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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Annette Saint-Pierre : Author and founder of La Maison Gabrielle-Roy

She is a staple in the Franco-Manitoban community, yet Annette St-Pierre only set foot in the province for the first time in 1950. The young Quebec nun was sent to the Canadian West to teach; conditions were difficult and the work demanding, yet little by little St-Pierre began to take to it. She continued her own studies and became a professor at the Université de St-Boniface.
Her passion for literature from the Canadian West meant that she was happy to be a part of the team that launched the first Franco-Manitoban publishing house. St-Pierre also has a key role in maintaining the childhood home of her idol, Gabrielle Roy.



Réalisateur: Alexandra Levert
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

CARTE DE VISITE

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

L'ANIMATRICE GISÈLE QUENNEVILLE fait la présentation biographique de ANNETTE ST-PIERRE, sur des images qui appuient le propos.


GISÈLE QUENNEVILLE

Elle a mis les pieds au Manitoba

pour la première fois

en 1950. La jeune religieuse

québécoise est envoyée dans

l'Ouest canadien pour enseigner.

Petit à petit, Annette Saint-

Pierre y prend goût. Elle

s'investit corps et âme dans

l'éducation des jeunes

Franco- Manitobains. Elle poursuit

ses études et devient professeure

au Collège universitaire

de Saint- Boniface.

Elle met sur pied la première maison

d'édition franco-manitobaine.

Et elle joue un rôle déterminant

dans la sauvegarde de la maison

natale de son idole: Gabrielle Roy.

Dans ses temps libres,

Annette Saint-Pierre a toujours écrit

et à l'aube de ses 90 ans,

elle vient de publier son plus récent

ouvrage qui relate l'histoire

du fils de Louis Riel, Jean.

(GISÈLE QUENNEVILLE rencontre ANNETTE ST-PIERRE de la maison Gabrielle-Roy. Au cours de l'entrevue, des images d'archives viendront ponctuer le propos.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Annette Saint-Pierre, bonjour.


ANNETTE ST-PIERRE

Bonjour, madame.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Saint-Pierre, vous

venez d'une famille nombreuse,

une douzaine d'enfants, je pense.

Pourtant, vos parents étaient séparés.

On disait pas ça comme ça,

à l'époque, mais est-ce que

c'était assez inhabituel?


ANNETTE ST-PIERRE

Dans ce temps-là, c'était inhabituel,

oui. Mais les gens n'en parlaient

jamais parce que mon père

était allé travailler à l'extérieur.

Il avait travaillé à Val-d'Or.

C'était au temps où on emmenait

des colons à Val- d'Or.

C'était une ville qui s'ouvrait.

Et puis mon père était allé

avec une trentaine d'hommes

et puis il est revenu quatre,

cinq fois. Une fois par année

et tout ça et une bonne fois,

ils ne sont plus revenus,

il n'est plus revenu.

Mais la famille est toujours

restée en contact avec lui.

Moi- même, j'avais commencé

très jeune, pensionnaire, à lui

écrire. Je correspondais avec

mon père. Je suis allée le voir

très souvent aussi, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, vous viviez avec votre mère,

pendant que votre père était

à Val-d'Or. Qu'est-ce que

ça donnait comme dynamique

familiale, ça, que le papa était

loin et que la maman était seule

avec tous ces enfants-là?


ANNETTE ST-PIERRE

Bien ma mère était une femme

qui menait tout. Qui était une

femme d'affaires puis une femme

qui était débrouillarde, c'est

incroyable, ma mère tout ce

qu'elle a fait. Je n'ai jamais

vu mes parents se quereller, je

ne les ai jamais vus... pourquoi

ils se sont séparés? Pourquoi il

n'est pas revenu? Pourquoi ma

mère n'a pas fait un pas pour

qu'il revienne? Je ne l'ai jamais su.

C'était un sujet tabou dans la famille.

Jamais j'ai questionné ma mère

ni mon père sur ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était accepté.


ANNETTE ST-PIERRE

Mais j'en ai souffert quand même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui.


ANNETTE ST-PIERRE

J'ai vraiment... j'aurais

tellement aimé avoir mon père à

la maison. Parce que je

l'aimais, mon père. Puis...

j'ai souffert de ça quand même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je pense qu'on peut dire que

vous avez eu une belle jeunesse

assez olé, olé.

De nombreux prétendants.

Même trois demandes en mariage?


ANNETTE ST-PIERRE

Mon Dieu, mais vous allez loin

quand même. Oui, c'est à peu

près ça. à peu près ça.

Presque toutes en même temps.

Où voulez-vous que je commence?


GISÈLE QUENNEVILLE

Le social. Parce que vous avez

fait des études, vous avez

travaillé quand même assez tôt.


ANNETTE ST-PIERRE

Oui, je suis allée pensionnaire.

Après ça, en revenant,

j'ai travaillé. Mais j'étais

grande pour mon âge, alors

j'allais avec des personnes

plus âgées que moi.

Au bureau, j'avais une compagne

qui était plus âgée que moi.

Alors les garçons avec lesquels

nous allions étaient plus âgés

que moi. Et puis, c'était des

gens qui étaient bien, qui

avaient des belles voitures,

puis une belle profession.

C'était bien. J'ai eu vraiment

les années d'émancipation assez

agréables. Mais quand une

demande en mariage arrive...


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous étiez pas capable de dire oui.


ANNETTE ST-PIERRE

J'étais pas capable.

Absolument pas, absolument pas.

En français, en anglais que les

pieds nous gèlent. Bien les pieds,

mais pas seulement que les pieds.

Tout le corps me gelait.

Jamais, je ne sais pas pourquoi,

mais jamais j'ai pu me décider.


GISÈLE QUENNEVILLE

Donc vous êtes rentrée chez

les religieuses. Pourquoi?


ANNETTE ST-PIERRE

Pour aller essayer. Puis alors,

j'étais certaine que je sortirais

et puis en sortant, là,

je saurais ce que je veux et

là, je me marierais. Mais je

n'ai pas voulu me marier avant

d'être bien certaine que c'était

ma place. Mais c'était pas ma

vocation, le mariage. Certain,

certain. Je suis certaine. J'ai

donc bien fait. J'ai fait ma

chance en ne me mariant pas.

Dans mon cas, ç'a été ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais est-ce que vous étiez

bien chez les religieuses?


ANNETTE ST-PIERRE

J'ai trouvé ça très difficile

parce que je suis entrée un

mercredi puis le samedi, j'ai

voulu partir puis ça a duré

peut-être pendant un mois.

Mais on me disait toujours:

« Bien, écoutez, vous savez,

faut essayer un peu plus longtemps.

Faut essayer un peu plus longtemps. »

Je voulais que les soeurs me disent :

« Bien, c'est pas votre place.

Allez-vous-en. »

On me l'a jamais dit. Je gardais

pas trop le silence. Je disputais,

vous savez, y a des choses

que j'aimais pas. Il faisait trop chaud.

Des grands bas longs,

je les tenais ravalés au bas.

Je faisais pas des bien belles choses.

Mais y avait des choses que j'aimais.

J'aimais le chant, j'aimais la musique,

j'aimais la culture qu'il y avait là.

J'aimais la méditation. J'aimais

tout ça.

Puis après, quand j'ai commencé

à enseigner, bien là, j'aimais

l'enseignement. Puis on a des

étapes à suivre. Puis la

prochaine fois, je verrai, je

verrai puis on me disait: « C'est

ta place. C'est une vocation de

raison. » Je ne blâme pas les

soeurs parce qu'on me disait :

« Tu n'aimes pas ça, mais ça ne fait

rien. C'est une vocation de

raison. Toi, t'as plus de mérite

que les autres. » Et quand vous

êtes jeunes, y a un peu d'altruisme

en nous. Je voulais bien faire.

Et puis en fin de compte, bien,

il est arrivé autre chose

que j'ai quitté.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais bon, vous avez eu une

belle carrière dans l'enseignement.

À un moment donné,

on vous a envoyée ici au

Manitoba pour enseigner.


ANNETTE ST-PIERRE

Tout de suite, toute jeune,

toute jeune.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que vous saviez du

Manitoba à cette époque-là?


ANNETTE ST-PIERRE

Absolument rien. On m'a envoyée

à Powerview. C'est loin.

Une centaine de kilomètres d'ici.

C'était un nouveau village

qui commençait. J'ai détesté ça.

C'était épouvantable. Pas de trottoirs,

rien. De la boue, une maison pas

confortable, rien. Mais j'aimais

l'enseignement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous pouviez

enseigner en français à cette

époque-là?


[ANNETTE ST-PIERRE:] Madame, j'ai enseigné pendant

dix ans, 11 ans en anglais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous parliez

l'anglais à ce moment-là?


ANNETTE ST-PIERRE

Ici, si jamais vous venez,

vous allez parler anglais ou

vous allez sécher. Faut

absolument parler anglais.

J'avais eu de très bons cours en

anglais. Alors je pouvais écrire

en anglais, je comprenais

l'anglais. Mais quand vous

enseignez, faut dire ce qu'il

faut dire. Pas ce que vous

pouvez dire. Alors fallait que

je prépare mes classes très,

très bien. Ça n'a pas été facile.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors pourquoi on pouvait pas

enseigner en français au Manitoba,

à cette époque-là?


ANNETTE ST-PIERRE

Dans ce temps-là, c'était la loi.

On ne pouvait pas depuis 1916,

c'était seulement l'anglais

qu'il fallait enseigner.

On a commencé graduellement,

par exemple. On a donné

quelque temps en 4e année,

5e année. On commençait pas 10,

11, 12. On descendait toujours

puis une bonne fois, on a eu à

partir de la 1ère année, la

permission d'enseigner en

français.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais je pense que vous enseigniez

en français de façon clandestine

parfois.


ANNETTE ST-PIERRE

Oui, oui. Quand M. l'inspecteur

arrivait, un élève criait:

(propos en anglais)

« Inspector is coming. »

Les petits bouts de chou

couraient. Je commençais avec la

2e année. Ils couraient tous

cacher les cahiers puis...


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand vous êtes arrivée ici,

est-ce que vous aviez l'intention

de rester au Manitoba?


ANNETTE ST-PIERRE

Oui, mais j'étais religieuse

quand je suis venue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous aviez pas le choix.


ANNETTE ST-PIERRE

J'avais pas le choix. Puis en 67,

j'ai demandé pour retourner

au Québec, parce que j'avais une

grosse indigestion d'anglais.

J'enseignais en français toute

la journée, mais j'avais encore

de l'anglais, du « book keeping »

à faire puis « guidance »,

c'était encore en anglais.

Puis on m'a accordé d'aller

au Québec. Ça, ça a vraiment

été agréable pour un an.

Puis après un an, on m'a

demandé de retourner ici. Là, je

suis venue à reculons vraiment,

vraiment à reculons. C'était

encore une école secondaire.

Mais là, j'enseignais le

français à des anglophones.

J'ai dit: « Je m'en retourne au

Québec. » Je suis allée voir le

directeur pour démissionner

moi-même. Le directeur de la

division scolaire. J'ai dit:

« Moi, je veux démissionner puis

je veux m'en aller au Québec. »

Il dit: « Fais pas ça. Va-t'en à

l'université de Saint-Boniface. »

C'était le collège universitaire

dans ce temps-là.

Ma maîtrise était terminée.

Il dit: « Va-t'en là ». Alors je

suis allée là, puis on m'a prise.

Ça, c'est un gros coup de coeur

aussi parce que j'avais des

adultes. Là, j'ai eu le feu,

pendant 17 ans à l'université.


GISÈLE QUENNEVILLE

Puis vous êtes restée.


ANNETTE ST-PIERRE

Ah, j'étais heureuse, oui,

j'étais vraiment heureuse, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Saint-Pierre, vous avez

écrit récemment, publié

récemment un livre sur Jean

Riel. Jean Riel qui était le

fils de Louis Riel. Je pense pas

qu'on savait que Louis Riel

avait un fils. Qui était Jean

Riel?


ANNETTE ST-PIERRE

Plusieurs Manitobains aussi

l'ignoraient. Il avait eu

trois enfants, Louis Riel.

C'est l'aîné de la famille, ça.

On ne savait rien, rien ici,

au Manitoba. Alors c'est pour ça

que je me suis intéressée à lui

tout particulièrement. Il est

allé au collège de Saint-Boniface

pendant deux ans, puis ensuite,

il est allé à l'École normale

Jacques-Cartier, à Montréal,

pendant trois ans.

Plus tard, quand on lui a donné

un emploi au ministère de la

Colonisation, quelques mois au

ministère des Terres et Forêts

puis ensuite, il est revenu ici

au Manitoba et il est décédé à

l'âge de 26 ans seulement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pourquoi vous vouliez

écrire cette histoire-là?


ANNETTE ST-PIERRE

C'était intrigant parce que

avec tout ce que j'avais lu,

savoir qu'il avait eu un garçon,

Jean Riel. J'avais demandé au

sénateur Guay, qui était un

cousin éloigné de Louis Riel,

j'avais posé quelques questions.

Il dit: « Moi, j'ai deux...

j'ai deux documents. »

Je suis partie de ces deux

documents-là puis...

ah oui, je me suis rendue

aux archives d'Ottawa.

Puis là, on avait rien sur lui.

Je questionnais les gens,

y avait encore rien.

Puis une bonne fois, je parle

à Pat Turenne, ici, puis elle dit:

« Moi, je suis une Pelland. »

« Si tu es une Pelland,

peux-tu me trouver

Alfred Pelland? »

Elle a trouvé.

Et elle a dit: « Oui, il a eu

deux garçons qui vivent encore à

Montréal. Un ancien journaliste

de Radio-Canada, Michel Pelland. »

J'ai communiqué avec Michel Pelland.

Puis y avait...il m'a dit que

il y avait un fonds maintenant

qui avait été déposé,

aux archives d'Ottawa

puis lui avait des archives

personnelles. Là, j'avais des

choses et des choses. C'était

incroyable tout ce que j'ai

trouvé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Saint-Pierre, assez vite,

après votre arrivée au Manitoba,

vous avez pris un intérêt particulier

pour la communauté

franco-manitobaine.

Qu'est-ce qui vous attirait à

cette communauté? Qu'est-ce qui

vous attire encore à cette communauté?


ANNETTE ST-PIERRE

Quand je suis arrivée, c'était

de voir la différence qu'il y avait

entre la jeunesse d'ici puis

la jeunesse du Québec.

De voir tous ces jeunes, des

Canadiens français qui ne

parlaient pas anglais puis la

même chose avec les adolescents.

C'était de l'anglais partout, partout.

Et puis quand je suis allée

enseigner un an au Québec, en 1967,

j'avais des filles de 11e année,

2e année. Je me suis rendu compte

que j'avais des filles de 11e et 12e

années, ici au Manitoba,

qui avaient un meilleur français

qu'elles. Alors je me suis dit :

« mais nous ne perdons pas

notre temps au Manitoba.

Vraiment, ils sont capables,

ils ont le talent, tout ce qu'il faut.

C'est à nous de garder le feu. »

Moi, je pense que c'était ça,

cette passion que j'ai eue

pour le français.

C'était une vie vraiment qui m'a

passionnée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous parlez de votre passion

pour le français, votre passion

pour l'enseignement, mais aussi

votre passion pour les études.


ANNETTE ST-PIERRE

J'ai fait mes études en cours d'été;

le baccalauréat et la maîtrise,

en cours d'été aussi.

Puis le doctorat, j'ai une année

de scolarité. Mais toujours... à

l'université, c'était plus facile

de quitter au mois de mai

pour aller à l'université passer

à Ottawa les mois de mai, juin,

juillet, août. J'avais plusieurs

mois.

J'ai toujours fait ça en étudiant :

toujours, toujours.

Moi, je n'avais pas de visite.

Je n'avais pas de famille ici.

Le dimanche, je m'ennuyais.

Alors j'ai mis le nez dans les études,

tout le temps.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre champ d'intérêt, lorsque

vous faisiez vos études,

a toujours été la littérature de

l'Ouest canadien. Comment est-ce

que vous avez appris ou

qu'est- ce que vous saviez de cette

littérature-là ou qu'est-ce que

vous avez appris ce cette

littérature-là?


ANNETTE ST-PIERRE

Je n'en savais rien, mais

quand j'ai fait ma maîtrise,

chaque fois qu'il y avait un travail,

n'importe, on me disait

toujours: « Toi, prends quelque

chose de l'ouest. »

Et la première fois...


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ça vous tentait?


ANNETTE ST-PIERRE

Je ne connaissais rien. Y avait rien,

y avait rien. Parce que je m'informais

auprès des autres sur ce qu'il y avait.

Vraiment, je connaissais pas

d'auteurs ici. Dans les journaux,

je ne voyais rien.

Puis le fait d'avoir dit en

pleine classe qu'au Manitoba,

il n'y avait rien, j'avais dit ça

en pleine classe : « Au Manitoba,

il n'y a rien. » Je l'ai vraiment

regretté parce que j'ai trouvé

une foule de choses. Vraiment,

vraiment, j'ai trouvé...

Tellement que j'ai fait un

livre, « le Répertoire littéraire

de l'Ouest canadien », avec tous

les auteurs de l'Ouest.

Les quatre provinces de l'Ouest.

Là, j'ai découvert que des auteurs

avaient publié en France, au

Québec et parfois à compte

d'auteur. Puis avec ça, j'ai pu

créer un cours de littérature

française de l'Ouest.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bien, justement, qu'est-ce que vous

enseigniez dans ce cours-là?


ANNETTE ST-PIERRE

Il y avait Gabrielle Roy, tous

les auteurs de l'Ouest. Il y avait

Anne Hébert. Je commençais

les... La littérature québécoise

d'abord. Ça, c'était bien parce

que je rencontre encore des

étudiants qui vont me dire, vous

savez les romans qu'on étudiait

au collège, je les ai encore sur

les étagères de ma chambre à

coucher. Puis aussi, je me

disais : « s'il y avait ces anciens

auteurs-là, dans le présent », y

avait des poètes qui commençaient.

J'ai constaté ça.

Mais je me disais, faut quand

même faire écrire les gens

maintenant. Faut une relève.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez décidé de fonder une

maison d'édition :

« Les Éditions du Blé »,

puis « les Éditions des Plaines »

après ça. Y avait un besoin

pour une maison d'édition

francophone dans l'Ouest

canadien?


ANNETTE ST-PIERRE

Je faisais ma scolarité de doctorat.

Et puis là, y avait : Paul Savoie,

un collègue, qui faisait, lui,

une maîtrise à l'université.

On se voyait puis un jour,

il m'a apporté des poèmes

qu'il avait faits. Puis : « Ah,

c'est vraiment bien. »

J'ai montré ça au docteur Vichinsky

pour qu'il l'évalue.

Alors le docteur Vichinsky a dit:

« Il a du talent ce bonhomme-là.

Je vais donner ça à mon éditeur Fides. »

J'ai revu Paul. Lui a évalué ses poèmes,

il trouvait que ça valait la peine.

J'ai dit: « Paul, on va fonder

une maison d'édition. »

Il dit: « T'es folle, ça va jamais

marcher. » Mais arrivés ici,

yavait des gens quand même,

comme le professeur Robert Painchaud,

de l'université de Winnipeg, qui

était intéressé. Il y avait

Lionel Dorge qui était vraiment,

vraiment intéressé.

Nous étions une douzaine. Nous

avons mis un peu d'argent dans ça.

Et puis j'ai travaillé là cinq ans.

Puis en dernier, nous n'étions

que deux à travailler parce que,

quand c'est bénévole,

la maison appartient à tout le

monde et à personne. Il en

restait seulement deux, un

collègue du collège et moi.

Alors, j'ai laissé ça puis j'ai

fondé « Les Plaines », avec l'autre

collègue. Puis là, une vraie

maison d'affaires. On a mis de

l'argent tous les deux, chacun

15 000$, puis on a... J'aimais

mieux... J'aimais pas tant, vous

savez, avoir des réunions qui

duraient une heure ou deux,

c'était moi qui courais partout

puis ma voiture fonctionnait pas

à l'eau bénite. Alors je courais

partout, je faisais tout puis...

C'était bien, lui, il s'occupait

des affaires puis moi, j'avais

l'édition. Je l'ai fait pendant

20 ans : Les Plaines, 20 ans.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pendant toutes ces années-là,

vous êtes encore religieuse,

mais vous commencez à vous

questionner, n'est-ce pas, par

rapport à votre vocation?


ANNETTE ST-PIERRE

Oui, c'est arrivé... Bien, c'est arrivé

quand j'ai fondé « Les Plaines. »

Vraiment, j'avais pas le droit

de faire ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous aviez pas le droit de

faire ça?


ANNETTE ST-PIERRE

J'avais un voeu de pauvreté, moi.

Et puis j'avais demandé une année

de congé parce que je voulais

« déthèser » ma thèse de doctorat,

pour la publier.

J'avais demandé la permission

d'aller vivre en appartement

pour travailler seule parce que

je ne pouvais pas du tout

travailler au couvent.

Puis alors... vraiment,

j'étais un peu coincée.

Puis quand j'ai demandé

à la supérieure une deuxième année,

puis elle a appris que j'avais fondé

une maison d'édition,

puis je m'étais acheté une voiture,

sans permissions. Alors là, j'étais

pas une révoltée par exemple.

Non, j'étais pas révoltée.

Je faisais bien ça.

Elle m'a invitée pour aller

faire une retraite d'une semaine,

au Québec, chez les Pères trappistes.

Et puis le bon père trappiste, il m'a...

Il me recevait chaque jour,

pendant une semaine.

Il m'envoyait prier puis il parlait

avec moi.

Puis il m'a conseillé de sortir.

Il a dit à la mère générale:

« Laissez-la donc vivre, Annette.

Laissez-la donc vivre. Elle veut

vivre, cette enfant-là. »

En voulant dire, laissez-la aller.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous pouviez porter ce que

vous vouliez. Parce que ça,

c'était un petit problème pour

vous.


ANNETTE ST-PIERRE

Ah oui, j'avais pris de l'avance,

un peu. J'avais pris un peu d'avance,

en coupant ma robe.

Je ne sais pas pourquoi, encore

une fois, je m'interroge.

Comment ça se fait que j'ai fait

une chose comme ça? Parce que

c'était... vous connaissez les

soeurs Jésus-Marie peut-être, le

costume noir avec une passe puis

vous savez, c'est vraiment...


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était très austère.


ANNETTE ST-PIERRE

Très, très austère. Puis il faisait

très, très chaud à Ottawa,

c'était incroyable.

Puis une fois, nous étions

invitées au restaurant. Y avait

un prêtre de l'Ouest qui était

venu nous visiter puis il nous

avait invitées à souper le soir

au restaurant. Je disais à une

compagne, une anglaise du

Manitoba qui était avec moi.

J'ai dit: « Veux-tu, nous allons

couper nos robes? »

(en riant)

Elle a dit oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous étiez une subversive.


ANNETTE ST-PIERRE

Nous avons travaillé tout

l'après-midi. Vous savez ces

gros plis. C'était vraiment long

comme ça, double. On a coupé la

robe.


GISÈLE QUENNEVILLE

Des regrets d'avoir quitté les

religieuses?


ANNETTE ST-PIERRE

Madame, aucun regret d'avoir

quitté, aucun, aucun. Puis aucun

regret d'être entrée non plus,

le croiriez-vous?

Parce que j'ai acquis vraiment

une bonne discipline. Puis y a

des femmes extraordinaires quand

même dans les congrégations. Y a

des artistes, des chanteuses, y

en a une, mon doux, c'était une

vraie architecte, c'est tout ce

qu'elle faisait. Non, j'ai pas

de regret, du tout, du tout,

d'être entrée. Il fallait que je

passe là. C'était mon destin. Je

pense que c'était... c'était mon

destin de sortir aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Saint-Pierre, on est

toujours dans la maison de

Gabrielle Roy, mais là, on est

au grenier. Est-ce qu'on sait ce

que Gabrielle Roy faisait ici au

grenier quand elle était plus

jeune?


ANNETTE ST-PIERRE

C'était important pour elle,

parce que si vous lisez

« Rue Deschambault », quand le père

fait une tarte puis il veut

qu'elle y goûte, elle boude, je pense.

Elle vient bouder au grenier,

je pense. Le père lui fait une tarte

après puis c'est là qu'elle descend.

Puis la fameuse lucarne,

où elle s'assoyait. Elle a couché là.

Vers l'âge de 20 ans, elle est venue

coucher ici. Parce que la mère

avait pris des pensionnaires.

Et puis Gabrielle, c'était sa chambre.

Elle a vécu ici jusqu'à l'âge de 28 ans,

je pense qu'elle a occupé

la petite chambre ici, en haut.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ici, derrière nous, c'est sa machine

à écrire. Comment vous avez mis

la main là-dessus?


ANNETTE ST-PIERRE

C'est Michelle Champagne, qui

était une grande amie de

Gabrielle Roy, qui avait cette

machine à écrire. Et puis une

bonne fois, elle m'a écrit pour

me dire: « Annette, nous avons la

machine à écrire. » Alors nous

avons acheté la machine et puis

on est venu la porter chez moi.

Les gens de Radio-Canada sont

venus la porter chez moi dans la

cuisine. C'est vraiment un trésor,

puis c'est un gros coup de coeur.

J'ai eu une dizaine de coups

de coeur dans ma vie, mais celui-là,

c'était un gros coup de coeur.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Saint-Pierre, nous sommes,

aujourd'hui dans la maison

de Gabrielle Roy à Saint-Boniface,

au Manitoba. Vous avez connu

Gabrielle Roy, comment elle était?


ANNETTE ST-PIERRE

Attachante. Chaleureuse.

Très, très intéressante.

Une conteuse. Très, très

humaine aussi.

Mais c'était pas facile de la

rencontrer.

J'ai eu beaucoup de difficultés

pour la rencontrer. Mais après...

La première fois que je

l'ai rencontrée, c'est quand j'étais...

je travaillais ma thèse de maîtrise.

J'ai voulu la voir et puis

ç'a été non tout de suite.

Mais après, j'ai réussi à

la voir puis j'ai vraiment,

vraiment aimé la première entrevue.

Elle était à Saint-Hilaire

chez une artiste qui venait de lire

« La Montagne secrète »,

puis le personnage de Pierre Cadorai,

grand artiste. Puis elle avait

aimé le livre, mais la critique

n'avait pas été bonne de

« La Montagne secrète ».

Puis quand je l'ai vue, je pensais

voir une grande femme, sévère

puis j'ai vu cette toute petite femme,

toute petite, hein. Je l'ai prise

dans mes bras. Puis je voulais

enregistrer l'entrevue avec elle.

Elle a dit : « Non, surtout pas ça.

Mais j'ai passé quand même

deux heures avec elle,

dans une chaise berçante.

Puis c'est là que j'ai décidé,

en sortant, que moi, je ferais un roman.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pour vous, il était important

de sauvegarder cette maison?

Pourtant, Gabrielle Roy a fait

le gros de sa carrière au Québec.

Pourquoi est-ce que il était

important de sauvegarder

sa maison natale de Saint-Boniface?


ANNETTE ST-PIERRE

Bien, madame, quand je suis

arrivée au collège et que je

demandais aux collégiens s'ils

connaissaient, s'ils savaient où

était la maison de Gabrielle Roy?

Tout le monde répondait :

« Non, on ne sait pas où elle est. »

Ou bien, j'invitais des auteurs

pour venir parler aux étudiants

parfois. La première chose qu'on

demandait, les Québécois, on me

demandait: « Où est la maison de

Gabrielle Roy? » Je les amenais

devant une maison délabrée.

Y avait quatre appartements ici.

C'était vraiment... la maison tombait.

C'était vraiment une vieille baraque,

la première fois que je l'ai vue.

On me disait: « Mais pourquoi

vous ne faites rien? Et vous ne faites rien?

Y a pas de subvention pour le

patrimoine, vous savez,

au Manitoba comme au Québec.

On ne donne pas d'argent

pour le patrimoine. Après, on a eu...

Un bon jour et la Chambre de

commerce de Saint-Boniface ici

s'est réunie puis ils commençaient

à penser au tourisme, qu'est-ce qu'on

pourrait bien faire pour intéresser

les gens? L'architecte m'a invitée

à dîner à la vieille gare et il avait

une liste de 22 sujets.

Ce qu'il pouvait faire ici pour

le tourisme au Manitoba.

Puis en 11e place, c'était

Maison Gabrielle-Roy. Alors j'ai

dit à Étienne Gaboury: « Si vous

choisissez de restaurer la maison,

moi, je me donne 100% »


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est ce que vous avez fait.


ANNETTE ST-PIERRE

C'est ce que j'ai fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourtant, ça a pas été une

mince affaire. En partant,

les membres de sa famille,

sa sœur Adèle en particulier,

elle était pas très chaude à l'idée

de sauvegarder la maison natale.

Pourquoi ça?


ANNETTE ST-PIERRE

Pourquoi elle ne voulait pas?


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui.


ANNETTE ST-PIERRE

Ce serait long de vous expliquer

la jalousie qui existait

chez Marie-Anna. Chez Adèle

qu'elle s'appelait. Son nom

était Adèle. Son nom de plume

était Marie-Anna. Ça a duré

pendant des années et des années.

Alors quand elle a entendu dire,

parce qu'elle était au Manitoba.

Elle était revenue Adèle.

Quand elle a entendu dire que

on voulait restaurer la maison,

elle a écrit à Gabrielle.

Puis des lettres qu'elle écrivait

à Gabrielle n'étaient pas très roses,

hein. Alors Gabrielle m'avait dit

dans une lettre, je l'ai encore,

je l'ai publiée dans mon livre

« Au pays de Gabrielle Roy »

: « S'il vous plaît, n'en faites rien.

N'en faites rien. » Mais là, Gabrielle

était décédée quand on a décidé

de faire quelque chose.

Elle est décédée en 83, et puis

on a fondé un comité ad hoc

en 94, 1994. Mais ça a bien été.

Les gens, les Manitobains

ont été excellents, superbes,

tout le monde était dans le coup.

C'est une affaire de 100 000$.

On avait pas un sou.

On a commencé avec rien, rien.

Mais là, depuis un an, on faisait

des banquets, puis des... on a fait

bien des choses et puis qu'est-

ce qui est arrivé donc?

C'est quelqu'un qui m'a dit:

« Écris donc au maire de

Winnipeg. Sa mère aime beaucoup

Gabrielle Roy. »

Alors je lui ai écrit

une très belle lettre, vraiment,

vraiment. Puis deux jours,

trois jours après, il me téléphone

puis il me dit: « Je vais te donner

100 000$, mais ne viens pas

me redemander un sou de plus. »

Alors j'étais vraiment contente.

Là, la maison a été levée,

puis on a refait toutes les bases

du soubassement de la maison.

On a tout refait ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que Gabrielle Roy

penserait de sa maison aujourd'hui?


ANNETTE ST-PIERRE

Je pense qu'elle serait contente

parce qu'elle a tellement eu

de difficulté à la garder,

cette maison-là. C'est la peine

de sa vie, Gabrielle.

C'est le gros remords de sa vie,

c'est d'avoir abandonné sa mère.

Puis quand elle a revu la maison,

elle était venue

quelques années après, je pense.

Puis quand elle a vu la maison,

elle a dit: « Mon Dieu, si j'avais

aidé ma mère davantage pour

qu'elle puisse la garder, la maison. »


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Saint-Pierre,

vous, vous avez fait le contraire

de Gabrielle Roy. Dans le sens,

que vous êtes une Québécoise

d'origine qui a passé

le gros de sa vie au Manitoba.

Qu'est-ce que le Manitoba vous a

donné?


ANNETTE ST-PIERRE

Ce qu'il m'a donné...

Ah mon Dieu...

Je pense que je n'aurais pas

accompli ce que j'ai accompli

ici si j'étais demeurée au Québec.

Parce que quand je regarde ma vie,

vous savez dans l'enseignement puis...

à tous les niveaux puis ce gros projet

de Gabrielle Roy, c'est vraiment

extraordinaire puis je continue

encore. J'ai un autre projet,

c'est : « les amis de Gabrielle Roy »

qui établissent des stations à

droite, à gauche.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous demandez encore de

l'argent?


[ANNETTE ST-PIERRE:] Je demande encore de l'argent.

J'en ai eu 10 000 la semaine passée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bravo! Bravo!


[ANNETTE ST-PIERRE:] Ça m'a donné, je pense,

l'occasion de développer des

talents certainement puis

j'étais rendue une femme

d'affaires.


GISÈLE QUENNEVILLE

En revanche, vous, vous avez,

je pense qu'on peut dire, donné

beaucoup au Manitoba en tant

qu'enseignante, en tant que

professeure d'université, en

tant qu'auteure, éditrice,

mécène, pourquoi en donner

autant?


ANNETTE ST-PIERRE

Pourquoi? Le fait de ne pas

avoir de famille aussi. J'avais

le temps. J'avais le temps et

puis je devais être une

hyperactive. Il fallait faire

quelque chose. Puis j'avais été

bien formée au couvent. Parce

qu'au couvent, on ne perd pas

son temps, jamais, jamais, on

fait toujours quelque chose. On

ne reste jamais, vous ne voyez

jamais une soeur assise sur un

perron à lire un roman.

Tandis que... j'avais été formée

à me dévouer puis à penser aux

autres tout le temps.

Ça m'a rapporté quelque chose

quand même. Parce que j'ai des

bons amis, puis je ne sors pas

sans rencontrer des anciens

étudiants puis maintenant, je

suis grand-mère, je vois les

enfants des élèves que j'ai eus,

c'est vraiment agréable.

Je suis très, très heureuse dans

ma maison. Une maison toute

seule sur le bord de la rivière,

je peux pas demander mieux.

Alors je pense que je suis bénie

des dieux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Annette Saint-Pierre, merci

beaucoup.


ANNETTE ST-PIERRE

Merci.

(Générique de fermeture)

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