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In the Fog

World War II, Eastern Europe, a forest. Two members of the Resistance. A man wrongly accused of collaborating. How can one make the right choice when morals no longer exist?



Réalisateur: Sergei Loznitsa
Acteurs: Vladimir Svirskiy, Vladislav Abashin, Sergeï Kolesov
Production year: 2012

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VIDEO TRANSCRIPT

Les dialogues originaux du film “Dans la brume”, sont sous-titrés en français.

En 1942, la Biélorussie est sous occupation allemande. Trois hommes biélorusses sont escortés par des soldats allemands jusqu'au centre d'un campement de travail. Des ouvriers travaillent autour d’un train à l'arrière-plan. Une femme tente de s'interposer et de stopper la marche des prisonniers. Elle est interceptée par un officier allemand.


OFFICIER ALLEMAND

Où tu vas comme ça? Halte!

Allez! Avance!


FEMME

(Gémissant)

Non!

(Les villageois présents ainsi que quelques officiers allemands écoutent le discours de l'un de ceux-ci qui est hors champ.)


OFFICIER ALLEMAND

Biélorusses!

Chacun de vous a pour mission

d’aider à la reconstruction

de votre région.

Vous savez bien

que celle-ci ne peut se faire

sans le soutien des Allemands.

Toute résistance aux ordres allemands

sera tenue pour du sabotage,

au même titre

que l’incitation au soulèvement.

Il y a encore des individus

qui ne comprennent pas

la marche à suivre.

Ces résistants

qui s’en sont pris à la Whermacht

vont donc être punis.

Regardez ce qui arrive

aux ennemis du Reich.

Ne soutenez pas les résistants.

Leur situation est sans issue.

Tous ceux qui se rallieront à eux

connaîtront le même sort.

Le temps des grandes décisions est venu!

Prenez une part active

dans la reconstruction

de l’économie biélorusse,

pour le peuple biélorusse.

Pendez-les.

(Les trois prisonniers sont pendus hors champ, on entend que le bruit des cordes et de leurs souffles coupés.)

[Début information à l'écran]

Dans la brume

d’après le roman de Vassil Bykov

[Fin information à l'écran]

Dans la forêt, deux biélorusses, BOUROV et VOÏTIK se déplacent à cheval. BOUROV tente de traverser un ruisseau en utilisant un tronc d'arbre, tenant les rênes de son cheval qui le suit, les pattes dans l'eau.


BOUROV

Allez, viens!

(BOUROV glisse sur le tronc d'arbre et se retrouve les pieds dans le ruisseau, ses bottes pleines d'eau.)


BOUROV

Merde!

(BOUROV regarde VOÏTIK derrière lui qui est toujours sur son cheval, sur la rive.)


BOUROV

Reste pas planté là!

Avance, c’est pas très profond.

(VOÏTIK traverse la rivière à cheval. BOUROV atteint l'autre côté du ruisseau, puis s'assoit pour vider ses bottes pleines d'eau et essorer les morceaux de tissu qui lui servent de chaussettes. Il les replacent ensuite dans ses bottes.)



BOUROV

Manquait plus que ça!

Quelle chierie ...

(BOUROV et VOÏTIK sortent ensuite de la forêt et s’arrêtent à la vue d’une petite habitation non loin. Discrètement, ils observent les lieux.)


BOUROV

Tu la vois?

C’est là.

VOÏTIK

Je la vois.


BOUROV

On va attendre.

Dès qu’il fait nuit, on y va.

VOÏTIK

Tu crois qu’il nous attend?


BOUROV

Peut-être pas.

VOÏTIK

Il a déjà dû se barrer.

Et rejoindre la police allemande.

(La nuit tombée, BOUROV et VOÏTIK se rendent à la maisonnette, menant leurs chevaux en main. BOUROV confit son cheval et son fusil d’épaule à VOÏTIK.)


BOUROV

Attends-moi là.

S’il se passe quelque chose,

je tire.

VOÏTIK

Sois pas trop long.


BOUROV

T’inquiète, je serai pas long.

(BOUROV se dirige seul vers la maisonnette. Pendant ce temps, dans la maisonnette, SOUCHÉNIA taille un morceau de bois pour faire une petite figurine à son bambin GRICHA qui le regarde.)


SOUCHÉNIA

Les petites pattes ...

Il reste à faire les yeux,

et puis les oreilles.

Pointues comme celles des renards.

Comment on va l’appeler?


GRICHA

Belka.


SOUCHÉNIA

On va lui faire des oreilles

toutes pointues.

(SOUCHÉNIA entend quelqu’un qui arrive à la porte. SOUCHÉNIA se lève pour lui ouvrir et le laisse rentrer.)


BOUROV

Bonjour.


GRICHA

Regarde le cheval que papa m’a fait.


BOUROV

Il est beau, ce cheval.


GRICHA

Et aussi ce chien avec sa petite queue.


BOUROV

Avec sa petite queue?

C’est bien, ça.

Comment tu t’appelles?


GRICHA

Gricha. Et papa: Souchénia.


BOUROV

Tu t’appelles donc Gricha Souchénia.

(S’adressant à SOUCHÉNIA)

Alors, ça va la vie?


SOUCHÉNIA

Assieds-toi, reste pas debout.

Je t’avais pas reconnu.

T’as changé.


BOUROV

Toi aussi, t’as dû changer.

(BOUROV s’assoit près de GRICHA. SOUCHÉNIA l’observe, toujours debout près de la porte.)


GRICHA

Lionik, il a une “catouche”.


BOUROV

Tiens donc?

Mais c’est pas pour les enfants.


SOUCHÉNIA

Pas une cartouche, une douille.


GRICHA

Ah, une douille ...


BOUROV

C’est toit que je viens voir, Souchénia.

(SOUCHÉNIA prend son fils GRICHA dans ses bras pour l’emmener dans une autre pièce, puis revient s’asseoir près de BOUROV.)


BOUROV

Ta femme, elle est où?


SOUCHÉNIA

Elle trait la vache.

J’ai fait chauffer l’eau du bain.

On comptait se laver.


BOUROV

Se laver ...

C’est bien, ça.


SOUCHÉNIA

Je savais que vous viendriez.


BOUROV

Tu le savais?

Tant mieux.

Tu comprends ta culpabilité.


SOUCHÉNIA

Y a rien à comprendre.

Je suis coupable de rien.

C’est là que ça cloche.


BOUROV

De rien?


SOUCHÉNIA

Non, de rien.


BOUROV

Et nos copains?

Ils ont bien été pendus?


SOUCHÉNIA

Oui.

(ANÉLIA, la femme de SOUCHÉNIA, rentre dans la maisonnette. Elle s’arrête net à la vue de BOUROV.)


ANELIA

Bonjour.


BOUROV

Bonjour ...

(Incertaine de savoir comment réagir, elle se dirige vers les fourneaux.)


ANELIA

C’est ...

Je vais faire à manger.

Vous devez avoir faim.


BOUROV

Pas le temps, Anelia.

Vous auriez des tissus

pour mes bottes?

Pour remplacer les miens?

(ANELIA déchire du tissu en deux morceaux et les donne à BOUROV.)


ANELIA

(S’adressant à BOUROV)

Ta mère est toujours vivante?


BOUROV

Elle est morte.

Il y a six mois.


ANELIA

Et ta soeur Nioura?


BOUROV

Elle aussi.

Tuée au printemps près de Grodno.

(ANELIA dépose un plat de pommes de terre chaudes sur une table devant BOUROV et SOUCHÉNIA. SOUCHÉNIA empoigne une bouteille d’alcool.)


SOUCHÉNIA

On boit un verre?


BOUROV

Non.

Je prends rien.


SOUCHÉNIA

Dommage.

J’en prendrais bien un.

Je peux?


BOUROV

Vas-y,

mais traîne pas.

(ANELIA s’affaire nerveusement à couper du pain à table pendant que SOUCHÉNIA se sert un verre et le boit.)


SOUCHÉNIA

C’est inhumain.

(ANELIA arrête ce qu’elle fait et fixe la table devant elle.)


ANELIA

(S’adressant à BOUROV)

Et puis c’est pas vrai.

C’est pas vrai!


BOUROV

Qu’est-ce qui n’est pas vrai?


ANELIA

On espérait rien, on voulait rien!

Quand ils l’ont arrêté, j’ai eu très peur.

Je dormais plus,

je pleurais tout le temps.

Puis ils l’ont relâché.

Et on fait quoi, alors, maintenant?

Il a rien demandé!

Il leur a rien fait de mal.

Il les avait même couverts!


BOUROV

Mais ils les ont pendus.

Et lui, ils l’ont relâché.

Pourquoi donc?


ANELIA

Va savoir pourquoi!


BOUROV

Non.

Y a forcément une raison.


SOUCHÉNIA

Allez, Anelia.

Ça sert à rien de discuter.

C’est le destin.


BOUROV

Allez, on y va.

(BOUROV se lève. SOUCHÉNIA se sert un deuxième verre et le boit d’un trait avant de se lever et de mettre son manteau. SOUCHÉNIA serre ANELIA dans ses bras. ANELIA pleure.)


ANELIA

Où tu l’emmènes?


SOUCHÉNIA

(S’adressant à ANELIA)

Faut que j’y aille. Ça sera pas long.

Pleure pas. Calme-toi.


BOUROV

(S’adressant à ANELIA)

On a ...

un truc à voir ensemble.

Il sera vite revenu.


SOUCHÉNIA

C’est ça!


ANELIA

(S’adressant à BOUROV et SOUCHÉNIA)

Mais c’est quand même ...

Pourquoi vous emportez rien?

Prends au moins du lard.

Pour manger quelque chose.

Partez pas sans nourriture.

Je vais te donner un oignon.


SOUCHÉNIA

Pas la peine.


ANELIA

T’aimes bien le lard avec l’oignon.


BOUROV

Si t’aimes ça, prends-en.

Donne-m’en un, alors.

(BOUROV prend l’oignon que lui tend ANELIA.)


BOUROV

Tout est meilleur avec de l’oignon.

Surtout le lard.

Parfait pour grignoter.


SOUCHÉNIA

Si je tarde, lavez-vous sans moi.

(BOUROV et SOUCHÉNIA quittent la maisonnette, laissant ANELIA en pleurs.)


SOUCHÉNIA

(S’adressant à BOUROV)

On va par où?


BOUROV

Par là-bas.


SOUCHÉNIA

Je prends une pelle?


BOUROV

Oui.

(SOUCHÉNIA va chercher une pelle et revient vers BOUROV. SOUCHÉNIA, immobile, fixe BOUROV du regard.)


BOUROV

Allez.

T’as déjà compris.

Si t’as dénoncé ...


SOUCHÉNIA

J’ai dénoncé personne!


BOUROV

Qui alors?


SOUCHÉNIA

Je sais pas.


BOUROV

Mais ils t’ont relâché?


SOUCHÉNIA

Oui, les salauds.

Ils auraient mieux fait

de me pendre aussi.


BOUROV

Avance!

(SOUCHÉNIA et BOUROV rejoignent VOÏTIK qui attend un peu plus loin dans le noir, avec les deux chevaux. Les trois hommes s’enfoncent dans les bois, BOUROV et VOÏTIK sont à cheval et SOUCHÉNIA marche entre les deux, transportant la pelle. Ils s’arrêtent non loin d’un petit ruisseau.)


SOUCHÉNIA

Qu’est-ce qui vous prend?

Cette rive est inondée au printemps.

C’est une tourbière.


BOUROV

Tu voulais quoi? Du sable?


SOUCHÉNIA

À défaut d’autre chose ...

C’est mieux. Tu comprends bien.

Un jour, tu seras dans la même situation.


BOUROV

Du sable?

(BOUROV réfléchit un instant.)


BOUROV

Bon.

Avançons.

Il y a du sable dans la pinède.

(BOUROV, VOÏTIK et SOUCHÉNIA reprennent leur chemin jusqu’à la pinède.)


BOUROV

Il y a un monticule, pas loin.

(S’adressant à SOUCHÉNIA)

Allez, avance.

(SOUCHÉNIA avance vers un monticule de sable suivi par BOUROV.)


BOUROV

Arrête-toi.

Alors?

Pas mal comme endroit, non?

Pour toutes les occasions.


SOUCHÉNIA

Occasions?

Si on m’avait dit, alors ...


BOUROV

Tout arrive dans ce genre de guerre.


SOUCHÉNIA

(Irrité)

C’est de la barbarie!


BOUROV

Du calme!

Voïtik, va faire le guet

tant qu’on a pas fini.

Avance.

(BOUROV surveille SOUCHÉNIA qui creuse un trou dans le sable avec la pelle.)


SOUCHÉNIA

Va pas raconter ça à Anelia.


BOUROV

Raconter quoi?


SOUCHÉNIA

Que tu m’as fusillé.

Dis que les Allemands m’ont tué.

Après, évidemment,

elle finira par l’apprendre.

(SOUCHÉNIA s’arrête de pelleter un instant et regarde BOUROV.)


BOUROV

Allez, creuse.

On verra bien.

(SOUCHÉNIA recommence à creuser. Pendant ce temps, VOÏTIK qui fait le guet un peu plus loin, s’est assoupi. Soudain, quelques hommes et une charrette tirée par des chevaux passent tout près du sentier où VOÏTIK se cache. Le bruit du petit groupe réveille VOÏTIK. Voyant cela, VOÏTIK se dépêche de rejoindre BOUROV pour le prévenir.)

(À la pinède, SOUCHÉNIA creuse toujours dans le sable.)


BOUROV

Peut-être que ça suffit?

Remblayer va prendre du temps.

(SOUCHÉNIA arrête de creuser.)


SOUCHÉNIA

Mais fais-le, s’il te plaît.

Cette veste ...

Faudrait la donner à Anelia.


BOUROV

Ta veste?

D’accord.

Je trouverai un moyen.

(SOUCHÉNIA retire sa veste et la tend à BOUROV.)


SOUCHÉNIA

C’est une bonne veste.

Elle est pas près

d’en avoir une pareille.

Une veuve ...

(BOUROV met la veste de côté puis pointe son fusil vers le visage de SOUCHÉNIA qui lui fait face. Un long moment, BOUROV le vise, mais ne tire pas. Puis un petit craquement de branche se fait entendre tout près. BOUROV se retourne vers les bois.)


BOUROV

Voïtik, c’est toi?


UN HOMME DANS LES BOIS

Bouge plus!

(Des coups de feu retentissent. BOUROV tire à son tour, mais est touché par une balle. Des tirs se font encore entendre. SOUCHÉNIA rampant sur le sol s’éloigne de la scène pour ne pas être atteint.)


UN HOMME DANS LES BOIS

Arrête-toi!


UN AUTRE HOMME DANS LES BOIS

Raté!


UN HOMME DANS LES BOIS

Arrête-toi, ordure!

Prends-le par la droite!

(Les tirs s’arrêtent et SOUCHÉNIA s’assoit, haletant, tentant d’évaluer ce qui se passe dans la noirceur. Après quelques instants, l’échange de tir semble terminé. SOUCHÉNIA revient doucement sur ses pas, s’assurant de ne pas faire de bruit et de ne pas se faire voir. SOUCHÉNIA rejoint BOUROV, allongé sur le sol, immobile.)


SOUCHÉNIA

(Chuchotant à BOUROV)

T’es vivant?

Où tu es blessé?

(BOUROV presque inconscient respire difficilement et ne répond pas à SOUCHÉNIA. SOUCHÉNIA décide de transporter BOUROV sur son dos. Incertain de la direction à prendre et fatigué par le poids de BOUROV sur son dos, SOUCHÉNIA s’arrête et adosse BOUROV contre un arbre. BOUROV essaie de parler.)


SOUCHÉNIA

Quoi? Tu veux quoi?


BOUROV

Où ...

Où tu m’emmènes?


SOUCHÉNIA

J’en sais rien.


BOUROV

Voïtik ...


SOUCHÉNIA

Je ne suis pas Voïtik, je suis Souchénia.


BOUROV

Je ...

suis ...

salement touché?


SOUCHÉNIA

Va savoir.

T’as été touché, en tout cas.


BOUROV

Mais moi ...

Pas le temps de te tuer.


SOUCHÉNIA

T’as pas eu le temps.

Ils ont surgi de nulle part.


BOUROV

Emmène-moi à Zoubrovka.

Oui, à Zoubrovka.

Et là-bas,

demande Kiénia.


SOUCHÉNIA

Kiénia? D’accord.

(Le lendemain matin, VOÏTIK marche seul dans le bois. Soudain, il entend du bruit dans la forêt.)

VOÏTIK

Bourov?

(SOUCHÉNIA transportant BOUROV sur son dos est à quelques dizaines de mètres de VOÏTIK et marche dans sa direction.)


SOUCHÉNIA

Camarade Voïtik?

(Une fois qu’il a rejoint VOÏTIK, SOUCHÉNIA dépose BOUROV et l’adosse à nouveau contre un arbre.)

VOÏTIK

Qu’est-ce qu’il a, Bourov?


SOUCHÉNIA

Ben ...

il a été blessé.

VOÏTIK

Il est bien avancé, maintenant!

(Retour dans le passé, une camionnette avance sur un chemin de campagne, deux passagers sont debout dans la benne du véhicule et s’agrippe au toit de la carrosserie. La camionnette arrive dans un village et s’arrête devant une petite maison. Les deux passagers et le conducteur descendent de la camionnette. Deux d’entre eux déchargent une horloge grand-père de la benne de la camionnette. Un homme sort de la maison et s’adresse à eux.)


UN HOMME

Dans la grange!

(La nuit venue, BOUROV, appelé de son prénom Kolia dans cette scène du passé, s’approche furtivement de la camionnette alors que ses occupants dînent dans la maison. Les hommes sortent de la maison forçant BOUROV a rester caché. Les hommes remontent dans la camionnette et s’en vont.)

(BOUROV rentre chez lui. La mère de BOUROV, ANISSA, est couchée, mais toujours éveillée, une lanterne allumée près d'elle.)


ANISSIA

Qu’est-ce que tu faisais?


BOUROV

Rien.


ANISSIA

Qu’est-ce que tu trames?

(BOUROV enlève son manteau.)


BOUROV

Mais rien!


ANISSIA

Qu’est-ce que tu trames?

(BOUROV se prépare à se coucher tout en parlant à sa mère, ANISSA.)


BOUROV

J’ai pas monté ce camion avec mes mains

pour que cette ordure s’en serve.

(ANISSA est inquiète.)


ANISSIA

Essaie même pas!

J’ai pas eu assez de chagrin?

Hein? Pas assez?


BOUROV

Allez, dors, la mère.


ANISSIA

Tu trames quelque chose.

Ça veut de la justice!

J’ai assez souffert.


BOUROV

Je dors, la mère.


ANISSIA

Il dort!

Je sais comment tu dors.

(Faisant des gestes de prière)

“Vierge Marie, sainte mère de Dieu,

protège-nous du Mal.

Seigneur Jésus, sauve-nous

et protège-nous du Mal.

Aie pitié, Seigneur, aie pitié.

Sauve-nous et protège-nous.”

(ANISSA éteint sa lanterne et tente de trouver le sommeil. Le lendemain, ANISSA s'occupe de la lessive quand MIRON, un jeune homme, pousse la porte de la maison de ANISSA.)


MIRON

Tante Anissia, Kolia est là?

Kolia est là?


ANISSIA

Crie pas, je suis pas sourde.

Bizarre, ton accoutrement.

(MIRON rentre dans la maison de ANISSA. Une minute plus tard, BOUROV rentre à la maison. BOUROV ne semble pas heureux de voir MIRON.)


MIRON

Tiens, Kolia, salut.


BOUROV

Tu veux quoi?


MIRON

C’est Mikitionok qui m’envoie.

Faudrait que tu viennes.

Y a le camion qui fait des siennes.

Il démarre plus. Mais toi, il t’obéit.

Viens nous filer un coup de main.


BOUROV

Miron, je t’ai pété une dent un jour.


MIRON

Et alors?


BOUROV

Si j’avais su,

je te les aurais toutes pétées.


MIRON

Idiot, va!

Bon, alors?

On y va?


BOUROV

Fous-moi le camp.


MIRON

Ah, c’est comme ça?

Et si je te forçais, hein?

C’est toi qui m’y obliges.

(MIRON saisit son fusil d'épaule et le pointe en direction de BOUROV.)


BOUROV

Approche-toi que je te crache à la gueule.

(ANISSA s'interpose entre les deux jeunes hommes et fouette MIRON avec un linge qu'elle a à la main pour le repousser hors de la maison.)


ANISSIA

Je t’ai pas assez dérouillé! Dehors!

(MIRON sort rapidement en lançant une dernière réplique à BOUROV derrière la porte fermée de la maison.)


MIRON

Je te buterai un jour!

Ça fait pas un pli!

Il est vexé:

on lui a piqué son camion!

je vous collerai contre un mur, un jour!

Ça, Kolia, tu vas le regretter!

(Plus tard ce soir-là, BOUROV est attablé à la maison et aperçoit la camionnette passer devant chez lui. BOUROV se lève, prend son manteau et sort. Il se rend devant la même maison devant laquelle il s'était caché pour observer la camionnette, quelques jours auparavant. Cette camionnette est de nouveau devant cette maison qui est éclairée de l'intérieur. Une fois les lumières éteintes, BOUROV se rend à la camionnette en s'assurant de ne pas être vu. Il introduit un linge imbibé d'essence dans le réservoir de la camionnette, l'allume puis s'éloigne, créant un effet cocktail Molotov, faisant exploser la camionnette.)

(BOUROV rentre chez lui. Encore une fois, sa mère ANISSA ne dort pas. BOUROV saisit un sac de voyage caché sous le lit.)


ANISSIA

T’as toujours été un imbécile

et tu l’es resté.


BOUROV

Disque je suis parti chez ma tante.

(BOUROV surveille l'activité dehors, alors que l'explosion de la camionnette a alerté le village. ANISSA regarde BOUROV se préparer à partir, impuissante.)


ANISSIA

Où tu vas?


BOUROV

Me planquer

en attendant que ça se tasse.


ANISSIA

T’aurais pas dû faire ça.

(BOUROV quitte la maison et part se cacher.)

(À nouveau dans le présent, VOÏTIK fait un garrot autour de la taille de BOUROV qui est très mal en point. SOUCHÉNIA est assis non loin.)


BOUROV

(S'adressant à VOÏTIK)

Crétin ...

Je t’avais envoyé faire le guet.

Et toi ...

VOÏTIK

Je faisais le guet.

Mais ils sont arrivés par l’autre côté.


BOUROV

Par l’autre côté ...

T’es vraiment un champion.

Ça oui.

VOÏTIK

C’est toi, le champion.

Pourquoi aller dans cette foutue pinède?


BOUROV

Tu comprends vraiment rien.

Où est Souchénia?

VOÏTIK

Il est assis là, à côté.


BOUROV

Lui fais pas de mal.

VOÏTIK

Comme tu veux.

J’en ai rien à battre.

Mais que dira le commandant?

Maintenant, on fait quoi?

(VOÏTIK ramasse le fusil d'épaule et le revolver de BOUROV et va parler à SOUCHÉNIA.)

VOÏTIK

On reste assis là?

À attendre qu’ils nous tirent

comme des lapins?

(VOÏTIK et SOUCHÉNIA se remettent en route de la forêt. SOUCHÉNIA porte encore BOUROV sur son dos. Après avoir marché un certain temps, ils entendent des coups de feu au loin. SOUCHÉNIA et VOÏTIK s'arrêtent net et tentent de repérer d'où viennent les tirs.)

VOÏTIK

C’est où?

À Babitchi?


SOUCHÉNIA

Peut-être bien.

(SOUCHÉNIA épuisé par le poids de BOUROV fait quelques pas, dépose BOUROV par terre et l'adosse à nouveau contre un arbre. VOÏTIK s'assoit avec eux.)


BOUROV

Je vais sûrement y rester.

Vous arriverez trop tard.

VOÏTIK

Il faut un chariot.

Sinon, c’est sûr que …

(Des tirs retentissent à nouveau.)


BOUROV

Où est-ce que ça tire?

VOÏTIK

Va savoir.

Par là-bas.


BOUROV

À Babitchi?

VOÏTIK

Peut-être bien.

Reste là.

On va essayer de te trouver un chariot.


BOUROV

Faites de votre mieux.

VOÏTIK

Souchénia ...

Toi, tu sais t’orienter ici.

Tu sais où y a un village?


SOUCHÉNIA

Babitchi est par là-bas.

Sous le gros massif.

VOÏTIK

Là où ça tirait?


SOUCHÉNIA

Oui.

VOÏTIK

Alors va chercher un chariot.

(SOUCHÉNIA se lève et commence à marcher en direction de Babitchi.)

VOÏTIK

Attends.

J’y vais, moi.

(SOUCHÉNIA se rassoit à côté de BOUROV, contre l'arbre.)

VOÏTIK

Toi, reste ici.

Et monte la garde.

(VOÏTIK saisi le fusil d'épaule déposé par terre et s'apprête à partir.)


BOUROV

Rends-moi mon revolver.

VOÏTIK

Ton revolver?

(VOÏTIK donne le revolver à BOUROV.)

VOÏTIK

Prends-le, bien sûr.

Je tâche de faire vite,

si c’est pas loin.

(VOÏTIK part dans la direction de Babitchi, à travers le bois. SOUCHÉNIA fixe le sol, l'air fataliste. BOUROV observe SOUCHÉNIA et réfléchit.)


BOUROV

Pourquoi je t’ai pas ...

tué dans ta maison?

Si je l’avais fait,

là,

je serais pas en train de crever.


SOUCHÉNIA

Dans ma maison?

Y avait mon gamin.


BOUROV

Le gamin ...

Oui ...

Et pourquoi ...

tu t’es pas enfui, Souchénia?


SOUCHÉNIA

M’enfuir pour aller où?


BOUROV

Chez les Allemands?

(SOUCHÉNIA tourne la tête vers BOUROV.)


SOUCHÉNIA

J’y ai été, chez les Allemands.

Tiens.

(SOUCHÉNIA soulève sa chemise pour montrer son dos à BOUROV.)


SOUCHÉNIA

Regarde.


BOUROV

Mais c’est toi ...

qui les as dénoncés,

les trois autres.


SOUCHÉNIA

J’ai dénoncé personne.


BOUROV

Alors pourquoi ...

ils t’ont pas pendu

avec les autres?


SOUCHÉNIA

S’ils m’avaient pendu,

je les aurais remerciés.

Mais non ...

ils m’ont relâché.

Je pensais qu’ils reviendraient

me chercher.

Mais non.

Je suis resté deux semaines chez moi.

Où voulais-tu que j’aille?

Petit à petit,

j’ai compris

pourquoi ils m’avaient relâché.

Je leur servais d’appât vivant

et vous êtes tombés dans le piège.

J’ai travaillé treize ans

aux chemins de fer.

Mais ça, tu dois le savoir.

À leur arrivée, j’ai failli démissionner.

Mais le chef de gare est venu.

Tu sais, Terechkov.

Il a dit qu’on devait aller travailler,

sinon les Allemands le fusilleraient.

Qu’est-ce que je pouvais faire?

J’y suis allé.

(Retour dans le passé, dans le campement de travail de la première scène du film. Un officier allemand scrute quatre ouvriers debout en rang non loin d'un chemin de fer. L'officier s'arrête devant chaque ouvrier, sans dire un mot. Arrivé devant le troisième ouvrier, sans prévenir, l'officier lui assène un violent coup de poing au visage. L'ouvrier se redresse en silence. L'officier s'approche du quatrième ouvrier. L'officier ajuste le collet de sa chemise ce qui fait sursauter l'ouvrier devant l’officier, car cet ouvrier était persuadé qu'il allait lui aussi recevoir un coup de poing. L'officier observe les quatre ouvriers une dernière fois puis part vers un bâtiment à quelques pas de là.)

(Toujours dans le passé, retour avant la scène du coup de poing. Les quatre ouvriers marchent sur le chemin de fer, outils à la main. L'un d'eux est SOUCHÉNIA qui marche un peu en arrière des trois autres.)


UN OUVRIER

Quelle ordure!

Il l’a toujours été,

même avec les Soviets.

Ça, ça s’adapte à tous les régimes.

Si je le croise

sans que personne nous voie ...

L’ordure!


UN AUTRE OUVRIER

Mets-lui un pain pendant l’inspection.

Là, il sera surpris!


UN OUVRIER

C’est ça! Et je dirai qui me l’a soufflé.

Pour pas finir tout seul contre le mur.


UN AUTRE OUVRIER

Si c’est comme ça, alors ferme-la.

Encaisse et ferme ta gueule.

Tant que le moment est pas venu.


UN OUVRIER

Le moment, tu dis?

Ben alors?

On desserre un écrou

et on envoie tout valdinguer.

On fait ça en plein virage.

Qui est responsable de l’entretien? Lui.

C’est lui que les Allemands fusilleront.


UN AUTRE OUVRIER

Un écrou, tu dis?

C’est bien vu!


SOUCHÉNIA

Les Allemands sont pas des cons.

Ils devineront.

Ils verront bien

que l’écrou est desserré.


UN OUVRIER

Rien du tout!

Si le train déraille,

y a pas un écrou qui résistera.

Ça sera tout déformé.


UN AUTRE OUVRIER

Tu te souviens? Y a un mois,

près du poste de Lemechev,

y a eu un accident ou un sabotage.

Une vraie bouillie. Impossible de savoir.

Si ça se trouve, c’est les résistants.

Nous, on y sera pour rien.

On fait notre boulot.

On revient, on range nos outils,

et on rentre chez nous.

On y est pour rien.


SOUCHÉNIA

Et le village d’à côté?

Si c’est la Résistance,

ils brûleront le village.

Et fusilleront tout le monde.

Eux y seront pour rien.

C’est arrivé déjà plein de fois.


UN OUVRIER

Quel village?

Y a que des petites vieilles.


SOUCHÉNIA

C’est pas des êtres humains?

Faut pas faire ça.


UN OUVRIER

T’as les jetons, c’est ça?

Le train roule la nuit.

On sera même pas là.


UN AUTRE OUVRIER

Ça a l’air de lui plaire

de se prendre des pains.

(Les quatre ouvriers, dont SOUCHÉNIA, prennent une pause près du chemin de fer pour manger. Le premier ouvrier, qui plus tôt avait eu l'idée de saboter le chemin de fer, se lève, empoigne un outil et marche en direction des rails. Le deuxième ouvrier qui participait à la conversation sur le sujet fait de même et rejoint le premier qui procède au sabotage. Le premier ouvrier interpelle le troisième ouvrier, resté silencieux pendant la conversation sur le sabotage.)


UN OUVRIER

Tu viens nous aider?

(Le troisième ouvrier saisit un outil et va aider les deux ouvriers qui sabotent les rails, laissant SOUCHÉNIA seul, assis dans l'herbe, les observant. Après quelques instants, SOUCHÉNIA se lève et s'adresse à eux.)


SOUCHÉNIA

Faut pas faire ça.


UN OUVRIER

Tu veux appeler les Allemands?

(SOUCHÉNIA reste planté là, sans dire un mot.)

(De retour dans le campement de travail, un train dont les wagons sont bondés de monde debout traverse l'endroit.)

(La nuit tombée, les quatre ouvriers, dont SOUCHÉNIA, se font traîner dans une petite cabane faisant office de cellule. Ils ont tous les mains liées et se sont visiblement fait battre par les officiers allemands du campement. Une fois la porte barrée derrière eux, ils ont peine à bouger, écrasés sur le sol.)

(Le lendemain, SOUCHÉNIA est assis dans le bureau de l'officier GROSSMEIER, aux commandes du campement de travail.)


GROSSMEIER

Discutons comme deux amis

à cœur ouvert.

Je vois que tu es quelqu’un de positif.

Si.

Et on va te donner un coup de main.

Demain, on va pendre les autres.

Mais toi, on t’offre la vie.

Sauf que ...

Si!

Tu vas vivre.

Sauf que ...

tu dois signer un accord de collaboration.


SOUCHÉNIA

Quelle collaboration?


GROSSMEIER

De collaboration secrète, bien sûr.

Avec les autorités allemandes.

On va organiser ton évasion.

Et tu vas retrouver les tiens,

ceux qui t’ont missionné

pour ce sabotage.

On restera en liaison avec toi.

Secrètement, bien entendu.

(SOUCHÉNIA fixe le regard de GROSSMEIER et prend de longues pauses avant chacune de ses réponses à GROSSMEIER.)


SOUCHÉNIA

Non.

Vous savez ...

Je peux pas.

Je sais pas faire ça.


GROSSMEIER

Quoi?

Qu’est-ce que tu dis?


SOUCHÉNIA

Je peux pas.


GROSSMEIER

T’es idiot, ou quoi?

Tu refuses de vivre?

Tu veux mourir?


SOUCHÉNIA

Bien sûr que non, mais ...


GROSSMEIER

Alors, donne ton accord.

On prendra toutes les précautions.

Personne ne se doutera de rien.


SOUCHÉNIA

Je peux pas.


GROSSMEIER

Donc ...

tu veux mourir.

La pendaison a lieu demain.

Réfléchis quand même.

T’as jusqu’à demain.

(À nouveau dans la cellule avec les trois autres ouvriers du chemin de fer, SOUCHÉNIA est perdu dans ses pensées, le regard fixé devant lui, désemparé. Deux officiers allemands entrent dans la cellule pour venir chercher les ouvriers.)


UN OFFICIER

Allez, dehors!

On y va …

(SOUCHÉNIA essaie de se lever, les mains liées derrière le dos.)


UN OFFICIER

Pas Souchénia.


SOUCHÉNIA

Mais pourquoi?

(L'officier frappe la tête de SOUCHÉNIA sur le mur. SOUCHÉNIA s'effondre sur le sol. L'officier s'adresse à un des trois autres ouvriers.)


UN OFFICIER

Lève-toi.

(SOUCHÉNIA se retrouve seul dans la cellule. Un peu après, SOUCHÉNIA est de nouveau dans le bureau de GROSSMEIER.)


GROSSMEIER

Tu as réfléchi à ma proposition?

Tu veux te balancer avec les autres

au bout d’une corde?

Je pensais que t’étais intelligent.

Mais tu es un imbécile.

Tu veux une belle mort?

Que les gens vénèrent ta mémoire?

Qu’ils te citent dans les tracts?

Non ...

Ça va pas se passer comme ça.

Je vais t’organiser une autre mort.

Pour la dernière fois:

oui

ou non?


SOUCHÉNIA

Je peux pas.


GROSSMEIER

Bon.

Tu peux pas.

Fiche-moi le camp d’ici.

Allez!

Va-t’en.

(L'officier à la porte du bureau de GROSSMEIER laisse sortir SOUCHÉNIA. Les autres officiers présents dans le bâtiment font de même et SOUCHÉNIA sort dehors sans être escorté par un officier. Incertain de comprendre ce qui se passe, SOUCHÉNIA se retourne vers la bâtisse et voit GROSSMEIER devant la porte qui le regarde. GROSSMEIER fait un signe de la main à SOUCHÉNIA qui poursuit son chemin à travers le camp où il aperçoit les corps pendus des trois autres ouvriers. Plusieurs personnes le toisent sans rien dire.)

(Retour dans le présent, dans la forêt.)


SOUCHÉNIA

(Fixant le vide, mais s'adressant à BOUROV, à côté de lui)

Qu’est-ce que je pouvais faire?

Je les ai enviés tout de suite.

Les gens les vénéraient,

les gosses étaient fiers d’eux,

les voisins aidaient leurs familles.

Et moi, on m’a haï.

Je sentais

que même la personne que j’aimais le plus,

ma femme Anelia,

ne me regardait plus

comme avant.

Un jour, elle a fondu en larmes:

“Ils auraient mieux fait de te pendre!”

Je me suis demandé

si j’allais pas me pendre moi-même.

Mais même ça ...

On aurait dit: “C’est sa conscience.

Parce que c’est un traître.”

Je fais comment pour vivre, Kolia?

Kolia!

Tu m’entends?

Kolia!

(BOUROV, la peau bleutée, est mort, adossé contre l'arbre. Sa blessure aura eu raison de lui. SOUCHÉNIA n'insiste pas et replonge silencieusement dans ses pensées. Un corbeau attend patiemment sur une branche, attiré par la charogne de BOUROV.)

(Pendant ce temps, VOÏTIK, en route vers Babitchi pour trouver un chariot s'est arrêté pour manger un peu, puis se remet en route. Arrivé près d'une route, VOÏTIK aperçoit un cortège de plusieurs véhicules militaires en transit. Il se cache dans des hautes herbes et rebrousse chemin discrètement. Il poursuit son chemin dans les bois. Il arrive près d'une cache qu'il inspecte, fusil à la main. Comme il n'y a personne, VOÏTIK y entre.)

(De retour dans le passé, c'est l'hiver dans le bois. VOÏTIK sort d'une cache dissimulée sous d'épaisses branches couvertes de neige, un sac à la main. Alors que VOÏTIK commence à marcher, un autre homme sort brièvement la tête de la cache pour lui faire un message.)


UN HOMME DANS LA CACHE

Oublie pas de demander pour le tabac!

Il avait promis.

VOÏTIK

J’oublierai pas.

(VOÏTIK marche jusqu'à l'orée du bois. À quelques centaines de mètres se trouve une maison où se dirige VOÏTIK.)

(Dans la maison, un homme malade se fait soigner par une femme. Un homme âgé est assis à table et partage un repas avec VOÏTIK.)

VOÏTIK

(S'adressant à la femme)

Comment va-t-il?

UN HOMME ÂGÉ

Il se repose. Il est brûlant.

VOÏTIK

Les gars m’ont demandé pour le tabac.

(L'homme âgé ne répond pas à la demande de VOÏTIK. La femme remplit le sac de VOÏTIK de pommes de terre.)

(VOÏTIK s'est assoupi dans la maison. En se réveillant, il regarde rapidement les alentours par la fenêtre pour repérer un éventuel danger, mais tout semble calme. Comme la femme et l'homme âgé ne sont pas dans la pièce, VOÏTIK en profite pour prendre une petite boîte de tabac et un oignon avant de partir. L'homme malade l'a remarqué, mais ne dit rien et reste alité. VOÏTIK quitte la maison pour retourner dans la cache. Il arrive à l'orée du bois.)


OFFICIER ALLEMAND

Halte!

(VOÏTIK, surpris, s'arrête net et regarde en direction de celui qui l'interpelle.)


OFFICIER ALLEMAND

Approche!

(Ils sont deux officiers à marcher près du bois, dont celui qui a interpellé VOÏTIK. VOÏTIK obéit et s'approche d'eux.)


OFFICIER ALLEMAND

Tu vas où?

(VOÏTIK ne répond pas.)


OFFICIER ALLEMAND

Tu viens d’où?

(VOÏTIK ne répond toujours pas. L'officier allemand prend le sac de VOÏTIK qui ne bouge pas, comme figé surplace. L'officier ouvre le sac et en regarde le contenu, des pommes de terre.)


OFFICIER ALLEMAND

T’as pris ça où?

VOÏTIK

Je sais pas,

je me suis arrêté chez un type

et il m’a donné ça.

(L'officier allemand donne le sac à son collègue.)


OFFICIER ALLEMAND

(S'adressant à VOÏTIK)

C’est où?

VOÏTIK

Je sais pas.

(L'officier saisit son arme et la pointe en direction de VOÏTIK.)


OFFICIER ALLEMAND

Conduis-nous.

(Après un moment d'hésitation, la peur au visage, VOÏTIK obéit et conduit les deux officiers vers la maison qu'il a visitée un peu plus tôt. Une fois arrivé, VOÏTIK reste dehors, non loin du perron, tandis qu'un des officiers s'arrête à la fenêtre et l'autre s'avance jusqu'à l'entrée, puis ouvre la porte sans s'annoncer. Cet officier entre dans la maison puis ferme la porte derrière lui. Un coup de feu retentit dans la maison, surprenant VOÏTIK et l'officier resté dehors. On entend des bruits de casseroles et l'officier entré dans la maison en ressort rapidement.)


OFFICIER ALLEMAND

(Sortant de la maison)

Putain!

(L'officier qui vient de sortir de la maison allume un bâton de dynamite qu'il lance à l'intérieur avant de refermer la porte. L’officier court se cacher sur le côté de la maison pour s’éloigner de la porte. Quelques secondes plus tard, la dynamite explose bruyamment et fait voler la porte en éclats. Les deux officiers pénètrent dans la maison. Plusieurs coups de feu retentissent dans la maison. VOÏTIK resté dehors saisit l’occasion de s’enfuir en courant, ne pouvant rien pour les occupants de la maison.)

(De retour dans le présent, VOÏTIK est revenu auprès de SOUCHÉNIA, sans chariot. Le corps de BOUROV est allongé par terre.)

VOÏTIK

(S’adressant à SOUCHÉNIA)

T’es toujours là?


SOUCHÉNIA

Regarde.

VOÏTIK

Je le savais.

Ça fait longtemps?


SOUCHÉNIA

Hier, en fin d’après-midi.

VOÏTIK

Bon.

Plus besoin de chariot.

(On entend le croassement d’un corbeau. VOÏTIK lève la tête vers l’oiseau.)

VOÏTIK

Ils sont déjà là à attendre.


SOUCHÉNIA

Ils attendent depuis hier.

Alors?

Y a pas de chariot?

VOÏTIK

Non, y a pas de chariot.

Les Allemands sont à Babitchi.


SOUCHÉNIA

Les Allemands?

On fait quoi, alors?

VOÏTIK

On fait quoi?

On le cache et on file de là.

On arrivera peut-être à passer.


SOUCHÉNIA

Pour aller où?

VOÏTIK

Chacun sa route.

Moi, je rejoins mon détachement.

Toi, sans doute chez les Allemands.


SOUCHÉNIA

Je vais pas chez les Allemands.

Emmène-moi avec toi.

VOÏTIK

Rejoindre mon détachement.

Ils t’attendent, justement.


SOUCHÉNIA

Faut emmener Bourov.

C’est pas bien de le laisser là.

T’as vu tous les corbeaux?

VOÏTIK

Si tu le portes ...


SOUCHÉNIA

Je vais le porter,

si y a que ça.

VOÏTIK

Alors, lève-toi.

(SOUCHÉNIA replace le corps de BOUROV sur son dos et commence à marcher. VOÏTIK pointe son fusil sur SOUCHÉNIA. SOUCHÉNIA s’arrête et regarde VOÏTIK.)

VOÏTIK

Tu sais par où aller?


SOUCHÉNIA

Si on va pas à Babitchi,

faut prendre plus à gauche.

(VOÏTIK baisse son fusil.)

VOÏTIK

Vas-y, conduis-nous.

Mais attention!

Pas chez les Allemands.

(VOÏTIK et SOUCHÉNIA transportant toujours le corps de BOUROV sur son dos poursuivent leur chemin dans la forêt. Tout à coup, des tirs retentissent.)

VOÏTIK

Ça vient d’où?

(VOÏTIK et SOUCHÉNIA s’accroupissent et tentent de repérer d’où viennent les tirs.)


SOUCHÉNIA

De la route, on dirait.

VOÏTIK

De la route?


SOUCHÉNIA

Oui.

VOÏTIK

Où est-ce que tu nous as amenés?


SOUCHÉNIA

Où je pouvais aller?

Vous dites que les Allemands

sont à Babitchi.

VOÏTIK

Ben oui.


SOUCHÉNIA

Donc c’est la seule voie possible.

Faut traverser la route.

(SOUCHÉNIA et VOÏTIK se relèvent et poursuivent leur chemin vers la route.)

(Assis non loin de la route derrière une butte, VOÏTIK et SOUCHÉNIA patientent, le corps de BOUROV à leur côté.)

VOÏTIK

On fait quoi, maintenant?

On traverse?


SOUCHÉNIA

Plutôt cette nuit, quand il fera noir.

VOÏTIK

Ça fait long à attendre.


SOUCHÉNIA

Oui, mais vaut mieux.

VOÏTIK

Vous vous connaissiez bien?


SOUCHÉNIA

Depuis tout gosses.

On habitait dans la même rue.

Mais il était plus jeune que moi.

Y a que les voitures qui l’intéressaient.

VOÏTIK

Eh oui ...

Et c’est ça qui l’a perdu.

Et toi par la même occasion.


SOUCHÉNIA

Lui, peut-être.

Mais moi, c’est autre chose.

VOÏTIK

Quoi donc?


SOUCHÉNIA

C’est que je suis pas mort là-bas,

au poste de police. C’est ça.

VOÏTIK

Pourquoi t’es pressé de mourir?

Bourov était plus que pressé.

Ça le rongeait.

Faut quand même être bête.


SOUCHÉNIA

Oui ...

Il est mort trop tôt.

Il était jeune, encore.

Je le plains vraiment.

VOÏTIK

Pourquoi tu le plains?


SOUCHÉNIA

C’est comme si c’était de ma faute.

Sauf que j’y suis pour rien.

J’ai pas voulu ça.

Je voulais juste pas finir dans le marais.

VOÏTIK

Si t’avais accepté,

Bourov serait encore en vie.

J’ai pas raison?


SOUCHÉNIA

Si, sans doute.

Mais vous le direz à vos chefs, hein?

VOÏTIK

Dire quoi?


SOUCHÉNIA

Tout ça, sur moi. Si jamais ...

j’arrive pas jusque-là.

J’ai quand même une femme,

un gamin ...

VOÏTIK

Ah ça!

Oui, je leur dirai.

Faudra peut-être même que j’écrive.


SOUCHÉNIA

C’est bien, ça, d’écrire.

Ça laisse une trace.

VOÏTIK

Tu comptes là-dessus?


SOUCHÉNIA

Ben oui.

Peut-être qu’un jour

on tirera ça au clair.

VOÏTIK

Ils t’ont quand même enrôlé, hein?

Allez, avoue.


SOUCHÉNIA

Si seulement!

Mais non, justement.

Ils ont essayé, ça oui.

Mais j’ai pas pu.

J’ai pas pu et c’est tout.

VOÏTIK

T’as vraiment pas pu?

Tu mens, je suis sûr!


SOUCHÉNIA

Vous imaginez bien

que c’est pas possible!

Pas possible de faire ça!

On cause sa propre perte,

mais aussi celle de sa famille.

Comment peuvent-ils vivre?

Si jamais ils restent en vie ...

VOÏTIK

Tout peut arriver.

Évidemment, la guerre ...


SOUCHÉNIA

Vous dites: “la guerre”.

Que tout peut arriver ...

Mais est-ce que tout a changé

en un an et demi?

Est-ce qu’un homme change si vite?

La guerre le transforme à ce point-là?

J’habite ici depuis trente-sept ans.

Tout le monde me connaît.

On m’a toujours respecté.

Jamais de disputes avec personne.

Alors pourquoi on me croit plus?

Pourquoi est-ce

qu’on croit les Allemands,

mais plus son voisin?

Personne me croit. Vous non plus.

Même ma femme ...

Elle a des doutes.

J’ai changé à ce point?

Comment, si on m’a fait comme je suis?

VOÏTIK

Les gens changent beaucoup.

Ils sont instables par nature.

Surtout s’ils veulent vivre.


SOUCHÉNIA

Justement.

Si tu veux vivre,

comment choisir de trahir?

C’est devant la mort que tout t’est égal.

Mais quand t’es vivant,

tu comptes sur la vie.

Si c’est pas pour toi,

au moins pour ton gamin.

Si lui

a la chance de vivre.

(Un épais nuage de brume s’installe dans la forêt.)

VOÏTIK

Bon, tu passeras le premier.

Attends-moi en face, je te suivrai.

(SOUCHÉNIA, le corps de BOUROV sur le dos, sort des buissons et descend prudemment la butte du côté de la route pour la traverser. Arrivé à la route, il scrute les environs une dernière fois avant de traverser à la course. Une fois de l’autre côté, il regarde derrière lui une dernière fois et court se cacher dans les bois. VOÏTIK l’a vu passé, scrute les environs et entame sa descente de la butte vers la route. Soudain, quelqu’un l’a repéré.)

UNE VOIX D’HOMME

Halte!

Halte!

(Pris de panique, VOÏTIK tente de remonter la butte, mais en vain, il est atteint d’un tir de fusil et s’écroule. Son corps roule jusqu’à la route. À quelques mètres de là apparaissent deux hommes qui émergent de la brume. Ce sont eux qui ont tiré sur VOÏTIK. Ils s’approchent de lui, ce sont deux villageois.)


VILLAGEOIS

Je lève les yeux et je le vois.

Bon sang de bonsoir!

Je l’ai pas loupé!


AUTRE VILLAGEOIS

Où qu’il est?


VILLAGEOIS

Attends.

Tiens, il est là.


AUTRE VILLAGEOIS

Il a des carabines.

Je t’ai dit que c’était un bandit.


VILLAGEOIS

Il est mort?


AUTRE VILLAGEOIS

On dirait bien.

L’étui ...

(Un des deux villageois ouvre l’étui à revolver de BOUROV que VOÏTIK avait sur lui, mais il est vide.)


AUTRE VILLAGEOIS

Vide, saloperie.

Il est où, le revolver?


VILLAGEOIS

Cherche-le.

(Un des deux villageois tâte les poches des habits de VOÏTIK, mais ne trouve pas le revolver. Il trouve son portefeuille et consulte les différents papiers, mais ne trouve rien d’intéressant.)


AUTRE VILLAGEOIS

T’as vu ses souliers?


VILLAGEOIS

Dépêche-toi.

(Un des deux villageois délasse et retire les chaussures de VOÏTIK. Ce faisant, le villageois s’aperçoit que VOÏTIK respire toujours.)


AUTRE VILLAGEOIS

Putain!

Il est encore vivant.


VILLAGEOIS

Finis-le et cassons-nous.

(Le villageois qui retirait les chaussures de VOÏTIK se relève, saisit son arme et tire sur VOÏTIK pour l’achever. Le villageois prend ensuite les chaussures laissées par terre et les deux hommes s’en vont, disparaissant dans la brume.)

(SOUCHÉNIA amène le corps de VOÏTIK près de celui de BOUROV de l’autre côté de la route. Il allonge les deux corps et soigne leurs tenues, s’assurant de boutonner leurs manteaux et repliant leurs bras sur leurs thorax. SOUCHÉNIA s’assoit ensuite auprès d’eux et sort un revolver du manteau de BOUROV. SOUCHÉNIA fixe le revolver qu’il tient entre les mains. Le nuage de brume recouvre maintenant complètement les trois hommes alors qu’on entend un ultime coup de fusil.)

(Générique de fermeture)

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