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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Dominique Demers : Author

Over the past twenty years, she has sparked the love of reading in millions of youth with Valentine Picotée, Mademoiselle Charlotte, and Jacob Jobin. Dominique Demers tells stories with flair and is not afraid to tell it like it is. So when she was diagnosed with breast cancer several years ago, she confronted it head-on.



Réalisateur: Alexandra Levert
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invitée, on montre des photos de livres écrits par DOMINIQUE DEMERS ainsi que des images d'un film portant sur Mademoiselle C, un personnage créé par l'auteure.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dominique Demers a de l'énergie

à revendre. Au fil des 20

dernières années, elle a écrit

des dizaines de livres et, avec

ses personnages hauts en

couleur, elle a donné le goût

de lire à des milliers de

jeunes. Dominique Demers raconte

ses histoires avec aplomb et

elle n'a pas peur de dire les

choses telles qu'elles sont.

Alors, quand elle a été

diagnostiquée avec un cancer du

sein, il y a quelques années,

elle a décidé de l'affronter de

la seule façon qu'elle en était

capable. En écrivant avec

humour, énergie et avec un

nouveau sens de ce qu'est

la vie.

(L'entrevue suivante se déroule à l'intérieur et à l'extérieur de la demeure de DOMINIQUE DEMERS.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Dominique Demers, bonjour.


DOMINIQUE DEMERS

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Prolifique, je pense que c'est

un mot qu'on peut utiliser pour

vous décrire en tant qu'auteure.

On parle de 65 ouvrages dans

une vingtaine d'années de

carrière. Est-ce que vous

écrivez tout le temps?


DOMINIQUE DEMERS

Oui, j'écris tout le temps.

Oui. Oui. Puis y a eu des films.

Y a eu d'autres choses. Je pense

que je suis une gourmande. Tout

ce que je fais, je le fais d'une

manière assez intense.

Quand j'ai commencé à faire du

vélo, je voulais tout de suite

faire des cols. C'est pas une

notion de performance, je pense

que c'est une notion d'appétit.

J'ai un gros appétit de vie.

Et, parfois, je suis fâchée

contre moi, je me dis: hé! Hé!

Hé! Arrête! T'as trop de

projets! Et... Mais d'habitude,

quand je conserve un projet

dans ma vie, c'est parce que je

le trouve important. Donc, quand

même, ça fait un peu plus de

20 ans, puis y a eu beaucoup,

beaucoup de livres, mais...

presque tous ces livres-là ont

été vraiment, vraiment

importants.


GISÈLE QUENNEVILLE

(Acquiesçant)

Hum hum. Bien, justement,

vos personnages, je pense

qu'ils restent avec nous, ils

restent avec le lecteur.

On n'a qu'à penser à

Valentine picotée,

à Mademoiselle C, à Jacob Jobin.

Vous les rencontrez où,

vos personnages?


DOMINIQUE DEMERS

Moi, je pense que, derrière

chaque livre, y a une histoire

qui est aussi intéressante que

celle du livre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, donnez-nous un exemple.


DOMINIQUE DEMERS

Maïna. Maïna est née

dans un musée,

à Lyon, au musée des

Textiles, comme ça, par hasard,

un peu.

Et puis... j'ai découvert

un lambeau de tissu

sous une cloche de verre, qui

était exposé, bien sûr, et ça a

été mon premier contact avec la

préhistoire. Et, quelques

minutes plus tard, j'ai imaginé

une petite fille courant au

sommet d'une montagne. C'était

vraiment précis. Y avait un

ravin, y avait la mer. Et j'ai

cherché pendant deux ans: qui

était-elle? Où était-elle?

Qu'a-t-elle vécu? Et ça a donné

« Maïna », l'histoire des premières

rencontres entre Innus et

Inuits, et puis éventuellement

un film! Un livre, un film.

Mais vraiment, pour chaque

livre, y a une histoire

fascinante.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous parlez de films.

Plusieurs de vos livres ont été

transposés au petit écran et au

grand écran. Et je pense que,

dans la plupart des cas, c'est

vous qui écrivez les scénarios.


DOMINIQUE DEMERS

En fait, pas vraiment. Là, la

statistique va changer, parce

que je travaille une cinquième

adaptation cinématographique,

et je suis en train d'écrire le

scénario. Alors, j'avais écrit

un scénario auparavant et un

autre avec un coscénariste.

Sinon, les autres, c'étaient

des scénaristes choisis...


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous l'avez fait pour

Mademoiselle C, par contre.


DOMINIQUE DEMERS

Je l'ai fait pour le premier

Mademoiselle Charlotte et en partie

pour le deuxième.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que c'est difficile

pour vous de voir quelqu'un

d'autre transposer vos

personnages au petit écran

ou au grand écran?


DOMINIQUE DEMERS

Pour moi, c'est comme laisser

un enfant à l'école, à la

garderie ou à la gardienne.

Et... y a toujours le réflexe,

on voudrait que la gardienne

fasse exactement comme on fait

comme maman. Mais on sait que

c'est impossible et qu'il ou

elle a sa personnalité et qu'il

faut encourager ça. Donc c'est

un contrat qui est un peu

difficile la première fois, le

premier jour, les premières

heures, la première fois qu'on

voit le montage, ou tout ça.

Mais j'ai quand même trois fois

accepté de ne pas écrire un

scénario et puis je le

regrette pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vos romans, vos histoires, vos

personnages, c'est toujours des

relations interpersonnelles,

c'est toujours des sentiments,

beaucoup, et vous écrivez pour

les jeunes et pour les enfants.

Est-ce qu'il y a des thèmes

qu'on ne peut pas aborder avec

les jeunes, avec les enfants?


DOMINIQUE DEMERS

Non. Pour enfants comme pour

adultes, c'est pareil, d'une

certaine façon. Tous les thèmes

peuvent être abordés.

Devraient-ils l'être? C'est

d'autre chose. Et l'autre

question, mais je pense que

surtout, et bien sûr, c'est le

comment. J'ai fait des études en

littérature pour enfants, en

partie parce que ce sujet-là

m'intéressait. Ma thèse de

doctorat porte un peu sur ça:

la représentation de l'enfant

dans la littérature à travers

les siècles. Et y a eu des

périodes où l'enfance

n'existait pas. Et la

littérature pour enfants

n'existait pas. Alors moi, je

suis de celles qui croient que

les enfants méritent toutefois

d'être protégés.

On ne peut pas dire la même

chose aux enfants. Tout sujet,

c'est une question d'art, ou à

peu près, peut être abordé.

Mais je pense qu'il faut

protéger les enfants

de certaines réalités.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qui marche auprès

des enfants? Comment vous savez

qu'un de vos personnages ou une

de vos histoires, ça va marcher

auprès de ce jeune public?


DOMINIQUE DEMERS

On le sait pas vraiment.

C'est-à-dire... j'ai parfois

des surprises. C'est sûr que,

plus ça va... En fait, je le

sais parce que j'ai un côté

enfant. Et quand ça... ça fait

plaisir à mon côté enfant,

ça devient un peu instinctif.

Quand je rencontre les jeunes

au secondaire, je leur dis:

« Je peux te lire un extrait de

tel roman. » Les profs m'ont dit

qu'ils l'ont adoré. « Ou je peux

te lire "Vieux Thomas et la

Petite Fée". Ou "Pétunia, la

Princesse des Pets". » Et parfois,

ils choisissent le livre pour

enfants.


GISÈLE QUENNEVILLE

Y a certains de vos

personnages pour enfants qui

se retrouvent, d'une forme ou

d'une autre, dans vos romans

pour adultes. Quand un

personnage se retrouve dans un

de vos romans pour adultes,

est-ce que c'est la façon

adulte de voir le même

personnage?


DOMINIQUE DEMERS

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ou est-ce que c'est le

personnage qui a évolué?


DOMINIQUE DEMERS

Ah bien sûr, non. Moi, y a des

personnages qui sont comme des

clins d’œil, puis aussi parce

qu'ils font partie de ma

famille. Un moment donné, j'ai

une grande famille puis je...

j'aime bien que les personnages

se visitent entre eux. Mais

quand j'écris pour adultes,

j'écris vraiment à un adulte.

Je me mets dans la peau, je

pense, c'est une communication,

j'imagine un lecteur et je

m'adresse à lui. Même chose

avec un adolescent. Même chose

avec un préadolescent, avec un

enfant, et avec un tout-petit.

Dans le fond, y a cinq gros

niveaux d'âge. Et à chaque fois,

parfois même le métier, même le

type d'écriture est différent.

Mais le personnage peut être le

même, il sera vu avec un

autre regard, il sera présenté

avec d'autres couleurs.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dominique, vous allez

nous lire une histoire!


DOMINIQUE DEMERS

J'adore.

J'adore lire à haute voix.

Je trouve qu'on le fait pas

suffisamment.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et puis là, c'est pas un livre

pour enfants, c'est un livre

pour adultes.


DOMINIQUE DEMERS

Non, j'ai écrit plus d'une

demi-douzaine de livres pour

adultes. Et ça, c'est le

dernier, Pour que tienne

la terre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vous dites

que c'est votre meilleur.


DOMINIQUE DEMERS

Moi, je trouve que c'est mon

meilleur puis, ce qui est

formidable, c'est que ça nous

plonge - en tout cas, moi, ça me

plonge, et tout le monde - en

1950, à Tadoussac, au pays des

baleines. Alors c'est un beau

voyage.


GISÈLE QUENNEVILLE

D'accord.

On... en écoute un petit peu.


DOMINIQUE DEMERS

(Faisant la lecture à haute voix)

D'accord.

« "Les baleines font le lien entre

les ténèbres et la lumière

chaque fois qu'elles viennent

remplir leurs poumons d'air.

Saviez-vous ça, docteur? C'est

une grande et belle entreprise.

Elles font un travail essentiel,

sans rien demander, sans

embêter personne. Il m'arrive

encore, en les regardant, de me

remettre à croire au Bon Dieu."

Un sourire tendre a éclairé son

visage. Gabrielle buvait ses

paroles, ses yeux aussi

liquides et brillants que les

siens.

"Quand on est en mer avec les

baleines, il faut apprendre à

apprivoiser le temps, docteur.

Pas le tuer, ni le laisser

filer, mais l'apprivoiser.

Au début, on sait pas trop

comment. On se sent un peu idiot

et puis perdu en même temps.

On a l'impression de rien faire.

Il faut tenir le coup, sans

trop se poser de questions.

S'abandonner à la mer, au ciel

et au vent. Vous allez penser

qu'il se passe rien la première

fois, mais pendant ces petits

moments d'éternité dans le

grand silence bleu, les

baleines, en secret, vont

rapiécer votre âme. Sans elles,

je serais pas resté vivant

après la guerre." »


GISÈLE QUENNEVILLE

Dominique, vous avez grandi à

Hawkesbury. Géographiquement,

vous étiez Ontarienne.

Est-ce que, culturellement,

on reste Ontarienne quand on

grandit à Hawkesbury?


DOMINIQUE DEMERS

Je pense qu'on est toujours...

près de ses origines.

D'ailleurs, j'en parle dans un

livre qui s'appelle Le Pari.

Je me suis souvent demandé

qu'est-ce que ça a changé dans

ma vie. Mais je crois que

Hawkesbury est une ville de la

francophonie unique.

Vraiment. On peut dire que

toutes les villes sont uniques,

mais... parce que c'est

vraiment, c'est collé sur la

frontière du Québec, mais

étrangement, alors, c'est une

ville francophone en Ontario,

et de l'autre côté du pont,

c'est une ville anglophone

au Québec. Et ça, moi, j'ai été

imprégnée de ça.

J'ai hérité une sorte de

marginalité puis d'hybridité.

Je suis toujours un peu presque

entre deux chaises et à... à la

limite de deux continents.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'on lisait beaucoup

chez vous?


DOMINIQUE DEMERS

Mon père et ma mère étaient

professeurs. Ceci dit, à mon

âge avancé, quand j'étais toute

petite, la bibliothèque de

Hawkesbury, qui est maintenant

magnifique, ressemblait à la

bibliothèque de

Mademoiselle Charlotte

dans « La Mystérieuse

bibliothécaire ». Le type de

livres que je trouve un des

plus importants au monde

aujourd'hui, dans le défi de

donner le goût de la lecture,

c'est le livre illustré pour

enfant. Et j'ai grandi sans ça.

Par contre, j'avais une maman

qui récitait des poèmes et une

grand-maman qui racontait

« Les Contes de Perrault ».

Et ça a changé ma vie.


GISÈLE QUENNEVILLE

À 17 ans, vous êtes déménagée

à Montréal pour étudier à

l'université McGill, je pense.


DOMINIQUE DEMERS

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dix-sept ans, c'est pas

vieux. C'était l'âge qu'on

passait à cette étape-là.

Est-ce que c'était le désir de

la grande ville ou le désir de

fuir le petit village?


DOMINIQUE DEMERS

Euh... Je dirais que...

Bien, y a toujours l'adolescent

qui veut déployer ses ailes,

mais je dirais surtout, moi,

j'avais un rêve d'être

journaliste pour un magazine

francophone. Et y en avait pas

en Ontario. Alors, j'ai fini par

avoir un emploi à L'Actualité,

avec beaucoup de chance, parce

que j'avais pas les diplômes et

tout, et j'ai été pendant 15 ans

journaliste à L'Actualité.

J'ai réalisé mon rêve, et

c'était aussi fabuleux que ce

que j'espérais. J'ai adoré ces

années-là. Donc, j'ai quitté

pour un rêve, qui ne m'a pas

déçue. Mais après, j'ai

découvert l'écriture de fiction

et là, je suis tombée comme...

Obélix ou Astérix, selon,

dans la potion magique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand vous avez annoncé que

vous quittiez L'Actualité pour

être auteure de livres pour

enfants, comment est-ce que les

gens ont réagi? Vous aviez une

belle carrière, quand même!


DOMINIQUE DEMERS

Oui, mais j'avais déjà... En

fait, ça s'est fait quand même

graduellement, parce que, avant

d'écrire pour les enfants,

j'avais des chroniques sur les

livres pour enfants, dans

Le Devoir surtout. Et, souvent,

j'avais des amis journalistes

qui disaient: « Dominique,

tu pourrais graduer, hein!

Tu pourrais être critique

littéraire pour adultes. »

Et j'étais toujours sidérée par

ce commentaire. Je me disais:

mais est-ce que c'est vraiment

graduer? Les livres pour

enfants, à l'époque,

y a plus de 20 ans, y a personne

qui en parlait, et je trouvais

ça effrayant. Et j'étais très

heureuse de faire ce que je

faisais.

Moi, j'ai toujours cru que tout

le monde devrait lire des livres

pour tous les âges toujours.

Si t'as pas d'enfants, bien,

tu lis pas trois milliards de

livres pour les tout-petits,

mais y en a vraiment qui sont

des chefs-d’œuvre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez étudié en

littérature jeunesse. Vous avez

un doctorat en littérature

jeunesse. Vous avez enseigné la

littérature jeunesse. Comment

c'est perçu, la littérature

jeunesse dans le monde

académique?


DOMINIQUE DEMERS

Y a eu des avancées, mais y a

encore beaucoup de travail à

faire.

Y a eu des belles périodes.

Y a eu un petit âge d'or

y a une vingtaine d'années en

littérature jeunesse, où on a

comme découvert. Et après, avec

beaucoup, beaucoup les

ordinateurs et tout, qui ont

pris beaucoup d'espace dans

notre vie, on dirait que la

littérature a eu des pertes,

pas seulement en littérature

pour enfants. Et je pense que

c'est de bon ton de dire que les

livres pour enfants, c'est de

la vraie littérature, etc.,

etc., mais, dans la vraie vie,

on ne traite pas cette

littérature-là de cette façon.

On n'y accorde pas l'importance,

mais aussi la curiosité que ça

devrait amener. Et

l'intelligence. C'est complexe,

cet univers.


GISÈLE QUENNEVILLE

On a l'impression qu'il y a

jamais eu autant de livres

pour enfants et pour jeunes;

pourtant, on dit que les jeunes

ne lisent plus. Pourquoi un tel

paradoxe, vous pensez?


DOMINIQUE DEMERS

Je pense qu'on doit vraiment

faire un gros examen de

conscience présentement au

niveau de la lecture. C'est

urgent que tous les êtres

humains non seulement

apprennent à lire, mais

apprennent à aimer lire. Et,

tout de suite, y a de grands

paradoxes qui méritent d'être

étudiés... de manière même

urgente. C'est vrai, y a trop de

livres, et je pense que, dans

la façon de subventionner ce

domaine-là et dans la façon

peut-être parfois de

protéger... les institutions au

lieu de miser plus clairement

d'abord sur comment donner le

goût de lire. On fait beaucoup,

beaucoup de choses, y a des

salons du livre partout, mais,

à mon avis - j'ai pas de

statistiques - mais, à mon avis,

80% des enfants ne se font

jamais raconter d'histoires à la

maison. Et ça, on changera pas

le monde si on change pas ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dominique, si on parlait

juste de livres et de lecture,

ça serait pas donner un portrait

complet de qui est Dominique

Demers. Parce qu'il y a tout une

autre facette de votre vie,

c'est le sport et le plein air.


DOMINIQUE DEMERS

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

À quel point c'est important

pour vous.


DOMINIQUE DEMERS

Oui. Oui, oui, oui, oui.

Je pourrais pas écrire si je

pouvais pas bouger puis,

idéalement, dehors.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et qu'est-ce que vous faites?


DOMINIQUE DEMERS

Tout. Tout. Comme un enfant.

Tout ce qu'on peut faire pour

jouer dehors. Du vélo. Quand

je peux, de la course à pied, de

la randonnée. Monter les

marches du Mont-Royal. Aller

m'entraîner en natation. Le ski.

C'est sûr que j'ai un gros

appétit. Alors, je me souviens,

quand j'ai commencé à

m'entraîner en natation, quand

je suis arrivée à Montréal,

j'ai trouvé une piscine -

l'université avait une piscine,

moi, je connaissais pas ça -

puis j'ai fait dix longueurs.

Et puis, après un mois, c'était

cent longueurs. Et j'ai fait

cent longueurs par jour tous

les jours d'université

que j'ai eus dans ma vie.


GISÈLE QUENNEVILLE

Y a la natation. Y a aussi

le vélo qui est très important.


DOMINIQUE DEMERS

Oui. Ah oui, le vélo, j'adore.

J'ai eu un gros accident, mais

je m'y remets. Et j'adore

visiter des pays à vélo. C'est

comme vraiment une façon de

célébrer la vie. Je le fais pas

pour être en forme. Je le fais

par besoin, mais par besoin de

gourmandise. Quand...

J'ai hâte de m'entraîner,

j'ai hâte d'aller à la piscine,

j'ai hâte d'aller à la montagne.

J'aime ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dominique, je pense qu'un des

plus grands drames de votre

vie, c'est quand vous aviez 14

ans. Vous avez perdu votre

maman. Elle est décédée d'un

cancer du sein. Comment on vit

la maladie de sa mère quand on

a 14 ans?


DOMINIQUE DEMERS

Maman est tombée malade quand

j'avais neuf ans. Elle est

décédée quand j'en avais 14.

Et, à cette époque-là, on

cachait la réalité aux enfants.

Donc, ç'a été vraiment un drame

horrible dans ma vie.

Je savais pas ce que ma mère

vivait. Et... En fait, j'ai

appris seulement beaucoup plus

tard. Et, il y a quelques

années, en interviewant mon

père, j'ai vraiment dit:

« Papa, je veux... » - je le vouvoyais -

« Je veux vous interviewer

pour qu'on parle de la mort

de maman. »

Parce que je voulais écrire un

livre et en parler. Et là, j'ai

encore appris des choses

horribles, qui nous disent,

dans le fond, que non seulement

y a des belles recherches qui se

font en médecine, mais il y a

malgré tout une humanisation

des soins. Ceci dit, il reste

bien du chemin à faire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Justement, vous, y a quelques

années, vous avez été vous-même

diagnostiquée avec un cancer

du sein.


DOMINIQUE DEMERS

Oui. En fait, je me suis

diagnostiquée moi-même.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est ça.


DOMINIQUE DEMERS

C'est ça. J'avais eu une

mammographie. J'adore en parler,

parce que c'est drôle

quand même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parce qu'à la mammographie,

tout était beau.


DOMINIQUE DEMERS

Tout était beau. Et, tout à

coup...

(Imitant un bruit de palpation)

Pout! pout! pout! dans des

conditions particulières, je

découvre Igor, je découvre

une bosse clairement suspecte.


GISÈLE QUENNEVILLE

Igor! Vous l'avez nommée Igor.


DOMINIQUE DEMERS

Je l'ai nommée. J'ai trouvé un

nom que je trouvais pas très

joli. Je m'excuse pour tous les

Igor de ce monde. Y en a pas

trop. Et... Et j'ai découvert

que j'avais un cancer, et

j'étais sûre quand j'ai touché

la bosse, quand j'ai palpé le

sein, que j'avais le cancer.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais elle était pas là avant,

cette bosse-là?


DOMINIQUE DEMERS

Non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Avec ce diagnostic-là et avec

votre passé, celui de votre

mère, comment vous avez réagi

au diagnostic?


DOMINIQUE DEMERS

Bien, je pense que j'ai

surtout réagi comme je suis.

Je pense que... moi, j'ai

toujours en tête que... y a pas

une seule façon de vivre les

choses et puis on doit...

on doit toujours aller à

l'essentiel. Peut-être que ce

que j'ai retenu le plus de la

maladie de maman, c'est qu'on

peut mourir n'importe quand.

Donc, j'étais pas si abattue

par le cancer; je m'étais

toujours dit que ça pouvait me

tomber dessus, et j'étais prête

à... le vivre, parce qu'on n'a

pas le choix, c'est pas une

question de courage, on n'a pas

le choix. Si... si on passe pas

à travers, on... on meurt.

J'ai écouté la petite Mademoiselle

Charlotte en moi, qui dit

toujours: « À toi de trouver la

façon. À toi de trouver la

solution. Tout est presque

possible. » Et c'est comme ça, je

le raconte dans Chronique d'un

cancer, c'est comme ça que je me

suis retrouvée à l'urgence avec

mon cancer, ce qui était une

scène vraiment très, très,

très, très drôle. Vraiment.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ouais, parce que,

normalement, on se présente pas

à l'urgence avec un cancer.


DOMINIQUE DEMERS

Mais, en même temps, je veux

pas que tout le monde avec un

cancer coure vers l'urgence,

mais, en même temps, pourquoi

pas? C'est-à-dire que, si t'as

pas de médecin de famille, moi,

je suis allée de nuit, j'avais

un voyage, je quittais pour la

Nouvelle-Zélande deux semaines

après - j'ai dû annuler -, je

voulais savoir si j'avais

effectivement un cancer

galopant, comme je le

craignais. J'ai dit:

« Écoutez, je vais attendre,

j'ai un bon livre.

C'est pas grave, ça

prendra trois heures, cinq

heures, mais j'ai pas de médecin

de famille puis je veux avoir

une échographie demain. »


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vous l'avez eue?


DOMINIQUE DEMERS

Et je l'ai eue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous parlez de...

« Chronique d'un cancer ».

C'est un livre, une

série de chroniques, petites

pensées, que vous avez écrit

quelques années après. C'était

thérapeutique pour vous de

faire ça? C'était important

pour vous de partager cette

expérience avec les autres?


DOMINIQUE DEMERS

Au départ, je croyais pas que

c'était thérapeutique. La

première raison pour laquelle

j'ai écrit « Chronique d'un

cancer », c'est parce que je suis

écrivaine et j'avais

une bonne histoire.

À force de raconter des petits

bouts à des amis puis à des

soupers, je suis une bonne

conteuse, et je savais qu'il y

avait des trucs drôles,

émouvants etc., et qui

méritaient d'être racontés.

Par la suite, après l'avoir

écrit comme ça, j'ai eu une

petite pudeur et je me suis

dit: est-ce que je veux

vraiment le publier? Et en me

relisant et en réfléchissant,

je trouvais - ce qui m'a donné

l'impulsion - c'était le fait

qu'il y avait des informations

dans ça, parfois psychologiques,

parfois humaines et parfois

techniques, que je trouvais que

ça méritait d'être su. Par la

suite, j'ai découvert que, oui,

c'était, peut-être pas

thérapeutique, mais immensément

formateur. Parce que j'avais à

trouver le ton juste.

Je voulais pas faire pleurer

plein de monde, je voulais pas

m'apitoyer sur moi-même, je

voulais trouver le ton juste.

Et en trouvant le ton juste de

ce récit, je me suis comme

réconciliée avec ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Une des dernières chroniques

dans votre livre commence avec

la phrase : « Les rubans roses me

donnent l'urticaire. »


DOMINIQUE DEMERS

Eh oui!


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourquoi?


DOMINIQUE DEMERS

Pourquoi? Bien, parce que je

pense... je trouve important

qu'il y ait des causes qu'on

supporte, qu'on aide la

recherche et les soins en

oncologie. Par contre, ce que je

déplore, c'est que,

présentement, on est dans une

société où c'est la maladie la

plus à la mode, parfois, qui va

recueillir le plus de fonds,

alors que les besoins ne sont

pas nécessairement là. Je

trouve dangereux qu'on

fonctionne dans des sociétés

où le mécénat prend tellement

d'importance que ça devient une

industrie et que les soins de

santé sont répartis différemment

à cause de ça. Y a des maladies

qui sont pas... sympathiques,

comme la santé mentale, les

problèmes de santé mentale, et

y a des besoins criants.

C'est ça que je déplore.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment est-ce qu'Igor, votre

cancer, vous a changée?

J'imagine qu'il vous a changée.


DOMINIQUE DEMERS

Oui, bien sûr. De plein de

façons. Peut-être la plus

importante, c'est qu'Igor m'a

appris à ne jamais mettre mon

bonheur au congélateur. Souvent,

dans la vie, on se dit:

« Bien, je vais vivre ça,

puis je vais "toffer" ça,

puis je vais faire

ça, puis je vais passer...

puis après, oui, oui, je...

je vais prendre du temps.

Après, ça va aller

mieux. C'est normal que je suis

malheureux, malheureuse tout de

suite. » Non. Non. Quand on vit

une épreuve, je pense qu'il

faut faire avec, il faut

trouver la meilleure solution.

Est-ce qu'en plus, on va

accepter d'être particulièrement

malheureux? À ce moment-là,

Igor gagne deux fois. C'est à

moi de dire... ça peut être...

un Igor, ça peut une blessure,

ça peut être un mal de dos, ça

peut être toutes sortes de

choses. La vie est trop

précieuse pour qu'on mettre

notre bonheur au congélateur.

Il faut le garder toujours,

toujours près de soi puis être

prête... prête à célébrer ce

qu'on peut célébrer, accepter

ce qu'on peut pas changer puis

remuer mer et monde pour

modifier ce qu'on peut changer.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dominique Demers,

merci beaucoup.

(Générique de fermeture)

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