurait démolie... de me

séparer et de défaire ça,

par exemple. Les gens qui

peuvent le faire, tant mieux

pour eux s'ils ont besoin de le

faire, mais moi, j'aurais pas

pu. Alors j'ai vraiment

construit un petit noyau solide,

et qui fait à son tour des

enfants. Et on dit qu'on

répare notre histoire de

génération en génération...

C'est ce que je suis en train

de faire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Barbeau, le cinéma, ou

du moins les arts, c'est une

histoire de famille, hein, chez

vous! Vous êtes tous impliqués

jusqu'à un certain point.


MANON BARBEAU

Oui. En fait, ma fille a

repris les rênes, quelque part,

elle est cinéaste, elle est

très, très, très impliquée. Non

seulement elle fait des enfants,

mais elle fait des films, des

scénarios, des romans. Dans le

moment, elle est en train

d'écrire un roman.

Mon mari fait aussi du cinéma,

il est caméraman. C'est lui qui

a fait la caméra de la majorité

de mes films, comme de certains

films d'Anaïs. Bon, mon fils a

dit qu'il se démarquait. Lui,

c'est le théâtre. Il a étudié

en enseignement théâtral.

Mais oui, on est un peu tous

tombés dans la même marmite.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ça fait des bonnes

discussions, le soir autour de

la table, au souper?


MANON BARBEAU

Bien, ça fait des discussions

plutôt harmonieuses parce que

chacun s'intéresse au cinéma,

à certaines cinématographies.

Mais y a beaucoup d'affinités,

je peux lire les scénarios

d'Anaïs, comme éventuellement

elle peut lire... Mais à un

moment donné, j'ai décidé que je

ne me mêlais pas trop de ses

affaires pour pas trop tout

mêler, mais ça fait pas des

discussions... pas comme en

politique.

(propos en anglais et en français)

C'est beaucoup plus

smooth.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Barbeau, ça fait

presque une quarantaine

d'années que vous faites le

métier de cinéaste. En fait,

vous êtes réalisatrice,

scénariste, productrice. Comment

êtes-vous arrivée à faire ce

métier-là?


MANON BARBEAU

Moi, a priori, c'est les

beaux-arts qui m'intéressaient.

Mais mon père m'a découragée,

lui qui est peintre...

Alors c'est l'image, de toute

façon. Déjà à l'université,

j'avais Marcel Carrière comme

professeur de cinéma.

Je pense que c'est là que j'ai

eu la piqûre. Mon premier

amoureux était monteur, donc

j'étais beaucoup dans les

salles de montage.

Et ç'a été comme naturel.

Surtout le documentaire. Parce

que j'aime beaucoup la réalité,

je suis vraiment fascinée par

des pans du réel, des pans

quotidiens du réel, je trouve

qu'il y a beaucoup de poésie,

en général, dans le quotidien,

pourvu qu'on sache la voir.

Et je pense que c'est un peu

par cet intérêt-là, et mon

premier emploi, alors que

j'étais encore à l'université -

fallait que je vive - donc je

me suis trouvé un emploi comme

recherchiste et scénariste à

Télé-Québec, qu'on appelait

Radio-Québec à l'époque.

Donc j'ai fait mes premières

armes en scénario, j'ai beaucoup

aimé ça, ça marchait très bien.

Et après ça, y a eu le Club des

100 watts, qui était une

émission pour enfants, mais

le public cible, c'était l'âge

de mes enfants, 9, 12 ans.

Donc j'écrivais, j'ai écrit

pendant huit ans les dramatiques

du Club des 100 watts. C'est une

vraie école parce que ça

faisait deux dramatiques par

semaine, ça veut dire qu'il

faut les écrire. Et j'allais

tester mes textes devant mes

enfants réunis dans le salon,

qui m'envoyaient refaire mes

devoirs parce que telle

expression était pas juste ou

telle situation pas crédible.

Puis on a eu beaucoup, beaucoup

de prix avec ça grâce à eux.

Donc ç'a été mes premières

armes. Mais parallèlement à ça,

je réalisais mon premier film

à l'Office national du film,

et j'ai jamais cessé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Les autochtones. Vous n'êtes

pas autochtone vous-même,

alors d'où vient cet intérêt

pour les peuples autochtones?


MANON BARBEAU

C'est un peu mystérieux parce

qu'on dit que 80% d'entre nous,

à Montréal curieusement, avons

du sang autochtone. On sait pas

trop ce qui est arrivé dans les

bois avec nos ancêtres coureurs

de bois. Je sais que National

Geographic fait des tests

génétiques, et je l'ai envoyé

récemment... pour essayer de

m'expliquer moi-même pourquoi

cet intérêt et tant d'énergie

à défendre cette cause-là.

Je sais que je suis allée

faire un voyage, à un moment

donné, à Mingan, en kayak,

et je suis passée dans une

petite communauté autochtone,

devant une petite communauté

autochtone, et je suis rentrée

dans la communauté, où il y

avait pas un Blanc, évidemment.

Et là, j'ai découvert tellement

un monde parallèle...

que je comprenais pas cet

isolement-là, cette mise à

l'écart, comme une planète dans

une planète, ça m'a beaucoup,

beaucoup interpellée. En termes

de justice sociale, de cohésion

sociale. Et je pense que ç'a

été le dernier déclencheur,

finalement, qui m'a amenée à

finalement vouloir travailler

avec les Premières Nations.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ç'a été difficile

pour vous de rentrer dans

l'univers des autochtones?


MANON BARBEAU

Faut dire d'abord que le

Wapikoni Mobile a été cofondé

avec des autochtones. Donc

ça lui donnait une crédibilité

puis un justificatif au départ.

Mais malgré ça, comme la

figure... dominante, finalement,

c'est-à-dire celle qu'on voit

le plus, c'est moi, donc il a

fallu gagner la confiance

parce qu'il y avait beaucoup

de projets non autochtones

qui émergeaient...

puis qui se décourageaient

et qui laissaient tomber.

Donc je pense que la confiance

s'est gagnée peu à peu et...


GISÈLE QUENNEVILLE

Et c'est une réputation que

vous avez maintenant à l'échelle

internationale, auprès de

l'ONU, auprès de différents

organismes. Jusqu'où voulez-vous

amener vos roulottes?


MANON BARBEAU

Bien, c'est sûr que mon rêve,

ce serait de développer une...

que se développe une vraie

cinématographie des Premières

Nations. Il y a par exemple

Alanis Obomsawin, qui est

vraiment une pionnière dans

le domaine, une femme

admirable, mais une

cinématographie, comme on peut

parler par exemple de la

cinématographie japonaise ou

iranienne, qui a vraiment une

signature particulière.

Le cinéma des Premières Nations,

actuellement, si on regarde les

700 films qui ont été réalisés

dans le cadre du Wapikoni

Mobile, ils ont vraiment une

signature de profondeur,

d'authenticité puis de rythme

qui leur est vraiment propre.

Dans le moment, on a huit de

nos participants qui - on a un

partenariat avec l'UQAM - qui

suivent chaque année, après le

lancement qui vient d'avoir

lieu, une formation en

postproduction, en montage,

en animation. Ils sont là au

moment où on se parle.

Et Françoise Lavoie-Pilote, qui

anime ça, puis qui a beaucoup

d'étudiants non autochtones,

remarque vraiment qu'il y a

une spécificité dans l'écriture

et dans la créativité des

Premières Nations.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dans quel sens?


MANON BARBEAU

Une profondeur, un rythme, une

approche de la réalité et de la

création qui leur est vraiment

propres. Alors j'espérerais

vraiment, si on peut rêver, que

dans 10 ans, on reconnaisse

qu'il y a une vraie

cinématographie des Premières

Nations qu'on admire et qui a

pris naissance au sein du

Wapikoni Mobile, à la suite

de pionnières, mais il y en a

pas tant que ça, des cinéastes

autochtones au Québec, il y en a

même très, très, très peu.

Et puis que... ça amène, parce

que le but de ça, les films

deviennent des ponts vers

l'autre. Pour faire tomber les

préjugés, on va dans 100

événements publics par année,

je parlais du Festival du

Nouveau Cinéma, où on vient de

faire notre lancement annuel,

ça a pour but justement de

faire tomber les préjugés, de

faire connaître les Premières

Nations. Les jeunes viennent de

très, très loin pour présenter

leurs films. Après ça, les films

commencent un parcours

à travers le monde. Et ces

films-là sont autant de

ponts, ça devient des

ambassadeurs de la culture des

Premières Nations, et ça rend

visible ce peuple qui était

trop invisible, pour reprendre

le terme de Desjardins. Donc si

on avait contribué à rendre ce

peuple-là plus visible, à faire

en sorte qu'il développe une

force commune avec des

autochtones d'ailleurs

et à faire évoluer et leur

reconnaissance et le respect

et leurs droits, bien, ça serait

formidable. Donc voilà, je pense

qu'il y a quelque chose qui est

en train d'émerger, qui est

fort et puis qui est comme

incontournable maintenant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Manon Barbeau, merci beaucoup.


MANON BARBEAU

Merci.

(Générique de fermeture)

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