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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Robert Lepage: Multidisciplinary Artist

Robert Lepage, avant-garde artist, pushes the limits of conventional theatre to create a truly fascinating body of work. As one of Quebec´s most well-known artists, he has received a host of accolades, and his name has even become a proper-noun entry in the dictionary. Even though his multidisciplinary shows have taken him all over the world, he maintains a profound connection with his hometown; Quebec City is where he was born, and it is where he makes his art.



Réalisateur: Joanne Belluco
Production year: 2015

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VIDEO TRANSCRIPT

Plusieurs images de la ville de Québec sous la neige défilent pendant que LINDA GODIN fait une courte présentation de ROBERT LEPAGE.


LINDA GODIN

Québec, c'est ici

que Robert Lepage a grandi.

C'est ici qu'il réside

et qu'il se réinvente.


Ensuite, on se trouve dans les locaux de Ex-Machina à Québec.


LINDA GODIN

Artiste avant-gardiste,

Robert Lepage défonce les murs

du théâtre contemporain

pour proposer des oeuvres

qui fascinent.


Titre :
Carte de visite


LINDA GODIN rencontre ROBERT LEPAGE, metteur en scène, dans un espace anonyme, à l'intérieur des locaux de EX MACHINA.


LINDA GODIN

Robert Lepage, bonjour.


ROBERT LEPAGE

Bonjour.


LINDA GODIN

Avec la pièce 887, une pièce

dans laquelle vous jouez...


ROBERT LEPAGE

Oui.


LINDA GODIN

C'est une pièce qui est très

personnelle et que vos pièces...

Enfin, depuis quelques

années, sont de plus

en plus personnelles.


ROBERT LEPAGE

Oui.


LINDA GODIN

C'est vrai?


ROBERT LEPAGE

Oui. Elles ont toujours

été personnelles,

mais je me suis toujours

vraiment déguisé, caché

derrière des personnages,

changé mon nom, j'ai changé

la réalité parfois...

ou le contexte dans lequel

les histoires ou les conflits

se passent. Et là, 887, ça

m'expose beaucoup parce qu'il

n'y a pas de déguisement.

Bon, ceci dit, c'est quand même

de l'autofiction, on s'entend,

donc c'est la vérité, mais c'est

pas tout à fait la vérité. C'est

la vérité arrangée avec le gars

des vues pour que, bon, ça fasse

du meilleur théâtre, puis

de la meilleure poésie, mais

c'est moi. Je parle de moi, à la

première personne. Je dis même

"Robert Lepage", je ne fais pas

abstraction de qui je suis,

de ce que je fais dans la vie,

tout ça. Alors, c'est très, très

difficile et ça peut paraître

prétentieux comme démarche, à un

moment donné. Moi, c'est ce qui

me faisait peur. J'avais peur

que les gens trouvent ça

prétentieux. Et pour ça, bien,

il faut que tu désamorces ça.

Il faut que tu trouves des

façons de désamorcer ça,

mais j'ai beaucoup de plaisir.

C'est sûr que ça a été dur

pour moi, là, de...


LINDA GODIN

De parler au "je"...


ROBERT LEPAGE

Oui, en parlant au "je" parce

qu'aussi, c'est que tu amènes

toute ta famille dans ça, hein,

c'est-à-dire que... surtout

si c'est un spectacle sur

l'enfance, sur la mémoire,

où tu relates l'histoire de ta

famille, de tes voisins, de tes

professeurs, bon. Tout ce que

je dis, ce sont de vraies

choses, même si elles ont

été trafiquées, changées,

resculptées un peu. C'est

quand même... J'expose tout

le monde, et ça, c'est délicat.


LINDA GODIN

Comment il était, justement,

le jeune Robert Lepage?


ROBERT LEPAGE

Bien, il était très timide,

mais, ceci dit, chez nous, bon,

on n’était pas une famille très,

très riche, mais au moins,

les gens avaient un bon sens de

l'humour, puis les gens étaient

des bons raconteurs d'histoires.

Il y avait pas d'artistes

dans la famille, vraiment. C'est

seulement plus tard, quand mon

frère a commencé à faire de la

photo, donc lui-même est devenu

un artiste, que là, ça, ça m'a

éveillé à ça. Mais, avant ça,

on dirait que, je sais pas,

on était une famille qui aimait

bien rire, malgré notre contexte

un peu difficile, parfois,

parce qu'on a quand même vécu

toutes sortes de tragédies,

toutes sortes de drames, comme

tout le monde. On a vécu...

Mes grands-parents ont habité

chez nous, on les a vus mourir.

Ce qui fait qu'on n’était pas à

l'abri des intempéries, mais je

pouvais toujours compter sur ma

famille, sur mes parents, pour

donner un sens à ça. Surtout

ma mère qui, elle, avait un sens

de l'humour extraordinaire,

c'était une conteuse incroyable,

puis tout ça, qui tournait

en dérision tout ce qui nous

arrivait. Donc, ça a été

comme des réflexes de survie

que je pense qu'aujourd'hui,

moi, j'ai hérité, justement,

pour pouvoir raconter

des histoires à d'autres.


LINDA GODIN

Est-ce que pour vous,

le théâtre a été salvateur,

d'une certaine façon?


ROBERT LEPAGE

Oui, bien, c'est-à-dire

que moi, j'ai été très refermé

sur moi-même, un moment donné,

dans mon adolescence. J'ai fait

une dépression nerveuse qui a

duré deux ou trois ans,

et ce qui m'a vraiment sorti

de cette torpeur-là, ça a

été de faire du théâtre.

Disons que les disciplines

artistiques, avant, j'étais

à l'école secondaire, puis la

peinture, les arts plastiques

en général ou la musique,

bon, c'était bien, j'avais touché

à ça. Mais ça m'exposait trop,

parce que... comme artiste,

on est exposé en tant qu'individu,

tandis qu'au théâtre, j'étais

trop timide, moi, pour faire

du théâtre. Ce qui fait qu'il

y avait quand même le groupe,

le phénomène du groupe, et ça,

ça a été salvateur. Ça, ça a été

vraiment, pour moi, une façon

de me cacher derrière le groupe.

Puis c'est curieux quand même,

maintenant, je suis un petit

peu beaucoup, à l'avant-plan.

Mais à l'époque, c'était comme...

Il y avait un confort,

c'est-à-dire que je pouvais

m'exprimer artistiquement, mais

si c'était pas bon, c'était

la faute du metteur en scène

ou c'était la faute du groupe.

C'était la faute de l'auteur,

mais ce n'était pas de ma faute

à moi. Et, pendant longtemps,

je me suis comme... Comment

je pourrais dire? Je me suis

leurré, un peu, dans cette

chose-là. J'ai eu l'impression

que ça serait ça, faire du

théâtre, puis c'est pas vrai.

Éventuellement, il faut que

tu fasses des auditions pour

rentrer au Conservatoire, puis

là, c'est toi qui es exposé.

Puis, à un moment donné, les

professeurs, oui, ils enseignent

à une classe, mais il y a

un travail quand même sur

l'individu, et tout ça,

ça a été très, très difficile.

Bon, à un moment donné, j'ai

fini par sortir un petit peu de

ma coquille, puis à trouver mes

forces en tant qu'artiste solo,

aussi, en tant qu'individu.


LINDA GODIN

Ça a marché?


ROBERT LEPAGE

Bien, ça a marché...

C'est-à-dire qu'il y a une

chose... Marc Doré, qui a

été mon professeur principal,

je dirais... J'ai eu d'autres

bons professeurs, mais disons

que lui, ça a été quelqu'un qui

m'a vraiment éveillé à la poésie

théâtrale et qui croyait

beaucoup en moi, et tout ça.

Puis lui disait des choses

très inspirantes, entre autres,

qu'il ne faut pas essayer d'être

numéro 1, mais qu'il faut

essayer d'être unique. Et ça,

c'est important. On est dans

une société compétitive, où on

encourage les jeunes à être le

numéro 1. Alors, dès qu'on est

numéro 2... Le numéro 2,

je veux dire, aussi bien être

numéro 0, hein. Ça veut

rien dire, être numéro 2.

Donc, il faut être numéro 1.

Mais être unique, c'est une

chose complètement différente.

Il faut que tu trouves c'est

quoi qui te rend unique et de

ne pas essayer de ressembler aux

autres nécessairement. Alors,

ça aussi, ça a été un travail

de découverte grâce beaucoup

à ce professeur-là, grâce au

Conservatoire, qui a été quand

même une période difficile,

mais... à un moment donné,

tu es mis face à toutes tes

faiblesses, tes problèmes,

tes limites, mais tu es aussi

mis face à tes forces.

Des forces que tu ne pensais pas

que tu avais, des aptitudes, des

talents, que tu ne savais pas

que tu avais. Je répète cette

phrase-là, si on veut, quand je

vais dans des écoles de théâtre.

On me demande de faire

des conférences ou même

à l'université dans d'autres

domaines, pas juste le théâtre,

puis je leur dis toujours:

"Bien, faites ça. Essayez d'être

unique, trouvez votre unicité."

Je sais même pas si c'est un mot

français, mais trouvez ce que

vous avez d'unique, et non pas

ce que vous avez de meilleur,

dans le sens "je suis meilleur

que toi ou meilleur que les autres."


Un extrait de la pièce Quills où ROBERT LEPAGE interprète le Marquis de Sade.


ROBERT LEPAGE

(Jouant le Marquis de Sade)

Là où il y a une volonté,

il y a un moyen. Et nul ne peut

rivaliser avec un maniaque

en matière d'invention.


On retourne dans les locaux de Ex Machina, à Québec où LINDA GODIN poursuit son entretien avec ROBERT LEPAGE.


LINDA GODIN

Robert Lepage, on peut dire

que vous êtes un maître de l'art

du multidisciplinaire.

Qu'est-ce qui vous intéresse,

de mettre différentes formes

ou disciplines artistiques

comme ça, ensemble?


ROBERT LEPAGE

Bien, c'est peut-être parce

que j'ai eu de la difficulté

à m'identifier ou me reconnaître

dans une discipline artistique

unique. Par exemple, on dit

de moi que je suis un artiste

de théâtre principalement,

c'est vrai que c'est principalement

ce que je fais. Je fais des arts de

la scène, mais le théâtre comme

on le conçoit aujourd'hui...

je ne peux pas dire que

je m'identifie à ça à 100%.

Donc, je vais essayer d'amener

d'autres éléments d'autres

disciplines pour créer une

forme d'art qui va me plaire,

qui va me parler, qui, j'espère,

va parler aux spectateurs.

Et moi, mon intérêt pour

le théâtre, il vient pas

nécessairement du théâtre,

dans le sens que... quand j'ai été...

Parce que c'était plus

dans les années 70,

mais moi, ce qui m'intéressait,

c'était par exemple le rock

théâtral. Donc, le théâtre, moi,

il m'a été enseigné ou présenté

dans ses premières formes...


LINDA GODIN

Le rock théâtral comme...


ROBERT LEPAGE

Le rock théâtral. Bien,

c'était à l'époque des

spectacles de Jethro Tull, puis

de Genesis, à l'époque

où Peter Gabriel faisait partie de

Genesis, où les gens portaient

des costumes, racontaient

des histoires.

Les longs jeux avaient un côté

où c'était toutes des petites

tounes de cinq minutes, puis

de l'autre côté, il y avait une

grande toune de 25 minutes, puis

il y a plus personne qui fait ça

maintenant parce que ça ne passe

pas à la radio... Mais on

racontait une longue histoire,

puis il y avait des personnages

ou des chapitres. C'était très

théâtral et parfois même, il y

avait des décors sur scènes,

puis tout ça... Donc, moi,

c'est la théâtralité du rock qui

m'a beaucoup attiré. Et ensuite,

il y a eu tous les artistes,

comme Lori Anderson et tous ces

gens-là qui venaient du monde de

la performance. D'ailleurs, on

appelait ça de la performance,

mais ces gens-là n'étaient

pas des gens de théâtre.

Ces gens-là faisaient de la

musique électro à l'époque,

travaillaient déjà avec de

la technologie, faisaient de la

poésie, de la musique, des arts

visuels... Alors, tout ça

était mélangé ensemble et

ils appelaient ça: "On fait de

la performance." Bon, alors là,

c'est pas nécessairement les

arts visuels qui m'intéressaient

vraiment, c'était la théâtralité

des performances. Ce qui fait

qu'avec le temps, je me suis

rendu compte qu'on peut

pratiquer son art sans être mis

dans une catégorie qui nous

limite, qui dit: "Ah bien,

ça, si le théâtre ne permet

pas ça..." Bien oui, mais

le théâtre, lui, est supposé

permettre tout. Et si le théâtre

permet tout, on peut aller piger

dans d'autres disciplines,

et tout ça. C'est sûr

que je favorise les

disciplines scéniques, alors je

vais m'intéresser beaucoup à la

danse, au cirque, à l'opéra. Je

vais m'intéresser à des formes

qui vont rappeler le théâtre,

qui vont utiliser un vocabulaire

qui se marie bien avec

le théâtre, mais à l'occasion,

ça m'est arrivé d'essayer

d'intégrer des éléments

cinématographiques, des éléments

d'art visuel, d'installation, de

performance, de musique. Alors,

je ne suis pas sûr que je suis

quelqu'un de multidisciplinaire,

mais je suis quelqu'un de

pluridisciplinaire, peut-être

plus... Dans le sens que

mon travail invite des gens

de différentes disciplines.


LINDA GODIN

Vous dites: "Le théâtre

devrait permettre", justement,

comment dire, le côtoiement

ou l'insertion de différentes

disciplines artistiques. Quand

vous avez créé Ex Machina,

votre compagnie de création,

vous vouliez que ce soit un

endroit où c'était un incubateur

d'un nouveau théâtre.


ROBERT LEPAGE

Oui.


LINDA GODIN

Vous trouviez que le théâtre

était trop coincé, "encarcané"?


ROBERT LEPAGE

Moi, la cage, elle m'emprisonne,

elle m'étouffe, elle me fait suffoquer.

Par exemple, je trouve que

le public, aujourd'hui, qui a

une culture cinématographique,

télévisuelle beaucoup plus

grande qu'à l'époque... qu'à

mon époque, du moins. Donc,

aujourd'hui, le public est

composé de gens qui ont

plein, plein de références

cinématographiques pour raconter

des histoires. Donc, nous,

on arrive avec le théâtre et on

commence à raconter l'histoire,

et on le fait un peu en temps

réel, si on veut, dans une

métonymie théâtrale, et on sent

toujours que le public est

en avance sur nous.

Il est déjà rendu à la fin de la

pièce. Il faut au moins que tu

sois en même temps que le public

si tu es pas capable de le

dépasser ou d'arriver à la fin

avant lui, il faut au moins

que tu suives ça. Et pour ça,

il faut que tu empruntes

son vocabulaire narratif.

Il le sait, lui, le spectateur,

c'est quoi un saut à l'avant, un

flashback, une mise en abyme...

Bon. Il ne sait pas que ça

s'appelle comme ça, mais il

connaît tous ces procédés-là.

Il sait... Le cinéma,

la télévision prennent plein

de raccourcis pour raconter des

histoires. Puis le théâtre, lui,

s'acharne à prendre le temps

de faire rentrer la personne

sur scène. Il faut qu'il ouvre

la porte, il rentre, il ferme

la porte, il va, il s'assoit...

Au cinéma c'est: On va-tu au

restaurant? OK. On coupe, on est

assis à table, puis on est déjà

en train de manger le dessert.

Donc, il y a des raccourcis,

il y a toute une façon, une

vitesse à laquelle les gens

réfléchissent aujourd'hui qui

fait que le théâtre, souvent,

est un peu lourdaud pour ces

gens-là. Bon, ça veut pas dire

qu'il faut absolument suivre

tout ça, mais moi, comme

spectateur, souvent,

je m'ennuie parce que je fais:

mais oui, on sait ça, puis

on sait comment ça va finir.


LINDA GODIN

On peut-tu sauter

à la prochaine étape?


ROBERT LEPAGE

Puis à partir du moment où les

gens sont à la fin avant toi,

ils ont imaginé, peut-être, une

façon de faire la fin qui est

peut-être plus intéressante que

ce que toi, tu as les moyens de

présenter ou les moyens... Bon.

Donc, si au moins tu es avec la

personne en même temps, on fait

ça ensemble, on fait avancer...

Et, pour ça, il faut comprendre

la vitesse de compréhension

du spectateur d'aujourd'hui.

Alors, moi, afin de changer

le contenu un peu, j'essaie

de changer le contenant.


LINDA GODIN

Vous avez... vous avez

fait des films, vous avez

joué dans des films...


ROBERT LEPAGE

Oui.


LINDA GODIN

Mais vous ne le faites plus

tellement. Est-ce qu'on peut

dire que vous avez

délaissé le cinéma?


ROBERT LEPAGE

Pas mal, je dirais oui.

Bien, en fait, c'est peut-être

le cinéma qui m'a délaissé.


LINDA GODIN

Pourquoi?


ROBERT LEPAGE

Bien, je sais pas.

C'est une drôle de chose.

J'aime bien le cinéma, ceci dit,

puis j'ai bien aimé en faire,

dans le sens que je suis très

heureux d'avoir eu la chance

de tenter ma main à essayer de

raconter une histoire au cinéma,

mais c'est pas pour moi.

Le cinéma, ça me glisse dans

les mains. Dès que ça se met

à vivre, ça part puis ça fait

plein de choses que c'est pas

supposé faire, puis ça s'en va

où ça veut, puis bon, tu as

aucun contrôle là-dessus... Moi,

j'ai pas la patience, j'ai pas

le temps de m'habituer à ça...

Au moins, au théâtre, je sais

pas, il me semble qu'il y a une

espèce... Les affaires poussent

et tous les jours, on joue

un spectacle, puis on le change,

puis on le réécrit, puis on

le réédite... Au cinéma, là...

Soir de la première, c'est fini

là. C'est ça, puis là, tu es

pris avec, puis si tu veux

changer des choses... Bon,

maintenant, à l'ère digitale,

c'est plus facile de venir faire

des ajouts, mais une fois

que le film est distribué,

il ne bouge plus.


LINDA GODIN

Non...


ROBERT LEPAGE

Ça, c'est une prison, tandis

que le théâtre, c'est très...

Enfin, le théâtre si on produit

soi-même ses propres spectacles,

il y a cette latitude-là, si on

veut, il y a cette évolution-là.

Et je m'en suis rendu compte,

un moment donné, quand

je suis allé dans un festival en

Australie, et bon, pour me faire

plaisir, on avait décidé de

faire un mini-festival de cinéma

Lepage, à Sydney, pendant que je

jouais un spectacle. Alors, je

m'étais présenté pour présenter,

je pense que c'était

« Le confessionnal » qu'on

présentait. Et c'était un film

que j'avais tourné il y a deux

ans à l'époque. Et je regardais

le film, je me disais: Mais, mon

Dieu, c'est le fantôme de qui

j'étais il y a deux ans, ce

que je vois là. C'est pas qui je

suis, en ce moment. Tandis que

le théâtre, c'est toujours...

Même si ça fait huit ans, dix

ans... c'est moi, qui je suis,

aujourd'hui, au moment où je le

joue. Tandis qu'au cinéma, bien,

c'est toujours une trace de qui

tu as été, comme un album photo.

Oui, c'est bien... On est

nostalgique, on regarde ça...


LINDA GODIN

Puis vous n'aimez pas ça.


ROBERT LEPAGE

Ah... J'aime pas ça, moi...

La nostalgie, moi...


On présente un extrait de « La face cachée de la lune ».


STEVE BLANCHET directeur de la création chez EX MACHINA témoigne dans la verrière au haut de la tour de l'édifice.


STEVE BLANCHET

... que je regarde celle

qui est à la hauteur de ma tête?

Je m'appelle Steve Blanchet,

je suis directeur de création

ici, chez Ex Machina, à Québec.

Tout le monde est prêt?

(Clapant des mains)

Robert est un capitaine de

navire qui pressent des choses,

puis qui dit: "Bien, on s'en

va par là." Il a un instinct

qui dit: on va faire là. Mais le

chemin qu'on va prendre pour y

arriver, on ne sait pas si c'est

un chemin qui va prendre deux

jours, deux mois ou deux ans.

Les moyens par lesquels on va

arriver à nos fins aussi, on

ne les connaît pas dès le début.

Donc, c'est la structure même

du travail de Robert, mais même

de la compagnie Ex Machina,

c'est qu'il n'a pas de modèle

pour faire les choses.

On joue avec le temps, le temps

est malléable. C'est-à-dire

qu'on a un projet, on a une

idée. Des fois, l'idée ne

correspond pas à un médium

précis. Donc, des fois, on a

envie de traiter nos sujets,

on ne sait pas encore si ça va

être une pièce de théâtre ou

une exposition ou un

show de projection,

et on va réunir les personnes

qui nous semblent

pertinentes autour de ce

projet-là. On va faire avec

eux du travail de table, un

brainstorm. On va tester des

choses, en parler, beaucoup.

Et ça, on va le faire pendant

deux semaines, et après ça,

on ne travaillera plus sur

ce projet-là pendant... quatre

mois. Et après quatre mois,

les mêmes personnes vont se

retrouver et on va continuer

de parler du projet pendant

deux semaines, et après ça,

on va se revoir dans quatre mois.

Donc, les projets, on donne le

temps au temps. Si bien que les

idées, des fois, qu'on trouve

bonnes au préalable ne tiennent

plus la route quatre mois plus

tard parce qu'elles n’étaient pas

si bonnes. Même dans les quatre

mois où on ne travaille pas,

on continue de travailler sur

le projet parce que la tête nous

tourne, on rencontre, on voit

quelque chose, on fait une

rencontre. On dit: "Ah, ça,

ça va être intéressant, je vais

en parler la prochaine fois." On

tranche le temps et on l'étire,

on l'espace dans le temps. Ce

qui fait qu'une production, chez

nous, se fait rarement en bas

d'un an et demi, deux ans.

Chez nous, aussi, concepteurs,

techniciens, comédiens, en fait,

sont tous des auteurs, et

participent tous, d'une certaine

façon, à l'idéation. Quand on a

un titre, on est responsable

du titre qu'on défend. Donc,

le concepteur vidéo ou le

concepteur de la scénographie va

devoir défendre la scénographie.

Mais le concepteur vidéo a

peut-être une idée musicale,

et il se doit de la dire. Et

il se doit de la partager et

le concepteur sonore ou musical

se doit de la recevoir.

Donc, c'est comme ça que les

choses, chez nous, se passent,

c'est-à-dire qu'on ne se prive

pas de bonnes idées. Et s'il y a

un technicien qui assiste...

Nous, on travaille souvent

in situ, donc on essaie d'avoir

le plus de matériel, et si

un comédien ou un technicien

qui nous arrive avec une idée

extraordinaire conceptuelle,

on va la prendre pour

la mettre dans le

show, au bénéfice du

show.


On retourne à l'espace anonyme dans les locaux de EX MACHINA pour poursuivre l'entretien avec ROBERT LEPAGE.


LINDA GODIN

À Ex Machina, vous créez

beaucoup en groupe. Il y a

vraiment beaucoup de travail

de création en groupe. C'est

ce qui vous plaît le plus,

plutôt que de créer en solo?


ROBERT LEPAGE

Oui. Bien, c'est-à-dire que

même mes spectacles solos sont

des spectacles de groupe. Je

suis seul en scène, mais il y a

beaucoup de monde dans la salle

qui travaille autour, des

concepteurs, des dramaturges,

des gens qui collaborent

avec moi.


Différentes images défilent toutes relatives à EX-MACHINA, des affiches, des espaces de travail, des prix reçus pour les œuvres de ROBERT LEPAGE.


ROBERT LEPAGE (Narrateur)

C'est toujours une aventure de groupe,

peu importe s'il y a

beaucoup de comédiens ou pas,

c'est vraiment de la création

collective. Bon, alors, on finit

toujours par m'attribuer la

paternité du spectacle parce que

c'est moi qui signe la mise

en scène, mais c'est pas

nécessairement moi qui signe

le texte, qui signe l'oeuvre

comme tel. Si on est plusieurs

signataires, mais bon,

malheureusement, on est dans un

star-système, puis bon, les gens

veulent introduire "le nouveau

spectacle de Robert Lepage".

Bon, je ne peux pas commencer à

corriger toutes les affiches et

dire: "Oui, mais il y a un tel

et il y a une telle..." Alors,

c'est un peu ingrat pour les

autres, mais ça demeure toujours

un idéal de création collective.

Je pense qu'on a trouvé une

façon de le faire, beaucoup

d'essais-erreurs, mais c'est

comme ça. Et les gens,

ça demande beaucoup de courage

aux collaborateurs parce que,

par exemple, quand je veux

travailler avec des comédiens

ou des comédiennes, ils ont

l'habitude de se faire "caster",

ils se font distribuer. Alors,

on va là, puis on dit:

"Bon, OK, tu vas jouer

le rôle de la mère, puis toi,

tu vas jouer le rôle du père."

Ce qui fait que les gens finissent

toujours par jouer dans leur casting.

Tandis que moi, il y en a pas de

spectacle, au départ. Il y en a

pas, de pièce, il y a pas

de rôle, il y a zéro. Il y a

une idée de base, une ressource

de base. Je vais dire: "Bon, on

fait un spectacle à partir d'un

jeu de cartes." Bon, OK. Puis

là, les comédiens, comédiennes,

vont dire: "Mais je vais

jouer qui, moi?"

"Aucune idée, on va voir."


LINDA GODIN

On va le déterminer

au fur et à mesure.


ROBERT LEPAGE

Ce qui fait qu'il faut que

les gens aient confiance au

processus. Ça fait que, souvent,

je me sens un peu comme un

Christophe-Colomb. Tu embarques

tout le monde sur ta galère,

puis là, tu pars. Tu dis:

"Il y a un continent, là-bas."

Puis les gens font: "Oui,

oui, comment il est fait,

le continent?" "Je sais pas."

"Mais là, il y a-tu des bêtes

sauvages, il fait-tu froid?"

"J'ai aucune idée, mais je sais

qu'il y a un continent."

Ça, c'est sûr. Puis, aussi,

des fois, on sait pas combien

de temps ça prend se

rendre là. Et ça aussi,

chez Ex Machina, ça fait partie de notre

façon de travailler. On commence

un spectacle et on ne sait

pas quand il va aboutir. On sait

qu'il va y avoir dans l'horaire

des plages de répétitions

sur quelques années, parfois,

et qu'il y aura des répétitions

publiques. Et c'est les

répétitions publiques qui

nous disent, souvent, où on est

rendus. Si le spectacle est près

d'être abouti ou s'il reste

encore beaucoup de travail,

de la recherche, tout ça. Ce qui

fait qu'on étale les choses dans

le temps beaucoup, beaucoup.

Mais on ne sait pas quand

la vraie chose s'arrête. Et

même quand on commence à jouer

officiellement, c'est jamais

vraiment fini. On continue

toujours à travailler

et à changer tout,

puis à restructurer.


LINDA GODIN

Comment vous viennent vos

idées? Que ce soit du théâtre

ou une projection, peu importe.


ROBERT LEPAGE

Des fois, ça peut être une

idée de départ, comme par

exemple Lipsynch, c'était un

spectacle sur la voix, la voix

humaine. Beaucoup parce que

le travail d'Ex Machina est

toujours associé à l'image,

à la technologie, au mouvement.


LINDA GODIN

Un certain esthétisme aussi.


ROBERT LEPAGE

Mais comme si on était pas

préoccupé par le son. Comme

si la voix humaine ne nous

intéressait pas, comme si

le texte ne nous intéressait

pas, comme si le son ne nous

intéressait pas. Quand, au

contraire, ça fait vraiment

partie de notre travail de façon

intégrante, mais peut-être que

l'image l'emporte toujours, je

sais pas, sur le son, je sais

pas si c'est ça, donc on s'est

dit: Mais là, on va faire un

spectacle vraiment sur la voix

humaine. On ne pourra pas

contourner ça juste avec

des belles images, là. Alors,

c'est ça, il y a toutes

sortes de motivations.


LINDA GODIN

Vous l'avez un peu dit tout

à l'heure, mais vous aimez

toujours pousser, repousser les

frontières. Qu'est-ce qui vous

pousse, justement, à toujours

repousser des frontières?


ROBERT LEPAGE

Bien, c'est par plaisir

de découverte. C'est par curiosité,

je pense. Je ne tiens pas compte

de ce que j'ai fait. Je ne suis pas

quelqu'un qui regarde par en

arrière, je regarde toujours par

en avant. Je suis toujours: Bon,

prochain projet. Puis j'imagine

le futur, j'imagine, bon,

dans trois ans, on va faire tel

projet, puis tel projet, puis je

rencontre... Je travaille avec

un tel, puis tout ça. Je suis

beaucoup dans ça, tout le temps,

tout le temps. Par en avant, par

en avant... Je sais que j'ai des

références, des fois, je réfère

au passé, mais c'est très rare

que je revisite ça. Alors, quand

il y a des soirées hommage, puis

quand il y a des rétrospectives

Robert Lepage, je suis

toujours assis et je fais:

Bien, voyons donc!

J'ai oublié complètement que

j'ai fait ça, puis ça, ô mon

Dieu! Oui, c'est vrai, j'ai

travaillé avec lui. Ô mon

Dieu... Je suis toujours très

étonné parce que je ne suis pas

quelqu'un qui entretient ça,

qui entretient "voici ce que

j'ai accompli, voici ce que j'ai

fait." Je trouve que peu importe

ce que j'ai fait, c'est de

la nourriture pour ce qui s'en

vient, et souvent, je me fais

poser des questions, comme:

"Si vous aviez à retourner à un

autre âge, à quel âge..." Jamais

je ne retournerais même à l'année

dernière. J'étais un épais,

à comparer à ce que je sais

maintenant, à ce que je fais.

Voyons donc! Les gens disent:

"Moi, je retournerais à 25 ans,

le plus bel âge." À 25 ans,

j'étais un twit, je ne

connaissais rien. Moi,

j'aime beaucoup le doute

de la création.


LINDA GODIN

Est-ce que vous trouvez

que comme société, on se laisse

suffisamment bercer par l'art?


ROBERT LEPAGE

Bien, c'est peut-être parce

qu'on a pas été élevé dans cette

mentalité-là, puis on est pas

une société... Bien, on est

une société jeune, quand même.

Très jeune. Quand je travaille

en France, par exemple,

ou en Italie, tout ça, c'est sûr

que j'imagine quelqu'un, un col bleu,

quelqu'un qui ne travaille pas

dans le monde des arts, tout ça,

qui se lève le matin et qui s'en

va travailler... Il s'enfarge

les pieds dans l'art, surtout

à Rome ou des villes comme Paris

ou Londres, l'art est partout.

Les sculptures, l'architecture...


LINDA GODIN

Les lieux.


ROBERT LEPAGE

Le lieu, aussi la culture

de comment les gens parlent,

aussi, comment les choses sont

relatées. Ces gens-là sont

baignés dans ça, et je pense

qu'ils comprennent l'importance

de la culture et ne mettent pas

en doute la culture autant que

nous. Et les gens n’ont pas peur

d'utiliser la culture pour

étonner la galerie, puis

comme instrument diplomatique.

Tu comprends le savoir-faire

d'une culture et d'un pays

à travers ça. Tu sais qu'un pays

est fort dans son industrie,

dans sa vision du futur,

dans son développement, dans

ses valeurs de société par sa

culture. C'est vraiment par ça,

et les gens mesurent mal à quel

point et Céline et

Le Cirque du Soleil

et mon travail, et je ne

sais pas quelle troupe de danse,

La La La Human Steps, tout

ça... Bon, tous ces gens-là

présentent... C'est une vitrine,

hein. La culture... Ils vont à

l'autre bout du monde et disent:

"Regardez, ce que vous voyez là,

c'est le produit d'une façon

de penser, d'une façon

de faire l'économie..."


LINDA GODIN

De vivre.


ROBERT LEPAGE

"... de concevoir. C'est ça,

notre culture." Si le Canada est

à l'avant-garde sur plusieurs

niveaux, il faut le dire

au monde. Il faut dire:

"Regardez, chez nous,

c'est comme ça qu'on est."


LINDA GODIN

Robert Lepage, merci beaucoup.


ROBERT LEPAGE

Ça fait plaisir.


Générique de fermeture 

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