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Claire's Knee

Fifth installment of the Six contes moraux. – Jérôme is about to get married and spend his vacations at Lake Annecy. He meets Aurora, an old novelist friend. Aurora watches with amusement as Jérôme meets two young women: Laura who falls in love with him, and Claire whose knee he is seduced by…



Réalisateur: Éric Rohmer
Production year: 1970

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VIDEO TRANSCRIPT

Texte informatif :
Ce film a obtenu le prix « Louis Delluc » Meilleur film français de l'année


Générique d'ouverture


Titre :
Le genou de Claire


Texte narratif :
Lundi 29 juin


Sur un canal bordé d'arbres, une embarcation à moteur, conduite par JÉRÔME, avance lentement parmi les canards.


Sur le pont qui traverse le canal, AURORA se penche par-dessus la barrière.


AURORA

Jérôme!

Jérôme!


JÉRÔME se retourne et regarde vers le pont.


JÉRÔME

Aurora!


JÉRÔME a rejoint AURORA sur le pont, derrière eux, une montagne qui donne sur un lac d'Annecy.


JÉRÔME

Tu vois, tout est possible.


AURORA

Avec moi, oui.


JÉRÔME

Quand j'ai traversé Paris

l'autre jour, je comptais

te rencontrer à chaque coin de rue,

mais ici, non. Tu es de passage?

Tu es installée ici?


AURORA

Oui, j'ai trouvé une chambre

dans un village, je prends

des vacances.


JÉRÔME

Mais où ça, près du lac?


AURORA

Talloires.


JÉRÔME

À Talloires, mais alors,

nous sommes voisins.

Tu es dans le bourg?


AURORA

Plus loin, vers le bout du lac.


JÉRÔME

Écoute, c'est extraordinaire.

Tu sais que j'ai une maison

où je passais mes vacances

quand j'étais petit

et je suis venu pour la vendre.

Je compte rester là trois semaines.

Tu sais que je t'ai cherchée

dans le monde entier,

impossible de trouver ton adresse.

Tu n'es plus à Paris?


AURORA

Si, mais j'ai déménagé.

Tu es toujours au Maroc?


JÉRÔME

Non, je suis en Suède.

Mais qu'est-ce que tu fais là

sur ce pont?

Tu sais que ça s'appelle

le Pont des amours?


AURORA

Justement mon marc de café

m'avait prédit une rencontre

et ce n'était que toi.

Si je t'avais pas appelé,

tu ne m'aurais pas reconnue.

J'ai tant changé?


JÉRÔME

Mais non, pas du tout.

Tu es plus belle et plus jeune

que jamais.

Mais d'une part, je conduisais

et puis d'autre part,

je ne regarde plus les dames.


AURORA

Ah?


JÉRÔME

Je ne regarde plus les dames

parce que je vais me marier.

Te te raconte tout ça,

on déjeune ensemble

et si tu veux, après,

je te raccompagne

si t'as pas trop peur. D'accord?


AURORA et JÉRÔME sont maintenant sur le bateau de JÉRÔME en direction des montagnes. Le bateau s'arrête au quai d'une auberge. Une femme s'avance et dirige Jérôme vers le quai.


À la terrasse, CLAIRE, JÉRÔME et AURORA sont assis ensemble.


JÉRÔME

Et après, c'est étonnant que

nous ne nous soyons pas revus.


Mme WALTER

Parce que depuis 1945,

nous passons toutes

nos vacances en Bretagne.


JÉRÔME

La dernière fois que j'ai joué

avec vos frères, j'avais 12 ans.

Philippe était très gentil,

mais Bernard avait très mauvais

caractère. Mais vous n'étiez jamais

avec eux.


Mme WALTER

Moi, j'avais 15 ans,

je méprisais les petits garçons.

D'ailleurs vous non plus,

vous ne faisiez pas très

attention à moi.


JÉRÔME

Oh, bien, je vous demande pardon,

je me souviens très très bien.

Vous aviez les cheveux bouffants

et une bicyclette bleue.


Mme WALTER

Eh bien, j'ai toujours eu

les cheveux plats

et une bicyclette noire.

Vous confondez avec

Bernadette Pacard.


JÉRÔME

Ah oui, c'est vrai, je ne regardais

pas les grandes filles,

elles m'intimidaient.


AURORA

Et les petites?


JÉRÔME

Oh, je ne me souviens avoir eu

qu'une petite amie, elle avait 8 ans,

elle était blonde et elle

s'appelait Poupinette.


Mme WALTER

Poupinette? Poupinette,

c'est Marie-Thérèse Charvet.

Elle est devenue ma belle-soeur.

Elle a épousé Bernard.


JÉRÔME

Ah, c'est ça, oui.

Je la soupçonnais déjà

de me tromper avec lui.


Mme WALTER

Ah, c'est Laura, ma fille.

Laura, je te présente

monsieur Montcharvin,

propriétaire de la villa

des Catalpas.


LAURA

Bonjour.


JÉRÔME

Bonjour, mademoiselle.


LAURA

Catalpas?


JÉRÔME

Ah, vous connaissez?


Mme WALTER

Tu veux du thé, chérie?


JÉRÔME

Vous connaissez la maison?


Mme WALTER

Elle y a passé toutes ses vacances

jusqu'à l'âge de 12 ans.


LAURA

C'est une très belle maison.


JÉRÔME

Ah oui, mais pourtant,

je vais la vendre.


LAURA

J'espère qu'on va pas

la démolir.


JÉRÔME

Non, je crois qu'on va

certainement la réparer.

Alors vous alliez y jouer?


LAURA

Une année, nous avons mangé

toutes les poires du jardin.


JÉRÔME

Je crains que le nouveau propriétaire

soit moins complaisant.


LAURA

C'est triste.


Mme WALTER

Et vous n'avez pas de regret

de vendre votre villa?


JÉRÔME

Vous savez, madame, je ne suis

plus jamais en France.


AURORA

Nous nous sommes connus

à Bucarest, moi et Jérôme.

Il était attaché culturel, il y a six ans.

Et puis nous sommes partis,

moi à Paris et toi?


JÉRÔME

À Stockholm. Oui, maintenant,

je suis à Stockholm parce que...


AURORA

Et sans me prévenir.

Sans me prévenir

et tu m'avais promis

pourtant de m'écrire.


JÉRÔME

D'abord je n'aime pas écrire

et puis écrire à un écrivain...


AURORA

Oui, je comprends.

Moi, le fait que je suis

écrivain me paralyse aussi.


JÉRÔME

Oui, mais tu es là pour écrire, non?


JÉRÔME

Oui, pour moi,

pas pour mes amis.

D'ailleurs, je n'ai pas

tellement envie d'écrire,

je crois que je vais décider

de prendre des vacances,

comme Laura.


JÉRÔME

Ah, vous êtes en vacances?

Presque.


LAURA

On finit après-demain.


JÉRÔME

Moi, je m'arrangeais toujours

pour faire sauter

les derniers jours.


LAURA

Moi, non, au contraire.

On a projeté de faire

une blague au prof.

C'est une vieille fille, pas

seulement vieille, mauvaise.

Elle n'est contente que quand

elle nous a fait pleurer.


Mme WALTER

Laura...


LAURA

C'est vrai, quoi.

Il faut voir comme elle sourit,

comme elle se tortille,

c'est répugnant.

Elle est mauvaise,

je dis bien mauvaise,

et nous lui ferons

une blague mauvaise.


JÉRÔME

Et quelle sorte de blague,

c'est un secret?


LAURA

Non, c'est pas un secret.

On ne sait pas encore bien

ce qu'on va faire.

De toute façon, on trouvera bien

quelque chose au dernier moment.


JÉRÔME

Alors, elle vous fait pleurer.


LAURA

Moi, non.

D'abord, je ne pleure jamais

devant les autres.


JÉRÔME

Le spectacle d'une fille

qui pleure me désarme

toujours tout à fait.

Surtout quand elle est jolie.


AURORA

Donc, tu fais pleurer

les moches?


JÉRÔME

Mais non,

ni les moches ni les jolies.


AURORA

Si, si un peu pour voir.

Tu n'as pas honte de dévoiler

comme ça tes noirceurs?


Texte narratif :
Mardi 30 juin


JÉRÔME et AURORA montent à la villa Catalpas et se dirigent vers le jardin derrière la maison. JÉRÔME ouvre les portes et regarde vers le sommet de la montagne avant d'entrer.


À l'intérieur, une fresque qui orne une porte et un mur d'une pièce de la villa représente une femme dans un jardin fleuri.


JÉRÔME

C'est un soldat espagnol

du XVIIIe siècle

qui, pendant l'occupation

de la Savoie, a peint

toutes ces fresques

dans cette pièce.

Tu reconnais là?


AURORA

Don Quixote de la Mancha.


JÉRÔME

Oui, avec Sancho et

sur un cheval de bois.

Il s'imagine qu'il hante

dans les airs. Le soufflet

donne l'illusion

du vent, et la torche?


AURORA

Du soleil.


JÉRÔME

Voilà, du soleil.


AURORA

On leur a bandé les yeux.

Les héros d'une histoire ont

toujours les yeux bandés.

Sinon, ils ne feraient plus

rien, l'action s'arrêterait.

Ce n'est pas grave,

puisque tout le monde

a des bandeaux sur les yeux,

ou du moins des oeillères.


JÉRÔME

Sauf toi, puisque tu écris.


AURORA

Oui, quand j'écris,

je suis obligée de garder

les yeux ouverts.


JÉRÔME

Et tu manies le soufflet.


AURORA

Non, ce sont

les impulsions du héros.

Les personnages ont une

logique qui les pousse.


JÉRÔME

Mais toi aussi un peu.


AURORA

Non, je n'invente jamais,

je découvre.


JÉRÔME et AURORA avancent de pièce en pièce et s'arrêtent près d'une table où de très vieux livres traînent sur la table.


JÉRÔME

Écoute, prends ce que tu

voudras, je m'en débarrasse.


AURORA

Tu m'en fais cadeau?

Mais c'est merveilleux.

"Dictionnaire des droits

d'enregistrement de timbres,

de greffes et d'hypothèques".

Mais c'est Lucinde?


AURORA prend une photo récente d'une femme portant un manteau de cuir rouge.


JÉRÔME

Tu la connaissais?


AURORA

Oui, mais j'avais un peu

oublié son visage.

Elle avait les cheveux

plus courts et flous.


JÉRÔME

Oui, mais je trouve que

la photo la durcit beaucoup.


AURORA

Non, elle est très bien

comme ça. Je ne te croyais

pas capable d'une fidélité

de six ans.


JÉRÔME

Tu sais, six ans,

c'est court et pourtant,

il s'est passé beaucoup de choses.

Nous avons eu le temps

de nous quitter

et de nous réconcilier

cinq ou six fois.

Notre première brouille,

tu t'en souviens peut-être,

tu étais encore à Bucarest.


AURORA

Oui, mais je me souviens

bien vaguement.


JÉRÔME

Nous pensions l'un et l'autre

que tout était fini,

et puis l'année suivante,

je l'ai retrouvée à Beyrouth,

où son père venait d'être nommé,

puis plus tard à Rabat,

où elle était en mission

pour l'Unicef.

Bref, nous avons tout fait

pour nous éviter et puisque

tout nous réunit, unissons-nous


AURORA

Mais je te croyais très

contre le mariage.


JÉRÔME

Oui, j'étais assez contre le

mariage en ce qui me concerne.

Mais puisque malgré tous

nos efforts pour nous quitter,

nous n'y sommes pas parvenus,

c'est qu'il nous faut rester ensemble.

Si je l'épouse, c'est que...

je sais que par expérience

je peux vivre avec elle.

Je constate un fait, je ne me dicte

aucune obligation.

Une chose qui est un plaisir,

j'aime la faire par plaisir.

Je ne vois pas pourquoi

je me lierais à une femme

si les autres femmes

m'intéressent encore?

Depuis que je vis avec Lucinde,

je lui ai fait et elle m'a fait

pas mal d'infidélités.

Et j'ai eu le temps de m'apercevoir

que toutes les autres femmes

me sont indifférentes.

Je n'arrive même pas à les

distinguer les unes des autres.

Elles sont équivalentes,

égales. À part celles que,

comme toi, j'aime d'amitié.

Et toi, où en sont tes amours?


AURORA

Elles sont au point zéro.


JÉRÔME

Zéro absolu?


AURORA

Depuis plus d'une année,

je vis seule.

C'est très agréable, tu sais.


JÉRÔME

Oui, de temps en temps,

mais à la longue,

ça devient de la facilité.


AURORA

Je fais comme toi, mon cher.

Les circonstances te présentent

une femme, tu la prends.

À moi, elles s'obstinent

à ne rien me présenter.

Je ne prends rien.

Pourquoi faire l'effort

de contrarier sa destinée?

La solitude non seulement

me satisfait, mais je l'aime.

C'est le plus grand plaisir

de ma vie actuelle.

Et tu dis qu'il faut vivre

suivant son plaisir.


JÉRÔME et LAURA sortent dans le jardin.


JÉRÔME

Tu vois, le jardin, là vraiment,

c'est impossible,

il est complètement à l'abandon,

il faut faire quelque chose.


AURORA

Tu ne vas pas faire Versailles ici,

c'est très joli comme ça.


JÉRÔME

Mais sans faire Versailles,

on pourrait tout de même...

Regarde le gravier,

il n'y a même plus de gravier.


AURORA

Non, mais...


JÉRÔME

Et ces arbres, ils ne sont plus taillés...


JÉRÔME et AURORA sont arrivés près du court de tennis.


JÉRÔME

Avant les tennis, du côte du pré,

il y avait un vignoble extraordinaire.

Mon grand-père faisait

un très, très bon vin.

Je crois que dans la cave,

il reste quelques bouteilles.

Je t'en ferai goûter.


AURORA

Hum. Je regarde pour voir si la

petite fille que tu as vue hier,

Laura, vient jouer, comme

d'habitude, à 5 h.


JÉRÔME

Ah.


AURORA

Je te dis ça parce que

cela me rappelle une vieille histoire

que je voulais écrire

et je sais pas comment finir.

Il s'agissait d'un monsieur

d'un certain âge, 35-40 ans,

diplomate, très austère,

très sévère, aux moeurs

au-dessus de tout soupçon,

et qui regarde jouer les petites filles.

Et jour après jour, il a des idées,

évidemment. Un jour, la balle

tombe dans son jardin.

Lui, il la prend et la rempoche.

Quand les petites filles arrivent,

il fait semblant de la chercher

dans les orties.

Et quand elles repartent,

il s'en va lancer la balle

de cette propriété, là,

où il y a une maison

en construction.

Mais il se trouve que cette

maison-là appartient à une

vieille dame importante

et il était très peu probable

qu'elle se sentait l'envie

de jouer à la balle avec

les jeunes filles en fleur.

Donc, ça intrigue les filles.

Monsieur reprend ce petit

manège trois ou quatre fois,

et après cette première

gaminerie,

il se laisse entraîner

sur la pente de la folie

la plus totale.

Qu'est-ce que t'en penses

de mon histoire?

Comment pouvais-je la finir?


JÉRÔME

Je sais pas, je trouve ça très beau.


AURORA

Non, je compte sur toi pour

me donner une suggestion.


AURORA et JÉRÔME marchent dans un sentier, au bout de la propriété.


AURORA

Tu sais...


JÉRÔME

Oui?


AURORA

Je ne devrais pas te le dire,

mais puisque tu es

si bien cuirassé...


JÉRÔME

Ah ah!


AURORA

Laura, elle est amoureuse de toi.


JÉRÔME

Ah, c'est ça, ton roman?


AURORA

Non, elle me l'a dit.


JÉRÔME

Enfin, écoute, si elle te l'a dit,

ce n'est pas très sérieux.

Puis après tout, si ça t'inspire.


JÉRÔME

Je suis sure que tu t'en es déjà

aperçu rien qu'à sa façon

de te regarder.


JÉRÔME

Elle me regardait très ingénument.


AURORA

Mais il n'y a plus d'ingénue.


JÉRÔME

Mais si. C'est une gamine qui a l'air

directe et simple, d'ailleurs,

c'est ce qui la rend sympathique.

Et puis si je devais remarquer

tous les émois amoureux

de toutes les petites filles,

j'en finirais pas.

Après tout, c'est ton métier

d'observer.


AURORA

Ça ne fait même pas une

bonne histoire de roman,

c'est éculé.


JÉRÔME

Eh bien, dis-le, je ne t'inspire pas.


AURORA

C'est vrai. C'est vrai.

Je n'ai jamais eu envie

de me servir de ton personnage.


JÉRÔME

Parce qu'il est trop fade?


AURORA

Oui. Mais on peut écrire

de bonnes histoires avec

des personnages insignifiants.

Ceci dit, il est rare que je

m'inspire des choses présentes.

JÉRÔME

En général, je suis toujours absent.


AURORA

Eh bien, tu ne m'as pas inspirée

quand même. Tu coucherais

avec une écolière à la veille

de ton mariage, tu ne m'en feras pas

pour autant une bonne histoire.


JÉRÔME

Et si je ne couche pas?


AURORA

L'histoire serait meilleure.

Parce qu'il faut pas

qu'il s'y passe des choses.

On a déjà le sujet.

On a toujours le sujet.

S'il fallait traiter tous les

sujets, on n'en finirait jamais.

Ceci dit, ce sujet, il me trouble trop.

Et il y a une chose dont je suis

parfaitement incapable

pour le moment, c'est de raconter

ma vie. Tu sais que

je me suis déjà trouvée

dans des situations

semblables à toi.


JÉRÔME

Ah, ah!


AURORA

Il m'est arrivé à m'intéresser

à des jeunes garçons

et mon histoire ressemble à

la tienne dans la mesure où je ne suis

jamais allée jusqu'au bout.

C'est-à-dire que je n'ai jamais

été amoureuse.

Je peux très bien écrire cette

histoire par rapport à moi,

à ce que je sais par moi

et par référence à moi,

mais en transposant

sur un ami.


JÉRÔME

Écoute, transpose et ne compte pas

sur moi.


AURORA

Tu as peur.


JÉRÔME

Non.


AURORA

Tu as peur et tu ne risques rien,

c'est une gentille allumeuse.

Je le sais parce que

je l'ai été moi-même.

Elle reculera au dernier moment.

Tout ce que tu risques, c'est

de l'avoir toujours sur le dos.


Texte narratif :
Mercredi 1 juillet


JÉRÔME et AURORA sont maintenant à la résidence de Mme WALTER, où AURORA habite, sur un balcon qui donne directement sur le lac d'Annecy.


JÉRÔME

Tu es bien, là, tu es au calme.


AURORA

En fait, c'est trop beau

pour bien travailler.


JÉRÔME

C'est notre histoire?


AURORA

Pour que je l'écrive,

il faut qu'elle ait lieu.


JÉRÔME

Mais comme elle n'aura pas lieu...


AURORA

Il se passera toujours

quelque chose, ne fût-ce

que ton refus que quelque chose

se passe.


JÉRÔME

De telle sorte que je serai

toujours ton cobaye.


En marchant sur le balcon, JÉRÔME s'approche d'un arbre fruitier.


JÉRÔME

Elles sont mûres?


AURORA

Dans quelques jours.


JÉRÔME

Tu devrais venir habiter

avec moi, c'est plus grand,

tu serais mieux. Puis tu pourrais

m'observer tout à loisir.


AURORA

Ce serait pas gentil

pour madame Walter.

Et puis, je vois trop d'écrivains

toute l'année, à Paris.

Ici, je vis avec des gens normaux,

une bonne famille française,

jeune fille, mère, tu vois,

fiancée même.

Eh bien, ce sont plutôt eux,

mes cobayes, que toi.

Ce sont eux que je veux observer.

Puis comment veux-tu

que je me risque avec toi,

toute seule, dans une maison grande?

Tu sais bien que je t'adore.


JÉRÔME se dirige au bout du balcon vers une porte ouverte qui donne sur une pièce.


JÉRÔME

C'est sa chambre?


JÉRÔME fait le tour de la maison avec AURORA. Ensemble, ils descendent au rez-de-chaussée.


AURORA

Oui. Tu vois, je suis presque

toujours seule. La mère travaille

à Annecy et les filles, je suppose

qu'elles seront la plupart

du temps en vadrouille.


Sur le manteau du foyer, une photo trône parmi les livres.


AURORA

C'est Claire, c'est l'autre fille.


JÉRÔME

Elles se ressemblent pas.


AURORA

Elles sont pas des soeurs.

Comment la trouves-tu?


JÉRÔME

- Oh, écoute, assez.


JÉRÔME et AURORA sortent dans le jardin et marchent jusqu'au bord du lac.


AURORA

Laura? Laura?

Tu étais là?


LAURA est assise plus loin dans le jardin. Elle se lève et rejoint AURORA et JÉRÔME.


LAURA

Ça vous étonne?

C'est pas trop tôt, je suis

en vacances. Bonjour.


JÉRÔME

Bonjour.


LAURA

Je vais te laisser Laura,

je vais préparer une salade

de fruits.


LAURA

Je peux pas t'aider?


JÉRÔME

Non, c'est une recette secrète.


AURORA se dirige vers la maison tandis que JÉRÔME et LAURA s'assoient à une petite table dans le jardin.


LAURA ricane.


JÉRÔME

Ce sont les vacances

qui vous rendent gaie?


LAURA

Non, pas les vacances.

C'est pire que pendant l'année.

Tous mes amis sont partis.

Heureusement, le mois prochain,

je vais à Cheltenham,

dans une famille, en Angleterre.

En fait... je ne suis pas triste.

C'est différent, ce sont

les vacances qui m'attristent.

Pour moi, les vacances,

c'est partir, bouger,

c'est pas rester en place.

De toute façon, il faut que

j'attende l'arrivée de Claire.


JÉRÔME

Claire.


LAURA

Claire, c'est ma soeur.

Enfin, c'est pas vraiment ma soeur.

Ma mère s'est remariée

avec le père de Claire.

Mon père à moi, il est mort.

Elle arrive dans quelques jours.

Nous nous aimons beaucoup.

C'est dommage que maman

ait divorcé.


JÉRÔME

Elle a divorcé du père de Claire?


LAURA

Hum. Oui, oui, oui.

Ma mère a eu deux maris

et maintenant, elle est toute seule.


AURORA revient en portant sur un plateau, trois salades de fruits.


JÉRÔME

Ah, ça a l'air très réussi.

Laura est triste à cause

des vacances, je la comprends.

Ce qui m'attriste, moi,

c'est le retour sur les lieux

de mon enfance.

Quand je suis arrivé ici,

j'étais oppressé, j'ai failli repartir.

J'ai tant de souvenirs.


AURORA

Et tu ne veux rien y ajouter.


JÉRÔME

Certainement pas.


LAURA

Et la Suède, vous l'aimez?


JÉRÔME

Oui, je l'aime beaucoup.

Mais c'est pas tant le pays

qui m'attire, voyez-vous,

ce qui m'attire, c'est-


AURORA

C'est le climat, tu l'as dit

1000 fois, c'est le climat

qui te convient.

Mais de grâce, ne parlons pas

tout le temps de ton climat.


Texte narratif :
Jeudi 2 juillet


AURORA et JÉRÔME marchent ensemble à flanc de montagne.


JÉRÔME

Aurora. Pourquoi,

hier après-midi...

tu m'as empêché de parler

de mon mariage à cette petite?


AURORA

Je n'ai rien empêché du tout,

mon vieux, Qu'est-ce que c'est

que cette histoire?


JÉRÔME

Écoute, tu sais très bien.

Tu m'as coupé

et tu as parlé de mon climat.


AURORA

Mais c'est vrai.

Le froid, tu l'aimes, le froid;

la chaleur ne te vaut rien.


JÉRÔME

Écoute, ça suffit.


AURORA

Pourquoi parler de mariage,

tu crois que ça intéresse

ces gens-là?


JÉRÔME

Écoute, le rôle de cobaye

ne me convient pas du tout.

Je ne sais pas ce que tu as dit

à cette petite, mais dès

que je la vois, je parle.


AURORA

Mais parle!


Texte narratif :
Vendredi 3 juillet


JÉRÔME et AURORA sont à table, dans le jardin de Mme Walter, en compagnie de Mme WALTER et LAURA.


JÉRÔME

Si je me fixe en Suède, c'est

pour des raisons personnelles.

Je me marie le mois prochain.


AURORA

Ah! Moi-même, je n'étais pas

dans la confidence.


JÉRÔME

Lucinde travaille pour l'Unicef,

elle est en ce moment en mission,

en Afrique.


MME WALTER

Ce doit être pénible pour vous,

cette séparation, surtout en ce moment.


AURORA

Ils n'en sont que plus

heureux de se retrouver,

ils ont l'habitude.


JÉRÔME

Oui, nous nous connaissons

depuis six ans et nous avons été

souvent séparés.


MME WALTER

Vous ne le serez plus, j'espère.


JÉRÔME

Non, ou si peu.


AURORA

Et puis, les petites séparations,

n'est-ce pas, ça resserre les liens.


MME WALTER

C'est possible. Moi, je dois être

trop exclusive, je ne supporte

pas l'absence. Mais voilà

pourquoi je me retrouve seule

après deux mariages.


LAURA

Papa est mort, c'est tout différent.


MME WALTER

Qu'il soit mort ou parti, n'empêche

que je suis seule.


LAURA

Ce n'est tout de même pas de ta faute.


MME WALTER

J'ai pas dit que c'était ma faute.

Il faut tout le temps qu'elle

me contredise. Non au contraire,

je n'ai pas la vie que je mérite.

Je suis seule et j'ai besoin d'aimer.

Ma sottise, enfin si sottise il y a,

ça a été peut-être de trop croire

à l'amour. Toi, tu seras plus heureuse,

tu n'y crois pas.


LAURA

Moi?


MME WALTER

Oui, toi et les gens de ton âge,

pour vous, l'amour est

un sentiment périmé.


LAURA

Je n'ai jamais dit ça.

Et puis je me fiche bien de que

pensent les gens de mon âge.

Si les filles sont idiotes, maman,

ce n'est pas de ma faute.

Puis ce n'est pas vrai.

De ton temps, il n'y avait pas

plus d'amour qu'aujourd'hui,

un peu plus d'hypocrisie, peut-être.

C'est tout. Il y a des moments

où j'ai l'impression que tu dis

n'importe quoi.


MME WALTER

Laura! Vous voyez comme

elle me traite!


LAURA

Je n'aime pas parler pour

ne rien dire. Puis zut, ce n'est pas

une conversation pour moi,

je n'y connais rien. Je m'en vais.


LAURA quitte la table en courant vers le fond du jardin.


MME WALTER

Excusez-la, je sais pas

ce qu'elle a aujourd'hui,

c'est la première fois

qu'elle fait un éclat

devant tout le monde.

Je crois qu'elle s'ennuie,

ses camarades sont partis.

Elle aurait voulu aller en

Corse avec une petite bande.

Mais j'ai refusé, je voulais pas

qu'elle aille si loin toute seule,

c'est une enfant.

D'autant plus que sa soeur

arrive dans quelques jours

et que le mois d'août, elle ira

le passer en Angleterre.

Alors vous voyez qu'elle a

de quoi se distraire.

Oh, là, là, 2 h 10, mon Dieu,

il faut absolument que je sois

au bureau à la demie.

Je suis en retard. Au revoir.


JÉRÔME

Au revoir, madame.


MME WALTER

Aurora, soyez gentille

de lui rappeler la course

qu'elle doit faire à 3 h.

Merci. Au revoir.


JÉRÔME

Au revoir, madame.

Je te remercie beaucoup.


Mme WALTER se dirige vers sa voiture garée tout près et s'en va.


AURORA

Tu devrais aller la consoler.


JÉRÔME

Quoi?


AURORA

Si, si, tu as le prétexte

de lui rappeler la commission.


JÉRÔME regarde vers le fond du jardin et se décide à y aller.


JÉRÔME marche dans un champ près du lac. LAURA est assise et lance des miettes à des cygnes près du rivage. JÉRÔME s'approche de LAURA.


JÉRÔME

Je viens pour vous rappeler

la commission de votre mère,

à 3 h.


LAURA

C'est elle qui vous envoie ici?


JÉRÔME

Non, c'est Aurora.

C'est bien, ce coin.

C'est votre coin?


LAURA

Oui, quand les gens m'ennuient.

Mais je ne parle pas de vous

ni de maman, on s'adore.

(En sanglottant)

Mais elle a toujours la manie

de déformer tout ce que je dis.


JÉRÔME

Mais non, elle a été très charmante.

Elle vous a excusée très gentiment.


LAURA

Elle n'a pas dit que j'avais

mauvais caractère?


JÉRÔME

Non, pas du tout. Elle a parlé

très gentiment de vous.

Elle a même dit beaucoup de bien.


LAURA

Je sais, devant les autres,

elle est très fière de moi.

Mais quand je suis là,

elle me donne toujours tort.

C'est son caractère.

Il faut toujours qu'elle

contredise les gens.

En général, je lui donne

raison, pour être tranquille.

Parce que de toute façon,

c'est ma mère.

Si je me mets à discuter,

je serai bien obligée

de lui céder à la fin.

À part ça, on s'entend bien,

je l'aime beaucoup.


JÉRÔME

Mais elle aussi.


LAURA

J'aurais pas dû partir comme

ça devant tout le monde.

Je l'ai sûrement vexée.

Qu'est-ce qu'elle a dit?


JÉRÔME

Je ne sais pas, euh...

Que vous lui en vouliez

parce qu'elle vous avait

refusé d'aller en Corse.


LAURA

Mais elle sait très bien

que c'est faux, c'est moi

qui n'ai pas voulu.

Vous savez, je ne me déplais

pas du tout, ici. Seulement,

c'est un peu oppressant.

Quand je m'ennuie,

j'aimerais mieux m'ennuyer

n'importe où plutôt qu'ici.

Tous mes amis sont partis.

Je me demande si je ferais pas mieux

d'aller en Corse en fin de compte.


JÉRÔME

C'est curieux comme je ressens

une impression exactement

contraire, ces jours-ci.

Quand tout est beau autour de

moi, je ne peux pas m'ennuyer.


LAURA

C'est beau, oui, mais ce paysage

m'étouffe.


JÉRÔME

Eh bien, grimpez là-haut.


LAURA

Quand j'étais petite, avec Claire,

nous étions tous toujours

sur la montagne.


JÉRÔME

Moi aussi, je connais des tas

de coins, je vous emmènerai

faire une balade un de ces jours.

Ça vous fait pas peur de grimper?


LAURA

Non, pas du tout.

Mais ce n'est pas tant le côté

fermé, encaissé qui m'oppresse,

c'est trop beau.

C'est toute cette beauté

qui fatigue à la longue,

qui écoeure, presque.

Il faut s'en séparer, de temps en temps.


JÉRÔME

Ah, vous voyez ce que je vous disais?

Quand on s'aime, il faut se quitter,

de temps en temps.


LAURA

Exactement.


LAURA se dirige plus loin dans le champ. JÉRÔME la suit et lui prend la main. Tous les deux marchent vers le jardin. LAURA laisse la main de JÉRÔME et court le long du rivage.


Texte narratif :
Samedi 4 juillet


LAURA lit, assise sur une chaise transatlantique, tout près du lac. JÉRÔME arrive en bateau.


JÉRÔME

Oh, oh!


LAURA

Oui? Bonjour.

Aurora est partie à Genève!


JÉRÔME

Hein?


LAURA

Aurora est partie à Genève!


JÉRÔME tente d'immobiliser son embarcation à moteur qui fait un vacarme d'enfer.


JÉRÔME

J'entends rien.


LAURA

Aurora est partie à Genève!


JÉRÔME

Alors vous êtes toute seule?


LAURA

Oui.


JÉRÔME

Vous devez vous ennuyer.


LAURA

Oh, un peu.


JÉRÔME

Qu'est-ce que vous faites?


LAURA

Je lis.


JÉRÔME

Vous lisez quoi?


LAURA

Un bouquin pas très intéressant.


JÉRÔME

Venez chez moi,

j'ai des bouquins formidables.


LAURA

D'accord, je m'habille.

Je reviens tout de suite.


JÉRÔME

D'accord.


LAURA est au milieu d'une chambre où un lit à baldaquin trône parmi des meubles d'une autre époque. LAURA tient une photo dans sa main.


LAURA

Elle est très belle,

mais elle fait un peu dure.

Je vous voyais avec une femme

moins froide.


JÉRÔME prend la photo et la place près de son visage.


JÉRÔME

Tu trouves que nous

ne formons pas un couple

très assorti?


LAURA

Pas tellement, à première vue.


JÉRÔME

Au fond, tu as raison, Lucinde

n'est pas du tout mon type physique.

D'ailleurs, je n'ai pas de type.

Pour moi, le physique

ne compte pas.

Du moins, franchi un certain

degré disons d'acceptabilité.

Toutes les femmes se valent,

seul le moral tranche.


JÉRÔME va s'asseoir sur un canapé.


LAURA

Oui, mais le moral

se voit dans le physique.


JÉRÔME

Tu vois quoi?


LAURA

Que vous êtes différent,

moralement.


LAURA

Tu insistes. T'as raison.

Quand j'avais ton âge,

je m'étais forgé un type

de femme idéale qui n'était pas

du tout celui de Lucinde.

Physiquement et moralement,

j'ai bien l'impression qu'elle

s'est pas faite pour moi,

et puis, après?

Une femme qui est faite

pour moi, elle m'ennuie,

elle m'intéresse pas,

elle me lasse.

Si j'épouse Lucinde, c'est pour

une simple et unique raison.

C'est que depuis six ans

que je la connais,

je ne me suis pas lassé d'elle.

Elle s'est pas lassée de moi.

Je ne vois pas pourquoi

ça ne continuerait pas.

Tu dois trouver que tout ça

manque terriblement

de passion, non?


LAURA

Oui. J'aime sentir que j'aime

quelqu'un dès le premier jour,

et pas au bout de six ans.

Je n'appelle pas ça de l'amour,

c'est plutôt de l'amitié.


JÉRÔME

Tu crois que c'est tellement

différent? Au fond, l'amour

et l'amitié, c'est la même chose.


LAURA

Non, je ne suis pas du tout

amie avec les gens que j'aime.

Aimer, ça me rend mauvaise.


JÉRÔME

Ah oui? Moi, non.

Je ne crois pas en l'amour

sans amitié.


LAURA

Peut-être, mais chez moi,

l'amitié vient après.


JÉRÔME

Après ou avant, peu importe.

En tous les cas, il y a une

chose très belle qu'on trouve

dans l'amitié que je voudrais

bien qu'on trouve dans l'amour,

c'est qu'on respecte la liberté

des autres, il n'y a pas cette idée

de possession.


LAURA

Je suis possessive. Horriblement

possessive.


JÉRÔME

Ah oui? Il ne faut pas

être possessive.

Tu vas t'empoisonner la vie,

mon petit.


LAURA

Je sais. Je suis née

pour être malheureuse.

D'ailleurs, je ne serai pas

malheureuse.

Je suis très gaie, je ne pense

qu'aux choses gaies.

On est malheureux

quand on veut l'être.

Moi, quand j'ai des ennuis,

je pense qu'il y a

des moments gais

et que de toute façon,

ça ne sert à rien de pleurer.

Je pense que je suis sur la Terre,

que c'est merveilleux.

Que je vais bien m'amuser.


JÉRÔME

Qu'est-ce que tu appelles

t'amuser?


LAURA

M'amuser, c'est vivre.

Par exemple, aujourd'hui,

je suis très gaie.

Demain, peut-être, je serai triste,

alors, je me force,

je pense à autre chose.

Je mets mon cerveau en éveil

sur une chose précise.

Si je trouve cette chose

formidable, je suis gaie

pour le reste de la journée.

Mais si je suis amoureuse,

peut-être que... enfin.


JÉRÔME

Que quoi?


LAURA

Quand je suis amoureuse,

ça me mobilise entièrement.

Alors j'oublie que je suis

heureuse de vivre.


JÉRÔME

Mais faut pas oublier.

Il faut pas sacrifier la vie ou

le bonheur de vivre à l'amour,

enfin, je te crois assez sensée

de ce côté-là.


LAURA

Vraiment?


JÉRÔME

Vraiment.


LAURA

Je vais vous faire une

confidence.


JÉRÔME

Ah.


LAURA

Au fond, je ne suis pas

contente d'être amoureuse.

Je n'aime pas ça.

Je tape des pieds,

je ne m'intéresse à rien,

je ne vis plus.

Ce n'est pas drôle du tout.


JÉRÔME

Tu vois que j'ai raison.

J'ai pas raison?


LAURA

Non.


JÉRÔME et LAURA marchent dans le jardin de la villa Catalpas, le long d'une petite allée.


JÉRÔME

Et voilà.


LAURA

C'est bon?


JÉRÔME tient des cisailles et se penche pour tailler un arbuste.


JÉRÔME

Oui.

(En s'approchant d'un rosier fleuri)

Tiens, celles-ci,

elles sont belles,

je vais te faire un beau bouquet.


LAURA

Merci. Mais que dirait maman?


JÉRÔME

C'est très innocent d'offrir des roses.


LAURA

Elle trouverait ça ridicule,

et de vous à moi, elle aurait raison.


JÉRÔME

Bien, offre-les toi-même.


LAURA

Offrez-les vous-même quand

vous viendrez.


JÉRÔME

C'est bien ce que je comptais faire.


LAURA marche le long de l'allée et s'arrête finalement devant une fleur.


LAURA

Donnez-moi celle-ci.


JÉRÔME

Laquelle?


LAURA

Celle-ci, là.


JÉRÔME

Celle-là, toute seule, là?


LAURA

Toute seule.


JÉRÔME

C'est pas pour ta mère?


LAURA

Non, je vais la mettre

dans ma chambre.


JÉRÔME

Que diras-tu?


LAURA

Que vous me l'avez donnée.


JÉRÔME

Et elle trouvera pas ça

ridicule?


LAURA

Non, une seule, au contraire,

elle trouvera ça très bien.

Enfin...


JÉRÔME

Enfin, quoi?


LAURA

Enfin, rien.


Texte narratif :
Dimanche 5 juillet


JÉRÔME arrive chez Mme WALTER un bouquet de fleurs à la main. Mme WALTER l'accueille.


MME WALTER

Bonsoir, Jérôme.


JÉRÔME

Bonsoir, madame. Attention

de ne pas vous piquer.


JACQUES DESMARAIS rejoint Mme WALTER au quai.


MME WALTER

Oh, merci.

(En présentant un invité)

Monsieur Jacques Desmarais,

un voisin et ami.

Monsieur Montcharvin.


JACQUES

Bonsoir.


JÉRÔME

Bonsoir, monsieur.


MME WALTER

Ce sont les roses de votre jardin?


JÉRÔME

Oui, elles sont un peu ouvertes,

mais je crois qu'elles sentent

très bon.


MME WALTER

Je les préfère comme ça.


JÉRÔME est assis dans le salon près du foyer.


MME WALTER

J'avais le choix entre deux villas,

celle-ci et une de l'autre côté,

sur l'autre rive. J'ai choisi celle-ci

pour la vue, et maintenant,

je regrette. Je regrette parce

que je n'aime pas vivre au pied

de la montagne.


JÉRÔME

Tiens, pourquoi?


MME WALTER

Parce qu'elle m'inquiète.


JACQUES

Personnellement, je préférerais

vivre également sur l'autre rive.

Parce que l'autre rive

est beaucoup plus dégagée

sur les plus belles montagnes

de la région, la Tournette,

les Dents de Lanfont,

qui sont des montagnes

très majestueuses, mais aussi

très impressionnantes.


MME WALTER

Oui et c'est cette majesté

qui m'étouffe.


LAURA

Je ne suis pas de ton avis.

La montagne est beaucoup

plus belle vue d'en dessous.

C'est comme un berceau.

On a l'impression qu'elle

nous protège.


MME WALTER

Qu'elle nous menace, qu'elle

nous écrase.


LAURA

Non. Mais de toute façon,

de la maison, on est trop bas,

on ne voit rien.

Tenez, je vous montrerai

l'endroit le plus beau.

C'est du côté du col de l'Aulp.

Vous y êtes allé?


JÉRÔME

Oui, j'y allais souvent

quand j'étais petit.


LAURA

Si on y allait? Vous savez,

c'est pas trop loin,

il y a trois heures de marche,

au maximum.


JÉRÔME

Trois heures de marche?


LAURA

Hum.


JÉRÔME

Si vous voulez.


MME WALTER

Elle abuse de votre complaisance.


JÉRÔME

Non, madame, je n'ai rien à faire

et puis j'ai envie de me promener.


LAURA

Et si on a le temps, on peut même

grimper jusqu'au sommet

de La Tournette.

Le mieux serait de partir l'après-midi.

Et le soir, de coucher au chalet hôtel.


JÉRÔME

Qui vient d'ouvrir ces jours-ci.


MME WALTER

Laura, tu exagères.


LAURA

Vraiment, maman?

Tu ne veux pas nous laisser

coucher, tous les deux, à l'hôtel?

Bon, disons que, de toute façon,

vous venez me prendre demain.


JÉRÔME

Eh bien, d'accord.


LAURA se lève alors et embrasse tout le monde avant d'aller dormir.


LAURA

Bonsoir.


MME WALTER

Bonsoir.


JACQUES

Bonsoir, Laura.

Bonne promenade.

JÉRÔME

Bonsoir, Laura.


LAURA

Jamais deux sans trois.


JÉRÔME

Ah...


LAURA fait la bise très tendrement à JÉRÔME.


MME WALTER

Je ne sais pas si je dois

vous confier ma fille.

Elle est très amoureuse de vous.


JÉRÔME

Non, madame, elle joue.


MME WALTER

À ce jeu-là, on se laisse prendre.


JÉRÔME

Elle sait bien que je vais

bientôt me marier.


MME WALTER

Je plaisante. Et finalement,

je suis heureuse que ce soit

avec quelqu'un de sérieux.


JÉRÔME

Sérieux, j'en suis pas si sûr,

j'espère que vous comptez plus

sur le sérieux de votre fille

que sur le mien.


MME WALTER

Quand on se marie dans un mois,

on est sérieux, il me semble.


JÉRÔME

e suppose que Laura pense

la même chose que vous.


MME WALTER

Espérons.


Texte narratif :
Lundi 6 juillet


LAURA et JÉRÔME marchent sur la montagne. LAURA s'arrête. Le panorama offre une vue d'ensemble de la région et du lac.


LAURA

C'est ici que c'est le plus joli.

Ici, exactement au centre

du cercle des montagnes.


JÉRÔME

On voit pas la maison.


LAURA

Non, elle est derrière les sapins.


JÉRÔME se rapproche de LAURA qui lui prend la main et s'assoit. JÉRÔME s'assoit aussi et LAURA s'appuie sur lui.


LAURA

Restons comme ça.

Vous êtes bien?


JÉRÔME

Très bien.


LAURA

Vraiment?


JÉRÔME

Vraiment.


LAURA

Vous seriez mieux avec votre fiancée?


JÉRÔME

Bien... oui.


LAURA

Pourquoi oui? J'espère bien

que vous vous plaisez plus

avec elle qu'avec moi.


JÉRÔME

La preuve, c'est que je vais

te quitter pour elle. Si j'étais

mieux avec toi, je resterais

avec toi. Hein?

Mais comment savoir

si je serais mieux avec toi?

Et puis à quoi bon comparer?

Pourquoi? Je suis bien.

Tu sais, mon petit, je te trouve

bien imprudente.

À ta place, j'aurais pas confiance.


LAURA

Je n'ai pas confiance.

Mais j'ai pas mal besoin

d'enrichir mon expérience.

Je prends des risques calculés.

Vous, vous risquez plus que moi.


JÉRÔME

Ah?


LAURA

Oui, vous êtes presque marié.

Moi, je suis libre.


JÉRÔME

Mais moi aussi, je suis libre.

Je respecte la liberté de Lucinde

et elle, la mienne. Je lui laisse

faire absolument ce qu'elle veut.

Avec l'espoir, disons...

ou plutôt la certitude

qu'elle ne fera pas quelque

chose qui me déplairait.

Si tout ce qui plaît à l'un

déplaisait à l'autre, ce serait fou

de vivre ensemble, non?


LAURA

Et ça lui plairait donc

de vous savoir avec moi?


JÉRÔME

Bien sûr.


LAURA

Hum.


JÉRÔME

Elle sait que mes sentiments

sont purement amicaux.

Nous ne nous interdisons pas

des amis.


LAURA

Aurora, par exemple.


JÉRÔME

Bien oui. Aurora.


LAURA

Je l'aime beaucoup.

Elle est extraordinairement

sympathique.


JÉRÔME

Elle a parlé de moi?


LAURA

Bien entendu.


JÉRÔME

Qu'est-ce qu'elle t'a dit?


LAURA

Que je devais me méfier de vous.


LAURA se lève et attire JÉRÔME avec elle . Plus loin dans les alpages, LAURA et JÉRÔME courent comme des gamins. Ils s'arrêtent. JÉRÔME semble prend LAURA dans ses bras comme une amoureuse et l'embrasse. LAURA le repousse.


LAURA

Lâchez-moi.


JÉRÔME

Bien quoi, je te lâche.

On peut plus jouer?


LAURA

Non. J'aimerais être amoureuse

pour de bon, amoureuse d'un garçon

qui m'aime et que j'aime.


JÉRÔME

Tu sais, ma petite,

tu as toute la vie devant toi.


JÉRÔME se rapproche et son attitude est maintenant plus paternelle.


LAURA

Vous parlez comme ma mère.

Vous savez, j'ai toujours pensé

que je me marierais très jeune.

Il y a des filles qui se marient

à 16 ans.


JÉRÔME

Oui, mais c'est l'exception

et je ne les approuve pas.

Puis enfin, je ne vois pas

l'intérêt que tu as à te marier

maintenant.


LAURA

Vous savez que maman

va se remarier?


JÉRÔME

Ah oui?


LAURA

Hum.


JÉRÔME

Avec l'ami qui dînait là

hier soir?


LAURA

Alors je crois que je pourrai

difficilement vivre avec eux.


JÉRÔME

Pourquoi?

Tu vas continuer tes études

et tu pourras habiter seule.

À Grenoble, à Lyon ou même à Paris.


LAURA

Oui, bien sûr. Je voudrais vous

dire quelque chose.


JÉRÔME

Ah.


JÉRÔME s'approche et tend l'oreille.


LAURA

Non, poussez-vous un peu.

N'approchez pas.

Vous savez, je crois que j'étais

un peu amoureuse de vous.

Si quelqu'un comme vous

se présente, m'enlève,

et qu'il m'aime, en plus,

je crois que je le suivrai.


JÉRÔME

Et que dirait ta mère?


LAURA

Elle serait ravie.


JÉRÔME

Mais pas avec quelqu'un

de mon âge.


LAURA

Hum, hum. L'âge n'a aucune

importance pour moi.

Je n'ai jamais pu tomber

amoureuse d'aucun garçon

de mon âge.

(En riant)


Texte narratif :
Mardi 7 juillet


LAURA et JÉRÔME sont assis sur un banc dans le jardin de Mme WALTER.


LAURA

Je n'aime pas les gens

de mon âge. Je ne sais pas pourquoi

d'ailleurs.

Je les trouve idiots. Vous savez,

je fais comme ça très gamine,

très petite fille, mais il ne faut pas

se fier aux apparences.

En fin de compte, je suis

plus vieille que mon âge.

Depuis que maman est divorcée,

très tôt, elle s'est confiée à moi.

Très tôt, j'ai eu des idées

beaucoup plus avancées

que les filles de mon âge.

Mes camarades ont l'esprit

beaucoup plus enfantin que moi.

Vous savez, je me vois très bien

mariée, ça ne veut pas dire

que je me marierai tout

de suite, quand même.


JÉRÔME

Enfin, je ne vois pas quel intérêt

ont les filles de ton âge

à se marier aujourd'hui.

On n'est plus sous Louis XIV.

Et puis ta mère te laisse

absolument faire ce que tu veux.


LAURA

Pas si vite. Ma mère me tient

beaucoup plus que vous croyez.

Après tout, elle a raison.

Elle me donne des conseils,

ça m'agace, ça m'énerve,

mais je trouve que, souvent,

elle a raison. Elle a raison parce que...


LAURA

Parce que?


JÉRÔME

Parce que je suis très folle.

Il y a des moments où j'ai

envie de faire n'importe quoi.

J'aime beaucoup ma mère.

Je sais que ça lui ferait de la

peine si je faisais des folies.

Alors, je suis sage, je suis

très sage. J'envoie promener

tous les garçons.

Je me suis fabriqué

une attitude très dure.

Je pourrais être folle, aussi,

ça m'irait bien.

Pour le moment, je suis

dans le camp des gens sages.

Mais je n'ai qu'un petit pas

à faire pour passer

dans celui des fous.

Pourquoi je ne le fais pas?

La présence de maman

me retient un peu.

Tandis que si j'avais un père,

comme celui de Claire,

par exemple, ça me pousserait

à fond dans l'autre sens.


JÉRÔME

Et Claire alors,

elle est plus folle?


LAURA

Claire, non, elle est amoureuse

d'un garçon qui vient passer

ses vacances ici.

Vous verrez, ils sont

tout le temps ensemble.

Moi, je n'ai jamais pu vraiment

être amoureuse d'aucun garçon.

C'est ce qui m'inquiète.

Si. Quand j'étais jeune,

très jeune. J'ai commencé

à aimer un garçon

à 12 ans et demi.

Je peux pas dire que j'ai fait

grand-chose avec lui,

mais je l'ai aimé.

Et après lui, personne,

pour ainsi dire.


JÉRÔME

En somme, ta vie sentimentale

est terminée depuis quatre ans.


LAURA

Maintenant, je cherche

à bien aimer quelqu'un.

Mais je ne vois

que des garçons de mon âge,

et les garçons de mon âge

me font peur. C'est instinctif,

j'ai peur.


JÉRÔME

Mais peur comment?


LAURA

C'est instinctif, je vous dis.


LAURA qui faisait face à JÉRÔME s'appuie maintenant sur le dossier sous le bras de JÉRÔME.


LAURA

Un instinct de conservation.

Et plus le garçon est beau,

plus il m'effraie.


JÉRÔME

Tu veux dire que tu as peur

de ne pas savoir lui résister?


LAURA

Non. Ou... non. C'est plus vague

que ça. Un jeune garçon,

je n'aime pas tellement

parce que ça s'impose.

Un garçon est gentil,

alors, je me balade avec lui.

Par exemple, si je m'ennuie.

Quand je m'ennuie, si je suis

à côté de n'importe qui,

j'ai l'impression de l'aimer.

Ce qui m'embête, c'est qu'au

bout d'un certain moment,

il se donne de l'importance.

Il dit partout:

"Elle est amoureuse de moi."

Il se prend pour un pacha.

Alors, c'est fini.

Avec un jeune garçon,

je ne me sens pas en sécurité.

Je ne me sens bien qu'avec

quelqu'un qui pourrait être

mon père. Je dois manquer

d'affection paternelle.

Avec quelqu'un de plus âgé,

je retrouve un peu un père.

Je veux partager ce qu'il fait,

donner mon avis sur

ses affaires. Je veux être

toujours à côté de lui,

je veux être petite avec lui,

je me sens bien.


Texte narratif :
Mercredi 8 juillet


JÉRÔME passe en bateau devant la résidence de Mme WALTER, jette un coup d'oeil et s'arrête.


CLAIRE se fait bronzer près du lac. CLAIRE se lève et vient à la rencontre de JÉRÔME.


JÉRÔME

Bonjour.


CLAIRE

Bonjour, monsieur.

JÉRÔME

Vous êtes Claire?


CLAIRE

Oui.


JÉRÔME

Laura n'est pas là?


CLAIRE

Non, elle vient de partir.


CLAIRE

Vincent est venu la chercher.


JÉRÔME

Qui?


CLAIRE

Vincent, un camarade.

Il rentrait de Sallanches.


JÉRÔME

Aurora est toujours à Genève?


CLAIRE

Oui, je crois, en tout cas,

je ne l'ai pas vue.


JÉRÔME

Alors, vous êtes toute seule.


CLAIRE

Oui.


JÉRÔME

Vous habitez Paris?


CLAIRE

Oui.


JÉRÔME

Vous avez de la chance,

il fait beau, aujourd'hui.


CLAIRE

Très beau, oui.


JÉRÔME

Bon, je crois qu'il vaut mieux que...

que je repasse, ce soir.


Une voiture arrive dans l'allée pour les voitures. CLAIRE accourt. GILLES descend de la voiture.


CLAIRE

C'est ça. Gilles!


GILLES

Comment vas-tu?


JÉRÔME reste seul au bord du lac, un peu abandonné. Il retourne vers son bateau.


CLAIRE

T'es en pleine forme,

dis donc.


GILLES

Qui c'est, ce type?


CLAIRE

Un ami de la locataire.


GILLES

T'es bronzée dis donc.

Où est-ce que t'as bronzé

comme ça?


CLAIRE

À Paris, à la piscine.


GILLES

C'est formidable.


Texte narratif :
Jeudi 9 juillet



JÉRÔME ouvre la barrière pour laisser entrée une petite voiture dans sa cour.


AURORA est assise en compagnie d'un monsieur sur un banc, dans le jardin de la villa de Catalpas.


JÉRÔME

Alors, c'est tout ce que

tu me racontes?


AURORA

Oui. J'ai fait des courses

à Genève, c'est tout. Le reste,

c'est du haut secret diplomatique.

Mais toi, tu dois avoir plein

de choses à me raconter,

j'espère.


JÉRÔME

Enfin... Oui et non.

Tu sais, il ne s'est rien passé,

ou si peu. Mais comme il n'y a

que ça qui t'inspire...

Oui, monsieur, moi aussi,

je fais des mystères.


AURORA

Mais c'est du secret professionnel.

Il est mon cobaye. Tu vas

me raconter ça demain,

et avec tous les détails.


Texte narratif :
Vendredi 10 juillet


LAURA et VINCENT font du canoë sur le lac.


VINCENT

Arrête! Couchée!


LAURA

Mais t'es dingue! Non! Ah!


JÉRÔME et AURORA sont assis ensemble sur un banc dans le jardin de Mme WALTER. Ils regardent en direction du lac.


VINCENT

Oh...

Avec qui elle est?


AURORA

C'est Vincent,

c'est un camarade.


JÉRÔME

Tu vois, la seule chose

par quoi on puisse avoir prise

sur moi, c'est la curiosité.

Je voulais savoir si la petite

ne s'était pas fichue de moi,

selon un scénario imaginé

par toi. Quand je l'ai embrassée

l'autre jour, pour voir,

vraiment, j'ai dû me forcer.

Tu vois, quand je lui ai pris

la main, non pas comme

je prendrais la main

d'une vieille amie

ou d'un enfant,

j'ai pensé au contact

et au plaisir de ce contact,

et ça me gênait.

Nous marchions

la main dans la main,

et ça me pesait, non pas du

poids de je ne sais quel péché,

mais du poids, disons,

de son inutilité.

En m'intéressant à une autre

femme qu'à Lucinde,

je n'ai pas l'impression

de la trahir.

Mais de faire quelque chose,

disons, d'inutile. Lucinde

est tout, on ne peut rien

ajouter à tout.


AURORA

Mais alors, pourquoi

cette expérience?


AURORA

Pour te faire plaisir.

Je t'ai obéi.


AURORA

Ah.


JÉRÔME

Et pour la voir rater.

On n'est jamais absolument

sûr de rien. Si je me gardais

des femmes, si je m'interdisais

de leur parler, de les regarder,

ou même si je fuyais

leurs avances, eh bien...

mon amour pour Lucinde

m'apparaîtrait non pas...

Il m'apparaîtrait

comme un devoir

et non pas comme un plaisir.

En épousant Lucinde, eh bien,

c'est que j'ai plaisir à être

avec elle et pas avec une autre.

La volonté n'entre

en rien là-dedans.

J'en suis convaincu, même

si je ne l'étais pas encore.


AURORA

En tout amour, il y a une part

de volonté, forcément.


JÉRÔME

J'aime qu'elle soit la plus mince.

Et découvrir, comme l'autre jour,

à quel point elle est mince...

crois-moi, c'est une sensation

délicieuse.


Au loin des portes claquent. AURORA et JÉRÔME regardent vers la maison et voient CLAIRE et GILLES qui entrent dans la maison.


Texte narratif :
Samedi 11 juillet


GILLES fait les cent pas dans le jardin.


GILLES

Claire!

Claire!


De la fenêtre ouverte de la chambre de CLAIRE, on entend une réponse. Des voix confuses viennent d'un autre coin du jardin.


CLAIRE

Oui!


GILLES

Claire!


CLAIRE vient à la fenêtre.


CLAIRE

J'en ai pour trois minutes,

sois gentil.


GILLES se retourne vers le lac, impatient. Plus loin, sous un arbre, VINCENT discute avec JÉRÔME.


JÉRÔME

Avec les filles, on peut

être qu'amoureux.


VINCENT

Avec les filles, il ne peut

y avoir que des rapports

physiques. En tout cas,

s'il y a des rapports d'amitié,

c'est après. Parce que les rapports,

les premiers, c'est des rapports

physiques.


JÉRÔME

Après l'amour, on peut être

ami avec une fille.


VINCENT

Bien oui, parce que après,

on tombe dans le domaine

de l'absolu et c'est autre chose.

On sait pas ce que c'est

pour le moment.


JÉRÔME

Avec Laura, par exemple.


VINCENT

Laura, c'est autre chose.

Je suis pas du tout son genre.

Son genre, c'est plutôt gros

puis en pleine forme et tout.

Assez sportif. Et puis moi,

c'est un peu le contraire.

Je suis pas son genre.

Je sais pas du tout.


JÉRÔME

Alors pourquoi t'es avec elle?


VINCENT

On est des camarades.

Des camarades de classe

comme ça.


JÉRÔME

Je t'ai vu avec elle,

t'as pas l'air du tout d'avoir

des rapports de camarades.


VINCENT

Non, mais, y a rien.

Y a rien du tout.

Y a vraiment rien.


JÉRÔME

Elle, elle est pas amoureuse

de toi. Ça, je suis sûr.


VINCENT

Donc, raison de plus pour

qu'il y ait rien.


JÉRÔME

Toi, tu pourrais peut-être...


VINCENT

J'y ai pas pensé, puis

je veux pas y penser.

Je sais exactement quel

est son genre de type, puis moi,

j'ai pas envie de rentrer

dans son... dans son histoire

à elle. Moi, j'aime bien

plaire tout de suite.

J'ai pas du tout envie de faire

un processus pour faire la cour.

JÉRÔME

Tu peux la séduire.

Elle peut te trouver...


VINCENT

Non, je sens, je sens.

Je sens profondément qu'il y a

aucune possibilité.


JÉRÔME

Avec les filles, tu peux

toujours être surpris.


VINCENT

On sait jamais, elles sont

un peu bizarres, les femmes.

Jusqu'à présent, y a rien eu.


JÉRÔME

Avec Laura, t'as quoi?

Des rapports d'amour?


VINCENT

Non, rapports camarades.

Rien du tout. Comme ça.

Peut-être qu'il y a un tout

petit peu d'amitié, quand

je la regarde, parce que

j'aime bien faire un peu

l'amour gentiment, comme ça...

leur toucher le nez, tout ça.

J'aime bien.


LAURA vient vers JÉRÔME et VINCENT.


JÉRÔME

Tu mélanges un peu tout.

Tu mets l'amour, l'amitié,

la camaraderie...


VINCENT

Je sais pas, avec elle, c'est

vachement particulier.


LAURA

Faut pas l'écouter, il est dingue.

Tu viens?


VINCENT

Est-ce qu'elle est bien, l'eau?


LAURA

Elle est formidable.

Allez, viens. Vous venez pas?


JÉRÔME

Non, merci. Pour moi,

l'eau est trop froide, non.


CLAIRE se dirige vers GILLES qui l'attend toujours dans le jardin.


GILLES

Bon. Dis donc, c'est pas trop tôt.

J'espère qu'ils nous attendront.


CLAIRE

Fallait que je termine

cette lettre à mon père.

Je lui ai pas encore écrit,

depuis mon arrivée.


GILLES

Il te faut pas une heure

pour écrire une lettre.

Je me demande vraiment ce que

tu peux bien lui écrire.


CLAIRE

Qu'est-ce que ça peut te faire enfin?

Je fais ce que je veux.


GILLES

Dépêchons-nous.

On a pas de temps à perdre.

Je te préviens, la prochaine

fois, je t'attends pas.


CLAIRE

C'est ça, vas-y tout seul.

Après tout, tu n'as pas besoin

de moi.


GILLES

C'est très bien, salut.

Au revoir.

Je passerai te prendre à 3 h.


GILLES fait quelques pas, s'arrête et se retourne en souriant.


CLAIRE

C'est ça, oui.


GILLES

Allez, viens. T'es fâchée?


CLAIRE

Oui.


GILLES

T'es très fâchée?


GILLES embrasse CLAIRE qui l'a rejoint.

Texte narratif :
Dimanche 12 juillet


JÉRÔME est dans le jardin devant la maison de Mme WALTER.


JÉRÔME

Aurora? Pose ta plume

et viens te mêler aux plaisirs

champêtres.


AURORA est sur le balcon.


AURORA

Je finis ma page et j'arrive.


Une conversation indistincte provient de quelque part dans le jardin. GILLES cueille des cerises. CLAIRE l'attend au bas d'une échelle.


VINCENT

Attention, moi, j'ai des trucs...


LAURA

C'est pas vrai!


CLAIRE

Mets-les. Je vais chercher

un autre panier.

Tu leur demandes.


Mme WALTER lit près du cerisier. CLAIRE approche d'une table plus loin, en tenant un panier de cerises.



LAURA

...ça les intéresse

directement.

Et puis toi, t'es comme le fils

d'un curé, t'es là...


CLAIRE

Laura? Laura?

Tu vas me chercher un autre panier,

s'il te plaît. Attention,

tu vas les abîmer!


LAURA se lève, prend le panier et part vers la maison. CLAIRE de son côté rejoint GILLES qui est remonté dans l'échelle.


CLAIRE

Sûr qu'elles sont mûres par ici?


GILLES

Elles sont formidables.


CLAIRE

Fais-moi goûter.


GILLES

Regarde.

Elles sont bonnes, hein?


CLAIRE

Elles sont acides.


GILLES

Elle est acide, celle-là?


CLAIRE

Hum.


GILLES

Voilà une bonne. Formidable.

Regarde.

Celle-là est formidable.


CLAIRE et GILLES rigolent en haut de l'échelle, en mangeant chaque cerise qu'ils cueillent.


GILLES

J'en cueille quelques-unes.


CLAIRE

Je vais mettre dans mon chapeau.

Tiens.


GILLES

(S'adressant à Jérôme)

Vous en voulez une?


CLAIRE

Je peux pas les attraper.


JÉRÔME

Elles sont mûres?


GILLES

Elles sont très, très bonnes.


JÉRÔME s'approche et retire son chapeau.


JÉRÔME

Une ou deux dans mon chapeau

pour goûter.


GILLES

D'accord.


JÉRÔME

Elles sont pas mal. Attendez,

je vais vous aider.


JÉRÔME se rapproche de l'échelle tandis que CLAIRE redescend son chapeau à la main qu'elle tend à Jérôme.


JÉRÔME

Voilà.


JÉRÔME verse le contenu du chapeau de CLAIRE dans un panier sur la table et redonne son chapeau à CLAIRE.


CLAIRE

Merci.


JÉRÔME

Voilà.


CLAIRE est dans l'échelle et se soutient avec son genou appuyé sur l'échelle.


CLAIRE

(En riant)

Écoute, arrête, tu vas me faire

tomber.


LAURA arrive, un panier à la main et le donne brusquement à JÉRÔME. JÉRÔME donne le panier à CLAIRE et s'éloigne.


LAURA est assise avec VINCENT à une table dans le jardin, plus près de la maison.


LAURA

Y en a pas d'autres encore?


VINCENT

Celui-là, il fait mal.

Attention, il fait mal.

Regarde ça.


LAURA

Elle est longue, c'est pas ça

exactement. C'est pas ça.


VINCENT

C'est les Grecs quand même,

attention, c'est les Grecs.

C'est quelque chose.


LAURA

Il faut pas qu'elle soit

trop longue, la barbe.

Attends. Celui-là.


VINCENT

J'aime pas.


LAURA

T'aimes pas les barbus.


JÉRÔME regarde LAURA et VINCENT.


AURORA rejoint JÉRÔME.


VINCENT

J'en ai eu une super grande.

Et elle était vraiment pas possible,

parce que ça faisait

un tel d'entretien.


Texte narratif :
Mardi 14 juillet


C'est la fête au village. VINCENT est au milieu des danseurs, les bras croisés. GILLES et CLAIRE dansent une valse musette. LAURA de son côté danse avec JÉRÔME.


UN GROUPE DE MUSICIENS

Qu'est-ce que c'est?

♪ Qu'il est long

qu'il est loin ton chemin papa ♪

♪ C'est vraiment fatigant

d'aller où tu vas ♪

♪ Qu'il est long

qu'il est loin ton chemin papa ♪

♪ Tu devrais t'arrêter

dans ce coin... ♪♪


JÉRÔME

Alors, c'est bien le 14 juillet, hein?


LAURA

C'est formidable!


CLAIRE

Tous ces gens qui dansent.

Très consciencieusement.

(GILLES fredonne en dansant.)


JÉRÔME

Allez!


LAURA fait des lalala tout en faisant un jeu de pieds. JÉRÔME fait de même.


JÉRÔME

C'est pas une danse pour moi,

je suis trop vieux. Merci.


La musique s'arrête. LAURA tend les bras à VINCENT qui attend toujours son tour. JÉRÔME se tourne vers CLAIRE.


JÉRÔME

On continue? Tu danses?


CLAIRE

Je suis vraiment fatiguée.


JÉRÔME

Juste un petit tour comme ça.


CLAIRE

Non, merci.


JÉRÔME s'éloigne.


LAURA danse avec VINCENT tout en regardant du côté de JÉRÔME.


Des bribes de conversations proviennent des gens autour et des danseurs.


LES FÊTARDS

Je crois qu'ils ne reviendront

pas...

Il tourne, il tourne en ce moment.

C'est lui qui lui avait donné l'idée,

je vous jure.

Bien sûr.

Bonsoir.

Je pars demain matin.


AURORA danse avec un inconnu.


AURORA

Ah, c'est gentil ça. Pourquoi?


L'ITALIEN

Parce que je vous ai

rencontrée.


AURORA

Pour les affaires.

Et vous parlez...


L'ITALIEN

Mais oui, et alors?


AURORA

L'Italie, vous parlez...

vous représentez l'orgueil

national.


Texte narratif :
Jeudi 16 juillet


JÉRÔME est au sur sa propriété en haut d'un muret. Il regarde au loin.


Sur le court de tennis, GILLES dispute un match avec un copain. Finalement, les joueurs se serrent la main. La partie est terminée.


GILLES

Ah ouais, c'était bon.

Merci, au revoir.


LE JOUEUR

Merci.


CLAIRE

C'était bien.


GILLES

C'était pas mal.


CLAIRE

Ah oui, t'as fait des progrès,

dis donc.


JÉRÔME se dirige vers CLAIRE et GILLES près du court de tennis.


JÉRÔME

Bonjour.


CLAIRE ET GILLES

Bonjour.


GILLES

Vous ne jouez pas?


JÉRÔME

Non, non. Merci.

Aujourd'hui, je reste spectateur.


GILLES et CLAIRE s'assoit derrière le court, tandis que JÉRÔME reste debout.


CLAIRE

En plein dans le filet.


GILLES

Il est aussi mauvais que toi.


CLAIRE

Oui, ça, je pourrais me reconnaître.

Je parie que je gagne.


GILLES

Alors là, ça m'étonnerait.


CLAIRE

Tu verras.


GILLES

Qu'est-ce qu'ils font?


JÉRÔME observe CLAIRE et GILLES qui a sa main sur le genou de CLAIRE.


CLAIRE

Bien, il ramasse sa balle.


GILLES

Il loupe tout, ce type-là.


Texte narratif :
Vendredi 17 juillet


JÉRÔME transporte une assiette tandis que AURORA transporte une théière. Tous deux vont s'asseoir au jardin.


JÉRÔME

Tu sais que je préfère

de beaucoup ta compagnie

et ta conversation à une partie

de tennis. D'ailleurs,

j'ai à te faire la morale.

Tu me lances dans

des expériences,

mais toi, tu te dérobes

lâchement à toute aventure.


AURORA

Tes expériences ne te mènent

pas loin.

JÉRÔME

Moi, je suis ici en transit.

Ma vie est ailleurs.

Tandis que toi, c'est sérieux.

C'est ta vie.


AURORA

Moi aussi, je suis ici

en transit.


JÉRÔME et AURORA s'assoient sur un banc en tenant leur tasse de thé.


JÉRÔME

Pas pour longtemps,

j'ai l'impression.

Ça me désole de te voir perdre

ta belle jeunesse.


AURORA

Ma belle jeunesse, elle vient,

elle s'en va; elle s'en va, elle vient.


JÉRÔME

Écoute, dégotte-toi un type et

cesse de gémir.


AURORA

Si, je te parie que je le

trouve à la fin de l'année.


JÉRÔME

Qui te l'a dit?


AURORA

Mon marc de café!

Un type? Qui? Où?

Où y a-t-il des types à prendre?


JÉRÔME

Mais partout, ça ne manque pas.

Tiens, l'autre jour, au 14 juillet.


AURORA

Ah, 14 juillet...


JÉRÔME

Dis donc, dis donc, dis donc.

Avoue qu'il ne te déplaisait pas

tellement.


AURORA

Mais finalement, tous les hommes

me plaisent. C'est pour ça

que je n'en prends aucun.

Pourquoi l'un plutôt que l'autre?

Il me faut un argument

à la faveur de quelqu'un.

Puisque je ne peux pas

les avoir tous, je préfère

me passer d'eux.


JÉRÔME se lève et s'éloigne du banc.


JÉRÔME

Oh! Mais c'est très anormal tout ça.

Très immoral.


AURORA

Immoral, non, puisque

ça me tient dans la chasteté.

Tu veux pas que je me jette

dans les bras du premier venu!

À quoi ça rime?

À quoi ça mène? à quoi bon?


JÉRÔME

Pas forcément le premier venu.


AURORA

Pour le moment, si.

S'il doit venir, il viendra.


JÉRÔME

Il viendra ici?


AURORA

Ici aussi bien qu'ailleurs.

On dirait que je suis pressée.

À t'entendre dire,

je suis vieille! Vieille!

Eh bien, je vais te raconter.

L'année passée, je voulais

vérifier mes charmes

auprès des garçons très jeunes.

La nouvelle génération, qui pour

moi, est parfaitement inconnue,

incompréhensible, mystère total.

Je me suis donné le chiffre 5

dans une semaine.


JÉRÔME

Cinq!


AURORA

En fait, j'ai eu trois.

Très beaux.


JÉRÔME

Et ça a été agréable,

outre la gloire?


AURORA

C'était très gentil.

J'aurais pu continuer.

Mais puisque c'était

une affaire d'amour-propre

et que l'amour-propre,

il est vite satisfait,

dans ce domaine au moins,

je préfère attendre.

Je sais attendre.

L'attente est agréable en soi.


JÉRÔME

Enfin, à condition qu'elle ne

se prolonge pas trop.


AURORA

Oh, rassure-toi.


AURORA

Finalement, ton histoire

est plus intéressante

que la mienne.


AURORA

Non, tes rapports avec

les jeunes filles sont plus

intéressants, parce que plus flous.


JÉRÔME

Dans ce cas, tu es servie.

Mon amourette se perd

dans les sables.

Il se passe plus rien.

Je n'ai plus rien à te raconter.

Qu'elle essaie de me rendre

jaloux avec son petit copain,

non, ça, je ne le pense pas.

Son expérience est terminée,

la mienne aussi. Point final.

Elle va reprendre ses habitudes;

moi, je vais reprendre les miennes.

Tu sais...


AURORA

Quoi?


JÉRÔME

Non, non. Rien.

(En revenant vers AURORA)

Ce qui m'amuse,

c'est que ce n'est plus toi

qui forges le roman, mais moi.

J'ai une idée.

Je crains que mes idées...


AURORA

Non, dis.


JÉRÔME

Non, mais... il faut

que tu devines.

Il s'agit d'une idée,

non d'un fait éprouvé.

Voilà, j'ai pris mon rôle de

cobaye tellement au sérieux

que je renchéris.

En me mettant dans la peau

du personnage, j'ai pensé

qu'il pourrait ressentir

quelque chose

que je ne ressens pas tout à fait.

En fait, je ne ressens rien.

Tu sais, j'ai... j'ai fini

de courir les filles à tout jamais.

Toutes. Oui, oui, vraiment.

Grandes et petites.

Enfin moi, personnellement.

Mais je t'en ai trop dit, non?

Tu ne saisis pas?


AURORA

Tu veux dire que tu as posé

le point final pour toi,

mais comme je l'espère,

pas pour ton personnage?

Il prolonge l'expérience?


JÉRÔME

Non, non, non.

Il s'agit bien de moi.

Le personnage l'a posé aussi,

du moins dans cette

expérience-là.


AURORA

Alors, tout est fini?


JÉRÔME

Oui, dans ce cas-là, oui.

Mais...


AURORA

Mais quoi?


JÉRÔME se rassoit auprès d'AURORA et lui pose la main sur le genou.


JÉRÔME

Effectivement, je ne vois pas

comment tu pourrais deviner

quelque chose qui est une pure

idée de mon esprit.

En réalité, il ne s'agit pas

tout à fait d'une pure idée.

Laura en a eu le soupçon,

j'en suis sûr.

L'ennuyeux, c'est que...

pendant que je parle,

je donne à la chose

une importance qu'elle n'a pas.

Ça m'amuserait

que tu devines.

Mais tu ne devineras jamais,

alors je te vends la mèche.

Voilà.

Avec Laura, c'est fini.


AURORA

Oui, tu l'as dit, et alors?


JÉRÔME

Alors, c'est fini avec Laura.


AURORA

Claire, par exemple!

Tu vas pas me dire

qu'elle aussi?


JÉRÔME

Non, c'est simplement une idée.

Non pas l'idée qu'elle est

amoureuse de moi,

mais que moi, disons,

je m'intéresse à elle.


AURORA

C'est classique, elle aime un autre.


JÉRÔME

Mais non, c'est pas seulement ça.

Si elle ne m'intéressait pas,

que voudrais-tu que ça me fasse?

Disons qu'elle me trouble.

Elle trouble mon personnage,

et peut-être un peu moi-même.

Un peu qui ne vaudrait pas

la peine d'en parler,

si précisément tu ne

t'intéressais pas ou peu.


AURORA

Elle te trouble?

Comment? Par son corps?


JÉRÔME

Mais oui, si tu veux.

Par sa façon d'être physique,

puisque je ne connais que celle-là.

Nous nous sommes pour ainsi dire

jamais adressé la parole.

D'ailleurs, j'aurais beaucoup

de difficulté à lui parler.


AURORA

Tiens, elle t'intimide.


JÉRÔME

Je me sens absolument sans pouvoir

devant des filles comme ça.

Tu vois ce que je veux dire?


AURORA

Certains garçons très beaux

ont pu me faire cet effet.

Ça m'amuse que tu m'avoues

ta timidité.


JÉRÔME

Mais je suis très timide.

En général, on me dispense

de faire le premier pas.

Je n'ai jamais poursuivi une fille

que je ne sentais favorable d'emblée.


AURORA

Et celle-ci?


JÉRÔME

Écoute, celle-ci, c'est...

c'est très bizarre.

Elle provoque en moi un désir

certain, mais sans but.

Et d'autant plus fort

qu'il est sans but.

Un pur désir, un désir de rien.

Je ne veux rien faire,

mais le fait d'éprouver ce désir

me gêne.

Je ne croyais plus trouver

aucune femme désirable.

Et puis, je ne veux pas d'elle.

Même si elle se précipitait dans

mes bras, je la repousserais.


AURORA

Jalousie.


JÉRÔME

Non, non, non.

Et même si je ne veux pas d'elle,

j'ai l'impression d'avoir comme un...

comme un droit sur elle.

Un droit qui naît de la force

même de mon désir.

C'est un sentiment que j'avais

éprouvé autrefois que...

que je retrouve tout à coup

très vif aujourd'hui.

Le trouble qu'elle provoque

en moi me donne comme un droit

sur elle.

Tu sais... je suis convaincu

de la mériter mieux

que quiconque.

Tu vois, hier par exemple,

au tennis...


JÉRÔME se relève et s'éloigne à nouveau.


JÉRÔME

Eh bien, je regardais

les amoureux et...

et je me disais que

dans toute femme,

y a un point plus vulnérable.

Pour les unes, c'est

la naissance du cou,

la taille, les mains...

Pour Claire, dans cette

position, dans cet éclairage,

c'était le genou.

C'était le pôle magnétique

de mon désir.

Le point précis où s'il m'était

permis de suivre ce désir,

de ne suivre que lui,

j'aurais d'abord placé ma main.

C'est là que son petit ami avait

placé la sienne.

En toute innocence.

En toute bêtise.

Cette main avant tout était bête

et ça me choquait.


AURORA

C'est facile.

Mets la main sur son genou;

voilà l'exorcisme.


JÉRÔME

Mais non, tu te trompes,

c'est la chose la plus difficile.

Une caresse doit être consentie.

Moins dur serait de la séduire.


Texte narratif :
Lundi 20 juillet


Dans le jardin chez Mme Walter, devant le lac, les jeunes jouent au voleyball. GILLES et CLAIRE jouent dans des équipes opposées.


VINCENT

Ah, qu'est-ce qu'il joue bien,

Gilles.


GILLES

Bien alors...


Les jeunes rigolent, AURORA qui est assise plus loin dans le jardin observe la scène. Les jeunes discutent en jouant, mais on perd la conversation.


JÉRÔME

Au fond, j'aime bien les filles

très fines et très fragiles.

Toutes celles que j'ai connues,

que j'ai aimées...

étaient trop robustes à mon gré.


JÉRÔME n'est pas visible, mais on soupçonne sa présence par le regard de AURORA.


AURORA

Robustes?


JÉRÔME

Lucinde, par exemple,

est assez athlétique.


On découvre finalement que JÉRÔME est assis sur un siège à côté de celui d'AURORA.


JÉRÔME

Et pourtant, d'une certaine façon,

son côté sportif ne me déplaît

pas du tout.

Mais s'il me fallait fabriquer

une femme sur mesure,

je crois que c'est celle

de Claire que j'aurais donnée.


AURORA

Oui, elle a une jolie architecture.

Je crois qu'elle grandira bien

et qu'elle fera une très belle femme.

Je veux dire qu'elle étoffera

dans les endroits convenables.

Tu sais, de toutes ces jeunes

filles gracieuses, jolies...

enfin, tu as observé,

il en reste à 30 ans,

très peu de belles femmes.

Mais Claire, je crois qu'elle

résistera à l'outrage.

Mais le temps n'est pas perdu.

Si elle te convient,

tu n'es pas marié, épouse-la.


JÉRÔME

Pour moi, le physique n'a pas

d'importance. Tu vois,

si elle allait à moi,

je te l'ai déjà dit,

je la refuserais.

Enfin, j'aimerais pouvoir

la refuser par libre décision.

Alors qu'en vertu de

je ne sais quelle malchance,

toutes les fois que j'ai désiré

une femme d'avance,

je ne l'ai jamais obtenue.

Tous mes succès me sont venus

par surprise. À ma surprise.

Le désir a suivi la possession.


Le ballon tombe du côté de JÉRÔME qui se lève pour le relancer aux jeunes joueurs.


CLAIRE

À moi.


CLAIRE se blesse à la main en frappant le ballon. Aussitôt elle s'arrête de jouer, passe sous le filet pour aller plus loin.


GILLES

Qu'est-ce qu'il y a? Hein?


CLAIRE

Aïe!


GILLES

Tu t'es fait mal?

Qu'est-ce qu'il y a?

Dis quelque chose, écoute.


CLAIRE

Tu m'as envoyé le ballon

sur le doigt...


GILLES

Mais montre! Montre!


CLAIRE

Ça fait mal.


GILLES

Mais c'est rien du tout.


CLAIRE

Pas besoin de l'envoyer

aussi fort, enfin.


GILLES

Sur le bout des doigts,

je te l'ai dit trois fois.


CLAIRE

J'ai pas fait attention.


GILLES

Mais montre ce qu'il y a.

Il faut pas jouer si tu...

Il faut pas jouer alors.


JÉRÔME

Ça fait mal?


CLAIRE

Oui.


JÉRÔME

Aurora est très forte,

elle va vous soigner.


GILLES

Tu ne sais pas jouer.


CLAIRE

J'ai mal, j'ai reçu

le ballon sur le doigt.


JÉRÔME

Toi qui es sorcière,

tu vas la guérir.


AURORA

Y a rien de cassé.


CLAIRE

Non, je pense pas.

Non, non, non.

Ça va très bien.

Il faut masser. Il faut masser,

c'est tout. Je vais vous chercher

des jus de fruits.


JÉRÔME

Ça vous fait toujours mal?


CLAIRE

Un petit peu. C'est pas grave.


JÉRÔME

Si on mettait de l'arnica, non?


CLAIRE

Non, c'est pas la peine,

ça passera tout seul.


JÉRÔME

Quand j'étais petit,

j'ai eu la même chose.


CLAIRE

Ah bon.


JÉRÔME

Oui. C'est devenu tout bleu,

tout bleu, tout bleu.

Il fallait me couper le doigt.

Vous avez pas eu trop chaud

en jouant au volleyball?


CLAIRE

Non, non. Il y avait

un peu de vent.


JÉRÔME

Vous aimez ça, jouer au volleyball?


CLAIRE

Pas du tout, non.


JÉRÔME

Alors pourquoi vous avez joué?


CLAIRE

Comme ça, pour faire plaisir

à Gilles.


JÉRÔME

Pour faire plaisir à Gilles.

Alors quand Gilles vous demande

quelque chose, vous le faites?


CLAIRE

Non, pas toujours.


JÉRÔME

Bien... faut pas faire tout

ce que demandent les garçons.


CLAIRE

Je fais pas tout ce que

demandent les garçons.


GILLES

Ça va mieux?


CLAIRE

Oui, oui.


GILLES

Tu viens jouer avec nous?


CLAIRE

Non, tout à l'heure.


GILLES

Bon, d'accord.


AURORA revient avec du jus et tend un verre à Claire. Puis AURORA verse un autre verre qu'elle tend à JÉRÔME. JÉRÔME ne fait pas attention, il est absorbé par la partie de voleyball.


AURORA

Jérôme?

Jérôme!


JÉRÔME tend le bras pour prendre le verre, mais AURORA recule sa main, ce qui fait que JÉRÔME tombe presque sur CLAIRE.


JÉRÔME

Pardon.


Texte narratif :
Jeudi 23 juillet


CLAIRE et GILLES sont assis sur un bateau qui avancent vers un quai rempli de jeunes. D'autres jeunes se baignent.


LE GARDIEN DU CAMPING au bout du quai s'adresse à GILLES qui conduit le bateau.


LE GARDIEN DU CAMPING

Monsieur, s'il vous plaît,

éloignez-vous du bord!

C'est un terrain de camping ici,

monsieur.


GILLES

Quoi?


LE GARDIEN DU CAMPING

Éloignez-vous du bord,

s'il vous plaît.


GILLES

Ça va, hé, papa!


LE GARDIEN DU CAMPING

Soyez poli, hein.

Attention à ce que vous me dites.

Allez au large.


Dans la cour derrière la maison de Mme WALTER, le GARDIEN DU CAMPING arrive à toute allure.


JÉRÔME lit à l'ombre d'un arbre.


LE GARDIEN DU CAMPING

Monsieur, il est à vous,

ce bateau?


JÉRÔME

Oui.


LE GARDIEN DU CAMPING

Vous êtes prié de dire

aux personnes qui se trouvaient

à bord de passer plus loin du bord.

Je suis le gardien du camping,

monsieur. Les campeurs

se sont plaints à moi.


JÉRÔME

Écoutez, j' suis désolé. Je vais

m'en occuper tout de suite.

Je vais le dire aux garçons.


LE GARDIEN DU CAMPING

Je leur ai dit, monsieur.

Ils m'ont répondu insolemment.


GILLES ET CLAIRE arrivent devant la résidence de Mme WALTER en bateau.


JÉRÔME

Écoutez, faut les excuser,

ils sont très jeunes. Ils savent pas.

Pourtant, je comprends pas,

je leur ai dit de pas aller

si près du bord.

Je vous promets que ça

se reproduira pas.

Comptez sur moi.

Merci, monsieur.


GILLES et CLAIRE marchent vers la maison.


GILLES

Qu'est-ce qu'il y a?


LE GARDIEN DU CAMPING

Monsieur, c'est la première et

la dernière fois que je vous préviens.

Sinon, ça ira mal.


GILLES

Comment?


LE GARDIEN DU CAMPING

Oui, monsieur. Les campeurs

se plaignent à moi

que vous passez trop près

du bord. Je suis le gardien

du camping, monsieur.


GILLES

Écoutez-moi une minute.

D'abord, c'est une propriété

privée, vous n'avez pas

à rentrer. Deuxièmement,

on est passé à 20 mètres du bord.

Y avait personne.


LE GARDIEN DU CAMPING

Je regrette, monsieur.

Y avait des baigneurs sur le bord,

monsieur.


GILLES

Écoutez, c'est ridicule!

Vous êtes grotesque!


LE GARDIEN DU CAMPING

Je regrette, monsieur, attention

à ce que vous dites d'abord.

Sinon, ça ira mal. Attention, hein.


JÉRÔME

Vous n'êtes pas sérieux.

Il est plus fort que vous.

Vous cherchez la bagarre?


GILLES

Mais il est complètement dingue,

ce type-là.


CLAIRE

Ça le regarde pas, enfin.


GILLES

On est passé à plus de 20 mètres.

Je sais pas pourquoi il a gueulé

comme ça.


JÉRÔME

Je vous prête plus le bateau,

c'est pas la peine. Je vous ai dit...


GILLES

Mais non!


JÉRÔME

Comment "mais non"?

Écoutez, vous êtes vraiment pas

raisonnables.

On vous demande d'aller vous

balader au milieu du lac.

Non, vous allez narguer

les campeurs.


CLAIRE

On s'en va pas narguer

les campeurs!


GILLES

On est passé à plus de 20 mètres,

en plus. C'est pas vrai?


CLAIRE

Oui, on était loin du bord.


JÉRÔME

En plus, ce type vous fait

des réflexions, vous voyez

que vous le gênez et

vous lui répondez

de façon insolente.


GILLES

C'est des histoires.


JÉRÔME

Au lieu de vous étouffer.

Vous avez pas vu, un coup...

Claire aurait pris une gifle.


CLAIRE

Alors là...


GILLES

Quand même.


JÉRÔME

En tous les cas, c'est pas

très gentil pour madame Walter.

Elle a pas besoin d'avoir

d'ennuis avec ses voisins.


GILLES

Elle s'en fiche, madame Walter.

C'est pas vrai?


LAURA arrive sur les entrefaites.


LAURA

Madame Walter?

Qu'est-ce qu'elle a à faire

avec vous, ma mère?


JÉRÔME

De quoi je me mêle, toi?

Je suis en train de parler

avec ta soeur et avec Gilles.


LAURA

Oui, il a pris le bateau,

j'ai entendu. Mais

qu'est-ce que t'as fait

avec le bateau?


GILLES

Il prétend qu'on est passé

près du bord, comme ça.

Il est venu gueuler

pour rien du tout.


JÉRÔME

Il a pas gueulé pour rien du tout.

Il a demandé que vous vous

promeniez en bateau

à 20 mètres du bord, y a

des gens qui se baignent.


LAURA

Ah! C'est encore les campeurs!

Ah bien, c'est magnifique.

Tu les as bien embêtés, j'espère.


JÉRÔME

Et l'autre peste.

T'entends l'autre peste?


LAURA

Ah, bien alors!

Et tous les papiers qu'on a

sur la pelouse

et tout ce qu'ils font à

la maison, c'est pas possible!

Ils rentrent sans demander

la permission.

Ils ouvrent la barrière,

ils sont chez eux.

C'est pas possible,

ces gens-là! Tu as eu raison!


JÉRÔME

Regarde, "t'as eu raison".

Non là, ils ont pas eu raison!

Et puis, je dirai à ta mère

comment tu me réponds.


LAURA

Dites-le à maman.

Elle va être d'accord avec moi.


JÉRÔME

Non, sûrement pas,

ta mère me donnera raison.


LAURA

Tout à fait.


GILLES

Te fatigue pas,

c'est la maison des histoires.


LAURA

Comment, la maison des histoires?


GILLES

J'en connais...


LAURA

De toute façon, monsieur,

vous êtes invité.


JÉRÔME

Et alors?


LAURA

Alors...


JÉRÔME

Les invités ont le droit

de dire ce qu'ils pensent.


LAURA

Si maman a quelque chose--


JÉRÔME

Oublie-moi,

Va faire tes devoirs de vacances.

Va t'amuser. Va-t'en.


Texte narratif :
Vendredi 24 juillet


LAURA marche dans le village près du lac d'Annecy. JÉRÔME qui marche par là, s'arrête et rebrousse chemin vers LAURA.


LAURA

Hé, oh!


JÉRÔME

Bonjour.


LAURA

Bonjour.


JÉRÔME

Tu vas prendre le vapeur?


LAURA

Non, je reviens d'une course

et je rentre tout de suite

à la maison.


JÉRÔME

Si tu veux, je te ramène.

Comme ça, je pourrai dire

bonjour à Aurora.


JÉRÔME

Aurora n'est pas là,

elle est partie à Annecy.


JÉRÔME

Quand est-ce qu'on fait

une balade en bateau?

Ou sur la montagne.

La dernière fois qu'on est

sortis ensemble,

c'était à La Tournette, non?


LAURA

Oui.

Je suis pas libre,

je suis invitée à déjeuner

chez des amis de maman.


JÉRÔME

Vraiment?


LAURA

Bien oui.


JÉRÔME

Alors euh, demain,

si tu veux bien.


LAURA

Demain non plus.

Pas possible.

Vous savez, je pars en

Angleterre après-demain.

Il faut bien que je fasse

mes bagages.


JÉRÔME

C'est triste.


LAURA

Eh oui.


JÉRÔME met ses bras autour du cou de LAURA.


JÉRÔME

Je te parle sérieusement.

Je trouve que notre belle amitié

a tourné court.



LAURA recule.


LAURA

Non. On se voit tous les jours.

Je ne sais pas ce que vous

pouvez souhaiter de plus.


JÉRÔME

Bien, précisément,

j'espérais un peu plus.


LAURA

Moi, je trouve ça très bien.

Et s'il n'y a pas eu plus,

comme vous dites,

c'est de votre faute.


JÉRÔME

Ah oui?


LAURA

Hum. Vous vous tenez

toujours assis à l'écart.


JÉRÔME

Je voulais pas te déranger.

Je te voyais avec tes camarades.


LAURA

Vous n'êtes pas si vieux,

fallait venir avec eux.


JÉRÔME

Ils me sont pas très sympathiques.

Je trouve que tu les choisis

assez mal.


LAURA

Vous savez, j'envoie sans

cesse promener Vincent.


JÉRÔME

C'est pas lui que je te reproche.

C'est Gilles.


LAURA

Gilles? C'est l'ami de ma soeur.


JÉRÔME

Alors?


LAURA

Je ne discute pas ses choix.

Et puis, il est très bien.

Ils vont très bien ensemble.


JÉRÔME

Ah non, pas du tout.

Elle est 100 fois mieux que lui.


JÉRÔME

Vous le détestez parce

qu'il n'a pas peur de vous.


JÉRÔME

T'es folle.

Au contraire, moi, j'aime bien

les gens qui ont du caractère.

Seulement... c'est un faux dur,

de la pire espèce.

Claire devrait le laisser

tomber. Ouvre-lui les yeux, toi.


LAURA

Elle l'aime. Elle a raison.

Qu'est-ce que ça peut bien

vous faire?


JÉRÔME

Je sais pas, je dis ça comme ça,

pour rien.


LAURA

Vous êtes jaloux pour rien,

c'est vrai.

Si encore...


JÉRÔME

Si encore?


LAURA

Non, rien. Ramenez-moi

à la maison.


Dimanche 26 juillet]


MME WALTER transporte de grosses valises sur la terrasse.


JÉRÔME

Attendez, je vais vous aider,

c'est très lourd.


Mme WALTER

Merci.


JÉRÔME

Je la mets dans le coffre?


Mme WALTER

Non, il est trop petit.

Sur la banquette arrière.


JÉRÔME

La petite aussi?


Mme WALTER

Merci, oui.

Laura!


LAURA

Oui!


LAURA fait des au revoir à VINCENT sur le banc.


Du côté de la voiture, AURORA s'est approchée. Derrière elle, CLAIRE est assise sur la table et attend.


Mme WALTER

Vous repartez quand?


JÉRÔME

Dans trois jours.


Mme WALTER

Eh bien, on ne se revoit plus.

Je reste une semaine

chez des amis à Genève.

Alors, vous allez vraiment

vous marier.


JÉRÔME

Eh oui.


Mme WALTER

Je vous souhaite beaucoup

de bonheur.


JÉRÔME

Merci. Je vous embrasse.

Puis à bientôt.


Mme WALTER

Laura!


VINCENT

Ah non, pas déjà.


VINCENT tente de retenir LAURA qui court vers la voiture.


Mme WALTER

Claire, on s'en va, chérie.


CLAIRE

J'arrive.

Au revoir.


Mme WALTER

Au revoir. Sois sage, hein.


CLAIRE

Oui, bien sûr.


Mme WALTER

Je vous la confie, Aurora.


CLAIRE

T'inquiète surtout pas.


LAURA

Alors, on s'en va?


Mme WALTER

Oui, on s'en va, chérie.

Au revoir.


CLAIRE

T'oublies pas mes disques,

hein.


LAURA

Bien sûr. Au revoir.

Au revoir.

(En embrassant AURORA puis JÉRÔME.)

Vous m'écrirez?


JÉRÔME

J'écris jamais.


LAURA

Un petit peu quand même.


JÉRÔME

Envoie-moi une carte postale,

je te répondrai peut-être.


VINCENT qui s'approche remarque l'intimité entre JÉRÔME et LAURA.


LAURA

Bon, d'accord.


Mme WALTER

Tu as le numéro de téléphone

à Genève, hein?

Tu hésites pas à m'appeler

s'il y a quoi que ce soit.

Au revoir, chérie.

Au revoir.


JÉRÔME

Au revoir.

Bonne route.


Mme WALTER

Merci.


Tous font au revoir pendant que la voiture quitte les lieux.


Texte narratif :
Mardi 28 juillet


Au quai d’ANNECY, les bateaux sont alignés, incluant le bateau de JÉRÔME.


JÉRÔME marche sur l'esplanade et voit un couple au loin qui marche sur la place. GILLES embrasse une jeune fille.


JÉRÔME se précipite à son bateau et va chercher des jumelles avec lesquelles il s'empresse de regarder.


JÉRÔME arrive en bateau à la résidence de Mme WALTER.


JÉRÔME

Aurora?


CLAIRE s'approche pour accueillir JÉRÔME.


JÉRÔME

Bonjour.


CLAIRE

Bonjour.


JÉRÔME

Aurora n'est pas là?


CLAIRE

Non, elle est partie

se promener.


JÉRÔME

Vous voulez être gentille de

lui rappeler qu'on dîne ensemble

ce soir, à la maison.


CLAIRE

Bon, d'accord.


JÉRÔME

Je passerai la prendre

vers 8 h.


CLAIRE

Oui. Vous n'iriez pas à Annecy,

par hasard?


JÉRÔME

Ah non, j'en viens.

Pourquoi?


CLAIRE

Non, comme ça, pour rien.


JÉRÔME

Vous voulez y aller?


CLAIRE

Non, non, non.

C'est pas grave.


JÉRÔME

Si vous voulez,

je vous emmène.

J'ai encore une course à faire.


CLAIRE

Ça vous dérange vraiment pas?


JÉRÔME

Mais couvrez-vous, parce que

le temps n'est pas sûr.


CLAIRE

Je vais chercher une veste.


JÉRÔME et CLAIRE sont dans le bateau en direction de ANNECY.


JÉRÔME

Oh là là, ça se couvre.

Va falloir se mettre à l'abri.


Les nuages s'accumulent au-dessus des montagnes et le tonnerre gronde.


JÉRÔME et CLAIRE descendent à un quai sur une île au milieu du lac. CLAIRE court vers un abri quand la pluie commence à tomber. JÉRÔME la rejoint. CLAIRE s'assoit.


JÉRÔME

Je crois qu'il y en a encore

pour une heure avant

que la pluie cesse.

Et même si le temps s'arrange,

je pourrai pas t'accompagner.

Ton rendez-vous est fichu,

ma petite.


CLAIRE

Quel rendez-vous?


JÉRÔME

Tu m'as bien demandé

de te conduire à Annecy.

Je croyais que t'avais

rendez-vous.


CLAIRE

Ah oui, avec Gilles.

Je devais passer chez lui

pour poser un mot.


JÉRÔME

Il est pas chez lui?


CLAIRE

Non, il est parti ce matin;

il est allé voir sa mère

à Grenoble.


JÉRÔME

Tiens, tiens.


CLAIRE

Il rentrera que dans la nuit.

Et comme il doit passer

à la maison demain matin,

j'aurais aimé l'avertir ce soir.

C'est pas très important.


JÉRÔME

Et tu te déranges pour ça.


CLAIRE

Excusez-moi, je croyais que

ça ne vous dérangeait pas.

Vous m'avez dit que vous deviez

descendre à Annecy

pour une course.


JÉRÔME

Non, non. C'est pas

très important non plus.

Il est possible que je me mêle

de ce qui me regarde pas,

mais enfin, je trouve que...

tu te laisses un peu trop mener

par ce garçon.


CLAIRE

Il m'a rien demandé,

c'est moi qui ai voulu y aller.


JÉRÔME

Raison de plus. Pour lui, tu irais

jusqu'au bout du monde.

Crois-moi, mon petit,

faut pas te laisser faire

par les garçons.

Surtout par quelqu'un

comme le tien.


CLAIRE

Vous ne le connaissez pas.


JÉRÔME

Ah dis... je le connais assez.


CLAIRE

Évidemment si vous allez

croire le gardien du camping...


JÉRÔME

Il s'agit pas de ça.

Je comprends pas du tout

ce que tu peux lui trouver.

Il est à 100 lieues

au-dessous de toi.


CLAIRE

Il est très bien.

Je le trouve très bien.

Puis votre avis ne m'intéresse

absolument pas.


JÉRÔME

T'as raison, j'ai tort de me mêler

de ce qui ne me regarde pas.

Enfin, j'ai jamais eu la moindre

visée sur toi ni sur ta soeur,

et je me marie dans 8 jours, alors...

je suis absolument désintéressé.

Enfin... ça me fait mal au coeur

de voir une fille aussi charmante

que toi avec un pareil balourd.

Si encore, tu le menais.

Tu peux avoir tous les garçons

du monde à tes pieds.

Profites-en.


CLAIRE

Il est très bien.

Il est pas à plat ventre devant

vous comme... Aurora, maman,

Laura et compagnie.

Ça prouve qu'il a du caractère.

D'abord, il s'aplatit jamais

devant personne.

Votre opinion m'importe

infiniment peu.


JÉRÔME

Il t'importe infiniment peu,

ma petite, de savoir

ce que Gilles faisait cet après-midi?

Je voulais pas te le dire, mais

enfin, il faut que tu le saches.

C'est pour ton bien.

Tu aimes Gilles,

mais lui, tu es sûre qu'il t'aime?


CLAIRE

Qu'est-ce que ça peut vous faire?

Ça vous regarde pas enfin!


JÉRÔME

Tu en es pas sûre alors.


CLAIRE

Mais si, bien sûr.


JÉRÔME

Ah oui?

Alors qu'est-ce qu'il faisait

cet après-midi en embrassant une fille

sur les quais d'Annecy?


CLAIRE

Quelle fille?


JÉRÔME

Tu la connais.

Elle joue au tennis.

Elle s'appelle Murielle.


CLAIRE

Ah oui, Murielle.

C'est une camarade.

Il a bien le droit de la voir.


JÉRÔME

Oui, bien sûr.

Je te l'ai dit, je les ai vus

cet après-midi.

Alors, il t'a menti,

il est pas à Grenoble.


CLAIRE

Il a pu être retardé.


JÉRÔME

Oui, enfin, si tu veux.

Ils se promenaient tous les

deux, il l'a serrée contre lui.

Remarque, y a pas de mal.

Il était pas forcé d'aller à Grenoble.

Alors admettons que je t'ai rien dit.


CLAIRE

Ah, taisez-vous!


JÉRÔME

Je me tais, mais tu es drôle.

Tu me dis qu'il est à Grenoble.

Moi, je le vois à Annecy,

alors tu permets que je m'étonne.


CLAIRE

Gilles fait ce qu'il veut,

ça vous regarde pas, enfin!


JÉRÔME

Écoute, le prends pas comme ça.

Moi, tu sais, ce que je te disais,

c'était pour...


CLAIRE

Ah, taisez-vous!

Taisez-vous!

(En pleurant)


JÉRÔME est honteux. CLAIRE ne contient pas ses larmes. JÉRÔME luit tend un mouchoir.


JÉRÔME

Tiens.


CLAIRE éponge ses larmes et rend son mouchoir à JÉRÔME. JÉRÔME dépose la main sur le genou de CLAIRE, dans un geste tendre et compatissant.


JÉRÔME caresse le genou de CLAIRE avec tendresse.


Le vent balaie les eaux sur le lac.


JÉRÔME cesse de caresser le genou de CLAIRE.


JÉRÔME

Il ne pleut plus.

Faudrait en profiter pour rentrer.


CLAIRE et JÉRÔME quitte l'abri.


Dans la villa de Catalpas, JÉRÔME et AURORA discutent dans la chambre du lit à baldaquin.


JÉRÔME

Elle continuait à pleurer,

elle cherchait un mouchoir

et elle en avait pas.

Je lui ai tendu le mien.

Elle s'est tamponné

vaguement les yeux,

elle a fait le geste

de me le rendre,

j'ai fait signe de le garder.

Je suis sûr qu'à ce moment-là,

elle devait me haïr.

Si j'avais essayé de la toucher

ou même d'ouvrir la bouche,

elle aurait crié: "Laissez-moi!"

Alors je suis resté là comme ça,

un instant à la regarder

pleurnicher. Très gêné.

Content que mon coup

ait porté, mais... en même temps,

un peu écoeuré.

Oui, j'avais honte d'avoir été

jusqu'à la faire pleurer.

Ou plutôt, j'avais honte pour elle.

Je pensais qu'elle devait avoir honte

de s'être laissée à pleurer

devant un étranger, et ça me gênait.

Ça me gênait d'autant plus que...

je la sentais prête à refuser

toute consolation.

Elle n'aurait pas supporté

que je lui prenne la main, l'épaule,

que... que je la serre contre moi.

Enfin, du moins, c'est ce

que je pensais.

Bref, elle était assise

en face de moi, une jambe allongée,

l'autre repliée.

Le genou aigu, étroit, lisse,

fragile, à ma portée...

à la portée de ma main.

Mon bras était placé de telle façon

que je n'avais qu'à l'étendre

pour toucher son genou.

Toucher son genou était

la chose la plus extravagante,

la seule à ne pas faire.

Mais en même temps la plus facile.

En même temps que je sentais

la facilité, la simplicité du geste,

j'en sentais aussi l'impossibilité.

Tu sais, comme si tu es

au bord d'un précipice,

tu n'as qu'un pas à faire

pour sauter dans le vide

et que même si tu veux le faire,

tu ne peux pas.

Il m'a fallu du courage, tu sais,

beaucoup de courage.

Vraiment.

Dans ma vie, je n'ai jamais fait

quelque chose d'aussi héroïque.

Tout au moins, d'aussi volontaire.

C'est même la seule fois

que j'ai accompli

un acte de volonté pure.

Je n'ai jamais éprouvé

à ce point le sentiment

de faire quelque chose

parce qu'il le fallait.

Parce qu'il fallait le faire,

n'est-ce pas?

Je te l'avais promis.


AURORA

Oui, oui, d'accord.

D'accord. Continue.

Je te laisse parler, je ne dis rien.


JÉRÔME

J'ai mis ma main sur son genou

d'un mouvement rapide et décidé

qui ne lui a pas laissé le temps

de réagir. La précision

de mon geste a prévenu sa riposte.

Elle m'a simplement jeté

un regard, un regard indifférent,

à peine hostile, mais

elle ne m'a rien dit.

Elle n'a pas poussé ma main,

elle n'a pas déplacé sa jambe.

Pourquoi? Je ne sais pas.

Je comprends pas.

Ou plutôt si. Tu vois,

si je l'avais frôlée du doigt,

si j'avais essayé de lui

caresser le front, les cheveux,

elle aurait sûrement esquissé

un mouvement de recul.

Mais mon geste était trop inattendu.

Elle l'a pris, je suppose,

pour le début d'une attaque

qui ne vint pas.

Alors elle s'est trouvée

rassurée. Qu'en penses-tu?


AURORA

Je pense que c'est très bien raconté,

et que c'est dommage

que je ne sache pas la sténo.

J'aurais tout noté.

Maintenant qu'est-ce qu'elle pensait,

qu'est-ce que ça peut te faire?

Puisque vous faisiez un groupe

si pictural et sculptural.

Qu'importent vos pensées.


AURORA

Tu sais que j'ai horreur

de faire pleurer les filles.

Si je l'ai fait, c'est qu'elle

avait besoin d'une leçon.

Il fallait que je lui ouvre les yeux.

En même temps, ça a été

ma bonne action.

Mais si j'avais eu le sentiment

de la choquer tant soit peu,

j'aurais retiré ma main.

Le rouge au front.

Oui, oui, oui.

Mais non seulement

je ne la choquais pas,

mais en plus, je lui faisais du bien.

Le geste que je croyais

un geste de désir,

elle l'avait pris, elle, comme

un geste de consolation.

Une sorte de paix s'est

installée en moi,

mêlée de la crainte de ne

pouvoir maîtriser cet instant.


AURORA

Oui, ton histoire est

charmante, mais parfaitement

anodine. Il n'y a pas d'autre

perversité que celle

que tu prétends y mettre.


JÉRÔME

Je prétends au contraire

que les résultats sont tout

ce qu'il y a de plus moraux.

D'une part, j'ai dissipé

l'enchantement dont je te parlais

l'autre jour. Et d'autre part,

le corps de cette jeune fille

ne m'obsède plus.

C'est comme si je l'avais

possédé, je suis comblé.

En même temps,

j'ai fait une bonne action.

Je l'ai définitivement détachée

de ce garçon.

Non, je ne crois pas

que j'aurais pu éprouver

un plaisir aussi parfait

s'il ne s'était joint l'idée

de ma bonne action.


AURORA

Elle tombera sur quelqu'un

de pire.


JÉRÔME

Non, je ne pense pas.

Elle a fait ses armes,

elle est sur ses gardes.


AURORA

Ce qui m'amuse, c'est que

tu ne peux pas supporter l'idée

qu'il y ait une femme qui t'échappe.


JÉRÔME

Ha! Ha!

Mais j'admets très bien

qu'il y a des femmes

qui m'échappent.

Ainsi toi, par exemple.


AURORA

Moi, je suis hors jeu.


JÉRÔME

Ah, c'est bien ce que je te reproche.

Pour toi, moi, je ne suis qu'un cobaye,

tandis que toi pour moi,

tu es une très grande amie.

D'ailleurs, tout ce que j'ai fait,

je l'ai fait par amitié pour

toi, et tu le sais très bien.


AURORA

Laura, c'était pour moi.

Claire, c'est pour moi.

Pas Lucinde, j'espère.


JÉRÔME embrasse AURORA sur la joue.


AURORA

À quelle heure pars-tu demain?


JÉRÔME

À 10 h.


AURORA

Tu viendras me dire au revoir.


JÉRÔME

Bien sûr.

Écoute, tu ne vas pas me croire,

mais si tu n'avais pas été là,

il ne se serait rien passé,

même si j'avais connu les filles

d'une façon ou d'une autre.


AURORA

Tu sais très bien que je te crois.


JÉRÔME

D'ailleurs, il ne se passera

plus rien, puisque tu ne seras

plus là.

Grâce à toi, j'ai atteint

le summum des délices.

D'ailleurs, je n'ai plus envie

qu'il se passe quoi que ce soit.

Je suis comblé.


AURORA

Lucinde.


JÉRÔME

Ah, Lucinde.

Tu y reviens, bien justement,

précisément tout maintenant

sera pour Lucinde.

Le reste, les autres filles, tout ça,

a été balayé, volatilisé.

Tu es une magicienne.


AURORA

Tu en doutais.


JÉRÔME

Mais non! Sinon, je n'aurais pas

remis mon sort si imprudemment

entre tes mains.


Texte narratif :
Mercredi 29 juillet


JÉRÔME est venu faire ses adieux à AURORA, à la villa de Mme WALTER.


JÉRÔME

Tu diras au revoir pour moi

à Claire.


CLAIRE

Tu veux que je te la réveille?


JÉRÔME

Ah non, non, non.

Je n'ai rien à lui dire.

Alors, sois sage.

Écris-moi.


AURORA

Sois sage aussi.


JÉRÔME

Tu vas te retrouver

toute seule à Paris, alors...

tâche de te dégotter un type.


AURORA

Seule? Non.


JÉRÔME

Comment non?

T'as un amant?


AURORA

J'ai un fiancé.


JÉRÔME

Ah, écoute, tu ne me dis rien.

Moi, je te raconte tout et toi,

tu me mènes en bateau.


AURORA

Tu ne m'as rien demandé.

Et d'ailleurs, tu le connais,

je te l'ai déjà présenté.


JÉRÔME

C'est le type qui t'a ramenée

de Genève?

Pas mal.


AURORA raccompagne JÉRÔME au bateau au bout du jardin. JÉRÔME monte dans le bateau, démarre le moteur et part. AURORA fait des signes de la main.


Dans l'allée une voiture arrive. GILLES sort de la voiture.


GILLES

Claire?


GILLES marche vers la maison.


GILLES

Bonjour.


AURORA

Bonjour.


GILLES

Vous allez bien?


AURORA

Très bien, merci.

Et vous-même?


GILLES

Ça va.

Claire n'est pas là?


AURORA s'approche et serre la main de GILLES.


AURORA

Si, je crois qu'elle dort seulement.


GILLES

Ah bon? Ah bien, la voilà.


AURORA

Voilà.


CLAIRE rejoint AURORA et GILLES au jardin.


AURORA

Tiens, tu étais réveillée, toi?


CLAIRE

(En faisant la bise)

Bonjour. Oui, oui.


AURORA rentre dans la maison.


CLAIRE

(En s'adressant à GILLES)

Alors, c'était bien, Grenoble?

Ta mère va mieux?


GILLES

Euh... je suis pas allé à

Grenoble finalement.


CLAIRE

Ah bon?


GILLES

Je vais t'expliquer,

parce que... j'ai eu des histoires

avec mes clés et j'ai pas pu...


AURORA sort sur le balcon de sa chambre pour entendre les explications de GILLES.


GILLES

...et au train, c'était pas

possible non plus.


CLAIRE

Si t'avais vraiment voulu me

prévenir, y a toujours moyen.


GILLES

Chaque fois, j'ai pas pu.

Quand j'ai regardé finalement

ma montre, il était 5 h.

J'ai dit: C'est pas la peine.

Alors je t'ai donné

un coup de fil.


GILLES ET CLAIRE discutent dans le jardin en marchant.


CLAIRE

J'allais pas t'attendre.


GILLES

Y avait personne.

Comme y avait personne,

je me suis dit:

Je vais rester à Annecy.

J'avais un dîner le soir,

c'était beaucoup plus facile.


CLAIRE

Qu'est-ce que tu faisais

avec Murielle?


GILLES

Non, mais écoute,

mais tu sais, tu connais

comment elle est.


CLAIRE

D'accord.


GILLES

Mais non, mais elle m'a

raconté ses histoires

pendant une heure.

Elle était toute triste et tout.

Et je l'ai consolée.


CLAIRE

Oui, la pauvre.


GILLES

Tu la connais aussi bien que moi.


CLAIRE

Oui, bien sûr.

C'est pas une raison.


GILLES

Hein?

Écoute, c'est pas...

T'es fâchée?


CLAIRE

C'est pas l'important.


Les voix s'estompent au fur et à mesure que GILLES et CLAIRE s'éloigne pour s'asseoir sur un banc près du lac.


FIN


Générique de fermeture

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