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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin and Daniel Lessard meet exceptional francophones from throughout Canada and beyond. Discover politicians, artists, entrepreneurs and scientists whose extraordinary stories are worth telling.

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Patrick Senécal: Horror and Thriller Novelist

Fantasy, horror, suspense, dark humour, police drama—Patrick Senécal writes them all, exploring humanity´s darker side through his pen. He´s the author of roughly fifteen books, three of which have made it to the big screen. The Carte de visite team meets him on his home turf—Montreal bar Les Katacombes!



Réalisateurs: Charles Pepin, Joanne Belluco
Production year: 2016

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VIDEO TRANSCRIPT

Plusieurs images de ville défilent.


LINDA GODIN (Narratrice)

Fantastique. Horreur.

Suspense. Humour noir.

Policier. Patrick Senécal

aime explorer grâce à sa plume,

le côté sombre de l'être humain.


PATRICK SENÉCAL (Narrateur)

(Lisant un extrait de roman)

"La pleine lune lui permettait

de deviner la route sur laquelle

l'enfant progressait d'un pas rapide.

Comme si la peur lui donnait un

regain d'énergie. Malgré le

chaos qui régnait dans son

esprit, il se remémorait les

paroles de ses parents."


LINDA GODIN (Narratrice)

Il le fait en écoutant de la musique.

Le silence ne l'inspire pas.


PATRICK SENÉCAL (Narrateur)

(Lisant un extrait de roman)

"Il campait dans une forêt, donc

peu de gens aux alentours.

N'empêche, il finirait bien

par tomber sur quelqu'un."


LINDA GODIN (Narratrice)

Il est l'auteur d'une quinzaine

de romans, dont trois

ont été portés au grand écran.

Auteur prolifique, il est

érigé au rang d'icône du genre

par les passionnés de

littérature de terreur

et de romans noirs.


PATRICK SENÉCAL

(Lisant un extrait de roman)

"Comme s'il l'approuvait,

l'animal grogna avec plus

d'intensité. Le corps tendu,

les babines retroussées.

L'enfant soutenait

son regard et tout à coup, il

n'eut plus l'âge d'un gamin de

8 ans, mais celui de l'humanité.

En rugissant, le prédateur

bondit sur sa proie."


Titre :
Carte de visite


L'animatrice LINDA GODIN rencontre PATRICK SENÉCAL, auteur, dans un endroit sombre.


LINDA GODIN

Patrick

Senécal, bonjour.


PATRICK SENÉCAL

Bonjour.


LINDA GODIN

Pourquoi avoir choisi d'écrire

des romans d'horreur,

de fantastique?


PATRICK SENÉCAL

Je suis pas sûr qu'on choisit ça.

Je veux pas donner la réponse un

peu clichée de: "C'est l'horreur

qui m'a choisi." C'est pas

ça que je veux dire. C'est juste

que les idées que j'ai, je sais

pas pourquoi, tournent presque

toujours de choses assez

sombres, assez violentes,

assez déprimantes.

Et ce, depuis que j'ai 11-12

ans. C'est sûr qu'à 11-12 ans,

ce que j'écrivais, c'était plus

des histoires de monstres, de

vampires, de démons. C'était

plus enfantin. C'était pas si...

C'était pas le monstre intérieur

qui maintenant m'intéresse,

maintenant que je suis un

adulte. Mais depuis que j'ai

11-12 ans que j'écris des choses

assez horribles. Et ça, je pense

que c'est parce que c'est

les premières histoires que j'ai lues.

Quand j'étais jeune, les romans

pour enfants étaient pas aussi

développés qu'aujourd'hui. Il y

avait pas autant de choix que

maintenant. Les Bob Morane puis

ces trucs-là, ça m'intéressait

pas tellement. Fait que je suis

allé lire des nouvelles

pour adultes. Des nouvelles

d'horreur. Jean Ray,

Claude Seignolle, Lovecraft,

Edgar Allan Poe. Bon, j'ai lu ces

trucs-là et ça m'a donné

le goût d'écrire.

Mais pourquoi je pense pas à

des idées, je sais pas, des

histoires d'amour? Pourquoi il

faut que ça tourne toujours...

Je le sais pas. J'ai l'impression...

Ma blonde, qui est psychologue,

elle a une théorie là-dessus.

Elle dit que c'est une noirceur

qui est en moi, qui existe en moi

et que le moyen que j'ai trouvé

de l'évacuer, de la sortir,

c'est d'écrire.

Et que c'est, dans le fond,

peut-être bien plus sain

comme ça que de sortir cette

noirceur-là à travers l'écriture

que de la garder en moi et

d'être beaucoup plus

déprimé, dépressif...


LINDA GODIN

Sombre dans la vraie vie. Oui,

parce que vous êtes loin des

personnages que vous écrivez.


PATRICK SENÉCAL

Oui, puis ça souvent, les gens

sont très surpris. Les gens qui

viennent me voir dans les salons

du livre, quand ils me voient

puis qu'ils m'ont jamais vu, ils

savent pas qui je suis, ils sont

toujours très surpris de me voir.

Ils ont l'impression...

Ils s'attendent à un gothique ou

à quelqu'un de très flyé. Il y

en a qui me le disent carrément:

"Ah, on vous imaginait pas comme

ça." Mais justement, moi, j'ai

pas besoin de jouer

les Marilyn Manson.

J'ai pas de personnage à jouer.

Moi, ma noirceur, je la mets

dans mes romans. Ceci dit, je

suis un gars qui est quand même

assez pessimiste sur la nature

humaine. Sinon j'écrirais pas ce

que j'écris, mais je pense que

le trop-plein passe à

travers mes romans, oui.


LINDA GODIN

Vous avez dit que vous avez

commencé à écrire,

quoi, à 10-11 ans?


PATRICK SENÉCAL

Oui, oui. Je faisais des

bandes dessinées. À 8-9 ans, je

faisais des bandes dessinées déjà.


LINDA GODIN

Et déjà, c'est ce qui vous

intéressait? L'horreur, ou en

tout cas ce style-là. Avez-vous

eu une enfance tourmentée?


PATRICK SENÉCAL

Pas du tout.


LINDA GODIN

Ça pas rapport.


PATRICK SENÉCAL

Pas du tout. J'ai eu une

enfance extrêmement... Moi, si

j'écrivais mes mémoires,

il faudrait que je commence à...

Pfff! Je sais pas, moi, à 22-23

ans. Parce qu'avant ça, il y

a pas grand-chose à dire.

L'enfance normale d'un petit

gars de Drummondville. Il y

a pas de traumatisme majeur.

Peut-être qu'à travers ces

histoires d'horreur-là, ces

histoires très sombres là,

peut-être que j'allais explorer

quelque chose qui était très

loin de moi, justement.

Puis même aujourd'hui, je me

rends compte qu'il y a personne

vraiment proche de moi qui est

mort. J'ai jamais vraiment

encore perdu quelqu'un

d'important dans ma vie. J'ai

pas eu de grosses épreuves tant

que ça jusqu'à maintenant. Puis

j'ai 48 ans. Je trouve que

je suis assez chanceux.


LINDA GODIN

Hum-hum.


PATRICK SENÉCAL

Alors, peut-être que je vis...

(Riant)

Peut-être que j'anticipe les

épreuves qui vont arriver

éventuellement, immanquablement,

à travers les romans. Puis je me

suis toujours demandé: "Le jour

que quelqu'un proche de moi va

mourir, ou que je vais vivre une

épreuve vraiment importante,

est-ce que je vais écrire de la

même manière? Est-ce que je vais

continuer à écrire là-dessus?"

Je le sais pas.

Ça va finir par arriver.

On verra bien.


LINDA GODIN

On vous surnomme souvent

le Stephen King québécois.


PATRICK SENÉCAL

Oui.


LINDA GODIN

Et vous aimez pas

ça tant que ça.


PATRICK SENÉCAL

Bien, c'est pas que j'aime

pas ça. C'est parce que... On

le fait moins, d'ailleurs.

On le fait moins, puis je

peux comprendre pourquoi.

Parce que je pense que mes

derniers romans, depuis une

dizaine d'années en fait,

je dirais qu'ils sont quand même

assez loin de ce que Stephen King

fait, puis ça, c'est pas

une appréciation, ça a rien à

voir avec... ce que je fais est

meilleur ou pas. C'est pas ça.

Mais c'est juste que c'est quand

même dans des eaux différentes.

Nos thèmes sont pas les mêmes,

notre façon de traiter les

personnages est pas la même.

Mais je comprends qu'au début de

ma carrière, on disait: "Le

Stephen King québécois." C'est

quand même flatteur. Je peux pas

me plaindre de ça. Surtout que

Stephen King a été une grande

influence quand j'ai commencé à

écrire. Alors, je comprends très

bien que c'est une façon rapide

d'établir: "Qu'est-ce qu'il fait Senécal?"


LINDA GODIN

Vos personnages, vos

histoires, est-ce que c'est

votre regard, un peu tordu,

peut-être, mais, de la société?


PATRICK SENÉCAL

Tout ça est exagéré. Tout ça

est... J'imagine toujours le

pire qui peut arriver à mes

personnages. Il y a certains

romans que ça a pas rapport

avec le regard que j'ai

sur la société.

Dans certains de mes romans,

je veux juste raconter une bonne

histoire puis c'est tout. Mais

j'ai des romans qui ont une...

une ambition, peut-être, un

peu plus critique ou sociale. Je

vais faire attention aux mots

que j'utilise, je peux pas être

prétentieux. Un roman comme

« Le vide », par exemple, c'est sûr

que ce roman-là, j'avais envie

de montrer une société que je

trouve de plus en plus vide, de

plus en plus superficielle.

Je me servais de la téléréalité

pour ça. Donc, il y a un regard

personnel, oui, sur la société

dans ce roman-là. Dans

« Hell.com », il y a un regard

personnel sur internet aussi.

Dans mon roman « Faims », il y a

un regard personnel aussi sur

le quotidien, à quel point le

quotidien, la banalité, l'ennui,

peut gruger la vie de monsieur

et madame Tout-le-monde.

Alors oui, il y a un certain

regard personnel

là-dedans. Tout à fait.


LINDA GODIN

Trouvez-vous que la société

est si sombre,

noire que ça? Oui?


PATRICK SENÉCAL

Je trouve que ça va pas très bien.

Je pense qu'on peut être

heureux individuellement, tout

seul, avec nos amis, avec notre

groupe d'amis, bon, tout ça. Je

pense qu'on est des privilégiés

en plus, ici, surtout au Québec.

Puis même au Québec, il y a

plein de gens que ça va mal.

Mais à grande échelle, quand on

regarde à grande échelle ce qui

se passe, comment ça va les

choses et tout ça, je trouve

qu'on a pas beaucoup

de raisons de se réjouir.

Je trouve qu'on a pas beaucoup

de raisons d'être optimiste. Je

trouve que ça va très mal. Même

politiquement, quand on regarde

ce qui se passe dans certains

pays, même des pays supposément

civilisés comme les États-Unis.

Regarde ce qui se passe avec la

campagne américaine en ce moment

à la présidence, quand je vois

que des candidats comme Trump

pourraient devenir président

des États-Unis, je trouve

qu'il y a pas beaucoup

de raison de se réjouir.

Fait que oui, je suis assez

pessimiste sur la société en

général, sur l'être humain dans

ce qu'il est capable de faire de

pire, mais je sais qu'il est

capable de faire de grandes choses

aussi, là.


LINDA GODIN

Vous parlez beaucoup de vos

peurs, hein, n'est-ce pas?


PATRICK SENÉCAL

Oui, je pense que oui. C'est

pas toujours conscient. Il y a

des romans que je me suis rendu

compte des années plus tard

que je me disais:

"Ah, tiens, dans le fond,

ça représente

des peurs que j'avais ou des

questionnements que j'avais."

Un roman comme

« Sur le seuil »,

par exemple, qui a l'air d'être

complètement loin de ce que

je fais dans le sens que...

Oui, ça parle d'un auteur

d'horreur très connu, mais

à ce moment-là, j'étais pas

très connu du tout quand j'ai

écrit ce roman-là, mais ce qu'il

écrit, les idées horribles

qu'il a, quand il a une idée

épouvantable pour une scène,

ça arrive dans la vraie

vie, pour vrai.

La scène se réalise dans la

vraie vie. Alors, en apparence,

c'est complètement fantaisiste

puis c'est complètement loin

de moi, mais je me suis rendu

compte des années plus tard que

quand j'ai écrit ce roman-là,

c'était mon troisième roman, on

me confrontait beaucoup à:

"Tu as pas peur qu'écrire

de l'horreur, ça peut donner des

idées aux gens? Qu'écrire des

scènes violentes, ça peut donner

le goût aux gens le goût

d'être violents?" Et tout ça.

Puis ça me faisait réfléchir.

Puis maintenant, je sais

quoi répondre à ça, mais dans

le temps, ça m'ébranlait un peu.

Et d'écrire un roman sur un

romancier d'horreur, quand il a

une idée d'horreur, ça arrive

dans la vraie vie, bien, c'est

comme... Symboliquement, ça

représentait exactement ma peur

de: "Est-ce que j'encourage pas

la violence en écrivant de la violence?"

Donc, je me suis rendu compte

que ce questionnement-là que

j'avais, il a passé à travers.

Ma responsabilité en tant

qu'auteur s'est transformée

en une histoire fantaisiste

peut-être, mais qui prenait

racine dans mes doutes, dans mes

questionnements. Alors, je pense

que oui, je pense qu'il y a

toujours un peu de mes peurs

dans chaque roman, même si

c'est pas toujours conscient.


On présente un extrait du film « Sur le seuil », réalisé par Éric Tessieur en 2003. Puis un extrait du film « Les 7 jours du Talion » réalisé par Daniel Grou en 2010 est présenté.


[LINDA GODIN:] Narratrice]

Comment ces idées

ou les personnages vous

viennent en tête,

si je puis dire?


L'entretien entre PATRICK SENÉCAL et LINDA GODIN se poursuit.


PATRICK SENÉCAL

C'est la question, je pense,

qu'on pose à tous les écrivains

tout le temps...

Surtout les écrivains qui font

des romans comme moi, très

sombres, très dark. Puis on

est incapable de trouver une

réponse satisfaisante à ça.

À chaque fois que je parle de ça

avec des amis, des collègues,

ils me disent tous: "On sait pas

comment ça marche dans notre

tête? On sait pas comment on

trouve ces idées-là?" C'est des

flashs. Chaque roman a un flash

initiatique, je dirais. Une

genèse de flash. Je pourrais

dire: "Tel roman, c'est tel

flash, à un moment donné, que

j'ai eu." Puis je me rappelle

pas mal de chacun de mes romans

ça a été quoi le premier flash.

Mais c'est jamais pareil. Des

fois, c'est une scène. Des fois,

c'est un personnage. Des fois,

c'est un thème. Dès fois, c'est

une réaction face à quelque

chose que je vois ou quelque

chose que j'ai vu. Je sais que

j'ai écrit « Hell.com », qui est

un site internet illégal où tout

est possible, je sais que

je l'ai écrit en réaction, entre

autres, à un film qui s'appelle

« The Hostel », qui est un film

d'horreur que j'ai trouvé

assez ridicule, personnellement.

Et je me suis dit: « C'est de

valeur, il avait une bonne idée.

Il aurait pu faire un bon film ».

Puis on dirait que je me suis

dit: Bien, m'a faire quelque

chose de bon, moi, en partant,

un peu, de cette idée-là. Il y a

des fois, c'est des réactions

contre quelque chose. Des

fois, c'est un personnage

qui m'apparaît. Des fois

c'est un thème.

Quand j'ai eu ma fille, en tant

que père, je me suis mis à

m'inquiéter. Qu'est-ce que

je ferais si on faisait mal à

ma fille un jour? Tu sais,

les pères sont bien, bien...

Très surprotecteur de leur

petite fille. Et ça, ça a été

un déclencheur pour

« Les sept jours du Talion ».

Chaque histoire a

son déclencheur.


LINDA GODIN

Puis, je veux dire, les histoires,

certains de vos personnages

sont assez sadiques.

Est-ce que vous vous

êtes déjà censuré?


PATRICK SENÉCAL

La censure... C'est pas une

censure dans le sens: "Est-ce

que mon éditeur va aimer ça?"

Ou "Est-ce que les gens vont

trouver ça trop heavy?" C'est

une censure vis-à-vis moi-même.

C'est une censure dans le sens:

"Est-ce que j'ai envie de parler

de ça? Est-ce que j'ai envie

d'écrire ça? Est-ce que

ça sert à quelque chose?"

Parce que moi, je pense que ce

qui est important, c'est que

l'auteur soit capable de

justifier pourquoi qu'il a mis

telle scène très excessive. Moi,

je suis capable de justifier.

Pour des gens, ce sera pas une

bonne justification, mais moi, à

mes yeux, je suis capable de

défendre pourquoi j'ai écrit ça.

Même si je suis conscient qu'une

bonne scène de violence,

ça fait réagir le lecteur,

je suis conscient de ça.

Je sais que je peux lui en

mettre plein la vue puis que ça

peut être intéressant. Mais

c'est pas pour être cool. C'est

pour créer une émotion que

je pense qui est intéressante de

créer dans le roman à ce

moment-là. Mais, par exemple,

« Les sept jours du Talion », la

petite fille qui se fait violer

et tuer, pour moi, il était pas

question que je décrive le viol,

le meurtre de la petite fille.

Moi, d'écrire une scène d'une

fillette de 8 ans qui se fait

violer, ça m'intéresse pas du

tout. Je serais pas capable,

premièrement. Je serais pas

capable d'écrire ça. Puis si je

lisais un roman qui décrit ça,

je le lirais pas. Je juge pas

l'auteur, mais moi, je pourrais

pas lire ça. Je pense qu'on

a chacun nos limites, mais c'est

pas des censures, c'est des

censures vis-à-vis soi-même.

C'est ça, là. C'est pas une censure

de dire... Mon éditeur

m'a jamais censuré.

Jamais mon éditeur m'a dit:

"Ça, c'est trop heavy."


LINDA GODIN

"Là, tu vas trop loin."


PATRICK SENÉCAL

Oui, c'est ça. Parce que

même si mes livres sont très

violents, je fais pas l'apologie

de la violence. C'est pas

une violence qui est montrée

comme une bonne idée,

comme une solution.

C'est pas cool, c'est pas drôle.

Il faut que la violence, en tout

cas pour moi, il faut qu'elle

signifie quelque chose.


LINDA GODIN

Il y a des auteurs qui disent

aussi que, c'est ça, que leurs

personnages les habitent aussi.


PATRICK SENÉCAL

Mais ça peut t'habiter.

Je comprends que ça peut

t'habiter dans le sens que tu y

penses et tout ça. Mais de dire,

à un moment donné: "J'agissais

comme mon personnage."

Bien voyons donc!

Je trouve que c'est très

romantique. Je trouve que ça

fait très artiste maudit et tout

ça. Moi, je m'excuse, mais un

écrivain, c'est un gars... C'est

un job, écrire, comme n'importe

quel job. Moi, quand je commence

à écrire le matin, je punche.

Je punche pas pour vrai,

mais je veux dire...

Dans ma tête, je punche.


LINDA GODIN

Il y a un déclic?


PATRICK SENÉCAL

Oui, je me mets au travail. Je

suis pas là puis je me dis pas:

Muse, viens me visiter. C'est

pas comme ça que ça marche. Puis

je connais pas un écrivain

sérieux qui fonctionne comme ça.


LINDA GODIN

Au cours des années, de quelle

façon votre style a évolué?


PATRICK SENÉCAL

Je le sais pas. Je sais

que les livres que j'écris

maintenant, j'aurais pas pu les

écrire il y a 10-15 ans.

Je le sais, mais je sais pas trop

comment l'expliquer. C'est

peut-être dans la thématique.

C'est peut-être... Mais le style

lui-même... C'est dur à dire.

J'ai l'impression que

j'essaye d'être...

Ce que j'essaye de faire,

c'est d'être moins... Comment je

dirais bien ça? Il y a une

affaire qu'il me semble que je

fais moins qu'avant, c'est que

pendant longtemps, je trouvais

que j'en disais beaucoup pour

être sûr d'être compris.


LINDA GODIN

OK.


PATRICK SENÉCAL

Là, j'essaye de moins en

mettre. Je fais plus confiance à

l'intelligence de mon lecteur en

me disant: Pas besoin de tout

lui dire. Pas besoin de tout

insister sur les émotions.

Sur comment il se sent. Sur

qu'est-ce qui se passe. Sur le

lien logique qu'il fait dans sa

tête. Le lecteur est capable de

faire ça. Fait que j'essaye

d'être plus... d'être moins

volubile dans mes romans.

Pourtant, je viens de me faire

un roman de 500 et quelques

pages, mais j'ai quand même

coupé 30 000 mots quasiment

de ce roman-là. 25 000 mots.

C'est énorme. C'est presque

un petit roman en soit.

Donc, j'essaye d'être moins

"diseur", d'être moins bavard,

d'être moins explicatif.

J'essaye d'être plus évocateur

dans mes descriptions, dans les

émotions de mes personnages. Ce

qui est peut-être une preuve de

maturité, je sais pas. Quand

je relis, des fois, certains

extraits de mes vieux romans, je

me rends compte qu'il y a une

certaine naïveté, des fois,

dans la façon de décrire les

émotions, puis ce qu'ils ressentent.

Puis bon, qui représente

l'âge que j'avais, j'imagine,

évidemment.


LINDA GODIN

Hum-hum.


PATRICK SENÉCAL

Mais ce qui est le plus dur

aussi, c'est de pas répéter les

formules que tu emploies tout le

temps. Tu sais, quand tu fais du

thriller, quand tu fais du suspense,

tu as trouvé des manières

de créer le thriller.

Tu trouves des manières

personnelles d'installer le

suspense, que le lecteur dise:

"Oh, il va se passer quelque

chose." Mais ces manières-là que

tu trouves, si tu les répètes

d'un livre à l'autre, ça va

finir par devenir un cliché

puis ça va finir par devenir

répétitif. Mais c'est très tentant

et c'est un réflexe normal

que d'avoir tendance

à répéter tes propres manières,

tes propres tics, tes propres tournures

de phrase. Et c'est ça qu'il faut

que je fasse attention.

C'est: "Attends une minute, là.

Tu as utilisé ça souvent,

cette manière-là, de présenter

un personnage mystérieux."

Ou des trucs comme ça.

Fait que d'être obligé

d'aller ailleurs, ça, c'est

quelque chose que

j'essaye de faire.

Puis qui est vraiment pas

facile. Vraiment pas. Parce

que tu es confortable dans

tes vieilles pantoufles. Il

faut s'acheter des nouvelles

pantoufles, puis il

faut les essayer.

Lequel de mes personnages que

moi, j'ai créé, que j'aimerais

le mieux rencontrer?

Bien, c'est sans doute

Michelle Beaulieu.

Parce que ça fait trois fois

qu'elle revient dans mes romans.

Ça fait trois romans que je la ramène.

Elle est apparue pour la première fois

dans «  5150 rue des Ormes ».

Après ça, dans « Aliss ». Elle est

dans « Faims » aussi. Donc,

manifestement, c'est un

personnage qui m'habite, qui

m'obsède. Et je pense que la

première question que je lui

demanderais, c'est: "Qu'est-ce

que tu as à m'obséder comme ça?"

Comment... Ha, ha!

Comment ça se fait

que tu es pas capable de me

sortir de la tête? Comment ça se

fait que tu reviens tout le

temps? Qu'est-ce que tu veux me

dire que manifestement, j'ai pas

encore compris, que j'ai

pas encore réglé?"

En fait, c'est son absence de

morale qui me fascine, parce que

moi, je suis un gars qui se pose

beaucoup de questions morales.

Puis dans mes romans, je pense

que ça paraît. Le bien, le mal,

tout ça. Alors qu'elle ne se

pose aucune question par rapport

au bien ou au mal. Pour elle,

c'est accessoire tout ça.

Donc, ce personnage-là que j'ai

créé, mais qui, en même temps,

est si contraire à ce que je

suis, bien je pense que je

serais curieux d'aller voir

pourquoi... Qu'est-ce qui a fait...

Comment ça se fait que nos routes

se sont croisées à un moment donné.

Je lui demanderais: "Comment tu

penses que ça va finir? Comment

tu penses que tu peux "tougher"

comme ça? Pendant combien de

temps que tu peux, comme ça,

défier le bien, le mal, en toute

impunité? Tu penses pas qu'il

y a un mur qui t'attend à

un moment donné?" Et évidemment,

elle me demanderait: "Bien ça,

c'est toi qui le sais.

C'est toi qui m'a créée."

Mais je serais curieux de savoir

elle, sa vision de ça: "Jusqu'où

tu penses que tu peux te rendre

comme ça en étant complètement

amorale?" Ça pourrait être intéressant.


On présente un extrait du film « 5150 Rue Des Ormes, réalisé par Éric Tessier en 2009.


VOIX DE FEMME

« Qu'on lui coupe la tête! »


OLIVIER SABINO, producteur-réalisateur, témoigne dans une salle de projection.


OLIVIER SABINO

Olivier Sabino. Je suis réalisateur.

Établi à Toronto présentement.

En train de finir une formation

au Canadian Film Center.

Je viens originairement

de Montréal.

Ce qui me touche dans son

écriture: il a pas peur de

toucher à certains sujets. Il y

a quelque chose d'irrévérencieux

qu'il y a peu d'auteurs qui

décident de toucher et lui,

il fonce. Et souvent, c'est

des trucs un peu touchy

par rapport à la violence, à

la sexualité, au côté obscur.

Je pense que c'est

principalement ça.

Tout le monde a un côté obscur

dans la vie. Moi le premier.

Et beaucoup de gens sont dans

le déni. Ils veulent pas

l'explorer. Alors, je trouve ça

intéressant tous ses personnages

en général. Qu'ils soient

conscients que ce soit mal

ou pas, ils vont explorer

ce côté obscur là.

Il disait en entrevue qu'il

voulait essayer la réalisation.

Donc, le timing parfait. Je

veux réaliser, il veut réaliser.

Je prends le téléphone, je

l'appelle. Je lui dis: "Patrick,

on veut faire ça tous les deux.

On se gâte. On se crée..."

C'était le début des web séries

à l'époque. On dit: "On fait

une web série. Il y a ton

personnage qui revient dans

plusieurs livres, qui est

Michelle Beaulieu, qui

est la Reine rouge."

Qui est comme un leitmotiv, un

personnage récurrent, mais qui a

pas tout à fait son histoire

à elle dans aucun de ces

romans-là. Peut-être un peu dans

« 5150, » un petit peu aussi dans

« Aliss », mais il y a beaucoup,

beaucoup de son histoire qui a

pas été racontée.

Puis il avait pas de projet

de livre ou de film

pour elle comme personnage

principal. C'est un personnage

que ses fans aiment beaucoup.


Le générique de la websérie  « La Reine Rouge » est présenté pendant le témoignage de OLIVIER SABINO.


OLIVIER SABINO

Puis lui, il a dit oui, tout de suite.

On s'est mis à le faire de façon

indépendante, sans attendre

après l'argent. Sans avoir

à demander la permission

à personne. Donc, on l'a

autofinancé. On l'a tourné, on

l'a fait en dedans de quelques

mois. Du premier coup de

téléphone jusqu'au projet est

diffusé, ça pris moins d'un an.

Aujourd'hui, je travaille au

développement d'une adaptation

d'un autre de ses romans qui

s'appelle « Le passager ».

Adapter un de ses romans sans lui...

J'ai pas encore fait lire où on

est rendu à Patrick, mais le

jour où je vais lui envoyer

une version de scénario, je vais

être petit dans mes shorts puis

je vais vraiment avoir peur de

ses réactions. Parce que c'est

un ogre, des fois, Patrick.

C'est tout un personnage. Puis

ça fait partie de ton charme

puis ta personnalité,

mais tu es tout un

divertissement.


On présente PATRICK SENÉCAL jouant un lecteur dans une bibliothèque.


PATRICK SENÉCAL

C'est-tu bon, ça?


BIBLIOTHÉCAIRE

Bien, pour ceux qui aiment

les comédies relaxantes,

ça fait la job, là.


PATRICK SENÉCAL

OK.


On retourne dans la pièce sombre pour l'entrevue de PATRICK SENÉCAL.


LINDA GODIN

Vous avez trois de vos livres

qui ont été portés au grand écran.


PATRICK SENÉCAL

Oui.


LINDA GODIN

Comment ça fait, pour un

auteur, de voir trois de

ses livres au cinéma?


PATRICK SENÉCAL

C'est bien le fun, mais pendant

qu'on... Moi, j'ai écrit

les trois scénarios, puis

pendant qu'on fait le scénario,

c'est pas très le fun.

C'est pas très le fun écrire

pour le cinéma, honnêtement.

Puis je veux pas me plaindre, je

suis très chanceux, mais j'ai

une relation amour-haine avec

le cinéma. C'est tellement

compliqué écrire pour le cinéma.

Il y a tellement de compromis à

faire. Il y a tellement... Il

faut plaire à tout le monde.

Il faut plaire au producteur, il

faut plaire au réalisateur, il

faut plaire à SODEC,

il faut plaire à Téléfilm.

Il faut plaire quasiment au

concierge du réalisateur, puis

au beau-frère de la productrice.

Il y a une unanimité qu'on

cherche en cinéma qui n'est pas

possible. Comme c'est un médium

qui demande beaucoup d'argent,

ça coûte très cher faire un

film, bien, on veut prendre

le moins de risque possible.


LINDA GODIN

Oui.


PATRICK SENÉCAL

Risque et oeuvre d'art, bien,

oeuvre d'art, "art",

manifestation artistique, c'est

deux mots qui normalement vont

ensemble. Alors, on nous demande

toujours: "Oui, mais ça, le

monde va-tu aimer ça? Ça, c'est

peut-être un petit peu trop

heavy. Ah, ça, c'est trop."

"Oui, mais arrêtez. On pourra

pas plaire à tout le monde." Ce

n'est pas possible de plaire

à tout le monde. Enlevez-vous ça

de la tête. Fait qu'à un moment donné,

il faut que tu mettes ton poing sur

la table puis que... Il y a des

compromis que tu as pas le choix

de faire, mais il y en a un

moment donné qu'il faut que tu

te battes pour ça sinon, ça

va faire un film qui va, comment

dire? Qu'à vouloir plaire à

tout le monde, aura

pas de personnalité.

Puis moi, je trouve qu'au Québec,

et là, je vais encore me faire

des ennemis, je trouve que

notre cinéma va pas si bien que ça.

Puis je trouve... Je parle

pas juste pas si bien que ça

en terme d'entrées d'argent. Ça,

c'est pas grave. Bien, c'est pas

grave... Ce serait le fun que

nos films fassent plus d'argent,

mais c'est pas ça qui fait que

nos films sont bons ou pas. Non,

moi, je parle de... Le choix

qu'on offre, le choix de

films qu'on a au Québec,

je trouve qu'il est assez

limité. On a soit des films d'auteur,

assez pointus, puis

il y en a des maudits bons

là-dedans, je dis pas qu'ils

sont pas bons, mais qui sont

quand même des films d'auteur

qui s'adressent à un public

particulier. Puis à l'autre bout,

bien, on fait du gros

cinéma populaire, des comédies,

tout ça, qui veulent rejoindre

le plus de monde possible.

Mais entre les deux, l'offre

est... Il y a pas grand-chose.

Alors, je trouve qu'on manque

d'audace dans notre cinéma

québécois. On veut plaire à tout

le monde, comme je disais. On

aime pas la chicane au Québec.

On aime le consensus. Puis faire

des films trop consensuels, à un

moment donné, bien, je pense

qu'on passe à côté de

certaines opportunités.

Puis « Les sept jours du Talion »,

d'ailleurs, on a pas eu de

subventions pour le produire

parce que c'est un film qui

était pas assez consensuel.

Ils trouvaient ça trop

heavy, ils trouvaient

ça trop intense, ils trouvaient ça...

Eille, pourtant, c'est pas si pire.

Ils font bien pire que

ça aux États-Unis.


LINDA GODIN

Et vous, est-ce que vous

considérez que c'est un avantage

pour vous de scénariser vos

livres? Parce qu'il y a bien des

auteurs qui... C'est un autre

scénariste qui va scénariser les

livres. Parce qu'il faut couper,

hein, pour faire un film?

Et ça, parfois, je pense, pour les

auteurs, c'est la partie qui est

difficile à avaler, mais il faut

couper. Puis parfois, il

faut amputer beaucoup.


PATRICK SENÉCAL

Oui, mais moi, j'ai pas

de problème avec ça.

D'ailleurs, les deux

réalisateurs avec qui j'ai

travaillé, Éric Tessier, qui

a fait « 5150 » et « Sur le seuil »

puis Podz, qui a fait

« Les sept jours du Talion »,

les deux ont été très surpris

et agréablement surpris

de constater que

je suis prêt à... à couper des affaires.

Moi, je suis au service du film,

je suis pas au service du livre.

Je suis au service du film.

Il faut faire le meilleur

film possible, à partir

de mon livre, bien sûr,

mais il faut que le résultat,

ce soit un bon film.

Pas une bonne adaptation

du livre de Patrick Senécal,

tu sais. Si le film est bon,

ça va être une bonne adaptation,

de toute façon.

Moi, c'est ce que je pense.

Fait que moi, non, couper,

j'avais pas de problème. Ceci

dit, je l'ai fait trois fois,

adapter mes romans, et je ne le

ferai plus. Sauf un projet que

je suis en train de faire,

mon livre pour enfants, comme je

l'ai commencé depuis longtemps,

je vais le finir, mais je trouve

ça bien difficile. Je trouve

ça bien frustrant. Au début,

j'étais paranoïaque parce que je

voulais être sûr qu'on

trahisse pas mon oeuvre.

Maintenant, je connais assez de

gens dans le milieu pour savoir

qu'avec tel réalisateur, il

y aura pas de problème.

La seule raison qui pourrait

m'amener à vouloir adapter

un de mes romans moi-même

en scénario, ce serait

si je réalisais le film en plus.

Et ça c'est des...

Je haïrais pas ça, réaliser.


LINDA GODIN

C'est des possibilités?


PATRICK SENÉCAL

C'est pas impossible. De

réaliser un long métrage,

je ne haïrais pas ça. Mais adapter

un scénario pour un autre

réalisateur à partir d'un de mes

romans, c'est quelque chose qui

me tente plus tellement. Il y en

a un projet en ce moment sur un

de mes romans puis c'est pas moi

le scénariste, puis je leur

ai dit: "Je veux pas."


LINDA GODIN

« Hell.com ».


PATRICK SENÉCAL

Oui, « Hell.com ».

C'est Daniel Roby

qui s'en occupe puis j'ai

bien confiance en lui puis j'ai

pas de problème avec ça. Mais

écrire un scénario original, ça,

ça pourrait être possible.

Ça, je dirais pas non.


LINDA GODIN

Alors, est-ce que ça, c'est...


PATRICK SENÉCAL

Mais retourner dans mon

roman... Ouf! C'est tough.


LINDA GODIN

Est-ce que ça, d'écrire un

scénario, est-ce que ça, ça

fait partie de vos projets?


PATRICK SENÉCAL

Il y en a eu un. Là, il est

sur la glace parce qu'il est

arrivé plein de choses. On

va peut-être le remettre...

Peut-être qu'on va le reprendre

d'ici un an ou deux. Voyez-vous

comment c'est compliqué le

cinéma? Ça n'a aucun sens.


LINDA GODIN

Ça prend du temps.


PATRICK SENÉCAL

Je ne comprends... Ceux qui ne

sont que scénaristes de film, je

sais pas comment ils font. Ils

sont bons en maudit. Parce que

créativement parlant, ça doit être...

Moi, je trouverais ça bien trop

frustrant de toujours... de

pas te laisser aller à dire: "Je

fais mon histoire puis si mon

éditeur aime ça, elle va être

publiée." Point final. C'est-tu

formidable, ça? Ça, c'est la

littérature. Ça, c'est... Tu

écris ton roman, tu te fais

pas écoeurer par personne. Ton

éditeur aime ça, il te fait

travailler un peu une couple

d'affaires: "Oui, on le publie."

Et voilà. Non, ça ne plairait pas

à tout le monde, mais c'est pas grave.

Fait que oui, le cinéma,

peut-être un jour, encore

d'autres projets, mais

honnêtement, je vais pas arrêter

d'écrire des romans pour faire

du cinéma. Ça, il n'en

est pas question.


LINDA GODIN

Patrick Senécal,

merci beaucoup.


PATRICK SENÉCAL

Merci beaucoup.


Générique de fermeture


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