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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Julie Miville Dechêne : President, Conseil du Statut de la femme du Québec

You’ve seen her on Radio-Canada television, submitting reports from Montreal, Toronto, Ottawa and Washington.
She then became the ombudsman of the Crown corporation, spending four years mediating the work of her former colleagues.
Today, Julie Miville-Dechêne devotes her time to another position, that of Director of the Conseil du statut de la femme du Québec.



Réalisateur: Alexandra Levert
Production year: 2014

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VIDEO TRANSCRIPT

Début générique d'ouverture


[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]


Fin générique d'ouverture


Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, JULIE MIVILLE-DESCHÊNES présidente du Conseil du statut de la femme, on montre des images de la journaliste plus jeune réalisant des entrevues et aujourd'hui étant interviewée.


L'entrevue se déroule dans le salon de la maison de JULIE MIVILLE- DESCHÊNES.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous l'avez vue à la

télévision de Radio-Canada,

elle a signé des reportages de

Montréal, Toronto et Washington.

Si l'objectivité est

impossible selon Julie

Miville-Dechêne, les

journalistes ont l'obligation

de raconter toutes les facettes

d'une histoire. C'est une

philosophie qui lui a bien servi

pendant son mandat comme

ombudsman de la Société d'État.

Aujourd'hui, Julie

Miville-Dechêne voit la vie

sous un autre angle, celui du

Conseil du statut de la femme

du Québec.

Ici, le parti pris est clair:

promouvoir et défendre les

droits et intérêts

des Québécoises.

Julie Miville-Dechêne, bonjour.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes présidente du

Conseil du statut de la femme.

Est-ce que vous vous décrivez

comme féministe?


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah, tout à fait. Toute ma vie

parce que... être féministe,

essentiellement ce que ça veut

dire, c'est être en faveur de

l'égalité femme-homme. Le

reste, c'est ce qu'on a fait...

le féminisme a été

transformé dans son sens par

toutes sortes de gens qui

aimaient le féminisme,

qui ne l'aimaient pas.

Alors maintenant, quand on dit

féministe, on pense à

une militante qui brûle

son soutien-gorge et tout, mais

la réalité, c'est qu'être

féministe, tout simplement, ça

veut dire être en faveur de

l'égalité. Et essentiellement,

c'est un mot qui ne doit pas

faire peur.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bien justement, plusieurs

jeunes filles de nos jours

n'aiment pas ce mot. On trouve

ça péjoratif, pourquoi

pensez-vous?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Parce que... on n'est plus

dans les années 70 où vraiment

la révolution féministe était

essentiellement un mouvement de

libération, où les femmes

avaient tellement été

opprimées parce

qu'essentiellement, leur vie,

c'était de rester à la maison

et d'élever des enfants. Y

avait pas... Dans les années 50

et tout, la plupart des femmes,

c'était ça qu'on leur

réservait. Donc y a une très

grande libération. Avec ça, y a

eu effectivement beaucoup de

changements de mentalité et je

crois que les jeunes femmes

croient que tout est réglé.

Donc elles n'ont plus besoin de

se qualifier de féministes parce

qu'elles regardent, elles

disent: moi, je peux tout faire,

y a pas de barrières. Non, non,

je ne vais pas brasser la cage,

je ne vais pas dire que je suis

féministe parce que les gens

n'aimeront pas ça. Alors y a une

espèce de souci de conformité

qui, évidemment, m'attriste

parce que, pour moi, le

féminisme, c'est une des seules

révolutions au monde qui n'a

pas fait couler de sang. C'est

un changement de mentalité

incroyable où on a dit: les

femmes peuvent faire tout ce

que les hommes font et plus. Y

a pas de barrières. C'est pas

parce qu'on... on a les

enfants, c'est pas parce qu'on

accouche qu'on ne peut pas faire

toutes les autres choses. C'est

la seule chose qui nous

distingue les hommes et les

femmes. C'est ça,

essentiellement. C'est que

nous, on porte les enfants.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que tout est acquis?

Est-ce qu'il y a encore

des batailles?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Alors non, tout n'est pas

acquis. C'est là que je crois

que les jeunes femmes se

trompent parce qu'évidemment,

quand on est à l'université,

les filles sont majoritaires.

Alors on se dit: y a plus de

filles que de gars à

l'université, nous, on décroche

moins, on a des grandes

capacités de concentration,

donc tout est possible. Mais

c'est quand les femmes ont des

enfants que, soudain, elles se

rendent compte que, woups!,

tout n'est pas parfait. Parce

que quand on a des enfants,

souvent, c'est la femme qui

arrête plus longtemps que

l'homme. Donc il y a, sur le

marché du travail: elles

perdent des années

d'ancienneté, elles perdent

peut-être des possibilités

d'avancement, d'échelons. Et il

faut dire que quand on regarde

les statistiques, bien, y a

encore des différences

salariales importantes en

moyenne entre les hommes et les

femmes. Des études ont montré

que des jeunes femmes et des

jeunes hommes ambitieux, sans

enfant, qui sortaient d'un MBA,

administration à l'université,

alors les jeunes filles se

faisaient offrir, les jeunes

femmes se faisaient offrir

5000$ de moins en salaire que

les hommes. Ce qui est profond,

c'est que les femmes se battent

moins pour un salaire, ont une

moins grande confiance en elles

en général. Et évidemment, la

société en général le sait. Et

donc les salaires suivent.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est très pernicieux, ça.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Tout à fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors comment on change

ces mentalités-là?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

C'est que dans les premières

années du féminisme, on

changeait des gros morceaux.

Les lois étaient

discriminatoires, donc on

changeait tout ça et c'était

relativement simple en un sens.

Parce que c'était des choses

très visibles. Maintenant, c'est

des changements de mentalité.

Toute notre société est

fabriquée sur l'idée un peu

construite que les femmes et

les hommes, c'est vraiment

différent, qu'on pense pas

pareil, que nous, par

définition, on est plus

sensibles. Tout ça, c'est

beaucoup, beaucoup dû à

l'éducation qu'on a. Si on

s'occupe plus des autres que

les hommes, c'est parce qu'on a

appris, quand on était petites,

à s'occuper de nos poupées, à

s'occuper des gens autour de

nous. Donc changer ces

mentalités-là, ça prend du temps

parce que ça sécurise les gens

que la société soit conçue

d'une certaine façon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça, c'est peut-être la réalité

de gens qui ont un certain

niveau d'éducation, un certain

niveau socio-économique.

Mais y a quand même des femmes

qui sont marginalisées. Et là,

je pense, entre autres, aux

immigrantes, mais ça a pas

besoin d'être des immigrantes.

Y a encore beaucoup de

barrières à franchir

de ce côté-là.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Tout à fait. Et c'est là que,

de mon point de vue, le

féminisme où l'étude des

particularités des femmes est

le plus nécessaire. Parce qu'on

pense toujours au tiers de

femmes qui vont à l'université,

qui sont médecins, avocates, qui

réussissent. Mais n'oublions

pas que les deux tiers des

femmes ne font pas d'études

supérieures. Et parmi ces

femmes-là, là, les différences

de salaire homme-femme sont

encore plus importantes. On

pense à des professions comme

vendeuses, serveuses non

syndiquées, au bas de

l'échelle, comparé souvent à

des hommes qui ont pas été non

plus à l'université, mais qui

peuvent travailler dans la

construction, qui peuvent avoir

des emplois manuels mieux

payés. Alors pour moi, c'est

là que le principal problème

demeure. Et vous avez raison de

dire que les immigrantes ici au

Québec - ça doit être un peu la

même chose en Ontario -, ont un

taux de chômage deux fois plus

élevé que les femmes nées ici

parce que quand elles arrivent,

souvent, elles s'occupent

d'abord et avant tout de la

carrière de leur mari, elles

prennent du recul et elles ont

de la difficulté à se trouver un

emploi à la hauteur

de leurs études.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qui reste-t-il dans le

mouvement féministe pour

militer pour ces femmes-là? Les

femmes des années 60-70, est-ce

qu'elles sont encore là? Et

sont-elles prêtes à aller aux

barricades? Parce qu'on vient

de parler en début d'entrevue

que la relève chez les jeunes

n'est peut-être pas là.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Alors en effet, il y a

beaucoup de femmes de la

génération des baby-boomers dans

le mouvement des femmes.

Mais y a quand même une relève.

Ce qui est intéressant, c'est

que, oui, le féminisme n'a pas

bonne presse chez certains, mais

avec la montée des réseaux

sociaux et des blogues et des

possibilités de s'exprimer, y a

beaucoup de féministes qui ont

pris la parole sur les médias

sociaux. Y a eu une espèce de

rajeunissement du féminisme,

une troisième vague à vrai dire

et, effectivement, à l'intérieur

du mouvement féministe, il y a

en ce moment beaucoup de débats

où les femmes ne s'entendent

pas. Parce que, par exemple, la

prostitution, c'est un débat qui

déchire les féministes parce que

d'un côté, y a celles qui

disent, par définition, c'est

de l'exploitation, il faut

complètement abolir la

prostitution, et de l'autre,

des travailleuses du sexe qui

disent: bien nous, finalement,

on arrive à trouver notre

compte là-dedans. On utilise

notre corps comme on veut,

donc récupération d'un certain

féminisme. Et à vrai dire, c'est

que ce n'est pas si simple.

Nous, au Conseil, on s'est

positionnés plutôt comme

abolitionnistes, c'est-à-dire

contre la prostitution, mais je

comprends parfaitement qu'il y

ait pour une petite portion de

femmes, qui arrivent à

pratiquer cette activité sans

forcément tomber dans la

drogue, avoir un proxénète,

peut-être que pour une petite

partie de femmes, ce n'est pas

de l'exploitation aussi éhontée

que pour la majorité

silencieuse. Donc il faut faire

des nuances aujourd'hui, je

crois, dans le féminisme. Il ne

faut pas prendre la parole au

nom de toutes les femmes. Il

faut se rendre compte que les

intérêts des femmes sont variés

et que y en a qui sont en haut

et qui veulent briser le

plafond de verre pour devenir

dirigeantes et y en a d'autres,

beaucoup plus bas, dont il faut

aussi s'occuper, qui ont des

problèmes de survie plus

importants.


GISÈLE QUENNEVILLE

Julie, vous avez quitté le

journalisme pour pouvoir passer

plus de temps à la maison avec

les enfants. Là, dans votre

poste au Conseil du statut de

la femme, vous êtes pas beaucoup

à la maison. Alors comment

vous gérez ça?


L'entrevue se déplace dans la cuisine.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Alors oui, vous avez raison, y

a des paradoxes dans la vie.

Cette offre d'emploi est

arrivée alors que mes enfants

avaient 12 et 14 ans. Et...

c'est à Québec. Ici, on est à

Montréal. Ma famille est

installée à Montréal et là, je

vais deux jours et demi, trois

jours par semaine à Québec.

J'ai un appartement là-bas.

Alors au début, je me sentais

désespérément coupable.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais les enfants doivent

adorer ça.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Bien, ma fille a trouvé ça

plus dur au début, mais

maintenant, comme ce sont

effectivement des adolescents,

ils apprécient d'être plus

libres. J'ai évidemment un

conjoint extrêmement

présent. Et c'est vraiment un

autre paradoxe. Comme présidente

du Conseil, je dis toujours que

c'est important que les hommes

s'impliquent, c'est important

qu'ils fassent leur part et

moi, dans ma vie, c'est

exactement l'inverse. C'est moi

qui a l'emploi le plus

exigeant, qui voyage le plus et

c'est mon mari qui est beaucoup

à la maison. Alors je suis très

privilégiée parce que j'aurais

pas pu prendre cet emploi-là

s'il n'avait pas été là.


L'entrevue reprend dans le salon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Julie, vous travaillez dans un

milieu où les femmes sont assez

fortes de caractère. Ceci dit,

je pense que vous avez grandi

dans un milieu où y avait une

femme qui était assez forte de

caractère, hein?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Tout à fait. Ma mère, Louise

Dechêne, qui était historienne.

Moi, je n'ai pas eu de père.

Enfin, mon père est mort quand

nous étions très jeunes. Donc ma

mère était une femme

monoparentale, mais bien avant

qu'il y en ait autant. Donc on

est nés à Québec, on est partis

avec elle en France, on était

trois enfants. Et elle a réussi,

en élevant ses enfants, en

ayant pas beaucoup d'argent, à

faire une maîtrise, un doctorat

puis à se trouver un emploi

d'enseignante à Ottawa quand

on est revenus. Donc tout ça

fait que j'ai eu un modèle de

mère absolument extraordinaire

en terme d'éthique de travail.

Et le travail intellectuel

était très valorisé, mais le

travail, point, était très

valorisé. Et la seule chose sur

laquelle elle insistait, c'est

qu'il fallait que je sois

autonome, indépendante, ne pas

dépendre d'un homme, parce que

dans sa génération, elle avait

elle-même sacrifié un bout de

temps sa carrière pour

travailler pour que mon père

finisse son droit.

Donc j'ai vraiment eu un modèle

de femme exigeante aussi,

disons-le--


GISÈLE QUENNEVILLE

J'imagine qu'il fallait

travailler fort à l'école.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Il fallait travailler fort à

l'école, il fallait avoir des

bons résultats. Elle était

rarement satisfaite de ce qu'on

faisait. Même le journalisme,

pour elle - elle est aujourd'hui

décédée -, c'était une

profession un peu

superficielle parce qu'on avait

tendance à couvrir beaucoup de

choses, mais assez rapidement.

Et ce qui est très difficile et,

dans son cas, elle n'a pas pu

être une mère proche, douce et

en même temps avoir cette

pression sur les épaules de

réussite et d'élever trois

enfants. Donc elle a fait tout

ce qu'elle a pu dans une

situation difficile. Et elle

nous a transmis cette éthique

de travail toute ma vie que

j'ai gardée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, le gros de votre

carrière, c'était comme

journaliste, bien sûr, mais

c'est pas ce à quoi vous rêviez

depuis un très jeune âge,

je pense.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Non, non. Moi, je pensais que

je serais d'abord une grande

gymnaste parce que j'avais

commencé à faire de la

gymnastique sportive. J'étais

pas mal bonne, c'était avant

les Olympiques de 76, j'étais

dans l'Équipe olympique.

Malheureusement, j'étais pas

assez bonne, j'ai pas été assez

bonne pour me rendre. Alors

première grande déception. Mais

je me suis dit: je vais être

médecin. Et là, je pense que je

suis une personne impatiente

dans la vie, qui veut, qui

voulait vivre et tout, et

c'était long les études de

médecine, c'était trop long

pour moi.

Alors tranquillement, je me

suis cherché un emploi, j'ai

atterri à Radio-Canada comme

documentaliste. Au début, ce

que je faisais, c'est que je

découpais des articles de

journaux, hein, c'était avant

l'Internet, avant tout ça. Alors

on avait un centre de

documentation, on collait les

articles sur des papiers puis

là, on remettait ces

dossiers-là aux grands

journalistes qui passaient puis

on les regardait comme si

c'était des demi-dieux. Alors

ça, j'ai fait ça quand j'avais

18 ans. Puis peu à peu, je me

suis intéressée au journalisme.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, vous êtes devenue maman

un peu tard dans la vie, je

pense à 40 ans.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est la carrière qui était

dans le chemin à ce moment-là?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Euh... c'est compliqué, c'est

toujours compliqué ces

choses-là. Je pense que je me

disais que je ne pourrais pas

avoir autant d'ambition ou

parcourir le Canada et les

États-Unis comme je l'ai fait

si j'avais des enfants et que

je n'aurais pas été choisie.

J'avais le sentiment que ça

jouerait contre moi d'avoir des

enfants. N'oubliez pas, ça fait

quand même une trentaine

d'années, les salles de

nouvelles étaient surtout

masculines. Les femmes avant

moi avaient renoncé à avoir des

enfants pour être des grandes

correspondantes. Même si rien

n'était dit, et même si ça

aurait été de la discrimination

contre moi, je me disais que je

ne pouvais pas faire les deux.

Et à vrai dire, être disponible

comme je l'ai été, pour changer

de ville - j'ai quand même fait

Montréal, Toronto, Ottawa,

Washington - avec une famille,

c'est pas simple. Alors la vie

est bien faite, j'ai eu cette

carrière extraordinaire, mais

à un moment donné, je me suis

dit, je ne peux pas passer à

côté de ce grand bonheur. Et

vers 40 ans, j'ai eu Laurent,

mon premier enfant. Et ensuite,

j'ai été adopter Sophie au

Vietnam. Je suis maintenant

mère et c'est assez fantastique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Êtes-vous une mère comme

votre mère l'était?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Pas du tout. Évidemment, on

veut toujours faire le

contraire de ce que sa mère a

fait. Mais je vous dirais

surtout que c'est ce que j'ai

trouvé le plus difficile dans

la vie, d'être une bonne mère,

d'être un bon parent. Parce

qu'évidemment, on le dit, c'est

un cliché, y a pas de façon de

faire unique, et toutes les

qualités que j'avais comme

journaliste, qui étaient la

rapidité, l'esprit de synthèse,

le fait d'être capable de

m'exprimer, tout ça, la

rapidité notamment, qui était

une qualité comme journaliste,

est devenu un défaut comme

mère parce que là, c'est le

contraire. Il faut écouter les

enfants, essayer d'aller à leur

rythme, essayer de les

comprendre, et ne pas

être impatiente.


GISÈLE QUENNEVILLE

La carrière que vous avez

eue, est-ce qu'une femme peut

l'avoir aujourd'hui avec des

enfants? Est-ce qu'une femme

peut être journaliste,

correspondante à l'étranger avec

une famille?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Oui, tout à fait. Tout à fait.

Je pense que, après moi, et même

en même temps que moi, des

femmes ont commencé à faire ces

choix-là. Mais il ne faut pas se

leurrer. Les femmes ne peuvent

pas tout avoir en même temps.

C'est-à-dire que si on choisit

d'être correspondante, il faut

aussi qu'on puisse être très

disponible pour son travail.

Ça prend un conjoint et le

conjoint va passer plus de temps

avec les enfants que nous. Vous

comprenez? Alors on peut pas

tout avoir en même temps. Et

les enfants ont besoin d'une

routine. Et que ça soit la mère

ou le père qui la donne, il

faut qu'il y ait une routine

qui s'installe, et ça, c'est pas

super compatible avec le

journalisme.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous penseriez

retourner au journalisme? Est-ce

que c'est quelque chose qui

vous manque?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Non. Alors ça, ça été

vraiment... La première année,

quand j'ai quitté le

journalisme, ça m'a

énormément manqué.

C'était comme une

blessure vive et quand je

voyais des événements à la

télévision, je me rappelle avoir

sauté devant la télévision.

J'étais ombudsman à ce

moment-là. Je suis devenue

ombudsman à Radio-Canada.

Je m'occupais des plaintes du

public, et c'était André

Boisclair qui annonçait sa

démission. Et je sautais devant

la télé parce que je me disais:

"mais qu'est-ce que je fais

ici plutôt que de couvrir

quelque chose?" Parce que le

journalisme, c'est beaucoup

d'adrénaline. Et ça, c'est une

drogue, bien sûr. Ça pousse les

journalistes à être meilleurs,

ça nous pousse en télé à faire

du direct, à faire des folies

pour arriver parce qu'il n'y a

rien qu'on fait pas. Moi, j'ai

un souvenir incroyable, j'étais

en Haïti, il fallait rentrer

pour faire le reportage, et la

rue était barrée par des pneus

en feu. J'ai dit à mon collègue

anglais: on va sauter. Parce que

de toute façon, si on saute pas,

on arrivera pas. Il m'a

regardée avec un petit air.

On a fait un grand saut, on a

sauté par-dessus les pneus en

feu. On a fait du pouce, j'étais

assise dans un pneu justement

dans le coffre, dans le coffre

d'une jeep. Et on a fait une

heure pour arriver à notre lieu

d'envoi du feed. Mais c'est

des souvenirs incroyables. Y a

combien de métiers où on saute

par-dessus des barricades pour

réussir à faire un reportage?

C'est assez extraordinaire.

Puis y a pas grand métiers qui

nous permettent de rencontrer

autant de gens, autant

différents, vraiment j'ai aimé

beaucoup ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Julie, est-ce que vous avez

un livre préféré, un

auteur préféré?


L'entrevue se déplace à l'extérieur de la maison.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Quand j'étais jeune, j'ai

longtemps lu Émile Zola.

Récemment, j'ai lu Le

Chardonneret de Donna Tartt, que

j'aime beaucoup, qui est un

magnifique livre. C'est très,

très long, 700 pages. C'est

tous ses états d'âme. Alors

j'aime lire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Allez-vous au cinéma? Est-ce

que vous avez un film préféré?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Bien, écoutez, récemment, au

Québec, on a tous été un peu

conquis par Mommy.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous avez une

cuisine préférée? Quand vous

allez au restaurant, quand vous

vous faites des petits plats...


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Moi, j'aime tout ce qui est

exotique, tout ce qui est

nouveau. Je trouve qu'on mange

un peu toujours la même chose.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez une semaine de

vacances, qu'est-ce que

vous faites?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Quelque chose de physique.

J'ai besoin de bouger. Une

aventure. La dernière fois, je

suis allée escalader

des falaises en

Nouvelle-Angleterre. Ça, j'aime

beaucoup ça. Tout ce qui est un

peu de l'adrénaline, là. Un peu

comme le journalisme. Là,

évidemment, je suis moins jeune,

je peux pas tout faire ce que

je veux faire. J'ai essayé de

faire du surf à Hawaii, ce fut

un échec monumental. Mais j'ai

quand même essayé.


L'entrevue revient dans le salon de la maison.


GISÈLE QUENNEVILLE

Julie, vous avez passé une

trentaine d'années à faire du

journalisme à Radio-Canada. On

peut pas passer à côté de ça.

Est-ce que vous auriez pu faire

du journalisme ailleurs qu'à

Radio-Canada?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Il faut dire que c'est un très

petit marché, le marché du

journalisme francophone. Vous

êtes à TFO. à Radio-Canada, y

a à peine quelques stations.

Je crois que c'était

probablement le meilleur

médium, le meilleur

endroit pour moi parce que je

m'intéressais non seulement à

ce qui se passait localement,

mais à ce qui se passait dans

le monde. Or, la politique

internationale, y a peu de...

peu d'autres stations de télé

qui en faisaient. Et

clairement, moi, je suis

quelqu'un qui est beaucoup plus

à l'aise dans la parole.

J'écris, bien sûr, mais j'ai

pas une plume fantastique. Donc

quand je lis parfois des

chroniques dans le journal,

Pierre Foglia ou autres, je me

rends compte que, moi, je suis

vraiment quelqu'un de

l'électronique. J'ai une

facilité de parole. Et donc

j'ai eu beaucoup de chance.

C'est un employeur qui

m'a permis de voyager,

de déménager, de faire

des nouvelles, radio, télé. De

faire aussi des affaires

publiques, j'ai été à La

facture. C'est assez

remarquable. Et comme c'est une

télé publique, j'ai toujours eu

le sentiment que ce que je

faisais, c'était pour

l'intérêt public.


GISÈLE QUENNEVILLE

À quel point, dans toutes ces

années de métier, est-ce que la

profession a changé? La

profession et Radio-Canada pour

le meilleur ou pour le pire.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

J'ai pas connu les années

glorieuses de Radio-Canada où

on était en film, où on passait

un mois dans un pays, où on

envoyait quelques reporters,

j'ai pas connu ça, moi. Y avait

déjà beaucoup moins d'argent

quand je voyageais. Mais j'ai

quand même connu, avant RDI,

avant les nouvelles en continu,

j'ai connu une période où on

pouvait réfléchir plus

longuement avant d'écrire un

reportage. Et on pouvait quand

même tourner quelques jours

avant d'aller en ondes. Donc

j'ai vraiment connu cette

transition. Ça a changé. J'ai

perçu ça à Washington surtout.

On avait trois bulletins de

nouvelles, mais là, après, il

fallait qu'on soit en ondes

plus souvent vers la fin. J'ai

quand même réussi à Washington

à être une correspondante qui a

énormément voyagé aux

États-Unis. Parce que c'était

avant septembre 2001, c'était

avant cet attentat-là. Donc les

États-Unis, c'était un ensemble

de fresques différentes et on me

permettait de partir une semaine

en Californie, faire deux,

trois reportages qui étaient

moins dans l'actualité. Après

moi, les reporters étaient

bloqués à Washington et

couvraient le quotidien et c'est

beaucoup moins intéressant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous parlez de RDI et les

informations en continu. Est-ce

qu'on peut dire que la rigueur

a souffert depuis l'arrivée

de RDI?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Euh...

Oui. Par définition, on fait

plus d'erreurs, mais je crois

que ce qui est très important

et ce que les journalistes ont

appris à faire, c'est de dire

qu'ils ont des informations

parcellaires, qu'une seule

source dit ça. C'est qu'il faut

s'assurer que quand on va en

ondes, on ne dise pas les

choses comme étant la pure

vérité, mais que c'est ce qu'on

connaît à ce stade-ci. Alors

oui, bien sûr, mais je vous

dirais aussi qu'il y a une

génération de journalistes qui

sont pratiquement nés avec un

micro sur eux et qui ont une

très grande aisance aussi à la

télévision et qui sont capables

de faire leur montage. Moi,

j'ai aussi beaucoup

d'admiration pour ça. Moi, j'ai

quitté le journalisme à une

époque où ce qui était

valorisé, c'était d'être capable

de devenir monteur et

caméraman. J'ai des collègues

de mon âge qui l'ont fait. Mais

quand je me promène dans des

salles régionales, puis que je

vois que systématiquement,

chaque soir, les jeunes

reporters font leur montage,

bien, je trouve ça assez

extraordinaire.


GISÈLE QUENNEVILLE

En 2007, vous avez accroché

votre micro pour devenir

ombudsman à Radio-Canada,

première femme ombudsman.

Qu'est-ce qui vous a poussée

à prendre cette décision-là, à

franchir cette étape-là?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Ça a été difficile. C'était

les années où mes enfants

étaient assez jeunes. Et

j'hésitais sur qu'est-ce que je

vais faire du reste de ma vie?

Est-ce qu'on fait ce

métier-là jusqu'à sa retraite?

J'avais un peu peur aussi de

devenir trop cynique parce que

c'est un métier où on a besoin

de.. de découvrir les choses. Et

j'étais à Montréal depuis un

certain nombre d'années et je

trouvais que les histoires

commençaient à se ressembler.

Et les possibilités d'être

basée ailleurs étaient un peu

moins importantes. Alors je me

suis dit: pourquoi pas essayer

autre chose? C'était vraiment

l'idée d'un saut dans le vide.

C'était cinq ans, après, j'avais

plus d'emploi parce que je

perdais ma permanence. Il

fallait que je me trouve un

emploi après.

Et ça a été très salutaire parce

que j'ai pris du recul. Ça m'a

permis de prendre du recul face

à ce métier que j'idéalisais.

Je pensais que tous les

journalistes étaient

extraordinaires et faisaient

ça, comment dire, sans penser

à rien d'autre. Or, j'ai vu là,

parce que je devais juger le

reportage, de très bons

reportages et des reportages

très moyens, et d'autres, très

médiocres. Donc dans le

journalisme, c'est comme dans

la vie en général, y a de

tout. En prenant du recul,

je me suis rendu compte que

nous, comme journalistes, on

avait un pouvoir absolument

incroyable dont on ne se

servait pas toujours... avec

autant de prudence qu'on le

devrait. Parce que ce qu'on a

entre nos mains, c'est des

réputations. Quand on est dans

des émissions de nouvelles, des

émissions d'affaires

publiques, on a des

réputations. Donc il faut, comme

journaliste, et c'est ça que ça

m'a appris, ce métier-là,

connaître ses préjugés et être

capable, quand on rentre dans un

sujet, de les mettre de côté ou

de les comprendre pour pouvoir

poser de bonnes questions et

pour pouvoir être honnête.

Et tout ça, en vieillissant,

je me suis rendu compte à

quel point être une journaliste

honnête et qui fait bien son

travail, c'est dur. Beaucoup de

journalistes veulent faire

passer leur point de vue à

l'intérieur de leur reportage.


GISÈLE QUENNEVILLE

Justement, vous avez déjà dit

que l'objectivité était

impossible.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Impossible.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors qu'est-ce qui reste?


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

L'honnêteté. Il reste

l'honnêteté, il reste l'idée de

se dire: voici, j'aborde ce

sujet, voici mon point de vue.

Se dire ça dans sa tête. Alors

il va falloir que je fasse un

effort très grand pour être

honnête envers les deux points

de vue. Et c'est la seule chose.

L'objectivité est impossible.

Personne n'est objectif. On a

tous une vie, une histoire qui

fait qu'on arrive dans un sujet.

Je me rappelle, j'ai fait un

sujet sur les garderies. Et

c'était une éducatrice qui

avait frappé, donné une gifle

à un enfant. Je me rappelle que

pour moi, c'était la fin du

monde parce qu'à cette

époque-là j'avais des enfants

en garderie. Je pouvais pas

imaginer que cette éducatrice

pouvait encore avoir un

travail le lendemain.

Et j'ai dû me reprendre,

respirer à fond pour remettre

les choses en perspective. Parce

qu'essentiellement, ça venait

me chercher. C'est pas mauvais

que les choses viennent nous

chercher comme journalistes.

Mais ça peut colorer notre

jugement et rendre le reportage

vraiment partial.


GISÈLE QUENNEVILLE

Julie Miville-Dechêne,

merci beaucoup.


JULIE MIVILLE-DESCHÊNES

Merci de m'avoir reçue.


Générique de fermeture

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