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Faust

Though Dr. Faust is a thinker, a rebel and a pioneer, he is also nothing more than an anonymous man made of flesh and blood and driven by lust, greed, and his own impulses.



Réalisateur: Alexandre Sokourov
Acteurs: Johannes Zeiler, Anton Adasinsky, Isolda Dychauk
Production year: 2011

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VIDEO TRANSCRIPT

Le long métrage « Faust » est un film en allemand sous-titré en français.


Générique d'ouverture


Titre :
Faust Librement inspiré de Johann Wolfgang von Goethe


Un morceau de papier vole dans le ciel à travers les nuages jusqu'à une ville.


WAGNER et FAUST dissèquent un corps humain.


WAGNER

Vous nous avez tant raconté

sur la constitution du corps humain,

mais pas un mot sur l'âme.


FAUST

Je ne l'ai pas trouvée.

Où faut-il la chercher?

La peau est fine, perforée …

Grosse et longue.

Perméable.

L'âme. Et la vie …


WAGNER

Mais où se cachent-elles?

Dans la tête?


FAUST

Là, il n'y a qu'ordures.


WAGNER

Ou dans le cœur?


WAGNER présente une assiette à FAUST. FAUST mange dans l'assiette sans retirer ses mains du cadavre.


WAGNER

Parfois, j'ai l'impression que

les deux demeurent dans les pieds.


FAUST

Comment ça?


WAGNER

Quand on sursaute …

alors là …


FAUST

Monte-le, allez!


FAUST et WAGNER tournent une manivelle de manière à activer un mécanisme qui soulève le cadavre à la verticale.


WAGNER

On sent soudain tant de vie

dans les pieds

animés par la frayeur.


FAUST

Fadaises!

Fais le ménage ici.

Le torchon est sale aussi.


WAGNER indique le torchon que FAUST utilise pour se nettoyer les mains.


WAGNER

Celui-là est propre.


FAUST

Mets ton nez dessus.


WAGNER

Autant pour moi.


FAUST renifle ses doigts. Il monte sur une plate-forme par un escalier.


FAUST

C'est le formol.

Me crois-tu déjà mort?


WAGNER

Je n'ai pas fait exprès.


FAUST

Et les mûres au phénol …

que tu m'as servies hier?


FAUST s'assoit à un bureau et écrit sur une feuille. WAGNER le rejoint.


WAGNER

Le phénol calme la douleur.


FAUST

La douleur du monde

et la douleur de l'âme.


WAGNER

Ce qu'est l'âme

et où elle sommeille,

Dieu seul le sait

et l'ennemi de tout homme.


FAUST

Cesse de radoter.

Du phénol, du phénol …


WAGNER saute en bas de la plate-forme.


FAUST

En voilà un qui vole déjà!

Et où je les trouve,

ces deux messieurs?


WAGNER

Dieu est partout.


FAUST

Donc, nulle part.


WAGNER

Et le diable? Le diable est là

où se trouve l'argent, dit-on.


FAUST

Je n'ai pas d'argent.


WAGNER

(En riant)

Alors, vous n'êtes pas le diable.


FAUST

C'est très rassurant.

Qui est-ce alors?


WAGNER

C'est un mystère.

Le gros type du marché

en serait un.


FAUST

Ah bon?

Et alors,

que souhaiterais-tu?


FAUST descend de la plate-forme et prend des mesures sur le cadavre.


WAGNER

Du diable? Deux choses.

Je souhaiterais me débarrasser

du monde entier.

Et je souhaiterais vous voir

plus souvent.


FAUST

Comment serait-ce possible

si le monde disparaît?


WAGNER

C'est simple.

Le monde disparaît,

mais nous deux restons.


FAUST

Trouve-t'en un autre.

Je reste avec l'humanité.

Pour le bien de tous.

Le corps peut partir.

Fais vite.

Il empeste déjà.


WAGNER

Avec quoi je paie les fossoyeurs?


FAUST

Je les paierai demain.


WAGNER ouvre une porte pour laisser rentrer deux fossoyeurs.


WAGNER

Vous pouvez l'emporter.


FOSSOYEUR1

Et notre argent?


WAGNER

Demain.


FOSSOYEUR1

On connaît la chanson.


FAUST

(Dans ses pensées)

Raide mort. Terminé.


WAGNER

Je descends la table.

Tiens-la par devant.


FAUST

(Dans ses pensées)

Excuse-moi.

Tout naît et meurt selon la loi,

mais sur la vie de l'homme

règne une destinée hésitante.


Les fossoyeurs détachent le cadavre de la planche sur laquelle il est posé.


WAGNER

Détache-le, vite!


FAUST

(Dans ses pensées)

Le dieu qui réside en mon sein

peut profondément émouvoir

mon être,

mais lui qui gouverne mes forces

est sans pouvoir

hors de mon corps.


WAGNER

FAUST)

Je leur dis de venir

à quelle heure, demain?


FAUST

Qu'on ne m'en parle plus.


FAUST

(Dans ses pensées)

J'ai faim. Faim!


FOSSOYEUR

Il faut lui couper les jambes.


WAGNER

Voilà une hache. Vas-y.


FOSSOYEUR

On n'est pas payés pour ça.


WAGNER

Allez!


FAUST entre dans une chambre. Il se nettoie et se change. Il parle à WAGNER à travers une porte.


FAUST

Je sors.


WAGNER

Pour aller où?


FAUST

Où ça, où ça? Là-bas!


FAUST marche sur un chemin. Il arrive chez son père, un docteur, qui traite un homme sur une table avec l'aide du jeune GEORG.


DOCTEUR

Tiens-le bien.

Que fais-tu là,

raide comme un piquet?


GEORG

Il s'agite!


DOCTEUR

Pourquoi tu gigotes?


On entend le patient du docteur gémir.


FAUST

(Dans ses pensées)

Tout comme d'habitude.

Comme d'habitude.


GEORG

Votre fils, docteur.


DOCTEUR

Je vois. J'ai presque fini.


PATIENT

Quand est-ce mon tour?


FAUST continue son chemin jusqu'à une cuisine.


FAUST

(Dans ses pensées)

Pourquoi toujours cette puanteur?


DOCTEUR

Tiens-le bien!


FAUST

(Dans ses pensées)

Mon père, un obscur honnête homme.

À quoi ça lui sert?


FAUST met la main sur un jeune homme qui mange dans la cuisine.


FAUST

Allez, dehors!

Que fiches-tu ici?

Dehors, voleur!


FAUST frappe l'homme et le fait sortir. On entend la voix du docteur et les gémissements de son patient.


DOCTEUR

Va voir ce que

le professeur fabrique.

Dis-lui qu'ici, on travaille.

On n'est pas des fainéants!

Encore un peu!


GEORG s'approche de FAUST.


GEORG

On vous demande, professeur.


FAUST retourne dans la pièce où est son père. Un homme est allongé sur une table. Le docteur fait tourner une manivelle qui tire sur une corde liée aux bras de l'homme.


FAUST

Tu lui casses

la colonne vertébrale!


DOCTEUR

Que veux-tu?


FAUST

Rien. Te voir.


DOCTEUR

Voir quoi?

Je ne suis pas un tableau.


FAUST

C'est trop serré.

Et tu te fais payer?


DOCTEUR

Et qui pourrait bien me payer?


FAUST

Ces gens-là.


DOCTEUR

Mes patients n'ont rien.


FAUST

Détache-le, je t'en prie!


FAUST détache le patient.


DOCTEUR

Bonne méthode.

Elle a fait ses preuves.


FAUST

Combien ont survécu?


DOCTEUR

Je n'ai pas compté.


FAUST

Comme d'habitude.


Le patient se lève.


DOCTEUR

Tu peux marcher?


PATIENT

Je ne sais pas.


DOCTEUR

Tu tiens sur tes jambes?


PATIENT

Oui, oui.


DOCTEUR

Alors, fiche le camp.


Le patient s'éloigne en gémissant.


PATIENT

Mince, alors!


DOCTEUR

Demain, tu sautilleras

comme un lapin.


FAUST pose le visage contre une table. Le docteur s'approche de lui par-derrière et lui prend le menton.


DOCTEUR

(À voix basse)

Tu dors mal?


FAUST

(À voix basse)

Je ne dors pas du tout.


Un moine entre.


LE MOINE

Quelqu'un a survécu au chevalet!

Votre chevalet chéri!

Il ne faut pas travailler à jeun.


DOCTEUR

C'est vrai.


Le moine porte un panier.


LE MOINE

Voici les dons du Seigneur.


DOCTEUR

Les dons du Seigneur!


LE MOINE

Venez, mes frères.

C'est l'appel de la chair.


Dans une autre pièce, le docteur nettoie une petite table.


DOCTEUR

Rien n'est rangé!

Je dois toujours

tout faire moi-même.

Ce Georg!


FAUST regarde dans le panier du moine.


FAUST

Ça sent bon. C'est quoi?


Le jeune GEORG arrive.


GEORG

Me voilà!


DOCTEUR

GEORG)

Ouste! Où est ma canne?


Le docteur vole le panier de nourriture au moine qui rit.


DOCTEUR

À moi!


Le DOCTEUR ouvre le panier.


DOCTEUR

C'est ma paie!

D'où vient la viande?


LE MOINE

De Mme Weber

et son appendice.


FAUST

Maigre paie!


DOCTEUR

Je suis moins exigeant que toi.


FAUST

Je ne peux même pas

me payer d'encre.

Je suis prêt à renoncer à tout.

À la maison …


DOCTEUR

FAUST)

Assieds-toi.


FAUST

À la nourriture …

À tout.


DOCTEUR

Se priver fait du bien.


FAUST et le DOCTEUR mangent.


FAUST

Si je savais …


DOCTEUR

Quoi?


FAUST

Que ce que je fais a un sens.


DOCTEUR

Non.

Tu n'auras rien.


Le DOCTEUR repousse la main de FAUST qui cherche à prendre de la nourriture.


DOCTEUR

Non!


FAUST

Que veux-tu dire?


DOCTEUR

Tu veux de l'argent, non?

Celui qui sait se rationner …

peut créer son petit bonheur.


FAUST

Son petit bonheur …

Radotages.


DOCTEUR

Il faut travailler et pas mendier.


Une femme entre et s'assoit sur un banc pour les patients. Dans l'entrée de la pièce, son mari se plaint.


MARI

Toujours en train de resquiller.

Insolente!


DOCTEUR

Encore toi.


MARI

Ça fait deux heures que j'attends!

Moi aussi, je suis malade!


Le DOCTEUR s'approche de la femme.


DOCTEUR

Qu'y a-t-il, cette fois-ci?

Voyons voir.


Le DOCTEUR soulève les multiples jupons de la patiente.


DOCTEUR

On dirait un oignon.

Difficile de t'approcher.

Couche-toi.


La patiente se couche. Le DOCTEUR l'examine.


DOCTEUR

FAUST)

Viens m'aider.

Je ne comprends pas.

Qu'a-t-elle?

Passe-moi le spéculum.

Tiens plutôt ses jambes.


FAUST tient les jambes de la patiente tandis que le docteur examine la patiente.


FAUST

Je travaille jour et nuit.

Je n'aime personne,

pas de famille.

Je ne dors pas, ne mange pas …

Je trouve tes reproches déplacés.

Je fais de mon mieux.

À quoi bon si mon âme est vide?

Je ne ressens ni joie, ni haine,

ni pitié, ni compassion.

L'âme …


DOCTEUR

Pourquoi tout compliquer?

On peut s'en passer.

Matière.

Noire. Sourde.

Mon marteau tape sur le genou

et la jambe rue.

C'est ainsi.


FAUST

C'est trop peu pour moi.


DOCTEUR

Alors, pars.

Je n'ai pas d'argent pour toi

ni de sens de la vie.

Voyons ce que nous avons ici.


FAUST se relève et remet son manteau tandis que le docteur examine la patiente.


FAUST

Dommage.


Le docteur retire un œuf de l'entrejambe de la patiente.


DOCTEUR

Vénus …


La patiente écaille l'oeuf et le mange.


DOCTEUR

Que fais-tu?


À l'extérieur de la maison, FAUST marche avec le moine.


LE MOINE

C'est un homme bon, votre père.


FAUST

(Dans ses pensées)

Un homme bon.

Un homme bon,

si troublé soit-il,

demeure toujours conscient

du plus droit chemin.

Te priver, tu dois te priver.

Voilà l'éternel refrain.

L'éternel refrain.


Sur la rue, deux mendiants assaillent un livreur qui porte un panier de pains.


LIVREUR

Laisse-moi passer!


MENDIANT1

Goinfre!


LIVREUR

Non, c'est une commande.


FAUST

Assez!


FAUST repousse les mendiants.


MENDIANT2

N'auriez-vous pas un sou ou deux?


FAUST

Je regrette.


MENDIANT2

Juste quelques pièces.

On est affamés.


FAUST

Moi aussi.


Les mendiants s'approchent de manière menaçante de FAUST qui recule contre un mur.


MENDIANT2

Un monsieur si distingué

et sans le sou?

Rien dans les poches?

Vérifions.


Le MENDIANT2 fouille le manteau de FAUST qui se débat.


MENDIANT2

Les gentilshommes sont si distraits.


FAUST

Petit morveux!


MENDIANT2

Je vais t'en coller une!


MENDIANT1

Surveille tes couilles!


MENDIANT2

Je vais te secouer les puces!


MENDIANT1

Poltron!


FAUST ramasse puis lance des pierres aux mendiants.


FAUST

Bâtards!


MENDIANT1

Corniaud!


FAUST

Salaud!


MENDIANT2

Andouille!


FAUST

Tire-toi!


Le MENDIANT1 retient le MENDIANT2.


MENDIANT2

(En colère)

Laisse, je le démolis.


FAUST s'éloigne. Sur la rue, une carriole s'arrête. Un domestique s'en approche.


FAUST

(Dans ses pensées)

Qui est-ce?


DOMESTIQUE1

Bonjour, monsieur.

Je vous en prie.


FAUST

(Dans ses pensées)

Mais qui est-ce?


Le domestique déplie un petit escalier pour aider un homme à descendre de la carriole.


DOMESTIQUE1

Tenez.


HOMME EN NOIR

Merci.


DOMESTIQUE1

Beaux chevaux.


FAUST

(Dans ses pensées)

Noir comme la mort elle-même.


HOMME EN NOIR

FAUST)

Bonjour, monsieur.


FAUST

(Dans ses pensées)

Où est-elle grise, la mort?


L'HOMME EN NOIR s'approche du PÈRE PHILIPPE.


HOMME EN NOIR

Père Philippe, vous êtes déjà là.


PÈRE PHILIPPE

J'avais peur d'être en retard.

Dette après dette j'ai rectifié.


HOMME EN NOIR

Oui, l'affaire est réglée

en ce qui vous concerne.

Voilà ma voiture.


FAUST

(Dans ses pensées)

Un couple remarquable.

La mort et le curé.


PÈRE PHILIPPE

Que serions-nous sans ces gens-là?


FAUST

(Dans ses pensées)

Et moi …

un famélique.


FAUST entre prudemment dans un édifice. On entend des chiens qui gémissent.


FAUST

(Dans ses pensées)

Vous avez faim aussi, hein?

Tout le monde a faim.


On entend les voix d'hommes. FAUST s'approche d'eux.


USURIER

De qui est-ce?


FERDINAND

De Lenz, le poète.

Un homme bizarrement malheureux.


USURIER

Alors, il ne faut pas le rendre.

Les malheureux sont à craindre.


FAUST entre dans une pièce et se présente à l'USURIER.


FAUST

Bonjour, monsieur.

Je suis le docteur Faust.


USURIER

Je salue le savant docteur.

Je suis le propriétaire

de cette entreprise.

Mon nom est Müller … Mauricius.

Oui, je suis Mauricius Müller.


FAUST

Qui êtes-vous?


USURIER

Une partie de cette force

qui fait toujours le bien.


FAUST

(Dans ses pensées)

D'où vient la deuxième voix?

A-t-il deux langues?


USURIER

Entrez, je vous en prie.

Je suis tout ouïe.

Faites attention,

s'il vous plaît.


FAUST observe des objets accrochés au plafond.


FAUST

Ce sont tous des gages?


USURIER

Ce sont vos gages,

juridiquement parlant.


FAUST indique un objet.


FAUST

Ceci vient de ma gouvernante.


USURIER

Ah bon?


FAUST

Je la connais.

Mme Menzel.


USURIER

Le monde est petit.


FAUST indique un endroit avec son doigt.


FAUST

Et avec ça, vous pesez l'argent?


USURIER

Non, les âmes.


FAUST

(En riant)

Pèsent-elles lourd?


USURIER

Non, pas plus lourd qu'une pièce.


FAUST

Ça ne m'étonne pas.


USURIER

La plupart.

Mais pas la vôtre.

(En riant)

Cet homme n'a pas d'humour.


FERDINAND entre dans la pièce.


FERDINAND

Asseyez-vous, je vous prie.


FAUST

Merci.


USURIER

FERDINAND)

Un famélique n'a pas d'humour.


FAUST s'assoit et présente une bague à l'USURIER.


FAUST

Ceci.


USURIER

Si vous permettez …


FAUST

Je voudrais le mettre en gage.


L'USURIER examine la bague.


USURIER

Ce n'est pas une bague ordinaire.

La pierre philosophale …

explique la nature des choses.


FAUST

Elle a de la valeur, alors?


USURIER

Au contraire.

La vie a perdu de la valeur.

Et la mort encore plus.


FAUST

Je ne comprends pas.

Qu'est-ce qui a

de la valeur, alors?


USURIER

Le temps, l'art …


On entend un chat qui miaule.


USURIER

Qui fait ce petit bruit?

Qui fourmille par là?


FAUST

J'ai besoin d'argent.


USURIER

Désirez-vous autre chose?


FAUST

Je suis trop jeune

pour être sans désirs.


USURIER

Moi aussi, j'ai un désir.

Je collectionne les autographes.


L'USURIER soulève un livre.


USURIER

Les principes de la physiologie.

C'est vous, l'auteur?


FAUST

Je ne pourrais vous le dédicacer.

Je n'ai même pas d'argent

pour l'encre.

Je devrai écrire avec du sang.


USURIER

Pas la peine.

J'ai de l'encre.

Votre savoir est impressionnant.


L'USURIER donne le livre et une plume à FAUST. Il indique une page blanche dans le livre.


USURIER

Là.

Cette œuvre vous survivra.


FAUST signe dans le livre.


FAUST

Le mot expire déjà sous la plume.


USURIER

Ici, oui.

Mais il y a aussi l'autre monde.

Je suis si fatigué.

Les hommes me font pitié

dans leurs jours de misère.

Le cœur me fait mal.


FAUST

L'autre monde …

(Impatient)

Vous me le donnez, l'argent?


USURIER

Non.


FAUST

Quel gage prenez-vous?


USURIER

Tout.


FAUST

Même de la camelote?


USURIER

Ça dépend.


FAUST

Un vieux manuscrit

sur le sens de la vie?

Un mouvement perpétuel?


USURIER

Dieu m'en garde!


FAUST

Les reliques de saint Sébastien?


USURIER

Des reliques?

C'est bien, ça.

Mais où les trouve-t-on?


FAUST

Qui cherche trouve.


USURIER

Il a existé, ce Sébastien?

Peut-être.

Peut-être pas.


FAUST

(Irrité)

Que voulez-vous dire?


USURIER

Je veux dire par là

qu'il n'y aura pas d'argent.

Voyez-vous ce trou?


L'USURIER montre un trou dans ses vêtements.


FAUST

Non.


USURIER

J'ai voulu cueillir une rose,

pour une fille.


FAUST

Rapiécez-le.


USURIER

Le rapiécer?

Mais où trouver le bon tissu?

Et le temps!

Et l'argent!

Pas d'argent, pas de temps.

Tout dépensé.


FAUST

C'est donc ainsi.


USURIER

Qu'il mange la poussière

avec délice!

Je verrai ce que

je peux faire pour vous.


FAUST

Pas la peine.


FAUST sort de la pièce.


USURIER

Ferdinand, mon registre.

Ferdinando!

Il n'est pas sous mon oreiller.

Je l'ai caché ailleurs

depuis un bon moment.


À l'extérieur, AGHATE marche sur la rue. Elle entre dans un commerce.


AGHATE

J'ai soif! Donne-moi du vin.


SERVEUR

Certainement, madame.


Le serveur verse du vin dans un verre et le donne à AGHATE.


AGHATE

Merci.


FAUST marche sur la rue.


FAUST

(Dans ses pensées)

Philosophie,

jurisprudence, théologie,

aussi médecine,

je vous ai étudiées avec ardeur

et maintenant me voici là,

tout aussi sage qu'avant.


FAUST entre dans un tunnel. Plusieurs personnes marchent dans le tunnel. Un chariot qui porte des cages avec des cochons entre dans le tunnel. Les gens se bousculent pour passer.


FAUST

Pardon.

(Dans ses pensées)

Toute chose périssable

n'est que puanteur.


Chez lui, FAUST lit une bible. On entend les voix de WAGNER et IDA.


WAGNER

Ida, il me faut de l'eau chaude.


IDA

Comment? Je dois faire la cuisine.


FAUST

“En archè èn ho logos.”

Au commencement était le …

verbe.


IDA

Je ne suis pas votre mère.

Je n'obéis pas à vos ordres.


WAGNER entre dans la chambre de FAUST.


FAUST

Encore toi.

Entre.

Au commencement était le verbe.


WAGNER

Et le verbe était avec Dieu.


FAUST

Tu comprends le sens?


WAGNER

Non.


FAUST

Moi non plus.

Au commencement était le verbe.

Je suis déjà bloqué.

Il m'est impossible

de chérir assez le verbe.


WAGNER

Vous devez traduire autrement.


FAUST

Peut-être “le sens”.

Au commencement était …

le sens qui crée et produit tout.


WAGNER

Au commencement était le moi.


FAUST

Le moi de qui?


WAGNER

Le mien.


FAUST

(En riant)

Tu étais au commencement?


WAGNER

Pourquoi pas?


FAUST

Alors, nous sommes tous perdus.


IDA entre dans la chambre en tenant un seau d'eau.


WAGNER

Enfin!


IDA renverse de l'eau.


WAGNER

Vous l'avez fait exprès!


IDA

Tenez, votre eau!


WAGNER

IDA)

Vers à bois! Parasite!


IDA sort.


FAUST

Quelles manières! Chez nous!


FAUST continue sa lecture. WAGNER s'accroupit près de lui et lui nettoie les ongles de la main.


FAUST

Au commencement était le verbe.


WAGNER

Vous vous trompez.


FAUST

… était le sens

qui crée et conserve tout.


WAGNER

Un moi!

Écoutez votre sage petit Wagner …

qui périt presque en adoration

devant son professeur.


FAUST

Au commencement était le sens.

Sage petit Wagner …


WAGNER

Oui, sage petit Wagner.


WAGNER met un produit sur les ongles de FAUST. FAUST retire sa main.


FAUST

Mais que fais-tu?


WAGNER

Rien.


FAUST

Arrête! Que fais-tu?


WAGNER

Je voulais seulement …


FAUST se frotte l'ongle.


WAGNER

C'est le dernier cri en France.


FAUST

J'ai l'air d'un mort

avec cette couleur.

As-tu ce que je t'avais demandé?


WAGNER

Oui.


FAUST

Alors, donne.

Le voilà.


WAGNER donne un flacon à FAUST.


FAUST

Merci.

J'espère que ta potion fonctionne.


WAGNER

Question de dosage.


FAUST

C'est l'effet qui compte.

Je vais te manquer?


WAGNER

Commencez la procédure.


FAUST

Wagner, je vais te manquer?


FAUST rit.


WAGNER

Si vous allez me manquer?

Je ne puis vous le dire.


FAUST

Oui ou non?

Ou veux-tu me suivre dans la mort?


FAUST met les pieds dans un bain. WAGNER fait sentir un produit à FAUST.


FAUST

De l'ortie?


WAGNER

L'ortie stimule la vitalité.


FAUST

Et coupe l'appétit.


WAGNER

Vous ne me manquerez pas.


FAUST

Pourquoi?


WAGNER

Je puis vous le dire.


IDA entre.


IDA

Que fabriquent ces messieurs-là?


FAUST

Ida!


WAGNER repousse IDA pour qu'elle sorte.


IDA

Une affreuse puanteur

emplit la maison.

Comme dans une cuisine de sorcière.


WAGNER

Pour vous consoler

je bois avec vous.


FAUST

Tu n'auras rien.

Je bois tout, tout seul.


FAUST sort du bain.


FAUST

Où est ma serviette?


WAGNER

Pas nu-pieds!


L'USURIER et IDA entrent dans la pièce.


FAUST

(À l'USURIER)

Vous ici? Je ne reçois pas.

Je dois partir.


WAGNER

Nous avons à faire.


IDA

Un noble monsieur.

Très convenable.


USURIER

Vous avez oublié votre bague

chez moi.

En tant qu'honnête homme,

je me sens obligé

de vous ramener l'objet oublié.


FAUST met des chaussettes.


FAUST

Qui vous a laissé entrer?

Ida Iduberga, c'était toi?

Tu laisses entrer n'importe qui?


USURIER

Merci, Iduberga.


IDA

Les gens convenables

doivent rester entre eux

sans fréquenter Pierre et Paul.


L'USURIER présente la bague à FAUST.


USURIER

Tenez.


FAUST

Wagner, pourquoi

tu trembles? Sors!


FAUST prend la bague. WAGNER sort.


FAUST

J'aurais préféré de l'argent

à la place.


L'USURIER prend la bible de FAUST.


USURIER

L'Évangile selon saint Jean.


FAUST

Vous connaissez le grec?


USURIER

Non. Mais je reconnais l'Écriture.


FAUST

Comment?


USURIER

Ma foi m'aide.

Vous espérez trouver

ce qui vous manque dans ce livre.


L'USURIER donne un pain à FAUST.


USURIER

De la saine nourriture.


FAUST

Il ne fallait pas.


USURIER

Goûtez.


FAUST

Si vous le dites.


USURIER

Je l'ai cuit moi-même.


FAUST mange le pain.


USURIER parcourt la chambre en reniflant.


USURIER

Quelle est cette odeur?

Une odeur délicieuse.


FAUST

Où allez-vous?


USURIER

Mangez, c'est ce qu'il vous faut.


FAUST

Comment sauriez-vous

ce qu'il me faut?


USURIER

Mangez, mangez.


L'USURIER prend le flacon que WAGNER a donné à FAUST et l'examine.


USURIER

C'est de la ciguë!

Achetée à la pharmacie?


FAUST

Ce sont mes affaires.


L'USURIER boit le flacon et se couche.


FAUST

C'était à moi.

Ce n'est pas possible.

Vous ne pouvez pas mourir ici.

En plus, je voulais partir.

Tu es vivant?

Intéressant.

C'était du poison, diable!


USURIER

Le diable? Ainsi m'appellent

les femmes stupides.

Mais ce n'est pas moi.


FAUST

Qui êtes-vous alors?


USURIER

Si seulement je le savais …

À quoi ça te servirait?


FAUST

Ça m'intéresse un peu.


USURIER

Quoi donc?


FAUST

Eh bien …

L'éternelle question.


USURIER

Non, non.

Hors de question.

La liste d'attente

est trop … longue.

Trop d'amateurs.


FAUST

Qui d'autre est sur cette liste?

Dis-moi. Ça reste entre nous.

Ou tu veux encore me trahir?


USURIER

Je dis toujours la vérité:

le directeur du théâtre …


FAUST

J'en était sûr.


USURIER

Votre recteur …


FAUST

Un imbécile. Qui d'autre?


USURIER

Le fabriquant de cercueils.


L'USURIER se lève et regarde dans un télescope.


FAUST

Pas touche!


L'USURIER regarde dans le télescope et voit un singe sur la lune.


USURIER

(Étonné)

Un singe!

Un singe.


FAUST

Tu mens.


USURIER

Un singe sur la lune.

Puis le boucher,

le professeur de musique.


FAUST

Pfeiffer?


USURIER

Exactement.

Un franc-maçon.


FAUST

Ça fait beaucoup.


USURIER

Justement.

Je vous l'avais dit.


L'USURIER cherche dans la chambre.


FAUST

Qu'est-ce que tu cherches?

Tu pues comme un mort.

Quel parfum!


USURIER

Je ne sens rien.

Mais si vous le dites.

Que faisons-nous?

Nous devrions aérer.

Mais comment?


FAUST

En partant.


USURIER

Il est honorable et avantageux

de se promener avec vous.

J'ai une chose à vous montrer.


FAUST

Je sais tout ce que

tu pourrais me montrer.

Où es-tu? Et ce qu'on sait

nous est inutile.


USURIER

Ergo, ce qu'on ignore

nous est utile.


L'USURIER tient le chapeau de FAUST.


USURIER

Coucou!


FAUST

Donne-moi ça.

Explique comment,

après une dose mortelle,

tu vis encore.

Incroyable!


FAUST et l'USURIER sortent de la chambre.


USURIER

Maintenant, ça commence.

Je meurs.


FAUST

L'esprit du refus

survivra à ce monde.

La sortie est par là.


USURIER

Aucune compassion.


FAUST

Pourquoi?


USURIER

Pour ton compagnon.

Ta ciguë était trop forte

pour mon faible estomac.


IDA s'approche de l'USURIER et lui parle à voix basse.


IDA

Merci.


FAUST

Comment, merci?


IDA

Quand revenez-vous?


FAUST s'approche de la porte fermée de l'appartement.


FAUST

Laissez-moi faire.

Pourquoi faut-il

toujours s'enfermer?


IDA ouvre la porte de l'appartement avec difficulté.


IDA

Je m'en occupe, professeur.


USURIER

Merci, Iduberga.


FAUST

Tourne la clé à droite.


IDA

À gauche.


FAUST

(À l'USURIER)

Qu'est-ce qui t'a pris?

Tu sembles provoquer des troubles.

D'abord Wagner, puis Ida.

Que se passe-t-il?


À l'extérieur, la rue est encombrée de passants.


USURIER

Le portail est cassé.


FAUST

Maudit coin!

Toujours quelqu'un de coincé.


Des livreurs de bois indiquent une charrette de bois à FAUST.


FAUST

Mettez-le là.

Demandez Mme Iduberga.


LIVREUR DE BOIS

C'est vous qui payez.


USURIER

(Au livreur)

Patience!

Dieu a souffert aussi.


FAUST et l'USURIER marchent sur la rue.


FAUST

Le monde est trop petit pour vous?

Vous n'avez rien à faire ici.


USURIER

Et votre charité?

Tout le monde doit vivre.


FAUST

Je ne suis pas le Sauveur.


USURIER

Que savez-vous faire, en fait?


FAUST

Palabrer.


USURIER

Un bon remède.


FAUST

Pas ma spécialité.


USURIER

Mais …

il y a un remède simple.

Il aide à vivre et à survivre.


L'USURIER indique une direction à prendre. FAUST en indique une autre.


USURIER

Par là, bon sang!


FAUST

Par ici!

Ainsi, tu connais

un remède pour se passer d'argent

et de sortilège?

Lequel?


USURIER

Cultiver la terre,

creuser, labourer …


FAUST

Se lever tôt.


USURIER

Se lever tôt, traire …


FAUST

Nourrir les vaches.

Se nourrir sainement.


USURIER

Nettoyer l'étable.

Sans craindre la saleté,

le fumier …


L'USURIER semble malade.


USURIER

Mon estomac, je dois …


FAUST

Une vie aussi étriquée

ne me convient pas.


USURIER

Mon estomac!

Je n'en peux plus.


AGATHE suit FAUST sur la rue. L'USURIER s'accroupit comme s'il voulait déféquer.


FAUST

Pas ici.

Nous ne sommes pas seuls.


USURIER

Je n'en peux plus.

C'est à cause de ta ciguë.

Couvre-moi.


FAUST

Pas à côté de l'église!


USURIER

Tu as raison.

Plutôt dans l'église.

Attendez ici,

je reviens tout de suite.


L'USURIER s'éloigne.


FAUST

AGATHE)

Excusez-moi,

je ne vous connais pas.


AGHATE

Bientôt, nous allons

vous mettre dans le secret.

Son estomac est si fragile.


WAGNER s'approche de FAUST.


FAUST

Que fais-tu ici?

Que veux-tu?

Parle! Qu'y a-t-il?

En fait …


WAGNER

Je le connais.

Vous avez pris la bonne décision.


FAUST

Que veux-tu dire?


WAGNER

Les gens sérieux

agissent sérieusement.

Avec contrat, signature,

comme il se doit.

Contrat, signature,

comme il se doit.


AGATHE tourne autour de FAUST et WAGNER.


FAUST

AGATHE)

Excusez-moi, peut-on vous aider?

WAGNER)

Et …

il …

est …

Il l'est vraiment?


WAGNER

Il l'est.


FAUST

Oui.

Et qu'en est-il …

pour toi?


WAGNER

(À voix basse)

Je suis le 150e sur la liste.


FAUST

Bien.

Et moi, j'ai quel numéro?


WAGNER

Je peux vous passer le mien.


FAUST

Non, merci.

Tu ne crois pas en Dieu.


AGHATE

On se presse, s'affaire, s'ennuie.

Le monde est mal fait.


FAUST

Alors, pourquoi tu crois …

pourquoi tu crois à Satan?

Où est la logique?

Si le bien n'existe pas,

le mal n'existe pas non plus,

pas vrai?


WAGNER

(Apeuré)

Non, faux. Le bien n'existe pas,

mais le mal existe.


AGHATE

Il a répondu.


FAUST

Comment?


AGHATE

C'est à vous, professeur.


WAGNER

(En pleurant)

Le bien n'existe pas, le mal, si.


L'USURIER sort de l'église.


USURIER

Docteur!


FAUST

Tu te rends compte

de ce que tu dis?


USURIER

Je suis là!


FAUST

Tu te rends compte?


USURIER

Vous n'êtes pas seul.

Fichons le camp.

Au commencement était l'action.


L'HOMME EN NOIR s'approche d'AGATHE.


HOMME EN NOIR

Rentrons, Agathe. Viens!


FAUST

Au commencement était l'action?


USURIER

Elle me poursuit depuis des années.

Elle se dit mon épouse.


FAUST

Donc, l'action.


USURIER

Oui, l'action. Rien d'autre.


FAUST

Solution intéressante.

Je pensais que c'était

le sens ou la force.


USURIER

Non, le sens résulte de l'action.


AGHATE repousse l'HOMME EN NOIR.


AGHATE

Ouste!


L'USURIER s'éloigne avec FAUST.


FAUST

Où allons-nous?


USURIER

Je voulais me débarrasser d'elle.


FAUST

On est où, ici?


USURIER

Je ne sais pas moi-même.

L'endroit convient

à notre débat philosophique.


FAUST

Je suis déjà venu ici, enfant.


FAUST et l'USURIER entrent dans un édifice où de nombreuses femmes lavent des vêtements dans des cuves et bassines.


USURIER

Voilà ce que j'appelle

une vraie vie d'homme.

Ici, je me sens homme;

ici, j'ose l'être.


FAUST

Un marché d'esclaves!


USURIER

Non, elles sont libres.

Une troupe affairée.


FAUST

Moi, je veux partir.


USURIER

Personne ne vous retient.

La belle jeunesse!

Qui peut résister?

Vous voyez ces femmes?


FAUST

Oui.

Que des femmes!

Et nous deux.


USURIER

Elles s'affairent.


FAUST

Contentes et sans soucis.


USURIER

Elles sont très occupées.


FAUST

Peut-être.


USURIER

Vous voyez leurs doigts?


FAUST

Non.


USURIER

Ils sont tout …

Tout tordus.


FAUST

L'homme se tourmente,

je l'ai mille fois lu.


USURIER

Lu! Mais l'homme

veut être heureux.

Jour et nuit.

Avec de tels doigts,

tu n'ouvrirais pas ton poison.


FAUST

Que voulez-vous dire par là?


USURIER

Vous m'inquiétez.

Pas ces femmes,

alors qu'elles n'ont rien.

Sauf l'eau froide et leur travail.

(À une laveuse)

Te revoilà!


Une femme prend le chapeau de l'USURIER.


USURIER

Mon chapeau!

Tu ne t'ennuies pas?

Toujours la lessive.


FAUST

(Dans ses pensées)

Que des femmes.

Que fais-je ici?


L'USURIER se chamaille avec les laveuses.


USURIER

Bas les pattes!

Tout ça est à moi.

Ouste!


L'USURIER observe une jeune laveuse.


USURIER

Bouge, bouge,

tant que tu es jeune.

Mets les mains à la pâte!

Ne sois pas stupide.

Bougez-vous, docteur!


L'USURIER se déshabille et entre dans une cuve d'eau.


FAUST

(Dans ses pensées)

C'est un fou.

Un monstre.

Mon Dieu!

Qu'est-ce que c'est?


LAVEUSE1

Ne regardez pas!


LAVEUSE2

Il n'a rien devant.


LAVEUSE3

Un fiancé pour Martha!


LAVEUSE2

Elle serait ravie.


LAVEUSE3

Il te plaît?


MARGARETE, une laveuse, rit de bon cœur en entendant les blagues de ses collègues au sujet de l'USURIER. FAUST regarde MARGARETE avec intérêt.


USURIER

Montrez vos petits pieds

Montrez vos souliers

Et regardez les blanchisseuses

si travailleuses

Elles essorent,

elles essorent

Elles essorent toute la journée.


L'USURIER a un corps difforme. Il s'approche de laveuses.


USURIER

Pourquoi tu me zieutes?


LAVEUSE4

Son cul!


LAVEUSE5

Aucune pudeur!


Deux jeunes hommes observent la scène à distance.


JEUNE HOMME1

Il n'a rien devant.


LAVEUSE6

Une quéquette rikiki.


LAVEUSE7

Elle est si petite, peu importe

qu'elle pende devant ou derrière.


LAVEUSE8

Je connais le vieux.

Je l'ai déjà vu.


USURIER

La voilà, ma mignonne.

Viens nager.


Deux hommes s'approchent de MARGARETE et soulèvent sa jupe par-derrière.


Dans la cuve, l'USURIER bouscule des laveuses.


LAVEUSE9

Arrête!


LAVEUSE10

À l'aide, je ne sais pas nager.

Ma chemise est à l'eau.


KATHARINA

Margarete, où est ton panier?


MARGARETE

Là.


Sorti de la cuve, L'USURIER se rhabille.


LAVEUSE11

(À l'USURIER)

Pousse-toi, avec ton gros cul!


USURIER

Ça dépasse les bornes.


LAVEUSE12

Hurleur!


USURIER

Ça alors!

FAUST)

Docteur, aidez-moi.


FAUST

Pourquoi tu hurles comme ça?


USURIER

Mon gilet.


FAUST

Je ne suis pas ton serviteur.


USURIER

Pas encore.


FAUST essaie de mettre la veste à l'USURIER.


FAUST

Le gilet est trop serré pour ton …

gros corps.


USURIER

Quoi? Vous n'êtes pas

un Apollon non plus.


FAUST

Ton corps m'intrigue.

Mais pas maintenant.


USURIER

On a le temps.


FAUST

Pas moi.


USURIER

Le temps diminue.

Mon chapeau.


KATHARINA

Margarete, viens,

il faut y aller.


L'USURIER renifle un tissu.


USURIER

Du bon lin.


FAUST

Pourrais-tu peut-être …

Je veux dire …


Deux hommes se chamaillent avec une laveuse.


LAVEUSE14

Lâche-moi!


FAUST

Pourrais-tu marcher plus vite?


USURIER

Pourquoi?


FAUST

Je dois la trouver.


USURIER

Les deux dames sont parties.


FAUST

Je veux les trouver.


USURIER

Sans espoir.


FAUST

Je le veux!


À l'extérieur, FAUST et l'USURIER poursuivent MARGARETE et KATHARINA qui portent des paniers de linges.


USURIER

Professeur, pourquoi cette hâte?


KATHARINA

Il te poursuit.


MARGARETE

Mais non.

J'aime ce joyeux vieillard.


USURIER

Les voilà.


KATHARINA

Pas moi.


USURIER

Un professeur

qui fait le blanc-bec.

Je ne comprends pas.


FAUST

La voilà.


USURIER

Chaque chose à sa raison.

Un vieillard comme moi

ne peut pas courir.


FAUST

Tu es libre.


FAUST et l'USURIER rejoignent MARGARETE et KATHARINA qui traversent un tunnel.


AMIE

Tu tiens bon?


MARGARETE

Oui.


USURIER

KATHARINA)

Ma jolie demoiselle,

oserai-je m'hasarder

à vous offrir mon bras

et ma conduite?


KATHARINA

Je ne suis ni demoiselle ni jolie,

je puis rentrer

sans la conduite de personne.


FAUST renifle le cou de MARGARETE.


KATHARINA

Margarete, viens.

Il faut nous dépêcher.

Bien hardi!

On n'est pas à la roseraie.

Allons par là.


MARGARETE

Pas par le marché?

C'est plus rapide.


KATHARINA

Viens.


FAUST regarde MARGARETE s'éloigner. Il sourit.


MARGARETE, KATHARINA, l'USURIER et FAUST marchent près d'une cour où le DOCTEUR et des fossoyeurs se tiennent devant un cadavre.


DOCTEUR

Il est mort.

Que traînez-vous par ici?

Il nous faut de la place.

Emmenez-le!


FOSSOYEUR2

Sans cercueil?


FOSSOYEUR3

Oui, comme d'habitude.


Les fossoyeurs enveloppent le corps dans une toile et le soulèvent.


FOSSOYEUR2

Plus lourd que le vieux Kunze.


MARGARETE se tourne vers son amie.


MARGARETE

Il est mort?

Pourquoi il a crié?


KATHARINA

Le bon Dieu a hésité.


FAUST

(Dans ses pensées)

Encore un de guéri par la mort.


DOCTEUR

Celui-ci n'est plus pressé.

Assez bavardé!


Les fossoyeurs portent le corps dans une charrette.


DOCTEUR

Georg, range le brancard.

Georg! Qu'est-ce qu'il fiche,

ce vaurien?


Une autre charrette avance sur la rue. Un homme lépreux est dans une cage en bois sur la charrette.


L'USURIER s'approche de la charrette qui transporte le lépreux.


USURIER

Qu'avons-nous ici? Intéressant.

D'où vient ce miracle?


CONDUCTEUR DE CHARRETTE

De Schierke.


USURIER

Schierke, je connais.

Près du Brocken.


Le DOCTEUR regarde le lépreux.


DOCTEUR

(Dans ses pensées)

C'est donc ainsi.

Pauvre gars.


MARGARETE

Qu'est-ce qu'il a?


KATHARINA

Rien. Viens.


MAGARETE et son amie s'éloignent.


DOCTEUR

J'ai pourtant tout fait.

Tu étais guéri.


FAUST

La lèpre est inguérissable,

père!


DOCTEUR

Qui as-tu traîné jusqu'ici?


FAUST

Excuse-nous.


DOCTEUR

Qui est cet individu?


USURIER

Votre père parle de moi?


DOCTEUR

Hé, toi, vieux bouc!


Le DOCTEUR poursuit l'USURIER autour de la charrette.


FAUST

Arrête, père!


USURIER

Attrape-moi!


DOCTEUR

Déjà la queue entre les jambes?


FAUST

Arrête!


DOCTEUR

Vieux bouc!

Elle est où, ta queue?


FAUST

Tu le connais?


DOCTEUR

Je te connais.


FAUST

Que t'a-t-il fait?

Mauricius, il faut partir.

Suis-moi!


Le DOCTEUR donne des coups de pieds à l'USURIER.


DOCTEUR

Cul de singe!

Fils de putain!


USURIER

Encore!


FAUST

Mauricius, viens!

Suis-moi!


DOCTEUR

Vieux bouc puant!

Ouste!


FAUST

Père!


DOCTEUR

Cul de singe! Racaille!

Vieux bouc puant!

Fous le camp!


FAUST

Mauricius!


FAUST et l'USURIER s'éloignent.


USURIER

(Moqueur)

Elle est où, ta queue?

Vieux bouc puant!

Vieux bouc!


L'USURIER gémit en se touchant le dos.


FAUST

Qu'as-tu là?

Pourquoi tu gémis …


USURIER

Mes ailes!


FAUST

… comme un chien battu?


USURIER

Par là. C'est par là.


FAUST et l'USURIER entrent dans un établissement en compagnie de jeunes hommes.


JEUNE1

Pas de dispute.

Nous avons gagné.


USURIER

Viens voir des joyeux lurons

et combien la vie peut être facile.


JEUNE2

Entrez donc!


USURIER

Avancez, moineaux imbéciles.

Pourquoi ce désir de jeunesse?


Dans l'entrée de la taverne, le tenancier essaie d'empêcher les étudiants d'entrer.


TENANCIER

Messieurs les étudiants,

finies, les boissons à l'oeil.


JEUNE2

La guerre est finie!


TENANCIER

Demandez au prince!

Tout le monde veut faire la fête.

Rentrez chez vous!


FAUST

Quel boucan!


Dans la taverne, des hommes boivent et chantent.


FAUST

Ils chantent mal.


USURIER

Mieux que votre père.


TENANCIER

(En criant)

C'est une porcherie ici!

Anna, mets de l'ordre!


Les hommes soûls crient et chantent.


ANNA

Au TENANCIER

Vire-moi ces gens!


TENANCIER

Travaille, garce!


L'USURIER s'avance vers ANNA et le TENANCIER.


USURIER

Excusez-moi, une si brave femme.

Il y a autre chose

que de la pisse d'âne ici?


TENANCIER

Comment? Nous avons

du bon bourgogne.


USURIER

En Bourgogne,

on ne manque pas d'ânes.

Votre Bourgogne se trouve sûrement

en Courlande.


TENANCIER

(À des clients)

Tenez-vous bien!


USURIER

Regardez.

Voilà le docteur.

Il a perdu le sens de la vie.


TENANCIER

Il a besoin de vin.


USURIER

Oui, tenez.


TENANCIER

(En criant)

Anna!

Du vin pour deux!


Le TENANCIER s'approche de FAUST qui est assis dans un coin.


TENANCIER

Docteur,

excusez-moi, j'ai une question.

Vous êtes bien diplômé

en astrologie?

Vous vous y connaissez en étoiles?

Tout le monde parle de …


Un client s'approche du TENANCIER.


TENANCIER

Minute!


CLIENT1

On voudrait du vin.


TENANCIER

Fiche le camp!

Tout le monde parle

de la comète avec la queue.


CLIENT1

On voudrait …


TENANCIER

Fiche-moi le camp!

Qu'en est-il de cette comète?


FAUST

Rien.


TENANCIER

Rien?


FAUST

Un ballon à gaz.


TENANCIER

Un ballon à gaz?

La comète est un ballon à gaz.

(En riant)

Un pet!

Mais bien sûr, c'est évident.

Quand le ciel pète,

arrivent les comètes.

Merci, docteur.


Le TENANCIER s'éloigne.


TENANCIER

Anna! Où es-tu, grosse cruche!

Anna, où es-tu?

Grosse cruche!


FAUST se dirige vers la sortie. Le TENANCIER se place devant lui.


FAUST

Je dois partir.


TENANCIER

Le docteur veut partir.

Et qui paie?


FAUST indique l'USURIER.


FAUST

Le monsieur là-bas paie pour moi.


TENANCIER

Tout le monde dit ça.

L'ami, paie, le pigeon …


FAUST

Je peux vous apporter

l'argent demain.

Mon ami paie …


L'USURIER renverse les verres d'une table de soldats en voulant sortir. VALENTIN se lève.


VALENTIN

Du calme, couillon!

Qu'est-ce qui te prend?

Quel culot!


FAUST

Pardonnez-lui.


USURIER

Qu'indigne le défenseur

de la patrie?

Cette piquette …

ou mon apparition ici?


VALENTIN

Pourquoi pas un duel?


FAUST

Pardonnez-lui,

il ne voulait pas vous insulter.


VALENTIN montre son épée.


FAUST

Ça suffit.


USURIER

Si quelqu'un est si sensible …

Pardon, pardon.

Quoique, pourquoi m'excuserais-je?

Il faut avouer que

c'est de la pisse d'âne.


FAUST

Arrête!


USURIER

De la pure pisse d'âne.


FAUST

Arrête, il est ivre et soldat.


USURIER

Un soldat saoul …


VALENTIN

Il doit s'excuser correctement.


L'USURIER prend une longue fourchette sur une table.


USURIER

Il ferait mieux de se taire.

Le vin, c'est le sang de la terre.

Je vais lui montrer

à quoi il ressemble.

Je vais voir Margarete.

Calme-toi, mon élément chéri.


L'USURIER pique la fourchette qu'il tient dans un mur. Du vin sort par le trou du mur.


FAUST

(Dans ses pensées)

Comment a-t-il fait?

Tout ça n'est que tromperie,

mensonge et illusion.


USURIER

C'est un miracle, je vous jure.


Des clients s'approchent du jet de vin et le goûtent.


CLIENT2

C'est du vin?

Sainte Vierge!


USURIER

De bonnes vignes.

Cent ans d'âge.


Une foule s'attroupe près du jet de vin.


CLIENT3

(En criant)

Des seaux!

C'est du vin!


CLIENT4

Des cruches!


TENANCIER

Reculez, tous!

Il n'y a pas de vin ici.

C'est mon vin!


Un homme donne un verre de vin à VALENTIN.


AMI DE VALENTIN

Un miracle. Valentin!

Buvons à la santé

de ta jolie sœur, Margarete.


VALENTIN boit.


VOIX DANS LA FOULE

Du vin pour tout le monde!

De la piquette!


USURIER

Un propos intéressant.


VALENTIN recrache le vin qu'il a bu.


VALENTIN

De la pisse d'âne.

De la pisse d'âne!


USURIER

Le jeune homme s'indigne encore.

Qu'il est difficile.


USURIER

Docteur, ne faiblissez pas.


FAUST tient la longue fourchette de l'USURIER. L'USURIER pousse VALENTIN sur FAUST qui lui enfonce la fourchette dans le ventre par accident.


FAUST

Mais que fais-tu?

Il tombe sur ma fourchette.


VALENTIN gémit et tombe.


USURIER

Quelle maladresse!

Il faut nous éclipser.


FAUST

Mais nous ne pouvons pas …

partir comme ça.


USURIER

Il le faut.


FAUST

Il a besoin d'aide.


USURIER

Vous, encore plus que lui.


FAUST court sur la rue. Des passants achètent du pain à un étal. FAUST est désemparé. Il entre dans une forge.


FORGERON

Vous désirez?


FAUST

Je regarde.


FORGERON

Voilà un bon cheval.


L'USURIER s'approche de FAUST.


USURIER

Je vous félicite

de votre nouvelle vie.


FORGERON

(En riant)

Je peux vous céder ma vie.


USURIER

Qu'avez-vous donc fait?


FAUST

Je ne voulais pas.

C'est arrivé …

Comme si le diable

m'avait tendu sa fourche.


USURIER

C'est un péché mortel.

Votre âme ne regarde que vous,

mais pensez à la mienne.


FAUST

Tais-toi!

La blessure n'était pas mortelle.


USURIER

C'est vous qui le dites.

Le pauvre est peut-être mort

et toi, de sang-froid …


FAUST et l'USURIER sortent.


FAUST

Ça suffit.

Qui a manigancé tout ça,

toi ou moi?


USURIER

Vous venez de le dire:

le diable.

La question reste ouverte.


FAUST

Tu es un clown.


USURIER

Un clown?

Par là.


L'URUSIER emprunte une ruelle. FAUST le suit.


FAUST

Pourquoi tu n'as pas …

pris ma bague?


USURIER

(En riant)

En voilà, des inquiétudes!


FAUST

Tu ris.


FAUST et l'USURIER sortent de la ville.


USURIER

Dois-je cesser

pour tes beaux yeux?


FAUST

Comment faire amende honorable?


USURIER

Pouvez-vous guérir sa blessure?


FAUST

Non.


USURIER

Consoler ses proches?


FAUST

Non.

Sont-ils nombreux?


USURIER

Seulement deux personnes.

Mère et sœur.

Une famille misérable.

Tout a été mis en gage.


FAUST

Certainement chez toi.


FAUST indique le ciel de sa canne.


FAUST

Il n'y a personne.


USURIER

Il y a un courant d'air.

Sa sœur …

Margarete.

Une fleur.


FAUST

Je ne crois toujours pas …


USURIER

Elle va périr de chagrin

sans avoir goûté

au bonheur de vivre.

Qu'avez-vous donc fait?


FAUST

Il faudrait les soutenir,

leur donner de l'argent …


USURIER

C'est l'argent qui manque.


FAUST

Oui, mais …

Tu ne peux pas m'aider?


USURIER

Que voulez-vous que je leur donne?

Les choses que j'ai

ne m'appartiennent pas.

On peut les racheter à tout moment.


FAUST

Oui, mais qu'est-ce …

qu'est-ce qu'on peut faire?


L'USURIER mène FAUST à la maison de MARGARETE.


USURIER

Viens.


FAUST

Où m'amènes-tu?


USURIER

Viens.


MARGARETE et KATHARINA étendent du linge sur une corde.


KATHARINA

Non, je vais le faire.

Mets la nappe du côté du vent.

Elle sèchera plus vite.


USURIER

Les voilà.


MARGARETE

La nappe?


FAUST

La voilà. Incroyable!


MARGARETE

Où est-elle?


KATHARINA

Dans mon panier.


USURIER

Ce qui n'est pas logique

vous semble faux.


MARGARETE

Tu m'as donné les choses légères.


KATHARINA

Mets la robe bien droite,

sans plis.

Sinon ta mère

nous passera un savon.


MARGARETE

Elle est si méticuleuse!


Des hommes arrivent et déposent le corps de VALENTIN devant MARGARETE.


MARGARETE

Que faites-vous ici?


USURIER

La blessure était mortelle.


AMI DE VALENTIN

Ton frère.


MARGARETE

Comment, mon frère?

Lui, c'est mon frère?

Mais il est mort.

(En appelant)

Maman!

Maman!


KATHARINA

Est-ce Valentin?


MARGARETE

Maman!


KATHARINA

Je ne le reconnais pas.


MARGARETE revient vers le corps de VALENTIN.


MARGARETE

Ils disent que c'est mon frère.


La mère de MARGARETE se penche vers VALENTIN qu'elle examine.


MME EMMERICH

Oui, c'est ton frère.

Portez-le dans la maison.


Les hommes soulèvent VALENTIN et l'apportent.


FAUST

Il faut agir.


USURIER

Pour te procurer la jolie chose?


FAUST

Ne plaisante pas.

Je ne suis pas d'humeur.


USURIER

C'est bien étroit chez eux.

Mets-le en biais.


FAUST

Trouve-moi de l'argent,

sinon je te dénonce.


USURIER

D'accord.

Je ne peux vous voir souffrir.

Vous m'obligez

à entamer mes économies.


FAUST

C'est donc ainsi.


USURIER

Vous me trouverez à la maison.

Vous la connaissez.

Je serai à la cave.


Dans une maison, FAUST cherche l'USURIER. On entend sa voix qui provient d'une cave.


USURIER

Docteur!


FAUST

Où es-tu?


USURIER

Ici!


FAUST descend un escalier vers la cave.


FAUST

Quelle odeur!


USURIER

La misère.


FAUST

Un énorme tas.

Ce sont tes petites économies?


USURIER

Sers-toi.


FAUST

Et l'or a quelle odeur?


USURIER

L'or?

L'odeur d'une crème sucrée,

d'un gâteau à la chantilly.

Tu as de nouveau faim?


FAUST

Oui.


L'USURIER escalade un monticule d'objets. FAUST pose une main sur le dos de l'USURIER.


USURIER

Attention, mes ailes!


FAUST

Il faut que je t'examine de près.

Avec tes ailes, ton cul.


USURIER

Tu as ton scalpel?


FAUST

Wagner sera ravi.

Une merveille pour l'autopsie.


USURIER

Je ne vous reconnais pas.

Là-haut devrait se trouver

un petit coffret.


FAUST cherche dans le tas d'objets.


FAUST

Tu ne lâches rien de tout ça.

Et nous manquons d'argent.


USURIER

Ce bon vieux Tacite.


FAUST

J'ai quelque chose!


USURIER

Plaît-il?

Cherchez, cherchez.

Vous voulez ravir le monde entier.


FAUST

Des tas d'os.


USURIER

Des pièces.

Une pluie d'or.


FAUST

Le coffret, où est-il?


USURIER

Viens, mon Zeus.

Je suis ta Danaé.


FAUST

Bouffon! As-tu quelque chose?


USURIER

Le sac de ma tante tombe du ciel.


FAUST

Tricheur!

Le diable n'a pas de tante.


USURIER

Le bon Dieu est tout-puissant.


FAUST s'enfonce dans le tas d'objets.


FAUST

Laisse-moi sortir!


USURIER

Non, je dois encore me changer.


FAUST

Moi aussi. Vite, je veux en finir.


USURIER

Allez devant.


FAUST

Non, tu y vas, cher ami,

et moi, j'attends dehors.


L'USURIER entre dans une maison. Des gens sont rassemblés autour du corps de VALENTIN.


PRÊTRE

Aujourd'hui, nous faisons nos

adieux à notre Valentin bien-aimé.

Le Seigneur rappelle aussi à Lui

des jeunes gens.

Sa vie terrestre fut brève.

Mais nous nous souviendrons

du fils fidèle,

du frère attentionné,

de l'ami loyal,

de l'homme droit …


Une domestique s'approche de l'USURIER.


DOMESTIQUE2

Où allez-vous?


USURIER

Je dois voir ta maîtresse.


DOMESTIQUE2

Je peux t'aider?


USURIER

C'est strictement confidentiel.


DOMESTIQUE2

Pourquoi vous fouillez ici?


L'USURIER entre dans une pièce. Une femme est couchée sur un lit.


DOMESTIQUE2

Mme Emmerich, un visiteur!


USURIER

Bonjour, Mme Emmerich.


MME EMMERICH

Je ne veux vois personne.


USURIER

Cela pourrait pourtant

vous intéresser, madame.

Avez-vous bu de la mélisse?

Ça n'aide pas.

J'ai quelque chose de mieux.


MME EMMERICH

Quoi donc?


USURIER

Un bon calmant.

Votre époux vous avait laissé

une jolie petite fortune.

Vous vous êtes vite consolée.


MME EMMERICH

J'ai des enfants.


USURIER

Et l'enfant que vous avez tué,

dans votre corps,

c'est oublié aussi.

Le fidèle ami

vous donne une belle bague.

Et le chagrin est déjà parti.

Un bon remède

que de caresser l'or!


MME EMMERICH

Je n'ai plus d'or,

vous le savez.


USURIER

De l'or pour vous à nouveau.

On m'a demandé

de vous donner celui-ci.


L'USURIER laisse tomber des pièces dans les mains de MME EMMERICH.


MME EMMERICH

Qui?


USURIER

Un homme bon.

Avec un grand cœur.

Un ange.

Ou bien une crapule, un voyou.


MME EMMERICH

Comment ça?


USURIER

Prenez ce que l'on vous donne.

Votre saint patron m'envoie.


MME EMMERICH

Seul Dieu envoie le saint patron.


USURIER

Pas forcément.

Dieu donne, Dieu prend.

Mais l'homme a deux mains.

L'une prend, l'autre donne.


MME EMMERICH

Et vous?


USURIER

Je n'y suis pour rien.


L'USURIER sort de la chambre. Dans la maison, des visiteurs s'étonnent de l'absence de la mère auprès de son fils.


À l'extérieur, FAUST s'approche de l'USURIER.


FAUST

(Impatient)

Et alors, et alors?

Il se traîne comme un vieux hongre.

Et alors?

Parle!

Elle l'a accepté?


USURIER

Oui, mais moi,

je ne lui donnerais rien.


FAUST

Pourquoi?


USURIER

Tout ça ne me plaît pas.

Ce qui vous pousse

n'est que pure volupté.

Même si elle est drapée

de noblesse.


FAUST

De noblesse!


Une procession funéraire avance sur la rue.


FAUST

Les voilà déjà.

La culpabilité me pousse.


USURIER

Aussi très noble.


FAUST

Pourquoi si vite?

On vous presse jusqu'à la tombe.


USURIER

Le temps diminue.

La mort n'est pas un hôte bienvenu.

On veut vite s'en débarrasser.


FAUST se glisse parmi les membres de la procession funéraire. L'USURIER le suit.


USURIER

(À voix basse)

Vous exagérez, docteur.

Que faites-vous là?


FAUST

(À voix basse)

Écoute, ce n'est pas mon crime,

mais le tien.


VOIX DANS LA FOULE

Qui est ce monsieur?

Il fait partie de la famille?


AGATHE est dans la foule. Elle s'approche de l'USURIER.


AGHATE

Mon petit, pas pleurer.


FAUST approche de MARGARETE et sa mère.


MARGARETE

Mais nous n'avons pas d'argent.


MME EMMERICH

Maintenant, nous en avons.

Tout va changer.


Des jeunes soldats soûls s'approchent de la procession.


SOLDAT1

Nous ne laisserons pas

déshonorer nos héros!


MEMBRE DE LA FAMILLE1

Fichez le camp!


MEMBRE DE LA FAMILLE2

Bande d'insolents!


Des membres de la procession funéraire essaient de repousser les jeunes soldats.


MEMBRE DE LA FAMILLE1

Cessez ces bêtises!


SODATS2

Un troupeau de mouton!


Dans le cimetière, FAUST se tient parmi les membres de la famille.


MEMBRE DE LA FAMILLE3

Le professeur!

Il ne fait pas partie

de la famille.


MEMBRE DE LA FAMILLE4

Que fait le professeur ici?


Un prêtre chante, accompagné de la foule. Le prêtre récite une prière. L'USURIER s'approche de la mère de VALENTIN.


MME EMMERICH

Je le connaissais à peine.

Il était toujours parti

à la guerre.

Je l'ai rarement vu.


FAUST touche à MARGARETE du revers de sa main. Elle le regarde intensément. Des chiens arrivent et troublent la cérémonie. Des hommes repoussent les chiens.


HOMME

Chassez les chiens! Sales bêtes.

Venez ici!

Que quelqu'un chasse ces clébards!

Au pied!


Le cercueil de VALENTIN et descendu dans la terre. MARGERETE s'effondre. FAUST l'aide à se relever.


PRÊTRE

Tout ce qui vient de la terre

retourne à la terre.

Les cendres aux cendres,

la poussière à la poussière.


Le prêtre, MME EMMERICH et MARGARETE lancent des pelletées de terre sur le cercueil.


Sur le chemin du retour, FAUST regarde MARGARETE marcher.


FAUST

(Dans ses pensées)

Une drôle de fille.


À proximité, l'USURIER marche avec MME EMMERICH.


USURIER

Puis-je vous accompagner?


MME EMMERICH

(En indiquant FAUST)

C'est lui?


USURIER

Non.


MME EMMERICH

Et qui est-ce, alors?


USURIER

Un éternel errant

qui se plaît à flâner par les monts

et par les vaux de la vie.


L'USURIER et MME EMMERICH marchent dans le cimetière.


USURIER

Attention, une pierre.


MME EMMERICH

Toute ma famille est enterrée ici.


USURIER

Mais les tombes sont négligées.


MME EMMERICH

Désormais, ce sera différent.


USURIER

Un vieux schnock.


MME EMMERICH

Pourriez-vous me présenter?


USURIER

Hors de question.


MME EMMERICH

Pourquoi?


USURIER

Vous savez,

mon compagnon est un savant.

Il est très sauvage.

Il lui manque la légèreté

qui nous est innée.


À proximité, MARGARETE est en compagnie de FAUST.


MARGARETE

Maman!


MME EMMERICH

Que fait-il ici?


USURIER

Il souffre.

Les voilà tournant le rond.


MARGARETE

Attends!


USURIER

Ça ne me plaît pas.


FAUST

Je la raccompagne.

Il y a des loups ici.


L'USURIER et MME EMMERICH marchent sur un chemin dans la forêt. FAUST et MARGARETE les suivent à distance. Les paroles de leurs conversations s’entremêlent.


USURIER

Car chacun sait

ce qui l'enverra en enfer.


MARGARETE

Et ma mère?


FAUST

Elle converse.


MME EMMERICH

Quoi donc?


USURIER

Ne savez-vous pas

ce qui vous envoie en enfer?


FAUST

Elle a besoin de recul.

Et vous aussi.


MARGARETE

Je suis tellement fatiguée.


FAUST

Nous sommes presque arrivés.


USURIER

Mais personne

ne veut finir en enfer.

C'est pour les méchants,

par pour les bons, croit-on.


FAUST

Quelle petite plante

vous ferait plaisir?

Du persil? Du céleri?

Ou alors une racine de mandragore?


MARGARETE

Il n'y a pas de mandragore ici.


FAUST

Tant mieux. Une bardane!


MARGARETE

Merci.


MME EMMERICH

Dépêchez-vous un peu!

Mes invités m'attendent.


FAUST

Savez-vous où pousse

la mandragore?


USURIER

Prenons le petit chemin.


MME EMMERICH

Pourquoi? Ce chemin-ci est mieux.


FAUST

Le chemin est raide, mais beau.


MARGARETE

Oui, il est beau.


USURIER

(Fort)

Par ici.

Professeur, je suis là!


FAUST

(Fort)

Oui, j'entends.


USURIER

Ça monte.


FAUST

Attention!

Elle pousse sous des potences

ou près de …

près des bûchers.


FAUST indique un bosquet.


FAUST

Des myrtilles!

Où on brûlait des sorcières.


MME EMMERICH

Je suis fatiguée!


USURIER

Faisons une petite pause.


MME EMMERICH

Continuons!


USURIER

On ne peut qu'admirer

la résistance des femmes.


FAUST

Effrayée?

Vous n'êtes pas une sorcière.


MME EMMERICH

Où vont-ils?


USURIER

Nous les retrouverons.

Tous les chemins

mènent à la ville.


MARGARETE

Et ça, qu'est-ce que c'est?


FAUST

Une verveine.

Un lys?


MARGARETE

Êtes-vous vraiment professeur?


FAUST

Et bachelier et docteur et cetera.


FAUST indique un endroit avec sa canne.


FAUST

Là!


MARGARETE

Mais vous ignorez les plantes.


FAUST

C'est bien vrai.

L'automne approche.


MARGARETE

Et que connaissez-vous?


FAUST

L'ordre de l'univers.

Les trajectoires des planètes.

La transformation du métal en or.


MARGARETE se penche pour prendre une plante.


FAUST

Et cette plante-là, qu'est-ce?


MARGARETE

Je crois …

Du mouron blanc.


FAUST

Vous m'épatez!


USURIER

Pourquoi brûle-t-on

seulement les femmes …


MARGARETE

Mon bavardage ne peut divertir

un homme comme vous.


USURIER

… et pas les hommes?


MME EMMERICH

On aimerait pourtant vous brûler.


FAUST

Vous manquez de confiance en vous.


USURIER

Je n'ai rien contre.

Je rêve du jour

où je serai enfin brûlé.

Le jour où tous …

tous seront brûlés.

Quel que soit le sexe, l'âge,

le grade ou le mérite.

Voilà, à mon sens,

l'égalité des droits.


MARGARETE

J'ai rêvé de mon frère, cette nuit.

Il était différent.

Nous parlions ensemble.

Longtemps.

Vous savez tant de choses.

Comment est-ce possible?

Que fait la mort?

Meurt-on complètement?


MARGARETE s'assoit sur un rocher.


FAUST

La science dit que la mort existe.


MARGARETE

La vie dit la même chose.


FAUST

C'est vrai.


MARGARETE

À quoi sert-elle alors,

votre science?


FAUST

C'est une occupation

pour combler le vide.

Vous brodez certainement

dans votre temps libre.


MARGARETE

Oui, je brode.


FAUST

La science est aussi

une forme de broderie.

La grandeur m'attire.

Mais l'orbite de la terre

est trop petite.

Je ne puis améliorer les gens,

ni les convertir.


MME EMMERICH

Où sont-ils?


USURIER

Là-haut. Ils causent …


MME EMMERICH

De quoi?


USURIER

De la vie et de la mort.


MME EMMERICH

La mort, c'est la mort.


USURIER

Oui.

Elle existe encore, la mort.

Mais bientôt,

elle aura complètement disparu.


MME EMMERICH

Comment ça?


USURIER

Je parle de l'avenir.

Certains sont déjà

sur la bonne voie.


MARGARETE

Et il n'y aura pas de malheureux?


FAUST

Les malheureux sont très dangereux.


USURIER

(Fort)

Docteur, je suis ici!


MME EMMERICH

(Fort)

Margarete, il se fait tard!

Viens! Que fais-tu?

Tu te crois dans un jardin

de plaisance? Il faut rentrer!


MARGARETE

J'arrive!


MME EMMERICH

Et que ça saute!


MARGARETE

J'arrive.


MARGERETE accourt vers sa mère.


MME EMMERICH

Qu'est-ce qui te prend à courir

en retroussant ta robe?


FAUST

Tout va s'arranger.


L'USURIER soulève MARGERETE comme pour l'aider à avancer.


FAUST

Pas touche!


MME EMMERICH

Bas les pattes!


MARGARETE salue FAUST et l'USURIER.


MARGARETE

Merci. Au revoir,

mon ange gardien.


FAUST

Je vais penser à vous.


MME EMMERICH

Roulure!


USURIER

En haut, c'est plus sûr, non?


MME EMMERICH attrape MARGERETE et la secoue.


MME EMMERICH

(En colère)

Où traînes-tu?

Pense à ton frère!

Il gît dans sa tombe froide.

Et toi?


MARGARETE

Je ne fais que penser à lui.


MME EMMERICH

(En colère)

Je sais à quoi tu penses,

petite garce.

C'est une honte!


MME EMMERICH jette sa fille au sol.


MME EMMERICH

Que diront les gens?


USURIER

Il ne faut pas plaisanter

avec les femmes.


MARGARETE

Maman …

Maman, attends.


FAUST

Ce n'était pas très élégant.


MME EMMERICH

Qui est-ce, en fait?


FAUST

Pourquoi as-tu ramené sa mère?


USURIER

Il était temps.


MARGARETE et sa mère s'éloignent dans la forêt.


MME EMMERICH

(Agressive)

Tu commences en douce avec un,

puis un autre.

Puis toute la ville y passe.

Et ça t'amène où?

Le sais-tu?

Que faites-vous ici? Venez.


MARGARETE

Non, je ne le sais pas.


FAUST s'assoit sur un rocher. L'USURIER est à proximité.


FAUST

Que lie une femme à un homme?


USURIER

Vous ne le savez pas?


FAUST

Non, aucune idée.


USURIER

Trois choses.


L'USURIER embrasse une sculpture de Jésus Christ sur un rocher.


USURIER

L'argent, la volupté

et le foyer conjugal.


FAUST

C'est bien cynique.


FAUST et l'USURIER marchent dans la forêt.


USURIER

Cynique?

Étrange, ce mot dans votre bouche.


FAUST

Encore un moralisateur!


USURIER

J'ai le droit de reprocher

leur cynisme aux autres.

Parce que moi, je suis …

Parce que moi,

je suis différent.

Propre.

Pur.


FAUST

Toi? Propre, pur?

Et d'où tiens-tu ça, je te prie?

Depuis qu'Ève fut séduite,

le monde n'est ni propre ni pur.


USURIER

Ce n'était pas moi,

mais mon lointain ancêtre.


FAUST

Un autre serpent comme toi.


Une carriole s'avance sur un chemin. Le conducteur arrête les chevaux.


CONDUCTEUR

Bonjour.

C'est par là?


USURIER

Vous allez où?


CONDUCTEUR

À Paris.


USURIER

À Paris? C'est par là.


L'USURIER indique la direction d'où la carriole arrive.


CONDUCTEUR

Montez!


USURIER

Vous voulez aller à Paris?


FAUST

(Impatient)

Quoi encore!


CONDUCTEUR

Montrez-moi.


USURIER

Je suis fatigué.

Montons pour un petit bout.


CONDUCTEUR

Montez.


L'USURIER regarde dans la carriole.


USURIER

Pardon.

Il y en a un qui ronfle.

Docteur, montez!

Sinon les meilleures places

vont partir.

Comme si souvent dans la vie.


Le conducteur descend au sol et ouvre la porte de la carriole à FAUST.


CONDUCTEUR

Allez-y.

Montez!


Le conducteur pousse FAUST qui trébuche sur l'USURIER dans la carriole.


USURIER

Attention.


CONDUCTEUR

Sales boches!


Le conducteur fait avancer la carriole.


USURIER

Allez, toujours tout droit!


FAUST

Je veux sortir. Ça pue.


USURIER

Oui, il pue.


FAUST

Peut-être est-ce une femme.


USURIER

Ça, c'est votre domaine.

Votre poupée a vite mordu.


FAUST

J'aimerais tant

te cracher à la tronche.

Mais j'ai besoin de toi.

Peut-être encore …


USURIER

Ensemble, nous sommes forts.

Quelle journée bien remplie!

Nous avons fait plaisir

à la famille du mort.


FAUST

En effet, plaisir!


USURIER

Tu as parlé à Margarete.

Quoique, grâce à moi.

En tête-à-tête.


FAUST

C'était bien trop bref.


USURIER

Trop bref?

Tu veux rester

plus longtemps avec elle?

Ça reviendrait à un viol.


FAUST rit.


FAUST

C'est donc ainsi.

Mais je le veux.


USURIER

Quel ennui!


Un des occupants de la carriole se réveille.


RUSSE

Je dormais.

Et …

toi … je …

vite.

Selifan, où est ma veste?

Nous avons des visiteurs.


FAUST

Est-ce un fou?


USURIER

Non, un Russe.


FAUST

Comment l'approcher?


USURIER

Vous devez impressionner la fille.

Impressionner!

Montrez-lui

que vous devinez ses secrets.

Les filles aiment ça.


FAUST

Même toi, tu es incapable

de deviner ses pensées secrètes.


L'occupant de la carriole panique et frappe FAUST.


FAUST

(Au conducteur)

Stop!

Nous sommes déjà arrivés.


Le conducteur arrête la carriole et fait violemment sortir FAUST et l'USURIER qui s'éloignent rapidement.


USURIER

On ne peut dominer la masse

que par la masse.

Venez, docteur.

Vous n'êtes pas encore apte

à maîtriser les diables.


FAUST

Comment, pas encore?


USURIER

Tu manques de confiance en toi.


FAUST

Bêtises!


USURIER

Ton appétit de vie est grand.

Mais tu manques de force.


FAUST

Tu étais sérieux?

Quand tu parlais

de lire dans ses pensées?

Même toi, tu n'y arrives pas.


USURIER

Pas moi, mais son confesseur.


FAUST

Je ne suis pas son confesseur.


USURIER

Vous pouvez le devenir.


FAUST frappe l'USURIER avec sa canne.


FAUST

Son confesseur?


USURIER

Quelle force!


FAUST

Tu me charries.


USURIER

Je ne plaisante pas.

J'ai un plan.

À quand remonte

votre dernière messe?


FAUST

Il y a un an.


USURIER

Margarete y va bien plus souvent.

Presque tous les jours.


FAUST

Presque tous les jours, et alors?

À quoi bon?


USURIER

Faim? Tout le monde a faim.

Continuez la guerre.

Le monde est vaste.

Et notre curé …


FAUST

Fait partie de ta clientèle.


FAUST sourit.


FAUST

Bon, alors …


FAUST entre chez lui.


FAUST

À plus tard.


Dans sa maison, FAUST mange le contenu d'une assiette. IDA cuisine.


FAUST

Ce n'est pas mauvais.


IDA

J'ai fait de mon mieux.

Comme d'habitude.


FAUST

De si jolies choses ...

D'où vient l'argent?


IDA

Votre élève a …

Votre élève a refilé vos cours

à quelqu'un.

J'ignore pour quoi.


FAUST

Il ne faut pas tout savoir.


IDA

Autre chose, professeur …

Vous avez eu de la visite.

Un professeur.

Il voulait vous inviter

à sa conférence.

“Qui es-tu? Que veux-tu?”,

je demande.

“Je viens voir

le professeur Faust.”


FAUST donne son assiette vide à IDA.


FAUST

Merci, Ida.


IDA

De rien.

“Alors, tu n'as rien à faire ici.

Va à “l'unisité”.”


FAUST

“Université”!


IDA

Moi, je dis “unisité”.

C'est là qu'il vit,

jour et nuit.


FAUST

Oui, oui. C'est très grave.


IDA

Les gens convenables

dorment à la maison.

Dans leur propre lit!


Dans une maison, MME EMMERICH pose une robe sur le sol.


MME EMMERICH

(En appelant)

Katharina!


On entend la voix de KATHARINA d'une autre pièce.


KATHARINA

Oui! Je ne peux pas, là.


MME EMMERICH se couche sur un lit. MARGERETE se lève d'un divan et va se coucher près d'elle.


FAUST marche sur une rue.


FAUST

(Dans ses pensées)

Je vais la sauver.

Je vais la sauver.


MARGARETE s'approche d'une grande table où des convives mangent bruyamment. MME HEMMERICH arrive. Des hommes se lèvent pour saluer MME HEMMERICH lorsqu'elle s'assoit. MARGARETE prend un pain et se lève de table. Un soldat soûl plante son épée au plafond devant elle. MARGARETE se penche et chuchote à l'oreille de sa mère.


MARGARETE

Je reviens tout de suite.


MARGARETE sort.


Devant une église, l'USURIER s'approche de FAUST.


USURIER

Le voilà.


Un curé arrive. L'USURIER s'approche de lui.


USURIER

Où puis-je déposer un don?


CURÉ

Je ne vous ai pas vu

depuis longtemps.

Quel genre de don?


USURIER

Un don important.


CURÉ

Si dure serait la pente raide,

tout en silence,

sueur et peine …


USURIER

(En chantant)

S'il n'y avait pas une petite rose

de temps en temps

qui nous saluait:

“Regarde, je fleuris”


Le curé rit. Il mène l'USURIER par le bras.


CURÉ

Venez, je vous prie.

Je passe devant.

Bénies soient les mains généreuses

de nos bienfaiteurs.


USURIER

Pas de main …

pas de poing.


MARGARETE marche sur les rues de la ville. WAGNER la suit. Il accourt vers elle.


WAGNER

Quel hasard!

Non, pas de hasard.

Il faut que nous parlions.

Ne craignez rien,

je haie toute violence.

Je sais ce que vous ressentez.

J'étais au cimetière. J'y étais …


MARGARETE

Laissez-moi.


WAGNER

Vous ne m'avez pas vu?

J'étais au cimetière.

Je suis tellement heureux,

aujourd'hui.

(Émotif)

C'est une journée si heureuse,

si importante.


MARGARETE s'éloigne.


WAGNER

Pensez-vous qu'il est Faust?

Non. Moi, je suis Faust.

Toutes ses idées,

il me les a volées.

C'est un usurpateur!

(En colère)

Je suis le petit Wagner.

Petit Wagner …

(En criant)

Je suis le grand Wagner!


PASSANT1

Ne crie pas.


PASSANT2

On te croit.


WAGNER

(En criant)

Un très grand Wagner!


PASSANT3

Ça va.


WAGNER

Un très grand Wagner.

Je suis Faust.


PASSANTE

Quel Faust?


Plus loin, WAGNER s'approche de MARGARETE qui sursaute.


WAGNER

C'est moi, Faust.

Je suis un grand Wagner.

Un très grand Wagner.


MARGARETE

(En souriant)

Oui, oui.


WAGNER

Je suis Faust.


MARGARETE

Oui, je vous crois.

Oui, bien sûr.

Je vous crois.


WAGNER

(Émotif)

Je peux vous le prouver.

J'ai …

Je peux vous le prouver

si vous ne me croyez pas.

J'ai … réussi.

J'ai mélangé

les huiles essentielles

d'asparagus et de léontodon

avec le foie d'un hyène.

Et de cette façon …

j'ai créé l'homoncule.

J'ai …

mélangé les huiles essentielles

d'asparagus et de léontodon

avec le foie d'une hyène.

(Très énervé)

Avec l'essence du foie d'une hyène.

Avec une hyène …

Les huiles essentielles

d'asparagus

et de léontodon.


MARGARETE s'éloigne. WAGNER se jette sur elle.


MARGARETE

Que faites-vous?


WAGNER

(En criant)

Homoncule!

Le surhomme!

L'homme créé par l'homme.

Montre-lui ce que tu sais faire.


WAGNER sort un bocal de son manteau. Un petit visage d'être humain respire dans le bocal.


WAGNER

Regarde, Margarete.

Regarde.

Dis-lui quelque chose.


MARGARETE

Laissez-moi!

Au secours!


MARGARETE s'éloigne brusquement et fait tomber le bocal de WAGNER. Le bocal éclate. WAGNER pleure et caresse et le visage difforme qui est tombé sur une pierre.


MARGARETE marche sur un chemin.


MARGARETE

(Dans ses pensées)

Le repos m'a fuie

Mon cœur me pèse


Devant l'église, FAUST est assis sur un banc.


FAUST

(Dans ses pensées)

Où es-tu?

Où es-tu?


FAUST voit MARGARETE arriver à l'église. Il se cache dans un confessionnal à la place du curé. MARGARETE frappe à la porte du confessionnal.


FAUST

Entrez.


MARGARETE s'assoit dans le confessionnal.


MARGARETE

(À voix basse)

Seigneur, pardonne-moi

mes pensées impures.

Je me sens si seule.

Ma mère, je ne l'aime pas.

Mais elle ne m'aime pas non plus.


Dans l'église, l'USURIER embrasse des statues religieuses.


MARGARETE

Je sais,

je suis une mauvaise fille.

Et Dieu me punira.

Mais son maquillage,

la poudre sur son front,

sa mauvaise haleine …

Je ne sais pas …

Seigneur, pardonne et aide-moi.

Pardonne les péchés que j'ai …

commis.


MARGARETE sort du confessionnal en souriant. Elle ferme les yeux. FAUST s'assoit près d'elle.


MARGARETE

(Étonnée)

Vous?

J'ai rencontré votre famulus.


FAUST

Ah bon. Et alors?


MARGARETE

Il est un peu …

nerveux, votre élève.


FAUST

Oui, il est philosophe.

Puis-je vous dire quelque chose?

Ne vous faites pas de reproches.

Moi, par exemple …

Je n'ai pas aimé ma mère.

Tout en elle me dégoûtait.

Ses joues, rouges de maquillage.

La poudre sur son front.

Sa mauvaise haleine.


MARGARETE

(Troublée)

C'est un péché,

il faut aimer sa mère.


MARGARETE se lève et va voir dans le confessionnal.


FAUST

Non. Un beau jour,

elle est morte.

Elle a avalé de travers

un morceau de gâteau.

Elle est morte sur le coup.


MARGARETE s'assoit à la place du curé dans le confessionnal.


FAUST

Vous vous rendez compte?

Morte à cause d'un gâteau.

Avec de la crème Chantilly.

Si on me demandait aujourd'hui

si j'ai …

si j'ai souhaité sa mort,

je devrais l'avouer.

Oui, je …

je l'ai souhaitée.


MARGARETE se lève et sort de l'église. FAUST la suit.


MARGARETE

Croyez-vous en Dieu?


FAUST

Qui, de nos jours,

oserait dire qu'il croit?


L'USURIER les regarde sortir.


USURIER

Moi.


MARGARETE et FAUST marchent à l'extérieur.


FAUST

Dieu est amour.

L'amour ne se commande pas.

Vous ne devez pas aimer votre mère.


MARGARETE

Êtes-vous voyant? Vous savez lire

dans le livre de la vie.


FAUST

Dans le livre de la vie?

Non, mais peut-être

dans le livre de l'homme.


MARGARETE tient un pendentif dans sa main.


MARGARETE

(Mal à l'aise)

Il est de coutume …

de prier pour le défunt

pendant quarante jours

en tenant quelque chose

qui était à lui.


FAUST

Je ne connais pas cette coutume.


MARGARETE

Si, cette coutume existe.


USURIER

Docteur, je m'en vais.


MARGARETE

Tout le monde peut le faire.

Sauf les assassins.


MARGARETE dépose le pendentif qu'elle tient dans la main de FAUST. Elle l'ouvre. On peut voir une photo dans le pendentif.


MARGARETE

Voulez-vous prier pour mon frère?

Il m'avait donné ceci.


FAUST

Quelle ressemblance!


MARGARETE

Adieu.


MARGARETE s'éloigne.


Dans une maison, un jeune homme s'adresse à MME EMMERICH.


AMI DE VALENTIN

Je l'ai vu de mes propres yeux.

C'était celui qui se cachait

derrière le gros. Vous voyez?

Ça ne peut être que lui,

Mme Emmerich.

Mais …


MME EMMERICH sort de la pièce, prend MARGARETE par la main et la mène jusqu'à l'ami de VALENTIN.


AMI DE VALENTIN

Je sais qui a tué ton frère.

Tu veux le savoir?

C'est Faust.


MARGARETE

Katharina, ma pèlerine,

s'il te plaît.


KATHARINA pose un vêtement sur les épaules de MARGARETE.


FAUST lit dans sa chambre. MARGARETE entre.


FAUST

Vous?

Entrez, prenez …

Entrez. Ici …

Là …

Entrez.

Prenez place. Entrez.

Je vous en prie.

Prenez … asseyez-vous.

J'ai tiré le lit,

à cause de la lumière …


MARGARETE s'assoit sur le lit.


MARGARETE

J'ai une question.


FAUST

Oui?


MARGARETE

Une question étrange.


FAUST

Demandez n'importe quoi.


MARGARETE

Pardonnez-moi.


FAUST

Allez-y.


MARGARETE

Qu'est-ce que c'est, ça?


MARGARETE indique un objet.


FAUST

Un soufflet.


MARGARETE

(En riant)

Oui.

Et ça?


MARGARETE indique un dessin dans un livre.


FAUST

C'est un alambic

pour la rectification du mercure.

C'est tout ce que

vous vouliez me demander?


MARGARETE enlève sa pèlerine avec impatience.


MARGARETE

On dit …

Non, vous savez …


FAUST

Quoi donc?


FAUST et MARGARETTE se regardent longuement. Elle sourit.


MARGARETE

Au revoir.


Elle se lève.


FAUST

Au revoir.


MARGARETE

Avez-vous fait mourir mon frère?


FAUST

Oui, je l'ai fait mourir.


MARGARETE sort.


Sur une place publique, l'USURIER et son assistant FERDINAND revendent des objets à leurs propriétaires. FERDINAND note les transactions sur une feuille.


USURIER

Ferdinand!


FERDINAND

Oui!


USURIER

La dame veut retirer son coffre.


CLIENTE

Il est plein de punaises!


USURIER

Trois tapis et 22% d'intérêts.


CLIENT

Comment, 22%?

Et mon horloge

qui joue Haendel?


FERDINAND

La belle horloge revient,

j'adore Haendel.


USURIER

Ferdinand, coche:

un Christ. Une caisse?


FERDINAND

Un Christ. Là-bas.

Quelqu'un a volé l'horloge …


USURIER

Il y en a combien?


FERDINAND

Cinq vases.


Dans la foule, FAUST s'approche de l'USURIER.


FAUST

Nous sommes perdus.


USURIER

Je sais.


FAUST

Nous sommes démasqués.


USURIER

Qui?


FAUST

La fille m'a dit

que j'étais l'assassin.


USURIER

Donc, vous avez été

démasqué, pas moi.

Ça veut dire

qu'elle a été chez vous?

J'espère que vous avez profité

de l'occasion.


FAUST

Ce n'est pas mon genre

de profiter de telles occasions.


USURIER

Imbécile! Je crains que

vous n'en ayez pas de deuxième.

Vous avez perdu votre temps

si vous avez tout nié.


FAUST

D'où sors-tu que j'ai nié?

Tu es le menteur.

Je dis la vérité.


USURIER

Ah bon?

Ça va, tout va bien.

La mère a sûrement tout découvert.


FAUST

Possible.


USURIER

Du calme, calmez-vous.

Vous n'êtes pas encore arrêté.

Nous ferons taire la mère.


FAUST

Tu m'as mis dans le pétrin!


USURIER

(Agressif)

Quand vous serez au cachot,

vous saurez ce que c'est,

le pétrin!


L'USURIER s'approche d'une charrette chargée d'objets.


USURIER

Du vent! Partez!


CLIENT

(En panique)

Arrêtez! Ne partez pas!

Non, arrêtez!

Ce ne sont que des ordures.

Où sont mes miroirs?


USURIER

Plus besoin de miroirs.


CLIENT

Où est mon horloge?


USURIER

Le temps s'est écoulé.


CLIENT

Que des ordures!


USURIER

Des ordures?

Ce sont vos trésors. Partez!


FAUST

Laisse-le.


CLIENT

Satan!


USURIER

(En riant)

Escroc!


CLIENT

En avant!

C'est un scandale.


FERDINAND

Ça suffit!

Ça suffit, j'ai dit.


FAUST

Je ne veux qu'une nuit,

pas plus.


USURIER

Une nuit!


FAUST

Une seule nuit avec elle.


USURIER

Toute seule?


FAUST

Toute une nuit.


USURIER

Vous êtes bien exigeant.

Elle partage sa chambre

avec sa mère.


FAUST et l'USURIER entrent dans la maison de l'USURIER.


USURIER

Une nuit!


FAUST

S'il te plaît!

Une seule.


USURIER

Pourquoi ces complications?

Vous n'avez qu'à inviter

la petite chez vous.

Elle connaît déjà le chemin.


FAUST

Après mon aveu?

Tu as perdu la raison?

Et que fais-tu …

de ton imagination?


USURIER

Je n'ai pas d'imagination.

J'ai quelque chose de mieux.


L'USURIER sort un papier poussiéreux de son manteau.


USURIER

Vous signez,

et Margarete est à vous.


FAUST

Qu'est-ce que c'est?


FAUST lit le papier.


FAUST

C'est bourré de fautes.


USURIER

Vraiment?


FAUST

“En “verrue” de ma …

“En vertu …

de ma signature,

je lègue au porteur …”

Il y a une erreur.

“Je lègue …

Moi, Heinrich Faust …”

Virgule.

“... lègue au porteur …

de ce …

de cet …

écrit …

mon “ame” …”

“Âme” avec accent!


USURIER

Avec accent, très bien!


FAUST

“... après sa

séparation naturelle …

après sa séparation naturelle

d'avec mon corps.”

Oui.

Maintenant, c'est correct.

Je n'ai plus d'encre.


USURIER

Quelle misère.

Et si vous preniez du sang?

Vous êtiez prêt …

à écrire avec du sang,

n'est-ce pas?


L'USURIER prend une plume et pique un doigt de FAUST. FAUST signe le contrat avec son sang. FAUST gémit et frappe l'USURIER.


USURIER

De la tenue!

Vous êtes mon hôte.


FAUST

Espèce de roublard!


USURIER

Quelle langue hideuse,

votre allemand.


L'USURIER range le contrat dans une poche de sa veste.


FAUST

Quoi qu'il en soit.

Alors? Quelle est la suite?


USURIER

La suite, c'est Margarete.

Je respecte … mes obligations.

Je sais où elle se trouve.


FAUST

Allons-y.


USURIER

Impatient!


FAUST

Fais ton devoir.


L'USURIER donne une lampe à l'huile à FAUST.


FAUST

Merci. Où allons-nous?


USURIER

Je vous emmène directement

chez votre mie.

Il y a un chemin secret.


FAUST

Et alors? Où est-il?


USURIER

Je vous le montrerai.


L'USURIER allume la lampe que tient FAUST et une autre.


FAUST

Je n'ai pas de globe.


USURIER

Ce chemin se trouve sous terre.

Sous terre.


FAUST

Ah, mon globe.


FAUST pose un globe sur sa lampe.


FAUST

C'est par où?


USURIER

Par là.

Mon chemin secret.

Je passe devant,

c'est mon chemin.

Je ne l'ai jamais montré

à personne.


FAUST et l'USURIER avancent dans un tunnel noir.


FAUST

C'est un tunnel diabolique, mais …

on y respire facilement.


USURIER

Un puit profond.

Mon entrepôt pour les âmes lâches.

Je passe devant!

Laisse-moi passer.


FAUST

Ah, par là.


USURIER

Toujours partant?


FAUST observe les murs du tunnel.


FAUST

Tout ça, c'est de la

couverture sédimentaire.


USURIER

Pensez plutôt à vous couvrir, vous.

De la petite, tu ne crains rien.

Mais la vieille,

je sais comment la pacifier.


FAUST

Tu veux la décapiter?


USURIER

Voyons, docteur!


FAUST

Lui arracher la langue?


USURIER

Berk!

Une bonne tisane …

et elle s'endormira pour toujours.


FAUST

Pour toujours?


USURIER

Oui, doucement et tranquillement.

Nous déposons ça ici.

Pour le retour.


L'USURIER dépose sa lampe au sol près de la sortie du tunnel.


FAUST

Sommes-nous déjà arrivés?


USURIER

Oui.

Pauvre fille, chère enfant …

La voilà.

Je le savais.

Toutes les jeunes âmes y vont,

quand elles souffrent.


Le tunnel débouche sur un lac. MARGARETE se tient sur des rochers devant le lac. FAUST marche dans l'eau.


USURIER

Va!

Va!

Tu voulais la sauver, non?

Tu peux la sauver.


MARGARETE

Le repos m'a fuie

Mon cœur me pèse

Le repos m'a fuie


FAUST s'approche doucement vers MARGARETE par-derrière. Il l'enlace. Les deux tombent dans le lac et s'enfoncent dans l'eau.


FAUST caresse le visage de MARGARETE.


USURIER

Non, je ne vous laisse pas entrer.

Il est encore trop tôt.


FAUST se réveille dans une chambre en désordre. Il a le torse nu.


FAUST

Il y a quelqu'un?

Il fait si froid ici.

Si … froid.


La mère de MARAGARETE est couchée sur un lit.


FAUST

Pourquoi tout ce désordre?

Je ne comprends pas.

Qui a fait ça?


FAUST soulève un flacon.


FAUST

Voilà sa tisane.


À l'extérieur, des soldats et des êtres difforment regardent par la fenêtre.


USURIER

Votre flacon, docteur.

Minou, minou …


FAUST

Je dois y aller, je …

Je dois y aller, maintenant.


Sur un autre lit, FAUST caresse le corps nu de MARGARETE. On entend la voix de l'USURIER.


USURIER

C'est à vous.

L'un après l'autre.

Viens.

Je vais t'aider.

Je hais les chats.

Comment peut-on aimer des créatures

aussi rusées et fourbes?

C'est ton tour.

Attention!

Du tact, s'il vous plaît.

Ne regardez pas.

Je vous laisse seuls.

J'ai quelque chose à faire.

Tenez-vous bien.

Et ne faites pas de bruit!


FAUST

Il y a quelqu'un ici.

(Dans ses pensées)

L'horloge s'est arrêtée.

L'aiguille est tombée.

Il y a un courant d'air.

Tu frissonnes.

Tu as froid.

Il faut que j'y aille.

Encore ces chats.

Je hais les chats!


Des êtres difformes entrent dans la chambre juste comme FAUST en sort.


FAUST

Je ne veux pas.

Je ne veux pas!

Où sont mes habits? Et ça …

Une camisole?


FAUST s'enveloppe d'une tunique.


FAUST

Que Dieu m'aide!

Que Dieu me sauve!

Je ne veux pas!


FAUST sort de la maison. L'USURIER est à l'extérieur. Il porte une armure.


USURIER

Pas trop tôt!


L'USURIER pose une armure sur FAUST.


FAUST

Je ne veux pas.

Mais …


USURIER

Votre cuirasse.


FAUST

Que fais-tu?

D'où vient cette force?


USURIER

Je veux te sauver.

C'est ma meilleure cuirasse.


FAUST se débat, mais l'USURIER le tient.


USURIER

Un homme brave a besoin

d'une bonne armure.


FAUST

Je ne suis pas brave!

Ne me touche pas!

Je ne supporterai aucune violence.


USURIER

Un pas encore, et tu es libre.


L'USURIER pousse FAUST sur un chemin.


FAUST

Par où?


USURIER

Avance!

Ton hésitation presse la mort.


FAUST tombe à genou devant un cheval.


USURIER

Tout assassin n'est pas pardonné.

Il faut le mériter.


FAUST

À quoi bon fuir?

Je dois rester ici.


USURIER

Il faut que tu vives!

Nous sommes destinés

à de grandes choses.


FAUST

Que ne suis-je jamais né!


USURIER

Ne pas naître

est le plus grand bonheur.

Bien plus grand

que celui de mourir.


FAUST

Comment ça?


USURIER

Te voilà enfin réveillé.

Alors, monte.


FAUST

Je suis un piètre cavalier.


FAUST monte avec difficulté sur un cheval.


USURIER

En revanche, tu es un homme bon.


L'USURIER monte sur un autre cheval.


FAUST

Où veux-tu aller?


USURIER

Où ça, où ça? Là-bas!

Ça va te plaire, je le sais.


L'USURIER et FAUST avancent à cheval sur un chemin de campagne. Des êtres difformes avancent derrière eux.


FAUST

J'ai le vertige.


USURIER

Toujours la même chose:

l'homme veut voler

et craint le vertige.

Tu es un homme, un soldat.


FAUST

Quoi? Que suis-je?


USURIER

Tu es, au fond, ce que tu es.


FAUST

Je ne reconnais rien, ici.

Il y avait la maison forestière,

et là …

là, à gauche, le moulin.


USURIER

Le moulin, c'est du passé.


FAUST

Comment, du passé?


USURIER

Très simple.


FAUST

Le moulin ne peut pas …

Je me sens …

Je ne comprends pas.


USURIER

L'armure te va bien.

Très noble, puissante.

Ça va avec ton nom:

Heinrich signifie

“un puissant rempart”

ou Heinrich le Puissant.


FAUST

Et ton nom, Mauricius,

que signifie-t-il?


USURIER

Le Sombre.


FAUST

C'est un nom rare.


USURIER

Oui.

Un martyr et un éditeur.


L'USURIER et FAUST descendent de leurs chevaux.


USURIER

Viens. Renvoie les chevaux.

Ils trouveront le chemin.

Ça devient étroit.


FAUST

Pourquoi faut-il passer par là?


USURIER

C'est l'escalier qui mène au Ciel.

Mais peut-être nous mènera-t-il

complètement ailleurs.

Qu'attends-tu?

Pourquoi verser des larmes?

Je te montrerai

quelque chose de mieux.


FAUST avance sur un sentier parmi des rochers.


FAUST

(Dans ses pensées)

Me voici donc.

Je ne puis faire autrement.

Que Dieu m'aide!


USURIER

Attention à ma belle cuirasse!

Ne la raye pas, je l'ai empruntée.


FAUST

À qui?


USURIER

Curieux!


FAUST

Sûrement au directeur du théâtre.

Dois-je amuser le monde entier?


USURIER

Ici, tu ne peux amuser que moi.

Il n'y a personne d'autre.


FAUST

Où sommes-nous?


USURIER

Très loin et très, très haut.


FAUST

On respire facilement ici.


USURIER

Et comment!


FAUST entend des cris d'animaux.


FAUST

Qu'est-ce que c'est?


USURIER

Rien.


FAUST

Nous ne sommes pas seuls!


USURIER

Je ne sais quels fantômes

se baladent par ici.

Peut-être les Grecs,

j'en ai quelques-uns.

Avance!


L'USURIER reste pris entre deux rochers sur le chemin étroit. FAUST rit. L'USURIER se déprend.


FAUST

À moi maintenant.


USURIER

Merci.

Je vois que

tu te rétablis doucement.


FAUST et l'USURIER enlèvent leurs armures.


FAUST

J'en ai assez.

Finie, la mascarade!


USURIER

Dommage.

Mais bon.

Quand le vin est tiré,

il faut le boire. La jambière!


FAUST

Je ne suis pas ton serviteur.


USURIER

Il n'est pas un serviteur.

C'est typiquement humain.


FAUST

Par où?


USURIER

À gauche.


FAUST

Maudites bottes!


FAUST et l'USURIER arrivent près d'une rivière.


FAUST

Dis-moi où nous sommes.


USURIER

J'ai dit très loin, très haut.


FAUST

Qu'est-ce que c'est, ici?


USURIER

Rien. Va voir toi-même.

Va!

Je sais, tu espères

trouver l'univers dans mon néant.

Qui vit soit espérer!


FAUST s'approche de soldats près de la rivière. VALENTIN est couché.


VALENTIN

On nous a oubliés ici.

Oubliés.

Nos sommes esseulés.


FAUST

Que faites-vous ici?


USURIER

C'est ta vieille connaissance.


VALENTIN se relève et prend la main de FAUST qui est accroupi près de lui.


VALENTIN

Je te remercie.


FAUST essaie de libérer sa main.


FAUST

Laisse-moi. Laisse mes …

Que veux-tu de moi?

Lâche ma main, laisse-moi!

Au secours!


FANTÔME1

Reste ici.


FAUST

Je veux partir.

Aidez-moi.


Les fantômes de soldats entourent FAUST et le font tomber.


VALENTIN

Il fait si froid ici.

Commande-nous.


FANTÔME2

Tu es si chaud.


FANTÔME1

Mène-nous au combat.


FAUST

Laisse-moi!


USURIER

Je dois encore te sauver!


L'USURIER tire FAUST par la main et le libère de l'emprise des fantômes.


USURIER

Pourquoi tiennent-ils tant à toi?

Sans cuirasse,

tu n'es pas un général.


FAUST et l'USURIER s'éloignent parmi les rochers.


FAUST

Par ici?


USURIER

Oui, par là.

Laisse-moi passer devant.


FAUST

De quoi me remercie-t-il?


USURIER

De la mort, bien entendu.

Parce que la vie

était encore plus dure.


FAUST

Je ne comprends pas.


USURIER

Qu'y a-t-il à comprendre?

Éternelle misère.

La dépendance de sa mère,

des caprices de sa sœur.

C'était un homme fier.

Et tout cela le vexait.

Quel dommage que tu ne l'aies tué

pendant la guerre.

C'eût été plus noble.

Tant pis. Il faut savoir

en ricaner tranquillement.


FAUST

Bien.

Que devient Margarete?


USURIER

Peut-être sera-t-elle

jetée en prison.


FAUST

Mais nous sauverons Margarete?


USURIER

Si la vieille se réveille

il ne faut pas sauver Margarete.


FAUST

Nous sauverons Margarete.


USURIER

Bien sûr que non.

Et même …

Il faudrait lui demander

si elle veut être sauvée par nous.

Avec toi, c'est autre chose.

Tu es mon associé.

Nous avons un contrat.


FAUST

C'est donc ainsi.

D'où vient cette fumée?


FAUST indique un endroit de sa main. Il marche parmi les rochers.


USURIER

Attends.

J'ai pourtant tenu

toutes mes promesses.

Et toi …


FAUST

C'est bien trop peu pour moi.

Je coûte plus cher.


USURIER

Que veux-tu d'autre?

Encore un soleil?

Un homoncule? Deux?


FAUST

C'est trop peu pour moi!


Un geyser propulse un jet d'eau devant FAUST et l'USURIER.


FAUST

(En riant)

Quel spectacle!


USURIER

Quel mirage!


FAUST

Ce n'est pas un mirage.

Comment est-ce possible?


USURIER

Attention,

mon puits n'est pas anodin.


FAUST touche à l'eau dans la bouche du geyser qui se remplit.


FAUST

C'est bouillant!


USURIER

Alors, heureux?


FAUST

Comment est-ce fait?


USURIER

Peu m'importe,

le Seigneur le sait.

Allez, viens.

C'est dangereux ici.


FAUST

Dieu ne le sait pas.

Mais moi, oui!

La chaleur …

monte.

Le froid descend.

Vers le centre de la terre.


Le geyser jaillit de nouveau.


USURIER

Très intéressant.


FAUST

Je peux facilement le reproduire.


USURIER

Viens!


FAUST

Non, je reste.


USURIER

Reproduire mon puits?

Tu veux la gloire?


FAUST

L'action compte, pas la gloire.


USURIER

Passe à l'action, enfin!


FAUST mord le bras de l'USURIER qui veut l'éloigner du geyser.


USURIER

Ça ne se fait pas entre amis.

Ça fait mal!


FAUST

Pleurer fait du bien.

Même quelqu'un comme toi

n'échappe pas à la souffrance.


USURIER

Que savez-vous de la souffrance?


FAUST

Qu'a-t-elle de particulier,

ta souffrance?


USURIER

Tu le sauras bientôt.

Éternelle solitude

et nul salut.


Le geyser jaillit de nouveau.


FAUST

Silence!

Assez!

Je sais tout de toi.

Tu ne fais que me déranger.

Silence!

Trou insensé!

C'est moi qui décide de tout.


USURIER

Cette décision

ne t'appartient plus.


L'USURIER suit FAUST qui s'éloigne.


USURIER

Attends.

Tu peux rester ici si tu veux.

Même sans âme.


FAUST

Laisse-moi,

je n'ai plus besoin de toi.

Que veux-tu, enfin?

Pourquoi m'as-tu montré ces fous

qui même dans le sommeil de la mort

n'oublient pas leur guerre?

Que m'as-tu donné?

Même pas de l'argent pour ma bague.

Pouvoir!

Influence!

De tels biens

sont à saisir soi-même.


L'USURIER gémit et saute sur le dos de FAUST.


FAUST

Nature et esprit,

c'est tout ce qu'il faut

pour créer sur cette terre libre

un peuple libre.


FAUST se libère de l'emprise de l'USURIER.


USURIER

Bravo!

Sérieusement, j'ai le contrat.


FAUST

Le contrat?


FAUST rit.


USURIER

Vous l'avez signé, non?


FAUST

Je dois me receuillir.

Laisse-moi!


USURIER

Attendez. Et l'âme …

Votre âme, j'y ai droit.


FAUST

L'âme?


USURIER

L'âme. Vous avez signé

avec votre sang.


FAUST

Raconte ça au Jugement dernier.


FAUST fait tomber l'USURIER.


USURIER

Que fais-tu?


FAUST

C'est donc ainsi.


USURIER

Est-ce pour Margarete?


FAUST soulève une pierre et la lance sur l'USURIER qui crie de douleur.


USURIER

(En riant)

Oui!

Pour sa mère.


FAUST lance une autre pierre.


USURIER

Reste donc, ce n'est pas beau.

Encore, encore …


FAUST lance d'autres pierres.


USURIER

Tireur du dimanche!

Tireur du dimanche …


FAUST recouvre de pierres l'USURIER qui gémit.


USURIER

Qui te donnera …

à manger?

Qui te sortira d'ici?


FAUST marche seul.


FAUST

Fini!

Fini comme si

ça n'avait jamais été.


USURIER (Narrateur)

Fini.

Quel mot stupide.


MARGARETE (Narratrice)

Où vas-tu?

Où vas-tu?


FAUST rit et court vers un glacier.


FAUST

(En criant)

Là-bas!

Là-bas!

Plus loin!

Toujours plus loin!


Générique de fermeture

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