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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Simon Brault : CEO, Conseil des arts du Canada

Vice-President of the Canada Council for the Arts as of 2004, Simon Brault became Director and CEO in 2014. He is the first Francophone to occupy the position in 17 years.
His goals: to develop art appreciation, support artistic creation, and complete a digital transformation.



Réalisateur: Joanne Belluco
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

Générique d'ouverture


Titre :
Carte de visite


L'animateur DANIEL LESSARD présente une courte biographie de SIMON BRAULT, directeur et chef de la direction du Conseil des Arts du Canada.


Au cours de la présentation des images de la Banque d'oeuvre d'Arts du Conseil des Arts, défilent. [DANIEL LESSARD (Narrateur)

Le président du Conseil des

arts du Canada, Simon Brault,

a grandi au sein d'une

famille plutôt modeste. Mais

très jeune, il a tout de même

su découvrir et apprécier les

arts.

Il a fait sa marque d'abord à

l'École nationale de théâtre,

où il a oeuvré pendant 32 ans,

dont 17 à la direction générale.

Il a également été président de

Culture Montréal, avant de

devenir vice-président du

Conseil des arts du Canada en 2004.

Il en est directeur depuis

2014, étant ainsi le premier

francophone à occuper ce poste

depuis 17 ans. Ses objectifs:

soutenir la création artistique

et effectuer le grand virage

numérique entre autres choses.


SIMON BRAULT (Narrateur)

Je me suis préparé pendant

35 ans à accomplir un rôle

public de porte-parolepour les arts.


À l'intérieur de la banque d'oeuvres d'art du Conseil des Arts du Canada, DANIEL LESSARD interroge SIMON BRAULT.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault, bonjour.


SIMON BRAULT

Bonjour.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault, commençons

par le commencement.

Vous êtes né à Montréal?


SIMON BRAULT

Né à Montréal, oui, dans

le quartier Villeray.

Dans un quartier qui était un

quartier ouvrier, mais où

les gens travaillaient,

ce qui est pas toujours

le cas des quartiers ouvriers.

C'était à l'époque où les gens

travaillaient. C'était un

quartier ouvrier relativement

prospère, je dirais

classe moyenne.


DANIEL LESSARD

Et les arts, ça vous est

arrivé comment? Un beau matin

comme ça, illumination?


SIMON BRAULT

Non. Ça m'est venu parce que,

effectivement, mon père était

vraiment quelqu'un qui faisait

beaucoup d'arts visuels, mon

oncle, Jacques Brault, qui est

le dernier de la génération qui

me précède qui est encore

vivant, qui est un des plus

grands poètes au Canada.

Donc j'ai toujours entendu

parler de la famille de mon

père à travers ses artistes; il

y avait la moitié de la famille

qui étaient des artistes puis

l'autre moitié qui étaient des

entrepreneurs ou etc... Donc

j'ai toujours été... Et mon père

était quelqu'un qui recevait

beaucoup; Guido Molinari, des

peintres... il y avait beaucoup

beaucoup d'artistes dans la

maison. Ce qui m'a pas

nécessairement... Quand j'étais

jeune, je pense qu'à l'adolescence,

j'avais décidé que jamais

j'allais travailler pour les artistes.

Parce que je trouvais que leur vie

était difficile, parce qu'ils se

plaignaient beaucoup de leur

condition, parce que c'était

une quête très très... très très

exaspérante de reconnaissance,

sur le rôle dans la société et

tout ça. Puis je me disais: Bon,

je vais faire d'autre chose

dans la vie, il y a pas d'avenir

de ce côté-là pour moi.

Ça m'a pas laissé

nécessairement un goût positif.


DANIEL LESSARD

Votre oncle, il ne vous

inspirait pas?


SIMON BRAULT

Bien, je m'intéressais au

contenu de sa poésie puis

évidemment, le contenu de la

poésie de Jacques Brault, c'est

quand même très dramatique,

c'est... Quand on regarde Suite

fraternelle, sur son frère à la

guerre, tout ça, c'est... Donc,

je gardais le côté... de sens.

Ça, je trouvais ça formidable,

j'avais une immense admiration

pour les artistes, mais la vie

qu'ils faisaient... les

difficultés qu'ils rencontraient

dans cette vie-là, ça avait

tendance à m'éloigner puis à me

dire: Je vais prendre un autre

chemin, moi, dans la vie.


DANIEL LESSARD

J'ai vu quelque part, monsieur

Brault, que... tôt dans votre

jeunesse, vous vous êtes

intéressé au surréalisme.

Gauvreau, Breton, Giguère, etc.

C'était un courant important

à ce moment-là?


SIMON BRAULT

Ouais. à l'adolescence, je

dirais vers 14, 15 ans, j'ai

vraiment découvert la poésie en

général, les surréalistes.

En fait, je suis toujours resté

extrêmement... Encore

aujourd'hui, je traîne des

livres de poésie partout où je

vais. C'est probablement...

Les mots sont probablement

ce qui m'intéresse le plus,

moi personnellement,

sur le plan artistique.

Et j'ai été à... Pendant toute

mon adolescence, je voulais

devenir un poète.

Ça, j'aurais voulu. J'aurais

voulu devenir un poète.

J'ai beaucoup écrit de poésie.

J'en ai jamais publié. Je les

ai encore quelque part,

cachés. Disons que ça m'a plus

servi à faire la cour à celle

qui est devenue ma femme

puis... Ça a été plus cette

utilité-là qu'autre chose. Mais

j'étais fasciné par la capacité

de la poésie de dire beaucoup de

choses extrêmement profondes,

extrêmement dérangeantes,

extrêmement importantes

sur le sens de la vie

avec peu de mots.


DANIEL LESSARD

Gauvreau a beaucoup dérangé.


SIMON BRAULT

Gauvreau a beaucoup dérangé.

Bon, Giguère moins.

Mais les surréalistes, ce que

j'admirais d'eux... Moi, par

exemple, le poète que j'aime le

plus, c'est Paul Éluard.

Et ce que j'aimais beaucoup de

ces gens-là, c'est que...

Évidemment, toute la

naissance du surréalisme...

Une grande partie de la

trajectoire de ces poètes-là

s'est mêlée avec la Deuxième

Guerre mondiale. Quand on pense

que Liberté, le poème de Éluard,

était parachuté par les

résistants, en France, pour

donner courage aux combattants,

là, je voyais, moi, un rôle des

arts et de la poésie lié avec

l'Histoire, avec la réalité,

avec le progrès social. C'est

quelque chose qui me fascinait.


DANIEL LESSARD

À l'université, qu'est-ce que

vous avez choisi?


SIMON BRAULT

À l'université, je voulais

être avocat, donc j'ai fait le

droit à l'Université de

Montréal. Je voulais être

avocat... Je pense que cette

passion-là m'est venue

définitivement du fait que je

regardais beaucoup Perry Mason

à la télévision puis les

émissions... J'adorais regarder

des procès à la télévision.

En fiction. Parce que,

évidemment, c'était pas du tout

la télé-réalité d'aujourd'hui.

Mais l'idée d'un procès, l'idée

qu'on puisse argumenter puis

qu'on puisse défendre la veuve

et l'orphelin, qu'on puisse...

Encore les mots. Donc j'avais

décidé de faire le droit.

J'ai fait deux années en droit.

J'ai adoré ça. Puis j'ai

abandonné vraiment le droit.

Je suis devenu un drop-out.

C'était dans les années

de contestation étudiante

et j'ai décidé d'aller voyager

en pensant un jour que

j'allais compléter mon droit,

ce que j'ai jamais fait.


DANIEL LESSARD

En voyage, où est-ce que vous

êtes allé exactement?


SIMON BRAULT

Je suis allé en Chine, j'ai

été parmi les premiers Canadiens

à aller en Chine après la

normalisation des rapports avec

la Chine. Je m'intéressais

beaucoup à ce qui se passait

là-bas. Puis toute la question

des droits humains

m'intéressait, évidemment;

j'étais en droit, j'adorais le

droit constitutionnel

notamment, et le droit

international. Donc toute la

question des droits humains,

Aministie internationale, toutes

ces organisations-là, ça me

passionnait. Et quelques années

plus tard, quand j'ai voulu

finir mon cours de droit, la

règle à l'époque, ça a changé à

l'Université de Montréal, c'est

que je devais reprendre un

certain nombre de crédits,

puis j'ai décidé... En fait, il

fallait que je trouve un

emploi, je suis entré à l'École

nationale de théâtre puis là,

j'ai décidé d'étudier quelque

chose qui serait pratique pour

mon travail puis c'est là que

j'ai décidé de faire la

comptabilité. Donc j'ai pris

tous mes crédits que j'avais en

droit - j'en avais beaucoup -

puis j'ai refait un autre 60

crédits en comptabilité. Mais

l'avantage, c'est que les

années de formation en droit,

c'étaient de très bonnes années.

C'est une fondation importante

pour tout ce qu'on fait par la

suite. Droit des contrats et

tout ça, j'avais bien appris ça.

De la même façon, en fait, que

ma formation en comptabilité

m'a jamais conduit à devenir...

à avoir des ambitions de

comptable, mais ça m'a été

extrêmement utile dans la vie.


On visite la banque d'oeuvres d'art du Conseil des Arts avec SIMON BRAULT.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault, nous sommes

dans la Banque d'oeuvres d'art

du Conseil des arts, dans la

galerie des sculptures. Et j'ai

envie de vous dire: Il y a

vraiment de tout ici, hein?


SIMON BRAULT

Il y a de tout. Ça reflète

les époques sur presque 40 ans

d'acquisitions. La Banque

d'oeuvres d'art contient 17 000

oeuvres et ces oeuvres-là, les

gens peuvent les louer pour

leur bureau ou pour leur

restaurant, pour leur commerce.

Et notre but, c'est de vraiment

s'assurer que le maximum

d'oeuvres est toujours en

circulation pour que les

Canadiens voient ce travail-là.


DANIEL LESSARD

Et ce sont toutes des oeuvres

canadiennes?


SIMON BRAULT

Toutes des œuvres canadiennes,

toutes des œuvres contemporaines,

et des œuvres qui sont...

Encore une fois,

il y en a pour tous les goûts.

Et une oeuvre, ça change

vraiment un milieu de vie.


DANIEL LESSARD

On loue surtout des tableaux,

plus que des sculptures,

j'imagine?


SIMON BRAULT

On loue des tableaux. Il y a

aussi des bureaux qui ont

vraiment des grands espaces qui

décident d'y aller avec des

sculptures. On a aussi des

vases, des céramiques...

On a en fait de tous les

formats. Il y a rien qu'on a pas.


DANIEL LESSARD

Si quelqu'un vient vous voir

et dit: Monsieur Brault,

ou enfin, vos collaborateurs,

on veut garnir nos bureaux,

les décorer, vous les aidez

à choisir ou si...?


SIMON BRAULT

Oui, absolument. On est en

train de digitaliser la

collection et on leur montre, on

leur envoie différentes

suggestions, on les rencontre.

Il y a vraiment tout un travail

que j'appelle "de médiation",

c'est-à-dire... Parce que les

oeuvres, très souvent, les gens

veulent que ça reflète leurs

valeurs, parfois même leur

personnalité, ils veulent avoir

une certaine énergie dans leur

milieu ou avoir quelque chose

qui est très calmant,

selon des circonstances.

Donc le personnel de la Banque

d'oeuvres d'art connaît bien la

collection et essaie de trouver

le mariage idéal entre les gens

qui vont vivre avec l'oeuvre et

les qualités intrinsèques de

l'oeuvre.


On revient à l'entrevue entre DANIEL LESSARD et SIMON BRAULT.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault, j'ai retenu

trois grandes étapes de votre

vie. D'abord le Conseil des

arts, Culture Montréal et

l'École nationale de théâtre.

Commençons par l'École

nationale de théâtre. Comment

vous êtes arrivé là?


SIMON BRAULT

Je suis arrivé là à l'âge de

26 ans. Je venais d'avoir un

fils, il fallait que je

travaille. Et j'ai vu dans le

métro de Montréal une annonce

en disant: On cherche

un factotum.


DANIEL LESSARD

Un quoi?


DANIEL LESSARD

Un factotum. Donc...

C'est un beau mot pour dire

quelqu'un qui est un

homme à tout faire.


SIMON BRAULT

Ah bon! Ha! Ha!


DANIEL LESSARD

Donc un commissionnaire.

Mais oui, je me suis posé la

question: Qu'est-ce qu'un

factotum? Et je suis allé là. Et

la première chose qu'on m'a

dite: Vous êtes trop qualifié,

vous avez quand même avancé

vos études en droit et tout ça.

J'ai dit: "Écoutez, moi, je suis

prêt à prendre n'importe

quoi. J'ai besoin de travailler."

Et je suis rentré dans un milieu

extraordinaire. Du jour au lendemain,

je me retrouvais avec des gens qui

ont toujours 20 ans, qui ont un

talent incroyable, avec des

comédiens, des scénographes,

des auteurs, des directeurs

artistiques. Et dans un milieu

aussi qui était francophone

et anglophone... donc qui

vivait toutes les tensions

complexes qu'on a

dans la société canadienne.

Et ça a été un lieu où j'ai pu

tout faire. J'ai pu être...

J'ai commencé à être factotum

jusqu'à la direction générale de

l'organisation. Et en passant,

participer à la rénovation du

plus grand, du plus vieux

théâtre au Canada, qui était le

Monument national, à Montréal.

Faire de la levée de fonds...

Éventuellement, justement,

jouer un rôle beaucoup plus

public, créer Culture Montréal.

Donc ça a été 32 ans de ma vie.

Puis je dirais que chaque

moment a été un moment

d'apprentissage, puis aussi un

lieu où j'ai appris que... on

pouvait travailler dans les

arts avec rigueur et bonne humeur.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault, quand on

pense à l'École nationale de

théâtre, on pense à Mouawad,

à Cyr, à Roy Dupuis, même

à Robert Charlebois; c'est

vous qui avez formé tous

ces gens-là?


SIMON BRAULT

Bien, pas moi. Mais en 30 ans,

j'aurai vécu quand même plus

que les deux tiers de

l'existence de l'organisation.

Et moi, j'étais évidemment du

côté de l'administration. Mais

au fil des ans, je suis passé un

peu d'être celui qui était

l'organisateur, qui s'occupait

de l'argent... Je suis

quelqu'un qui a une grande

capacité à structurer les

choses, les processus, mais

j'ai aussi beaucoup beaucoup

joué un rôle, je pense,

d'articuler le discours de

l'École nationale de théâtre,

de repositionner l'École

nationale de théâtre dans la

société canadienne. Et d'aller

chercher les moyens puis

souvent de formuler les idées

qui allaient propulser

constamment l'École à

l'avant-garde de la formation.

Et au fil des dernières années,

je me suis beaucoup occupé de

levées de fonds pour créer des

fonds qui allaient... pour

s'assurer que l'École nationale

de théâtre allait explorer des

nouveaux territoires en

technologie, en diversité...

dans les rapports avec le

public; nouveau public, nouvelle

dramaturgie. Avant que je parte,

je travaillais beaucoup sur les

connexions entre le théâtre

puis les plate-formes comme la

webtélé et la formation de nos

étudiants en jeu pour les jeux

vidéo. Donc j'ai toujours été

fasciné par l'idée que quelqu'un

devait s'occuper de formuler

des orientations et des

directions pour faire avancer

l'École, alors que tout le monde

s'intéressait plus à la pièce de

la semaine prochaine, au projet

dans l'autre mois. J'ai

toujours essayé de prendre un

certain recul et d'indiquer

une direction. Puis j'ai été

vraiment chanceux, j'ai

travaillé avec des bonnes

équipes.


DANIEL LESSARD

Quand aujourd'hui, vous

repensez à l'École nationale de

théâtre, vous avez des regrets,

des choses que vous n'avez pas

eu le temps de faire?


SIMON BRAULT

Presque pas. Je dois dire

qu'en 32 ans, quand même, j'ai

eu le temps de faire le tour, de

réaliser beaucoup de choses. Je

suis parti après avoir travaillé

avec mes équipes et avec le

conseil d'administration, pour

faire un plan de sept ans.

Le jour où je suis parti, un

mois avant que je parte, j'ai

déposé un plan pour les sept

prochaines années. Mais je me

suis dit en même temps: Il est

temps que je laisse la place,

la chance à d'autres de le

réaliser. J'étais certain que

j'aurais été capable de

réaliser ce plan-là. Mais

j'étais prêt, je pense, à aller

ailleurs, à faire quelque chose

à une autre échelle qu'à celle

de l'École puis qu'à celle

de Montréal. Et dans ce sens-là,

la chance inouïe que j'avais de

pouvoir aspirer à diriger le

Conseil des arts du Canada,

c'est une chance que je devais

saisir si ça m'était offert.


DANIEL LESSARD

Bon. Culture Montréal.

Deuxième grande étape dans

votre vie. Pour les gens qui

connaissent moins, Culture

Montréal, qu'est-ce que c'était

exactement? Comment ça a

commencé?


SIMON BRAULT

Culture Montréal, c'est une

idée qui est venue beaucoup...

c'est une idée que j'avais

avancée, avec d'autres

collègues du Cirque du Soleil

et d'autres organisations,

parce que dans les années 90,

au début des années 90, je

m'occupais du projet de

restauration, de rénovation du

Monument national, qui était un

théâtre historique sur la rue

St-Laurent, vraiment dans

le Red Light de Montréal,

dans une des rues les plus

malfamées de la ville, et au

moment où on s'occupait de ça,

la Ville avait des difficultés

économiques inouïes

et je me sentais presque

coupable de pouvoir avoir autant

d'argent pour rénover un

théâtre dans un quartier qui

avait tellement besoin de

rénovation. Donc j'ai connu à

cette époque-là des gens comme

Phyllis Lambert, plein de gens

qui s'intéressaient au

redéveloppement urbain. Je me

suis passionné pour cette

question-là puis à un moment

donné, j'ai assisté à une grande

conférence avec un gourou

de gestion et à cette

conférence-là, l'idée était:

Qu'est-ce qu'on peut contribuer

à la ville? Et moi, j'ai essayé

d'en parler avec des collègues

dans le milieu de la culture en

disant: On devrait créer une

organisation pour renouer avec

la trajectoire d'une grande

métropole, parce que Montréal

est une métropole déchue, mais

de le faire par la culture, par

les arts et la culture. Parce

que je voyais que c'était un

levier de développement qu'on

avait encore. Et Culture

Montréal, donc, a été vraiment

créé par des gens du milieu de

la culture, avec l'idée d'aller

chercher des gens de tous les

milieux de la société, pour

proposer, en fait, une nouvelle

vision de Montréal comme ville

culturelle.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault, quand on

regarde tous ces festivals qui

se déroulent à Montréal chaque

été, il y en a plein, on a

l'impression, et je veux pas

être méchant, que la culture est

peut-être la seule industrie

fonctionne très bien

à Montréal.


SIMON BRAULT

C'est certainement celle qui

fonctionne le mieux. Et je

dirais que, encore aujourd'hui,

l'économie de la culture est

majeure dans une ville comme

Montréal. Montréal est une

ville, par exemple, qui exporte

trois fois plus de produits

culturels ou de productions

culturelles, que Toronto.

Et Toronto est plus équipée,

a plus de moyens financiers.

Mais Montréal est une ville

d'exportation culturelle

importante. Et donc la culture

à Montréal, c'est pas simplement

pour attirer des touristes,

mais c'est aussi pour faire

rayonner la ville. Et le nombre

de tournées qui sortent de

Montréal, je veux dire, les

Céline Dion de ce monde

et tout ça, ça a créé une

infrastructure technologique,

technique, logistique majeure

à Montréal. Et je pense que ça

fait partie encore des fers de

lance de l'économie

montréalaise.


Dans les voûtes de la banque d'oeuvres d'art du Conseil des Arts, DANIEL LESSARD et SIMON BRAULT marchent en discutant.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault, le président

du Conseil des arts du Canada

qui se promène avec un gicleur

dans ses mains, il y a pas lieu

de s'inquiéter?


SIMON BRAULT

Une tête de gicleur! En fait,

je transporte ça, c'est

vraiment un porte-bonheur pour

moi parce que... il y a quelques

années, quand on rénovait le

Monument national, la veille où

on devait installer les sièges

qui ont pris des mois à

rembourrer, à réparer et

tout ça, il y a un gicleur qui

a brisé, qui a inondé la salle

de théâtre. C'est un gicleur

comme celui-là, je le sais parce

que je l'ai vu, j'en ai eu la

preuve, et si le même événement

s'était produit 24 heures plus

tard, c'était un vrai désastre,

on recommençait le projet. Donc

j'ai toujours gardé ça depuis.

Ça fait presque 20 ans que je

traîne ça comme... comme un

porte-bonheur. Puis on dit

souvent que les administrateurs

dans les arts sont des pompiers,

donc il y a quelque chose...


DANIEL LESSARD

De symbolique.


SIMON BRAULT

Oui, c'est ça.


On revient à l'entrevue dans une salle de la banque d'oeuvre d'arts du Conseil des arts du Canada.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault, quand vous

avez été nommé au Conseil des

arts du Canada, vous avez

déclaré: Il faut revenir au

mandat original du Conseil.

Qu'est-ce que ça veut dire

exactement?


SIMON BRAULT

Quand le Conseil des arts a

été créé, le mandat original,

c'était de développer

l'appréciation de l'art dans la

société et le soutien à la

création. Pour moi, c'est

extrêmement important, donc,

que le Conseil aussi développe

l'appétit, la soif, pour les

arts dans la société.

Et de plus en plus parce qu'on

vit dans un monde où il y a

une abondance infinie de

contenus culturels de toutes

sortes, de toutes catégories,

et dans ce bruit immense fait

par les médias sociaux, etc., je

trouve que c'est très important

que la voix de l'art,

l'explication constante de

ce à quoi ça sert, de pourquoi

l'art, et tout ça, soit faite.

Et comme j'ai... En fait, je

considère que je me suis préparé

pendant 35 ans à accomplir un

rôle comme ça, donc en jouant un

rôle public de porte-parole

pour les arts, je trouve que

c'est très important, donc,

de pas simplement être vu comme

un organisme qui subventionne,

mais aussi comme un organisme

qui fait la promotion du rôle

des arts dans la société.


DANIEL LESSARD

Vous sentez qu'il y a beaucoup

d'intérêt, une grande ouverture

d'esprit envers tout ça?


SIMON BRAULT

À travers le monde et au

Canada, je vois de plus en plus

de gens qui viennent de toutes

sortes de secteurs, des secteurs

économiques évidemment, mais

aussi des secteurs de la

science, des sociologues, des

gens qui travaillent dans

l'environnement, dans les

groupes communautaires...

il y a de plus en plus de gens

qui réalisent que tous les

problèmes auxquels on fait face

comme société ne pourront pas

être résolus s'il y a pas aussi

une contribution puis une

vision qui vient des artistes,

des philosophes, des

intellectuels. Ça me frappe

comment par exemple

aujourd'hui, on ne peut pas

s'imaginer réaliser un très

grand projet, une autoroute, un

oléoduc ou le réaménagement

d'une ville, sans convoquer à

un moment ou l'autre, sans

faire appel au pouvoir que

les arts, que toute la vie

symbolique peut avoir.

Et pour moi, le jour où les arts

auront fait un vrai progrès,

c'est quand on sera

systématiquement invités à

toutes les tables où les

décisions importantes se

prennent sur l'avenir de notre

société.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault, vous m'avez

beaucoup étonné quand il y a eu

cette fusillade à Ottawa,

l'automne dernier, quand vous

avez dit: Il y a un flot

d'informations incroyable, on

est inondé de nouvelles...

Il faudrait peut-être entendre

les artistes à travers tout ça.

Vous vouliez dire quoi

exactement?


SIMON BRAULT

Moi, je pense que ce que les

artistes apportent, c'est la

capacité de prendre une certaine

distance avec le réel. Je pense

que l'art a une capacité...

On le sait tous, quand on subit

des traumatismes importants,

on a besoin à un moment donné

d'entendre de la musique, on a

besoin d'entendre de la

poésie, on a besoin de regarder

des images qui sont apaisantes

ou qui nous projettent

ailleurs. C'est pas pour rien

que les gens vont au cinéma,

c'est pas pour rien que les

gens, même dans les périodes de

crise les plus importantes,

dans les périodes de guerre,

dans les périodes de famine,

on se rend compte dans

l'Histoire que, dans les

conditions les plus atroces, il

y a toujours des gens qui

créent puis il y a toujours des

gens vont voir la création

artistique parce que ça permet

de s'échapper, ça permet de

rêver, ça permet de voir un

monde meilleur. Et même, quand

on y songe, il y a pas de

funérailles - par exemple même

les funérailles militaires -

sans qu'il y ait de la musique,

sans qu'il y ait de la

cornemuse... On a besoin de tous

ces rituels-là qui ont été créés

par des artistes, qui sont

exécutés par des artistes, pour

être capable comme être humain

d'accepter la condition

humaine. La condition humaine

serait intolérable s'il y avait

pas de l'art dans nos vies.

Puis ça, on le perd de vue,

on l'oublie. Mais pour moi,

c'est quelque chose qu'il est

important de rappeler. Je pense

que tout le monde comprend.


DANIEL LESSARD

Il y a des voix artistiques

très fortes au Canada?


SIMON BRAULT

Le Canada est très privilégié

parce que, effectivement, on a

des cinéastes, on a des auteurs,

on a des chanteurs, on a des

poètes, on a des gens qui sont

très forts, qui sont entendus et

respectés par les Canadiens,

mais aussi qui sont remarqués

à travers le monde. Quand on

regarde la population canadienne

puis quand on regarde

l'attention qu'on a, par

exemple dans des moments

symboliques importants comme

les Oscars ou dans les grands

festivals un peu partout dans

le monde, c'est très souvent

impressionnant compte tenu de

notre niveau de population.

Et ça, c'est le résultat d'un

parti pris puis du soutien

public qui est donné aux arts.

Et je pense qu'une organisation

comme le Conseil des arts du

Canada a précisément ce mandat

de constamment repérer, avec

l'aide des artistes qui sont

dans ses jurys, les promesses

d'art et de miracles que les

artistes sont capables de nous

faire, puis de s'assurer que

ça se réalise.


DANIEL LESSARD

Un autre volet important de

votre mandat, monsieur Brault,

c'est la numérisation. On est en

train de tout changer; on lit

sur les tablettes... on ne voit

plus les arts de la même

façon. Qu'est-ce que ça veut

dire pour l'avenir des arts?


SIMON BRAULT

C'est incontournable puis

c'est plus qu'un enjeu

technologique, je dirais que

c'est un enjeu sociologique,

dans ce sens que ce que

la technologie change,

c'est le rapport des êtres

humains entre eux puis le

rapport des êtres humains à

tous les contenus symboliques.

Par exemple aujourd'hui, on est

très habitués, la notion de

temps est raccourcie énormément

par tous les médias sociaux

avec lesquels on travaille.

On sait par exemple au théâtre

qu'on ne peut plus raconter une

histoire de la même façon que

le faisait... même récemment -

Marcel Dubé -, avec un début,

une fin... une façon linéaire de

raconter une histoire, qu'il y

a des gens qui sont nés avec la

capacité de se déplacer sur des

tablettes et tout ça ne

suivront plus. Donc ça change la

façon de raconter, la façon

d'être en rapport avec les

arts, la façon de le partager.

Parce que plus personne veut

vivre une expérience,

aujourd'hui... Le partage donne

une valeur à l'expérience. Donc

on doit être au courant de tout

ça. On doit être très conscient

de ça. Mais l'art va rester

fondamentalement une façon de

regarder le monde, une façon de

s'expliquer le monde.


DANIEL LESSARD

À la fin de votre mandat,

monsieur Brault, qu'est-ce qui

vous permettra de dire:

mission accomplie?


SIMON BRAULT

À la fin de mon mandat, si...

effectivement, les arts sont

plus reconnus, si les gens qui

prennent les grandes décisions

dans ce pays se disent: On peut

pas les prendre sans consulter

nos artistes, sans consulter

notre Conseil des arts, je

pense qu'on va avoir fait un

immense progrès.


DANIEL LESSARD

Vous m'avez ouvert la porte.

Est-ce que la volonté politique,

elle est vraiment là?


SIMON BRAULT

Je sens qu'il faut qu'on la

développe. Je pense que les

politiciens, à quelque niveau

que ce soit, de quelque parti

que ce soit, ont tendance à

voir les arts comme étant

quelque chose de... oui, c'est

sympathique et tout ça, mais

voient pas nécessairement que

c'est absolument essentiel, le

voient pas toujours, et je

pense qu'il faut être là, et je

crois que la dernière chose

qu'il faut faire aujourd'hui,

c'est d'être discret, de se

cacher, d'être sous l'écran

radar. Moi, je crois qu'il

faut être présent, je crois

qu'il faut contribuer, je crois

qu'il faut s'intéresser à plein

de conversations qui, au départ,

ont pas l'air d'avoir un aspect

culturel. Je pense qu'il faut

s'inviter - poliment, gentiment,

de façon séduisante - dans

ces conversations-là

et y contribuer d'une façon

qui a du sens.


DANIEL LESSARD

Si je comprends bien, vous

êtes un optimiste.


SIMON BRAULT

Je suis un optimiste,

sinon je ne serais pas là.


DANIEL LESSARD

Monsieur Brault,

merci infiniment.


SIMON BRAULT

Merci.


Générique de fermeture


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