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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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David Cheramie: Head Manager of Bayou Vermilion District

If you wander the streets of the historic village of Vermilionville, in Louisiana, the odds are good you`ll come across David Cheramie. He’s the administrative director of the village. And he was well positioned to see the Acadian renaissance in the 1970s. Today, he’s known all over the world as one of the most important specialists of Cajun and Creole cultures. Vermilionville is in Lafayette, where many of the 150,000 Francophones of Louisiana live.



Réalisateur: Linda Godin
Production year: 2015

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Générique d'ouverture


Titre :
Carte de visite


Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, DAVID CHÉRAMIE, chef de la direction du Village Historique de Vermilion, on montre des images de la ville de Lafayette, en Louisiane.


GISÈLE QUENNEVILLE

Lafayette, Louisiane. Le coeur

du pays cadien. C'est dans cette

région qu'on retrouve bon nombre

des quelque 150 000 Louisianais

francophones. Lafayette a été

fondé en 1821. à l'époque,

ça s'appelait Vermilionville.

Les vestiges de cette période

vivent toujours dans le village

historique qui porte le même

nom. Si vous vous promenez à

Vermilionville, vous allez sans

doute croiser David Chéramie.

Le directeur du village en

sait quelque chose sur les

francophones de la Louisiane.

Il était aux premières loges de

la renaissance cadienne dans les

années 70 et aujourd'hui, il est

reconnu mondialement comme un

spécialiste des cultures

cajun et créole.


L'entrevue se déroule sur le balcon d'une vieille maison.


GISÈLE QUENNEVILLE

David Chéramie, bonjour.


DAVID CHÉRAMIE

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Chéramie, c'est un très

joli nom. Ça vient d'où, ça?


DAVID CHÉRAMIE

Ça vient de la France. Mon

ancêtre s'appelait Joseph

Chéramie. Il est arrivé en

Louisiane en 1785 avec les sept

bateaux des Acadiens qui

sont arrivés en Louisiane.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors vous, vous êtes Acadien.


DAVID CHÉRAMIE

Euh, je me dis Acadien, mais je

me sens créole aussi quelque

part. J'ai très peu, au fait,

d'origine acadienne, même si

mon ancêtre est venu

avec les Acadiens. Il s'est

marié avec une Acadienne.

Et puis... Il y a plusieurs

non-Acadiens. Bien en Louisiane,

c'est un peu la norme. Il y a

des Acadiens, mais il y a des

Français, des Créoles, des

Africains, des Allemands. Toutes

les ethnies sont représentées

en Louisiane en fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais vous, vous dites que vous

êtes Créole aussi, alors

ça vient d'où ça?


DAVID CHÉRAMIE

Le créole, ça veut dire

qu'on est d'origine française ou

espagnole, né au Nouveau Monde.

Ça, c'est l'explication la plus

simple. Ça peut être beaucoup

plus compliqué et il y a des

thèses, des thèses de doctorat

qui ont été faites là-dessus,

donc c'est une question assez

compliquée, mais pour faire

simple, je dis qu'on est des

Latins de l'Amérique du Nord.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parce que vous dites créole.

Pour moi, créole,

c'est antillais.


DAVID CHÉRAMIE

Bien créole, ça peut être des

gens de couleur aussi. Moi,

je partage beaucoup avec ces

gens-là. Aussi culturellement.

Linguistiquement aussi. Je me

sens très bien chez moi quand je

suis en Haïti, en Guadeloupe,

en Martinique. Autant que je

sens qu'il y a des points de

connexion avec l'Acadie ou

l'Ontario, au Québec aussi, les

francophones d'Amérique du Nord.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, quand vous étiez petit,

est-ce qu'on parlait

français chez vous?


DAVID CHÉRAMIE

Le français était parlé chez

moi. Mes grands-parents ne

parlaient que le français. Mes

parents étaient bilingues, mais

j'entendais le français. Mes

parents ne me parlaient pas en

français. J'ai pas appris le

français aux genoux de ma mère,

comme on dit. C'était à l'école,

grâce au programme qui s'appelle

le CODOFIL, le Conseil pour le

développement du français en

Louisiane, que j'ai appris à

l'école et puis j'ai été en

France pour une année scolaire.

Et c'est là où vraiment j'ai

appris à parler français, mais

sinon je savais à quoi ressemble

le français. Je l'entendais

tous les jours chez moi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais pourquoi on

vous le parlait pas?


DAVID CHÉRAMIE

Non, parce que c'était mal vu,

c'était une langue d'ignorants,

de pauvres. C'était pas la

langue de l'avenir. Voulant

avoir un bon métier, il fallait

parler anglais, surtout dans

l'industrie pétrolière où

l'anglais dominait. C'était des

Américains qui venaient, donc...

Le pétrole est toujours roi en

Louisiane pour l'économie. Mais

on trouvait que ces histoires

étaient finies. L'école était en

anglais, la télévision était

en anglais, la radio était en

anglais. On était des Américains

à part entière, donc l'anglais,

c'était la langue qui dominait.

Nos parents ne voulaient pas

qu'on parle le français parce

qu'eux aussi, ils ont été punis,

battus, humiliés à l'école quand

ils étaient petits parce qu'ils

parlaient pas l'anglais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais à quel moment est-ce que

vous vous êtes dit: Moi, je veux

apprendre le français. Vous

l'avez appris, vous l'avez dit,

sur le tard, mais quel a

été l'éveil chez vous?


DAVID CHÉRAMIE

Bien ça a été quelque chose

qui a commencé, qui s'est arrêté

plusieurs fois dans ma vie.

Quand j'étais petit, j'avais un

grand-père qui me parlait en

français, mais il est mort quand

j'avais 8 ans. J'avais commencé

à comprendre un petit peu.

Il m'a appris à compter, les

couleurs, certaines choses

de base, mais comme j'ai dit, il

est mort quand j'avais 8 ans,

donc il y a plus personne qui

voulait me parler en français

après ça. J'ai essayé, mais ma

mère disait que c'était trop dur

pour elle. Et déjà que les liens

affectifs étaient établis en

anglais, comme c'est difficile

à changer de langue

comme ça dans la famille.

Et plus tard, j'ai commencé à

l'école. Comme je disais,

en neuvième année, j'ai pris mon

premier cours de français et

j'ai trouvé ça excellent,

j'adorais, j'étais premier

de classe et tout ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais c'était un cours de

français. 45 minutes par jour.


DAVID CHÉRAMIE

Oui, oui. Avec quand même un

peu de cajun qui était mélangé

là-dedans parce qu'il y avait

des enfants qui connaissaient un

peu plus le français cajun que

moi à l'époque. Mais c'est après

vraiment, à l'université, quand

j'étais à La Nouvelle-Orléans où

il y a une grande population

hispanophone parmi les jeunes

avec qui j'étais à l'université.

Et moi, j'étais étonné de voir

comment eux, ils pouvaient

passer de l'anglais à

l'espagnol, d'être bilingues,

biculturels, d'être tout à fait

Américains, mais aussi d'être

plutôt Cubain ou Vénézuélien ou

je sais pas, Mexicain, mais

toujours être Américain. Cette

dualité me fascinait. Je me suis

toujours dit: Pourquoi moi, je

peux pas avoir cette double

culture, cette double

nationalité linguistique si

j'ose dire. Et c'est là vraiment

que j'ai décidé que j'allais

passer une année scolaire

après ma graduation en France,

encore grâce au CODOFIL.

Et c'est là où ça a vraiment

changé ma vie, que j'ai commencé

à parler français couramment

et le reste c'est de l'histoire,

comme on dit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que vos

parents ont pensé de ça?


DAVID CHÉRAMIE

Ma mère avait quand même du

mal à accepter ça. Même jusqu'à

sa mort, elle avait toujours du

mal à me parler français. Comme

je disais, c'était juste en

anglais qu'on a établi nos

relations, bien sûr, mais mon

père, il trouvait ça formidable.

Mon père était très fier de

ça. Mon père justement, il parle

mieux le français que l'anglais.

Ma mère était plutôt bilingue,

je dirais. Elle parlait bien

l'anglais, elle parlait bien

le français, mais elle préférait

l'anglais. Ça, c'était comme ça.

Mon père, sa langue maternelle,

et même l'anglais,

il parlait assez...

Si tu écoutes, père, tu le sais

que c'est vrai. Il parlait assez

mal l'anglais, mais le français,

c'était sa langue maternelle.

Donc quand il me parlait en

français, c'était vraiment... Je

voyais que ça venait du coeur.

Et c'est là j'ai compris que

le français, c'est une langue du

coeur aussi ici en Louisiane.

Quand on se parlait en français,

on parlait différemment, on

parle des choses différentes et

pour nous, c'est beaucoup plus

familial, c'est beaucoup

plus touchant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, début de la vingtaine,

vous allez en France étudier un

an. Vous revenez en Louisiane et

je pense qu'à un moment donné,

vous êtes arrivé au moment de

cet éveil cajun en Louisiane et

vous y avez participé. Quand

vous êtes revenu, est-ce que

vous avez vu votre

Louisiane d'un autre oeil?


DAVID CHÉRAMIE

Oui, tout à fait. C'était

étonnant les choses que j'ai

découvertes de moi-même et de la

culture. Il y a des choses que

je trouvais bizarres quand

j'étais jeune, quand je parlais

juste l'anglais. J'étais plus

intéressé pour la musique

rock and roll et tout ce qui est

l'Amérique et tout ça. Et les

expressions, notre façon de

parler anglais, je trouvais ça

vraiment bizarre, mais après que

j'aie appris le français, j'ai

compris l'influence que ce

français avait sur

le parler local.


GISÈLE QUENNEVILLE

Par exemple?


DAVID CHÉRAMIE

Bien par exemple, quand on va

en voiture, en char comme on dit

chez nous aussi, on arrive

quelque part et puis on descend.

Mais en anglais, descendre,

c'est

to get down. N'est-ce

pas? Descendre,

to go down.

Donc quand on arrive en voiture

ici, on dit aux gens:

"Do you

want to get down?" Est-ce que

vous voulez descendre de la

voiture? Mais ici, pour le reste

de l'Amérique,

to get down, ça

veut dire aller danser, faire la

fête et tout ça. On a déjà cette

réputation, mais il y a des

expressions comme ça qu'on

utilise. Par exemple, le nom des

animaux, les insectes par

exemple. Moi, j'ai toujours cru

que le mot "guêpe" était un mot

anglais. On ne disait pas

wasp.

On disait "guêpe".

Oh

look, there's a guêpe.

Comme ça, il y a des mots de

français qui sont rentrés dans

notre parler. C'est un peu comme

le chiac au Nouveau-Brunswick,

mais c'est un anglais qui est

influencé par le français

plutôt que le contraire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, vous rentrez en

Louisiane et vous avez décidé

de vous impliquer dans la

cause francophone, je pense.


DAVID CHÉRAMIE

Oui, tout à fait, parce que

j'ai compris que j'avais quelque

chose à contribuer, que c'est

quelque chose qu'il fallait

préserver. Non seulement

préserver, mais continuer à

développer, de l'amener vers

le 21e siècle. Nous y sommes

maintenant. Et ici à

l'Université de Louisiane à

Lafayette, j'ai commencé un

programme d'études francophones.

J'avais eu la chance de

rencontrer quelques-uns des

professeurs qui étaient en

séjour en France. Ils me

parlaient de ces nouveaux

doctorats qu'ils commençaient,

études francophones... Toi, tu

serais parfait pour ça, tu as

ta famille, ta femme parle

français, elle peut enseigner le

français dans les écoles, donc

ils m'ont fait tout... Ils m'ont

monté la tête avec tout ça, mais

c'était pas de vaines promesses

parce que justement, j'ai fini

par faire mon doctorat en

études francophones.

Ma femme a enseigné en

immersion. Elle a commencé,

vraiment, le programme

d'immersion ici à Lafayette.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre femme qui est Française.


DAVID CHÉRAMIE

Ma femme est Française, oui

tout à fait. Et depuis 1992, on

a des programmes d'immersion

française en Louisiane en grande

partie grâce à elle et

grâce à notre famille, quoi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que les gens voulaient

apprendre le français quand vous

avez proposé ces cours de

français, ces cours d'immersion?


DAVID CHÉRAMIE

Oui et non. Il y a des gens

qui trouvaient que c'était

justement, comme je disais tout

à l'heure, une vieille histoire,

il fallait oublier ça. Le

français allait mourir de sa

belle mort. Il fallait laisser

ça comme ça, et puis d'autres

gens disent: "Non." Ils ont

compris l'importance, quelle

influence ça a ici sur la

société. On parle toujours que

l'Acadiana, la région où nous

sommes, comme c'est différent du

reste des États-Unis et c'est

vrai. Et c'est grâce à cette

langue française, ces idées

francophones, la chaleur créole

et cajun qu'on a ici qui fait

qu'on est un État américain

pas comme les autres et

on va toujours garder ça.


GISÈLE QUENNEVILLE et DAVID CHÉRAMIE sont à l'arrière d'un bateau et naviguent sur un bayou.


GISÈLE QUENNEVILLE

En ce moment, on est sur

un bayou. Et un bayou, il y en a

plein en Louisiane, mais pour

moi, je regarde autour de moi et

je me dis: C'est une rivière.

Alors, quelle est la différence

entre un bayou et une rivière?


DAVID CHÉRAMIE

Bien, ce qui est bien avec le

Vermilion aussi, on dit que

c'est une rivière et un bayou

aussi. Ce cours d'eau que vous

voyez là, au fait, c'était formé

il y a plus de 5000 ans quand

une partie du système du

Mississippi et le delta du

Mississippi était une rivière,

s'est joint avec un bayou qui

est ici à Lafayette, ce qui est

aujourd'hui Lafayette, pour

former ce cours d'eau qui est le

bayou Vermilion ou la rivière

Vermilion. Là, on est sur la

partie bayou. Plus au nord

aussi. Ça veut dire que ça fait

partie du système estuaire

aussi. Et on est très

affectés par les marées.

Tandis que la rivière justement,

un peu plus bas, ça faisait

partie du Mississippi. Système

du Mississippi et du delta

et qui est moins affecté

par, justement, les

effets des marées.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais ici, c'est de l'eau salée

ou de l'eau saumâtre?

De l'eau douce?


DAVID CHÉRAMIE

De l'eau douce. Oui, de l'eau

douce. Tout à fait. Parce que ce

qui est important pour nous,

c'est de garder l'eau douce ici

parce que c'est l'écosystème qui

est basé sur l'eau douce.

Au fait, c'est artificiel. Parce

qu'après 1927, il y a une grande

inondation du Mississippi qui a

déplacé plus d'un million de

personnes et le gouvernement

américain a dit: "Maintenant, il

faut qu'on fasse un système

de levée qu'on appelle ça. C'est

une sorte de monticule qu'on met

au bord du Mississippi et

d'autres régions pour empêcher

l'eau de déborder, mais ça a

coupé aussi le Vermilion et

beaucoup d'autres bayous et de

rivières de l'eau naturelle qui

venait de l'Atchafalaya, du

Mississippi et ailleurs. Donc,

on a des pompes maintenant qui

remettent l'eau douce

dans ces bayous pour que ça

continue à couler.


L'entrevue se poursuit sur le balcon.


GISÈLE QUENNEVILLE

David Chéramie, vous êtes

le directeur de ce village

historique où nous sommes en

ce moment, Vermilionville.

Peut-être un petit cours

d'histoire dans les prochaines

minutes? Ça vous va?


DAVID CHÉRAMIE

Oui, oui. Ça va, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, les premiers

francophones arrivés en

Louisiane, c'était des Français.

Ils sont venus ici à quel

moment et pour quelle raison?


DAVID CHÉRAMIE

Bien, ils sont venus en

Louisiane d'abord en 1699

pour fonder la colonie

de la Louisiane,

Iberville, au nom de Louis XIV

qui était le roi de France. Donc

c'est la "Louisiane". Donc,

c'est pour fonder une colonie

française, tout simplement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que les colons français

sont venus? Est-ce qu'ils ont pu

coloniser la Louisiane ou

est-ce que ça a été difficile?


DAVID CHÉRAMIE

Bien, la colonisation de

la France en général aux

États-Unis, enfin... Ce qui

allait devenir les États-Unis et

l'Amérique du Nord, n'a jamais

été facile. Ça, c'est sûr.

On cite des chiffres. Par

exemple, en 1775, juste avant la

Révolution américaine, il y

avait deux millions de colons

anglais regroupés dans les

13 colonies anglaises sur la

côte Est. Il y avait 50 000

colons français pour le reste de

ce grand territoire qu'on

appelait la Louisiane

et ça inclut ce qui

est devenu le Québec, l'Acadie,

et la Louisiane aussi, donc dès

le départ, les chiffres étaient

en faveur des Anglais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors là,

ça, c'est la colonisation

française, mais en 1755,

n'est-ce pas, il y a eu la

déportation des Acadiens et là,

c'est à ce moment-là que la

Louisiane a eu quand même un

certain nombre...

d'immigrants si vous voulez.


DAVID CHÉRAMIE

Bien, les premiers immigrants

acadiens sont arrivés dix

ans plus tard après un périple

à travers ces 13 colonies

anglaises dont certaines ne

voulaient même pas voir

les Acadiens. En Virginie,

on les laissait même pas

débarquer du bateau.

Certains sont allés en

Angleterre, etc. On connaît

la diaspora. Mais dix ans après,

Beausoleil Broussard. Joseph dit

"Beausoleil" Broussard est

arrivé en Louisiane avec à peu

près 250 Acadiens du temps que

c'était une colonie espagnole.

Parce qu'il faut dire qu'entre

temps, il y a eu des guerres

comme toujours entre la France

et l'Espagne, et la Louisiane

est devenue espagnole à cette

époque. Donc, c'est le roi

d'Espagne qui a décidé de donner

des terres à tous ces colons

acadiens pour faire une sorte de

zone tampon contre justement les

protestants anglais qui étaient

juste de l'autre côté du

fleuve du Mississippi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il y a également eu une

immigration créole. On parlait

des créoles tantôt. Ils sont

venus d'où et pour

quelle raison?


DAVID CHÉRAMIE

Bien, les Créoles étaient déjà

sur place si vous voulez aussi,

mais il y a toujours eu beaucoup

d'échanges entre la Louisiane

et Saint-Domingue qui est

aujourd'hui Haïti bien sûr. Et

la seule île de Saint-Domingue

fournissait plus de richesses

à la couronne française que

toutes les autres colonies.

C'était l'or blanc, c'était le

sucre, etc. Puis à compter de la

Révolution haïtienne, fin XVIIIe

siècle, la plupart des réfugiés

sont venus vivre en Louisiane.

Ça a doublé la population de la

ville de La Nouvelle-Orléans

littéralement du jour au

lendemain. C'est passé de 5000 à

10 000 habitants en l'espace de

quelques semaines en Louisiane.

Mais ce qu'on dit peut-être

pas assez souvent, ils ont amené

avec eux pas mal d'esclaves

aussi, des Noirs. Donc quand

on parle de Créoles, je sais que

c'est une question compliquée.

Aujourd'hui, on parle surtout

des Créoles de couleur, mais

il y a des Créoles de toutes

les couleurs, au fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il y a aussi, si je ne

m'abuse, des francophones parmi

les Indiens, les autochtones de

la Louisiane. N'est-ce pas?


DAVID CHÉRAMIE

Aujourd'hui, oui, il y a

plusieurs tribus autochtones en

Louisiane qui parlent français,

justement parce qu'ils ont eu

des échanges avec les colons

français. Ils ont adopté

ce style de vie qu'on

a en Louisiane.

Aujourd'hui, les Chitimachas,

les Houmas, les Tunica-Biloxi,

il y a toujours beaucoup

de francophones

parce qu'ils étaient très amis,

si j'ose dire. Ils vivent en

bonne connaissance

avec les colons français.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant une chose qui est

spécifique à la Louisiane, c'est

que vous êtes administrativement

divisés en paroisses?

Pourquoi les paroisses?


DAVID CHÉRAMIE

C'est juste un nom. C'est

comme les comtés. C'est

exactement la même chose. Il n'y

a pas de connotation religieuse

dans ce sens-là parce que

justement les premiers colons

divisaient l'administration

en paroisse.

On utilise le mot paroisse.

L'Église catholique est toujours

très présente, très importante

pour beaucoup de gens ici.

Mais la division s'appelle

paroisse parce que, bon,

on n'est pas des Anglais. On est

des francophones catholiques.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, c'est quand même

les vestiges de la

colonisation française?


DAVID CHÉRAMIE

Tout à fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et dans cette région de

la Louisiane, ça s'appelle

l'Acadiana, je pense, ou

l'Acadiane en français.

C'est quoi cette région?


DAVID CHÉRAMIE

Bien, c'est une région qui a

été établie, justement, aux

années 70 par la législature

louisianaise qui comprend les 22

paroisses du Sud. Si on fait

un triangle du sud de la

Louisiane avec le golfe du

Mexique comme la base

et la frontière avec le Texas

comme un coin et le Mississippi

de l'autre, et on remonte vers

le milieu de la paroisse Les

Arvoyelles, un village qui

s'appelle Marksville. C'est

justement le coeur de cette

partie francophone de la

Louisiane avec

Lafayette au milieu.

Acadiana, c'était un peu un

accident comme ce nom a été

formé. Au fait, c'était une

faute de frappe dans un

communiqué de presse de la part

d'une station de télévision ici,

et puis un autre monsieur

qui est dans le marketing,

j'imagine, qui a trouvé

que ça sonnait très bien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça devait être quoi?


DAVID CHÉRAMIE

Bien, Acadian.


GISÈLE QUENNEVILLE

OK. Ils ont ajouté

un "a". C'est joli.


DAVID CHÉRAMIE

Acadiana. Et depuis, nous

avons notre propre drapeau,

notre propre délégation au sein

de la législature louisianaise.

On a une législation un peu

spéciale pour nous, surtout en

ce qui concerne les programmes

d'immersion, pour encourager le

plus les commissions scolaires

locales pour avoir le plus

de programmes d'immersion

en français possible. Donc,

c'est un État à l'intérieur

d'un État, si vous voulez.


GISÈLE QUENNEVILLE et DAVID CHÉRAMIE naviguent sur le bayou.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il y a des

crocodiles dans le bayou?


DAVID CHÉRAMIE

Bien sûr, bien sûr, il y a des

crocodiles. Nous sommes chez eux

ici. Les gens me posent cette

question tout le temps:

"Est-ce qu'il y a beaucoup

d'alligators?" Je dis: "Bien

sûr." On est installés chez eux

ici au milieu du marécage. Donc

c'est très naturel qu'il y ait

des alligators, des serpents,

des animaux aussi qu'on appelle

chez nous les chaouis ou les

ratons laveurs aussi parce que

c'est un mot indien, parce que

les Indiens, eux, connaissaient

cet animal que les Européens,

quand ils sont arrivés, ne

connaissaient pas. Donc les

Français ont inventé un mot,

raton laveur, qui veut rien

dire en Louisiane et on

appelle ça les chaouis.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, je regarde autour de

moi, je vois pas de crocodiles

ou d'alligators en fait dans le

bayou, mais j'en vois sur votre

cravate. C'est une cravate

que vous avez portée pour

l'occasion ou...


DAVID CHÉRAMIE

Bien tout à fait, tout à fait.

Vous allez voir au moins un

alligator chez nous parce que je

peux pas le garantir parce qu'au

fait, c'est des animaux très

timides et au fait, ils ont plus

peur de nous que nous on a d'eux

aussi. Et les gens font beaucoup

de soucis pour ça. Je dis: "Ne

vous en faites pas. Nous, on a

mangé beaucoup plus d'eux qu'eux

ils ont mangé de nous, donc je

crois qu'on est gagnants

de ce côté-là."


GISÈLE QUENNEVILLE

Justement, c'est

la saison. N'est-ce pas?


DAVID CHÉRAMIE

C'est la saison de chasse

qui dure un mois aussi, donc

tous les chasseurs sont dans le

bassin de l'Atchafalaya et c'est

très réglementé. Ils ont juste

droit à un certain nombre de

tags, comment ils appellent

ça. Et chaque alligator qu'ils

récoltent, il faut qu'ils

mettent ça dessus. Et quand

c'est fini, ils ont

fait leur saison.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et ils récoltent pour la

peau ou pour la viande?


DAVID CHÉRAMIE

Les deux. Les deux. La peau,

il y a d'ailleurs une usine de

tannerie ici, qui est une usine

française d'ailleurs. C'est

une des deux ou trois seules

tanneries au monde qui tanne

la peau de reptiles comme ça,

et c'est ici à Lafayette.


L'entrevue se poursuit sur le balcon.


GISÈLE QUENNEVILLE

David Chéramie, quand vous

avez commencé à militer pour

la refrancisation ou la

francisation de la Louisiane,

dans les années 70, qu'est-ce

que vous aviez en tête et quel

est le constat que vous

faites aujourd'hui, en 2015?


DAVID CHÉRAMIE

Je pense que j'avais rien

d'autre dans la tête que

juste: il fallait que les gens

apprennent à parler français.

J'avais pas de quotas

spécifiques. Je dis: bon, dans

cinq ans, il faut qu'on ait

10 000 de plus, je sais pas...

Non. Je savais qu'il fallait

commencer petit et que ça allait

s'agrandir au fur et à mesure

des années. Ce que ça a fait.

Justement, on a vu que cet

ardent désir de faire revivre le

français, moi et d'autres

militants, dont certains ne sont

plus là aujourd'hui. Donc c'est

un peu pour leur mémoire qu'on

essaie de continuer. Pour la

mémoire de nos grands-parents,

nos parents qui ont été battus,

humiliés, pour les venger en

quelque sorte. J'avoue qu'il y a

pas mal de ça là-dedans. Pour

prouver qu'on peut être un

citoyen américain bilingue, même

s'il y a beaucoup d'Américains

qui ne croient pas ça, qui

croient que l'anglais, c'est la

seule langue qui vaille aux

États-Unis, et moi je trouve que

c'est tout à fait inadmissible

qu'on se cantonne à une seule

langue. Même si l'anglais, bon

il faut qu'on parle anglais, je

suis d'accord. C'est l'Amérique,

c'est comme ça. Et je trouve que

maintenant, ça commence à

marcher un petit peu. Les

gens commencent, au moins ici en

Louisiane, à comprendre que oui,

le français, le fait qu'on parle

français n'est pas un handicap

pour l'anglais. Parce que

souvent, les gens nous posaient

la question: comment est-ce

qu'ils vont parler l'anglais?

Comment est-ce qu'ils vont

apprendre à parler anglais? Mais

je dis: comment est-ce qu'ils

vont ne pas apprendre

à parler anglais?


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça s'attrape, l'anglais.


DAVID CHÉRAMIE

Ça s'attrape, oui, justement.

J'avais un ami québécois qui

disait ça. L'anglais, ça

s'attrape, mais le

français, ça s'apprend.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez dit que vous-même,

vous avez été influencé dans la

jeune vingtaine par ces Cubains,

ces Mexicains qui étaient

complètement bilingues,

complètement biculturels. Est-ce

qu'on peut dire la même

chose des francophones de la

Louisiane? Est-ce que vous

avez atteint ce niveau-là?


DAVID CHÉRAMIE

Je crois que petit à petit,

les gens comprennent qu'il y a

une spécificité chez nous

aussi qui fait qu'on est à la

frontière des deux langues

aussi. Moi, je dis toujours que

la langue française nous donne

ce passeport qui nous permet de

passer d'une langue à l'autre,

des fois dans la même phrase

aussi. On peut mélanger les deux

comme beaucoup de francophones

font. Donc ça nous aide à forger

une nouvelle identité aussi au

sein de la Louisiane et de

cette Louisiane francophone.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qu'il reste à

faire selon vous?


DAVID CHÉRAMIE

Je crois que plus d'écoles

de langue française, donner plus

d'opportunités aux jeunes

francophones d'exercer un métier

qui n'est peut-être pas juste

l'enseignement ou peut-être

pas juste le tourisme aussi. Ça,

c'est maintenant les deux

vecteurs pour parler aux

touristes et enseigner le

français qui est important, mais

pourquoi pas un jour une fac

de droit francophone? Je rêve

grand, n'est-ce pas? Mais au

moins une université. On a une

université ici où il y a le

programme d'études francophones,

mais une école, pourquoi pas

un lycée international, comme on

dit en France. Une école

secondaire où le français sera

la langue d'enseignement

de tous les jours.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parce qu'en ce moment,

l'immersion se termine à

la huitième année.


DAVID CHÉRAMIE

Ça se termine à la huitième

année en principe, mais

maintenant, petit à petit, on

commence à créer d'autres cours

justement à l'école secondaire

de Lafayette. On peut suivre des

cours très avancés de langue

française, mais aussi des cours

d'histoire américaine en

français, des cours de

géographie et j'espère, des

cours de sciences

aussi, pourquoi pas?


GISÈLE QUENNEVILLE

Je sais, quand on est une

petite communauté francophone,

on se fie parfois à une plus

grande communauté francophone.

Le Québec par rapport à la

France, les communautés

francophones au Canada par

rapport au Québec. Vous,

en Louisiane... vous

vous fiez à qui?


DAVID CHÉRAMIE

Bien, en Louisiane, au début,

nos deux grands partenaires

étaient la France et le Québec.

Dès le début. Le Québec s'est

retiré un petit peu, mais on

a toujours de très bonnes

relations. La communauté

française de Belgique a beaucoup

aidé. La Suisse a un certain

moment a aidé. Les Acadiens

aussi aident, font ce qu'ils

peuvent, mais l'Acadie, vous

savez, c'est petit et puis ils

ont besoin de leurs effectifs

aussi. Au Québec pareil. La

France est un peu plus grande,

donc peut se permettre un peu

plus, mais comme je dis,

on a beaucoup d'échanges avec le

Québec, l'Acadie, et de plus en

plus justement avec l'Ontario

et le Manitoba, figurez-vous.

Le Manitoba est un partenaire

de plus en plus

important pour nous.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'aimerais terminer sur une

note peut-être un peu plus

personnelle. Vous, vous avez des

fils. Trois fils, je crois.


DAVID CHÉRAMIE

Et un petit-fils.


GISÈLE QUENNEVILLE

Où est-ce que ces garçons-là

se situent, eux, sur le plan

linguistique? Papa louisianais,

maman française. Eux, ils ont

grandi ici. Où est-ce

qu'ils se situent?


DAVID CHÉRAMIE

Bien, ça, c'est une bonne

question. Il faudrait que je

leur pose la question peut-être

un jour. Non, mais mon fils ainé

par exemple est retourné vivre

en France. Il se sentait plus

français, donc il a commencé

sa famille là-bas avec mon

petit-fils aussi qui...

heureusement avec la technologie

aujourd'hui, on peut voir sur

FaceTime et les choses comme ça.

Donc ils sont américains

aussi d'une certaine façon.

J'ai mon fils cadet qui, lui,

travaille dans un laboratoire de

recherche pour les antibiotiques

deuxième génération. Parce que

beaucoup de gens ne savent

pas que beaucoup de bactéries

et de virus deviennent

résistants aux antibiotiques,

donc il faut trouver une autre

solution pour ça et mon fils,

il travaille là-dessus.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ici aux États-Unis?


DAVID CHÉRAMIE

Aux États-Unis, oui. Et mon

"bébé" qui a 20 ans, il est

à Paris en ce moment avec un

programme d'échange. Il est

étudiant à l'Université de la

Nouvelle-Orléans. Il prend une

année. Il étudie en France,

à la Sorbonne, relations

internationales, donc il veut se

faire diplomate. Donc c'est

peut-être lui qui va trouver une

solution pour comment rassembler

tout ça. Toutes ces ethnies,

toutes ces identités,

différentes langues. Parce

que lui parle espagnol aussi.

Donc c'est ça. Mes fils, ils

vont faire leurs vies, mais

j'espère qu'ils vont continuer

le travail à leur manière. Ce

que moi et leur mère, ce que

nous avons fait pour eux.


GISÈLE QUENNEVILLE

David Chéramie,

merci beaucoup.


DAVID CHÉRAMIE

Je vous en prie. Mon plaisir.


Générique de fermeture

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