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My Night with Maud

A few days before Christmas, an engineer decides to marry a young blonde woman he’s seen at Mass. Before he gets to know her he meets Maud, a brunette divorcee he spends the night talking to.



Réalisateur: Éric Rohmer
Acteurs: Jean-Louis Trintignant, Françoise Fabian, Marie-Christine Barrault
Production year: 1969

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VIDEO TRANSCRIPT

[Titre:] [Ma nuit chez Maud]
[JEAN-LOUIS est sur le balcon
d'une maison de Clermond-Ferrant.
Il regarde le paysage campagnard.
Au bout d'un moment, il quitte
le balcon et sort de la maison
pour prendre sa voiture.]
[Un peu plus tard, JEAN-LOUIS gare
sa voiture devant une église
et y entre pour assister à la messe.
Dans l'église, un PRÊTRE prononce
son sermon.]
[LE PRÊTRE:]
Sur nous tous, enfin, nous
implorons Ta bonté. Permets
qu'avec la Vierge Marie, la
bienheureuse Mère de Dieu,
les apôtres et les saints de
tous les temps, qui ont vécu
dans ton amitié, nous ayons
part à la vie éternelle, et que
nous chantions Ta louange.
Par Jésus-Christ,
Ton fils bien-aimé.
Par Lui, avec Lui et en Lui,
à Toi,
Dieu le Père tout-puissant,
dans l'unité du Saint-Esprit,
tout honneur et toute gloire
pour les siècles des siècles.
[LES FIDÈLES:]
Amen.
[LE PRÊTRE:]
Prions.
Comme nous l'avons appris
du Sauveur, et selon
Son commandement,
nous osons dire:
[JEAN-LOUIS récite
le Notre-Père avec
le reste des fidèles.
Il remarque FRANÇOISE,
une jeune fille qui
récite le Notre-Père près
de lui. Pour le restant
de la messe,
JEAN-LOUIS ne peut
détacher son regard de FRANÇOISE.]
[ENSEMBLE:]
Notre Père
qui êtes aux cieux,
que Ton nom soit sanctifié,
que Ton règne vienne,
que Ta volonté soit faite
sur la Terre comme au Ciel.
Donne-nous aujourd'hui
notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi
à ceux qui nous ont offensés,
et ne nous soumets pas
à la tentation,
mais délivre-nous du mal.
[LE PRÊTRE:]
Délivre-nous, Seigneur, du mal
passé, présent et à venir.
à la prière de Marie, la Sainte
et glorieuse Mère de Dieu,
toujours vierge, de tes saints
apôtres, Pierre et Paul,
de saint André et de tous
les saints, accorde la paix
à notre temps.
Que ta miséricorde nous
soutienne, afin que désormais,
nous soyons libérés du péché
et préservés de tout malheur.
Par Jésus-Christ, Ton fils,
notre Seigneur,
qui vit tes règnes avec toi,
dans l'unité du Saint-Esprit,
car Il est vieux,
pour les siècles des siècles.
[LES FIDÈLES:]
Amen.
[LE PRÊTRE:]
Que la paix du Seigneur soit
toujours avec vous.
[LES FIDÈLES:]
Et avec
Votre esprit.
[LE PRÊTRE:]
Agneau de Dieu,
[LES FIDÈLES:]
qui enlève
les péchés du monde,
prend pitié de nous.
Agneau de Dieu,
qui enlève le péché du monde,
prend pitié de nous.
Agneau de Dieu,
qui enlève le péché du monde,
donne-nous la paix.
[LE PRÊTRE prend
une hostie dans sa main.]
[LE PRÊTRE:]
Voici l'Agneau de Dieu qui
enlève le péché du monde.
[ENSEMBLE:]
Seigneur,
je ne suis pas digne
de te recevoir, mais dit
seulement une parole
et je serai guéri.
Seigneur, je ne suis pas digne
de te recevoir, mais dit
seulement une parole
et je serai guéri.
Seigneur, je ne suis pas digne
de te recevoir,
mais dit seulement une parole
et je serai guéri.
[À la sortie de la messe,
JEAN-LOUIS se rend
jusqu'à sa voiture et
sillonne des rues à
la recherche de FRANÇOISE,
sans résultat.]
[Plus tard, à la maison,
JEAN-LOUIS consulte
un ouvrage d'exercices
mathématiques.]
[Le lendemain, JEAN-LOUIS
se lève et se rend au travail.
À l'heure du repas, JEAN-LOUIS
DISCUTE avec des collègues
dans la cafétéria.]
[COLLÈGUE 1:]
...arrivé dans le virage,
vers le pont de Grenelle,
le virage où la vitesse est
limitée à 60 km/h,
nous étions à 160
en vue du virage.
Nous l'avons pris par double
zigzag, je ne sais comment.
Enfin, nous en sommes sortis.
[COLLÈGUE 2:] [À JEAN-LOUIS:]
Vous voyez ce qui vous attend! [Au COLLÈGUE 1] Au fait, vous habitez où?
[COLLÈGUE 1:]
Sur les côtes de Chanturgue
enfin les côtes de Clermont
J'ai eu la chance de trouver un
coin pour faire bâtir une
petite maison.
[COLLÈGUE 2:]
Dans les vignes?
[COLLÈGUE 1:]
Dans les vignes au-dessus
de Chanturgue. Et...
Dans quel coin vous logez?
[COLLÈGUE 2:]
On est presque voisins parce
que j'habite sur le versant sud
de... Non! Nord-ouest, pardon,
du versant de Chanturgue.
C'est pas une villa, évidemment,
c'est un petit appartement,
mais enfin, on a la chance
d'être au calme. Parce que,
jusqu'à présent, on habitait en
ville, c'était intenable. [À JEAN-LOUIS:]
Et vous?
Où est-ce que vous habitez?
[JEAN-LOUIS:]
J'habite à Ceyrat.
[COLLÈGUE 2:]
Ceyrat?
Vous trouvez pas que c'est un
peu trop loin?
[JEAN-LOUIS:]
Comment? C'est pas loin.
[COLLÈGUE 3:]
Non, c'est bien Ceyrat.
[COLLÈGUE 1:]
Vous risquez d'avoir
beaucoup de verglas.
[JEAN-LOUIS:]
Non, jusqu'à maintenant
j'en ai pas eu,
depuis que je suis là.
Mais, je ne suis pas chez moi.
Je suis chez un collègue qui est
en déplacement.
[Le soir venu, JEAN-LOUIS
quitte le travail et conduit
sa voiture en ville.]
[JEAN-LOUIS:] [Narrateur] Ce jour-là,
le lundi 21 décembre,
l'idée m'est venue, brusque,
précise, définitive,
que Françoise serait ma femme.
[FRANÇOISE passe
en cyclomoteur à côté
de la voiture de JEAN-LOUIS.
JEAN-LOUIS klaxonne pour
attirer l'attention de FRANÇOISE.
FRANÇOISE se retourne
brièvement et poursuit son chemin.]
[Plus tard, JEAN-LOUIS entre
dans une librairie. Il feuillette
des livres de mathématiques sur
les calculs de probabilité et les
statistiques. Un peu plus tard,
JEAN -LOUIS tombe sur
le livre «Pensées», de Blaise Pascal.
En feuilletant le livre, JEAN-LOUIS
en lit un extrait: «...commencé : c'est
en faisant tout comme s'ils croyaient,
en prenant de l'eau bénite, en faisant
dire des messes, etc. Naturellement
même cela vous fera croire et vous abêtira.
-''Mais c'est ce que je crains''.
-''Et pourquoi? Qu'avez-vous à perdre?...
Mais, pour vous montrer que cela y mène,
c'est que cela diminue les passions,
qui sont vos grands obstacles.»]
[Le lendemain, JEAN-LOUIS
discute avec des collègues
de travail.]
[COLLÈGUE:]
Vous restez ici pour Noël?
[JEAN-LOUIS:]
Oui, en définitive. Je devais
aller chez ma famille, mais ce
sera pour le jour de l'an.
[COLLÈGUE:]
Venez skier avec moi, la météo
prévoit de la neige.
[JEAN-LOUIS:]
Y a jamais de neige à Noël.
[COLLÈGUE:]
Ah, si! J'ai des copains qui
viennent de skier.
[JEAN-LOUIS:]
Non, je plaisantais.
Je reviens du Canada britannique
et...
[AUTRE COLLÈGUE:]
Ah oui, dans les pays
protestants, la journée de Noël
est très importante. Les gens
ne sortent même pas de la
maison. Ils savent même pas
s'il neige ou pas.
[JEAN-LOUIS:]
Vous êtes protestant?
[AUTRE COLLÈGUE:]
Oui, et vous?
[JEAN-LOUIS:]
Je suis catholique.
Ma famille était catholique,
et je le suis resté.
[En soirée, JEAN-LOUIS
se rend dans un bar. En entrant,
il croise VIDAL, qui sort
du bar avec UNE ÉTUDIANTE.
L'ÉTUDIANTE se
cogne légèrement à JEAN-LOUIS.]
[L'ÉTUDIANTE:]
Pardon, monsieur.
[VIDAL:]
Tiens!
[JEAN-LOUIS:]
Vidal. Tu es à Clermont?
[VIDAL:]
Ben oui, et toi?
[JEAN-LOUIS:]
Voyons-nous un de ces jours.
[VIDAL:]
Tout de suite si tu veux. [À L'ÉTUDIANTE] Excusez-moi.
[L'ÉTUDIANTE:]
Bon, au revoir, monsieur.
Et bonnes vacances.
[VIDAL:]
Au revoir, bonnes vacances.
[L'ÉTUDIANTE serre
la main de VIDAL
et s'en va.]
[JEAN-LOUIS et
VIDAL vont s’asseoir
à une table.]
[JEAN-LOUIS:]
Tu es prof à la fac?
[VIDAL:]
Chargé de cours de philo.
Et toi, qu'est-ce que tu fais?
[JEAN-LOUIS enlève
son manteau et le dépose
sur la chaise en avec d'un
CLIENT.]
[JEAN-LOUIS:]
Permettez?
[CLIENT:]
Je vous en prie.
[JEAN-LOUIS:] [À VIDAL] Je suis chez Michelin
depuis octobre.
Je reviens d'Amérique du Sud.
[VIDAL:]
Ça fait déjà à peu près deux
mois, c'est curieux qu'on en se
soit pas encore rencontrés.
[JEAN-LOUIS:]
Tu sais, j'habite Ceray, et le
soir, je rentre directement.
Quelques fois,
je vais au restaurant, mais
j'aime mieux faire la cuisine.
À l'étranger, je voyais trop de
monde, j'ai envie d'être seul
quelque temps.
[VIDAL:]
Je peux m'en aller.
[JEAN-LOUIS:]
Non, non. Je veux dire que je
n'ai pas envie de chercher à
connaître des gens nouveaux.
[VIDAL:]
Oh, les gens ici, c'est ni
mieux ni plus mal qu'ailleurs.
[JEAN-LOUIS:]
Mais je suis ravi d'en
rencontrer par hasard.
[VIDAL:]
Tu n'es pas marié?
[JEAN-LOUIS:]
Non. Et toi?
[VIDAL:]
Oh, non. Enfin, non.
Je ne suis pas pressé.
Pourtant, en province,
la vie de célibataire n'est pas
une chose extrêmement
réjouissante.
Qu'est-ce que tu fais ce soir?
[JEAN-LOUIS:]
Rien. Dînons ensemble.
[VIDAL:]
Je vais au concert
de Leonid Kogan.
Viens, j'ai une place.
Je devais y aller avec quelqu'un
qui n'est pas libre.
[JEAN-LOUIS:]
Non, je n'ai pas du tout
envie d'écouter de la musique
ce soir.
[VIDAL:]
Y aura le tout Clermont.
Pas mal de jolies filles.
[JEAN-LOUIS:]
Tes étudiantes?
[VIDAL:]
Y a de très jolies filles
à Clermont. Malheureusement,
on les voit pas beaucoup.
Je suis sûr que tu vas faire
des ravages.
[JEAN-LOUIS:]
Je n'ai jamais fait
de ravages.
[JEAN-LOUIS
hésite un court instant.]
[JEAN-LOUIS:]
Bon, j'irai, rien que...
pour te démentir.
[Un SERVEUR vient
voir JEAN-LOUIS et VIDAL.]
[JEAN-LOUIS:] [Au SERVEUR] Un Vittel.
[LE SERVEUR:]
Une orange pressée.
[LE SERVEUR s'en va.]
[JEAN-LOUIS:] [À VIDAL] Tu viens souvent ici?
[VIDAL:]
Pour ainsi dire jamais, toi?.
[JEAN-LOUIS:]
C'est la première fois
que j'y mets les pieds.
[VIDAL:]
Et c'est ici précisément
que nous nous sommes rencontrés.
C'est étrange.
[JEAN-LOUIS:]
Non, au contraire,
c'est tout à fait normal.
Nos trajectoires ordinaires ne
se rencontrant pas, c'est dans
l'extraordinaire que se situent
nos points d'intersection.
Forcément.
Actuellement, j'ai fait des
mathématiques à temps perdu.
Ça m'amuserait de définir les
chances que nous avions
de nous rencontrer, disons,
en moins de deux mois.
[VIDAL:]
Tu crois que c'est possible?
[JEAN-LOUIS:]
C'est une question
d'information et de traitement
de l'information.
Encore faut-il
que l'information existe.
La probabilité que j'ai
de rencontrer une personne
dont je ne connais
ni le domicile ni le lieu
de travail, est évidemment
impossible à déterminer.
Tu t'intéresses
aux mathématiques?
[VIDAL:]
Un philosophe a
de plus en plus besoin de
connaître les mathématiques.
Par exemple en linguistique.
Mais même pour les choses les
plus simples. Le triangle
arithmétique de Pascal est lié à
toute l'histoire du Pari.
Et c'est même par là que Pascal
est prodigieusement moderne.
Le mathématicien et
le métaphysicien ne font qu'un.
[JEAN-LOUIS:]
Ah, tiens, Pascal.
[VIDAL:]
Ça t'étonne.
[JEAN-LOUIS:]
C'est curieux, je suis
justement en train de le relire
en ce moment.
[VIDAL:]
Et alors?
[LE SERVEUR revient
porter les verres et repart.]
[JEAN-LOUIS:]
Je suis très déçu.
[VIDAL:]
Vas-y, continue,
ça m'intéresse.
[JEAN-LOUIS:]
Non, je ne sais pas...
D'abord, j'ai l'impression de...
le connaître presque par coeur
et puis, ça ne m'apporte rien.
Et puis, je trouve ça
assez vide.
Dans la mesure où je suis
catholique, ou tout au moins,
j'essaie de l'être, ça ne va
pas du tout dans le sens
de mon catholicisme actuel.
C'est justement parce que je
suis chrétien que je m'insurge
contre ses rigorismes.
Ou alors, si le christianisme
c'est ça, moi je suis athée.
Tu es toujours marxiste?
[VIDAL:]
Précisément pour un
communiste, ce texte du Pari
est extrêmement actuel.
Au fond, moi,
je doute profondément
que l'histoire ait un sens.
Pourtant, je parie pour le sens
de l'histoire. Et je me trouve
dans la situation pascalienne.
Hypothèse A, la vie sociale,
toute action politique, est
totalement dépourvue de sens.
Hypothèse B, l'histoire a
un sens.
Je ne suis absolument pas sûr
que l'hypothèse B ait
plus de chances d'être vraie
que l'hypothèse A.
Je vais même dire
qu'elle en a moins.
Admettons que l'hypothèse B
n'a que 10% de chances,
et l'hypothèse A 90%.
Néanmoins, je ne peux pas
ne pas parier pour l'hypothèse B
parce qu'elle est la seule,
celle qui veut dire que
l'histoire a un sens,
parce qu'elle est la seule
qui me permette de vivre.
Admettons que j'aie parié pour
l'hypothèse A et que
l'hypothèse B se vérifie,
malgré ses 10% de chances
seulement. Alors, j'ai
absolument perdu ma vie.
Donc, je dois choisir
l'hypothèse B, parce qu'elle
est la seule qui justifie
ma vie et mon action.
Naturellement, il y a 90 chances
pour cent que je me trompe,
mais ça n'a aucune importance.
[JEAN-LOUIS:]
C'est ce qu'on appelle
l'espérance mathématique.
C'est-à-dire le produit du gain
par la probabilité.
Dans le cas de ton hypothèse B,
la probabilité peut être faible.
Mais le gain est infini.
Puisque c'est pour toi
le sens de ta vie, et
pour Pascal, le Salut éternel.
[VIDAL:]
C'est Gorky ou Lénine ou
Mayakovsky, je ne sais plus,
qui disait à propos de
la révolution russe, à propos de
la prise du pouvoir,
que la situation était telle,
à ce moment-là, qu'il fallait
choisir LA chance sur mille
parce que l'espérance
en choisissant cette chance
sur mille était infiniment
plus grande qu'en
ne la choisissant pas.
[Plus tard en soirée,
JEAN-LOUIS et VIDAL
sont dans une salle de concert
et assistent au concert de
Leonid Kogan, un violoniste.]
[Plus tard, JEAN-LOUIS
et VIDAL mangent
au restaurant.]
[VIDAL:]
On peut se voir demain.
[JEAN-LOUIS:]
C'est le 24.
Je vais à la messe de minuit,
mais si tu veux venir avec moi,
[VIDAL:]
Pourquoi pas. À vrai dire,
je devrais aller réveillonner
chez une amie, mais il n'est
pas certain qu'elle soit là.
Elle a des problèmes familiaux.
[JEAN-LOUIS:]
Tu sais,
je disais ça comme ça.
[VIDAL:]
Mais si, mais si.
De toute façon, si j'y vais,
je n'y serai pas avant minuit.
Elle doit aller chercher sa
fille, elle est divorcée.
Mais si tu veux, nous pouvons y
aller ensemble après.
[Le lendemain soir,
à l'église, LE PRÊTRE
célèbre la messe de minuit.
JEAN-LOUIS assiste
à la messe.]
[LE PRÊTRE:]
La joie que je vous souhaite
en cette fête de Noël,
la joie que je demande pour vous
pendant cette messe que nous
célébrons ensemble est une joie
profonde et neuve.
Non pas une joie de souvenirs,
d'habitudes d'enfance,
de coutumes chrétiennes
pieusement entretenues,
mais une joie vivante,
une joie d'aujourd'hui.
Cette naissance dont nous nous
réjouissons, ce n'est pas avant
tout celle de l'enfant Jésus,
c'est la nôtre.
Quelque chose doit naître en
chacun de nous cette nuit.
Chaque homme et chaque femme
de ce monde est appelé ce soir
à croire, qu'une joie inconnue
peut l'envahir. Car au coeur de
cette nuit, nous est remis le
gage de notre espérance.
[Plus tard, tandis que les
fidèles font la queue pour
recevoir l'hostie, JEAN-LOUIS
regarde autour de lui en espérant
apercevoir FRANÇOISE.]
[Plus tard, JEAN-LOUIS
et VIDAL discutent à un bar.]
[VIDAL:]
Non, ce soir c'est pas
possible, son ex-mari était de
passage à Clermont, ils avaient
des questions d'argent encore à
régler. Ça l'a, paraît-il,
épuisée, elle se couche.
Mais, viens demain.
[JEAN-LOUIS:]
Non, je ne la connais pas.
[VIDAL:]
Vous ferez connaissance.
C'est une femme remarquable.
Tu verras, une des rares filles
bien. Tu seras ravi de la
connaître, et elle aussi.
[JEAN-LOUIS:]
Ne t'avance pas trop.
[VIDAL:]
Tu sais, elle vit assez
retirée depuis son divorce.
Elle ne se sent pas à l'aise
dans son milieu.
Elle est médecin, spécialiste
des enfants. Son mari aussi est
médecin. Il était professeur
ici à la faculté. Il devait
être un peu connu, il est à
Montpellier maintenant.
C'est une femme...
très belle.
[JEAN-LOUIS:]
Épouse-la.
[VIDAL:]
Non. Si je dis non,
c'est que le problème
a été posé et résolu.
Nous ne nous entendons pas
pour... le quotidien.
N'empêche que nous sommes
les meilleurs amis du monde.
Tu vois si je t'ai dit de venir,
c'est que je sais très bien
ce que nous ferions
si tu ne venais pas,
nous ferions l'amour.
[JEAN-LOUIS:]
Alors je ne viens pas.
[VIDAL:]
Si, si. Nous ferions l'amour
comme ça par désoeuvrement.
C'est pas une solution,
ni pour elle ni pour moi.
D'ailleurs, tu me connais,
je suis très puritain.
[JEAN-LOUIS:]
Plus que moi?
[VIDAL:]
Ô combien!
[Plus tard, JEAN-LOUIS
et VIDAL entrent chez MAUD
et remettent leur manteau
à THÉRÉSA, la bonne.]
[VIDAL:]
Bonsoir, Thérésa.
[THÉRÉSA:]
Monsieur.
Merci.
[JEAN-LOUIS:]
Merci.
[JEAN-LOUIS et VIDAL
entrent au salon, où MAUD
vient les rejoindre.]
[MAUD:]
Bonsoir.
[VIDAL embrasse
MAUD au cou.]
[MAUD:]
Oh! Quelle tendresse!
Tu as l'air en pleine forme.
[VIDAL:]
On s'est pas vus depuis
une éternité.
[MAUD:]
Oh oui, depuis une semaine.
Asseyez-vous.
Alors comme ça, vous ne vous
étiez pas vus depuis 15 ans?
[JEAN-LOUIS:]
Oui, enfin disons 14.
[MAUD:]
Et vous vous êtes reconnus
tout de suite?
[VIDAL:]
Sans hésiter. [À JEAN-LOUIS:]
Tu n'as pas du tout changé.
[JEAN-LOUIS:]
Toi non plus.
[MAUD:]
Vous faites très adolescents
prolongés, tous les deux.
[VIDAL:]
Il faut le prendre comme une
critique ou comme un compliment?
[MAUD:]
Comme rien.
C'est une constatation.
[VIDAL:]
Et pourtant, nous avons eu
une vie très différente.
Il a eu beaucoup d'aventures.
[MAUD:]
Ah? Racontez-moi.
[JEAN-LOUIS:]
Non.
Je veux dire que j'ai vécu
longtemps à l'étranger.
[MAUD:]
Dans la brousse?
[JEAN-LOUIS:]
Non, dans des villes tout ce
qu'il y a de plus bourgeois.
Vancouver au Canada
et Valparaiso.
[MAUD:]
Et même Valparaiso?
[JEAN-LOUIS:]
Oui, enfin tout au moins dans
mon milieu, les gens que je
fréquentais étaient bourgeois
comme on peut l'être à Lyon ou
à Marseille.
[VIDAL:]
Ou ici.
[MAUD:]
Où qu'on aille on est
condamné à la province.
Enfin, condamné... Moi,
personnellement je préfère vivre
en province.
[VIDAL:]
Et tu veux quitter Clermont.
[MAUD:]
Pas la ville, mais les gens.
J'en ai assez de voir les
mêmes têtes.
[VIDAL:]
Même moi?
[VIDAL pose sa main
sur la main de MAUD,
qui retire sa main
aussitôt.]
[MAUD:]
Tu sais, j'ai réfléchi,
je pars.
Si tu m'aimes, suis-moi.
[VIDAL:]
Et si je le faisais?
[MAUD:]
Je serais bien embêtée.
[VIDAL et MAUD
se chamaillent en riant.]
[MAUD:]
Oh, c'est une tenue
pour un professeur?
Et prof de faculté, par-dessus
le marché!
[VIDAL:]
Bon, soyons sérieux.
Tu as passé un bon Noël?
[MAUD:]
Excellent.
Marie était aux anges.
C'est ma fille, elle a huit ans.
Elle est couverte de cadeaux.
Et toi qu'est-ce que tu as fait?
[VIDAL:]
Je suis allé à la messe
de minuit.
[MAUD:]
Ça m'étonne pas de toi.
Tu finiras curé.
[VIDAL:] [En pointant JEAN-LOUIS] C'est lui qui m'a entraîné.
[JEAN-LOUIS:]
Non, pas exactement.
[VIDAL:]
Enfin j'ai voulu te suivre.
[MAUD:]
Vous êtes catholique?
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
[MAUD:]
Mais, catholique pratiquant?
[JEAN-LOUIS:]
Bien oui.
[VIDAL:]
À le voir, on dirait pas.
[MAUD:]
Si. Je vous vois très bien
en boy scout.
[JEAN-LOUIS:]
Je n'ai jamais été boy scout.
[VIDAL:]
Tandis que moi, j'ai été
enfant de choeur.
[MAUD:]
Je t'ai dit, tu seras curé. [Aux deux] Eh bien, mes amis, je trouve
que vous puez drôlement
l'eau bénite, tous les deux.
[MAUD se lève.]
[MAUD:]
Vous voulez boire quelque chose?
[JEAN-LOUIS:]
Non, merci.
[MAUD:]
Non, vraiment?
[JEAN-LOUIS:]
Non, merci. Vraiment.
[MAUD:] [À VIDAL] Et toi?
[VIDAL:]
Un petit scotch.
[MAUD se dirige
vers le bar et prépare
un verre de scotch.]
[MAUD:]
Non seulement, moi, je ne suis
pas baptisée--
[VIDAL:] [À JEAN-LOUIS:]
Tu sais qu'elle appartient à
une des plus grandes familles
de libres penseurs
du Centre de la France.
Mais tu vois, Maud,
l'irréligion, telle qu'on la
pratiquait chez toi,
c'est encore une religion.
[MAUD:]
Je sais très bien, mais j'ai
le droit de préférer
cette religion aux autres.
[MAUD sert le scotch
à VIDAL.]
[MAUD:]
Si mes parents étaient
catholiques, peut-être que
j'aurais fait comme toi,
je ne le serais plus.
Tandis que moi au moins,
je suis fidèle.
[VIDAL:]
On peut toujours être fidèle
à rien.
[MAUD:]
Ce n'est pas rien. Mais,
c'est une façon différente
d'envisager les problèmes.
Avec beaucoup de principes,
d'ailleurs. Souvent même
très strictes. Mais où
il n'entre aucun préjugé,
aucune trace de--
[VIDAL:]
Ça va, on connaît le boniment.
[MAUD:]
Ne sois pas grossier.
Ça ne te va pas.
[VIDAL:]
Les filles comme toi me
rendraient papiste. Je n'aime
pas les gens sans problèmes.
[MAUD:]
Parce que tu n'es pas normal.
Tu devrais te faire
psychanalyser.
[VIDAL:] [À la blague] Idiote.
[MAUD:]
D'ailleurs j'ai des problèmes.
Et de vrais problèmes.
[Plus tard, MAUD, JEAN-LOUIS
et VIDAL mangent du gâteau
et boivent du vin
autour d'une table.]
[VIDAL:]
De toute façon, je comprends
très bien qu'on soit athée.
Je le suis moi-même. Mais, il y
quelque chose de fascinant dans
le christianisme et qu'il est
impossible de ne pas
reconnaître, c'est
sa contradiction.
[MAUD:]
Tu sais, je suis très
imperméable à la dialectique.
[VIDAL:]
C'est ce qui fait la force
d'un type comme Pascal.
T'as quand même lu Pascal?
[MAUD:]
Oui, l'homme est un roseau
pensant... Les deux infinis...
Je sais pas, enfin...
[VIDAL:]
Le nez de Cléopâtre.
[MAUD:]
Ce n'est certainement pas un
de mes auteurs.
[VIDAL:]
Bon, je serai seul
contre deux.
[MAUD:] [À JEAN-LOUIS:]
Pourquoi, vous n'avez pas lu
Pascal? [À VIDAL] Tu vois!
[VIDAL:]
Lui, si.
Il hait Pascal. Parce que Pascal
est sa mauvaise conscience.
Parce que Pascal le vise, lui,
faux chrétien.
[MAUD:]
C'est vrai?
[VIDAL:]
C'est le jésuitisme incarné.
[MAUD:]
Laisse-le se défendre.
[À JEAN-LOUIS:]
Non, je disais que je n'aimais
pas Pascal, parce que Pascal a
une conception du christianisme
très particulière,
qui d'ailleurs a été condamnée
par l'Église.
[VIDAL:]
Pascal n'a pas été condamné,
en tout cas, pas Les Pensées.
[À JEAN-LOUIS:]
Mais le jansénisme, si.
Et puis, Pascal n'est pas
un saint.
[MAUD:]
Très bien répondu.
[À JEAN-LOUIS:]
Et puis, ce n'est pas--
[VIDAL:]
Non, attention--
[MAUD:] [À VIDAL] Arrête de parler, on
n'entend que toi ici.
[JEAN-LOUIS:]
Je ne parlais pas de--
[MAUD:] [À VIDAL] Tu es assommant, à la fin! [À JEAN-LOUIS:]
Alors, vous disiez?
[JEAN-LOUIS:]
Rien.
Non. Je pense qu'il y a
une autre façon de concevoir
le christianisme. En tant que
scientifique, j'ai un immense
respect pour Pascal.
Mais en tant que scientifique,
cela me choque qu'il condamne
la science.
[VIDAL:]
Il la condamne pas.
[JEAN-LOUIS:]
À la fin de sa vie, si.
[VIDAL:]
C'est pas exactement
une condamnation.
Enfin... non dit.
[JEAN-LOUIS:]
Non, je m'exprime mal.
Prenons un exemple.
Par exemple, en ce moment nous
mangeons et en parlant, nous
oublions ce que nous mangeons.
Nous oublions cet excellent
Chanturgue. C'est la première
fois que j'en bois.
[VIDAL:]
On ne le boit que dans
les vieilles familles
clermontoises.
[MAUD:]
Enfin, si on veut.
[VIDAL:]
Les vieilles familles
catholiques et franc-maçonnes.
[MAUD:]
Tais-toi, à la fin.
[JEAN-LOUIS:]
Cet excellent Chanturgue,
Pascal, sans doute en avait bu,
puisqu'il était clermontois.
Ce que je lui reproche, ce n'est
pas de s'en être privé.
Je suis assez pour la privation,
le carême. Je suis contre
la suppression du carême.
[MAUD et VIDAL rient.]
[JEAN-LOUIS:]
Non, c'est lorsqu'il en buvait
de ne pas y faire attention.
Comme il était malade, il devait
suivre un régime, et ne devait
prendre que de bonnes choses.
Mais il ne se souvenait jamais
de ce qu'il avait mangé.
[VIDAL:]
Oui, c'est sa soeur Gilberte
qui raconte ça, jamais il n'a
dit: "Voilà qui est bon".
[JEAN-LOUIS:]
Eh bien, moi, je dis:
Voilà qui est bon!
[MAUD:]
Bravo.
[JEAN-LOUIS:]
Ne pas reconnaître ce qui est
bon, c'est un mal.
Chrétiennement parlant,
je dis que c'est un mal.
[VIDAL:]
Oui. Mais enfin, ton argument
est quand même un peu mince.
[JEAN-LOUIS:]
Pas mince du tout. C'est très
important. Et il y a autre
chose aussi qui m'a
profondément choqué chez
Pascal, il dit que le mariage
est la condition la plus basse
de la chrétienté.
[MAUD:]
Oui. Je trouve que le mariage
est une condition fort basse.
Enfin, ce n'est pas pour les
mêmes raisons.
[VIDAL:]
Oui, mais Pascal a raison.
T'as peut-être envie de te
marier, moi aussi, mais il
n'empêche que dans l'ordre des
sacrements, le mariage est
au-dessous du sacerdoce.
[JEAN-LOUIS:]
Je pensais justement à cette
phrase l'autre jour que j'étais
à la messe. Il y avait devant
moi une fille--
[VIDAL:] [À MAUD] Ça me fait penser qu'il
faudrait que j'aille à la messe
pour chercher des filles.
[MAUD:]
Elles sont sûrement moins
moches qu'à la cellule du Parti.
[VIDAL:]
Ton vocabulaire trahit ta
nature petite-bourgeoise.
[VIDAL caresse la joue
de MAUD.]
[MAUD:]
Petite-bourgeoise, exactement. [À JEAN-LOUIS:]
Alors, cette jolie fille?
[JEAN-LOUIS:]
Je n'ai pas dit qu'elle était
jolie. En fait, elle l'était.
Enfin assez.
[VIDAL:]
Oui.
[MAUD rit.]
[JEAN-LOUIS:]
Et puis, je ne devrais pas
dire une fille. Une femme, une
jeune femme avec son mari.
[VIDAL:]
Ou son amant.
[MAUD:] [À VIDAL] Arrête.
[JEAN-LOUIS:]
Ils avaient des alliances.
[MAUD:]
Ah, vous y avez regardé
de près.
[JEAN-LOUIS:]
Eh bien, c'est une impression
difficile à communiquer.
[VIDAL:]
Oui.
[MAUD pousse un
petit rire. VIDAL
mime des jumelles
avec ses mains et
regarde en direction
de JEAN-LOUIS.]
[JEAN-LOUIS:]
Non, j'arrête, vous vous
moquez de moi.
[MAUD:]
Mais non, pas du tout.
[VIDAL:]
De toute façon, je trouve ça
très très très bien d'être
obsédé par l'idée de mariage.
C'est tout à fait de ton âge,
enfin de notre âge.
Ce couple chrétien était
sublime. C'est ce que tu veux
dire?
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
[VIDAL:]
La religion ajoute beaucoup
aux femmes.
[JEAN-LOUIS:]
Oui, c'est vrai. Je ne vois
pas ce qu'il y a de mal.
La religion ajoute à l'amour,
mais l'amour ajoute aussi
à la religion.
[MARIE, la fille de MAUD,
sort de sa chambre.]
[MAUD:]
Mais qu'est-ce que tu
fais là, toi?
Viens un peu par ici.
[MARIE s'approche
de MAUD, qui présente
MARIE à JEAN-LOUIS.]
[MAUD:]
Voilà Marie.
[JEAN-LOUIS:]
Bonsoir.
[JEAN-LOUIS serre
la main de MARIE.]
[MARIE:]
Bonjour, monsieur.
[VIDAL:]
Bonsoir, Marie.
[MAUD:] [À MARIE] Qu'est-ce que tu veux?
[MARIE:] [Chuchotant] Je voudrais
que tu me fasses voir
les lumières du sapin.
[MAUD:]
Maintenant?
[MARIE:]
Oui.
[MAUD:]
Bon.
[MAUD se lève
et se dirige vers
le sapin de Noël.]
[VIDAL:] [À MARIE] Fais-moi un bisou.
[VIDAL donne
la bise à MARIE.
MAUD allume les
lumières du sapin.]
[MAUD:]
Voilà.
Tu as vu? C'est beau?
[MARIE:]
Oui.
[MAUD:]
Ça suffit comme ça?
[MARIE:]
Oui.
[MAUD:]
Tu es contente?
Bon. Allez, au lit maintenant.
Viens, mon chéri.
[MAUD emmène MARIE
à sa chambre.]
[MAUD:]
Bonsoir, tout le monde!
[VIDAL:]
Bonsoir, Marie.
[MAUD partie, VIDAL
se lève pour observer
la bibliothèque de MAUD.]
[VIDAL:]
Il doit bien y avoir
un Pascal ici.
On a beau être franc-maçon...
[VIDAL trouve le livre
qu'il cherchait et le feuillette.]
[VIDAL:]
Qu'est-ce que je te disais?
Est-ce qu'il y a une référence
précise aux mathématiques
dans le texte sur le pari?
"Partout où est l'infini,
et où il n'y a pas infinité de
hasards de perte contre celui de
gain, il n'y a point à
balancer, il faut tout donner.
Et ainsi, quand on est forcé à
jouer, il faut renoncer à la
raison pour garder..." Etc.
[VIDAL remet le livre
à JEAN-LOUIS.]
[JEAN-LOUIS:]
C'est exactement ça
l'espérance mathématique.
Dans le cas de Pascal, elle est
toujours infinie. À moins que
la probabilité de salut ne soit
nulle. Puisque l'infini
multiplié par zéro égale zéro.
Donc, l'argument ne vaut rien
pour quelqu'un qui est
absolument incroyant.
[VIDAL:]
Mais, si tu crois tant soit
peu, elle redevient infinie.
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
[VIDAL:]
Alors, tu dois parier.
[JEAN-LOUIS:]
Oui, si je crois
qu'il y a probabilité.
Si je crois d'autre part
que le gain est infini.
[VIDAL:]
Ce que tu crois, toi.
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
[VIDAL:]
Et pourtant, tu ne paries pas.
Tu ne hasardes pas.
Tu ne renonces à rien.
[JEAN-LOUIS:]
Si, il y a des choses
auxquelles je renonce.
[VIDAL:]
Pas au Chanturgue.
[JEAN-LOUIS:]
Mais le Chanturgue n'est pas
un jeu. Pourquoi y renoncer?
Au nom de quoi?
Non, ce que je n'aime pas dans
le pari, c'est l'idée de donner
en échange. D'acheter son billet
comme à la loterie.
[VIDAL:]
Disons choisir.
Il faut bien choisir entre le
fini et l'infini.
[JEAN-LOUIS:]
Quand je choisis le
Chanturgue, je ne le choisis
pas contre Dieu. Le choix n'est
pas là.
[MAUD revient au salon.]
[VIDAL:]
Et les filles?
[JEAN-LOUIS:]
Les filles, peut-être.
Mais pas la femme.
Du moins, en ce qui me concerne.
[VIDAL:]
Tu cours les filles?
[JEAN-LOUIS:]
Non.
[VIDAL:]
Tu les courais autrefois.
[JEAN-LOUIS:]
Mais non!
[VIDAL:] [À MAUD] Tu sais, quand je l'ai connu,
c'était un remarquable coureur
de filles, un spécialiste.
[JEAN-LOUIS:]
Tu m'as connu
quand j'avais 10 ans.
[VIDAL:]
Je veux dire plutôt quand
je t'ai perdu de vue,
après ta sortie de l'école.
[JEAN-LOUIS:]
Tu racontes n'importe quoi.
[VIDAL:]
N'importe quoi?
Et Marie-Hélène?
[JEAN-LOUIS:]
Quelle mémoire!
Je ne sais absolument pas ce
qu'elle est devenue.
[VIDAL:]
Elle est entrée au couvent.
[JEAN-LOUIS:]
Non?
[À MAUD] Qui est cette Marie-Hélène?
[JEAN-LOUIS:]
C'était une de mes amies.
[VIDAL:]
Sa maîtresse plus exactement.
[À MAUD] C'est vrai?
[JEAN-LOUIS:]
Je ne nie pas avoir eu des
maîtresses, pour employer
sa terminologie.
[À MAUD] Ah! Parce qu'il y en a eu
plusieurs?
[JEAN-LOUIS:]
Je ne vais pas vous raconter
ma vie! Il n'est pas mon
confesseur. J'ai 34 ans et
j'ai connu pas mal de filles.
Je ne prétends pas me poser en
exemple du tout, du tout.
D'ailleurs, ça ne prouve rien.
[VIDAL:]
Je ne veux rien prouver,
mon cher.
[JEAN-LOUIS:]
Si. Je sais, je te scandalise.
J'ai eu des liaisons avec des
filles que j'aimais et que je
songeais à épouser. Mais je
n'ai jamais couché avec une
fille comme ça.
Si je ne l'ai pas fait, ce n'est
pas pour des raisons morales,
c'est parce que...
je n'en vois pas l'intérêt.
[VIDAL:]
Oui, mais... Supposons,
que tu te sois trouvé en voyage,
avec une fille ravissante
et que tu savais ne plus revoir.
Y a des circonstances dans
lesquelles il est difficile
de résister.
[JEAN-LOUIS:]
Le destin, je ne veux pas dire
Dieu, m'a toujours évité ce
genre de circonstances.
Je n'ai jamais eu de chance
pour les fredaines.
Une malchance même incroyable.
[VIDAL:]
Moi qui n'ai pas de chance en
général, j'en ai eu beaucoup
pour ces sortes de choses.
Une fois, en Italie
avec une Suédoise.
Une autre fois, en Pologne
avec une Anglaise. [En regardant MAUD] Ces deux nuits sont peut-être
les plus beaux souvenirs
que la vie m'ait laissés.
Je suis très pour
les amours de voyage.
Les amours de congrès.
Là au moins, ça n'a pas ce côté
collant, ce côté bourgeois.
[JEAN-LOUIS:]
Moi, en principe,
je suis contre.
Mais toutefois, dans la mesure
où ça ne m'est jamais arrivé...
[VIDAL:]
Ça peut t'arriver.
[JEAN-LOUIS:]
Non.
[VIDAL:]
Oh, soyons sérieux.
Si ça t'arrive, si je comprends
bien, tu marches?
[JEAN-LOUIS:]
Non! Je parlais
pour autrefois.
Tu es insensé, tu m'obliges
à penser à des choses
qui me sont complètement
sorties de l'esprit.
J'ai peut-être couru les filles,
le passé est le passé.
[MAUD sert du café
à JEAN-LOUIS.]
[JEAN-LOUIS:] [À MAUD] Merci.
[VIDAL:] [À JEAN-LOUIS:]
Mais, si demain, si ce soir,
une femme aussi belle que Maud...
[MAUD sert du café
à VIDAL.]
[VIDAL:] [À MAUD] Merci, [À JEAN-LOUIS:]
et riche de tempérament,
te proposait, enfin
te faisait sentir--
[À MAUD] Arrête, tu n'es pas drôle.
[À VIDAL] [À MAUD] Laisse-moi finir. [À JEAN-LOUIS:]
Si Maud, par exemple--
[JEAN-LOUIS:] [À MAUD] Il est complètement saoul.
C'est le Chanturgue,
vous ne croyez pas?
[MAUD:]
Répondez quand même.
[JEAN-LOUIS:]
Disons, autrefois oui.
Maintenant non.
[VIDAL:]
Pourquoi?
[JEAN-LOUIS:]
Je te l'ai dit,
je me suis converti.
[VIDAL:]
Oh!
[JEAN-LOUIS:]
La conversion, ça existe,
voir Pascal.
[VIDAL:]
Je suis peut-être indiscret,
mais je me flatte d'avoir pas
mal d'intuition.
Cette conversion me paraît très
très très louche.
Je trouvais qu'il avait quelque
chose de bizarre dans son
comportement, il a des moments
d'absence, de rêverie...
Comme s'il pensait à quelqu'un.
Pas à quelque chose,
à quelqu'un. Il serait amoureux,
ça m'étonnerait pas.
[JEAN-LOUIS:] [En regardant MAUD] Première nouvelle.
[MAUD:]
Elle est brune ou blonde?
[VIDAL:]
Je crois
qu'il les préfère blondes.
[MAUD:]
Dites, quoi! Ça n'est pas
compromettant.
[JEAN-LOUIS:]
Non, vous dis-je.
[MAUD:]
Dites. En échange, je vous
raconterai ma vie.
[VIDAL:]
Ça menace d'être long.
[MAUD:]
On fera plusieurs séances.
[JEAN-LOUIS:]
Je ne connais personne,
je n'aime personne,
un point, c'est tout.
[MAUD:]
Elle est à Clermont?
[JEAN-LOUIS:]
Non.
[VIDAL:]
Il a dit non. Si elle est pas
ici, c'est qu'elle existe?
[JEAN-LOUIS:]
Non! J'ai dit non,
qu'elle n'existe pas.
Et puis, même si elle existait,
c'est bien mon droit de ne rien
vous dire d'elle.
[MAUD:] [À VIDAL] On est méchants, tu sais.
[JEAN-LOUIS:]
Non. Non, ça m'amuse.
Ça m'amuse même beaucoup plus
que vous ne pensez.
[VIDAL se lève
et va pour se servir
un verre de scotch.]
[MAUD:]
Arrête de boire.
Je n'ai pas envie de te ramener
chez toi.
[VIDAL se sert
un autre verre.]
[VIDAL:]
De toute façon, c'est pas toi
qui me ramènerais, c'est lui.
[MAUD:]
Mes chers amis, je vais vous
faire une proposition.
Comme je suis assez fatiguée
ces temps-ci, le médecin m'a
dit de rester au lit le plus
longtemps possible.
[VIDAL:]
Le médecin, c'est toi?
[MAUD:]
Évidemment. Ah, mais je ne
vous chasse pas,
restez. Ah si, restez,
je le veux, je l'ordonne.
J'ai pas du tout sommeil,
et j'adore avoir des gens autour
de mon lit.
[MAUD ôte les oreillers
de sur son lit, qui est installé
dans un coin du salon.]
[VIDAL:]
Et dedans?
[MAUD:]
En tout cas, pas toi.
Vous verrez, nous serons très
bien, comme au temps des
précieuses. C'est pour ça que
je couche ici, j'ai horreur
des chambres à coucher.
[MAUD part se changer.
JEAN-LOUIS se lève.]
[JEAN-LOUIS:]
De toute façon, je m'en vais,
j'ai sommeil.
[VIDAL:]
Me fais pas ce coup-là.
[JEAN-LOUIS:]
Partons, quoi,
elle veut dormir.
[VIDAL:]
Tu parles.
C'est encore sa petite comédie.
Tu verras, je crois qu'y a
quelque chose dans l'air.
[JEAN-LOUIS:]
Je verrai quoi?
[VIDAL:]
On verra. Reste.
[JEAN-LOUIS:]
Tu es saoul.
J'ai horreur d'être impoli, dès
qu'elle revient, je m'en vais.
[MAUD revient en
tenue de nuit.]
[MAUD:]
Pour le moment, j'avoue que je
ne fais pas très Marquise
de Rambouillet.
[VIDAL:]
J'ai compris, tu avais envie
de nous montrer tes jambes.
[MAUD:]
Exactement. Comme c'est mon
seul moyen de séduction.
[VIDAL:]
Mon seul, n'exagère pas.
Disons le principal.
[MAUD se couche
dans son lit.]
[MAUD:]
Je suis très exhibitionniste.
Ça me prend par crises.
Vous pouvez regarder,
je ne montre rien que d'honnête.
[VIDAL:]
Je rirais bien que tu te
casses la figure.
C'est un truc de marin?
[MAUD:]
Oui, un vrai.
Tout ce qu'il y a de plus vrai.
[VIDAL:]
C'est pratique,
ça tient chaud.
[MAUD:]
De toute façon, je l'enlève
pour dormir. Je dors toujours
à poil. Je ne comprends pas
comment on peut garder quelque
chose qui se froisse et qui
remonte quand vous vous
retournez.
[VIDAL:]
Tu n'as qu'à avoir le sommeil
paisible, prends des calmants.
[MAUD:]
Ce serait mauvais pour la
santé. Je n'en prescris que
dans les cas désespérés.
[VIDAL s'assoit sur le lit.]
[MAUD:]
Pousse-toi un petit peu,
laisse-moi étendre mes jambes.
[VIDAL:]
J'adore sentir tes orteils
sous la couverture. Ça te cale,
tu dois être mieux?
[MAUD:] [À JEAN-LOUIS:]
Asseyez-vous.
[JEAN-LOUIS s'assoit
sur un fauteuil.]
[MAUD:]
Ah oui, alors, de quoi
parlions-nous?
[VIDAL:]
Des filles. De ses filles.
[MAUD:]
Ah oui, c'est vrai. Il devait
nous raconter ses aventures.
[JEAN-LOUIS:]
Non, c'est vous.
[MAUD:]
Vous savez que vous me
choquez beaucoup.
[JEAN-LOUIS:]
Moi? C'est lui,
il n'arrête pas de dire
des horreurs sur moi.
[VIDAL:]
Dis que je mens.
[JEAN-LOUIS:]
Non, tu ne mens pas, mais--
[MAUD:]
Je croyais qu'un vrai chrétien
devait rester chaste jusqu'au
mariage.
[JEAN-LOUIS:]
Mais je ne me pose pas en
exemple du tout.
[VIDAL:]
Et puis de toute façon, entre
la théorie et la pratique...
[MAUD:]
Je connais des garçons qui
n'ont jamais couché
avec des filles.
[VIDAL:]
Des chauves, des bossus,
bien sûr.
[MAUD:]
Non, pas forcément.
[VIDAL pose son visage
contre le bras de MAUD.]
[JEAN-LOUIS:]
Non, je ne me pose pas
en exemple, d'abord,
c'est le passé, et puis--
[MAUD:]
Ne vous fâchez pas.
Au contraire, je vous trouve
très sympathique.
[VIDAL:]
Hé, hé!
[MAUD repousse
délicatement VIDAL.]
[MAUD:]
Non, c'est vrai.
J'aime votre franchise.
[VIDAL:]
Très très relative!
[JEAN-LOUIS:]
C'est vrai que
je vous ai scandalisée?
[MAUD:]
Ben oui.
[JEAN-LOUIS:]
Ça m'ennuie que vous le
disiez. Mon christianisme et mes
aventures féminines, ça fait
deux choses très différentes.
Contraires, même. Et qui sont
en conflit.
[VIDAL:]
Mais qui coexistent
chez le même individu.
[JEAN-LOUIS:]
Coexistence plutôt
belliqueuse.
Bien que, je vais peut-être vous
scandaliser encore une fois,
tant pis, courir les filles, ça
ne vous éloigne pas plus de Dieu
que... je ne sais pas moi,
faire des mathématiques.
Oui, précisément,
faire des mathématiques.
[VIDAL:]
Mais si. Mais si.
[JEAN-LOUIS:]
Non, Pascal, pour en revenir à
lui, condamnait non seulement
le bien manger, mais aussi
à la fin de sa vie,
les mathématiques, qu'il avait
pratiqué, comme vous savez.
[VIDAL:]
Moi dans le fond, je suis
beaucoup plus... non. Tu es
beaucoup plus pascalien
que moi.
[JEAN-LOUIS:]
Peut-être, après tout.
Les mathématiques détournent
de Dieu, les mathématiques
sont inutiles,
les mathématiques sont un
passe-temps intellectuel,
un divertissement comme un
autre, pire qu'un autre.
[MAUD:]
Pourquoi pire?
[JEAN-LOUIS:]
Parce que... c'est purement
abstrait et que ça n'a rien
d'humain.
[VIDAL:]
Tandis que les femmes...
J'ai envie d'écrire un article
sur Pascal et les femmes.
Pascal s'est beaucoup intéressé
aux femmes. Bien qu'en réalité,
on ne sache toujours pas si les
discours sur les passions de
l'amour...
[MAUD:]
Tu veux pas ouvrir la
fenêtre, s'il te plaît, y a un
peu de fumée ici.
[VIDAL se lève.]
[VIDAL:] [Poursuivant sa pensée] ...est apocryphe. Ou si...
Et même si Pascal a connu des
femmes. Je veux dire "connu" au
sens biblique du terme.
Quoique finalement je trouve ça
assez con cette expression
"connaître au sens biblique
du terme".
[VIDAL ouvre
la fenêtre.]
[VIDAL:]
Il neige.
[JEAN-LOUIS et MAUD
se lève pour voir à la fenêtre.]
[À VIDAL] Ça fait toc.
J'aime pas tellement la neige.
Ça fait faux, ça fait gosse.
J'ai horreur de tout ce qui
rappelle l'enfance.
[MAUD:]
Parce que tu as un esprit
profondément retors.
[VIDAL donne une tape
sur les fesses de MAUD.]
[VIDAL:]
Allez, va te coucher,
tu vas prendre froid.
[MAUD:]
Oh, va te coucher toi-même,
brute.
[MAUD retourne se coucher.]
[JEAN-LOUIS:]
Bon, il est tard.
Je vais rentrer.
[MAUD:]
Où habitez-vous?
[JEAN-LOUIS:]
À Ceyrat.
Mais j'ai ma voiture.
[MAUD:]
Vous allez vous tuer
avec cette neige.
[JEAN-LOUIS:]
Non, c'est pas un peu de neige
qui va m'effrayer.
[MAUD:]
Si. C'est quand elle tombe
qu'elle est dangereuse.
J'ai un ami qui s'est tué
comme ça.
Cet accident m'a beaucoup
traumatisée. Mais vous pourrez
coucher dans la chambre à côté.
Acceptez, quoi,
ça m'empêcherait de dormir.
[VIDAL:]
J'y pense, j'ai laissé
ma fenêtre ouverte,
la neige va entrer.
Il faut que je parte.
Au revoir.
[MAUD:]
Au revoir.
[VIDAL fait
la bise à MAUD.]
[JEAN-LOUIS:]
Bon, je te raccompagne.
[VIDAL:]
Mais, tu peux rester.
Mais non, mais non.
[VIDAL fait rasseoir
JEAN-LOUIS sur le fauteuil.]
[VIDAL:]
Au revoir, Maud.
[MAUD:]
Au revoir.
[VIDAL:]
On se téléphone?
[MAUD:]
Tu n'oublies pas pour demain?
[VIDAL:]
Ah oui, c'est vrai. C'est à
quelle heure.
[MAUD:]
À midi, précis.
[VIDAL:]
Mais qu'est-ce que tu fais de
ta fille?
[MAUD:]
Elle voit son père. [À JEAN-LOUIS:]
Vous viendrez aussi?
[JEAN-LOUIS:]
De quoi s'agit-il?
[MAUD:]
Une promenade avec des amis
du côté des puys. Nous
déjeunerons dans une auberge.
S'il neige, ce sera
encore mieux.
[VIDAL:]
Au revoir.
[MAUD:]
Au revoir
[JEAN-LOUIS:]
Au revoir.
[VIDAL met son manteau
et s'en va. JEAN-LOUIS
et MAUD restent seuls.]
[JEAN-LOUIS:]
Très franchement,
j'ai l'habitude de la neige,
j'ai l'habitude de la montagne,
vous savez, je ne risque
absolument rien.
[MAUD:]
Cette neige fondue est très
mauvaise, vous savez.
[JEAN-LOUIS se lève.]
[JEAN-LOUIS:]
Bon, je vous laisse dormir,
je m'en vais.
[MAUD:]
Restez un instant.
S'il vous plaît.
[JEAN-LOUIS:]
Vous y tenez vraiment?
[MAUD:] [Sèche] Bon, eh bien, partez!
Rentrez chez vous. Partez.
Au revoir.
[MAUD sert froidement
la main de JEAN-LOUIS.]
[JEAN-LOUIS:]
Au revoir. Je suis confus.
On m'avait dit...
Excusez-moi, ne vous vexez pas,
on m'avait dit que les gens ici
aimaient à se faire prier.
[MAUD rit.]
[MAUD:]
Oui, c'est un peu vrai.
Mais pour l'instant,
l'Auvergnat, c'est vous. Moi,
quand je dis oui, c'est oui,
et quand c'est non, c'est non.
Si je veux qu'on parte,
je dis partez.
[JEAN-LOUIS:]
Vous avez dit: "Partez!"
[JEAN-LOUIS hésite
un peu, puis se rassoit.]
[JEAN-LOUIS:]
Je reste seulement un instant.
[MAUD:]
Décidément, vous me choquez
beaucoup.
[JEAN-LOUIS:]
Oui, vous l'avez déjà dit.
[MAUD:]
Non, c'est vrai. J'ai
jamais rencontré quelqu'un qui
me scandalise autant que vous.
La religion m'a toujours laissée
indifférente. Je ne suis ni
pour ni contre, mais...
Ce qui m'empêcherait de la
prendre au sérieux, ce sont des
gens comme vous.
Au fond, ce qui vous importe,
c'est votre respectabilité.
Rester dans la chambre
d'une femme après minuit,
ça, c'est épouvantable. Et que
vous puissiez me faire plaisir
en restant avec moi parce que
je me sens un peu seule,
et établir un contact qui soit
un peu moins conventionnel,
même si nous ne devions jamais
nous revoir... Ça vous viendrait
jamais à l'esprit.
Ce que je trouve... assez
stupide et pas très chrétien.
[JEAN-LOUIS:]
La religion n'a rien à voir
là-dedans. Je pensais seulement
que vous aviez sommeil.
[MAUD:]
Vous le pensez toujours?
[JEAN-LOUIS:]
Non, puisque je suis là.
[MAUD:]
Vous savez, ce qui me
chiffonne le plus en vous,
c'est que vous vous dérobez.
Vous ne prenez pas
vos responsabilités.
Vous êtes un chrétien honteux,
doublé d'un Don Juan honteux.
C'est bien le comble.
[JEAN-LOUIS:]
Mais non, c'est faux.
J'ai aimé, c'est très différent.
J'ai aimé deux ou trois femmes
dans ma vie. Enfin, disons
trois ou quatre.
J'ai vécu avec elles des
périodes très longues qui ont
duré plusieurs années.
Je ne les ai peut-être pas
aimées follement...
Si, tout de même.
Assez follement.
[MAUD rit.]
[JEAN-LOUIS:]
Et il y a eu réciprocité.
Je ne dis pas ça pour me vanter.
[JEAN-LOUIS se lève.]
[MAUD:]
Pas de fausse modestie.
[JEAN-LOUIS:]
Non, je dis ça parce que je ne
pense pas qu'il y ait vraiment
d'amour sans réciprocité.
C'est d'ailleurs ce qui me
ferait croire à une certaine
prédestination. C'est très bien
que ça ait été, et c'est très
bien que ça ait raté.
[MAUD:]
C'est vous qui avez rompu?
[JEAN-LOUIS:]
Non. Ni elles.
Mais les circonstances.
[MAUD:]
Il aurait fallu les surmonter.
[JEAN-LOUIS:]
Des circonstances qui ne
pouvaient pas être surmontées.
Enfin, oui, je sais,
on peut toujours. Mais...
Ç'aurait été en dépit de toute
raison, complètement fou idiot.
Non, c'était impossible.
Il fallait que ça ne soit pas
possible. Il valait mieux que
ça ne le soit pas. Vous voyez?
[MAUD:]
Oui, je comprends très bien.
Ça me paraît très humain,
mais très peu chrétien.
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
De toute façon, pour en revenir
à ce que je disais, chrétien ou
pas, peu importe. Mettons la
religion entre parenthèses,
je ne me pose pas du tout
de ce point de vue.
Les femmes m'ont beaucoup
apporté, apporté moralement.
Quand je dis les femmes, c'est
un peu...
[MAUD:]
Oui, c'est un peu vulgaire.
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
Chaque fois que j'ai connu une
fille... De toute façon, ça a
toujours été un cas
particulier, ce serait idiot de
parler en général. Cela m'a
découvert un problème moral,
que j'ignorais, auquel je
n'avais pas eu à faire face
concrètement. J'ai eu à prendre
une attitude qui pour moi
a été bénéfique, qui m'a sorti
de ma léthargie morale.
[MAUD:]
Mais, vous pouviez très bien
assumer le côté moral et
assumer la chose physique.
[JEAN-LOUIS:]
Oui, mais... Le moral
n'apparaissait... n'existait
même... Ah oui, bien sûr, je
sais, on peut toujours tout.
Mais physique et moral sont
indissociables. Il faut quand
même voir les choses comme
elles sont.
[MAUD rit.]
[MAUD:]
Ça n'était peut-être qu'un
piège du démon.
[JEAN-LOUIS:]
Eh bien, j'y serais tombé.
Eh oui, d'une certaine façon,
j'y suis tombé.
Si je n'y étais pas tombé,
j'aurais été un saint.
[MAUD:]
Et vous ne voulez pas
être un saint?
[JEAN-LOUIS:]
Non, pas du tout.
[MAUD:]
Oh! Qu'est-ce qu'il faut pas
entendre! Je croyais que
tout chrétien devait aspirer
à la sainteté?
[JEAN-LOUIS:]
Quand je dis, je ne veux pas,
je veux dire, je ne peux pas.
[MAUD:]
Quel défaitisme! Et la grâce?
[JEAN-LOUIS marche
de long en large dans le salon
en discourant.]
[JEAN-LOUIS:]
Je demande à la grâce de me
faire entrevoir la possibilité
de l'être. Que j'aie tort ou
raison, je pense que, tout le
monde ne pouvant être un saint,
il faut des gens qui ne le
soient pas, et que je suis
vraisemblablement parmi
ceux-là. Avec ma nature,
mes aspirations, mes
possibilités, mais que dans
ma médiocrité, mon juste milieu,
ma tiédeur, que Dieu vomit,
je sais, je pus atteindre,
sinon à une plénitude,
du moins, à une certaine
justesse. Dans le sens où
l'Évangile dit le juste. Je
suis dans le siècle. Le siècle
est admis par la religion.
Contrairement à ce que vous
pensez, je ne suis pas du tout
janséniste.
[MAUD:]
Mais je ne l'ai jamais pensé.
[JEAN-LOUIS:]
Vous ou Vidal.
[MAUD:]
Oh, il dit n'importe quoi.
[JEAN-LOUIS:]
Pour me faire marcher.
Je ne sais pas ce qu'il avait ce
soir, il était complètement
saoul. C'est la première fois
que je le vois comme ça.
[MAUD:]
Vous voulez me passer mes
cigarettes, s'il vous plaît?
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
[JEAN-LOUIS donne
un paquet de cigarettes
à MAUD, qui s'en allume une.]
[MAUD:]
Merci.
Vous vous connaissez bien?
[JEAN-LOUIS:]
Nous ne nous étions pas vus
depuis... 14 ans. Mais nous
avons été très liés autrefois.
Même après le lycée.
[MAUD:]
Vous n'avez pas été très
gentil ce soir.
[JEAN-LOUIS:]
Pas gentil?
[MAUD:]
Pfff... Moi aussi, je suis
méchante. Je suis très méchante.
Le pauvre garçon ne va pas
dormir cette nuit de nous
savoir ensemble.
[JEAN-LOUIS:]
Mais, c'est lui
qui a voulu partir.
[MAUD:]
Oui, par bravade. Vous êtes
bête un peu, parfois, hein?!
Il vous a pas dit qu'il était
amoureux de moi?
[JEAN-LOUIS:]
Non. Non, il m'a dit qu'il
vous estimait beaucoup,
et qu'il avait pour vous
une immense amitié.
[MAUD:]
C'est un garçon très discret.
Un type très bien, d'ailleurs.
Quoiqu'il manque un peu
d'humour. Enfin, d'humour dans
sa vie, je veux dire.
Je sais bien que je le fais
souffrir, mais je ne peux pas
m'en empêcher.
Ça n'est pas du tout mon genre
d'homme. J'ai été assez idiote
pour coucher avec lui un soir,
comme ça, par désoeuvrement.
Je suis très difficile
en ce qui concerne les hommes,
vous savez?
Ça n'est pas seulement
une question physique,
d'ailleurs, il est assez
intelligent pour le comprendre.
Je sais très bien pourquoi
il vous a amené ce soir.
Pour m'éprouver, non, je ne
crois pas. Non, c'est plutôt
pour avoir une occasion de me
mépriser, de me haïr. C'est
encore un de ces partisans de
la politique du pire.
[MAUD s'arrête de parler
un instant, puis décide de
changer de sujet.]
[MAUD:]
Alors, où en étions-nous?
[JEAN-LOUIS s'étend
sur le lit de MAUD.]
[JEAN-LOUIS:]
Vous n'avez vraiment pas
sommeil?
[MAUD:]
Non, pas du tout.
Et vous?
[JEAN-LOUIS:]
Non.
[JEAN-LOUIS regarde
MAUD en souriant.]
[JEAN-LOUIS:]
Mais vous, vraiment?
[MAUD:]
Oui. Si j'avais sommeil,
je vous le dirais. Il y a
longtemps que j'ai pas parlé
comme ça avec quelqu'un.
Ça fait du bien.
Mais quand même, vous me
paraissez terriblement
tortueux.
[JEAN-LOUIS:]
Tortueux?
[MAUD:]
Oui. Je croyais que pour un
chrétien, on était jugé selon
ses actes, et vous n'avez pas
l'air d'y attacher beaucoup
d'importance.
[JEAN-LOUIS:]
Aux actes? Oh, si.
Énormément.
Pour moi, ce n'est pas un acte
particulier qui compte. C'est
la vie dans son ensemble.
La vie est une, elle forme bloc.
Je veux dire par là que
le choix ne s'est jamais posé
comme ça précisément.
Je ne me suis jamais dit:
Dois-je coucher avec une fille
ou ne dois-je pas coucher?
J'ai seulement fait un choix à
l'avance. Un choix global d'une
certaine façon de vivre.
[MAUD:]
S'il vous plaît, vous voulez
me servir un verre d'eau.
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
[JEAN-LOUIS se lève
pour servir un verre d'eau
à MAUD. Il se rassoit
sur le fauteuil.]
[JEAN-LOUIS:]
S'il y a une chose que
je n'aime pas dans l'Église,
et qui d'ailleurs tend à
disparaître, c'est la
comptabilité des actes, des
péchés ou des bonnes actions.
Ce qu'il faut, c'est la pureté
du coeur. Quand on aime
vraiment une fille, on n'a pas
envie de coucher avec une
autre. Y a pas de problème.
[MAUD rit.]
[JEAN-LOUIS:]
Pourquoi riez-vous?
[MAUD:]
Pour rien.
Alors, c'est vrai?
[JEAN-LOUIS:]
Quoi?
[MAUD:]
Vous êtes amoureux?
[JEAN-LOUIS:]
Amoureux? De qui?
[MAUD:]
Je ne sais pas moi.
De la blonde, l'unique.
Vous l'avez trouvée.
[JEAN-LOUIS:]
Non, je vous ai dit non.
[MAUD:]
Oh, faites pas de
cachotteries. Vous voulez
vous marier?
[JEAN-LOUIS:]
Oui, comme tout le monde.
[MAUD:]
Un peu plus que tout le monde.
[JEAN-LOUIS:]
Non.
[MAUD:]
Allez, avouez.
[JEAN-LOUIS:]
Non, mais je ne vois pas
quelle idée vous prend
de vouloir me marier
à toute force.
[MAUD:]
J'ai peut-être l'âme du
marieuse. Ce genre
de femme existe.
[JEAN-LOUIS:]
Oui, je les fuis.
[MAUD:]
Comment vous marierez-vous,
alors?
[JEAN-LOUIS:]
Je ne sais pas.
Par petites annonces.
[MAUD:]
Non.
[JEAN-LOUIS:]
Oui. Ingénieur, 34 ans,
catholique, 1,72 m.
[MAUD:]
Physique agréable,
possédant voiture, cherche
jeune fille blonde, catholique,
pratiquante.
[JEAN-LOUIS:]
Vous savez que vous me donnez
une idée? Il y a beaucoup de
gens qui se marient comme ça.
Non. Je plaisante,
je ne suis pas pressé.
[MAUD:]
Évidemment!
Pour faire les 400 coups.
[JEAN-LOUIS:]
Oh non, surtout pas ça.
[MAUD:]
Alors, si vous trouviez celle
que vous cherchez aujourd'hui,
vous vous marieriez tout de
suite, et vous jureriez de lui
être fidèle pour la vie?
[JEAN-LOUIS:]
Absolument.
[MAUD:]
Vous êtes sûr d'être fidèle à
votre femme?
[JEAN-LOUIS:]
Évidemment.
[MAUD:]
Et si elle vous trompe?
[JEAN-LOUIS:]
Mais, elle ne me...
Si elle m'aime, elle ne me
trompera pas.
[MAUD:]
L'amour, ça n'est pas éternel.
[JEAN-LOUIS:]
Si, du moins tel que
je le conçois.
[JEAN-LOUIS se rassoit
sur le lit de MAUD.]
[JEAN-LOUIS:]
S'il y a une chose
que je ne comprends pas,
c'est l'infidélité. Ne serait-ce
que par amour propre.
Je ne peux pas dire blanc après
avoir dit noir.
Si je choisis une femme pour ma
femme, c'est que je l'aime d'un
amour qui résiste au temps.
Si je ne l'aimais plus,
je me mépriserais.
[MAUD:]
Oui, je vois en effet
beaucoup d'amour propre
là-dedans.
[JEAN-LOUIS:]
J'ai dit, ne serait-ce que
par amour propre.
[MAUD:]
Mais c'est surtout de l'amour
propre. Alors, vous n'admettez
pas le divorce?
[JEAN-LOUIS:]
Non.
[MAUD:]
Donc, vous me damnez
sans rémission.
[JEAN-LOUIS:]
Non, pas du tout.
Vous n'êtes pas catholique.
Et je respecte toutes les
religions, même celles de ceux
qui n'en ont pas. Non, ce que je
dis vaut pour moi, c'est tout.
Pardonnez-moi si je vous ai
blessée.
[MAUD:]
Non, vous ne m'avez pas
blessée.
[JEAN-LOUIS:]
Pourquoi avez-vous divorcé?
[MAUD:]
Je ne sais pas.
[MAUD réfléchit.]
[MAUD:]
Oui, je sais très bien. Nous ne
nous entendions pas. Nous nous
en sommes aperçus très vite.
Simple question de tempérament.
[JEAN-LOUIS:]
C'était peut-être quelque
chose que vous auriez pu
surmonter, je ne sais pas.
[MAUD:]
Oh, mon mari était quelqu'un
de très bien à tous les points
de vue.
C'est d'ailleurs l'homme que
j'estimerai toujours le plus.
Mais, il m'énervait.
Un énervement profond.
[JEAN-LOUIS:]
Il vous énervait comment?
Quelqu'un dans mon genre.
[MAUD:]
Ha, ha! Non, pas du tout.
Vous, vous ne m'énervez pas.
Avec vous, l'idée de vous
épouser ne me serait jamais
venue à l'esprit.
Même au temps
de ma plus folle jeunesse.
[JEAN-LOUIS:]
Mais, vous aviez vécu
ensemble, vous aviez une fille.
[MAUD:]
Et alors, vous croyez que
c'est drôle pour un enfant
d'avoir des parents qui ne
s'accordent plus?
Puis, y avait autre chose.
Vous tenez absolument à ce que
je vous raconte ma vie?
Eh bien, j'avais un amant.
Et mon mari, une maîtresse.
Ce qui est amusant, c'est que
c'était une fille un peu dans
votre genre. Très morale,
catholique, pas hypocrite ni
intéressée. Très sincère.
N'empêche que je la détestais
comme il était pas possible.
Je crois qu'elle était folle de
lui. C'est d'ailleurs un garçon
qui rend les filles folles.
J'ai été folle, moi aussi.
D'ailleurs j'ai tout fait pour
qu'ils rompent. Ç'a été ma seule
bonne action.
Mais je ne crois pas qu'elle
serait allée jusqu'à l'épouser.
C'est pour ça que vous m'avez
amusée tout à l'heure quand
vous m'avez parlé de
circonstances insurmontables.
Pour elle aussi, je crois.
[JEAN-LOUIS:]
Et votre amant?
[MAUD:]
Eh bien là...
C'est ce qui prouve que, moi,
je n'ai pas de chance. Et que
quand je veux réussir quelque
chose de bien, ça rate.
Je suis sûre que j'avais trouvé
l'homme de ma vie.
Quelqu'un à qui je plaisais,
et qui me plaisait à tous les
points de vue. Un médecin
aussi, très brillant, mais
aimant d'avantage la vie,
follement gai.
Je n'ai jamais connu quelqu'un
qui... enfin, dont la présence,
la compagnie soit plus joyeuse,
plus agréable.
Alors, il est mort, comme ça
bêtement, dans un accident
d'auto. Sa voiture a dérapé
sur le verglas.
C'est ça, le destin.
[MAUD et JEAN-LOUIS
restent silencieux.
MAUD regarde en direction
de la fenêtre.]
[MAUD:]
Ça tombe encore?
[JEAN-LOUIS va voir
à la fenêtre.]
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
[MAUD:]
Bien voilà, c'est passé.
Ce qui est fait, est fait.
Il y a un an de ça.
Ça vous rend tout songeur.
[JEAN-LOUIS:]
Non.
[JEAN-LOUIS reste
un court moment silencieux.]
[JEAN-LOUIS:]
Pardonnez-moi, si j'ai parlé un
peu légèrement. J'ai la
détestable habitude de ne voir
les choses que de mon tout
petit point de vue.
[MAUD:]
Non, votre point de vue
m'intéresse. Sans ça, je vous
aurais déjà dit bonsoir.
[JEAN-LOUIS:]
Bon, il est tard.
Où est cette chambre?
[MAUD:]
Nulle part.
[JEAN-LOUIS reste
interdit.]
[JEAN-LOUIS:]
Comment? Y a pas
d'autre pièce?
[MAUD:]
Si, mon cabinet, le salon
d'attente, la chambre de ma
fille et celle de la bonne.
Espagnole et très prude.
[JEAN-LOUIS:]
Mais Vidal le savait?
[MAUD:]
Bien sûr. C'est pour ça qu'il
est parti furieux.
Ne faites pas le gamin,
venez vous coucher près de moi.
Sur la couverture si vous voulez
ou dans les draps si je ne vous
répugne pas trop.
[JEAN-LOUIS hésite.]
[JEAN-LOUIS:]
Je peux prendre le fauteuil.
[MAUD:]
Vous aurez des courbatures.
Vous avez peur?
De vous? Ou de moi? Je vous
jure de ne pas vous effleurer.
Et puis, je vous croyais très
maître de vous-même.
[JEAN-LOUIS:]
Je peux prendre la couverture?
[MAUD:]
Oui.
[JEAN-LOUIS prend
une couverture sur
le lit de MAUD.]
[MAUD:]
Vous voulez éteindre les
lumières, s'il vous plaît?
[JEAN-LOUIS éteint
toutes les lampes du salon.
Il ne reste que la lampe
de chevet de MAUD d'encore
allumée. Sous les draps,
MAUD retire sa tenue de nuit.
JEAN-LOUIS retire son veston
et sa cravate, s'enroule avec
la couverture et s'étend sur le fauteuil.
MAUD regarde JEAN-LOUIS, amusée.]
[MAUD:] [Chuchotant:]
Idiot.
[JEAN-LOUIS se lève
et va se coucher à côté
de MAUD, par-dessus
les draps. Sa couverture
est toujours enroulée
autour de lui.]
[MAUD:]
Vous aurez froid.
[JEAN-LOUIS:]
Je verrai bien.
Bonsoir.
[MAUD:]
Bonsoir.
[MAUD éteint la lumière.
Le lendemain matin, JEAN-LOUIS
se réveille avant MAUD. Il prend
la couverture de MAUD et
la place par-dessus la sienne.
MAUD se colle contre
JEAN-LOUIS et l'embrasse.
JEAN-LOUIS repousse MAUD.
Frustrée, MAUD se lève et
va à la salle de bain. JEAN-LOUIS
se lève en vitesse et prend MAUD
par les épaules.]
[JEAN-LOUIS:]
Maud!
[MAUD:]
Non. J'aime bien les gens qui
savent ce qu'ils veulent.
[MAUD se dégage et
s'enferme dans la salle
de bain. JEAN-LOUIS
remet sa cravate, son veston
et ses souliers et s'apprête
à partir. MAUD sort de
la salle de bain en robe de chambre.]
[MAUD:]
Vous partez sans me dire
au revoir?
[JEAN-LOUIS:]
J'allais prendre mon manteau.
Non, ne me raccompagnez pas,
vous allez attraper froid.
[MAUD:]
Vous viendrez, cet après-midi?
[JEAN-LOUIS:]
Ah, oui...
[MAUD:]
Oh venez, Vidal jaserait.
Venez, soyez chic.
[JEAN-LOUIS:]
Vous y tenez vraiment?
[MAUD:]
D'ailleurs nous ne serons pas
seuls. Il y aura une fille qui
peut-être vous plaira.
Une blonde.
Alors, vous viendrez,
c'est sûr? Midi juste?
[JEAN-LOUIS:]
Eh bien, je tâcherai.
Au revoir.
[JEAN-LOUIS s'en va.
Dehors, il retourne
à sa voiture, enlève
la neige sur le pare-brise
et démarre.]
[De retour chez lui,
JEAN-LOUIS change
de vêtements.]
[À 11h45, JEAN-LOUIS
entre dans un café et
s'assoit à une table.]
[JEAN-LOUIS:]
Café, garçon, s'il vous plaît.
[Un COLLÈGUE de
JEAN-LOUIS vient
à sa rencontre.]
[COLLÈGUE:]
Je vous ai réveillé?
[JEAN-LOUIS:]
Bonjour, comment allez-vous?
[COLLÈGUE:]
Ça va bien.
Vous venez skier avec moi?
[JEAN-LOUIS:]
Euh... Non.
[COLLÈGUE:]
Je monte au Mont d'Or
dans une demi-heure.
[JEAN-LOUIS:]
Non, j'ai rendez-vous avec
des am--
[JEAN-LOUIS aperçoit
FRANÇOISE passer
en cyclomoteur de l'autre
côté de la rue.]
[JEAN-LOUIS:] [AU COLLÈGUE:]
Excusez-moi.
[JEAN-LOUIS sort
du café précipitamment.
Il se rend un peu plus loin
rencontrer FRANÇOISE,
qui gare son cyclomoteur
près d'un arbre.]
[JEAN-LOUIS:]
Je sais bien qu'il faudrait
trouver un prétexte, mais un
prétexte, c'est toujours idiot.
Comment faut-il s'y prendre
pour faire votre connaissance?
[FRANÇOISE:]
Vous avez l'air de le savoir
mieux que moi.
[JEAN-LOUIS:]
Non, sans ça je ne vous
aurais pas suivie comme ça,
en dépit de tous mes principes.
[FRANÇOISE:]
Très mal de faire des
entorses à ses principes.
[JEAN-LOUIS:]
J'en fais quelquefois.
Et vous?
[FRANÇOISE:]
Oui, mais je le regrette.
[JEAN-LOUIS:]
Moi pas.
Et puis, si je fais des entorses
à mes principes, c'est que
ça en vaut vraiment la peine.
D'ailleurs je n'ai pas
de principes. Enfin,
tout au moins sur--
[FRANÇOISE:]
Sur la façon de faire
connaissance?
[JEAN-LOUIS:]
Oui. Non, je trouve que ce
serait bête de rater la
connaissance de quelqu'un pour
une question de principe.
[FRANÇOISE:]
Reste à savoir si la chose en
vaut la peine.
[JEAN-LOUIS:]
Nous verrons bien.
[FRANÇOISE:]
Vous n'avez pas l'air de
quelqu'un qui semble vouloir
compter sur le hasard.
[JEAN-LOUIS:]
Au contraire, ma vie n'est
faire que de hasards.
[FRANÇOISE:]
J'en n'ai pas l'impression.
[JEAN-LOUIS:]
Si.
[JEAN-LOUIS désigne
le cyclomoteur
de FRANÇOISE.]
[JEAN-LOUIS:]
Ça a l'air dangereux cet
engin avec ce temps-là.
[FRANÇOISE:]
J'ai l'habitude. Puis de
toute façon, je ne m'en sers
qu'en ville, pour rentrer chez
moi, je prends le car.
[JEAN-LOUIS:]
Où habitez-vous?
[FRANÇOISE:]
à Sauzé, au-dessus de Ceyrat.
[JEAN-LOUIS:]
On se voit quand?
[FRANÇOISE:]
Quand on se rencontrera.
[JEAN-LOUIS:]
On ne se rencontre jamais.
[FRANÇOISE:]
Oh, si! Tout de même.
[JEAN-LOUIS:]
Demain, voulez-vous?
Je ne vous ai pas vue
dimanche dernier.
[FRANÇOISE:]
J'avais du travail, je suis
restée chez moi.
C'est exceptionnel.
[JEAN-LOUIS:]
Bien! Après, nous déjeunerons
ensemble.
[FRANÇOISE:]
Oui, peut-être, on verra.
Au revoir.
Dépêchez-vous, vous allez
prendre froid.
[JEAN-LOUIS:]
Au revoir.
[FRANÇOISE s'en va.]
[Plus tard, JEAN-LOUIS
se promène en montagne
avec MAUD, VIDAL et
une amie de VIDAL.]
[MAUD:]
On s'en va!
[JEAN-LOUIS:]
On se retrouve aux voitures!
[VIDAL:]
D'accord.
[MAUD et JEAN-LOUIS
s'en vont. VIDAL reste
seul avec son amie.
VIDAL pose le châle
de son amie sur sa tête
à elle.]
[VIDAL:]
C'est incroyable ce que vous
ressemblez à une Ukrainienne.
[Plus bas sur la montagne,
JEAN-LOUIS et MAUD
discutent.]
[MAUD:]
J'espère qu'ils ne vont
pas tarder.
[JEAN-LOUIS:]
Qu'en savez-vous?
[MAUD:]
Heureusement que vous êtes
venu. J'aurais fait pâle
figure, moi, toute seule au
milieu d'eux.
[JEAN-LOUIS:]
Vous pensiez que
je viendrais?
[MAUD:]
Pourquoi pas?
[JEAN-LOUIS:]
J'ai failli ne pas venir.
Mais je tiens mes promesses.
[MAUD:]
Et vous regrettez d'être venu?
[JEAN-LOUIS:]
Non, pas du tout. Je ne me
suis jamais autant amusé.
[JEAN-LOUIS prend
MAUD dans ses bras.]
[MAUD:]
C'est vrai?
[JEAN-LOUIS:]
Oui. Vous le sentez bien.
[JEAN-LOUIS et MAUD
s'embrassent.]
[JEAN-LOUIS:]
C'est fou ce que je suis bien
avec vous.
[MAUD:]
Vous seriez mieux
avec la blonde.
[JEAN-LOUIS:]
Qui? Celle de Vidal?
Non, surtout pas.
[MAUD:]
Entre deux maux,
on choisit le moindre.
[JEAN-LOUIS et MAUD
s'embrassent à nouveau.]
[MAUD:]
Vos lèvres sont froides.
[JEAN-LOUIS:]
Les vôtres aussi.
J'aime bien.
[MAUD:]
C'est dans le ton
de vos sentiments.
[JEAN-LOUIS:]
Oui. Je veux dire,
ce baiser est purement amical.
[MAUD:]
S'il l'était.
[JEAN-LOUIS:]
Vous ne croyez pas
en l'amitié?
[MAUD:]
Je vous connais pas.
[JEAN-LOUIS:]
C'est vrai, il n'y a pas
24 heures que nous sommes
ensemble, et encore, avec
interruption, et il me semble
que je vous connais depuis
une éternité. Pas vous?
[MAUD:]
C'est possible, nous en avons
été très vite aux confidences.
[JEAN-LOUIS:]
Je ne sais pas
ce qu'il m'arrive, depuis
quelques jours, je n'arrête pas
de parler. J'ai besoin de
m'épancher.
[MAUD:]
Faut vous marier.
[JEAN-LOUIS:]
Avec qui?
[MAUD:]
Votre blonde. La vôtre.
[JEAN-LOUIS:]
Elle n'existe pas.
[MAUD:]
Vraiment?
[JEAN-LOUIS:]
Et si je vous épousais?
Vous voulez bien?
[MAUD:]
D'ailleurs, je ne réponds pas
aux conditions.
[JEAN-LOUIS:]
Quelles conditions?
[MAUD:]
Blonde, catholique...
[JEAN-LOUIS:]
Qui vous a dit blonde?
[MAUD:]
Vidal, je crois.
[JEAN-LOUIS:]
Oh, il n'y connaît rien.
[MAUD:]
Catholique, en tout cas?
[JEAN-LOUIS:]
Ça oui.
[MAUD:]
Vous voyez.
[JEAN-LOUIS:]
Je peux vous convertir.
[MAUD:]
Vous auriez du mal,
surtout vous.
[MAUD se retourne,
JEAN-LOUIS la prend
amoureusement par la taille.]
[JEAN-LOUIS:]
Alors, c'est oui?
Regardez comme nous allons bien
ensemble. Nous sommes
parfaitement à l'aise,
tous les deux.
[MAUD:]
Pourquoi pas.
Vous valez bien Vidal.
[JEAN-LOUIS:]
Mais vous ne l'épouserez pas?
[MAUD:]
Dieu m'en garde.
Pourtant, je n'en suis pas à
une bêtise près.
[JEAN-LOUIS:]
Il a l'air résigné, on dirait.
[MAUD:]
Faut bien. Je me demande
quelle mouche l'a piqué hier.
Au fond, c'est pour se défendre
contre moi qu'il vous a jeté
dans mes bras.
[JEAN-LOUIS:]
Mais je ne suis pas
dans vos bras.
[JEAN-LOUIS embrasse
MAUD à plusieurs reprises
sur la joue.]
[MAUD:]
Peu importe.
Vous l'avez guéri. Vous avez
fait une bonne action.
Comme ça, votre conscience
est tranquille.
[JEAN-LOUIS:]
Elle l'est de toute façon.
[VIDAL:]
Oh-oh!
[MAUD:]
Tiens, les voilà!
[JEAN-LOUIS:]
Ah!
[En soirée, VIDAL,
MAUD et l'amie de VIDAL
sortent de la voiture de
JEAN-LOUIS.]
[VIDAL:]
On va boire un verre?
[MAUD:]
Non, j'ai pas le temps.
J'ai des courses à faire.
C'est le jour de sortie
de la bonne, je suis même
très en retard. [À JEAN-LOUIS:]
Vous voulez
m'accompagner au marché?
Puis, nous dînerons ensemble
si vous n'êtes pas trop pressé.
[JEAN-LOUIS:]
Volontiers, mais je vous
quitte à 10 h, il faut
que je dorme.
[MAUD:]
Non, à 9 h 30.
J'ai besoin de dormir aussi.
Alors au revoir!
[VIDAL:]
Au revoir.
On se téléphone.
[MAUD retourne
dans la voiture de
JEAN-LOUIS.]
[MAUD:]
À bientôt!
[JEAN-LOUIS:] [À VIDAL] Au revoir.
[VIDAL:] [À son amie] On va le boire
quand même ce verre?
Vous êtes pressée?
[Plus tard, JEAN-LOUIS
accompagne MAUD au marché.]
[Plus tard, JEAN-LOUIS
est dans la cuisine de MAUD
et prépare à manger, pendant
que MAUD parle au téléphone.]
[MAUD:] [Au téléphone] Non, mais c'est très gentil
de ta part.
Tu t'en vas ce soir? Tu sais
que j'ai encore des affaires à
toi ici, des pyjamas.
Bon, je les garde, ça peut
toujours servir.
[MAUD rit.]
[MAUD:] [Au téléphone] Au revoir. Au revoir.
[MAUD raccroche.]
[MAUD:]
Vous savez qui c'était?
[JEAN-LOUIS:]
Non.
[MAUD:]
Mon mari.
[JEAN-LOUIS:]
Han-han.
[MAUD:]
Il est vraiment très gentil.
Il vient de m'obtenir un cabinet
à Toulouse. Une affaire très
intéressante.
Vous saviez que j'allais
quitter Clermont?
[JEAN-LOUIS:]
Oui, je crois,
vous me l'avez déjà dit.
C'est pour quand?
[MAUD:]
Pour plus tôt que
je ne pensais.
Dans un mois peut-être.
Vous ne trouvez pas que c'est
gentil à lui?
[JEAN-LOUIS:]
De la part de votre mari?
[MAUD:]
De mon ex-mari.
C'est un homme très bien.
C'est dommage que nous n'ayons
pas pu nous entendre.
Il était à Clermont pour
affaires et pour voir la petite.
[MAUD tasse JEAN-LOUIS
pour accéder au comptoir
de la cuisine.]
[MAUD:]
Pardon.
[JEAN-LOUIS:]
Il est remarié?
[MAUD:]
Non.
Pourquoi me demandez-vous ça?
[JEAN-LOUIS:]
Comme ça.
Alors, vous allez me quitter?
Hein?
[MAUD:]
Bien oui.
[JEAN-LOUIS:]
Vous savez à quoi je pense?
[MAUD:]
Non.
[JEAN-LOUIS:]
Ça fait 24 heures
que nous sommes ensemble.
Un jour entier. C'est beaucoup
et c'est peu.
[JEAN-LOUIS caresse
les cheveux de MAUD.]
[MAUD:]
Même pas un jour.
Vous m'avez fait une infidélité
ce matin.
[JEAN-LOUIS:]
Ah...
C'est curieux comme je n'aime
pas quitter les gens. Je suis
fidèle, même à vous.
C'est pourquoi dans l'absolu,
il faudrait ne pas avoir à
quitter les gens. Il faudrait
ne pas avoir à oublier.
Il faudrait n'aimer
qu'une seule fille.
Et pas une autre.
Même platoniquement.
[MAUD:]
Surtout pas platoniquement.
[Un peu plus tard,
JEAN-LOUIS et MAUD
discutent au salon.]
[JEAN-LOUIS:]
Grâce à vous, j'ai fait un pas
sur le chemin de la sainteté.
Je vous l'ai dit, les femmes ont
toujours contribué à mon
progrès moral.
[MAUD:]
Même dans les bordels
de Veracruz?
[JEAN-LOUIS:]
Je n'ai jamais été au bordel.
Ni ici, ni à Veracruz,
ni à Valparaiso.
[MAUD:]
Valparaiso, je voulais dire.
[JEAN-LOUIS:]
Vous avez du feu,
s'il vous plaît?
[MAUD:]
Oui, tenez.
[MAUD donne un briquet
à JEAN-LOUIS, qui s'allume
une cigarette.]
[MAUD:]
Enfin, peu importe. Ça vous
aurait fait du bien,
physiquement et moralement.
[JEAN-LOUIS:]
Vous croyez?
[MAUD:] [À la blague] Idiot.
[MAUD rit.]
[MAUD:]
Vous voyez, ce que je vous
reproche, c'est votre manque
de spontanéité.
[JEAN-LOUIS:]
Je vous ouvre mon coeur,
qu'est-ce qu'il vous faut
de plus?
[MAUD:]
Je ne crois pas beaucoup
à votre façon d'aimer
sous condition.
[JEAN-LOUIS:]
Mais, je n'ai pas dit qu'il
fallait aimer sous condition,
j'ai dit qu'il ne fallait aimer
qu'une seule femme. Je ne vois
pas là de condition.
[MAUD:]
Hmm, c'est pas ça.
Je parle de votre façon
de calculer et de prévoir.
De classer. La condition
sine qua non, c'est que
ma femme soit catholique.
L'amour vient après.
[JEAN-LOUIS:]
Mais pas du tout!
Je pense seulement qu'il est
plus facile d'aimer quand
il y a communauté d'idées.
Vous, par exemple,
je pourrais vous épouser,
ce qui manque, c'est l'amour.
[MAUD rit.]
[MAUD:]
Merci.
[JEAN-LOUIS:]
L'amour de votre part
aussi bien que de la mienne.
[MAUD:]
Et alors, vraiment,
vous m'épouseriez?
[JEAN-LOUIS:]
Vous êtes mariée
religieusement?
[MAUD:]
Non.
[JEAN-LOUIS:]
Vous voyez, pour l'Église,
ça ne compte pas.
Je pourrais même vous épouser en
grande pompe. Personnellement,
ça me choquerait un petit peu,
mais je ne vois pas de raison
d'être plus papiste
que le pape.
[MAUD:]
Votre jésuitisme m'amuse.
[JEAN-LOUIS:]
Alors, je ne suis pas
janséniste?
[MAUD:]
Non, je n'en ai pas
l'impression.
[JEAN-LOUIS:]
Tant mieux.
Les jansénistes sont tristes.
[JEAN-LOUIS se lève
et met son manteau.]
[MAUD:]
Au fond, vous avez le
caractère gai. On ne croirait
pas à vous voir.
[JEAN-LOUIS:]
Oui, c'est vrai. Avec vous je
suis très gai.
[MAUD:]
Et avec les autres?
[JEAN-LOUIS:]
Sinistre, c'est vrai.
[MAUD rit.]
[JEAN-LOUIS:]
Si je suis gai avec vous,
c'est parce que je sais que
nous n'allons plus nous revoir.
[MAUD:]
Ça alors, c'est la meilleure!
[JEAN-LOUIS:]
Oui, l'idée d'un avenir ne se
présente pas, et en général,
c'est ce qui attriste.
[MAUD:]
Je vois, je vois.
Mais tout de même,
nous nous reverrons?
[JEAN-LOUIS:]
Peut-être pas.
Ou si peu.
[MAUD:]
Qu'est-ce qui vous fait
dire ça? Un pressentiment?
[JEAN-LOUIS:]
Non, une déduction tout ce
qu'il y a de plus logique,
vous partez.
[MAUD:]
Pas tout de suite.
[JEAN-LOUIS:]
Mais moi, je vais avoir
beaucoup à faire ces temps-ci.
Je vais être très pris.
[MAUD:]
Quel genre d'affaires?
Professionnelles ou de coeur?
[JEAN-LOUIS:]
Mais de coeur, voyons.
[MAUD:]
Alors, c'est vrai?
[JEAN-LOUIS:]
J'adore vous faire marcher.
De toute façon,
vous ne saurez rien.
[MAUD:]
Il y a donc quelque chose.
[JEAN-LOUIS:]
Oui, si ça peut vous
faire plaisir.
[JEAN-LOUIS et MAUD
se font lentement la bise.]
[JEAN-LOUIS:]
Alors, on se téléphone?
[MAUD:]
Hm-mh.
C'est à vous de commencer.
[JEAN-LOUIS:]
D'accord.
Au revoir.
[MAUD:]
Au revoir.
[JEAN-LOUIS sort
de chez MAUD. Un peu
plus tard, il gare sa voiture
en ville et croise FRANÇOISE
en y sortant. FRANÇOISE
est sur son cyclomoteur.]
[FRANÇOISE:]
Oh!
[JEAN-LOUIS:]
Bonsoir.
[FRANÇOISE:]
Bonsoir.
[JEAN-LOUIS:]
Vous voyez, ce matin nous
parlions de hasard...
[FRANÇOISE:]
Vous m'avez reconnue
de si loin?
[JEAN-LOUIS:]
Même s'il n'y avait eu que
10 chances sur 100
que ce soit vous,
je me serais arrêté.
[FRANÇOISE rit.]
[FRANÇOISE:]
Eh ben, vous voyez, c'est moi.
[JEAN-LOUIS:]
Vous rentrez chez vous
à bicyclette?
[FRANÇOISE:]
Oui, j'ai raté mon car.
[JEAN-LOUIS:]
Je vous raccompagne.
[FRANÇOISE:]
Non, c'est pas la peine.
[JEAN-LOUIS:]
Si, c'est dangereux
avec ce temps.
Puis, c'est mon chemin,
je vous raccompagne.
Montez.
Montez!
[Plus tard, FRANÇOISE
est dans la voiture de
JEAN-LOUIS.]
[JEAN-LOUIS:]
Vous êtes étudiante en quoi?
[FRANÇOISE:]
En biologie. Mais je travaille
aussi dans un laboratoire.
C'est pour ça que je suis pas
partie en vacances.
[JEAN-LOUIS:]
Ça vous intéresse?
[FRANÇOISE:]
Hum. J'étais surtout bonne en
maths, mais je me voyais pas
prof ou ingénieur.
[JEAN-LOUIS:]
Et médecin?
[FRANÇOISE:]
Non plus.
C'est pas un métier pour moi.
[Le temps passe. JEAN-LOUIS
et FRANÇOISE sont presque arrivés
à destination.]
[JEAN-LOUIS:]
Vous habitez très loin,
c'est en pleine campagne.
[FRANÇOISE:]
Non, c'est dans un village.
C'est une maison qu'on loue
à des étudiants. C'est là,
à droite.
[JEAN-LOUIS:]
Là?
[FRANÇOISE:]
Oui.
Faites attention, parce qu'il va
sûrement y avoir du verglas.
Ouh là là.
[JEAN-LOUIS:]
En effet, oui.
[La voiture de JEAN-LOUIS
est prise sur la glace.
JEAN-LOUIS a de la difficulté
à la faire avance et à la contrôler.]
[FRANÇOISE:]
On va pas y arriver.
[JEAN-LOUIS:]
Non, j'ai peur que non.
[FRANÇOISE:]
Qu'est-ce qu'on va faire?
Ah! Oh non.
[JEAN-LOUIS:]
C'est pas dangereux,
n'ayez pas peur.
[FRANÇOISE:]
Mais y a le mur.
[JEAN-LOUIS:]
Ah là là. Attendez.
J'ai peur d'être coincé là.
[JEAN-LOUIS fait forcer
le moteur.]
[JEAN-LOUIS:]
Je suis coincé, je ne peux plus
ni avancer, ni reculer.
[FRANÇOISE:]
Oh, ça fait rien, arrêtez la
voiture. On peut très bien
y aller à pied.
[JEAN-LOUIS:]
Oui?
[FRANÇOISE:]
Et puis, vous pouvez très bien
coucher là, tout le monde est
en vacances, y a sûrement une
chambre de libre.
[JEAN-LOUIS:]
Non, je peux rien faire.
[FRANÇOISE sort
de la voiture.]
[FRANÇOISE:]
Vous venez? Hein?
[JEAN-LOUIS:]
Oui. C'est pas loin?
[FRANÇOISE:]
Non, c'est tout de suite là.
[JEAN-LOUIS sort
de la voiture.]
[JEAN-LOUIS:]
Vous croyez que je peux
laisser la voiture comme ça?
[FRANÇOISE:]
De toute façon, personne
d'autre peut passer.
On demandera à quelqu'un de
nous aider demain.
[JEAN-LOUIS:]
Ça glisse, attention.
[JEAN-LOUIS et FRANÇOISE
entrent dans la chambre
de FRANÇOISE.]
[FRANÇOISE:]
Voilà, c'est ici chez moi.
Bon, et bien...
[JEAN-LOUIS offre
une cigarette à FRANÇOISE.]
[JEAN-LOUIS:]
Vous fumez?
[FRANÇOISE:]
Non, mais fumez, vous.
[JEAN-LOUIS:]
J'ai pas de feu.
[FRANÇOISE donne
un briquet à JEAN-LOUIS.]
[JEAN-LOUIS:]
Merci.
[FRANÇOISE:]
Vous voulez du thé?
[JEAN-LOUIS:]
Hum! Volontiers, oui.
[FRANÇOISE sort
la bouilloire pour
faire du thé.]
[JEAN-LOUIS:]
Je peux vous aider?
[FRANÇOISE:]
Non, c'est pas la peine.
Je ne vois pas très bien ce que
vous pourriez faire.
[JEAN-LOUIS:]
Je sais très bien
faire le thé, c'est un de mes
rares talents.
[FRANÇOISE:]
Ouais, bien faites-le.
[JEAN-LOUIS:]
Vous me passez la boîte?
[FRANÇOISE donne
la boîte de thé à
JEAN-LOUIS.
JEAN-LOUIS sort
du thé de la boîte.]
[FRANÇOISE:]
Mais on ne le met pas
tout de suite!
[JEAN-LOUIS:]
Ah bon? Je croyais que...
on le faisait bouillir.
[FRANÇOISE rit.]
[JEAN-LOUIS:]
On est bien chez vous.
On se sent comme chez soi.
Moi, j'ai un appartement meublé.
J'ai une cuisine, mais je ne
m'en sers pratiquement jamais.
Y a pas une place ici pour moi?
[FRANÇOISE:]
Tout est loué.
Et puis, on ne prend que
des étudiants.
[JEAN-LOUIS:]
Des garçons?
[FRANÇOISE:]
Des garçons et des filles.
C'est pas un pensionnat.
[JEAN-LOUIS:]
Alors, je m'inscris à la fac,
et l'année prochaine, vous me
retenez une chambre.
[FRANÇOISE rit.]
[FRANÇOISE:]
Oui. Il y a longtemps que
vous êtes à Clermont?
[JEAN-LOUIS:]
Trois mois.
Je travaille chez Michelin,
avant j'étais en Amérique.
Au Canada et au Chili.
J'avais un peu peur de venir
ici, mais finalement, j'aime
bien. Clermont, c'est pas une
ville triste.
[FRANÇOISE:]
Vous parlez des lieux
ou des gens?
[JEAN-LOUIS:]
Des lieux. Les gens, je
connais pas. Ils sont bien?
[FRANÇOISE:]
Oui. Ceux que je connais.
Sinon je ne les connaîtrais pas.
[JEAN-LOUIS:]
Vous les voyez souvent?
[FRANÇOISE:]
Oui. En fait, en ce moment,
je suis un peu seule, mais
c'est à cause des circonstances.
[JEAN-LOUIS:]
Pourquoi?
[FRANÇOISE:]
Pour rien, des circonstances
purement extérieures. J'avais
des amis qui sont partis.
C'est sans intérêt.
[JEAN-LOUIS:]
C'est sans intérêt pour vous
ou pour moi?
[FRANÇOISE:]
Pour vous. Mais vous,
vous avez des collègues?
[JEAN-LOUIS:]
Oui. Je me lie
assez difficilement.
Oui, je trouve idiot de se lier
avec quelqu'un parce qu'il est
votre voisin de table ou
parce qu'il a un bureau à côté
du vôtre. Vous ne pensez pas?
[FRANÇOISE:]
Si, en un certain sens.
Mais...
[JEAN-LOUIS:]
Mais?
[FRANÇOISE:]
Non, rien. Enfin si,
vous avez raison.
[JEAN-LOUIS:]
Vous trouvez que j'ai eu tort
de vous aborder.
[FRANÇOISE:]
Non, mais j'aurais pu vous
envoyer promener.
[JEAN-LOUIS:]
J'ai toujours eu de la chance.
La preuve, vous ne l'avez pas
fait.
[FRANÇOISE:]
J'ai peut-être eu tort.
C'est la première fois que je me
fais aborder par quelqu'un
comme ça, dans la rue.
[JEAN-LOUIS:]
Moi, c'est la première fois
que j'aborde quelqu'un que je
ne connais pas. Heureusement
que je n'ai pas réfléchi,
sans ça, j'aurais jamais eu
le courage de le faire.
[FRANÇOISE:]
L'eau bout.
[FRANÇOISE va pour se lever.]
[JEAN-LOUIS:]
Non, laissez, je m'occupe
de tout, ça m'amuse.
[JEAN-LOUIS prépare le thé.]
[JEAN-LOUIS:]
Vous vous moquez de moi.
[FRANÇOISE:]
Non. Non, je m'instruis.
[JEAN-LOUIS verse l'eau chaude
et le thé dans la théière.]
[FRANÇOISE:]
Oh, oh! Vous en mettez bien peu!
[JEAN-LOUIS:]
Vous l'aimez fort?
[FRANÇOISE:]
Pas trop fort.
[JEAN-LOUIS:]
On en met toujours trop.
L'essentiel c'est de le laisser
infuser pendant sept minutes.
[FRANÇOISE:]
Tant que ça?
[JEAN-LOUIS:]
Oui. C'est écrit sur la boîte.
Vous ne lisez jamais ce qui est
écrit sur les boites?
Vous finirez par vous
empoisonner un jour ou l'autre.
[FRANÇOISE rit.]
[JEAN-LOUIS:]
Ça ne vous choque pas que
je parle tout le temps
de ma chance?
[FRANÇOISE:]
Non. Et puis,
vous n'en parlez pas.
[JEAN-LOUIS:]
Si, si. J'aime bien profiter
du hasard. Mais je n'ai de la
chance que pour les bonnes
causes. Même si je voulais
commettre un crime, je crois
que je ne réussirais pas.
[FRANÇOISE:]
Comme ça vous n'avez pas de
problème de conscience.
[JEAN-LOUIS:]
Non, très peu.
Vous en avez, vous?
[FRANÇOISE:]
Hum...
Mais moi, c'est plutôt le
contraire. La réussite me semble
toujours un peu suspecte.
[JEAN-LOUIS:]
C'est ce qu'on appelle
pécher contre l'espoir.
C'est très grave.
Vous ne croyez pas à la grâce?
[FRANÇOISE:]
Si. Mais justement, la grâce
ce n'est pas ça du tout.
Ça n'a rien avoir avec la
réussite matérielle.
[JEAN-LOUIS:]
Mais je ne parle pas
forcément des choses
matérielles.
[FRANÇOISE:]
Si la grâce nous était donnée
comme ça, pour alimenter notre
bonne conscience, si elle
n'était pas méritée, si elle
n'était qu'un prétexte
à tout justifier.
[JEAN-LOUIS:]
Vous êtes très janséniste.
[FRANÇOISE:]
Ah, pas du tout.
Contrairement à vous, je ne
crois pas à la prédestination.
Je pense qu'à chaque instant de
notre vie, nous sommes libres
de choisir. Dieu peut nous
aider dans ce choix,
mais il y a choix.
[JEAN-LOUIS:]
Mais, moi aussi je choisis.
Il se trouve que mon choix est
toujours simple. C'est comme ça,
je le constate.
[FRANÇOISE:]
Un sucre?
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
[FRANÇOISE donne
une tasse de thé à JEAN-LOUIS.]
[FRANÇOISE:]
Les choix ne sont pas tous
forcément déchirants. Mais ils
peuvent l'être.
[JEAN-LOUIS:]
Vous me comprenez mal.
Je ne veux pas dire que je
choisis ce qui me fait plaisir.
Mais il se trouve que c'est
pour mon bien, mon bien moral.
Par exemple, j'ai eu de la
malchance. J'aimais une fille,
elle ne m'aimait pas,
elle m'a quitté pour un autre.
Et finalement, c'est très bien
qu'elle l'ait épousé lui
et pas moi.
[FRANÇOISE:]
Oui, si elle l'aimait.
[JEAN-LOUIS:]
Non, je veux dire, c'est très
bien pour moi.
En fait, je ne l'aimais pas
vraiment. L'autre a quitté pour
elle sa femme et ses enfants.
Moi, je n'avais ni femme, ni
enfant à quitter, mais elle
savait bien que même si j'en
avais eu, je ne les aurais pas
quittés pour elle. Donc, cette
malchance, en fait, était
une chance.
[FRANÇOISE:]
Oui. Parce que vous avez des
principes et que ces principes
passaient avant votre amour.
Et elle savait très bien que
pour vous le choix était
déjà fait.
[JEAN-LOUIS:]
Mais je n'ai pas eu à choisir,
puisque c'est elle
qui m'a quitté.
[FRANÇOISE:]
Oui, parce qu'elle
connaissait vos principes.
Mais si c'était elle qui avait
eu un mari et des enfants,
et si elle avait voulu les
quitter pour vous. Là, vous
auriez dû choisir.
[JEAN-LOUIS:]
Non, puisque j'ai eu
de la chance.
[FRANÇOISE reste
un moment silencieuse.]
[FRANÇOISE:]
Vous ne croyez pas qu'il est
tard? Je vais vous montrer
votre chambre.
[Un peu plus tard,
JEAN-LOUIS est assis
sur son lit et enlève
ses chaussures.
Il remarque un livre
sur la bibliothèque, le prend
et lit le titre:
«De la vraie et de
la fausse conversion».
JEAN-LOUIS veut
s'allumer une cigarette,
mais ne trouve pas
de feu dans sa chambre.
Il va cogner à la porte
de la chambre de FRANÇOISE.]
[FRANÇOISE:]
Oui, entrez.
[FRANÇOISE est
couchée dans son lit.]
[JEAN-LOUIS:]
Excusez-moi, je n'ai toujours
pas d'allumettes.
[FRANÇOISE:]
Elles sont là,
sur la cheminée.
Non, gardez-les.
[JEAN-LOUIS:]
Bien. Merci.
Bonsoir. Excusez-moi.
[FRANÇOISE:]
Bonsoir.
[JEAN-LOUIS retourne
à sa chambre.]
[Le lendemain, FRANÇOISE
cogne à la porte de la chambre
de JEAN-LOUIS.]
[JEAN-LOUIS:]
Oui.
[FRANÇOISE:]
Il est 9 h 30.
[JEAN-LOUIS:]
Entrez!
[FRANÇOISE entre
dans la chambre, souriante.]
[FRANÇOISE:]
Vous avez bien dormi?
[JEAN-LOUIS:]
Ça a été dur au début.
[FRANÇOISE:]
Excusez-moi, mais il est tard.
Vous oubliez votre rendez-vous.
[JEAN-LOUIS:]
Quel rendez-vous?
[FRANÇOISE:]
Avec une fille à la messe.
[JEAN-LOUIS:]
Oh, c'est vrai,
c'est dimanche. Puis, il faut
que je m'occupe de ma voiture!
[FRANÇOISE:]
On va demander à quelqu'un
de nous aider.
[JEAN-LOUIS:]
Et il faut que je passe
chez moi pour me raser
et m'habiller.
[FRANÇOISE:]
Vous êtes très bien comme ça.
Venez prendre une tasse de thé,
il est prêt.
[Plus tard, JEAN-LOUIS
regarde FRANÇOISE se
préparer en buvant du thé.]
[JEAN-LOUIS:]
Vous voyez que j'ai bien fait
de vous reconduire.
[FRANÇOISE:]
Malgré votre mauvaise nuit?
[JEAN-LOUIS:]
Quoi? J'ai l'air mal réveillé?
[FRANÇOISE:]
Oui.
[FRANÇOISE rit.]
[JEAN-LOUIS:]
Pourquoi riez-vous?
[FRANÇOISE:]
Comme ça.
[JEAN-LOUIS:]
Vous êtes plutôt
du genre gaie.
[FRANÇOISE:]
Très. Pas vous?
[JEAN-LOUIS:]
Pas tellement.
Ça dépend avec qui je suis.
Avec vous, je me sens très bien.
[JEAN-LOUIS va pour
embrasser FRANÇOISE,
mais FRANÇOISE tourne
son visage.]
[JEAN-LOUIS:]
Françoise, vous savez
que je vous aime?
[FRANÇOISE:]
Ne dites pas ça.
[JEAN-LOUIS:]
Pourquoi?
[FRANÇOISE:]
Vous ne me connaissez pas.
[JEAN-LOUIS:]
Je ne me trompe jamais
sur les gens.
[FRANÇOISE:]
Mais je peux vous décevoir.
[JEAN-LOUIS:]
Ne dites pas ça.
[FRANÇOISE:]
Allez, partons.
[Plus tard, à l'église,
le prêtre donne son
sermon. JEAN-LOUIS
et FRANÇOISE sont
assis un à côté de l'autre.]
[LE PRÊTRE:]
La vie chrétienne n'est pas
une morale, elle est une vie.
Et cette vie, elle est une
aventure. La plus belle de
toutes, l'aventure de la
sainteté. Je ne me dissimule
pas qu'il faut être fou pour
être un saint, et que bien de
ceux qui ont été canonisés
ont eu peur de cet enchaînement,
de cette progression, qui les
ont amenés à la sainteté.
Mais, au-delà de nos peurs,
nous devons avoir une foi
enracinée dans le Dieu de
Jésus-Christ. Une foi qui va
au-delà des espoirs les plus
chimériques des hommes
et qui nous rappelle simplement
que Dieu nous aime et que, sans
cesse, cet homme, ce saint que
nous sommes appelés a être,
cet homme est un homme
qui, d'une part est dominé par
une certaine difficulté à vivre,
à être. À vivre avec son
existence d'homme, avec
ses passions, ses faiblesses,
ses tendresses, mais aussi à
vivre en tant qu'il veut être
un disciple de Jésus-Christ.
[Plus tard, JEAN-LOUIS
fait un téléphone dans un café.]
[JEAN-LOUIS:]
Allô, est-ce que le docteur
est là, s'il vous plaît?
Elle est partie ou sortie?
Bien. Elle sera là vendredi?
Merci.
[JEAN-LOUIS raccroche.]
[En soirée, JEAN-LOUIS
se promène dans les rues
de la ville avec FRANÇOISE.
Ils croisent VIDAL devant
une librairie.]
[JEAN-LOUIS:]
Bonjour.
[VIDAL:]
Bonjour. [À FRANÇOISE] Bonjour, comment allez-vous?
[FRANÇOISE:]
Bien, merci.
[JEAN-LOUIS:]
Vous vous connaissez?
[VIDAL ET FRANÇOISE:]
Oui.
[VIDAL:]
Clermont est petit, tu sais.
En tout cas, tu es un beau
salaud, tu ne me fais
plus signe.
[JEAN-LOUIS:]
Je t'ai appelé avant-hier,
tu n'étais pas là.
[VIDAL:]
J'étais à Toulouse hier et
avant-hier.
Tiens, j'ai une commission pour
toi, notre amie s'en va.
[JEAN-LOUIS:]
Elle est partie?
[VIDAL:]
Non, pas encore.
J'étais avec elle pour un petit
voyage de reconnaissance.
Nous venons de rentrer.
Elle va bientôt partir,
cette fois-ci sans moi.
[JEAN-LOUIS:]
Quand?
[VIDAL:]
Demain, je crois. L'affaire
s'est conclue très vite.
[JEAN-LOUIS:]
Elle est chez elle ce soir?
[VIDAL:]
Oui, je suppose.
[JEAN-LOUIS:]
Je lui téléphonerai.
Au revoir.
[VIDAL:]
Et bonne année.
[JEAN-LOUIS:]
Bonne année.
[JEAN-LOUIS et
FRANÇOISE sont
dans la librairie.]
[JEAN-LOUIS:]
Tu le connaissais?
[FRANÇOISE:]
Comme ça, il est prof de philo
à la fac.
[JEAN-LOUIS:]
Tu ne fais pas de philo?
[FRANÇOISE:]
Tu sais, Clermont est petit.
De toute façon, nous nous
connaissons très peu.
C'est un de tes amis?
[JEAN-LOUIS:]
Un camarade de lycée.
Qu'est-ce que tu as contre lui?
[FRANÇOISE:]
Rien, nous nous connaissons
très peu, c'est tout.
[Un autre jour,
JEAN-LOUIS et FRANÇOISE
sont sur le sommet d'une colline
et regardent la ville. JEAN-LOUIS
tient FRANÇOISE dans ses bras.]
[JEAN-LOUIS:]
Qu'est-ce que
tu aimerais bien?
[FRANÇOISE:]
Ça, qu'on se soit
toujours connus.
[JEAN-LOUIS:]
Faisons comme si
c'était vrai.
Et puis, c'est vrai,
je t'ai toujours connue.
J'ai l'impression que
tu as toujours été présente
dans ma vie.
[FRANÇOISE:]
Il y a des impressions
trompeuses.
[JEAN-LOUIS:]
Tant pis si je me trompe.
Et puis, je ne me trompe pas.
Embrasse-moi.
[FRANÇOISE s'éloigne.]
[JEAN-LOUIS:]
Tu ne veux pas m'embrasser.
Qu'est-ce qu'il y a?
[FRANÇOISE:]
Rien.
[JEAN-LOUIS:]
Je sais pas,
je te trouve bizarre.
[FRANÇOISE:]
Non, je suis raisonnable.
[JEAN-LOUIS:]
Oh, écoute Françoise...
J'ai 34 ans, tu en as 22,
et nous nous conduisons comme
des gamins de 15 ans.
Tu n'as plus confiance en moi?
Est-ce que je ne suis pas
un garçon sérieux?
[FRANÇOISE:]
Toi, si.
[JEAN-LOUIS:]
Alors?
[FRANÇOISE:]
J'ai un amant.
[JEAN-LOUIS reste
un moment sans rien dire.]
[JEAN-LOUIS:]
Tu as? Maintenant?
[FRANÇOISE:]
Enfin, j'ai eu,
c'est pas tellement loin.
[JEAN-LOUIS:]
Mais, tu l'aimes?
[FRANÇOISE:]
Je l'aimais.
[JEAN-LOUIS:]
Qui est-ce?
[FRANÇOISE:]
Tu ne le connais pas.
Rassure-toi, ce n'est pas Vidal.
[JEAN-LOUIS:]
C'est lui qui t'as quittée?
[FRANÇOISE:]
Non, c'est plus compliqué
que ça.
Il est marié.
[JEAN-LOUIS:]
Ah oui.
Écoute, Françoise, tu sais
combien je te respecte et
respecte ta liberté. Si tu ne
m'aimes pas et--
[FRANÇOISE:]
Mais si, es-tu fou?
[JEAN-LOUIS:]
Non, je veux dire, si tu n'es
pas sûre de m'aimer.
[FRANÇOISE:]
Si, je t'aime.
C'est toi que j'aime.
[JEAN-LOUIS:]
Et lui?
[FRANÇOISE:]
Je l'ai aimé. J'étais folle.
Je pourrais bien te dire que je
l'ai oublié, mais on ne peut
pas oublier tout à fait
quelqu'un qu'on a aimé.
Je l'ai vu juste
avant de te rencontrer.
[JEAN-LOUIS:]
Tu le revois souvent?
[FRANÇOISE:]
Non, il a quitté Clermont.
C'est fini, tu sais.
Nous nous ne reverrons plus,
c'est fini.
[JEAN-LOUIS:]
Écoute, Françoise.
Si tu veux, nous pouvons
attendre le temps
que tu voudras.
Maintenant, si tu crois que
je t'aime moins, que je te
respecte moins à cause de
tout ça, tu te trompes.
D'abord, parce que je n'en ai
pas le droit...
Et puis, je peux bien te le
dire, je suis... content.
Oui, c'est vrai.
Je me sentais gêné
vis-à-vis de toi.
J'ai eu des aventures,
et certaines ont duré
très longtemps.
Eh bien comme ça,
nous sommes à égalité.
[FRANÇOISE:]
Oui, mais elles n'étaient
pas mariées?
[JEAN-LOUIS:]
Alors?
[FRANÇOISE:]
Puis, c'était loin.
En Amérique.
[JEAN-LOUIS:]
Je vais te faire une
confidence. Le matin même où
nous nous sommes rencontrés,
je sortais de chez une fille.
J'avais couché avec elle.
[FRANÇOISE:]
Si on ne parlait jamais
de tout cela?
Tu veux bien,
n'en parler jamais?
[Des années plus tard,
JEAN-LOUIS et FRANÇOISE
sont à la plage avec leur enfant.
JEAN-LOUIS croise MAUD
par hasard.]
[MAUD:]
Tiens, c'est vous?
Il y a longtemps
que vous êtes ici?
[JEAN-LOUIS:]
Nous venons d'arriver.
Vous êtes la dernière personne
que je m'attendais
à rencontrer.
[JEAN-LOUIS:]
Pourtant, nous venons
tous les ans.
[MAUD:]
Vous n'avez pas changé.
[JEAN-LOUIS:]
Vous non plus.
Vous connaissez ma femme?
[MAUD:]
Oui, oui, nous nous
connaissons, enfin, de vue.
Mes félicitations.
Pourquoi ne m'avez-vous pas
envoyé de faire-part?
[JEAN-LOUIS:]
J'ignorais votre adresse.
[MAUD:]
Vous auriez pu me téléphoner
avant mon départ.
[JEAN-LOUIS:]
Je l'ai fait, je crois.
[MAUD:]
Inutile de mentir.
J'ai bonne mémoire.
Vous m'avez lâchée
ignominieusement.
Enfin, vous aviez vos raisons.
[FRANÇOISE:]
Excusez-moi.
[FRANÇOISE s'éloigne
et emmène l'enfant
jouer plus loin.]
[JEAN-LOUIS:] [À FRANÇOISE] Je vous rejoins.
[MAUD:]
C'était elle.
Comme c'est bizarre,
j'aurais dû y penser.
[JEAN-LOUIS:]
Elle?
[MAUD:]
Oui, votre femme, Françoise.
[JEAN-LOUIS:]
Mais je ne vous ai jamais
parlé d'elle.
[MAUD:]
Et comment! De votre fiancée
blonde, catholique...
J'ai bonne mémoire, vous savez.
[JEAN-LOUIS:]
Comment aurais-je pu vous
parler d'elle puisque je ne la
connaissais pas?
[MAUD:]
Mais pourquoi mentir?
[JEAN-LOUIS:]
J'ai fait sa connaissance le
lendemain même du... Du soir
où je suis allé chez vous.
[MAUD:]
Du soir? Vous voulez dire
de la nuit. De notre nuit.
Je n'ai rien oublié, vous ne
cessiez de me parler d'elle.
Elle vous a parlé de moi?
[JEAN-LOUIS:]
Non.
[MAUD:]
Vous êtes toujours cachottier.
Bon, ne remuons pas les cendres,
les cendres froides.
C'est loin tout ça.
[JEAN-LOUIS:]
Et pourtant, c'est fou ce que
vous n'avez pas changé.
[MAUD:]
Vous non plus.
[JEAN-LOUIS:]
Et en même temps,
ça me semble terriblement loin.
[MAUD:]
Pas plus loin qu'autre chose,
pas plus loin que tout
en fin de compte. Au fait, vous
savez que je suis remariée?
[JEAN-LOUIS:]
Mes compliments.
[MAUD:]
Oh, il n'y a pas de quoi,
ça va mal. Oui, ça va mal,
en ce moment. Je ne sais pas
comment je fais mon compte,
mais je n'ai jamais eu de
chance avec les hommes.
Ça me fait plaisir de vous
revoir. Même si c'est pour
apprendre que...
Bon, je vois que je vous embête
en parlant de ça.
[JEAN-LOUIS:]
Au revoir.
[MAUD:]
Au revoir.
[JEAN-LOUIS:]
Vous restez longtemps
dans la région?
[MAUD:]
Non, nous repartons ce soir.
[JEAN-LOUIS:]
Vous venez quelquefois
à Clermont?
[MAUD:]
Non, jamais.
Et vous, à Toulouse?
[JEAN-LOUIS:]
Jamais. Eh bien, à peut-être
dans cinq ans.
[MAUD:]
Oui, c'est ça, dans cinq ans.
Filez vite, votre femme
va croire que je vous raconte
des horreurs.
[MAUD s'en va.
JEAN-LOUIS rejoint
FRANÇOISE.]
[JEAN-LOUIS:]
Elle te fait ses amitiés.
Elle reprend le bateau ce soir
avec son mari.
C'est curieux, je ne savais pas
que vous vous connaissiez.
Quand elle a quitté Clermont,
je ne te connaissais... Oh, je
venais juste de faire ta
connaissance. Elle dit que
nous n'avons pas changé,
elle non plus.
C'est bizarre, je ne l'avais pas
vue depuis cinq ans, c'est fou
ce que les gens changent peu.
Je pouvais pas faire semblant de
ne pas la reconnaître, et puis,
comme c'est une fille très
sympathique...
Tu sais, quand je t'ai
rencontrée, c'est de chez elle
que je sortais, mais...
[JEAN-LOUIS s'arrête
de parler.]
[JEAN-LOUIS:] [Narrateur] J'allais dire,
il ne s'est rien passé,
quand tout à coup, je compris
que la confusion de Françoise
ne venait pas de ce qu'elle
apprenait de moi,
mais de ce qu'elle devinait
que j'apprenais d'elle. Et que
je découvrais en fait
en ce moment.
Et seulement en ce moment.
Et je dis, tout au contraire:
[JEAN-LOUIS:]
Oui, ce fut ma dernière
escapade. C'est étrange que je
sois tombé justement sur elle,
tu ne crois pas?
[FRANÇOISE:]
Je trouve ça plutôt comique.
De toute façon, c'est loin,
c'est très loin.
Et puis, on avait dit
qu'on n'en parlait plus.
[JEAN-LOUIS:]
Oui, c'est vrai. Ça n'a
absolument aucune importance.
On se baigne?
[FRANÇOISE:] [À l'enfant] Tu viens te baigner?
[JEAN-LOUIS, FRANÇOISE
et l'enfant vont se baigner.]
[Fin du film]

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