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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Monica Heller: Linguistic Anthropologist

Linguistic anthropologist Monica Heller pores over different vocabularies, dialects and accents to better understand how they impact people´s social and economic lives. For over 30 years, she has been a member of faculty at the University of Toronto, where she teaches anthropology, sociology and education. She is also President of the American Anthropological Association. Her greatest passion is bilingualism, particularly in minority environments.



Réalisateur: Charles Pepin
Production year: 2015

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Générique d'ouverture


Titre :
Carte de visite


GISÈLE QUENNEVILLE marche à l'extérieur du campus de l'université de Toronto avec son invitée, MONICA HELLER. Plusieurs images des bâtiments de l'université défilent.


GISÈLE QUENNEVILLE (Narratrice)

Depuis plus de 30 ans,

elle se promène sur le campus

de l'Université de Toronto.

Elle donne des cours en

anthropologie, en

sociologie, en éducation.

Sa passion: les langues

et le bilinguisme,

en particulier, en

milieu minoritaire.

Monica Heller décortique

le vocabulaire, les dialectes et

les accents dans le but de mieux

comprendre leur impact sur notre

vie sociale et économique.


Dans une bibliothèque, GISÈLE QUENNEVILLE fait un entretien avec MONICA HELLER, sociolinguiste.


MONICA HELLER (Narratrice)

Si on est trop investi dans une manière

d'être, une manière de faire,

une manière de parler, on est

mal adapté pour le changement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monica Heller, bonjour.


MONICA HELLER

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monica, toute votre carrière,

vous avez étudié le bilinguisme.

Le bilinguisme du côté social,

sociologique, anthropologique.

Le Canada est un pays bilingue.

Quelle est la relation que nous,

Canadiens, avons, entretenons

avec le bilinguisme, ici?


MONICA HELLER

Bien, je dirais que nous, les Canadiens,

probablement, je dirais que

c'est une relation amour-haine.

Mais on n'est pas uniques de ce

point de vue là, dans la mesure

où, d'une part, on considère

que le bilinguisme,

c'est ce qui nous distingue

notamment des États-Unis.

C'est une richesse.

C'est un atout. En même temps,

ça nous déstabilise. Des fois,

on sait pas trop c'est quoi.

Est-ce qu'on peut vraiment être

un pays tout le monde ensemble

si on parle pas la même langue?

Mais ça aussi, ça fait partie

de nos idées héritées

de qu'est-ce qui devrait être

une nation et les différentes

manières de l'imaginer.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum. On s'intéresse

beaucoup aux accents, ici,

au Canada, n'est-ce pas?

Il y a l'accent québécois,

il y a l'accent acadien,

il y a l'accent franco-ontarien

de l'Est, du Nord,

du Sud, du Sud-ouest.

Pourquoi un si grand intérêt

pour l'accent qu'on a

chacun d'entre nous?


MONICA HELLER

Bien, je pense que d'abord, ce

qui est intéressant, c'est de

faire la distinction entre

l'attention aux accents au

Canada francophone par

rapport au Canada anglophone.

Il y a un intérêt, notamment

on parle beaucoup de l'accent

de Terre-Neuve, par exemple.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


MONICA HELLER

Mais c'est moins

thématisé, on va dire.

Ou c'est moins discuté.


GISÈLE QUENNEVILLE

En anglais.


MONICA HELLER

En anglais, c'est ça.

Par contre, on accorde beaucoup

d'importance à la distinction

entre l'accent américain

et l'accent canadien.

Donc, déjà, ça nous amène à

poser la question de savoir

quelles sont les distinctions

qui sont pertinentes pour nous.

Alors, si c'est pour le Canada

anglais, c'est entre le Canada

anglais puis les États-Unis, ou

à la limite, la Grande-Bretagne.

Pourquoi est-ce qu'au Canada

français on est tellement

intéressés à faire la

distinction entre le Québec,

l'Acadie, l'Ontario français?


GISÈLE QUENNEVILLE

Et même à l'intérieur

du Québec même.


MONICA HELLER

Et à l'intérieur du Québec même.

Donc, je pense que l'intérêt

pour les accents, c'est pas nécessairement

qu'il y a des accents, c'est

qu'on est en train d'essayer

de caser tout le monde

et de travailler nos relations

de pouvoir à l'intérieur

même du Canada français.

En dedans du Québec, je pense

que les gens sont très attentifs

À la différence entre la ville

et les bastions traditionnels,

là où le coeur... Ce qu'on

appelle maintenant les régions,

où le coeur du Canada français

est supposé, ou du Québec

francophone, en fait, est

supposé vraiment être ancré.

Donc, c'est une manière de

revendiquer une authenticité,

d'une part, si on dit: "Bien,

moi, je viens de la Gaspésie

avec mon accent de la Gaspésie,

c'est parce que je suis un vrai

Gaspésien." Puis ça, c'est

important de le revendiquer.

Par rapport à un Montréalais

qui... Bon, c'est pas clair

dans quelle mesure c'est un vrai

francophone. Très mélangé,

Montréal. Puis les gens

arrivent et ils partent.

Donc, c'est pas vraiment

dans cette idéologie,

qui est vraiment une idéologie

de la nation héritée de l'Europe,

du XIXe siècle.

Donc, ces distinctions ville et

campagne, on voit ça en France,

on voit ça en Allemagne,

on voit ça un peu partout.

Nous, on fait la même chose.

Et du coup, c'est aussi

important pour les Québécois

de démontrer que leur français

est plus français que votre français.

Parce que nous, on vit tout

le temps avec les anglophones,

donc moi, très souvent,

ce qui m'arrive...

Et j'ai grandi au Québec, hein?

Mais tout ce que les gens

savent, c'est que je viens

de l'Université de Toronto.

Ou quand je donne mon numéro

de téléphone, c'est le 416.

Donc, c'est pas au Québec,

c'est clair. C'est bon...

"Ah! 416. T'as un petit accent."

Alors, c'est pas: "T'as un petit

accent, d'où tu viens?" C'est:

"416, tu dois avoir un accent

et cet accent doit être dû

au contact avec l'anglais."

Donc, c'est un raisonnement par

rapport à d'où je viens et à la

distinction que les gens ont

besoin de faire pour des

raisons politiques, je dirais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Donc, on est inférieur si on a

un accent qui vient du 416?


MONICA HELLER

Absolument, parce que notre

français a été contaminé par

l'anglais. Donc, c'est moins

pur, donc c'est moins vrai. Et

c'est pour ça que le Québec doit

exister comme espace autonome

pour maintenant le français

en Amérique du Nord.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parlons de nos politiciens,

parce qu'on est très obsédés...

Je pense qu'on peut dire

"obsédés" par la qualité de

langue de nos politiciens.

Peut-être surtout nous,

francophones. Alors, certains

disent ou disaient que

Stephen Harper avait

un bon français. Certains

disent que Justin Trudeau,

bof, son français, il

est vraiment pas à la hauteur,

puis Jean Chrétien, on n'en

parle même pas ni en

anglais ni en français.

Pourquoi est-ce qu'on semble

avoir cette obsession avec la

qualité de langue française

de nos politiciens?


MONICA HELLER

Pour un politicien, c'est important

d'être à la fois autoritaire

et authentique.

En tout cas, dans une démocratie

libérale comme la nôtre. Et ça,

on voit les politiciens, un peu

partout, essayer de

jouer cette tension.

D'une part, il faut pas

que je parle trop bien,

parce que si je parle trop bien,

je suis trop loin du peuple,

je suis trop snob.

En même temps, si je parle trop

vernaculaire, trop comme...

M. et Mme Tout-le-Monde,

alors là, j'ai plus d'autorité.

Et dans la mesure où, au Canada

francophone, je pense qu'on est

vraiment dans une relation très

compliquée par rapport à

cette tension-là.

D'une part, justement, on veut

pas être trop snobs. On trouve

les Français trop snobs, mais

en même temps, on admire la

qualité de leur langue.

On est nous autres, nous-mêmes,

complètement contradictoires

et je pense que ça se manifeste

dans nos attentes finalement

impossibles envers nos politiciens.

Bon, impossible, il y en a

qui jouent mieux que d'autres.

Je dirais que Brian Mulroney

était pas mal bon sur ce plan-là,

d'être normal et autoritaire et mieux,

une meilleure personne, plus

intelligente, plus puissante

que toi et moi. Donc, c'est...

Il faut naviguer ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous parlez de cette relation

amour-haine qu'on a avec la

langue, la qualité de la langue.

Est-ce que c'est sain pour

un pays d'avoir ce genre

de relation avec sa langue?


MONICA HELLER

Bien, "sain" ou

"simple", vous dites?


GISÈLE QUENNEVILLE

Sain!


MONICA HELLER

Moi, je trouve que c'est très

sain, en fait. Moi, je trouve

que... J'aurais vraiment peur

d'être dans une situation où

tout le monde est d'accord.

Ça, c'est un peu bizarre.

C'est... Je pense

que l'objectif d'une démocratie,

c'est de pouvoir être différent

et pouvoir être pas

d'accord sur des affaires

et vivre ensemble pareil.

Et d'ailleurs, c'est ça qui a

fait que du coup, le bilinguisme

émerge comme problème

À gérer, tandis qu'avant...

Pff! Ça n'existait pas

comme objet de discussion.

Il faut vivre bien avec ça

et non pas essayer d'imposer une

uniformité qui va écraser

différentes possibilités

d'imaginer la vie.

Aussi dans la mesure où le monde

change tout le temps.

Il faut qu'on puisse s'adapter.

Et si on est trop investis dans

une manière d'être, une manière

de faire, une manière de parler,

on est mal adaptés pour le changement.


Dans le quartier de la petite Italie de Toronto, on s'arrête devant le café Diplomatico.


MONICA HELLER (Narratrice)

Je demeure attachée au

Café Diplomatico qui se trouve

coin College et Clinton.

C'est un café que j'ai découvert

en arrivant à Toronto, en parcourant

les rues, ce qui est ma façon

de découvrir une nouvelle

ville, en cherchant

un café italien avec terrasse,

parce que j'adore ça,

regarder le monde passer.

Et à l'époque, il y en avait

pas beaucoup, à Toronto.

J'ai été quand même très

choyée pendant mes études en

Californie à Berkeley, où sur

le long du campus, il y a toute

une série de cafés italiens

avec d'excellents cafés.

Et donc, ça faisait partie

un peu des choses

que j'ai apprises à bien

vivre en étant en Californie.

On se dit avec une population

italienne de la taille de celle

de Toronto, il doit y avoir des

cafés italiens de ce style-là.

C'est comme juste un café, mais

un bon café animé, du style

que j'ai toujours aimé.

Et c'est le premier

que j'ai trouvé à Toronto

et il est toujours pareil.


On revient à l'entretien avec MONICA HILLER et GISÈLE QUENNEVILLE.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monica, qu'est-ce qui

vous a amenée à étudier

les questions de langue ou à

vous questionner sur la langue?


MONICA HELLER

Ça, c'est tout bêtement parce

que j'ai grandi à Montréal...

... dans les années 60.

Puis, il fallait vraiment

faire un effort pour l'éviter.

C'était vraiment--


GISÈLE QUENNEVILLE

Les questions de langue.


MONICA HELLER

Les questions de langue.

C'était "le" sujet de discussion,

c'était la grosse affaire,

donc... Bon, pourquoi

est-ce que j'ai pas fait

comme tout le monde

et juste en parler autour

de la table et, tu sais,

faire autre chose?

Je pense qu'en partie parce que

j'étais dans un sens ni dans un

camp ni dans un autre pour des

raisons d'histoire de famille.

Donc... Mon fils va dire que

je suis juste aussi énormément

curieuse, mais bon...


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est pas mauvais, ça!


MONICA HELLER

C'est peut-être vrai aussi.

Donc, j'étais capable d'écouter

un peu ce que racontait tout le

monde, voir que ça correspondait

pas, puis ensuite, me dire:

Bon, il doit y avoir

une raison pour expliquer

comment ça se fait

que les gens habitent ensemble,

c'est dans une situation

qui est quand même assez

conflictuelle et puis ce genre

d'explication existait pas.

Donc, je cherchais

quelqu'un qui pouvait me donner

une analyse de ce genre-là.

Pff! Ça existait pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez étudié aux

États-Unis, à Swarthmore College

qui est près de Philadelphie.

Puis après ça, votre maîtrise,

votre doctorat, vous les

avez faits à Berkeley.

Pourquoi étudier des questions

de langue ou de bilinguisme à

l'extérieur d'un pays bilingue?


MONICA HELLER

Bien, les États-Unis est

aussi, à sa façon, un pays

plurilingue en fait, donc...

Mais c'est en fait pour...

Moi, c'était une autre question,

c'était une question de...

Tu sais, à 17 ans, on a envie

d'aller voir le monde, puis t'as

envie d'aller voir ce pays-là.

Bien, finalement, c'est quoi?

Puis c'est juste à côté. Puis il

y a le modèle aussi de

Liberal Arts College, qui s'appelle,

qui n'existe pas au Canada,

qui m'attirait beaucoup.

Je pensais pas être acceptée,

j'ai été acceptée et voilà, c'était

une chance à ne pas rater.

Mais j'étais persuadée que

j'étais pour revenir au Québec.

Vers la fin de mes études

de premier cycle,

alors là, j'avais vraiment

compris ce que je voulais

savoir. Et la réalité,

c'est qu'en Amérique du Nord,

il y avait deux endroits,

les deux en Californie.

Et c'est ça un peu l'ironie,

je trouve, du Canada.

Même à mon retour dix ans

plus tard, il y avait pas de

formation offerte pour une

approche sociale, culturelle,

politique, critique envers

des questions de plurilinguisme.

Ça n'existait pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes à Toronto maintenant

depuis les années 80. Vous avez

quitté le Québec dans les années 70,

au moment où il y avait

de la tension linguistique.

Est-ce que vous croyez

que dans ces quelques décennies,

à quel point les choses

ont changé, là-bas?


MONICA HELLER

Bien, d'abord, j'ai pas

vraiment quitté le Québec.

C'est-à-dire que je revenais

tout le temps et en fait, toutes

mes recherches, jusqu'à ce que

je vienne à Toronto, étaient

au Québec. Donc, j'ai fait

ma thèse de doc, même si j'étais

À Berkeley, sur la francisation

d'une entreprise

un an après la loi 101.

La francophonie est transnationale.

Il y a une francophonie

nord-américaine qu'on doit comprendre

dans sa nord-américanité

et pas toujours penser qu'il

faut juste faire Franco-Ontario,

Québec, Acadie...

C'est quelque chose qu'il faut

étudier, expliquer et non pas

accepter comme une

réalité naturelle.

Pour répondre à la question:

"Est-ce que les choses

ont changé?" Oui.

Pour moi, je pense que pour

notre vécu, c'était plus fin des

années 80, début des années 90,

où les frontières étatiques...

C'était difficile de faire

fonctionner ces frontières-là de

la manière qu'ils étaient

supposés fonctionner. Ça a

toujours été quelque chose

qu'il fallait gérer.

Donc... D'où le passeport,

douanes, citoyenneté, tout

le reste de l'appareil.

Mais la mondialisation, la

nouvelle économie, l'expansion

des réseaux de circulation,

ça fait qu'on est toutes et tous

dans des réseaux qui

sont plurilingues et pluriels.

Le Québec a quand même réussi à

créer un marché québécois, un

marché privilégié québécois.

Donc, ça, ça a été quelque chose

qu'il a fallu créer, qui a été

créé et donc qui est maintenant

aussi une réalité, mais une réalité

qui fait partie de différents...

Comment je pourrais dire?

C'est comme des noeuds ou des pôles

dans un réseau, et non pas

des espaces autonomes et clos.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes à Toronto

depuis déjà plusieurs années.

Est-ce que le fait

d'être francophone à Toronto

a changé vis-À-vis ce que

c'était quand vous êtes arrivée?


MONICA HELLER

Non, je dirais que c'est pas

mal pareil. Aussi, ce qui change

pas, c'est l'étonnement des

Québécois quand tu dis qu'il y a

des francophones à Toronto.

"Attends une minute. Non, non,

c'est impossible. Jamais.

Non, j'ai jamais entendu ça."

Je sais pas, moi, à chaque fois

que je prends le bus et je parle

en français avec ma fille,

je rentre dans un magasin,

tous les francophones sortent.

Donc, l'idée à l'extérieur

qui puisse y avoir

une vie francophone à Toronto,

c'est toujours un sujet

de grand étonnement.

Tandis que je dirais que les

francophones de Toronto mènent

leur bout de chemin de manière

parfaitement heureuse et

contente, merci beaucoup, depuis

que je suis là. D'ailleurs,

ce que j'ai trouvé intéressant

aussi en arrivant ici,

c'est qu'au Québec, la première

question qu'on pose tout

le temps, c'est: "D'où tu viens?

D'où viennent tes parents?

Où est-ce que t'as été

scolarisé? Dans quelle rue

est-ce que t'as grandi?"

Bon, ça va jusqu'à ce qu'on

apprenne mon nom de famille.

"Alors, là, c'est bon, ça doit

être le nom de ton mari."

"Non." Tu sais. "C'est le nom

de mon père." Alors là, toutes

les questions, tout de suite,

avant qu'on puisse avoir

une conversation. à Toronto,

absolument pas. C'est... Pff!

Éventuellement, si on se connait

assez, on va embarquer dans nos

histoires de vie, mais c'est pas

nécessaire de classer le

monde immédiatement.


À l'extérieur du campus, MONICA HELLER et GISÈLE QUENNEVILLE marchent en discutant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, Monica, vous, vous avez

passé toute votre carrière

universitaire rattachée à

l'Université de Toronto.

Est-ce que c'est rare, ça?


MONICA HELLER

C'est très rare. Bien, je

dirais que ça dépend. Dans les

grandes universités, les gens

ont plus tendance à rester parce

que les ressources sont bonnes.

Veux, veux pas, la bibliothèque

de l'Université de Toronto

est extraordinaire.

La piscine est excellente aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bon, ça fait 30 ans,

maintenant, que vous êtes ici.

En 30 années d'enseignement, de

carrière, est-ce que vous avez

vu passer beaucoup d'étudiants?


MONICA HELLER

Je dirais que certainement,

il y a eu une diversification.

Certainement sur le plan

international, aussi sur le plan

des gens qui habitent au Canada,

qui fréquentent l'université.

Je pense que l'accès à

l'université s'est amélioré.

Et l'université s'est ouverte aussi.

Cette génération, en tout cas,

est particulièrement engagée,

non pas du plan par rapport

aux études, mais le lien

entre leurs études

et leur vie communautaire.

C'est beau à voir.


De nouveau dans la petite bibliothèque, GISÈLE QUENNEVILLE poursuit l'entretien avec MONICA HELLER.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monica, vous avez fait

beaucoup de recherches sur le

français dans les écoles de

langue française en Ontario.

Dans beaucoup d'écoles de langue

française en Ontario, on parle

pas français. On parlait pas

français il y a 35 ans, quand

j'étais à l'école élémentaire,

on parle pas plus

le français aujourd'hui.

Pourquoi c'est comme ça?


MONICA HELLER

Je pense qu'il faut vraiment

comprendre ça du point de vue

des enfants. En fait,

je dirais que c'est pas vrai

qu'on parle pas français.

C'est une question d'âge.

Je dirais que les tout

petits sont très sages.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pas de problème.


MONICA HELLER

Pas de problème. Rendu en 11e,

12e année, ça commence à

reparler français. Bon, c'est selon.

Là, les jeunes qui veulent

vraiment pas sont déjà partis,

ils sont à l'école anglaise.

Donc, ceux qui ont décidé de

choisir, qui pensent à leur

avenir, qui se sont vraiment

engagés, ils vont beaucoup

plus parler français.

Donc, c'est plus entre l'âge,

on va dire, de 9 ans et 14 ans.

Et vraiment, c'est quand on

pense à qu'est-ce qu'un enfant

de 9 ans, 10 ans, 11 ans doit

faire dans notre société?

Bien, il doit créer sa propre

vie, son propre monde.

Il doit se déconnecter des

adultes. On trouverait ça très

bizarre d'être devant un enfant

de 12-13 ans qui ferait:

"Oui, maman. Oui, madame.

Oui, madame. Absolument,

madame." Tu sais,

c'est... Ça se fait pas.

Et dans la mesure où les

adultes dans leur vie insistent

absolument qu'il faut

parler français, parler

français, parler français,

dans un sens, c'est un cadeau

qu'on donne aux jeunes.

Comment est-ce que tu vas

résister à l'autorité de l'adulte?

Tu vas parler anglais! Et ça marche

À chaque fois. C'est comme

par miracle, tu sais.

Ils s'enragent à chaque fois.

C'est super, c'est fabuleux.

Donc, ça fait partie

de la manière dont les ados,

dans notre société, à notre

époque font l'adolescence.

Aussi, c'est normal pour

nous que qu'est-ce qui est

plus important pour eux,

c'est le groupe des pairs.

S'ils sont... S'ils avaient

pas d'amis, tu sais,

on s'inquiéterait.

Alors, je dirais pas

qu'ils parlent juste anglais,

au contraire. Quand tu fais

très attention à ce qu'ils font,

ils pratiquent un bilinguisme.

D'ailleurs, qui est exactement

le bilinguisme... On leur dit

tout le temps: "Vous avez de

la chance, vous êtes bilingues."

Puis après, on leur dit

de pas être bilingues.

Donc... Attends une

minute, là, tu sais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais est-ce qu'ils sont

réellement bilingues? Est-ce que

leur qualité de français est

au même niveau que la

qualité de leur anglais?


MONICA HELLER

Bon, alors, là, je dirais

que ça, c'est une question

vraiment idéologique, OK?

Qui décide qu'est-ce que

c'est que le vrai bilinguisme?


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


MONICA HELLER

Nos institutions, pour des

raisons, à mon avis, vraiment

politiques et idéologiques,

croient que la seule manière

d'être bilingue, c'est d'être

unilingue plusieurs fois,

d'être bilingue au pluriel.

Donc, il faut que tu puisses

parler juste en français

comme si t'étais unilingue

francophone, juste en anglais

comme si tu étais unilingue

anglophone, juste en espagnol

comme... Et ainsi de suite.

La possibilité de faire le lien

entre ces différentes langues,

alors là, non, on veut pas ça,

on veut pas ça, surtout pas.

On parle de ça comme étant

de la contamination, d'ailleurs.

C'est une mauvaise chose.

Mais quand tu regardes des

pratiques bilingues à travers

le monde et incluses dans

nos écoles, ça fait pas de sens.

D'une part, on a tendance

à utiliser le savoir

qu'on a dans une langue

pour comprendre une autre.

Donc, essayer de garder

ça étanche bloque

des capacités d'apprentissage.

Pédagogiquement, je comprends

pas l'utilité de ça.

Et les pratiques de bilinguisme

où on utilise des éléments,

des ressources que j'appelle

"langagières", qu'on associe

à différents systèmes

linguistiques, même

si je persiste et signe que ces

systèmes autonomes sont fictifs.

On les a inventés. C'est pas

dans la nature, d'accord?

C'est avec les amis qu'on peut

justement jongler qu'est-ce que

ça veut dire cette expérience

de vivre à travers différents

espaces où il y a différentes attentes.

Et une des choses qui émergent,

notamment, de cette expérience,

c'est les blagues,

les blagues bilingues.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


MONICA HELLER

Les enfants font des blagues

bilingues, que je trouve

absolument tordantes, mais que

les adultes ne comprennent pas.

C'est comme, "C'est quoi ça?"

Et qui fait partie aussi de ce

qui est réprimé. Et donc, c'est

une créativité dans la manière

de gérer leur vie pour devenir

bilingue, pour savoir comment

être cet acteur social bilingue

ou trilingue, que l'école

coupe tout le temps.


GISÈLE QUENNEVILLE

L'immersion française,

est-ce que ça rend

les jeunes bilingues?


MONICA HELLER

Je pense que l'immersion

française donne absolument

les bases nécessaires pour

développer des compétences

langagières par la suite.

La question, je pense, cachée

derrière ça, c'est moins une

question par rapport à la

compétence langagière,

mais à l'appartenance.

Est-ce que tu parles français

de la manière que moi je juge,

tu sais, assez pour être dans

ma gang? Ou est-ce que tu vas

toujours être un francophone

qui est pas de ma gang?

Et les gens peuvent...

Ça fait partie justement de

la complexité dont je parlais.

Donc, l'immersion française

est claire sur on enseigne

cette histoire-là pour des

gens qui ne s'associent pas

à cette gang et il va falloir

qu'ils naviguent ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand on voyage à l'étranger,

on nous fait souvent dire:

"Oh, le Canada, c'est un pays bilingue."

Qu'est-ce que vous répondez

aux gens qui vous disent:

"Oh, le Canada, c'est merveilleux,

c'est un pays bilingue"?


MONICA HELLER

Bien, qu'est-ce que

vous entendez par "bilingue"?

D'ailleurs, je fais toujours

la blague avec mes collègues

suisses, parce qu'ils se font

dire exactement la même chose.

Alors, est-ce que vous voulez

dire que tout le monde au Canada

est bilingue? Bien, non.

C'est pas le cas. Est-ce que

vous voulez dire qu'il y

a deux langues officielles?

Oui. Qu'est-ce que ça veut dire

dans la pratique?

Bien, c'est compliqué.

Donc... C'est bien beau

dans la mesure où ça ouvre

la porte, justement, à l'idée

que c'est une bonne chose

de gérer la multiplicité.

Est-ce que le bilinguisme

est assez au Canada? Non, on a

toute une série de questions à

se poser concernant les langues

autochtones, notamment.

Et ma crainte serait

qu'en parlant tout le temps

de bilinguisme anglais-français,

on oublie cet aspect-là, qui est

une partie très importante

de notre possibilité d'avenir ensemble.

Les langues apportées

par les immigrés aussi, c'est

une possibilité de richesse.

Donc, c'est pas juste

le bilinguisme anglais-français.

Et si on avait essayé de dire:

"Bien, non, il y a juste

l'anglais là puis juste

le français là", ça ferme

la porte à cette possibilité-là.

Puis ça, ce serait très dommage

à mon avis. Est-ce qu'on a

réalisé le rêve d'un pays

où tout le monde est bilingue?

Bien, non. Ça, on le sait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monica Heller, merci beaucoup.


GISÈLE QUENNEVILLE

Merci à vous.


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