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Hannah Arendt

Jewish German philosopher Hannah Arendt is deployed to Jerusalem by the New Yorker magazine to cover the trial of Adolf Eichmann, responsible for the deportation of thousands of Jews.



Réalisateur: Margarethe Von Trotta
Acteurs: Barbara Sukowa, Axel Milberg, Janet McTeer
Production year: 2012

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VIDEO TRANSCRIPT

Les dialogues originaux du film “Hannah Arendt”, en anglais et en allemand, sont sous-titrés en français.

Un autobus dépose un passager sur un chemin de campagne, la nuit. Cet homme allume une lampe de poche pour poursuivre son chemin dans la noirceur. Un camion militaire passe près de lui à grande vitesse et s’arrête près de l’homme. En quelques secondes, deux hommes sortent de l’arrière du camion, saisissent le marcheur et l’emmènent de force dans le camion qui poursuit ensuite sa route.

Début information à l’écran

Hannah Arendt

Fin information à l’écran

HANNAH et MARY discutent dans le salon de l’appartement de HANNAH, à New York.


MARY

Mais comment peux-tu

le défendre, Hannah?


HANNAH

Je ne le défends pas.

N'oublie pas

que c'est à cause de toi

si je suis amie avec ton mari.

Je n'abandonne pas mes amis comme ça.


MARY

Même si Jim venait à mourir

dans un crash d'avion,

je ne me remettrais pas avec Bowden.


HANNAH

Bien sûr que non.

Bowden sait qu'il ne peut

t'empêcher d'aimer un autre homme.

Il n'est pas bête.

(Le téléphone sonne dans une autre pièce de l’appartement.)


MARY

Alors pourquoi veut-il

empêcher notre divorce?


HANNAH

En de telles circonstances

il est naturel

de penser, ou du moins d'espérer,

avoir au moins un peu de pouvoir.

(LOTTE, l’assistante de HANNAH, entre dans le salon.)


LOTTE

Hans Jonas est au bout du fil.


HANNAH

Pas maintenant, plus tard.

Je le rappellerai.

Mary, elles sont magnifiques. Merci.

(LOTTE sort du salon.)


MARY

Comment peux-tu le croire en ce moment?

(Le téléphone sonne à nouveau.)


HANNAH

Tu lui as fait confiance

pendant vos 15 années de mariage.


MARY

Je ne lui ai jamais fait confiance.

(LOTTE entre à nouveau dans le salon.)


LOTTE

Prof. Miller du Connecticut,

c'est urgent.

Il s'agit de votre séminaire.


HANNAH

Conviens d'un rendez-vous téléphonique.


MARY

Et débranchez ce téléphone!

(LOTTE sort à nouveau du salon.)


HANNAH

Mary, prends les hommes comme ils sont,

ou vis seule.

Tu ne vas pas changer Jim.

(Le téléphone sonne une troisième fois.)


MARY

Pourquoi? Jim est parfait.


HANNAH

Parfait? Oui enfin …

Les hommes de tes romans

sont imparfaits.

Les vrais devraient être meilleurs?

(LOTTE entre une troisième fois dans le salon.)


LOTTE

C'était Heinrich.


HANNAH

Oh non!

J'aurais voulu lui parler à lui!


LOTTE

Il ne voulait pas déranger,

ta chère Mary étant là.


HANNAH

Quand rentre-t-il?


LOTTE

Il dort sur place.

Il doit rencontrer un étudiant

très tôt demain.


HANNAH

Merci, Lotte.

(LOTTE sort du salon.)


MARY

Aucun étudiant ne prend

de rendez-vous aux aurores.


HANNAH

Ne commence pas.


MARY

Je serais

bien trop jalouse pour ton bel Heinrich.

(Le téléphone sonne encore une fois.)


HANNAH

C'est parfait.


MARY

On ne peut pas tous

être des Berlinois sauvages.


HANNAH

“Sauvages”?

Parce qu'on n'épouse pas chaque amant?


MARY

Je ne les ai pas tous épousés.


HANNAH

Mais presque.

(Plus tard dans la journée, HANNAH rentre dans son appartement. HANNAH lit attentivement le journal qu’elle tient à la main. Sans cesser de lire, HANNAH se sert un café et s’allume une cigarette. Elle lit le titre d’un article.)

(Début information à l’écran)

(Israël appréhende un dirigeant nazi)

(Fin information à l’écran)

(HEINRICH, rentre à son tour dans l’appartement qu’il partage avec HANNAH.)


HANNAH

Je n'ai pas fermé l’œil de la nuit.


HEINRICH

Devons-nous en parler tout de suite?


HANNAH

Tu n'as pas lu le journal?


HEINRICH

Chaque page, Madame la Professeur.


HANNAH

Ils veulent le traduire

en justice à Jérusalem?!


HEINRICH

Pourquoi le Mossad

l'aurait-il kidnappé sinon?


HANNAH

Tu trouves ça correct?


HEINRICH

Il aurait mieux valu qu'ils le fusillent

à la vue de tous à Buenos Aires.


HANNAH

Oui, mais …


HEINRICH

Tu as oublié de me dire bonjour.

(HEINRICH embrasse HANNAH.)

(HANNAH, HEINRICH et LOTTE regardent et commentent le journal télévisé.)


LECTEUR DE NOUVELLE

Selon les enquêteurs, Adolf Eichmann

a pu s'échapper d'Allemagne

grâce à un passeport de la Croix rouge

obtenu avec l'aide du Vatican.


LOTTE

Le Pape n'aiderait jamais

un nazi à s'enfuir!


HANNAH

Non, il l'a aidé

parce que c'était un bon catholique.


LOTTE

Dieu ne l'a pas laissé s'échapper.


HANNAH

Dieu non …

mais les Allemands, oui.

Tu verras, ils ne vont pas

demander son extradition.


LECTEUR DE NOUVELLE

L'ancien officier SS

a emprunté la route connue des services

secrets et appelée “Ratline”.

Eichmann obtint sa fausse identité

et son passeport à Gênes

et prit un cargo italien

en partance pour Buenos Aires.

(HANNAH, assistée de LOTTE, rédige une lettre assise devant sa machine à écrire.)


HANNAH

“Vous comprendrez pourquoi je désire

assister au procès d'Eichmann.

J'ai quitté l'Allemagne en 1933

et ai raté les procès de Nuremberg.

Je n'ai jamais vu un nazi …”

Non, attends …

“Je n'ai jamais vu

ces gens en chair et en os”?


LOTTE

“Ces gens en chair et en os.”

Je trouve que c'est mieux.


HANNAH

C'est mieux, en effet.

(Dans le bureau de l’éditeur du magazine The New Yorker, trois personnes discutent de la lettre que HANNAH a envoyée.)


JONATHAN SCHELL

Incroyable, n'est-ce pas?

La fameuse Hannah Arendt

nous propose de faire un reportage.


WILLIAM SHAWN

Oui, ce serait un privilège d'avoir une

émigrée juive allemande aussi célèbre

comme reporter.


FRANCES WELLS

Elle se prend pour qui?

C'est elle qui devrait nous supplier

pour publier dans le New Yorker.


JONATHAN SCHELL

Elle a écrit

“Les Origines du totalitarisme”.


FRANCES WELLS

Tu parles d'un titre!


WILLIAM SHAWN

C'est l'un des livres

les plus importants du 20e siècle.

Lisez-le!


FRANCES WELLS

Fait-elle partie

de ces philosophes européens?

(JONATHAN SCHELL présente le livre de HANNAH à FRANCES WELLS. FRANCES WELLS feuillette le livre.)


JONATHAN SCHELL

Elle a été la première à écrire

sur le IIIe Reich du point de vue

de la civilisation occidentale.


WILLIAM SHAWN

Brillant, mais abstrait.

Je comprends

pourquoi elle veut y assister.


FRANCES WELLS

Les philosophes

se moquent des délais.

Allez, faites-le.

(Le soir, de retour chez elle, HANNAH fait la cuisine en discutant avec HEINRICH.)


HEINRICH

Tu veux vraiment t'infliger ça?

Tu te souviens

à quel point tu étais choquée

d'entendre ces nouvelles effroyables

venues d'Europe …

Et comme tu étais horrifiée?


HANNAH

Je ne pourrais jamais me pardonner

de rater un telle occasion.

(Sans répondre, HEINRICH quitte la cuisine et va s’allumer une pipe dans le salon. HANNAH le rejoint.)


HANNAH

Tu as dit combien j'avais été

intelligente et courageuse de fuir Gurs.


HEINRICH

Tu l'as été, mon cœur.


HANNAH

Maintes femmes sont restées de crainte

que leurs maris ne les retrouvent pas

si elles quittaient le camp.


HEINRICH

Je t'aurais retrouvée partout.


HANNAH

Peut-être pas.

Dans la chaleur de cet été,

on avait encore l'espoir …

que ce serait bientôt fini.

Et puis …

L'attente …

De plus en plus de femmes se laissaient

aller, ne se peignaient plus …

et ne se lavaient plus.

Elles étaient couchées

sur leur nattes de paille.

J'essayais de les stimuler …

J'étais parfois sévère,

parfois gentille.

Mais un soir …

il avait plu toute la journée,

les nattes de paille s’effilochaient.

J'ai perdu tout courage.

Je me suis sentie si fatiguée.

Si fatiguée …

que je voulais quitter …

ce monde …

que j'aimais tant.

Et à cet instant, je …

je t'ai imaginé devant moi.

Me cherchant …

et ne me trouvant pas.


HEINRICH

Tu comprends pourquoi

je ne veux pas te laisser partir?

(À l’université où travaille HANNAH, HANS va à la rencontre de HANNAH qui se déplace entre deux salles de cours.)


HANS

Félicitations.

Hannah, formidable!

Tu leur as demandé?

Et ils ont juste dit “oui”?


HANNAH

Ils ont accepté.

Tout simplement.


HANS

Pour un génie, tout est simple.


HANNAH

Allez, ça suffit!


UN ÉTUDIANT

J'espère

que vous continuerez à enseigner.


HANNAH

Vous saurez tout

quand la smala rappliquera.

Tu sais,

je redoute un peu ce voyage.


HANS

J'aimerais pouvoir t'accompagner.


HANNAH

Hans, ça serait bien.

Je me sentirais mieux.


HANNAH

Merci.

(Une soirée est organisée chez HANNAH pour souligner son départ vers Israël pour la couverture du procès.)


MARY

Nixon, ce bouledogue si têtu

d'ordinaire, est pusillanime

et cherche peureusement

la reconnaissance.

Il brigue même l'approbation de Kennedy.


HEINRICH

Nixon est un menteur.

C'est stratégique,

seule sa carrière lui importe.


THOMAS MILLER

C'est pourquoi il va gagner.


HANNAH

Non, Nixon est un calculateur.

Mais Kennedy

est jeune, beau, fougueux.

C'est ce qui compte quand ça se gave.


MARY

Quand ça se “gâte”, Hannah.

Pas “gave”.

(On sonne à la porte.)


HANNAH

C'est sûrement Hans et Lore.

Si tu veux: “gâte”.

(HANNAH va répondre à la porte.)


HEINRICH

Pour nous, l'anglais reste un violon.

Le Stradivarius d'Hannah est l'allemand.


MARY

Elle veut que je la corrige.


HEINRICH

Impossible!


LORE

Excuse-nous …


HEINRICH

On parle de la même personne?

(HANNAH accueille HANS et LORE à la porte.)


LORE

Notre train avait du retard.


HANNAH

Bien sûr.

On connaît cette excuse.

Mettez-vous à l'aise.

Tout le monde est là.

C'est bien que vous ayez pu venir.

(HANNAH présentant un des invités de la soirée à HANS et LORE.)

Notre nouveau membre:

Prof. Miller, voici Hans et Lore Jonas.


THOMAS MILLER

Nous nous rencontrons enfin!


HANS

Prof. Miller, c'est un honneur!


THOMAS MILLER

Les plus vieux

et plus chers amis d'Hannah.


HEINRICH

Les plus vieux, mais les plus chers?


HANS

Heinrich est plus vieux que moi.


HEINRICH

Et plus beau.


THOMAS MILLER

Vous vous êtes connus en Allemagne?


HANNAH

En Europe, “vieux amis” signifie qu'on

se connaît depuis plus de 10 minutes.


HEINRICH

Dans les années 20, ils étudiaient tous

auprès d'Heidegger.


HANS

N'évoquez pas mon nom

dans le même souffle que ce nazi.


LORE

Hans!


THOMAS MILLER

Alors, vous êtes tous des étudiants

de ce déroutant Heidegger?


HEINRICH

Je n'ai même pas le bac.


THOMAS MILLER

N'êtes-vous pas professeur

au Brad College?


HANNAH

Les penseurs originaux n'ont pas besoin

de diplômes, Prof. Miller.


HANS

À Hannah

et à son voyage à Jérusalem!

(HANS présente deux bouteilles de Champagne à HANNAH.)


HANNAH

Merci, Hans.


HEINRICH

Ce n'est pas un voyage d'agrément.


HANNAH

Lotte, Champagne!


THOMAS MILLER

J'ai tellement entendu parler de vous.

Je suis honoré

qu'une collègue de mon université

devienne témoin oculaire de l'histoire.


UNE INVITÉE

Vous allez nous manquer.


HANNAH

Merci.


HANS

C'est magnifique, Hannah ...

… que l'un d'entre nous, toi,

assiste à ce grand procès.


HEINRICH

Ce n'est pas un grand procès,

c'est illégal.

C'est un rapt illégal qu'ont commis

ces crétins du Mossad.


HANS

Israël a le droit sacré de juger un nazi

pour ses crimes contre le peuple juif.


HEINRICH

Droit sacré?

Hans, tu es cinglé.


HANNAH

La plupart des survivants vivent là-bas.


HANS

Justement.

Et ils veulent le voir,

se confronter à lui.

(Ne comprenant pas l’allemand, MARY et THOMAS MILLER se retirent de la conversation.)


HEINRICH

Se confronter à lui!

On va tous les traîner au tribunal!

Ils seront témoins.

Le procès va s'éterniser!


HANS

Ce procès …


MARY

Quelle fumée!


THOMAS MILLER

Vous y comprenez quelque chose?


MARY

Vous parlez allemand, non?


THOMAS MILLER

Je le lis parfaitement,

mais ils parlent trop vite.


HEINRICH

Israël n'existait pas en tant qu'État

à l'époque des crimes nazis.


HANS

Hélas!

Sinon il aurait déclaré la guerre

à Hitler comme l'Angleterre ou la France.

Mais on était là malgré tout!

On a fait notre devoir, on a combattu

les nazis dans l'armée britannique.

En 1944, dans la Brigade juive,

moi et d'autres hommes courageux …

d'Israël.


LORE

On le sait.


HANS

Heinrich ignore ce que ça signifie

de prendre les armes pour défendre …

ses convictions.


CHARLOTTE

Des convictions qui l'ont fait émigrer.


HANS

Comme beaucoup.

Il n'a aucun mérite.


HEINRICH

Personne

ne veut t'enlever ton mérite, Hans.

Hannah rappelle toujours combien

elle admire le soldat que tu as été.


HANNAH

Pa seulement le soldat.


MARY

Lotte!

(MARY fait signe à LOTTE de venir. LOTTE s’approche de MARY et THOMAS MILLER qui discutent.)


HANNAH

Nuremberg a accusé Eichmann

et il a dû échapper à son arrestation …


MARY

Que disent-il?


LOTTE

Vous préférez qu'Hannah vous le dise.

(LOTTE retourne s’asseoir avec le groupe. MARY et THOMAS MILLER restent à l’écart.)


HANNAH

Il doit être jugé

par un tribunal international.


HANS

Il n'y en a pas!


HEINRICH

Justement!

Si le procès se passe

comme tu le prédis …


MARY

C'est juste un ex-communiste

berlinois passionné.


THOMAS MILLER

Juif?


MARY

Non, mais il a suivi

Rosa Luxembourg jusqu'à la fin.


THOMAS MILLER

Ceci vaut bien plus

qu'un titre de docteur.


HEINRICH

On ne peut pas juger toute l'histoire.

On peut juste juger un homme.


HANS

En effet. Un homme est jugé.

Pour meurtre.


THOMAS MILLER

Drôle de couple.


HEINRICH

Oui. Pour meurtre.


MARY

Ils sont fantastiques,

le couple le plus heureux du monde.


HEINRICH

Et il faut le prouver …


MARY

(S’adressant au groupe qui converse.)

Quoique vous disiez,

je suis d'accord avec vous tous.


HANNAH

Parlons tous anglais, s.v.p.


HEINRICH

Excuse-nous, Mary.

(La soirée est terminée. Les invités disent au revoir aux hôtes de la soirée, HANNAH et HEINRICH. CHARLOTTE et HEINRICH s’embrassent avant que CHARLOTTE ne quitte l’appartement.)


CHARLOTTE

À bientôt.


HANNAH

Adieu, Charlotte.


CHARLOTTE

Adieu.


LORE

Merci, ma chère.


HANNAH

À bientôt.

On a été virulents avec Hans.

Dis-lui que je suis désolée.


LORE

Tu dis toujours ça.


HANNAH

Je sais.


THOMAS MILLER

On se voit au campus.


HANNAH

C'est bien que tu sois venu, Thomas.

Au revoir.


HANS

Au revoir …


HANNAH

Soyez prudents avec cette tempête.

Vraiment.

(Les invités partis, HEINRICH ferme la porte derrière eux et HANNAH le regarde en haussant les épaules, perplexe.)


HEINRICH

Oui … j'ai un malin plaisir …

à le taquiner un peu, ce cher Hans.

Surtout quand il est heureux

de t'envoyer en enfer.

(HANNAH et HEINRICH rient.)


HANNAH

Oh … sacré toi.

(Retour dans le passé, HANNAH et HANS sont des étudiants universitaires. HANNAH étudie dans la bibliothèque de l'université. HANS présente un journal à HANNAH.)


HANS

Tiens:

“Il remercie le Führer

en prenant ses fonctions.”

(HANNAH regarde le journal.)

(Début information à l’écran)

(Le membre de parti Heidegger …)

(Fin information à l’écran)


HANS

Ensuite, ils ont chanté

le Horst-Wessel-Lied.

(À nouveau dans le présent, c’est la nuit et HANNAH ne dort pas. Elle est assise à réfléchir. HEINRICH va chercher HANNAH dans le bureau.)


HEINRICH

Salut, Calotte!


HANNAH

Salut, Frimousse!

(HANNAH se lève, suit HEINRICH et va se coucher.)

(HANNAH emprunte différents modes de transport, en route pour Jérusalem. Arrivée en ville, elle reconnaît un homme qui l’attend.)


KURT

Hannah!

Ma chère Hannah!


HANNAH

Jérusalem …

… ton amour.


KURT

Oui.


KURT

Comment va mon cher Heinrich?

Est-il gentil avec toi?


HANNAH

Oui.

Même trop gentil.


KURT

J'aimerais qu'il vienne

pour me taper sur les doigts:

je ne m'y retrouve plus

dans ce labyrinthe d'événements.


HANNAH

C'est sur mes doigts qu'il a tapé.

Il a peur

que tout cela me replonge

dans ces heures sombres.


KURT

Ce procès est très important pour nous.

Tu es forte …

Hannah,

tu l'as toujours été.

Et courageuse.

Très courageuse.


HANNAH

Dis-moi plutôt comment tu vas.

Comment va ton cœur?


KURT

Pas très bien.

Il ne s'est jamais habitué à accepter

la réalité de notre monde.

Israël a vieilli plus vite que toi,

ma petite Hannah.

(HANNAH est invitée chez KURT et sa famille. Ils discutent tous ensemble.)


JENNY

J'ai toujours pensé que tu aurais

une ribambelle d'enfants un jour.


HANNAH

Oh, Jenny.

On était trop pauvres au début.

Quand on aurait pu se le permettre,

on était trop vieux.


RAHEL

Beaucoup sont pauvres ici.

Mais ils ont des enfants.


RAFAEL

Les enfants sont importants.

On est un pays jeune.


JENNY

Il était grand temps

que tu nous rendes visite.


KURT

Elle n'est pas en visite.


HANNAH

Tu vois?

Il veut déjà se débarrasser de moi.


KURT

Dommage que l'objet de ta visite

soit dû à un prédateur.


RAFAEL

C'est pourquoi

il est présenté sous cage.


HANNAH

Une cage?


RAFAEL

De verre.


RAHEL

Pour nous protéger de lui.

(Le procès commence. Des séquences vidéo originales en noir et blanc et en allemand du procès de EICHMANN à Jérusalem entrecoupent l’histoire du film.)


HUISSIER

Le tribunal!


HAUSNER

Au moment où je me tiens ici

devant vous, juges d'Israël,

pour mener l'accusation …

… contre Adolf Eichmann,

je ne suis pas seul.

Il y a avec moi à cette heure

six millions d'accusateurs.

Mais ils ne peuvent se lever

pour pointer d'un doigt dénonciateur

la cage de verre

et crier à celui qui s'y trouve:

“J'accuse!”

Car leurs cendres sont dispersées

sur les collines d'Auschwitz

et sur les champs de Treblinka,

et sont englouties

dans les fleuves de Pologne.

Leurs tombes sont éparpillées

sur toute l'Europe.

Sur toute sa surface.

Leur sang crie.

Mais nous ne pouvons

entendre leurs appels.

(HANNAH est chez KURT. HANNAH et KURT discutent du procès auquel elle assiste avec KURT.)


HANNAH

Et Hausner se pavane

comme s'il concourrait avec Eichmann

pour un rôle au théâtre!


KURT

Son discours d'ouverture dramatique

était prévisible.


HANNAH

C'est Ben Gurion qui l'a exigé?

C'est lui qui tire les ficelles, non?

Israël doit veiller à ce que cela

ne devienne pas un procès-spectacle.


KURT

C'est tout toi, Hannah!

Attends un peu.

Et essaie de comprendre Ben Gurion.

Nos jeunes gens refusent …

de se confronter à ces heures sombres,

comme tu les appelles.

Ou ils ont honte de leurs parents

qui ne se sont pas défendus

ou ils leur reprochent

leur conduite déshonorante.

Ils pensent que seuls des criminels

ou des putes ont pu survivre.


HANNAH

Et tu crois qu'Hausner

peut susciter leur compréhension

envers les souffrances infligées

à leurs parents?


KURT

Fais preuve

d'un peu de patience avec nous.

(À nouveau, le film est entrecoupé d’une séquence vidéo originale du procès de EICHMANN à Jérusalem. Parfois, des interprètes traduisent les propos de l’allemand à l’anglais.)


EICHMANN

Je lis que 15 personnes sont mortes

pendant le transport.

Je peux juste dire que ces chiffres

n'ont pu être enregistrés

par le Département GB 4.

Ils proviennent des autorités locales.

C'est ce qui résulte des directives.


HAUSNER

Il est stipulé ici que l'ordre

a été donné par le Reichsführer.

Dites-moi,

pourquoi deviez-vous

transférer cet ordre?

Pourquoi Eichmann?

Le Reichsführer n'a-t-il pas

d'autres moyens de contacter

l'officier qu'Eichmann?


EICHMANN

Le rapport en question montre bien

que la police locale ou les quartiers

ont adressé leur demande

à l'administration 4.

C'est ainsi

qu'on m'a chargé de cette affaire

que j'ai traitée

comme une tâche intermédiaire,

comme on m'en avait donné l'ordre.

Je devais obéir aux ordres.


HAUSNER

Mais dans les directives vous fixiez

le nombre de personnes à parquer

dans les wagons, est-ce exact?


EICHMANN

On m'en a donné l'ordre.

Qu'elles soient tuées ou non,

cet ordre devait être exécuté.

Il a été exécuté

de façon administrative.

Je ne me suis chargé

que d'une petite partie.

Les autres parties nécessaires,

tel le déroulement du transport,

ont été exécutées par d'autres postes.

M. le Président, je me sens comme un

romsteck qu'on veut faire cuire à point.

Pour un fait

truffé d'imprécisions,

comme on peut clairement le prouver ici.

(KURT rejoint HANNAH qui marche dans une rue de Jérusalem.)


KURT

Tu as enfin entendu le prédateur.

Tu ne te sens pas bien?


HANNAH

Si, je vais bien.


KURT

Bien.

D'accord.

Et alors?


HANNAH

Il est très différent

de ce que j'avais imaginé.


KURT

C'est une des personnes

les plus redoutables parmi les SS.


HANNAH

Pas du tout justement.

C'est précisément ça.

Il est assis dans sa cage en verre.

Tel un fantôme …

En plus, il a un rhume.

Il ne fait pas peur du tout.

Il est insignifiant.

(KURT et HANNAH continuent de discuter du procès, assis dans un restaurant.)


HANNAH

Il parle

dans cet affreux jargon administratif.

Il dit soudain des phrases telles:

“Je me sens comme un romsteck

qu'on veut faire cuire à point.”

Incroyable!


KURT

Garçon!

Pas de romsteck, n'est-ce pas?


HANNAH

Tu veux me dérider?

“L'intention est perceptible

et l'on est contrarié.”


KURT

“L'intention se fait sentir

et l'on est choqué.”


HANNAH

“Est permis ce qui plaît.”

C'est aussi Tasso.


KURT

“Est permis ce qui est convenable.”


UN CLIENT DU RESTAURANT

“Si tu veux savoir

ce qui convient,

demande-le

à de nobles femmes.”

Mon père était couturier à Berlin.

Il citait toujours “Faust” en se rasant.

Méphisto, de préférence.


KURT

“Le sang est un jus bien singulier ...”

Eichmann.


HANNAH

Eichmann n'est pas un Méphisto.

(À nouveau, le film est entrecoupé d’une séquence vidéo originale du procès de EICHMANN à Jérusalem. Plusieurs personnes témoignent.)


UN TÉMOIN DU PROCÈS

Mon père avait 58 ans,

ma mère avait 43 ans.

Mon frère 22 ans.

J'avais 21 ans.

Ma sœur avait 19 ans.

Mon frère avait 16 ans.

Mon autre frère avait 14 ans.

Ma sœur avait 8 ans

et mon frère cadet 5.

On essayait

de rester ensemble dans la rue,

comme ces vaillants SS

nous l'avaient recommandé.


HAUSNER

Et qui de votre famille a survécu?


UN TÉMOIN DU PROCÈS

Moi seul.


UN AUTRE TÉMOIN DU PROCÈS

Quand plus tard

on nous a transportés ailleurs …

200 ou 210 d'entre nous sont restés,

sur les 1200

qui avaient été transportés.

Les suivants ont tous été gazés.

Ceux qui sont arrivés

juste après nous …

ont tous été gazés.

C'était …

Pardonnez-moi …


HAUSNER

Je vous en prie, essayez …

Reprenez.


UN TROISIÈME TÉMOIN DU PROCÈS

... c'était une force,

une force surnaturelle

qui me maintenait en vie.

Si bien que j'ai …

… après ce temps passé à Auschwitz,

après ces deux années à Auschwitz …

… où j'étais un prisonnier affamé …

… je ne pouvais résister …


HAUSNER

Un instant s'il vous plaît, Monsieur ...


JUGE LANDAU

Je vous en prie

de nous écouter M. Hausner et moi.

Du calme.

Restez à vos places!

Que chacun reste à sa place.

Restez à vos places!

(HANNAH se promène dans la rue et constate que tout le monde suit le procès à la radio. D’abord pensive, elle quitte rapidement l’endroit.)

(HANNAH est assise dans le lobby de l’hôtel où elle séjourne.)


CONCIERGE

Madame,

vous êtes en ligne avec l'Amérique.


HANNAH

Je vous remercie.

(HANNAH se dirige vers le téléphone. HEINRICH est à l’autre bout du fil.)


HANNAH

Si tu voyais comme les gens

tentent de témoigner calmement …

La plupart des histoires n'ont rien à

voir avec Eichmann en tant qu'individu.


HEINRICH

Mais on savait tous les deux

dès le début que le procès

traiterait davantage d'un fait

historique que des actes d'un homme.


HANNAH

Mais c'est quand même affreux.


HEINRICH

Ma pauvre fille

loin de chez elle.


OPÉRATRICE

Trois minutes.


HANNAH

Déjà trois minutes.

Ça coûte une fortune,

il faut qu'on se quitte.

Oui. À bientôt.

(HANNAH est dans une salle de presse et écoute attentivement les audiences du procès. À nouveau, le film est entrecoupé d’une séquence vidéo originale du procès de EICHMANN à Jérusalem. Les propos sont parfois traduits de l’allemand à l’anglais par des interprètes.)

CHEF JUIF, TÉMOIN DU PROCÈS

Ils voulaient une organisation centrale

censée représenter les juifs hongrois.


HAUSNER

Peu importe de la date

de la rencontre.

Mais ont-ils dit combien de membres

un tel comité en charge des Allemands

devrait compter?

CHEF JUIF, TÉMOIN DU PROCÈS

Ils nous ont dit

que ce corps représentatif devait être

constitué de quatre à cinq personnes.

Ils ne l'ont pas appelé “Judenrat”.

Et cela nous a rassurés,

car on savait déjà

quel était le but d'un “Judenrat”.


HAUSNER

Dans quelle mesure avez-vous informé

les communes dans les provinces

de la situation

des personnes déportées?

CHEF JUIF, TÉMOIN DU PROCÈS

Nous n'en avions pas les moyens.

Car au moment

où j'ai reçu cette information

et quand on a su clairement

ce qu'était Auschwitz,

les Hongrois de l'est et du nord-est

ce qui faisait en tout …

… 300 000 personnes …

étaient informées par nos soins

et connaissaient leur sort,

mais qu'aurions-nous pu faire?


JUGE LANDAU

Faites le sortir rapidement.

Sortez! Vous gênez ici!

UN HOMME DANS L’AUDITOIRE

Tu es un sale lâche!

Espèce de salaud!


JUGE LANDAU

Restez assis, restez assis,

si vous voulez rester!


EICHMANN

Un officier prête

serment de fidélité au drapeau.

S'il rompt ce serment …

cet homme est une vermine.

Telle est mon opinion.

J'ai prêté serment

de dire ici la vérité.

Tel était mon point de vue

à cette époque:

un serment est un serment.


HAUSNER

Pensez-vous

qu'une personne qui prête serment

est libérée de son serment

après la mort d'Hitler?


EICHMANN

Après la mort d'Hitler

chaque homme est bien sûr

libéré de ce serment.


HAUSNER

À l'interrogatoire vous avez dit

que si le Führer vous avait dit

que votre père était un traître, vous

l'auriez abattu de vos propres mains.


EICHMANN

S'il avait été un traître, certainement.


HAUSNER

Non, si le Führer vous l'avait dit.

Auriez-vous abattu votre propre père?


EICHMANN

À condition qu'il me l'ai prouvé.

S'il l'avait fait,

mon serment m'y aurait contraint.


HAUSNER

Vous a-t-on prouvé

que les juifs devaient être exterminés?


EICHMANN

Je ne les ai pas exterminés.


JUGE HALEVY

N'avez-vous jamais ressenti un conflit

entre votre devoir et votre conscience?


EICHMANN

Je dirais plutôt une dualité.


JUGE HALEVY

Dualité?


EICHMANN

Oui …

Une dualité consciente …

Où l'on navigue d'un extrême

à l'autre et inversement.


JUGE HALEVY

On devait renoncer à sa conscience.


EICHMANN

Pardon?


JUGE HALEVY

On devait renoncer

à sa conscience individuelle.


EICHMANN

On pourrait le dire comme ça.


JUGE HALEVY

S'il y avait eu plus de courage civique,

les choses auraient été différentes.

Ai-je raison? Répondez …


EICHMANN

Courage civique …

s'il y avait eu une structure

hiérarchique, oui certainement.


JUGE HALEVY

Ce n'était pas un destin …

qui était censé arriver.

C'est une question

de comportement humain.


EICHMANN

C'est une question

de comportement humain.

Il en a été ainsi.

On était en guerre,

c'était agité …

Tout le monde se disait:

ça ne sert à rien de résister …


JUGE HALEVY

Oui.


EICHMANN

Une goutte dans la mer,

sans utilité ni succès ou …

ou échec ou autre chose …

J'imagine que …

c'est dû à l'époque.

À l'époque,

à l'éducation des enfants,

les idéologies qu'on appliquait …

l'entraînement militaire,

ce genre de chose.

(HANNAH prend le thé sur la terrasse de son hôtel en compagnie de KURT et quelques autres amis. Le groupe a une discussion animée.)


KURT

Eichmann n'est pas antisémite?

Quelle fumisterie!


HANNAH

Tu l'as entendu.

Il n'a fait qu'obéir à la loi.

Il aurait obéi à toute loi.


UN AMI

Tout ceux qui adhéraient au parti

surtout en tant que SS, étaient des

antisémites convaincus et malfaisants.


HANNAH

Il jure qu'il n'a personnellement

jamais blessé un juif.


KURT

Qu'il en fasse des papillotes!


HANNAH

Mais n'est-ce pas intéressant …

qu'un homme qui a accompli tout ce

qu'un système meurtrier exigeait de lui,

qui s'empresse même

de divulguer le moindre détail

concernant son travail,

que cet homme insiste

sur le fait qu'il n'a

rien contre les juifs.


UN CLIENT DE LA TERRASSE

Il ment!


HANNAH

C'est faux. Il ne ment pas.


KURT

Tu tombes dans le panneau!


UN AMI

Il dit qu'il ignore

où les trains allaient.

Vous croyez cela aussi?


HANNAH

Cette information lui importait peu.

Il transportait les gens.

Vers la mort.

Mais il ne se sentait pas responsable.

Une fois les trains en marche,

son travail était accompli.


KURT

Et il pense

qu'il n'est en aucun cas responsable

du sort réservé aux gens

qu'il avait transportés?


HANNAH

Oui. C'est sa vision des choses.

C'est un bureaucrate.


KURT

Ta quête de vérité t'honore,

mais tu te fourvoies!


HANNAH

Mais Kurt,

tu ne peux pas nier la différence énorme

entre

la cruauté inimaginable d'un homme

et sa médiocrité.


KURT

Ne t'en fais pas, Rahel.

C'est notre façon de nous disputer,

à Hannah et moi.


RAHEL

J'ai juste peur qu'elle irrite

beaucoup d'autres gens.


KURT

C'est sa nature.

(HANNAH rit.)


HANNAH

Mais à chaque fois qu'on s'est mis KO …


KURT

… on s'est toujours réconciliés.

(HANNAH et KURT éclatent de rire.)

(HANNAH s’apprête à retourner à New York. KURT accompagne HANNAH au taxi. Il essaie de prendre un des bagages de HANNAH.)


HANNAH

Hé. Kurt, non!

Pense à ton cœur.


KURT

Je sais. Je ne rajeunis pas.

Si seulement tes pieds avaient du plomb,

tu ne pourrais plus fuir dans cesse!


HANNAH

Je ne te fuis pas.

Jamais.

(Un employé de l’hôtel remplit le taxi de HANNAH de caisses de papier.)


KURT

Qu'est-ce qu'il y a dedans?


HANNAH

Des copies du procès-verbal.

Six cassettes

de l'interrogatoire d'Eichmann.


KURT

J'aurais pu te les expédier

à New York par cargo.


HANNAH

Je dois les lire dès maintenant.

(KURT et HANNAH se serrent dans leurs bras.)


KURT

Viens avec Heinrich, la prochaine fois.

(KURT salue HANNAH de la main. HANNAH lui dit au revoir à travers la fenêtre du taxi qui démarre.)

(HANNAH est de retour à New York. HEINRICH l’attend déjà à la maison. Le concierge de l'immeuble s’affaire à rentrer les bagages de HANNAH dans l’appartement.)


HANNAH

Tu es là!

Et tes cours?


HEINRICH

Annulés!

C'était un cas d'urgence.


HANNAH

Merci, Freddy.

Comme c'est bien d'être de retour!


HEINRICH

Deux kilos …

Ça ne se voit pas?

Je me suis privé pour toi.


HANNAH

Regarde les devoirs qui m'attendent.

(HANNAH et HEINRICH se serrent dans leurs bras, contents d’être à nouveau réunis.)


HEINRICH

Tu prends quelques jours de congé.


HANNAH

Frimousse, j'ai 2000 pages à lire

avant le début du semestre.


HEINRICH

On se calme, Mme la Professeur.

(HANNAH aperçoit un bouquet de fleurs sur la table.)


HANNAH

De la part de Mary.


HEINRICH

Non.

De ma part.

(HANNAH et HEINRICH s’embrassent.)

(HANNAH et HEINRICH s’affairent à classer la multitude de documents du procès que HANNAH a amenés avec elle de Jérusalem.)


HANNAH

Frimousse! C'est la mauvaise pile.

Miller m'a priée de prendre

en charge un autre cours.

Quelqu'un est malade ou divorce

ou un truc typiquement américain.

Je ne m'en sors déjà pas comme ça!


HEINRICH

Tu dois enfin apprendre à dire non.

Seulement aux autres, bien sûr.

Hannah …

(Le téléphone sonne. HEINRICH répond.)


HEINRICH

Oui?

Bonjour, M. Shawn.

(HANNAH fait signe à HEINRICH qu’elle n’est pas disponible pour répondre au téléphone. HANNAH écoute la conversation.)


HEINRICH

Elle n'est pas là pour le moment.

Elle ne devrait pas tarder.

Bien sûr,

je lui transmets votre message.


HANNAH

Alors?


HEINRICH

Ce poli M. Shawn

n'a pas dit grand-chose,

il est sûrement très curieux de savoir

quand tu vas rendre tes articles.


HANNAH

Il n'y a même pas encore de verdict!


HEINRICH

Oui …

Et comment ose-t-il

t'appeler ce M. Shawn?

Je crois qu'il ne peut s'imaginer

qu'une auteure aussi célèbre que toi

soit en lutte avec une pile

de papiers et n'écrive pas un mot.


HANNAH

Mais ce Monsieur ici aurait écrit

l'article depuis belle lurette.


HEINRICH

Cela ne fait aucun doute.


HANNAH

Merci.


HEINRICH

Professeur.

Tu peux utiliser mon bureau.


HANNAH

Comme vous êtes gentil, Monsieur.


HEINRICH

Il faut juste

que tu sortes le porte-pipes.


HANNAH

C'est ton docteur qui va être content!


HEINRICH

C'est l'hôpital qui se moque …

(HEINRICH est sur le point de quitter l’appartement, son manteau sous le bras. HANNAH vient le rejoindre à la porte.)


HANNAH

Tu me quittes sans baiser ni calotte?


HEINRICH

On ne gêne pas les grands philosophes

dans leur réflexion.


HANNAH

Mais comment penser sans baiser?

(HANNAH embrasse HEINRICH.)

(FREDDY, le concierge de l'immeuble, vient déposer un colis pour HANNAH.)


LOTTE

Posez-le ici.

Merci, Freddy.

Ça vient d'Israël.

Au moins

500 nouvelles pages du tribunal.

Je les trierai plus tard.


HANNAH

Lotte, que ferais-je sans toi?

Je n'aurais jamais été aussi amie

avec ma propre fille.


LOTTE

Mon père dit

que Dieu nous a donné une famille

mais qu'on peut grâce à lui

choisir ses amis.


HANNAH

Eh oui …

Théorie intéressante.

Tu crois que j'aurais choisi Charlotte?


LOTTE

Oh, j'ai oublié: elle a appelé.

Elle voulait le nouveau numéro

d'Heinrich au Bard.


HANNAH

Tu lui as donné?


LOTTE

Je n'ai pas pu le trouver.

(LOTTE et HANNAH se sourient.)


HANNAH

Attention, Lotte. Cette psychanalyste

pratique sans doute la télépathie.


LOTTE

Je les reprends?


HANNAH

Oui, s'il te plaît.

Merci.

(LOTTE quitte la pièce, une pile de documents dans les mains.)

(HANNAH révise des documents chez elle. On entend le souvenir de plusieurs voix d’intervenants du procès, les unes par-dessus les autres, pendant que HANNAH réfléchit.)


PLUSIEURS VOIX

Ils dormaient tels des morts.

Quelqu'un est entré et a crié:

Dépêchez-vous, les SS arrivent.

J'avais deux amis à mes côtés …

Je les ai poussés aussi.

Une fois par semaine l'infâme

Dr Mengele procédait à la sélection.

La rumeur concernant

l'arrivée du Dr Mengele suffisait

à semer la terreur

partout dans le camp.

Il faut reconnaître sa culpabilité …

Les hommes politiques …

S'il y avait eu …

plus de ce que je nomme courage civique

les choses

se seraient passées différemment.

(Retour dans le passé, HANNAH est étudiante à l’université. Elle cogne à la porte du bureau d’un professeur.)

(Début information à l’écran)

(Faculté de philosophie Dr M. Heidegger)

(Fin information à l’écran)

(DR M. HEIDEGGER est assis à son bureau, HANNAH est debout devant lui.)

DR M. HEIDEGGER

Mademoiselle Arendt.

Vous dites que vous voulez

apprendre à penser chez moi.

La réflexion

est une occupation solitaire.

(À nouveau dans le présent, HANNAH et MARY ont une discussion en sortant de l’université.)


MARY

Quand j'écris des scènes érotiques,

tu es ma mauvaise conscience.

Comme si tu me tirais par le bras.


HANNAH

Je n'ai aucun problème avec le sexe.


MARY

Je crains que tu ne me prennes

pour une exhibitionniste.


HANNAH

Tu en es une.

Mais c'est ton premier livre

n'ayant rien d'autobiographique.

De la pure fiction, n'est-ce pas?


MARY

C'est un compliment un peu gauche

ou juste une critique?


HANNAH

Je trouve tes phrases

très joliment tournées

et certains passages très drôles.


MARY

Oh, si positive?

As-tu détesté mes autres livres?


HANNAH

Tu ne sais pas accepter les compliments.

(Un homme se dirige vers l’université et aperçoit HANNAH.)


UN HOMME

Hannah!

Vous êtes mon héroïne!

Je vous remercie!

La faculté de philosophie allemande

vous remercie!

On vous remercie tous.


MARY

Demande une augmentation de salaire.

(HANNAH rit et salue MARY de la main avant de poursuivre son chemin.)

(De retour à l’université, HANNAH donne un cours d’allemand devant des étudiants attentifs.)


HANNAH

Vous voyez,

la tradition occidentale …

souffre du préjugé selon lequel …

que le pire que l'homme puisse faire

provient de son égocentrisme.

Mais dans ce siècle qui est le nôtre,

le mal s'est révélé

plus radical qu'on l'avait prévu.

Nous savons désormais

que le plus grand mal,

le mal radical

n'a rien à voir avec des motifs

humainement compréhensibles

et immoraux tels l'égocentrisme.

Au contraire, il est surtout lié

au phénomène suivant:

c'est le fait

de rendre les gens superflus.

L'ensemble du système dans les camps

de concentration visait

à convaincre les prisonniers

qu'ils étaient superflus …

avant qu'on ne les tue.

Dans les camps

les gens devaient apprendre

que la punition

n'était pas liée à un délit,

que l'exploitation

ne profitait à personne,

et que le travail

n'avait pas besoin d'être rentable.

Le camp est un endroit

où chaque fait et geste

est par définition dénué de sens.

Où en d'autres termes,

on crée l'absurdité.

Je récapitule:

s'il est vrai

qu'au stade final du totalitarisme

un mal absolu apparaît,

absolu parce qu'il n'est pas

à imputer à des motifs humains,

alors il est également vrai

que sans lui,

sans le totalitarisme,

on n'aurait jamais connu

la nature radicale du mal.

Quelle heure est-il?

La 2e heure a commencé.

Vous savez ce que cela signifie.

(Un étudiant donne une cigarette et du feu à HANNAH.)


HANNAH

Merci.

Merci.


UN ÉTUDIANT

Puis-je

vous poser une question personnelle?


HANNAH

Je vous en prie.


UN ÉTUDIANT

Avez-vous été

dans un camp de concentration?


HANNAH

J'ai eu l'occasion

de passer quelque temps

dans le camp de Gurs, en France.


UNE ÉTUDIANTE

Les Français

n'étaient pas de votre côté?


HANNAH

Au début, oui.

Ils nous ont accueillis.

Mais les Allemands ont envahi

la France le 10 mai 1940,

nos amis français nous ont soudain

fourrés dans un camp d'internement.

On est devenus

une nouvelle espèce d'hommes

placée par ses ennemis

dans des camps de concentration,

et pas ses amis

dans des camps d'internement.


UN ÉTUDIANT

Comment avez-vous pu vous échapper?


HANNAH

Mon mari et moi

avons obtenu un visa pour l'Amérique.

Un visa. Pas un passeport.

On a été apatrides pendant 18 ans.


UN ÉTUDIANT

Quelle a été votre première impression

de l'Amérique?


HANNAH

Le paradis.

(HEINRICH est seul à la maison quand soudain, il ressent une douleur aiguë à l’œil. Pris de panique, il s’effondre par terre, faisant tomber du mobilier.)

(MARY, affolée, traverse le campus de l’université vers la classe de HANNAH. MARY ouvre brusquement la porte de la salle de cours.)


HANNAH

Vous comprenez?


MARY

Hannah!


HANNAH

(À ses étudiants)

Un instant, s'il vous plaît.

(MARY et HANNAH quitte la salle de cours et se rendent dans la salle des professeurs. HANNAH est sous le choc.)


HANNAH

Comment as-tu trouvé …

Qui a appelé?


MARY

Charlotte.


HANNAH

Mes étudiants attendent.


MARY

Je m'en charge.


HANNAH

Non, Mary, c'est …

… un cours d'allemand avancé.


MARY

Ils seront ravis de parler anglais.

Vas-y, pars.

(HANNAH quitte précipitamment la pièce et part rejoindre HEINRICH à l’hôpital. HEINRICH, alité, ouvre les yeux et aperçoit HANNAH.)


HEINRICH

Ma chère …

Ne pleure pas.


HANNAH

J'ai parlé au docteur.

Tu as 50 pour-cent

de chance de t'en tirer.


HEINRICH

Tu oublies les 50 pour-cent restants.

De quoi parlais-tu avec tes étudiants?


HANNAH

De nous.

(HANNAH est à la maison avec HEINRICH. HEINRICH est au téléphone.)


HEINRICH

Je comprends …

Merci pour le message.

Oui.

Hannah?


HANNAH

Oui.


HEINRICH

Ils vont pendre Eichmann.


HANNAH

C'est bien.


HEINRICH

Bien …

Mais ce n'est pas juste.


HANNAH

La peine est insuffisante?


HEINRICH

La peine n'est que justice

en apparence.


HANNAH

Il n'y a pas de vraie peine

pour de tels actes.


HEINRICH

Il serait donc plus courageux

de le laisser en vie!

Le verdict est tombé:

plus besoin d'éviter

tes amis du New Yorker.


HANNAH

Non.

Commence d'abord par te rétablir.


HEINRICH

Tu n'as plus écrit

depuis mon accident bénin.


HANNAH

Faux. J'ai pris des notes.

Et un anévrisme cérébral

n'est pas un accident bénin.

Tu aurais pu mourir.

(Plusieurs amis prennent un verre chez HANNAH et HEINRICH. HANNAH présente à HANS ce qu’elle a écrit sur le procès de EICHMANN. HANS n’est pas content.)


HANS

Mais Eichmann est un monstre.

Quand je dis monstre,

je ne parle pas du diable.

Pas besoin d'être intelligent ou fort

pour se comporter comme un monstre.


HANNAH

Tu schématises.

Ce qui est nouveau

dans le phénomène Eichmann,

c'est que ses semblables sont nombreux.

C'est un individu horriblement normal.


HANS

Pas tous les individus normaux

dirigeaient la section IV B4

installée

à l'Office de la sécurité du Reich

et chargée de l'extermination

des juifs d'Europe.


HANNAH

Tu as raison.

Mais il considérait …

comme un servant du service

de l'Allemagne et obéissant au Führer.

“Ma loyauté est mon honneur.”

L'ordre du Führer faisait foi de loi.

Et il a plaidé

non coupable au chef d'accusation:

Il agissait selon la loi.


HANS

Les documents montrent qu'Eichmann

a conduit la “solution finale”,

même bien après

qu'Himmler lui a interdit.


HEINRICH

Et pourquoi?


HANS

Il voulait achever son œuvre.


HEINRICH

Tu ne vois pas que chaque loi,

chaque commandement

s'est complètement inversé?

Ce n'était plus “Tu ne tueras point”,

mais “Tu dois tuer”.

Pour accomplir sa tâche,

il fallait résister à la tentation

d'être bon.


HANS

Formidable.

Alors, personne

n'est responsable ou coupable.

Tout homme sain d'esprit

sait qu'il est mal de tuer.


HANNAH

La plupart des Européens,

nos amis inclus,

sont soudain tombés malades.


HANS

Heidegger était ton ami.


LORE

Hans!


HANNAH

Il n'y a pas que lui qui nous a déçus.


HANS

Hannah, tu ne peux pas

écrire ça pour le New Yorker.

En aucun cas.


HEINRICH

Hans, la porte en verre!


HANS

C'est trop abstrait.

C'est ambigu.

Ils ne veulent pas

un traité de philosophie.

Ils veulent savoir

ce que le nazi Eichmann a fait.

(Dans une autre pièce, MARY, THOMAS MILLER et une autre personne discutent ensemble. Loin du groupe, HANNAH et HANS continuent de discuter.)


MARY

Hemingway n'était rien d'autre

qu'un ambulancier, Thomas!

En tant qu'écrivain, c'était

un éjaculateur précoce du 20e siècle.


THOMAS MILLER

Tout ça parce qu'il écrivait

en véritable homme.


HANS

Tu veux lui pardonner?


HANNAH

Quelle fadaise!

Je suis contente

qu'il soit pendu.


CHARLOTTE

Trinquons à la guérison d'Heinrich!

À Heinrich!


UN INVITÉ

À ta guérison!


MARY

Très bonne idée.


HANNAH

Tiens, Hans. À Heinrich.

Frimousse, à la tienne.

Plus de bisous.

Sauf pour moi.

(Les invités sont partis. De nouveau seuls à la maison, HANNAH et HEINRICH discutent.)


HANNAH

Pourquoi Hans

était-il si furieux contre moi?


HEINRICH

Parce qu'il t'aime.

Tout comme lorsqu'il était étudiant.


HANNAH

Foutaises!


HEINRICH

Il déteste Heidegger plus pour t'avoir

conquise que d'avoir rejoint le parti.


HANNAH

Alors, il devrait

te détester encore plus.


HEINRICH

C'est peut-être le cas.

Ma fête de convalescence

m'a épuisé.

Je vais me coucher.

(Retour dans le passé, DR M. HEIDEGGER donne un cours magistral. HANNAH et HANS assistent au cours.)

DR M. HEIDEGGER

La pensée

ne conduit à aucun savoir

comparé à la science.

La pensée

n'apporte aucune …

sagesse pratique.

La pensée …

ne résout aucune

des grandes énigmes de ce monde.

La pensée ne donne

aucune force immédiate

pour agir.

Nous … vivons …

car nous sommes des êtres vivants.

Et nous pensons …

car nous sommes des êtres pensants.

(HANNAH est dans le bureau du DR M. HEIDEGGER. Ils discutent ensemble.)


HANNAH

On est tellement habitués

à considérer

la raison et la passion

comme des antagonistes

que l'image d'une pensée passionnée

où l'idée et le fait

d'être en vie ne feraient qu'un

m'effraie presque.

Excusez-moi.

DR M. HEIDEGGER

Non. Hannah!

(Le DR M. HEIDEGGER se rend à la chambre d’étudiante de HANNAH. Ils se caressent comme des amoureux.)

(À nouveau dans le présent, au New Yorker, FRANCES WELLS arrive dans le bureau de WILLIAM SHAWN.)


FRANCES WELLS

Tolstoï a mis moins de temps

à écrire “Guerre et Paix”.

(FRANCES WELLS décroche le combiné du téléphone de WILLIAM SHAWN puis lui tend. WILLIAM SHAWN soupire et compose le numéro de HANNAH. Le téléphone sonne chez HANNAH qui se réveille d'une sieste et répond à l'appel. FRANCES WELLS est toujours dans le bureau de WILLIAM SHAWN et écoute la conversation téléphonique.)


WILLIAM SHAWN

Mme Arendt!

C'est Bill Shawn.

On peut parler?

Vous êtes occupée?


HANNAH

Oui, pourquoi?


WILLIAM SHAWN

Puis-je vous être utile?


HANNAH

Comment?


WILLIAM SHAWN

Si vous aviez terminé

le premier article,

je pourrais y jeter un œil.


HANNAH

Je ne livre pas au compte-gouttes.


WILLIAM SHAWN

Bien entendu.

Je me rends compte

de l'ampleur de la tâche,

je voulais juste dire qu'on est

impatients de lire le résultat.


HANNAH

Alors,

je me remets au travail,

plutôt que de bavarder.

Ou voulez-vous me mettre la pression?


WILLIAM SHAWN

Non!

Bien sûr que non. Prenez le temps

qu'il vous faudra.


HANNAH

Merci.

Au revoir.

(Prit de court par la fin abrupte de la conversation, WILLIAM SHAWN raccroche le combiné.)


FRANCES WELLS

Qu'est-ce qui te prend?

T'es tombé amoureux d'elle?


WILLIAM SHAWN

Mon Dieu, non!

(HANNAH réfléchit chez elle. Elle se remémore des moments du procès de EICHMANN. On entend les voix de HAUSNER et EICHMANN.)


HAUSNER

Vous dites que vous n'étiez pas

un exécutant normal.

Que vous n'étiez pas

responsable de vos actes.

N'est-ce pas ce que vous avez dit?


EICHMANN

Non, je n’y ai jamais pensé.


HAUSNER

Vous n’y avez jamais pensé?


EICHMANN

Pardon?


HAUSNER

Vous n’y avez a jamais pensé?

Vous étiez un idiot.

Vous n’avez pas pensé?


EICHMANN

Pensé?


HAUSNER

Oui.


EICHMANN

Pensé? Bien sûr que si.


HAUSNER

Vous n’étiez pas un idiot?

(Un autre jour, en matinée, HEINRICH s'apprête à quitter l'appartement pour débuter sa journée de travail.)


HANNAH

Tu es sûr que tu peux y aller?


HEINRICH

Tu les as tellement alarmés qu’ils

m’attendent avec un fauteuil roulant.


HANNAH

Des femmes charmantes se battront

pour te pousser.


HEINRICH

Personne ne peut

me pousser aussi bien que toi.

Lotte ...

Prenez bien soin d’elle.

(Plus tard ce même jour, dans l'appartement, HANNAH et LOTTE travaillent sur les articles pour le New Yorker. LOTTE apporte un café à HANNAH.)


HANNAH

Merci.

Écoute.

J’ai changé le début.

“Le mal, nous l’avons appris,

est quelque chose de démoniaque;

il s’incarne en Satan.

Avec la meilleure volonté du monde

on ne peut déceler aucune profondeur

diabolique ou démoniaque chez Eichmann,

il était tout simplement

incapable de penser.”


LOTTE

C’est excellent.


HANNAH

C’est mieux, non ?

Oui …

(HANNAH termine de taper un passage de ses articles à la machine à écrire et va l'apporter à HEINRICH qui travaille lui aussi à la maison, dans une autre pièce.)


HANNAH

Voilà, monsieur.

(Une autre journée, au New Yorker, WILLIAM SHAWN, FRANCES WELLS et JONATHAN SCHELL révisent les articles de HANNAH.)


WILLIAM SHAWN

“Dans sa vie monotone,

vide de sens, dépourvue d’importance,

le vent avait soufflé A. Eichmann

dans les tumultes de l’Histoire.”

C’est une décision fascinante:

ce début est si poétique!


FRANCES WELLS

Un peu exagéré.

“Un tourbillon du temps

l’entraîna au cœur des rangs militaires

de l’Empire millénaire.”

Deux métaphores sur le vent?


JONATHAN SCHELL

C’est important:

“C’était un pur manque de réflexion,

qui se distingue de la stupidité,

qui le prédisposa

à devenir l’un des plus grands

criminels du 20e siècle.

Il était simplement

incapable de penser.”


WILLIAM SHAWN

C’est original.


FRANCES WELLS

Ça aussi, c’est assez original.

Nos têtes vont tomber.

“Partout où des juifs habitaient

il y avait des chefs juifs reconnus.

Et ces leaders

coopéraient, presque sans exception,

d’une manière ou d’une autre

et pour diverses raisons

avec les nazis.

C’est vrai: si le peuple juif

avait été désorganisé et sans chef,

il y aurait eu chaos et misère.

Mais le nombre de victimes

ne se serait pas situé

entre 4,5 et 6 millions.”


JONATHAN SCHELL

Beaucoup de chefs

ont témoigné lors du procès.

Il fallait le mentionner.


FRANCES WELLS

Elle incrimine les victimes.


WILLIAM SHAWN

C’est faux, Frances,

elle différencie clairement

entre l’impuissance des victimes

et les agissements douteux

de certains chefs.


FRANCES WELLS

Clairement? N’exagère pas!


WILLIAM SHAWN

Cela ne concerne que

10 pages sur 300.


FRANCES WELLS

C’est fort de café.

Veille à ce que tout soit fondé,

sinon on aura besoin de gardes du corps.

Pour elle et pour nous.


WILLIAM SHAWN

Je ne pense pas qu’elle fantasme.

Mais en ce qui concerne la grammaire …

(WILLIAM SHAWN rend visite à HANNAH chez elle afin de discuter de ses articles et de leur publication.)


WILLIAM SHAWN

Ce que vous avez écrit est brillant.

Je propose qu’on le publie

en cinq articles.


HANNAH

Cinq?


WILLIAM SHAWN

Si le texte obtient autant de place,

très peu de modifications

seront nécessaires.

Votre éditeur m’a dit

que votre livre paraîtrait juste après.

Félicitations.


HANNAH

Merci.


WILLIAM SHAWN

On s’y met?


HANNAH

Volontiers.


WILLIAM SHAWN

C’est du grec?


HANNAH

“Einai”.

Ça signifie “être”

au sens de l’existence.


WILLIAM SHAWN

Nos lecteurs n’ont aucune notion de grec.


HANNAH

Qu’ils l’apprennent.


WILLIAM SHAWN

Ici, il y a ...

... seulement un paragraphe

qui nous ...

inquiète quelque peu.


HANNAH

Ah, aujourd’hui vous dites “nous

et pas “moi”?

Vous appelez votre armée

à la rescousse, M. Shawn.


WILLIAM SHAWN

Oui ... peut-être.

Il s’agit des chefs de file juifs.


HANNAH

Leur rapport à la section d’Eichmann

était très important.

je l’ai clairement évoqué.


WILLIAM SHAWN

Oui, bien sûr, mais ...

... vous en faites

votre propre interprétation,

qui pourrait faire du bruit.


HANNAH

C’est incorrect.

J’ai volontairement

tenté d’analyser

ou d’expliquer leur comportement.


WILLIAM SHAWN

“Pour un juif ...

... la participation des chefs

à l’extermination de leur propre peuple

est sans aucun doute

le chapitre le plus sombre

de toute cette sinistre histoire.”

On pourrait prendre cela

comme une interprétation.


HANNAH

Mais c’est un fait.

(À l'université, HANS lit l'article de HANNAH dans le New Yorker. Deux étudiants impatients de lire l'article en discutent.)


UN ÉTUDIANT

Enfin!


UN AUTRE ÉTUDIANT

J’ai hâte de le lire!

(Les deux étudiants aperçoivent HANS qui lit l'article de HANNAH et vont à la rencontre de HANS.)


UN ÉTUDIANT

À quel point vous plaît l’article?


HANS

À quel point?

“À quel point” est une supposition,

demandez plutôt “si” cela me plaît.

(Le téléphone sonne dans le bureau de WILLIAM SHAWN, au New Yorker. Il décroche et un homme est au bout du fil. FRANCES WELLS est aussi dans le bureau.)


UN HOMME AU TÉLÉPHONE

De quel droit!

Vous ne savez pas de quoi vous parlez!

(Sans laisser l'homme au téléphone terminer sa phrase, WILLIAM SHAWN raccroche le combiné, l'air épuisé.)


FRANCES WELLS

“Que dix pages!”

Ça fait 100 appels par page.

Jusqu’à présent.

(Le téléphone sonne à nouveau, FRANCES WELLS décroche le combiné puis le raccroche immédiatement pour couper l'appel sans y répondre.)

(HANNAH est seule dans une maison de campagne, hors de la ville. Elle travaille sur son livre.)

(Toujours dans la maison de campagne, HANNAH parle au téléphone avec LOTTE qui est toujours chez HANNAH, à New York.)


HANNAH

Ignorez-les ...

Vous vous rendez fous!


LOTTE

Mais la réponse de Shawn dans

le New Yorker est très convaincante.

Tu veux que je te l’envoie?


HANNAH

Quelle réponse?


LOTTE

À un méchant article paru

dans le New York Times.


HANNAH

Ah, celui-là!

Je m’en moque!

Dis-moi plutôt

comment va Heinrich.


LOTTE

Charlotte cuisine

pour lui tous les soirs.


HANNAH

Heinrich n’a le droit

à la viande que deux fois par semaine.


LOTTE

Oui.

(HEINRICH arrive dans la pièce et demande le combiné à LOTTE.)


HEINRICH

Allô ...

Ma chérie.

Tu les mets sacrément en rogne.


HANNAH

Allô, Frimousse.

Ne perdons pas notre temps avec ça.


HEINRICH

Le procureur de Jérusalem

a pris l’avion

pour venir parler

aux survivants à New York.

C’était la manchette du Daily News:

“Le procureur réagit

à la défense farfelue d’Eichmann ...

... par Hannah Arendt.”

Ça fait la couverture!


HANNAH

Une tempête dans un verre d’eau.


HEINRICH

Ce n’est pas une tempête.

C’est un ouragan, Hannah.


HANNAH

Dis-moi plutôt

ce que tu vas manger ce soir.


HEINRICH

Des épinards,

du pain complet et de l’eau.

C’est bien

que tu ne sois pas à New York.

Ils te reprochent tous

de défendre Eichmann, Hannah.


HANNAH

Frimousse, ce ne sont que

quelques articles dans un magazine.


HEINRICH

Ma chérie,

tu es vraiment naïve.

(Le soir, toujours dans l'appartement, HEINRICH soupe avec CHARLOTTE qui est en train de lire l'article de HANNAH dans le New Yorker.)


CHARLOTTE

Elle pense que son sarcasme

va la protéger.

Il ne me montre que sa vulnérabilité.

Elle tente de se tenir

à l’écart de cette histoire,

et en ce faisant

elle se l’approprie d’autant plus.


HEINRICH

Faux, complètement faux.

Il ne s’agit pas d’elle.


CHARLOTTE

Mais où est-elle ...

quand elle écrit

sur ce nazi et ses crimes?

Elle a le droit de ressentir

de la douleur et de le montrer.


HEINRICH

Ce serait éhonté.

Et ça ne lui correspond pas.


CHARLOTTE

Il faut que tu sois conscient

que si elle refoule cette douleur,

celle-ci finira par la rattraper.

Et toi aussi.

(Toujours dans la maison de campagne, HANNAH se remémore un souvenir. HANNAH est adulte, mais plus jeune. HANNAH est assise dans un restaurant quand un garçon de restaurant arrive à sa table.)

GARÇON DE RESTAURANT

Professeur Heidegger

est venu pour vous voir.


HANNAH

Merci.

(DR M. HEIDEGGER entre dans le restaurant.)

(HANNAH et le DR M. HEIDEGGER sont sortis du restaurant et marchent en forêt.)

DR M. HEIDEGGER

C’est l’un des secrets du temps:

il revient et peut tout transformer.

Quand je t’ai vue là

dans ta plus jolie robe,

j’ai su qu’une nouvelle et faste période

avait commencé pour nous.

Arrête-toi un instant.


HANNAH

Je ne savais pas si je devais venir.

DR M. HEIDEGGER

Il n’y a pas plus grande invitation

que d’être le premier à aimer:5

“Nulla est enim maior

ad amorem

invitatio quam praevenire

amando.” Saint Augustin.

Ta dernière lettre m’a attristé.

Comment as-tu pu

croire toutes ces calomnies?


HANNAH

J’ai éprouvé un haut-le-cœur

en lisant ton discours de recteur.

Je n’en revenais pas

que mon maître à penser

se conduise comme un sot.

DR M. HEIDEGGER

Je sais que ces années ont été dures

pour toi, emplies de misère,

de privation et vulnérabilité.

Pour moi aussi, elles ont été dures.

DR M. HEIDEGGER

Martin, je suis venue

parce que je veux comprendre.

DR M. HEIDEGGER

Hannah ...

Je suis comme un garçon qui rêvait

et ne sait pas ce qu’il fait.

(DR M. HEIDEGGER face à HANNAH se penche vers elle pour sentir son parfum. Leurs corps pressés l’un contre l’autre, ils continuent à discuter.)

DR M. HEIDEGGER

Sur le plan politique

je ne suis ni doué ni chevronné,

mais je le sais et j’espère ...

en apprendre davantage.

Afin de n’omettre aucune pensée.


HANNAH

Pourquoi ne fais-tu pas

une déclaration publique?

(Toujours dans la maison de campagne, HANNAH sort de ses rêveries en apercevant la voiture de MARY qui vient lui rendre visite.)


MARY

On ne parle que de toi!

Je suis si contente de te voir ici!

(MARY donne un bouquet de fleurs à HANNAH.)


HANNAH

Comme elles sont belles!


MARY

De la part de Jim. Il te salue

et est impatient de te rencontrer.


HANNAH

Quand vais-je enfin le rencontrer?


MARY

On va arranger ça.


HANNAH

Comment était le voyage?


MARY

Parfait, mais je meurs de faim.

(C’est le soir et MARY et HANNAH jouent au billard dans un bar.)


MARY

Tu devrais participer à la discussion.

(MARY déplace la bille de choc sur la table de billard.)


HANNAH

Tu ne peux pas faire ça!

Respecte les règles!


MARY

Pourquoi? Personne ne le fait.


HANNAH

De quoi veux-tu que je discute?

Il n’y a pas une seule critique

consacrée à ce que j’ai écrit.


MARY

Tu n’imaginais vraiment pas

que les réactions

seraient aussi violentes?

Ah Hannah, même pas un peu?

Tu as opté pour un ton particulier.


HANNAH

Ah, j’ai un ton tout à fait normal.

(MARY vient s’asseoir sur la bande de la table de billard, très près de HANNAH à qui c’est le tour de jouer.)


MARY

Pour toi, oui, mais personne

n’a jamais osé ironiser sur ce thème.


HANNAH

Tu cherches à me distraire.


MARY

Pas le moins du monde!


HANNAH

Tu vois?

Je te dis, c’est inutile.

La moitié d’entre eux

n’a même pas lu mon livre.


MARY

C’est pour ça que tu devrais

en parler publiquement.

Révèle leur hypocrisie,

force-les à discuter vraiment!


HANNAH

Je refuse de me justifier

face à ces imbéciles.


MARY

(en allemand)

“Je suis seule

face au dialogue muet que je me livre.”


HANNAH

Tu as une très bonne mémoire.


MARY

Oui.


HANNAH

Et un horrible accent.


MARY

Tu réponds à une question personnelle

si je gagne?


HANNAH

Tu ne gagneras pas.

Je peux donc tout te promettre.

(MARY joue son ultime coup puis remporte la partie. MARY sourit de toutes ses dents à HANNAH.)


MARY

C’était lui, l’amour de ta vie?


HANNAH

Qui?


MARY

Tu le sais bien.

Ton “Roi secret de la pensée”.


HANNAH

Non, ce n’était pas lui.

C’est Heinrich.


MARY

Okay, alors complète la phrase:

“Heidegger était le plus grand ...

... de toute ma vie.”

Allez, je ne le dirai à personne.


HANNAH

Il y a des choses qui sont

plus fortes qu’un simple individu.

(À New York, WILLIAM SHAWN et JONATHAN SCHELL arrivent dans une soirée-conférence où beaucoup de personnes discutent avant le début des discours. WILLIAM SHAWN et JONATHAN SCHELL portent surtout attention à un petit groupe d’hommes, dont THOMAS MILLER, en pleine discussion animée.)


THOMAS MILLER

Vous avez lu le livre?

Comment peut-elle critiquer les juifs,

alors que l’auteur du massacre

est sur le banc des accusés!


LIONEL

Représenter ce meurtrier comme un clown,

un petit servant bête d’Hitler,

sans aucune opinion propre!


THOMAS MILLER

Et elle le dit “normal”.


NORMAN

C’est Hannah Arendt: une intelligence

dépourvue de sentiments.


THOMAS MILLER

J’adore cette phrase dans ton article,

Norman. Vous l’avez tous lu?

Quel en était le titre?


NORMAN

“La perversité du génie”.


THOMAS MILLER

Exact, tu as été plus fair-play

que ce à quoi elle pouvait s’attendre,

mais elle est choquée.


NORMAN

Foutaises, elle vit pour

de telles sensations intellectuelles.

Et elle est trop intelligente

pour ne pas avoir prédit le scandale

qui suivrait ses attaques.


JONATHAN SCHELL

Vous la vouliez comme professeur

dans votre section.


THOMAS MILLER

Une erreur du passé.


WILLIAM SHAWN

Vous traitez tous Hannah Arendt ...

... comme une suspecte.

Et non comme

un penseur politique respecté.

(MARY arrive à la soirée et se joint à la conversation.)


LIONEL

Bill, personne ne s’en est pris

au caractère d’Hannah Eichmann.


MARY

Ta critique prouve

que tu es trop hystérique pour écrire

une seule phrase cohérente.

Et ce lapsus montre que Lionel

n’est plus en mesure de parler non plus.


NORMAN

La prétention européenne d’Arendt

t’a déjà contaminée.

Elle pourrait défendre Himmler

et tu la suivrais.


MARY

Norman,

tu montes sur tes ergots.


JONATHAN SCHELL

Personne ici

n’a lu les articles.

(Une femme se joint au débat.)


UNE FEMME

On a tenté.

C’est insupportable.


HANNAH

Hannah n’écrit pas de soap-opéras.


NORMAN

Cela aurait été trop demandé

que Mme Arendt couvre le procès.

Il lui fallait

quelque chose de plus intéressant.


LIONEL

Elle se prend pour qui?

Aristote?


MARY

Contrairement à vous,

Hannah a été contrainte

de s’exiler.

Elle a été brutalement emprisonnée.

N’est-ce pas remarquable

qu’elle soit la seule

à discuter ce thème

sans se lamenter?


NORMAN

Comment expliques-tu cela?

Est-elle plus intelligente

que des gens pourvus de sentiments?


MARY

C’est facile d’être plus intelligent

que toi. Elle est aussi plus courageuse.


ORGANISATEUR DE LA SOIRÉE

Mesdames et Messieurs,

nous aurons le temps

de discuter après les présentations

des intervenants.

Installez-vous

afin que nous puissions commencer.

(HANNAH est toujours installée dans la maison de campagne et se promène en forêt, perdue dans ses pensées. HANNAH passe près d’un chemin de campagne quand une voiture arrive à grande vitesse et s’arrête brusquement près d’elle. Deux gardes du corps et un autre homme sortent de la voiture.)


SIEGFRIED

Madame Arendt?


HANNAH

Siegfried!


SIEGFRIED

Vous vous souvenez de moi?


HANNAH

Bien sûr.

Vous étiez dans le groupe sioniste

de Kurt Blumenfeld à Berlin.


SIEGFRIED

J’ai peine à croire

que vous étiez sioniste.


HANNAH

Vos services secrets vous ont envoyé

pour parler de mes péchés de jeunesse?


SIEGFRIED

J’exige que vous stoppiez la parution

de votre livre sur Eichmann.


HANNAH

L’État d’Israël a acheté quatre

billets d’avion pour me dire cela?

Vous roulez sur l’or

pour le gaspiller ainsi!


SIEGFRIED

On ne comprend pas que vous, juive,

répandiez de tels mensonges

sur votre peuple.


HANNAH

C’est un livre

que je n’ai jamais écrit.


SIEGFRIED

Un livre

qui ne paraîtra jamais en Israël.

Et qui ne devrait paraître nulle part,

si vous avez de la décence.


HANNAH

Vous interdisez les livres,

et vous me parlez de décence!


SIEGFRIED

Je vous préviens.


HANNAH

Non, vous me menacez!

(HANNAH commence à marcher rapidement pour s’éloigner de ces hommes et de la voiture.)


SIEGFRIED

On voulait que Kurt Blumenfeld

vous ramène à la raison,

mais il est en train de mourir.

(HANNAH s’arrête de marcher, attristée par cette nouvelle.)


SIEGFRIED

On ne voulait pas être aussi cruels.

Vous n’étiez pas au courant?

(Sans dire un mot, HANNAH s’en va affectée à l’idée de la mort de son ami KURT.)

(HANNAH retourne en Israël pour rendre visite à KURT, mourant.)


HANNAH

Rivka, pourquoi

ne m’avez-vous pas prévenue plus tôt?


RIVKA

Kurt ne voulait pas.

(KURT dort dans son lit. HANNAH s’assoit à son chevet.)


HANNAH

Kurt ...

(KURT ouvre les yeux.)


HANNAH

Qu’est-ce que tu fabriques, mon cher!


KURT

Tu es allée trop loin, cette fois.


HANNAH

Pas de dispute aujourd’hui.


KURT

Cette cruauté ...

et ce manque d’égards de ta part.


HANNAH

Tu penseras différemment

quand tu le liras.


KURT

J’ai essayé.

(KURT montre un journal à HANNAH.)


HANNAH

Depuis quand écoutes-tu les autres

quand il s’agit de moi?


KURT

N’éprouves-tu aucun amour

pour Israël?

N’aimes-tu pas ton peuple?

Je ne peux plus rire avec toi.


HANNAH

Kurt, tu me connais pourtant.

Je n’ai jamais aimé un peuple.

Pourquoi devrais-je aimer les juifs?

Je n’aime que mes amis.

Ceci est le seul amour

dont je suis capable.

Kurt ...

Je t’aime.

(Triste et mal à l’aise, KURT se retourne dans son lit pour faire dos à HANNAH. HANNAH, peinée, comprend que cette fois, KURT n’est pas sur la même longueur d’onde.)

(HANNAH marche dans les rues de Jérusalem, triste et pensive.)

(De retour à New York, dans l'appartement de HANNAH, LOTTE informe HANNAH du contenu des piles de lettres reçues en réaction aux articles de HANNAH.)


LOTTE

Ceux-là pensent

que tes articles sont excellents.

Ceux-là pensent que tu t’es complètement

trompée et n’aurais rien dû écrire.


HANNAH

Y a-t-il quelqu’un que je connais?


LOTTE

Oui. Quelques amis.

Ceux-là souhaitent la mort.

Certains ne manquent pas d’imagination.

J’y vais.

(On sonne à la porte. LOTTE va répondre à la porte.)


LORE

Oh, Lotte!

Je suis en retard?

Bien.

Oh, Hannah, j’ignorais que ...


HANNAH

Lore, je suis contente de te voir.


LORE

Je suis venue aider Lotte.


HANNAH

Non, viens t’asseoir d’abord.

(HANNAH et LORE s'assoient dans le salon pendant que LOTTE continue de lire et classer des lettres destinées à HANNAH. HANNAH offre une cigarette à LORE.)


HANNAH

Tiens.

Tu étais là hier?


LORE

Je ne voulais pas laisser Lotte seule.


HANNAH

Merci.


LORE

Ça va de soi.


HANNAH

Comment va Hans?


LORE

Il ...


HANNAH

Pourquoi n’est-il pas venu?


LORE

Il ... ne se sent pas bien.


LOTTE

Oh, mon Dieu!


LORE

Qu’est-ce qu’ils écrivent?


LOTTE

Oh, rien.


HANNAH

Allez, Lotte.

Lis-la-nous.

(Nerveuse, LOTTE s'approche de HANNAH et LORE et leur lit la lettre qu'elle a entre les mains.)


LOTTE

“Votre photo montre un visage aussi dur

que la pierre et aussi froid ...

... que la glace du pôle Nord.

Le mépris plane sur vos lèvres, vos yeux

renferment une brutalité de fer.

La page ...

... avec votre photo

a selon moi

contaminé tout le magazine.

J’ai enfilé des gants,

je n’ai pu saisir la page à mains nues.

Je l’ai arrachée

et comme je me refusais ...

... à ce qu’elle brûle avec dignité,

je l’ai jetée à la poubelle.

Mon cœur n’est pas empli de haine,

je ne me délecte pas

à l’idée de vengeance.

Cependant, je sais

que nos six millions de martyrs

que vous avez profanés

planeront

autour de vous jour et nuit ...

... et ne vous laisseront aucun répit.

Il ne peut en être autrement.”

(LOTTE s'assoit, perturbée par la lettre qu'elle vient de lire. LORE serre la main de HANNAH en signe de soutien.)

(Plus tard le même soir, LORE est partie et HANNAH et LOTTE partagent un verre de vin dans le salon.)


HANNAH

C’est gentil de ta part ...

que tu sois restée ce soir.


LOTTE

Tu as eu une si rude journée.


HANNAH

Quand j’étais enfant,

mon père était très malade.

Il est mort quand j’avais sept ans.

Après un long combat.

Je ne l’ai connu que malade.

Et dans mon rêve il apparaît ...

il est en bonne santé.

Il est beau.

Il me regarde et me dit: “Je t’aime”.

(HANNAH se met à pleurer, fatiguée par tous ces événements depuis la publication de ses articles.)

(Le lendemain matin, toujours dans l'appartement de HANNAH et HEINRICH, HANNAH marche d'un pas décidé vers son bureau, la pile de lettres à la main.)


HEINRICH

Que fais-tu des lettres?


HANNAH

Je vais y répondre.


HEINRICH

Non, tu ne vas pas le faire.

On n’en finira jamais sinon.


HANNAH

J’ai affreusement blessé ces gens.

C’est à prendre au sérieux.

On vit ici depuis vingt ans. Je n’ai

pas envie de refaire mes valises.


HEINRICH

Ils ne vont pas t’expulser

pour quelques articles.


HANNAH

En es-tu si sûr?

(HANNAH va répondre à la porte où FREDDY le concierge l'attend, un mémo à la main.)


FREDDY

De la part

du gentil monsieur du 10e étage.


HANNAH

Merci, Freddy.

(HANNAH referme la porte et lit le mémo que FREDDY vient de lui apporter.)

[Début information à l'écran]

Va en enfer, sale pute nazi!

[Fin information à l'écran]

HANNAH arrive à l'université et traverse un long corridor jusqu'au bureau de la faculté. Trois hommes, dont THOMAS MILLER, l'attendent, assis à un bureau. HANNAH dépose sa serviette sur une chaise devant eux sans s'asseoir.


THOMAS MILLER

On en a longuement discuté

et sommes unanimes.


UN HOMME

On vous conseille poliment

de renoncer à votre séminaire.


HANNAH

Je ne renoncerai

en aucune circonstance.


UN HOMME

Vous n’aurez peut-être

pas assez d’étudiants

souhaitant assister à vos cours.


HANNAH

Vous n’avez peut-être pas communiqué

avec vos propres étudiants.

Mais mon cours affiche plus que complet.

Le grand soutien

que me portent les étudiants

m’a conduite

à accepter leur invitation.

Je vais parler publiquement

des réactions hystériques

concernant mon rapport.

(HANNAH reprend sa serviette quitte le bureau, frustrée, pendant que THOMAS MILLER lui lance une dernière réplique.)


THOMAS MILLER

C’est tout à fait vous:

beaucoup d’arrogance et aucun sentiment.

(HANNAH arrive dans une salle de cours, un auditorium bondé d'étudiants silencieux visiblement impatients de l'entendre. Une fois devant la classe, elle sort un document de son sac et le pose sur le bureau devant elle.)


HANNAH

Peut-être me permettrez-vous

exceptionnellement

de fumer tout de suite.

(HANNAH sort une cigarette de son paquet, l'allume et prend une bonne respiration. Elle aperçoit les trois hommes à qui elles parlait un peu plus tôt, dont THOMAS MILLER, assis parmi les étudiants au milieu de l'auditorium. HANNAH commence à lire le document sorti de son sac.)


HANNAH

Quand le New Yorker m’a envoyée

pour couvrir

le procès d’Adolf Eichmann,

je suis partie du principe

que le tribunal

n’avait qu’un seul intérêt:

la quête de justice.

Cela n’a pas été une tâche facile.

Car le tribunal en charge de juger

Eichmann traitait un crime

qui n’existe pas dans le code civil

ainsi qu’un criminel

jusqu’alors inconnu

avant les procès de Nuremberg.

Et cependant

le tribunal devait définir

Eichmann comme un homme

jugé pour ses actes.

Le procès ne concernait pas un système.

Ni l’histoire, ni aucun isme.

Même pas l’antisémitisme.

Seulement une personne.

(HANNAH cesse de lire son document et s'avance devant son bureau pour poursuivre son discours. Les étudiants sont toujours silencieux et attentifs. On aperçoit les trois hommes dans l'auditoire se consulter quelque peu en écoutant les propos de HANNAH.)


HANNAH

Le problème

avec un criminel nazi tel Eichmann,

c’est qu’il rejetait avec véhémence

toute implication personnelle.

Comme si plus personne

ne pouvait être puni ou pardonné.

Il contredisait

sans cesse

les affirmations du Parquet

et prétendait n’avoir jamais rien

entrepris de sa propre initiative.

Qu’il n’avait jamais eu l’intention

sous aucune manière

de faire le bien ou le mal.

Qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres.

Cette ...

... excuse typique des nazis

montre clairement

que le plus grand mal du monde

est le mal accompli

par des personnes insignifiantes.

Le mal est accompli

par des gens qui n’ont aucun motif

aucune conviction,

ne sont pas méchants

ou n’ont pas d’intentions démoniaques.

Par des gens qui refusent

d’être humains.

Et c’est justement ce phénomène

que j’ai appelé ...

la “Banalité du mal”.

(THOMAS MILLER se lève pour poser une question à HANNAH.)


THOMAS MILLER

Madame Arendt,

Vous omettez la partie la plus

importante de la controverse.

Vous dites que sans la coopération

des chefs moins de juifs seraient morts.


HANNAH

Ce thème est apparu pendant le procès,

je l’ai couvert

et je devais évoquer

le rôle des chefs de file

qui participaient directement

aux activités d’Eichmann.


THOMAS MILLER

Vous reprochez au peuple juif

sa propre extermination.

(THOMAS MILLER se rassoit.)


HANNAH

Je n’ai jamais accusé le peuple juif!

Il était impossible de résister.

Mais peut-être ...

... qu’il y a quelque chose ...

... entre la résistance ...

... et la coopération.

Et c’est seulement

dans ce sens que je dis

que peut-être certaines personnes juives

auraient pu se conduire différemment.

(THOMAS MILLER semble inconfortable et vexé par les propos de HANNAH qui poursuit son discours une fois cette question répondue.)


HANNAH

Il est ...

... extrêmement important

de se poser cette question.

Car le rôle

des chefs de file juifs

donne un aperçu choquant

de l’ampleur

de l’effondrement moral

qu’ont provoqué les nazis

dans une Europe honorable.

Pas seulement en Allemagne,

mais dans presque tous les pays.

Pas seulement ...

... parmi les persécuteurs ...

... mais aussi parmi les persécutés.

(HANNAH remarque qu'une étudiante souhaite poser une question.)


HANNAH

Oui?


UNE ÉTUDIANTE

La persécution

visait les juifs.

Pourquoi décrivez-vous

le crime d’Eichmann

comme un “crime contre l’humanité”?


HANNAH

Parce que les juifs sont des hommes.

Tout d’abord,

les nazis ont tenté

de les nier.

Un crime contre eux est par définition

un crime contre l’humanité.

Je suis bien sûr,

vous le savez, juive.

On m’a reproché d’être

une juive antisémite

qui défend les nazis

et méprise son propre peuple.

Ce n’est pas un argument.

C’est une diffamation!

(HANNAH pointe en direction des trois hommes dans l'auditoire. Plusieurs étudiants se tournent vers les trois hommes pour noter leurs réactions aux propos de HANNAH. Malgré leur inconfort apparent, ils ne répondent pas. HANNAH poursuit.)


HANNAH

Je n’ai pas défendu Eichmann.

Mais j’ai tenté

d’associer la médiocrité choquante

de cet homme

avec ses actes affreux.

Essayer de comprendre

ne signifie pas pardonner.

Je le vois de ma responsabilité

de comprendre.

C’est de la responsabilité de chacun

qui ose écrire sur ce thème.

Depuis Socrate et Platon,

on considère la pensée

comme le fait de mener

un dialogue silencieux

avec soi-même.

En refusant d’être un être humain

Eichmann a complètement abandonné

cette qualité humaine caractéristique

qui consiste à pouvoir penser.

Et par conséquent

il n’était pas en mesure

d’apporter de jugements moraux.

Cette incapacité à penser

a permis

à de nombreux hommes ordinaires

d’accomplir des actes cruels

d’une ampleur exceptionnelle.

Des actes

qu’on n’avait jamais vus auparavant.

C’est vrai:

j’ai traité ces questions

de manière philosophique.

Le souffle de la pensée

ne se manifeste pas dans le savoir,

mais dans la capacité

à distinguer le bien

du mal,

la beauté de la laideur.

Et j’espère

que la pensée

donne la force aux hommes

d’éviter les catastrophes

dans ces moments rares

où la situation se gâte.

Merci.

(Les étudiants applaudissent le discours de HANNAH. Beaucoup sourient. HANNAH se tourne vers le tableau noir derrière elle pour reprendre ses esprits. Les trois hommes se lèvent en silence et quittent l'auditorium alors que les étudiants applaudissent toujours HANNAH. Puis tout le monde quitte la salle. Sur le point de partir, HANNAH réalise que HANS est assis dans l'auditoire et qu'il a donc assisté au discours de HANNAH. HANNAH va à sa rencontre. HANS a un air découragé, presque dégoûté.)


HANNAH

Hans, si j’avais su que tu étais là.


HANS

Je suis venu ...

avec le fol espoir

que tu aurais compris.

Mais tu es et restes la même.

Hannah ...

avec cette arrogance qui t’est propre,

et ton ignorance,

connue depuis longtemps,

des choses juives,

tu transformes un procès

en un traité de philosophie.


HANNAH

Hans, je suis trop épuisée.

(HANS se lève, irrité.)


HANS

Tu te comportes comme

une intellectuelle allemande ergoteuse

qui méprise les juifs.

Et tu essaies

de nous rendre complices de la Shoah!

Tu n’as jamais accepté que les Allemands

t’aient honteusement trahie.

Ils t’ont expulsée

et t’auraient tuée s’ils l’avaient pu!

Ton ami Eichmann était responsable

du transport de Gurs.

Si tu n’avais pas eu la chance

de fuir à temps,

tu aurais subi le même sort

que les autres femmes!

(HANNAH est sans mot devant les paroles de HANS. Elle est attristée.)


HANNAH

Arrête!


HANS

Elles ont toutes été transportées!

Toutes déportées vers ...


HANNAH

Arrête!

Hans …

(HANS fait non de la tête et s'apprête à partir. Il se retourne vers HANNAH.)


HANS

À partir d’aujourd’hui ...

je renonce

à l’étudiante préférée d’Heidegger.

(HANS pousse la porte et quitte la salle laissant HANNAH toute seule dans l'auditorium.)

(À la cafétéria de l'université, HANNAH est isolée et mange seule à table.)

(HANNAH et HEINRICH discutent dans leur appartement des événements et réactions des derniers jours.)


HANNAH

Le monde entier tente

de me prouver que j’ai tort.

Et personne n’entrevoit

ma véritable erreur.

Le mal ne peut être

à la fois banal et radical.

Le mal est toujours extrême.

Jamais radical.

Le bien est toujours

profond et radical.


HEINRICH

Tu aurais couvert le procès

si tu avais su ce qui t’attendait?


HANNAH

Oui.

Je l’aurais couvert.

Peut-être pour apprendre

qui sont mes vrais amis.


HEINRICH

Kurt était ton ami et le serait resté.

(HANNAH, toujours chez elle, continue de travailler sur sa machine à écrire ...)

[Début information à l'écran]

Sa vie durant, Hannah Arendt

fut aux prises avec la question du mal.

Elle ne cessa de réfléchir à cette pensée

qui l’obséda jusqu’à sa mort.

[Fin information à l'écran]

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