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Taurus

Early in the morning, a tired elderly man wakes. A maid and a doctor are by his bedside. Glory is a thing of the past in this weathered, senile man’s life. For this old man is Lenin; he now has difficulty moving, and chases imaginary animals. His old revolutionary comrade Stalin keeps him locked in a house in the middle of nowhere.



Réalisateur: Alexandre Sokourov
Acteurs: Leonid Mozgovoi, Mariya Kuznetsova, Serguei Razhuk
Production year: 2001

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VIDEO TRANSCRIPT

«Taurus» est un long-métrage en langue originale russe, sous-titrée en français. Ce document ne rapporte que les sous-titres français.


Début générique d'ouverture


Titre :
Taurus


Fin générique d'ouverture


La brume se lève dans un vallon et laisse entrevoir une résidence cossue, sur le flanc d'une colline.


Une homme marche et fume dans le portique, entre deux colonnes.


Dans une chambre, NADIA s'adresse à une femme plus jeune. Toutes les deux sont en robe de nuit.


NADIA

Je n'ai pas pu ferme l'oeil.


MASHA

Je sais.


NADIA éternue et sanglote.


Dans le vallon brumeux, un orage éclate. Un homme en uniforme marche sous la pluie en fumant.


Dans une grande chambre sombre, VLADIMIR, un vieil homme malade, bouge péniblement.


LE DOCTEUR

Donnez-moi ce journal.

Où l'avez-vous trouvé?

Allez!


VLADIMIR se soulève avec efforts et s'adresse au DOCTEUR.


VLADIMIR

À boire, s'il vous plaît.


LE DOCTEUR

Excusez-moi.


VLADIMIR boit lentement.


Dans l'autre chambre, MASHA rit toute seule, assise sur son lit. Puis elle se couche en soupirant.


Quelqu'un regarde par une fenêtre. Les nuages se dissipent un peu.


VLADIMIR est alité.


VLADIMIR

J'ai entendu de la musique

pendant mon sommeil.

On aurait dit une sonate.

Petit, j'associais la musique

au bruit de la pluie.

Ma mère disait que c'était

le chant des anges et que

seuls les enfants pouvaient l'entendre.


VLADIMIR se lève péniblement en s'enveloppant d'une couverture et va à la fenêtre. Ensuite il marche lentement dans la pièce.


VLADIMIR

Elle refusait de comprendre que

l'orage est un phénomène électrique.

Les anges n'ont rien à voir là-dedans.

Si la vieille avait accepté

ce principe simple, au lieu

de prier Dieu, elle aurait adoré

l'électricité.

Cela aurait été plus opportun.

On ignore encore

si Dieu nous aide ou pas.

Mais l'électricité, elle,

permet aux moteurs de tourner.


VLADIMIR se tourne vers la porte entrouverte.


VLADIMIR

Qui est là?


La porte s'ouvre plus grand.


VLADIMIR

Vous continuez à m'épier.


LE DOCTEUR

Bonjour, monsieur.


VLADIMIR

Pardonnez-moi, docteur.


LE DOCTEUR

Vous avez des cernes.

Vous êtes malade?


VLADIMIR

C'est pire que ça, mon cher

Asclépios. Je crois

que la mort me guette.


LE DOCTEUR sonne une cloche et on apporte un pot et un vase pour les ablutions.


LE DOCTEUR

Sottises.

D'un point de vue métaphysique,

la mort est un fait non démontré.

Voyons … 36,5.

Vous jouez la comédie.


LE DOCTEUR tape dans ses mains pour appeler FIODOR qui vient l'aider à soulever VLADIMIR.


PIOTR PETROVIC aide VLADIMIR à s'habiller.


FIODOR

Les manches …

Les manches!


LE DOCTEUR

Habillez-le, vite.


FIODOR

Et la tête. Mais il a de la fièvre.


LE DOCTEUR

Vous vous sentez bien?


VLADIMIR

Je peux me débrouiller tout seul!


LE DOCTEUR

Il ne veut pas d'aide.


VLADIMIR

Seul!

Je vais me débrouiller seul.


LE VALET et FIODOR quittent la pièce.


VLADIMIR va s'asseoir sur le bord de son lit.


LE DOCTEUR

Maintenant, fermez les yeux.

Fermez les yeux …

Tendez les bras, voilà.

Et touchez votre nez

avec votre index.


VLADIMIR

Pitié, je n'y arrive pas.


LE DOCTEUR

Tout le monde y arrive et pas vous?


VLADIMIR

Vous, vous arrivez

à vous toucher le nez?


LE DOCTEUR

Mais certainement! Regardez.


VLADIMIR

J'avais raison.


LE DOCTEUR

Je vais vous dire un secret:

vous subissez

un début de paralysie du côté droit

et chez moi,

c'est le côté gauche qui s'engourdit.


VLADIMIR

Alors qu'allons-nous faire?


LE DOCTEUR

Nous vivrons en dépit du bon sens.


VLADIMIR

En dépit du bon sens?


FIODOR reste sur le bord de la porte et regarde ce qui se passe dans la chambre.


PIOTR PETROVIC

Viens, on y va.


FIODOR

Je veux voir!


FIODOR part avec le valet.


LE DOCTEUR est assis derrière VLADIMIR.


VLADIMIR

Pourquoi souffrir sans espoir?


LE DOCTEUR

L'espoir est toujours là.


VLADIMIR

Vous êtes incapable

d'établir un diagnostic

et vous parlez d'espoir?


LE DOCTEUR

Moi, incapable? Vous souffrez

d'un aphasie sensorielle et motrice.


VLADIMIR

Qu'est-ce que l'aphasie?


LE DOCTEUR

C'est ça.


VLADIMIR

Et si j'ai une aphasie,

qu'avez-vous?


LE DOCTEUR

Moi? Je n'ai rien.

Bagatelle. De simples douleurs.


VLADIMIR

Des douleurs … dues à quoi?

Au fait d'être conscient

de ce qui arrive?

En 1919, un paysan

m'a fait une prédiction:

“Tu connaîtras une mort accidentelle.

Ton cou est trop fin.”

Une mort accidentelle,

ça doit être horrible.


LE DOCTEUR

Je ne sais pas encore.

Bon sang,

j'en ai assez de cette blouse!

Aidez-moi, s'il vous plaît.


LE DOCTEUR se lève et VLADIMIR l'aide à déboutonner sa blouse attachée dans le dos. VLADIMIR tire sur la blouse du DOCTEUR qui finit par s'asseoir sur ses genoux. VLADIMIR retient le docteur assis sur lui.


VLADIMIR

L'immobilité et l'impuissance

doivent avoir une signification.


LE DOCTEUR

Lâchez-moi, que diable!

Que diable …

Oui, ça a une signification.

Fiodor!

C'est un cas que

l'on retrouve dans la littérature.

Un bourgeois avait mal à la tête.


VLADIMIR souffre et s'étend lentement sur le lit.


FIODOR

Je l'emmène?


FIODOR prend la blouse blanche et aide LE DOCTEUR à remettre sa veste de ville.


LE DOCTEUR

Attendez une minute.

Ce bourgeois

va donc voir son médecin.

Le médecin l'ausculte et constate

qu'il a un clou dans la tête.

FIODOR subit une opération

et on extirpe le clou.


VLADIMIR

Et l'homme a eu une longue vie?


LE DOCTEUR

Comment?


VLADIMIR

Il a eu une longue vie?


LE DOCTEUR

Il est mort tout de suite après.

Le pauvre homme ne pouvait vivre

qu'avec un clou dans la tête.


VLADIMIR

C'est typiquement russe: un clou

pour condition existentielle!


LE DOCTEUR

On peut vivre sans cervelle.


VLADIMIR

Vraiment?


LE DOCTEUR

Oui. Parfois,

lorsqu'on ouvre une boîte crânienne,

on ne trouve qu'un liquide visqueux.

Mais vous ne courez pas ce risque.

Vous êtes un athlète de l'intellect.

Votre cerveau est aussi développé

qu'un muscle. J'aimerais tant

pourvoir voir votre cerveau.


VLADIMIR

Vous avez votre scalpel?


LE DOCTEUR

J'ai une scie.


VLADIMIR

Vous n'aurez pas

à attendre longtemps.


LE DOCTEUR

Vous guérirez, vous guérirez!


VLADIMIR

Quand?


LE DOCTEUR

Dans un mois ou deux.


VLADIMIR

Soyez plus précis.


VLADIMIR est fatigué, il s'étend à nouveau [LE DOCTEUR

Je vais être plus précis.

Vous guérirez …

lorsque vous saurez multiplier

17 par 22.

Voilà.

17 fois 22.

Alors, vous obtiendrez la guérison.

Une guérison totale, sans rechute.


LE DOCTEUR tend un livre à VLADIMIR qui se redresse.


LE DOCTEUR

Votre front est en sueur.

Peut-être avez-vous de la fièvre.


VLADIMIR

17 fois 22 … C'est facile …

Où est mon crayon?

17 fois 22. C'est facile …

Approchez la lampe.


FIODOR, qui est toujours dans la pièce, prend la lampe et l'apporte près du lit. Pendant se temps, VLADIMIR s'installe à son aise dans son lit.


VLADIMIR

Voilà, c'est bien.


FIODOR cherche l'endroit adéquat pour brancher la lampe.


LE DOCTEUR se tient près de la fenêtre et regarde le temps qui tourne à l'orage. VLADIMIR fait sa multiplication.


LE DOCTEUR (En pensée)

Pourquoi

me parle-t-il en allemand?


VLADIMIR

Multiplier 17 par 22.


LE DOCTEUR (En pensée)

C'est symptomatique ...


VLADIMIR

C'est la croix

qui permet de multiplier ...


LE DOCTEUR (En pensée)

Mon cher, cela signifie …


VLADIMIR

Multiplier 17 par 22 …


LE DOCTEUR

Cela signifie …

qu'ils vont bientôt me fusiller.


VLADIMIR regarde LE DORTEUR en souriant.


VLADIMIR

La croix … la croix …

(En pensée)

Pourquoi est-il aussi pensif?

Est-il russe ou allemand?


LE DOCTEUR (En pensée)

Dès qu'il sera mort,

ils me fusilleront.


Le valet vient à la porte.


LE DOCTEUR recule de quelques pas et sort de la pièce.


LE DOCTEUR

J'ai terminé.


FIODOR

Fermez la porte!


LE DOCTEUR

Ils ne me fusilleront peut-être pas.


LE VALET

Ils fusillent à tour de bras!


LE DOCTEUR (En pensée)

Alors ils me priveront de mes droits

et ils me déporteront.


Dans le corridor, FIODOR revient avec un plateau. Une femme le suit. Plusieurs personnes entrent dans la chambre, l'une derrière l'autre.


MASHA

Je ne le sers pas?


LE DOCTEUR (En pensée)

Ils me déporteront.


FIODOR

Fermez la porte!


MASHA

Fedia!


NADIA

Valentin Vikentevic,

vous l'avez vu?


VLADIMIR

Désormais, il n'a plus peur.

Il peut partir à la chasse.


NADIA

Bien, à la chasse.

Sandra! Apporte-moi ma table.


UN GARDE

À quoi vous servent ces ciseaux?


NADIA

Merci.


UN GARDE

Retourne à ton poste.


FIODOR

Fermez cette porte!


UN GARDE

Je ferme.


NADIA entre dans la chambre.


NADIA

Bonjour.


C'est le changement de garde.


VLADIMIR

Bonjour.


LA RELÈVE

Va-t'en.


UN GARDE

Je m'en vais.


LA RELÈVE

Va, va.


NADIA embrasse VLADIMIR.


VLADIMIR

Ma jolie fleur …

vous avez mal dormi?

Vous êtes peut-être malade.

Approchez votre front.

Il est frais.


NADIA monte sur le lit et enjambe VLADIMIR en passant un peu sur lui.


NADIA

Pardonnez-moi,

mais il faut que j'aille voir.


FIODOR montre le gros orteil de VLADIMIR à NADIA.


VLADIMIR

Une vraie vache!


NADIA regarde et recule en repassant sur le corps de VLADIMIR qui manifeste son mécontentement.


FIODOR cure les orteils de VLADIMIR.


NADIA

Très bien. Au revoir.

Pardonnez-moi.

J'ai trouvé

ce que vous m'aviez demandé

sur les châtiments corporels

en Russie.

Vous avez bien dormi?


VLADIMIR

Très. Je peux partir à la chasse.


NADIA

Je vous ai aussi retranscrit

ce que vous m'aviez demandé

sur les dernières heures de Marx.


VLADIMIR

Plus tard, Marx.

Que disent-ils

sur les coups de fouet?


NADIA s'installe près du lit et lit.


NADIA

Une minute.

Voilà.

“Durant la répression de la révolte

des déportés de guerre en 1831,

les coups de fouet étaient

administrés en forme de croix:

de l'épaule droite vers les côtes,

puis de gauche à droite.

Puis on s'est mis à fouetter

le long du dos.

Durant la punition, le bourreau,

après avoir infligé 20 à 30 coups,

s'approchait de la table,

se servait un verre de vodka

et reprenait son travail.

Lorsque le torturé

n'émettait plus aucun son,

on détachait ses poignets et on

lui versait de l'alcool dans le nez.

Mais c'était souvent inutile,

car après 50 bons coups,

la chair se détachait des os …”


VLADIMIR

Sottises!

La chair ne se détache jamais des os

suite à des coups.

C'est le point le plus important …

et on ne comprend rien.

Rien.


NADIA

Qu'est-ce que vous ne comprenez pas?

“Pour les enfants âgés de 5 à 10 ans,

on utilisait une verge.

De 15 à 17 ans, un fouet.

Et les personnes de plus de 70 ans

étaient parfois dispensées.”

Que ne comprenez-vous pas?


VLADIMIR

Pourquoi les plus âgés

étaient dispensés?


NADIA

Donnez-moi ce cahier.

Que faites-vous?


VLADIMIR

Comment fait-on

pour multiplier 17 par 22?

Comment fait-on?


NADIA

En colonne.


VLADIMIR

En colonne?

Comment ça, en colonne?

C'est quoi,

cette histoire de colonne?

Si vous savez multiplier en colonne,

alors faites-le!


VLADMIR se met à crier. NADIA essaie de le calmer. VLADIMIR a pris les lunettes de NADIA.


NADIA

Rendez-moi mes lunettes.

Vous allez les casser!


VLADIMIR

Pacoli!


NADIA

Piotr Petrovic!

Arrêtez de me griffer!


PIOTR PETROVIC

Je suis là. Que ce passe-t-il?


NADIA

Piotr entrez. Nous vous attendions.


VLADIMIR

C'est vous, Pacoli?


PIOTR PETROVIC

C'est pas vous, ça, c'est sûr.


VLADIMIR

Arrêtez. Je sais bien

que je ne suis pas Pacoli.


PIOTR PETROVIC replace le vieil homme dans son lit.


NADIA (En pensée)

Il a failli casser mes lunettes.


VLADIMIR

Pourquoi ne peut-on pas

téléphoner à Moscou?


PIOTR PETROVIC

À cause de l'humidité.

Le climat russe n'est pas adapté

aux lignes téléphoniques.

Le froid use même la pierre,

alors les lignes téléphoniques …

À qui est-ce?


PIOTR PETROVIC s'approche du téléphone.


NADIA

À moi.


PIOTR PETROVIC

Désirez-vous autre chose?

Les lignes internes sont réparées.

Vous pouvez appeler le garage.

Le chauffeur est à son poste.

La voiture est toujours prête.


LE DOCTEUR passe dans le corridor.


VLADIMIR est maintenant accroupi dans son lit.


VLADIMIR

Dites-moi la vérité.

La ligne avec Moscou a été coupée?


PIOTR PETROVIC

La vérité, c'est qu'aujourd'hui,

vous avez deux rendez-vous.


VLADIMIR

Vous voulez que je fasse

une grève de la faim?

Ou que je me pende dans l'entrée?

C'est ça que vous voulez?

Je ne reçois pas de lettres?


PIOTR PETROVIC

Vous pendre ne servirait à rien.

Et personne ne vous écrit.


VLADIMIR

Alors je me pendrai à un clou.


PIOTR PETROVIC

Quel clou?


La porte s'entrouvre : quelqu'un épie.


VLADIMIR

Voilà, je me suis levé.


VLADIMIR est debout dans son lit. PIOTR PETROVIC le retient de tomber.


PIOTR PETROVIC

Arrêtez! Calmez-vous!

Doucement, du calme.


VLADIMIR

Espèce de plouc,

je te baptiserai à l'eau bouillante

si tu continues à mentir!

Sortez tous.

Tous dehors!

Dehors!


PIOTR PETROVIC sort, suivi de FIODOR.


VLADIMIR est assis sur son lit et se fait rebondir en pensant à sa multiplication.


VLADIMIR

Multiplier 17 par 22 …

17 …

17 fois 22.

Multiplier 17 par 22 …


La porte s'entrouvre à nouveau, c'est SANDRA qui épie.


SANDRA entre et s'approche du lit.


SANDRA

Bonjour.


VLADIMIR

Bonjour.


SANDRA

Ils sont tous si méchants.


VLADIMIR

Pourquoi tu dis ça?


SANDRA

Laissez, je vais vous aider.


VLADIMIR

Je peux me débrouiller seul, merci.


LE DOCTEUR est sur le point d'entrer, mais il recule en voyant SANDRA dans la chambre.


SANDRA replace les oreillers et s'appuie sur les coudes, à côté de VLADIMIR.


SANDRA

Vous serez mieux.


VLADIMIR

Sandra …

Sandra!


SANDRA

Ici, personne ne vous aime.


VLADIMIR est plus calme. SANDRA fredonne et regarde en l'air un moment.


SANDRA

Bon, je m'en vais.


MASHA et NADIA se croise dans las salle de bain. NADIA fait la lessive.


NADIA

Aïe, ce que j'ai mal …


MASHA

Nadia, Nadia!


NADIA

Masha, Masha!


Quelqu'un sort de la chambre de VLADIMIR, qui reste seul dans son lit.


NADIA, toujours dans la salle de bain, continue de faire sa lessive.


MASHA

Que faites-vous, Nadia?

Laissez, allez vous asseoir.


MASHA enlève le linge des mains de NADIA et l'incite à aller s'asseoir.


NADIA

Ne me poussez pas.


MASHA

Je ne vous pousse pas.

Ouvrez la main. Tenez.

J'ai taillé le crayon.


NADIA

Merci.


MASHA

Mon Dieu, comme vous êtes vilaine,

toute décoiffée!


MASHA refait la coiffure de NADIA qui s'est assise.


NADIA

Masha, je ne sais pas si …


MASHA

Quoi?


NADIA

Si je dois vous lire la lettre

de cet ingénieur affamé.


MASHA

Quel ingénieur, Nadia?

Si vous souhaitez l'aider,

envoyez-lui de l'argent.

Mais agissez seule.

N'en parlez pas à Vladimir.

Ça n'ira pas.


NADIA

Quoi?


MASHA

Nadia, il faut penser à la famille.

Cet ingénieur, on ne le connaît pas.

Depuis quand Vladimir ne va plus

au cimetière voir maman?

Ça fait 4 ans

qu'il ne va plus la voir.


NADIA

La dernière fois …

c'était en 1918, je crois.


MASHA

En 1918?

Et vous venez me parler

de cet ingénieur?

Il faut vous préparer

pour la chasse.


Un homme écoute les deux femmes parler.


NADIA

Ils ont tout préparé, en bas.


Dehors sur le balcon des jeunes se taquinent.


Sur le portique de l'entrée principale, VLADIMIR ET NADIA sortent ensemble dans le jardin.


PIOTR PETROVIC

Hé, les jeunes!

Que faites-vous là-haut?

Attends, ils vont venir l'aider.

Venez l'aider!

Ils jouent, ces deux-là …


Un photographe attend que le couple s'installe et prend une photo.


PIOTR PETROVIC

Vous me donnerez la plaque.

Sans mon accord, pas de photo.

Soulève-le.

Soulève-le, je te dis!

Maintenant, je me souviens.


NADIA

Sandra!


PIOTR PETROVIC

Dépêchez-vous!


NADIA

Sandra!

J'ai oublié quelque chose là-haut.

Tu sais de quoi il s'agit.


VLADIMIR ET NADIA sont assis sur un banc. Le photographe a posé sa caméra sur le balcon et s'apprête à prendre une autre photo. MASHA se tient aux côtés de VLADIMIR.


NADIA

Cette nuit, j'ai mal dormi …


MASHA

Oh, quelle flambée!


VLADIMIR

Je t'ai dit que sans mon accord,

on ne prenait pas de photos.

Donne-moi cette plaque,

dépêche-toi!


Une voiture arrive. PIOTR PETROVIC est déjà à bord et MASHA lui donne les bagages à monter. VLADIMIR ET NADIA se préparent à monter dans la voiture.


PIOTR PETROVIC

Montez sur le marchepied.


VLADIMIR

Alors, on va à la chasse?


PIOTR PETROVIC

Bien sûr qu'on va à la chasse.


NADIA

Allez, allez.

Qu'est-ce donc que tout ça?


VLADIMIR

À quoi ça sert?


NADIA

Ça sert!


MASHA

Le parapluie!

Allez, débrouillez-vous.


VLADIMIR

Je t'ai dit que sans mon accord,

on ne prenait pas de photos.


NADIA

Le marchepied.


Pendant que VLADIMIR et NADIA essaient de monter dans la voiture, PIOTR PETROVIC tente de retenir le photographe. Mais ceux-ci finissent par trébucher sur VLADIMIR et NADIA.


MASHA

En avant, allez!


NADIA

Vous l'étouffez!


MASHA

Écartez-vous!

Du vent, allez!


LE CHAUFFEUR

Éloignez-vous de cette voiture!


VLADIMIR

Emmène ce photographe. Ouste!

Allez, dépêche-toi!


VLADIMIR et NADIA finissent par monter dans la voiture. PIOTR PETROVIC en a encore après le photographe.


UN GARDE  qui vient d'arriver se planque devant le photographe pour le retenir.


UN GARDE

Que se passe-t-il?


NADIA

Piotr Petrovic,

laissez-le tranquille!


PIOTR PETROVIC

Quelle zizanie!

Emmenez-moi ce photographe!

Je m'en occuperai plus tard.


NADIA

Arrêtez de pousser!


VLADIMIR

Ils se débrouilleront seuls.

Ce photographe est insistant!


MASHA

Ne le laissez pas passer.

Va-t'en! Dégage!


MASHA se mêle à la pagaille et chasse le photographe à coups de balai.


VLADIMIR

Allez, en avant.


PIOTR PETROVIC

Ils s'occupent de lui.


VLADIMIR

En avant, j'ai dit!


PIOTR PETROVIC

Et toi, qu'on ne te voie plus ici!


VLADIMIR

Mais qu'est-ce qu'il nous veut?


Le photographe tente de courir derrière la voiture qui démarre, mais MASHA le poursuit avec son balai.


Sur l'allée qui mène à la route, à quelques mètres de la maison, la voiture s'arrête.


NADIA

Arrêtez-vous!


PIOTR PETROVIC

On va l'aider.


NADIA

Déboutonnez sa veste.


NADIA

Pourquoi le déshabillez-vous?

Il a froid.


PIOTR PETROVIC

Au diable!


MASHA a rejoint la voiture, PIOTR PETROVIC descend de la voiture. NADIA place des coussins derrière le dos de VLADIMIR├ [LE CHAUFFEUR

Quel beau fusil!


VLADIMIR

Quoi?


LE CHAUFFEUR

C'est un beau fusil.


VLADIMIR

Un cadeau des ouvriers.

En avant.

En avant!


La voiture démarre.


Tout en roulant, tant le chauffeur que PIOTR PETROVIC regardent derrière régulièrement.


VLADIMIR pointe du doigt comme si c'était un revolver et imite le bruit d'un tir.


LE CHAUFFEUR

Touché?


VLADIMIR

Manqué.


VLADIMIR répète son geste.


PIOTR PETROVIC

Vous l'avez eu?


VLADIMIR

Je ne sais pas.


PIOTR PETROVIC

Tourne.


VLADIMIR

Qu'est-ce que c'est?


PIOTR PETROVIC

Maintenant, tout droit.


PIOTR PETROVIC et LE CHAUFFEUR rigolent sur la banquette avant. Sur la banquette arrière, NADIA fouille dans la moustache de VLADIMIR.├ [NADIA

C'est un insecte.

Attendez … il faut l'enlever.

Je vais l'avoir.


VLADIMIR

Laissez.


NADIA appuie sa tête sur l'épaule de VLADIMIR.


La voiture avance lentement dans la forêt.


PIOTR PETROVIC

Qu'est-ce que c'est, là,

sur la route?


LE CHAUFFEUR

Je vais m'arrêter.


PIOTR PETROVIC

Demande-lui de t'aider.


VLADIMIR

Que se passe-t-il?


UN GARDE qui surveille la forêt s'assure que l'arbre ne bloque pas le chemin.


PIOTR PETROVIC

Rien. Un arbre est tombé.

Mettez-le sur le côté.

C'est bien.

Encore un peu!


VLADIMIR se lève pour voir.


VLADIMIR

Un arbre? Où ça?


PIOTR PETROVIC

Là, ça ira.


VLADIMIR

Ils l'ont déjà enlevé.


NADIA

Asseyez-vous.


PIOTR PETROVIC

À gauche.

Aujourd'hui,

nous allons nous arrêter là.


LA VOITURE s'arrête près d'une clairière. Un autre garde inspecte les lieux.


VLADIMIR

Oui, ici.

On va aller pas là-bas.


PIOTR PETROVIC

Là-bas?


PIOTR PETROVIC

Très bien.

Ici, c'est trop dégagé.


NADIA

Je vais descendre.

On ouvre comment?


PIOTR PETROVIC

Pardon, je vais vous aider.

Permettez.


LE CHAUFFEUR

Je coupe le contact?


PIOTR PETROVIC

Oui.

Je vous aide?


VLADIMIR

Je me lève.


PIOTR PETROVIC

Attention!


NADIA

Donnez-moi la main.


VLADIMIR

Je peux me débrouiller seul.


PIOTR PETROVIC

Va vérifier par là.


VLADIMIR et NADIA marchent dans la clairière.


VLADIMIR

On est bien, ici.

D'où vient cette odeur?


NADIA

C'est la pulmonaire.


VLADIMIR

La pulmonaire?

Il y a des herbes partout!

Qui fauche toutes ces herbes?


NADIA

Nous.


VLADIMIR

Alors au travail!


VLADIMIR et NADIA s'amusent à faire comme s'il fauchait le champ.


PIOTR PETROVIC et LE CHAUFFEUR portent les paniers de victuailles et s'amusent de voir faire VLADIMIR et NADIA.


VLADIMIR pousse légèrement NADIA pour qu'elle lui laisse le bras libre.


VLADIMIR

Je peux marcher seul.

Seul!


NADIA

Ici, ça vous va?


VLADIMIR

Oui.

Et voilà.


NADIA

Pourquoi ici?

Ce n'est pas trop humide?


VLADIMIR

Installez-le ici.

Là.

Passe-moi ça.


NADIA

Aidez-moi, s'il vous plaît.


VLADIMIR

Allez-vous-en!


LE CHAUFFEUR

On peut y aller?


NADIA

Oui, merci.

Allez-y. Laissez-nous seuls.


VLADIMIR

Asseyons-nous.


NADIA

Asseyez-vous.



En lisière de la forêt UN GARDE épie.


VLADIMIR et NADIA se sont assis sur une couverture et sont cachés par les hautes herbes.


LE CHAUFFEUR est assis dans la voiture et PIOTR PETROVIC est assis sur le marchepied.


NADIA

C'est un peu humide, non?


VLADIMIR

Mais non.


NADIA et VLADIMIR ont ouvert le panier à pique-nique et sont assis côte à côte dans les hautes herbes.


VLADIMIR

Je pourrais devenir apiculteur

et tout envoyer au diable.

J'avais une propriété,

le long de la Volga …

avec des terres arables

à perte de vue.

Mais les paysans détruisaient

les semis avec leur bétail.

Rien n'a changé,

mais il n'y a plus de paysans.

Où sont passés les paysans?

Personne ne le sait.

Le fond de l'air est frais.

On ira?


NADIA

On ira.

Partout où vous irez, j'irai.


VLADIMIR

Que disent-ils sur la mort de Marx?


NADIA

Ah. Tenez.

“On arrachait la chair des narines,

ainsi que le cartilage,

puis on les marquait

au fer rouge ...”

Pardon, je me suis trompée.

Voilà, c'est là.

“Le 14 mars,

Karl se sentait un peu mieux.

Il but du vin additionné de lait

et mangea de la soupe.


Tout près un homme est caché dans les hautes herbes et écoute NADIA lire son texte.


NADIA

Tout à coup, il devint pâle.

Il ressentit des douleurs au ventre

et cracha du sang.

On le fit asseoir

près de la cheminée.

Il paraissait faible

et sembla s'endormir.

Sa fille alla voir Engels

qui l'attendait nerveusement

et lui dit d'entrer.

Lorsque Engels et Lemke arrivèrent,

Marx ne respirait plus.“


VLADIMIR

Je sais tout ça depuis 5 ans.

Engels est encore plus redoutable

que la tuberculose!


LE CHAUFFEUR revolver à la main se tient au milieu du champ et observe les alentours.


VLADIMIR

Marx n'est pas encore mort

qu'il est déjà devant sa porte.

Ce n'était pas une sentinelle,

comme Pacoli. Qu'attend-il?

J'ai une question à vous poser …

Comptez-vous continuer à vivre

sans moi?


NADIA

Pourquoi me demandez-vous ça?


VLADIMIR

Par curiosité.

Ça m'intéresse.

Le soleil continuera-t-il

à se lever, sans moi?

Cette brutalité continuera-t-elle

ou est-ce que tout prendra fin?

Le vent soufflera-t-il encore?

Soufflera-t-il?

Répondez!


NADIA

Il soufflera, il soufflera.


VLADIMIR

Le soleil se lèvera

et le vent soufflera.

Le prolétaire continuera

à lutter contre le bourgeois

jusqu'à vomir du sang …


NADIA

Quelqu'un arrive.


VLADIMIR

Vous n'imaginez pas

ce qui vous attend, sans moi.

D'après vous, tout restera pareil?


NADIA

Oui, la vie continuera.


VLADIMIR

C'est miraculeux.

Nous nous sommes mis d'accord.

Et vous n'y aviez jamais pensé?


NADIA

À quoi?


VLADIMIR

À la vie sans moi.

Il a plu toute la nuit,

mais l'herbe est sèche.

Ça va.

J'ai décidé de demander

du poison au Parti.


NADIA

Pour quelle raison?


VLADIMIR

Je n'arrive pas

à multiplier 17 par 22.

Et ce n'est que le début.

Dans un mois,

j'aurai oublié qui vous êtes

et dans deux, mon propre nom.


VLADIMIR s'est étendu dans l'herbe et NADIA l'imite.


VLADIMIR

Vous vous souvenez des Lafargue?

Deux vieux, deux cadavres,

main dans la main.

Quand pourrons-nous emprunter

un chemin sans violence?

Pour faire régner l'ordre

et éduquer les sauvages,

la terreur est nécessaire.

Je n'y peux rien.


NADIA

Je vous comprends.


VLADIMIR

Que comprenez-vous?

Vous comptez me suivre?


NADIA

Quel serait le meilleur choix?


VLADIMIR

Je ne sais pas.

Je ne suis pas censé tout savoir.


NADIA

Ne vous énervez pas.

Vous perdez votre béret.


Le couple se rassoit. NADIA repose le béret de VLADIMIR sur sa tête.


VLADIMIR

Le mieux, c'est de rester en vie.

Mais ce n'est pas toujours possible.


NADIA

Quoi?


NADIA regarde ses bas qui sont tous filés.


VLADIMIR

Ce n'est pas toujours …


NADIA

J'ai filé mes bras!


VLADIMIR

L'univers s'y oppose.

Dieu refuse et l'éternité

creuse pour nous une grande fosse.


NADIA

Si l'éternité nous creuse une fosse,

je préfère rester ici.

Regardez, j'ai filé mes bas.

Je continuerai à me battre

pour votre juste cause.


VLADIMIR se met à geindre et marche à quatre pattes dans les hautes herbes.


NADIA

Pourquoi vous lamentez-vous?

Où allez-vous?


L'homme qui épie dans les hautes herbes se lève pour mieux voir.


VLADIMIR est maintenant debout et avance seul dans la clairière.


NADIA

Piotr Petrovic!

Où êtes-vous?

Je ne voulais pas

venir dans ce champ.


VLADIMIR tombe.


NADIA

Où est-il?


PIOTR PETROVIC

Qui ça?


NADIA

Il est tombé!


PIOTR PETROVIC

Qui est tombé? Et où ça?


NADIA

Je le vois!


PIOTR PETROVIC

Qui est tombé?


NADIA court rejoindre VLADIMIR qui rampe dans les herbes.


NADIA

Le voilà. Il est tombé loin.


VLADIMIR

Je vais me relever seul.

Lâchez-moi!

Mais lâchez-moi!


NADIA

Très bien. Levez-vous seul.


LE CHAUFFEUR et PIOTR PETROVIC rejoignent NADIA pour aider VLADIMIR.


VLADIMIR

Fichez-moi la paix.


PIOTR PETROVIC

Allons, relevez-vous.


VLADIMIR

Vous me poussez à chaque fois!


PIOTR PETROVIC

Levez-vous!


NADIA

Attention, ne le secouez pas!


VLADIMIR

Silence!


LE CHAUFFEUR ET PIOTR PETROVIC soulèvent VLADIMIR dans leurs bras. PIOTR PETROVIC porte VLADIMIR péniblement.


L'HOMME qui épiait repart de son côté.


Tous sont remontés dans la voiture, et repartent vers la maison.


PIOTR PETROVIC

Pourquoi est-il tombé?

Que lui avez-vous fait?

Au garage.


VLADIMIR (En pensée)

Que cette voiture est bruyante!

C'est fou.


NADIA

Pourquoi fait-il aussi sombre?

(PIOTR PETROVIC arrive derrière VLADIMIR et NADIA.)


VLADIMIR

Laissez-moi passer, s'il vous plaît.


PIOTR PETROVIC

Voilà les messagers.

Les fleurs, donnez-lui les fleurs!


NADIA et VLADIMIR essaient d'avancer vers l'escalier qui est éclairé. PIOTR PETROVIC prend un jeune homme par les épaules et le pousse vers le couple.


Dans un coin LE DOCTEUR écoute.


LE JEUNE HOMME

À qui?


PIOTR PETROVIC

À lui.


VLADIMIR

Des messagers?

On dirait des enfants.


NADIA

Oui, ce sont des enfants.


PIOTR PETROVIC

Doucement!

Allez-vous-en!


VLADIMIR

Arrêtez de pousser!

Tu ne comprends rien!

Reste là!

Que doit-on faire d'eux?

Hé, toi!


JEUNE HOMME

Qui, moi?


NADIA

On pourrait lui offrir un bonbon.


VLADIMIR

On a des bonbons?


NADIA

Tenez.


VLADIMIR

Je vous offre ce bonbon.


NADIA

Prenez-le.


VLADIMIR

Mangez-le.


LE JEUNE HOMME

Merci.


VLADIMIR

Je peux en manger un, moi aussi?


NADIA

Oui.


VLADIMIR

Merci.

C'est bon!


LE JEUNE HOMME

Qui est-ce?


NADIA

C'est amer?


LE JEUNE HOMME

Qui est cet homme?


PIOTR PETROVIC

Enlève-moi ce béret!


Une petite fille est assise dans le fauteuil roulant.


NADIA

Vous ne vous sentez pas bien?

Ça ne va pas?

Elle s'est installée.

Allez …

Tout seul!


La petite fille se lève et laisse le fauteuil à VLADIMIR.


VLADIMIR a un malaise. Des voix résonnent dans le corridor. Très vite c'est la cohue autour du fauteuil roulant qu'on pousse vers la maison.


PIOTR PETROVIC

Lève-toi!

Vite, aidez-le!

Attention! Faites attention!




MASHA

Où vas-tu?


PIOTR PETROVIC

La roue est bloquée.

Qu'est-ce qui vous gêne?

Le bouton?

Alors on va le déboutonner.

Voilà.


NADIA et PIOTR PETROVIC enlèvent le manteau de VLADIMIR.


NADIA

Enlevez ça.


LE JEUNE HOMME qui a remis son béret sur sa tête se fait semoncer.


PIOTR PETROVIC

Oui, enlevez ça.

Doucement, doucement.


VLADIMIR

Vous voulez

que je vous fasse fusiller?

Encore ce béret?


PIOTR PETROVIC

Allez-vous-en!

Nous allons recevoir

une autre visite.


VLADIMIR

De qui?


PIOTR PETROVIC

D'un personnage important.

Bigrand, va-t'en d'ici!

Allez-vous-en, tous!

Du vent!


PIOTR PETROVIC fait sortir tout le monde et laisse VLADIMIR se reposer dans son fauteuil.


VLADIMIR

Ferme la porte.


Les portes dans la chambre de VLADIMIR s'ouvrent et se ferment.


UN JEUNE HOMME

(De l'autre côté de la porte.)

Maintenant, on peut partir.


Dans le corridor adjacent à la chambre de VLADIMIR, les enfants attendent de pouvoir partir. NADIA questionne PIOTR PETROVITCH.


NADIA

Pourquoi, Piotr Petrovic?

Vous savez qu'il ne veut voir

personne.


PIOTR PETROVIC

Il faut qu'il se sente en vie.


NADIA

Ça ne va pas du tout.

Au moins, faites-les manger.


PIOTR PETROVIC

Allons dans la cuisine.


NADIA

Allez, les enfants. Courez!


PIOTR PETROVIC

Silence.

Ne faites pas de bruit.

Tournez à gauche.


NADIA marche derrière le groupe et regarde les enfants partir.


NADIA a rejoint MASHA dans la chambre. MASHA est à quatre pattes sur le sol et récure le plancher.


NADIA

Tout est bien propre …

Ah, vous voilà!

Masha.

Je crois que Vladimir …


MASHA

Je ne vous entends pas, Nadia.


NADIA

Vladimir veut nous quitter.


MASHA

Pour aller où?

Encore?


NADIA

Oui, encore.


MASHA

À qui confiera-t-il le peuple?


NADIA

Masha, n'avez-vous pas honte?


MASHA

Si, j'ai honte.

Nous l'avons trop gâté.


NADIA

Non, Masha.

C'est vous qui l'avez trop gâté,

depuis toujours.

Quand il s'adresse à vous,

il ne vous appelle même pas

par votre nom.

Je vous ai offensée, n'est-ce pas?


MASHA

Oui.


NADIA

Je vous ai offensée.

C'est terrible, terrible!

Quelle horreur.


MASHA se relève tandis que NADIA s'assoit sur un fauteuil.


MASHA

Oui, c'est horrible.

Mais c'est la vérité.

C'est bien la vérité.

Je vais lui parler.

Sommes-nous des animaux

incapables de nous exprimer?


Texte informatif :
Fin de la première partie


Texte informatif :
Deuxième partie


NADIA se détend sur une chaise et MACHA est pensive sur le divan.


À l'extérieur de la villa, une voiture arrive.


NADIA observe VLADIMIR dans sa chambre, par une porte entrebâillée.


VLADIMIR est songeur, il se tient le menton, penché vers l'avant, dans son fauteuil roulant.


VLADIMIR (En pensée)

L'homme ne devrait pas être petit.

Il devrait naître grand.

Moi aussi,

j'aurais pu avoir des enfants.

Mais qu'aurais-je fait d'eux?

Qui sait?

Peut-être les aurais-je battus.

Qu'y a-t-il de mal à fouetter

un petit effronté

qui se prend pour le nombril

du monde?

Des coups sur ses petites

jambes roses, sur les mains,

dans le dos …

“On ne dérange pas un adulte

qui travaille!”

Peut-être ai-je bien fait

de ne pas avoir d'enfants.


NADIA referme la porte au moment au VLADIMIR se laisse tomber sur le dossier de son fauteuil.


Avec effort, VLADIMIR se lève et avance péniblement dans la pièce.


VLADIMIR

L'herbe était sèche …

Qu'est-ce donc?


À l'extérieur, des gardes font le guet en bordure du boisé. Une voiture arrive devant la maison. Sur le portique Piotr Petrovic attend que le passager de la voiture descende. Le photographe est là avec sa caméra. D'autres gardes s'approchent. Deux militaires descendent de la voiture. L'un deux porte une longue redingote de couleur crème.


LE PHOTOGRAPHE

Bonjour.


SANDRA qui se tient plus loin s'étire le cou pour mieux voir.


STALINE

Qu'est-ce que c'est?


STALINE, l'homme à la redingote, feint de prendre la pose pour le photographe, mais quand celui-ci s'installe, STALINE approche de la caméra. Le photographe, intimidé, abdique.]


STALINE

Allons-y.


PIOTR PETROVIC

Bonjour.

Entrez.

Vous connaissez le chemin.


Une fois STALINE entré, suivi de sa garde, LE PHOTOGRAPHE et SANDRA, restent dehors à observer.


Dans la chambre de VLADIMIR, STALINE entre et enlève sa redingote. STALINE fait les cent pas dans la chambre puis ressort dans le corridor. Il ferme la porte. Au loin, on entend quelqu'un faire des gammes sur un piano. STALINE tourne en rond, tandis que sa garde est au aguets pour répondre aux moindre signal d'impatience. PIOTR PETROVIC, impuissant à retenir STALIN, le regarde partir. Une domestique avec un plateau, passe devant STALINE.


STALINE

Pardon.


UNE DOMESTIQUE

Chaud devant!


LA GARDE DE STALINE

Pacoli!


LE DOCTEUR se regarde dans un miroir accroché au mur du corridor.


STALINE

Et vous, que faites-vous ici?


LE DOCTEUR

Pardon, comment ça?


STALINE

Comment ça …


STALINE va vers l'entrée suivi

de PIOTR PETROVIC et

d'une femme qui

passe en riant.]


Plusieurs gardes et la garde personnelle de STALINE déambulent autour de lui.


UN GARDE

Peut-on passer?


STALINE

Passez!


PIOTR PETROVIC

Allez, passe!

C'est tout droit.


STALINE

Par là?


PIOTR PETROVIC

Oui.

Tout droit.


STALINE marche devant vers une autre pièce.


STALINE est accueilli par le DOCTEUR, NADIA et MASHA.


NADIA

Bonjour.

Peut-on vous aider?


LA GARDE DE STALINE

Que fais-tu? Tu épies?


STALINE

J'ai comme une fourmi dans l'oeil.

Qu'est-ce?


LE DOCTEUR

C'est la contraction

de vos vaisseaux sanguins.

Pardon.


NADIA

Je vous en prie.


LE DOCTEUR

Ou leur dilatation.

Si les vaisseaux sont contractés,

il faut qu'ils se dilatent.

Et s'ils sont dilatés,

il faut qu'ils se contractent.


MASHA rit toute seule.


STALINE

Comment osez-vous?


NADIA

Masha!


LE DOCTEUR

Laissez-moi voir vos pupilles.


VLADIMIR est appuyé sur un meuble plus loin.


STALINE

Plus tard.

Vous êtes pâle.

Mettez un peu de crème.

Où est-il?


NADIA

Par ici, je vous prie.


MASHA est prise d'un fou rire.


NADIA conduit STALINE vers VLADIMIR.


NADIA

Vous déjeunez avec nous?


STALINE

Pas à cette heure-ci.


NADIA

Je ne voulais pas dire maintenant.


MASHA

Nadia, faites attention!


NADIA trébuche dans l'escalier sans trop de heurts.


STALINE

Alors?


NADIA

Par là.


Le groupe mené par NADIA s'engage dans un escalier qui mène à l'étage.


LA GARDE DE STALINE

Votre serviette?


STALINE

Pas besoin.



À l'extérieur, on s'active pour surveiller la résidence. Du balcon de l'étage, des ordres sont donnés au gardes en poste, au parterre.


PIOTR PETROVIC

Reste en bas.


Par une fenêtre on voit clairement STALINE qui entre dans une pièce et NADIA qui ferme la porte derrière.


Sur une grande terrasse, STALINE cherche VLADIMIR.


STALINE

C'est moi.

C'est moi. Où êtes-vous?


STALINE fait une accolade à VLADIMIR en riant


VLADIMIR

Je suis là. Venez!

Quelles belles bottes!

Vous avez bien fait de venir.

J'ai tant de questions à vous poser,

d'immondices à transformer en fumier.


STALINE

Moi aussi, j'ai des questions.

Cette canne

est un cadeau du Politburo.

Il aurait fallu faire graver:

“À notre extraordinaire maître

de la part de ses disciples.”

Mais lors du vote,

il a manqué une voix.


VLADIMIR

Trotski?


STALINE

Nous prenons

toutes nos décisions à l'unanimité.


VLADIMIR

Pourquoi mon téléphone ne sonne-t-il

plus depuis 2 semaines?


STALINE

Votre téléphone?

Quel téléphone?


STALINE fait mine de chercher un téléphone sur la terrasse.

STALINE

Mais oui, bien sûr!

Où est ce téléphone?

C'est un sabotage de la ligne.


VLADIMIR

Que disent les membres

du Comité Central?


STALINE

Ils sont malades.


VLADIMIR

Tous?


STALINE

La majorité.


VLADIMIR

Zuriup aussi?


STALINE

Oui.


VLADIMIR

Le camarade Gorbunov?


STALINE

Aussi.


VLADIMIR

Smilza?


STALINE

Alité depuis 3 jours.


VLADIMIR

Alors envoyez-le

prendre des bains de boue!


STALINE

Nous l'enverrons

prendre des bains de boue.


VLADIMIR

Vous êtes malade, vous aussi?


STALINE

Moi?


VLADIMIR

Oui, vous avez les yeux jaunes.

Comment comptez-vous vous soigner?


STALINE

Je mets mon manteau et je m'en vais.


VLADIMIR

Son manteau? Quel rapport?

Que voulez-vous dire?


STALINE

Comment?


VLADIMIR

Pourquoi tout le monde

me parle de vous à voix basse?


STALINE

Ils m'ont parlé tout bas aussi.


VLADIMIR

Quand?


STALINE

Hier.


VLADIMIR

Hier?


STALINE

Ils m'ont dit que j'étais l'équivalent

de Ilich, que j'avais déjà son poste.

J'ai répondu: “Je suis un doigt.

Ilich est une tour!”


VLADIMIR

Foutaises!

Nous sommes au même niveau.

Mais dites-moi, quel est l'objectif

de la révolution?


STALINE

L'humanité.


VLADIMIR

Je ne comprends pas.

Caresser la tête de l'homme russe?


STALINE

Pas de tous les Russes.


VLADIMIR

Bien sûr.

Ce sont des bêtises!

Vous avez entendu ça

à l'université?


STALINE

Non.


VLADIMIR

À l'école?


STALINE

Non.


VLADIMIR

Vous êtes allé au gymnase?


STALINE

Jamais.


VLADIMIR

C'est absurde.

Vous avez bien étudié quelque part.

Un sage a dit: “Donnez-moi un levier

et je soulèverai le monde.” Qui?


STALINE

Archimède.


VLADIMIR

Oui. Archimède, le Grec.


STALINE

Archimède était géorgien.


VLADIMIR

Géorgien?


STALINE

Oui, géorgien.


VLADIMIR

Et alors?

J'ai une question.

En venant ici,

avez-vous vu un arbre

qui barrait la route?


STALINE

Non.


VLADIMIR

Un arbre énorme, centenaire.

S'il avait été là,

qu'auriez-vous fait?

Première solution:

Attendre que l'arbre se décompose.

Combien de temps ça prend?


STALINE

De longues années.


VLADIMIR

Exactement.

Deuxième solution:

Porter l'arbre

et le déposer plus loin.


STALINE

Il existe une troisième solution.


VLADIMIR

Laquelle?


STALINE

Découper le tronc en morceaux.


VLADIMIR

Alors, découpez-le!

Allez-vous-en!


STALINE

Je m'en vais.


VLADIMIR

La violence est le seul levier.


STALINE

Non, le seul levier, c'est le Parti.


VLADIMIR

C'est pareil.

C'est l'analphabétisme.

Pourquoi les membres du Politburo

font-ils des fautes d'orthographe?

Et ne parlons même pas

des membres du Comité Central!

Avec la famine, les hommes boivent,

et à 30 ans, ils sont fous.

Notre université est née 5 siècles

après les universités européennes.

Même en été, les oiseaux meurent

de froid. Je déteste tout ça.


STALINE

Je suis fatigué et vous

me semblez agité. Je vais y aller.

Vous êtes d'accord?


VLADIMIR

Bien sûr que oui.

Pourquoi m'avez-vous privé de tout,

moi qui vous ai libéré?

Ni lettres ni appels.

Vous vous fichez de moi?


STALINE

Dans quel but?

Calmez-vous, je vous en prie.


VLADIMIR

Je suis très calme.


STALINE

Calmez-vous.


VLADIMIR

J'ai décidé de demander

du poison au Parti.

Ils m'ont repris pistolet et fusil,

mes couteaux sont émoussés,

mais la source de la violence

ne peut être supprimée,

c'est une évidence.


STALINE

Oui …

Votre demande me paraît

tout à fait raisonnable.


VLADIMIR

Vous êtes d'accord?


STALINE

Bien sûr.

Ça ne fait aucun doute.

Il serait inhumain

de chasser vos propos

d'un revers de la main.


VLADIMIR

Alors, qu'en dites-vous?


STALINE

J'ai besoin de l'avis du Politburo.


VLADIMIR

Ne perdez pas de temps.

Je ne supporte pas

les réponses tardives.


STALINE

Nous prendrons

notre décision demain.

Nous nous déciderons.


VLADIMIR

Mais Trotski s'y opposera.


Au fond de la terrasse, quelqu'un épie.


STALINE

Va-t'en!

Bien, je dois m'en aller.



STALINE regarde l'ensemble du paysage du bord de la terrasse.


STALINE

Qu'on est bien, ici.


MASHA et NADIA attendent dans l'escalier. Un militaire arrive de l'étage. [UN MILITAIRE

Je m'en vais.


NADIA

Je vous en prie.


STALINE attend sur le palier que le militaire soit parti pour descendre.


NADIA

Alors, comment va-t-il?


STALINE

Occupez-vous bien de lui.

Votre mari est un homme bien.


NADIA

Oui, mais … qu'y a-t-il?


LE MILITAIRE

Par ici, je vous prie.


STALINE

Allons-y, je dois voir la maison.


MASHA monte voir VLADIMIR.


MASHA

Quel drôle d'individu!

Alors ils ont parlé.

Allons-y.

Attention.

Attention …


Au bas de l'escalier, NADIA attend VLADIMIR avec son fauteuil roulant. MASHA entre avec VLADIMIR et l'aide à descendre.


VLADIMIR

Je peux me débrouiller seul!

Seul!


MASHA

Ils lui ont offert une canne.


VLADIMIR se tient droit et fier dans l'embrasure d'une porte.


Tête haute, VLADIMIR avance dans une chambre et passe devant un miroir.


VLADIMIR

(En s'adressant à son image)

Ah, c'est toi!

Va-t'en!


VLADIMIR s'étend sur le lit.


SANDRA court vers la chambre.


LA GARDE DE STALINE

Où est mon béret?


STALINE

Laisse-moi passer, je n'y vois rien.


UN GARDE

Ne m'écrase pas les pieds.


PIOTR PETROVIC

Écartez-vous.


STALINE

La voiture est là?


LA GARDE DE STALINE

Oui.


PIOTR PETROVIC

Vous cherchez quelque chose?


STALINE

Non, merci.

Ne poussez pas!

Il fait sombre, ici.

Allons-nous-en.


PIOTR PETROVIC

Attention à la porte.


[UN GARDE:]Quelle porte?

PIOTR PETROVIC

Après vous.


LA GARDE DE STALINE

En avant!

Toi aussi, avance!


UN GARDE

À vos ordres.


LA GARDE DE STALINE

Votre manteau?


De partout dans la maison, on se cache pour voir STALINE partir.


STALINE lève les yeux vers le balcon avant de monter dans la voiture et voit l'homme qui se glisse derrière une colonne pour épier.


La voiture démarre et le photographe prend une photo de NADIA en compagnie d'un militaire.


VLADIMIR est étendu sur un lit.


VLADIMIR (En pensée)

Ils m'ont raconté qu'un jour,

des soldats ont arraché leur foie

à des hommes morts fusillés

pour se nourrir,

eux et leurs enfants.

C'est une authentique destruction.

Une tragédie grecque

digne d'Eschyle.

Pourquoi est-ce que je pense à ça?

Lorsqu'on ne parvient pas

à tuer l'autre,

on cherche à se tuer soi-même.

Pourquoi?

C'est ainsi que justice est rendue.


Quelqu'un frappe à la porte.


MASHA

Le dîner sera servi dans 15 minutes.

Vous m'entendez?


VLADIMIR

J'arrive, mes colombes.


NADIA

Ne tardez pas.


VLADIMIR (En pensée)

Vivre avec une femme,

c'est difficile.

Mais avec deux,

c'est catastrophique.


VLADIMIR se lève difficilement du lit.


À l'extérieur, plus loin dans la propriété, STALINE rentre dans la voiture.


FIODOR mène le fauteuil roulant de VLADIMIR qui lui donne le chemin à suivre.


VLADIMIR

Tout droit, puis à droite.


]Au haut de l'escalier, VLADIMIR

se lève et descend seul les marches

une à une à l'aide de sa nouvelle

canne.]


VLADIMIR

Je peux me débrouiller seul.

Que vois-je?

Il fait jour et le lustre est allumé?


NADIA et MASHA accueillent VLADIMIR à la salle à manger.


NADIA

Ils vérifient l'électricité.


VLADIMIR

De jour?


NADIA

Asseyez-vous.


VLADIMIR

C'est étrange!


FIODOR

Ça ne pose pas de problème.


NADIA

Asseyez-vous, vous aussi.


LE DOCTEUR

Merci. Permettez-moi

de m'asseoir à côté de vous.

Je vous remercie.


NADIA

Vous êtes bien installé?


VLADIMIR

Le lustre?


NADIA

Vous êtes bien installé?


VLADIMIR

Ça va.

Il est beau. Comme il pend bien!


Dehors la voiture de STALINE avance sur le chemin privé de la propriété.


Au haut de l'escalier qui mène à la salle à manger, PIOTR PETROVIC surveille.


PIOTR PETROVIC

Sandra, dépêche-toi!

Vite!


NADIA

Viens, ma petite Sandra!


VLADIMIR

Sandra!


NADIA

Merci, Sandra.


SANDRA

Voilà la soupe.


NADIA

Vous dînez avec nous?


LE DOCTEUR

Non, merci.

Je fais un jeûne curatif.


VLADIMIR

Vous voyez? J'avais raison.

Vous êtes malade.


LE DOCTEUR

Vous avez toujours raison.


NADIA

Laissez, je vais servir.


VLADIMIR

Elle va servir.


LE DOCTEUR

Bien, bien.


NADIA

Masha, votre assiette.

Encore?


MASHA

Non, merci.


NADIA

Toujours pas?


LE DOCTEUR

Non, merci.


NADIA

Prenez votre cuillère.


VLADIMIR

Merci.


MASHA prend son assiette et la tient d'une main pour manger sa soupe.


VLADIMIR

Qui était cet homme?


NADIA

C'est le secrétaire général

de notre Parti.


VLADIMIR

Un caractère bien trempé.


NADIA

Oui.


VLADIMIR

Bien trempé.

Comment a-t-il décroché ce poste?


MASHA

Grâce à toi.


VLADIMIR est intrigué.


VLADIMIR

Il est géorgien?


NADIA et MASHA rigolent.


NADIA

C'est possible.


MASHA

On ne sait pas vraiment qui il est.


VLADIMIR

Je le croyais géorgien,

mais il semblerait

qu'il ne le soit pas.


SANDRA et NADIA rient.


PIOTR PETROVIC

Sandra!

Sandra! Débarrasse les assiettes.


VLADIMIR

Cette soupe est savoureuse.

Très savoureuse.


NADIA

Oui, très savoureuse.


VLADIMIR

Ça a dû coûter cher.

Qu'est-ce, là, dans ma soupe?

Un doigt!


NADIA

Que dites-vous?

C'est une saucisse.


VLADIMIR

Une saucisse?

D'origine juive, alors.


NADIA

La saucisse?


VLADIMIR

Non, l'homme qui est venu ici!


NADIA

Non, il n'est pas d'origine juive.


MASHA (En ricanant)

Arrête de parler

ou tu vas avaler de travers.


VLADIMIR

Alors il n'est ni géorgien

ni juif …

Dommage. Avec les Juifs,

on trouve toujours un accord.

C'est de la céramique?


MASHA

Oui, c'est de la céramique.


VLADIMIR

Quel est son nom?


NADIA

À qui?


VLADIMIR

À l'homme qui est venu.


MASHA

Tu vas terminer

ou on passe au plat?


VLADIMIR

Je n'ai pas envie de manger.

Quel nom sinistre.

Nous avons tous des noms sinistres.

Kamenev, Rikov, Molotov.

Qui cherchent-ils à effrayer?

Pourquoi sont-ils tous

devenus fous?


De l'extérieur de la maison, on entend VLADIMIR élever la voix.


VLADIMIR

Qui cherchent-ils à effrayer?

Sandra, viens t'asseoir ici.

Viens à table avec nous.

Le lustre est allumé

en pleine journée?


Dans la salle à manger, VLADIMIR fait une crise.○3 [NADIA

Du calme, attention.


VLADIMIR

Ces verres appartiennent au peuple!

Ce sont les verres du peuple!


NADIA

Attention.

La canne!


MASHA

Nadia, vous l'embêtez.


NADIA

Vladimir, je voudrais te parler.


VLADIMIR

De quoi?


MASHA s'approche de VLADIMIR et pousse NADIA.


MASHA

Arrêtez avec cette canne.

Poussez-vous.

J'aimerais te parler.

Fais attention.

J'ai entendu dire

que tu avais demandé du poison.


VLADIMIR

Ma situation est catastrophique.


MASHA

À cause de qui?

À cause de toi.

Ton égoïsme

ne connaît pas de limites.

Sais-tu combien de membres

de ta famille dépendent de toi,

de ta condition?


NADIA

Arrêtez, Masha.


MASHA

Nadia, vous avez oublié Dimitri.

Ta famille n'est pas composée

que de femmes,

et les hommes ne peuvent pas

se contenter de pain sec.


VLADIMIR

C'est un palmier, ça?


MASHA

Oui.


VLADIMIR

Les palmiers

ne poussent pas en Russie.

Ça a dû coûter une fortune!


MASHA

On était pas en train de parler

de palmiers, mais de ton égoïsme.

Tant que je vivrai,

je t'interdirai de nous abandonner!


VLADIMIR

Pourquoi Lassalle

n'aimait-il pas Lafargue

et Lafargue, Feuerbach?

Lassalle ne l'aimait pas …

parce qu'il était riche.

Et Lafargue n'aimait pas Feuerbach

car la richesse l'aveuglait.

Une cuillère!

Ceci est une cuillère.

Combien coûte-t-elle?

Combien coûte cette nappe?

Ces figues?

Et ce lustre en cristal?

Nous baignons dans le luxe

pendant que le peuple meurt de faim.

J'ai honte …

Honte!


NADIA

Toutes ces choses

ne nous appartiennent pas.


VLADIMIR

À qui appartiennent-elles?


NADIA

Elles ont été saisies.


VLADIMIR

Quoi?


MASHA

Volées, Vladimir. Volées.


VLADIMIR

Volées?


VLADIMIR se lève et frappe les objets avec le pommeau de sa canne et casse les assiettes et les verres.


NADIA

Que faites-vous?


MASHA

Attention!


VLADIMIR

Je vais valdinguer

les langoustes!

Beethoven!


VLADIMIR frappe de sa canne le pupitre du piano. Puis il frappe à grands coups de canne, le piano.


NADIA

Piotr Petrovich,

attrapez cette canne!


Des hommes arrivent et lancent un drap sur VLADIMIR comme un filet.


VLADIMIR, emmailloté dans le drap, est sous contrôle.


MASHA

Attention, il étouffe.


UN GARDE

Doucement.


PIOTR PETROVIC

Silence!


Quelqu'un soulève le drap qui couvre le visage de VLADIMIR, maintenant couché sur le sol.


MASHA

Venez, Nadia.

Laissons-le

entre les mains du docteur.


LE DOCTEUR

Qu'y a-t-il?


VLADIMIR (En pensée)

Ils me frappent, ils m'injurient.

Que m'arrive-t-il?

Tu sais multiplier 17 par 22?


VLADIMIR

Oui.


VLADIMIR (En pensée)

Que m'arrive-t-il?

Je ne comprends rien.


LA VOIX DE MASHA

C'est comme avant.

Tu n'as plus rien.

Ni famille, ni amis, ni maison.


VLADIMIR (En pensée)

Mais j'ai l'histoire!


LA MÈRE DE VLADIMIR

Tu n'as que la maladie.


VLADIMIR (En pensée)

Je me souviens

comment tout a commencé.


LA MÈRE DE VLADIMIR embrasse VLADIMIR sur la joue.


LA MÈRE DE VLADIMIR

Dis-moi, est-il fatiguant de gouverner?


VLADIMIR

Il y a des soldats partout.

Sont-ils là pour me défendre

ou pour m'empêcher de m'enfuir?


LA MÈRE DE VLADIMIR

Renvoie-les tous chez eux.

Qu'ils se débrouillent.

Viens avec moi.


VLADIMIR

Où ça?


LA MÈRE DE VLADIMIR

Viens avec moi.


VLADIMIR

Non, il est encore trop tôt.


LA MÈRE DE VLADIMIR

Allons-y, il est grand temps.


VLADIMIR

J'ai encore des choses à accomplir.


LA MÈRE DE VLADIMIR

Pourquoi ceux qui viennent

se plaindre auprès de toi

doivent-ils être abattus?


VLADIMIR

Ce sont des charognes.

On n'a pas le choix.


LA MÈRE DE VLADIMIR

Multiplier 17 par 22.

Multiplier 17 par 22 …

Deux fois et c'est tout.


VLADIMIR

17 fois 22 … plus 17 … 22.

17 fois 22?


LA MÈRE DE VLADIMIR

Oui, 17 fois 22.


Une lueur étrange vacille. C'est le reflet de la lumière dans un bain de boue. Vladimir se lève dans le bain aidé par deux hommes.


LE DOCTEUR

C'est l'heure.

Fiodor!

Fiodor!

Tiens.


LE DOCTEUR lance une serviette à FIODOR.


FIODOR

Prends-le.

Tiens-le.


Deux hommes s'occupent d'asseoir VLADIMIR et de l'éponger.


PIOTR PETROVIC essuie ses jambes nues à la sortie du bain.


LE DOCTEUR

Pacoli, quelle est la pointure

de tes bottes?


PIOTR PATROVIC

Elles sont grandes.

Ce sont de vraies bottes.

Docteur, ce bain est trop chaud.


LE DOCTEUR

Il s'est brûlé les jambes.

Il est chaud, c'est vrai.


VLADIMIR

Je peux me débrouiller seul.


LE DOCTEUR

Doucement, mes amis.


VLADIMIR

Qu'ils aillent au diable!


LES VALETS quittent la pièce.


LE DOCTEUR

Monsieur,

comment vous sentez-vous?

Tenez-le.

Portez-le.


LES VALETS quittent la pièce en portant VLADIMIR, ils sont suivis par un garde.


Dans le corridor les hommes transportent VLADIMIR emmailloté dans des draps.


NADIA

Pourquoi l'avoir emmailloté ainsi?


VLADIMIR

C'est bien, comme ça.


NADIA

Il va avoir du mal à respirer.


VLADIMIR

Je respire très bien.


UN VALET

L'escalier.


PIOTR PETROVIC

Plus haut.

Faites attention.


LE VALET

Ne vous inquiétez pas, je le tiens.


PIOTR PETROVIC

Où est son fauteuil?


LE VALET

Que ce sol est froid.


PIOTR PETROVIC

Asseyez-le. Je bloque la roue.


Dans la salle de bain FIODOR fait le ménage.


LE DOCTEUR

Il va se rafraîchir un peu,

puis il pourra faire une promenade.

Une promenade.


Pendant qu'on ramène VLADIMIR dans son fauteuil roulant vers sa chambre. MASHA, assise dans les marches, se consterne.


LE DOCTEUR

Fedia!


MASHA

Nos pêchés sont grands!


VLADIMIR

Allons au parc.


Dehors PIOTR PETROVIC pousse le fauteuil de VLADIMIR. NADIA marche à ses côtés.


PIOTR PETROVIC

Il faut ralentir dans les virages.


Dans le parc, c'est maintenant NADIA qui pousse le fauteuil de VLADIMIR. Les garde s'éloignent. NADIA va s'assoir sous le porche.


VLADIMIR regarde NADIA qui lui sourit.


Au loin quelqu'un crie.


UNE VOIX

Téléphone! Téléphone!


NADIA

Pourquoi ces cris?


SANDRA arrive en courant.


SANDRA

Téléphone!


NADIA

Qu'y a-t-il?


SANDRA

Téléphone!


NADIA

Quoi, téléphone?


SANDRA

Il y a quelqu'un au téléphone!


NADIA

Ne vous inquiétez pas, je reviens.


SANDRA

C'est le Comité Central,

au téléphone.


NADIA

Le Comité Central?


SANDRA

Oui, je vous cherchais …


NADIA

Restez là! Ne vous levez pas!


SANDRA

Je vous cherchais.

J'avais oublié que vous étiez

partie vous promener.


VLADIMIR reste seul dans le parc.


NADIA court comme elle peut jusqu'à la maison.


PIOTR PETROVIC appelle du balcon . [PIOTR PETROVIC

Faites vite!


NADIA

Je cours, Piotr Petrovic!

Dites-leur que j'arrive.


Dans le parc, VLADIMIR essaie regarde vers la forêt, comme s'il cherchait quelque chose.


Le vent se lève et fait bruisser les feuilles. VLADIMIR se lève de son fauteuil et appelle.


VLADIMIR se tourne difficilement et appelle à nouveau.


Au loin dans un champ embrumé quelqu'un marche et on entend le long hurlement de VLADIMIR.


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