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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Serge Bennathan: Choreographer and Artist

Serge Bennathan is one of the nation’s most respected choreographers. His work is unique, modern and highly personnal.
Serge Bennathan, born in France, chose Canada in 1985. At the end of the 1990s, he managed and completely transformed the Dancemakers troupe in Toronto, one of the oldest dance companies in Canada.
Since 2006, he’s been living in Vancouver with his own company, Productions Figlio.
Serge Bennathan`s creativity goes beyond dancing: the unique artist writes, paints, composes and produces in theatre.



Réalisateur: Joanne Belluco
Production year: 2015

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VIDEO TRANSCRIPT

Générique d'ouverture


Titre :
Carte de visite


Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, le chorégraphe SERGE BENNATHAN, on montre des images de la ville de Vancouver ainsi que du Scotia Dance Center.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Il est un des chorégraphes les

plus respectés au pays. Son

travail est unique, moderne

et très personnel. En 1985,

Serge Bennathan a choisi

de s'installer au Canada.

D'abord à Ottawa, ensuite à

Vancouver. À la fin des années

90, il déménage à Toronto où

il transforme Dancemakers, une

des plus anciennes compagnies

de danse au Canada. Après

15 ans dans la Ville reine,

il retourne à Vancouver pour

fonder les Productions Figlio.

La créativité de Serge

Bennathan va au-delà

de la danse.

Cet artiste singulier écrit,

peint, compose et met en scène.

Mais surtout, il imagine

des façons de constamment

se dépasser.


SERGE BENNATHAN

(Citation tirée de l'entrevue)

Oui, j'ai

volé les collants de Noureev,

mais pour une bonne cause.


L'entrevue suivante se déroule dans la salle de spectacle du Scotia Dance Center.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Serge Bennathan, bonjour.


SERGE BENNATHAN

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Serge, vous êtes

un chorégraphe très connu,

très respecté au Canada. Moi,

j'avoue que c'est un monde

que je ne connais pas beaucoup.

Quand on est chorégraphe, d'où

vient l'inspiration pour une

danse, une oeuvre, un spectacle?


SERGE BENNATHAN

Wow!

C'est une grosse question.

Alors, je vais répondre

pour moi. C'est vraiment...

Mes pièces viennent

de choses que j'ai besoin

d'exprimer. C'est d'ailleurs

pour ça que j'ai arrêté d'être

danseur. C'est que je n'avais

plus assez de place en tant

que danseur pour exprimer tout

ce que je voulais exprimer.

Donc, la chorégraphie, c'est ça,

pour moi. Ça vient de la vie,

de sentiments, de réponses

à quelque chose, même parfois,

une réponse politique,

parfois une réponse amoureuse,

parfois une réponse... Donc, mes

chorégraphies sont des réponses.

Des réponses à des questions que

je me pose, que la vie me pose.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Est-ce que ça existe,

le syndrome de la page blanche

pour un chorégraphe?


SERGE BENNATHAN

Euh...

Oui. Oui et non.

Mais en fait... Mais en fait,

c'est pas important.

Parce que le processus créatif,

c'est un processus qui est

continuel. Ça continue,

ça ne s'arrête jamais. Donc,

même si à un moment donné,

on se dit: Voilà, je...

Et on ne trouve pas le

mouvement, etc., il faut laisser

faire. Ça veut dire peut-être

qu'on a besoin de s'arrêter,

pendant un moment ou une

journée ou quelque chose.

On a besoin de continuer à

penser à la pièce d'une manière

différente. C'est pour ça que

moi, par rapport à mes pièces,

la façon dont j'y pense... Par

exemple, quand je rentre dans

un studio pour créer une pièce,

ça fait deux ans que j'ai pensé

à la pièce. Et j'ai pas pensé

à la pièce par rapport

au mouvement que j'allais créer.

J'ai pensé à la pièce par

rapport aux idées que je voulais

exprimer. Donc, pendant deux

ans, ça se passe. J'écris,

je peins, je fais des choses

qui m'aident à penser

l'idée différemment. Et

quand je rentre dans le studio,

je ne me pose plus la question

des idées de la pièce.

Je laisse mon corps parler,

parce que je crois profondément

que pendant deux ans, à force

d'avoir pensé à tout ça...

Donc, je laisse parler

mon corps et je chorégraphie.

Donc, je rentre dans un studio

sans savoir le mouvement

qui va être fait.

J'ai confiance dans l'idée qui

est à l'intérieur de moi-même.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Je pense qu'une de vos pièces

était sur le décès

de votre grand-mère.


SERGE BENNATHAN

Oui.


GISÈLE QUENNEVEILLE

C'est ça?


SERGE BENNATHAN

Oui. C'est ça.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Comment est-ce qu'on traduit

une émotion comme ça

sur l'estrade, par exemple?


SERGE BENNATHAN

On l'universalise.

C'est-à-dire que oui,

la graine, c'était le décès

de ma grand-mère, mais c'était

pas le décès de ma grand-mère.

Je regardais ce qu'elle

m'avait enseigné, la présence

de ma grand-mère dans ma vie.

Oui, il y a le décès,

il y a la rupture, mais

c'est aussi: qu'est-ce qu'elle

m'avait donné? C'était quoi sa

présence pendant toute ma vie?

Et sa présence après sa mort

aussi. Donc, c'est essayer de

penser à ce qui pénètre en nous

de la présence des autres.

Et puis il y a une chose très

importante, c'est que même

par rapport à une pièce

qui part d'une graine tellement

personnelle, le fait est

qu'après, dans le studio,

on se retrouve avec

des danseurs, c'est-à-dire

avec d'autres êtres humains.

Et il faut laisser la place

à ces êtres humains,

à ces artistes,

pour qu'ils puissent absorber

ces idées et ce qu'eux

ont apporté à ces idées.

Moi, je chorégraphie, je donne

un mouvement, mais le mouvement

n'est pas arrêté. Je ne dis pas:

"Voilà, c'est ce que

tu vas faire." Non, non.

Le mouvement premier qui est

donné aux danseurs, c'est une

idée. Et de là, mon travail

de chorégraphe, c'est... Oui,

c'est créer la chorégraphie,

mais c'est surtout après, être

un guide pour que les danseurs

puissent s'approprier

ce matériel. Et les aider à

ce qu'il devienne leur matériel.


GISÈLE QUENNEVEILLE

(Intéressée)

Hum.


SERGE BENNATHAN

Donc, à les faire grandir

à travers la pièce

et avec la pièce.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Vous savez, on aime mettre des

étiquettes sur tout, n'est-ce

pas? Vous, ce que vous faites,

c'est moderne, contemporain?

C'est certainement

pas classique?


SERGE BENNATHAN

Je vais vous répondre un peu

vulgairement à la télévision.


GISÈLE QUENNEVEILLE

(Riant)

Allez-y.


SERGE BENNATHAN

Je m'en fous.

C'est quelque chose qui

ne m'intéresse absolument pas,

de penser si je suis moderne,

ballet ou quoi. Toute ma vie,

j'ai travaillé... J'ai fait

des pièces pour les Ballets

de Monte-Carlo, Ballet British

Columbia, une pièce

pour le Ballet national.

Mais aussi, je fais des pièces

pour des danseurs contemporains

indépendants, pour des

compagnies contemporaines.

Peu m'importe d'où ça vient,

d'où les gens viennent. En

ce moment, je travaille beaucoup

avec des femmes. Et j'essaie de

trouver leur masculinité chez

elle. Et quand je travaille avec

des hommes, j'essaie de trouver

leur féminité. C'est-à-dire

de trouver vraiment de quoi

est-ce que nous sommes faits,

et ça veut dire quoi

dans le mouvement.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Votre matière brute, en tant

que chorégraphe, c'est le corps.

Je sais qu'on ne veut pas

mettre d'étiquette...


SERGE BENNATHAN rit.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Mais quand on pense à la danse

classique, il y a un type

de corps qui nous vient en tête.

Est-ce que vous vous foutez

de ça également?


SERGE BENNATHAN

Quand le danseur dit oui,

c'est un cadeau énorme qu'il

vous fait parce qu'il vous fait

confiance. Il vous dit:

"Tiens, ça, c'est ce que je peux

t'offrir. Je bouge comme ça.

Je suis comme ça." Et donc,

la meilleure chose à faire,

c'est de prendre ce cadeau,

de l'apprécier, puis après,

de commencer à ajouter des

choses. Des couleurs... voilà.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Votre plus récent spectacle,

je pense, ça fait pas si

longtemps,

Monsieur Auburtin...

Une histoire, je pense,

personnelle.


SERGE BENNATHAN

Oui. La graine est

autobiographique.

Encore une fois, c'est...


GISÈLE QUENNEVEILLE

Que vouliez-vous raconter

avec Monsieur Auburtin?


SERGE BENNATHAN

D'abord, il y a une chose très

importante, c'est que je me suis

mis en scène. J'ai arrêté d'être

danseur quand j'avais un certain

âge, ça fait très longtemps.

Et là, il y a deux ans et demi

à peu près, j'ai eu un cancer.

Et... Le cancer, on s'en fout,

mais ce qui est important,

c'est les questions que

le cancer vous pose. Et tout

d'un coup, j'ai eu envie

de parler. Moi, de parler.

Pas de bouger, mais de parler.

Donc, ça a commencé comme ça.

J'ai dit: "Que vas-tu faire?

Tu vas lire de la poésie?" Et

tout d'un coup, j'ai commencé

à penser d'où je venais. Comment

j'ai commencé la danse, comment

je suis rentré dans ce monde?

Par accident, je dois dire.

Encore une fois, il faut rendre

cette graine universelle. Et

tout d'un coup, il y a une chose

qui m'est apparue: comment

est-ce que je pourrais utiliser

ma vie, c'est-à-dire les petites

histoires de ma vie pour pouvoir

parler des autres artistes

et des artistes aussi

qui m'ont influencé?

Des fois, ils ne vous

influencent pas, mais vous

les aimez tout simplement.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Alors qui était M. Auburtin?


SERGE BENNATHAN

C'était mon premier

professeur de danse.

À l'époque, c'était assez

formidable d'avoir un homme.

De commencer la danse avec

un homme, c'était assez rare.

Mais aussi, il a commencé mes

cours de danse en m'initiant,

à travers des photos de danse,

à regarder d'autres danseurs,

à regarder Nijinski...

À m'expliquer: "Regarde, c'est

Gisèle. Ça, c'est comme ça..."

Donc, j'ai commencé la danse

en appréciant les autres.

Et c'est quelque chose

qui m'est resté toute ma vie.

J'adore les danseurs. Je trouve

que les danseurs sont des êtres

d'un courage extraordinaire,

qu'on ne connaît même pas.

Malheureusement, la danse est

encore, même si c'est beaucoup

plus populaire maintenant, on ne

connaît pas très bien ce qu'est

la danse.


On présente un extrait vidéo du spectacle de danse « Je voudrais que tu sois la nuit », créé par SERGE BENNATHAN.


SERGE BENNATHAN

On ne connaît pas très

bien, mis à part les clichés,

ce que c'est qu'être danseur.

Et être danseur demande

un courage extraordinaire.


L'entrevue s'interrompt l'instant d'une présentation par SERGE BENNATHAN d'un endroit qu'il aime particulièrement à Vancouver.


On montre des images de la plage Spanish Banks.


SERGE BENNATHAN

Mon affection va à un lieu

qui s'appelle Spanish Banks.

Mais c'est la plage pour chiens.

J'avais cette très belle

chienne, qui était assez

extraordinaire, qui a vécu 13 ou

14 ans. Je l'amenais à la plage.

C'est un endroit merveilleux,

parce que c'est un endroit pour

les animaux. Je trouve toujours

formidable que dans un milieu

urbain, une ville comme

Vancouver, qui grandit

très vite, on réserve

des endroits pour les animaux.

Quand on y va, c'est assez

drôle, parce que les chiens

adorent. Ça fait juste

sortir de son petit soi.

C'est assez merveilleux.


L'entrevue se poursuit.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Serge, comment êtes-vous

devenu danseur? Il faut dire

que ce n'est sûrement pas

tous les petits garçons

qui veulent devenir danseurs?

Comment en êtes-vous arrivé là?


SERGE BENNATHAN

C'était un peu, comme

très souvent, un accident.

Mon père était militaire.

En fait, il ne voulait pas

que j'aille jouer dans la rue.


GISÈLE QUENNEVEILLE

C'est triste.


SERGE BENNATHAN

Oui. Mais on habitait

dans des endroits pas très

bien fréquentés, disons.


GISÈLE QUENNEVEILLE

D'accord.


SERGE BENNATHAN

J'avais 6 ans. Il ne voulait

pas que j'aille traîner dans

la rue. Il m'a dit: "Tu vas

apprendre la flûte et le

solfège." Bon, tout ça est d'un

ennui terrible. Je suis revenu

quelque temps après et je lui ai

dit que je m'ennuyais, que je

ne comprenais rien au solfège.

Il m'a dit: "D'accord."

Quelque temps après, il est

revenu à la charge: "Qu'est-ce

que tu as choisi?" J'avais

un ami qui habitait deux étages

au-dessus de chez nous, qui

faisait du ballet. Je n'avais

aucune idée de ce que c'était.

Et je lui ai dit: "Voilà,

je veux faire du ballet."

Je lui dis merci, parce que

c'est lui qui m'a pris par

la main et qui m'a emmené au

Conservatoire à Metz, alors que

tous ses amis militaires, ses

collègues se moquaient de lui.

Il n'y avait pas beaucoup

d'enfants de militaires

qui étaient dans la danse,

surtout les garçons.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Vous avez étudié à Paris,

puis ensuite à Marseille,

également, où vous avez dansé.


SERGE BENNATHAN

J'ai étudié à Paris.

À Marseille, j'ai été engagé

au Ballet de Marseille

Roland Petit.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Comme danseur?


SERGE BENNATHAN

Oui. C'est ça.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Que vous ont apporté ces

années-là dans le cheminement

de votre carrière?


SERGE BENNATHAN

Je dirais tout et rien.

En fait, tout et rien, parce que

je quitte ma famille... Donc,

je commence à 6 ans. On voyage

beaucoup. Tous les deux ou trois

ans, on déménage. Il y a des

villes où il n'y a pas de cours

de danse, des endroits où

il y en a, là j'en fais un peu.

Ça alterne. Puis à 14 ans,

on est à Reims, un soir,

j'entends mon professeur qui dit

à mes parents: "Si Serge veut

être sérieux pour la danse,

il devrait partir à Paris."

J'ai rien dit sur le moment.

Moi, à l'époque, j'avais mal

tourné. J'avais une vie un peu

double: d'un côté, je volais des

motos. Puis je les désassemblais

et je vendais des parties comme

ça Et puis tous les lundis,

mercredis et vendredis soirs,

j'allais au Conservatoire

à Reims prendre mon cours

de ballet. C'était

un peu schizophrénique.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Oui.


SERGE BENNATHAN

D'entendre mon professeur dire

ça à mes parents... J'ai laissé

passer quelques mois, puis

un jour, j'ai été les voir. J'ai

dit: "Je vais partir à Paris.

Je veux être danseur." Je suis

parti à Paris. J'ai quitté ma

famille, j'avais 14 ans. Et

quand on arrive à 14 ans

à Paris, on ne fait

pas grand-chose.

J'ai trouvé une école de danse,

l'École internationale

de danse dirigée par

Mme Nicole Chirpaz...

Je prenais quelques cours.

Je manquais beaucoup de cours.

Je rencontrais des gens,

des musiciens...


GISÈLE QUENNEVEILLE

Vous étiez pas très sérieux?


SERGE BENNATHAN

Mais non, c'est pas possible

d'être sérieux à 14 ans à

Paris quand on est tout seul.

Mais en même temps, c'est pour

ça que je dis tout et rien.

En fait, j'ai fait des

rencontres extraordinaires.

Mais c'est par étapes. Mon amour

de la danse est venu par étapes.

Et une des étapes, par exemple,

c'est quand j'ai 15 ans et demi.

Mme Nicole Chirpaz, qui dirige

l'école, me dit: "Viens, je

t'emmène voir un spectacle."

Elle m'emmène voir un spectacle

qui est au Palais des Sports,

qui s'appelle

Noureev and Friends.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Donc, le célèbre danseur,

Rudolf Noureev...


SERGE BENNATHAN

Et là, je dois dire que c'est

un choc. Un choc artistique. Je

découvre vraiment quelque chose.


GISÈLE QUENNEVEILLE

J'aimerais qu'on fasse une

petite parenthèse avec Noureev.


SERGE BENNATHAN

D'accord.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Votre passé de petits

crimes vous a rattrapé

là aussi, je pense.


SERGE BENNATHAN

Oui, mais en fait, c'est ça...

Donc, je découvre Noureev.

Je tombe amoureux comme ça,

c'est extraordinaire. Et je vais

voir le spectacle sept ou huit

fois de suite. Puis après une

matinée, je descends, les gens

s'en vont. Je me promène et

je vais dans les coulisses. Tout

d'un coup, j'arrive devant une

porte marquée "Rudolf Noureev".

Je frappe, il n'y a personne.

Je rentre. Je regarde.

C'était une loge assez simple.

Dans un placard, il y avait

des collants en laine. Tout d'un

coup, je ne sais pas ce qui m'a

pris, j'en ai pris un. Puis

je me suis mis à courir. Je l'ai

mis sous ma veste et je suis

parti. Mais le principal,

ce n'est pas ça, ce n'est pas

d'avoir volé les collants de

Noureev. Déjà à l'époque, je

ne me suis pas dit: ce soir,

il va être furieux.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Est-ce qu'il l'a jamais su?


SERGE BENNATHAN

Non, on s'est rencontré plus

tard, quand j'étais danseur

chez Roland. Je dois reconnaître

que je n'ai jamais eu

le courage de lui dire.

C'était un peu...


GISÈLE QUENNEVEILLE

(Amusée)

Ha ha ha.


SERGE BENNATHAN

Le principal, ce n'est pas

tellement de lui avoir volé

ses collants. Le principal,

c'est de les avoir encore.

C'est quelque chose qui m'a

accompagné toute ma vie.

Des fois, quand on a des doutes,

on touche... Je touche

les collants, je me dis:

Serge, bats-toi, vas-y.

Oui, j'ai volé les collants

de Noureev, mais pour une

bonne cause, je crois.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Quelques années plus tard,

vous avez travaillé

un peu avec Barychnikov.

Est-ce que vous lui avez

piqué quelque chose?


SERGE BENNATHAN

Non, je ne lui ai rien volé.

Barychnikov m'a fait, en fait,

un grand cadeau. Oui, il venait

danser avec nous chez Roland,

mais en fait, ce n'est pas

le plus important. Le plus

important, c'est qu'un été,

Roland me dit: "Serge, viens

prendre les classes avec nous."

La compagnie était en vacances.

Je dis: "D'accord." Nous,

c'était Roland Petit, Zizi

Jeanmaire et Barychnikov.

Donc, on était les quatre

dans le grand studio

à Marseille, qu'on avait.

Roland donnait les exercices

pour la barre. À la fin

de la barre, il s'arrêtait.

Zizi Jeanmaire aussi s'arrêtait.

Et tout le reste de la classe,

qu'on appelle le centre,

avec les grands sauts à la fin,

c'était Barychnikov qui donnait

les exercices. Lui le faisait

d'abord, puis il s'arrêtait

et me regardait les faire.

Pendant 15 jours, j'ai eu

pratiquement des classes privées

avec Barychnikov. Moi, j'avais

18 ans et demi, 19 ans.

C'était un cadeau absolument

magnifique pour un danseur.

Quand il est revenu un an après

danser avec nous, il a dit

à Roland Petit: "Hum... Serge

a fait beaucoup de progrès."

Donc, j'étais très heureux.


Une partie de l'entrevue se déroule dans un des couloirs du Scotia Dance Center dont les murs sont décorés de peintures faites par SERGE BENNATHAN.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Serge, en plus de la danse,

vous avez d'autres poursuites

artistiques, entre autres,

la poésie, la peinture.

En tant que poète, qu'est-ce

que vous écrivez?


SERGE BENNATHAN

D'abord, j'écris de la poésie,

mais j'écris des contes aussi,

que j'illustre. Et la peinture,

ça vient vraiment de la danse.

C'est la danse qui m'a fait

découvrir ces autres arts.

En fait, l'écriture et la

peinture me servent à penser

la danse à un autre niveau. Très

souvent, quand j'ai une idée

chorégraphique, je me mets à

écrire. Mais je ne me mets pas à

écrire sur ce que je vais faire

en danse, je me mets à écrire

les idées que j'ai, que je veux

exprimer. Mais tout d'un coup,

avec l'écriture, ça prend

une autre forme. Et très

souvent, la poésie vient.

Donc, mes poèmes sont à propos

de la danse, des artistes

en danse, mais de l'amour aussi.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Et vos peintures,

ça ressemble à quoi?


SERGE BENNATHAN

Les peintures, c'est un

matériel pour regarder la danse

différemment. Ce que je vais

prendre de ça, je vais m'en

servir chorégraphiquement. C'est

un peu difficile à expliquer,

mais c'est pas peindre des

danseurs qui dansent. C'est

essayer de peindre la résonance

du mouvement. C'est ça.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Et c'est coloré?


SERGE BENNATHAN

Très coloré. Oui.


On montre différentes peintures faites par SERGE BENNATHAN.


SERGE BENNATHAN

Mais je peins aussi des gens qui

chevauchent des chats énormes,

qui traversent des montagnes.

Mes peintures, ce sont des

histoires, ce sont des contes.


L'entrevue reprend dans la salle de spectacle du Scotia Dance Center.


On présente un extrait vidéo du spectacle de danse « Je voudrais que tu sois la nuit », créé par SERGE BENNATHAN.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Serge, à quel moment

est-ce que vous avez décidé:

la danse, j'aime danser,

mais ce que je veux faire,

c'est de la chorégraphie?


SERGE BENNATHAN

En fait... Assez tôt. Je suis

engagé chez Roland Petit,

j'ai 17 ans et demi.

Je suis resté cinq ans dans la

compagnie. Puis au bout de trois

ans déjà, les rôles que Roland

Petit crée pour moi commencent

à me frustrer un peu. Mais pas

frustrer méchamment, à me dire:

Il y a des choses que je veux

exprimer et je ne trouve pas ma

place. Et ça commence comme ça.

Au départ, c'est Roland Petit

lui-même qui m'a encouragé

à chorégraphier. Ça s'est

fait très organiquement,

très naturellement. C'est une

évolution comme ça qui a été...

très claire pour moi.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Donc, ça n'a pas été

difficile de laisser la danse?


SERGE BENNATHAN

Non, non. D'ailleurs, je pense

à moi en tant que danseur,

à la danse avec grande

affection, parce qu'en fait,

c'était juste un moyen pour me

faire arriver à la chorégraphie.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Vous êtes donc arrivé au

Canada en tant que danseur,

mais vous avez rapidement fait

de la chorégraphie après ça.


SERGE BENNATHAN

J'ai continué.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Tout à fait. Toute votre

formation a été en France.

Est-ce qu'il y avait des

différences ou est-ce qu'il y

a des différences entre la danse

que vous avez faite et apprise

en France et ce que vous avez

créé ici en Amérique du Nord?


SERGE BENNATHAN

La chose importante pour moi

quand j'arrive au Canada,

c'est que je suis engagé dans

une compagnie à Ottawa, qui

s'appelle le Groupe de la Place

Royale, avec Peter Boneham.

Et c'était une compagnie

expérimentale.

Tout d'un coup, ça m'est apparu:

c'est exactement la place où il

fallait que je sois. Donc, c'est

ça, c'est-à-dire essayer de

regarder les choses d'un angle

différent de mon angle à moi.

Bon, je regarde les choses comme

ça. Donc, ce séjour qui a duré à

peu près deux ans et demi, dans

cette compagnie, commence à

me transformer. De là, je quitte

Ottawa pour aller à Vancouver.

Et j'amène ce bagage avec moi.

Je suis déjà engagé dans

ce processus de regarder

les choses d'un angle différent.

Il n'y a rien de prévu, tout

se met en place. Et c'est ça

que je trouve très beau et qui

me fait plaisir quand je pense

à ce grand voyage, de venir au

Canada, c'est-à-dire d'être

confronté.... Je voulais

apprendre l'anglais, que

je ne parlais pas du tout.

Je voulais apprendre l'anglais

pour apprendre un autre langage.

Et les choses se passent

comme ça, et s'amènent.

Et tout d'un coup, on réalise

qu'il y a un chemin qui

se construit devant soi.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Vous avez passé, je pense,

16 ans à Toronto,

en tant que directeur de...


SERGE BENNATHAN

Dancemakers.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Qui était une grande

compagnie à ce moment-là, que

vous avez, je pense, transformée

aussi au fil de ces 16 dernières

années. C'est là où moi,

j'ai connu un peu votre travail.

Qu'est-ce que ces années-là

vous ont donné?


SERGE BENNATHAN

C'était un cadeau

extraordinaire, parce que

j'ai eu des danseurs absolument

merveilleux. Et des danseurs

qui voulaient faire ce travail.

C'était vraiment un endroit

spécial de création.

Et ça vraiment, c'est...

Un grand merci.


On présente un extrait vidéo du spectacle de danse « Les vents tumultueux », créé par SERGE BENNATHAN.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Ça a été difficile de quitter?


SERGE BENNATHAN

Comme toujours, oui et non.

Oui, parce que... j'adorais mes

danseurs. Donc, c'est toujours

dire... Mais en même temps,

je voulais créer différemment.

Encore une fois. Je pense

qu'il y a un effet de cycle.

Et donc, j'arrivais à un cycle

où j'avais commencé déjà

à écrire. Je voulais écrire...

J'avais écrit une pièce

de théâtre pour un homme seul

que je voulais mettre en scène.

Mais qui était très physique

aussi. Mais il y avait du texte.

Donc, je voulais rentrer dans

une autre forme de création.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Et vous avez choisi

de retourner, de revenir

si vous voulez, à Vancouver.

Quel est l'attachement que

vous avez à cette ville?


SERGE BENNATHAN

C'est parce que j'ai un

ancrage artistique et affectif

profond avec Vancouver.

Et donc, quand c'est le moment

de quitter la compagnie, je me

dis: Est-ce que je vais rester

à Toronto, et être comme une

vieille grand-mère qui va voir

constamment Dancemakers et dire,

ah, tu devrais pas faire ça.

Être un peu ennuyant pour

l'autre personne. Ou est-ce que

c'est mieux de couper les ponts,

et d'aller quelque part

où je me sens respirer?

C'est ce que j'ai choisi.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Et vous avez choisi de fonder

votre propre compagnie?


SERGE BENNATHAN

Oui, mais pas une compagnie

de danse avec des danseurs.

Je me suis dit: mais qu'est-ce

que je vais faire? Je viens

de sortir de 16 ans

d'une compagnie de danse.

C'est extraordinaire. En même

temps, c'est beaucoup de charge.

Donc, j'ai créé une compagnie

de production, qui m'aide

à créer les spectacles

que je veux créer. Des fois,

c'est de la danse, des fois,

c'est du théâtre. Ça dépend.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Les avantages d'avoir

sa propre compagnie?


SERGE BENNATHAN

Les avantages...

C'est compliqué, parce que

Dancemakers, c'était ma propre

compagnie. Je veux dire, je l'ai

transformée. Dancemakers, je

ne me suis jamais dit: ah bien,

c'est pas moi qui l'ai créée.

J'en ai fait ma compagnie.

Donc, c'était surtout essayer

de trouver une formule qui avait

la flexibilité artistique

de ce que je voulais faire.


On présente un extrait vidéo du spectacle de danse « Juste des mots », créé par SERGE BENNATHAN.


GISÈLE QUENNEVEILLE

J'ai l'impression que vous

avez toujours un peu navigué

à la recherche, et vous avez

trouvé des choses... Est-ce que

là où vous êtes en ce moment,

c'est là où vous voulez aboutir?


SERGE BENNATHAN

Je dirais pas aboutir, parce

que je me dis: tiens, rien

n'est fini. C'est juste

que j'écris, je peins, je

chorégraphie, et tout ça... Tout

ça vient de la danse d'abord.

Moi, je pense très souvent à ma

vie comme à un arbre. Le tronc,

c'est la danse. Et les branches,

c'est les arts que la danse

m'a fait découvrir: l'opéra,

l'écriture, la peinture.

Plus qu'un chorégraphe, je dois

dire que je me considère comme

un créateur. C'est ça en fait,

quand je parle aux gens et

que je dis: "J'ai eu un cancer",

c'est: "Essayez d'être créatifs.

Essayez d'être créateurs

quand vous vous battez

contre un cancer."

Il n'y a rien de meilleur pour

la force morale, pour la force

physique. Qu'est-ce qui fait

vivre? Alors, il y a des gens

qui jardinent. Et moi, je crée.


GISÈLE QUENNEVEILLE

Serge Bennathan,

merci beaucoup.


SERGE BENNATHAN

Eh bien, merci beaucoup.


Générique de fermeture


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