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Love in the Afternoon

Frédéric loves his wife Hélène, with whom he has a child. One day he meets Chloe, a wayward old friend. They take up regular afternoon encounters.



Réalisateur: Éric Rohmer
Acteur: Zouzou
Production year: 1972

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VIDEO TRANSCRIPT

Générique d'ouverture


Intertitre 

(Six contes moraux)


Titre :
VI L'amour l'après-midi


Intertitre :
Prologue


FRÉDÉRIC éteint la lampe de son bureau, prend un livre dans la bibliothèque et quitte la pièce. Au loin des pleurs d'enfant. FRÉDÉRIC s'avance dans l'embrasure de la porte de la chambre.


FRÉDÉRIC

Chut!

Maman arrive.


FRÉDÉRIC frappe à la porte de la pièce adjacente.


FRÉDÉRIC

Hélène?


HÉLÈNE

Oui, entre.


FRÉDÉRIC ouvre la porte de la salle de bain, HÉLÈNE est nue, de dos. HÉLÈNE prend une serviette et l'enroule autour d'elle.


FRÉDÉRIC

Faut que je parte, chérie,

je suis très en retard et

j'ai beaucoup de travail.


HÉLÈNE

Bon, bien écoute,

je suis prête, de toute façon,

tu peux partir.


FRÉDÉRIC

Ariane pleure.


HÉLÈNE

Oui, je vais y aller, j'ai presque fini.


Des pleurs de bébé proviennent de la chambre à côté. FRÉDÉRIC embrasse HÉLÈNE dans le cou.


HÉLÈNE

Eh... tu vas te tremper.


FRÉDÉRIC

C'est pas grave, j'ai mon imper.


HÉLÈNE

Bien. Au revoir, chéri, à ce soir.


Dans un train, les voyageurs sont absorbés par leur lecture.


FRÉDÉRIC a un livre intitulé : « Bougainville, Voyage autour du monde, suivi du Supplément de Diderot », dans sa poche. FRÉDÉRIC prend le livre et commence à le lire debout dans l'allée du train.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Dans le train, je préfère

de beaucoup le livre au journal,

mais pas seulement à cause

de la commodité du format.

Le journal ne mobilise pas

assez mon attention et surtout

ne me fait pas suffisamment

sortir de la vie présente.

Mon trajet matin et soir

correspond à peu près

à la dose de lecture

que j'aime absorber

sans interruption.


FRÉDÉRIC, assis dans un fauteuil de son salon, lit un bouquin.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Le soir à la maison, je lis

aussi, mais autre chose.

J'aime poursuivre plusieurs

lectures de front, chacune ayant

son temps et son lieu,

toutes me transportant hors du

lieu et du temps où je vis.

Mais je ne pourrais pas lire

si j'étais seul dans une cellule

aux murs nus.

J'ai besoin d'une présence

physique à mes côtés.

Quand j'étais étudiant,

sauf pour le travail,

je ne pouvais rester

dans ma chambre après dîner.


FRÉDÉRIC s'arrête de lire et regarde Hélène qui travaille sur le bureau près de la bibliothèque.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Maintenant, Hélène et moi,

nous sortons peu. Pourquoi,

dans la masse des beautés possibles,

ai-je été sensible à sa beauté?


HÉLÈNE est debout, appuyée sur la bibliothèque et regarde en direction de FRÉDÉRIC en souriant.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

C'est ce que je ne sais plus très bien.


De retour dans le train, une jeune femme étudie en prenant des notes, assise sur une banquette près de la fenêtre.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Maintenant, quand je vois une femme,

je n'arrive plus aussi nettement

qu'autrefois à la classer d'emblée

dans le camp des élues ou celui

des réprouvées. Non seulement

je n'ai pas la même sûreté de goût,

mais je ne vois plus sur quels critères

j'appuyais mon jugement,

en quoi consistait ce quelque

chose que toute femme,

pour m'attirer, devait posséder

immanquablement et que

je décelais au premier coup d'oeil.


FRÉDÉRIC est debout dans l'allée du train et fixe du regard la jeune femme qui reprend son cahier de notes.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Depuis que je suis marié,

je trouve toutes les femmes jolies.

Dans leurs occupations

les moins inattendues,

je leur restitue ce mystère

dont je les dépouillais

presque toutes jadis.

Je suis curieux de leur vie,

même si elle ne m'apporte rien

que je ne sache déjà.


Des échanges de regards entre FRÉDÉRIC et LA VOYAGEUSE commencent.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Que ce serait-il passé si

j'avais, il y a trois ans,

rencontré cette jeune femme?

Aurait-elle frappé mon attention?

Aurais-je pu m'éprendre d'elle,

désiré un enfant d'elle?


Dans une gare bondée, les voyageurs marchent sur le quai. FRÉDÉRIC marche parmi eux.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

J'aime la grande ville.

La province et les banlieues

m'oppressent.


FRÉDÉRIC marche dans la foule vers l'extérieur de la gare. Ensuite, FRÉDÉRIC se fond dans la masse de marcheurs qui se dirigent vers le travail.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Et malgré la cohue et le bruit,

je ne rechigne pas à prendre

mon bain de foule.

J'aime la foule

comme j'aime la mer,

non pour m'y engloutir,

m'y fondre, mais pour voguer

à sa surface en écumeur solitaire,

docile, en apparence

à son rythme,

pour mieux reprendre

le mien propre

dès que le courant

se brise ou s'effrite.

Comme la mer,

la foule m'est tonique

et favorise ma rêverie.

Presque toutes mes pensées

me viennent dans la rue,

même celles qui concernent

mon travail.


FRÉDÉRIC arrive devant un immeuble dans une rue plus paisible et entre.


FRÉDÉRIC monte un escalier fenestré en enlevant son manteau. À l'étage, il entre dans un bureau. FRÉDÉRIC prend le courrier et croise la femme de ménage qui passe l'aspirateur.


FRÉDÉRIC

Bonjour, madame.


FEMME DE MÉNAGE

Bonjour, monsieur.


FRÉDÉRIC continue son chemin et entre dans son bureau. Il dépose son manteau et retourne vers l'autre pièce.


FRÉDÉRIC tape une lettre à la machine à écrire. FABIENNE entre dans la pièce.


FABIENNE

Bonjour.


FRÉDÉRIC

Bonjour, Fabienne.


FABIENNE

Je suis en retard?


FRÉDÉRIC

Non, c'est moi qui suis en avance.


FABIENNE accroche son manteau sur une patère.


FABIENNE

Vous voulez que je vous le tape?


FRÉDÉRIC

Non merci, je le ferai moi-même.

S'il y a trop de fautes,

vous le retaperez.


FABIENNE

Bon alors, je vais finir

le dossier Duval.


FRÉDÉRIC

Très bien.


Le téléphone sonne, FRÉDÉRIC répond.


FRÉDÉRIC

Allô.

Oui, ne quittez pas.

C'est pour vous, Fabienne.


FRÉDÉRIC tend le récepteur à FABIENNE.


FABIENNE parle au téléphone, debout derrière FRÉDÉRIC qui attend pour continuer sa lettre.


FABIENNE

Oui. Ah, ça va?

Oui, je vais très bien,

je te remercie.


FRÉDÉRIC

Fabienne, allez la prendre

dans le bureau.


FABIENNE

C'est pas la peine, ça va aller vite.

Écoute, tu vas être très gentil,

parce qu'on a vraiment beaucoup

à faire ici et de toute façon,

on doit se voir ce soir.

Alors il y a rien de changé,

je vais très bien et tu nous

laisses, hein, maintenant.

Bon, allez, au revoir.

D'accord, au revoir.


FABIENNE raccroche le téléphone et retourne s'asseoir à son bureau. FRÉDÉRIC tape encore quelques frappes, puis retire la feuille du chariot et se lève. FRÉDÉRIC lit à voix haute.


FRÉDÉRIC

Suite à notre conversation

de l'autre jour, je vous rappelle

par la présente lettre...


MARTINE, fait son entrée dans la pièce et tend la main à FRÉDÉRIC.


MARTINE

Bonjour.


FRÉDÉRIC

Bonjour, Martine.


MARTINE

Bonjour, ça va?

(En faisant la bise à Fabienne)


FABIENNE

C'est ton manteau neuf?


MARTINE

Oui.


FABIENNE

Bien, il te va très bien.


MARTINE

Ah bon, tu crois?


FABIENNE

Oh oui, il est vraiment bien.


MARTINE

La couleur est pas mal,

mais la forme?


FABIENNE

Non, il est vraiment très bien

et je crois qu'il se démodera

pas, tu sais.


FRÉDÉRIC

Ce vert est ravissant.


GÉRARD entre dans la pièce à son tour et tend la main à FRÉDÉRIC, puis à MARTINE qui enlève son manteau.


GÉRARD

Comment vas-tu?


FRÉDÉRIC

Bien.


GÉRARD

Bonjour, Martine. Bonjour.


FABIENNE

Bonjour.


GÉRARD

Vous voulez venir, Martine,

j'ai une lettre urgente

à vous dicter.


MARTINE et FABIENNE déjeunent dans une petit bistro.


FRÉDÉRIC parle au téléphone assis derrière son bureau.


FRÉDÉRIC

Non, écoutez, très sincèrement,

je préfère qu'on se voie

à mon bureau.

Oui, bien sûr, nous serons

beaucoup plus à l'aise pour parler.

Oui, puis j'aurai tous

les papiers sous la main.

Non, je ne déjeune pas. Juste

un sandwich dans l'après-midi.

Je vous assure, au contraire,

c'est excellent pour la santé.

Bon, c'est entendu,

demain à 16 h? Au revoir.


FRÉDÉRIC se lève et prend son manteau. Le téléphone sonne, FRÉDÉRIC répond puisqu'il est seul au bureau.


FRÉDÉRIC

Allô. Ah non, elle est partie

déjeuner.

Je sais pas, normalement,

elle devrait être rentrée.

Ne quittez pas. La voilà.

Martine, c'est pour vous.


MARTINE

J'arrive.


MARTINE se dépêche de prendre l'appel.


MARTINE

Merci. Allô.


Pendant que MARTINE prend l'appel dans le bureau de FRÉDÉRIC, FABIENNE entre et FRÉDÉRIC sort.


FRÉDÉRIC

Ah, Fabienne, je serai

de retour à 3 h.


FABIENNE

D'accord.


FRÉDÉRIC sort dans la rue devant l'édifice de son bureau.


Un serveur apporte le repas de FRÉDÉRIC dans la salle à manger plutôt vide d'un bistro.


FRÉDÉRIC

Merci.


FRÉDÉRIC n'a pas encore pris une bouchée qu'on frappe à la fenêtre derrière lui. Un homme entre et vient s'asseoir près de FRÉDÉRIC.


LE CAMARADE

Bonjour. Comment vas-tu?


FRÉDÉRIC

Très bien, merci.

Il y a une éternité qu'on ne s'est vus.


LE CAMARADE

Mais j'ai croisé Gérard l'autre jour,

il paraît que ça marche

très bien, votre affaire.


FRÉDÉRIC

Très bien, presque trop bien même,

on va être obligés de s'agrandir,

on sera envahis par la bureaucratie.

Mais assieds-toi, tu as bien

un moment, non?


LE CAMARADE

Oui, mais je suis déjà en retard.

Il y a une demi-heure

que je devrais être au bureau,

mais tu sais...


FRÉDÉRIC

Tu vois, le bureau, moi,

je n'ai pas d'horaire.

Je travaille quand les autres

déjeunent, je déjeune quand

ils travaillent.

Comme ça, je suis tranquille,

je respire.


LE CAMARADE

Mais tu n'es pas le seul.

J'ai un horaire théoriquement,

mais je ne suis pas forcé

de le suivre.

Tu te crois privilégié,

il y a des milliers de gens

dans ton cas.

Regarde dans la rue.


FRÉDÉRIC

À cette heure-ci,

il y a surtout des femmes

et des retraités.


LE CAMARADE

Ah non, non, des hommes aussi.

Tous ces types avec des serviettes.


FRÉDÉRIC

Oh bien ça, c'est un représentant.


LE CAMARADE

Non, regarde, celui-là

a plutôt l'air d'un avocat.


FRÉDÉRIC

Ou un prof ou peut-être

un agent secret.

Moi, je vois bien un agent

secret belge ou hollandais.

Dans le fond, ça me rassure,

j'aime bien qu'il y ait

du monde dans les rues

à n'importe quelle heure,

je trouve que c'est ce qui fait

l'agrément de Paris.

Je connais rien de plus sinistre

que les après-midi de province

ou de banlieue.

Ça me déprime à un point,

tu peux pas savoir.


LE CAMARADE

Tiens, toi aussi, tu as

l'angoisse de l'après-midi?

Même à Paris, je ne me sens

tout à fait bien qu'une fois franchi

le cap des 4 h.

C'est probablement à cause

de notre stupide coutume

du déjeuner.


FRÉDÉRIC

C'est pour ça que je ne

déjeune pas, ou presque.

Mais je soigne mon angoisse,

si angoisse il y a, en faisant

des courses.


FRÉDÉRIC marche dans l'allée d'un grand magasin.


UNE VOIX FÉMININE

...très

différents.

Tout d'abord les derniers

modèles de la collection,

qui viennent d'arriver

à notre stand et puis

des démarques très importantes.

Et nous vous signalons tout

particulièrement la présence

d'un modèle de pull-over

à col roulé en cachemire...


FRÉDÉRIC fait du lèche-vitrine devant une mercerie.


FRÉDÉRIC essaie des vêtements dans une boutique.


LE VENDEUR

Et le vert, vous n'aimez pas?


FRÉDÉRIC

Non, pas du tout.


LE VENDEUR

Celui-ci vous va très bien

au teint.


FRÉDÉRIC

Oui, mais ce n'est pas tout

à fait ce que je cherchais.


LE VENDEUR

Qu'est-ce que vous lui reprochez?


FRÉDÉRIC

Rien, rien. Disons que

je n'en suis pas fou.

Je sais que le bleu me va,

mais je voudrais changer.


LE VENDEUR

Eh bien, prenez le vert.


FRÉDÉRIC

Il ne me va pas. Écoutez,

je réfléchirai.


LE VENDEUR

Comme vous voulez.


FRÉDÉRIC passe devant un autre magasin de vêtements masculins et s'arrête.


Dans la boutique, une vendeuse accueille FRÉDÉRIC.


LA VENDEUSE

Monsieur.


FRÉDÉRIC

Est-ce que je peux voir

vos pulls à col roulé?


LA VENDEUSE

Je crois que dans votre

taille, je n'ai plus rien,

peut-être du blanc ou un beige

plutôt moche.


FRÉDÉRIC

Et dans les bleu marine là?


LA VENDEUSE

Rien pour l'instant.

Passez la semaine prochaine.

Vous voyez? C'est pas très joli.


FRÉDÉRIC

Et ça, là?


LA VENDEUSE

Ça, c'est pas votre taille.

Et ça, ce sont des chemises.

Mais après tout, les couleurs

pourraient peut-être vous aller.

Celle-ci par exemple...

Elle vous va très bien au teint,

fait ressortir la couleur

de vos yeux.

Tenez, vous pouvez la passer,

vous vous rendrez mieux compte,

le salon est là.


FRÉDÉRIC

Mais je ne veux pas de chemise.


LA VENDEUSE

Ça ne fait rien, essayez-la toujours.

Si elle ne vous va pas, vous

n'êtes pas obligé de la prendre.


FRÉDÉRIC

Mais je... je vous préviens,

je ne la prendrai pas.


LA VENDEUSE

Essayez quand même, par curiosité.


FRÉDÉRIC

Je peux?


LA VENDEUSE

Bien sûr, allez-y.


FRÉDÉRIC

Bon, merci.


LA VENDEUSE

Hum-hum, en effet, elle vous

va très bien.


FRÉDÉRIC

Ça fait un peu étriqué, non?


LA VENDEUSE

Oh non, boutonnez-la,

vous verrez bien.


FRÉDÉRIC se retrouve dans la salle d'essayage avec la vendeuse.


FRÉDÉRIC

Le col est un peu haut, non?


LA VENDEUSE

Bien sûr, vous avez laissé

une épingle. Non,

elle est impeccable.

Vraiment, on croirait qu'elle a

été faite sur vous.


FRÉDÉRIC

Ça gratte pas un peu, ça?


LA VENDEUSE

Ah non, c'est du pur cachemire.

C'est doux, c'est léger

et ça ne se repasse pas.


FRÉDÉRIC

Bon... Je la prends.


Dehors, l'horloge indique six heures. Dans la rue, c'est la cohue, l'heure de pointe.


FRÉDÉRIC est dans son bureau et discute avec un client.


FRÉDÉRIC

Non, si la gérance est majoritaire,

le cogérant, même s'il est minoritaire

et tout petit minoritaire,

est considéré aux yeux

de la loi comme majoritaire,

vous comprenez?

Il peut pas être à la fois

employeur et employé. Hum?


On frappe à la porte.


FRÉDÉRIC

Entrez.


FABIENNE

Vous n'aurez plus besoin

de moi?


FRÉDÉRIC

Non, non, merci.


FABIENNE

Bon alors, je finirai

le contrat demain.


FRÉDÉRIC

D'accord.


FABIENNE

Au revoir.


À la maison, HÉLÈNE tente de coucher le bébé dans son berceau.


HÉLÈNE

Écoute, j'entends papa

qui rentre, écoute.

Tu vas dire bonsoir à papa.

Bonsoir, papa.


FRÉDÉRIC

Bonsoir, Ariane.


HÉLÈNE

Bonsoir, chéri.


FRÉDÉRIC

Bonsoir.


HÉLÈNE

Ça, je sais ce que c'est,

c'est un pull.


FRÉDÉRIC

Non, c'est une chemise.

J'ai peur d'avoir été roulé.

Je vais la passer et tu vas me

dire ce que t'en penses.


HÉLÈNE

Bien.


FRÉDÉRIC va dans sa chambre et voit des vêtements neufs posés sur le lit.


FRÉDÉRIC

Tiens, tu as été faire des

courses. Vers quelle heure?


HÉLÈNE

Oh, vers 3 h, je crois.


FRÉDÉRIC

On aurait pu se rencontrer.

C'est bizarre, on se rencontre jamais.


HÉLÈNE

Oh, c'est très joli, ça, moi,

j'aime beaucoup.


FRÉDÉRIC

Tu trouves?


HÉLÈNE

Oh oui.


FRÉDÉRIC s'approche d'HÉLÈNE qui pose ses mains sur la chemise.


HÉLÈNE

Oh, c'est doux.


FRÉDÉRIC

Oui, c'est doux dehors,

mais à l'intérieur, ça gratte un peu,

mais je pense que je m'y habituerai.


FRÉDÉRIC serre HÉLÈNE contre lui.


HÉLÈNE

Écoute, les courses m'ont mise

en retard et le dîner n'est pas prêt.


HÉLÈNE coupe des pommes à la cuisine. FRÉDÉRIC rejoint HÉLÈNE et commence à couper des pommes aussi.


FRÉDÉRIC

Je suis content qu'elle te plaise,

parce que je n'étais

pas très sûr de moi.


HÉLÈNE

Ah mais je te croyais pas

si influençable.


FRÉDÉRIC

Tu sais, la vendeuse était

très habile. Elle avait l'air de

s'en foutre complètement.

En fait, j'ai eu le coup de foudre.

Pour cette chemise.

Ça m'arrive rarement.


On frappe à la porte du bureau de FRÉDÉRIC.


FRÉDÉRIC

Entrez.


FABIENNE

Je peux partir à 12 h 30? On

vient me chercher pour déjeuner?


FRÉDÉRIC

Bien sûr, oui.


FABIENNE

En fait, je vous l'ai pas dit,

mais je vais me marier.


FRÉDÉRIC

Oh, bravo.

Sincèrement, toutes mes

félicitations.

Et c'est pour quand?


FABIENNE

Oh bien cet été pendant

les vacances, probablement.


FRÉDÉRIC

Oh, attention, les vacances,

c'est loin.


FABIENNE

J'ai tout mon temps.


FRÉDÉRIC

Mais vous n'allez tout de même

pas nous quitter.


FABIENNE

Vous voudrez bien encore

de moi après?


FRÉDÉRIQUE

Bien sûr.


FABIENNE

Oui, parce que mon beau-père

m'a proposé de me prendre

avec lui, mais en fait,

ni mon mari ni moi

n'avons envie de travailler ensemble

et je préfère venir au bureau et

me payer une bonne, c'est mieux.


FRÉDÉRIC dîne chez lui avec sa femme et des invités.


MADAME M.

Le fait que mon mari

et moi exerçons le même métier

ne nous rapproche pas pour autant.

Moi, je suis matheuse, lui est littéraire.


MONSIEUR M.

C'est l'absence complète de communication.


MADAME M.

Ah oui alors, complète.

Mais vos préoccupations

professionnelles sont finalement

plus proches.


HÉLÈNE et FRÉDÉRIC rigolent.


FRÉDÉRIC

En tout cas, Hélène ignore

tout de mes affaires.


HÉLÈNE

Et Frédéric ne connaît même

pas le titre de ma thèse.


FRÉDÉRIC

Peut-être, mais c'est à cause de toi

que je me suis remis à l'anglais

et je lis dans le texte

les passionnants voyages

du capitaine Cook.


Dans le bureau de FRÉDÉRIC, GÉRARD et FRÉDÉRIC discutent avec un client.


GÉRARD

La chose qui m'exaspère

le plus dans ces réceptions,

c'est tous ces types

qui se croient obligés

d'y traîner leurs femmes.


FABIENNE apporte des tasses, tandis que MARTINE apporte le café.


GÉRARD

Merci.

On dirait que ça leur suffit pas

de cultiver leur ennui à la maison,

ils tiennent à le balader dehors.

Et puis ma femme est médecin,

celle de Frédéric est professeur.

Elles ont elles aussi leurs

obligations professionnelles.

S'il faut encore leur imposer

nos corvées.

Martine, voulez-vous venir

avec moi à la soirée

d'Union minière?


MARTINE a une réaction un peu gênée.


GÉRARD

Ah, je vois, faut demander

à votre fiancé.


MARTINE

De toute façon, j'ai rompu.


GÉRARD

Alors vous venez.

Ah, il y en a un autre.

Ah, ces filles. On peut jamais

rien faire avec elles,

elles sont toujours fiancées.

Et puis les fiançailles,

c'est sérieux.

Pas question de sortir

l'un sans l'autre.

Ma femme et moi ne sortons

presque jamais ensemble.

Le fait que j'aime ma femme

et lui suis pratiquement fidèle

ne m'empêche pas d'apprécier

la compagnie d'une jolie fille.

Et je ne vois vraiment pas

pourquoi j'irais m'embêter

dans une soirée si je n'ai pas

l'espoir précisément

d'y rencontrer une jolie fille

à qui faire un peu de cour.

C'est la moindre des compensations.


Une jeune femme est assise seule dans un café. La jeune femme ouvre un livre et feuillette le livre pour ensuite le reposer sur la table.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

S'il y a une chose

dont je suis incapable

maintenant, c'est de faire la cour

à une fille.

Je ne vois pas du tout

ce que je pourrais lui dire

et d'ailleurs, je n'ai aucune

raison de lui parler.

Je ne veux rien d'elle. Je n'ai

aucune proposition à lui faire.

Pourtant, je sens que le

mariage m'enferme, me cloître

et j'ai envie de m'évader.

La perspective du bonheur

tranquille, qui s'ouvre indéfiniment

devant moi, m'assombrit.


FRÉDÉRIC est assis seul à sa table au café.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Je me prends à regretter

le temps, qui n'est pas si lointain,

où je pouvais éprouver moi

aussi les affres de l'attente.

Je rêve d'une vie qui ne soit faite

que de premières amours

et d'amours durables.


La jeune femme sourit soudain. Un jeune homme la rejoint.


LE JEUNE HOMME

Je t'ai fait attendre?


LA JEUNE FEMME

Non.


LES DEUX JEUNES s'embrassent passionnément.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Je veux l'impossible, je le sais.

Je n'envie personne.

Et quand je vois des amoureux,

je songe moins à moi,

à ce que j'étais, qu'à eux-mêmes

et à ceux qu'ils deviendront.

C'est pourquoi j'aime la grande ville.

Les gens passent et disparaissent,

on ne les voit pas vieillir.


FRÉDÉRIC marche dans la rue en feuilletant une revue brièvement avant de la plier et de la mettre dans sa poche de veste. Pendant que FRÉDÉRIC marche, des femmes passent sur son chemin.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Ce qui donne tant de prix

à mes yeux au décor

de la rue parisienne,

c'est la présence constante

et fugitive de ces femmes

croisées à chaque instant

et que j'ai la quasi-certitude

de ne jamais plus revoir.

Il suffit qu'elles soient là,

indifférentes et conscientes

de leur charme,

heureuses de vérifier son

efficacité auprès de moi,

comme je vérifie le mien

auprès d'elles par un accord tacite,

sans besoin d'un sourire

ou d'un regard même

à peine appuyé.

Je ressens profondément

leur attirance sans être attiré

pour autant et cela ne m'éloigne pas

d'Hélène, bien au contraire.

Je me dis que ces beautés

qui passent sont le prolongement

nécessaire de la beauté de ma femme.

Elles l'enrichissent de leur

propre beauté tout en recevant

un peu de la sienne en retour.

Sa beauté est le garant

de la beauté du monde

et vice et versa.

En étreignant Hélène,

j'étreins toutes les femmes.

Mais d'autre part, je sens que

ma vie passe et que d'autres vies

se déroulent parallèlement

à la mienne et je suis

comme frustré d'être

resté étranger à ces vies,

de n'avoir pas retenu chacune

de ces femmes,

ne serait-ce qu'un instant,

dans leur marche précipitée

vers je ne sais quel travail,

vers je ne sais quel plaisir.


De retour à FRÉDÉRIC et sa rêverie, assis seul à une table du petit café.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Et je rêve.

Je rêve que je les possède

toutes effectivement.

Depuis quelques mois,

j'aime à me complaire,

à mes moments perdus,

dans une rêverie qui se précise

et s'étoffe de jour en jour.

Rêverie enfantine

et probablement inspirée

par une lecture de mes dix ans.

J'imagine que je suis

possesseur d'un petit appareil

qu'on suspend à son cou

et qui émet un fluide

magnétique capable d'annihiler

toute volonté étrangère.

Je rêve que j'exerce

son pouvoir sur les femmes

qui passent devant la terrasse

du café.


FRÉDÉRIC porte un pendentif qui clignote à son cou. De la vitrine FRÉDÉRIC voit des femmes qui passent dans la rue.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Indifférentes.

Pressées.

Hésitantes.

Occupées.

Accompagnées.

Solitaires.


FRÉDÉRIC est debout, complètement isolé au milieu des voitures qui circulent à un carrefour. Il porte son pendentif qui clignote.


UNE FEMME portant une cape et un chapeau de fourrure marche tout près. FRÉDÉRIC l'interpelle.


FRÉDÉRIC

Pardon, madame,

êtes-vous très pressée?


LA FEMME

Franchement, monsieur,

non, pas très.


FRÉDÉRIC

Puis-je vous demander si vous

avez une heure à perdre?


LA FEMME

À la vérité, oui.


FRÉDÉRIC

Vous serait-il agréable

de la perdre avec moi?


LA FEMME

À vrai dire, je n'en sais rien.


FRÉDÉRIC

Faisons-en l'expérience.

Comme ça, vous saurez.


LA FEMME

C'est vrai, je le saurai.

Excellente idée.


UNE JEUNE FEMME blonde portant un manteau de fourrure traverse la rue. FRÉDÉRIC l'interpelle.


FRÉDÉRIC

Madame, je voudrais

vous embrasser.


LA JEUNE FEMME

Moi aussi.


FRÉDÉRIC embrasse la JEUNE FEMME.


FRÉDÉRIC

Et si votre mari nous voyait?


LA JEUNE FEMME

Il n'est pas là.

Allons chez moi.


FRÉDÉRIC tourne autour d'une femme promenant son chien.


FRÉDÉRIC

Avec vous, il y a même pas

besoin de parler.


LA FEMME AU CHIEN

Mais vos intentions sont si claires.


FRÉDÉRIC

Hep, taxi!


FRÉDÉRIC interpelle une demoiselle.


FRÉDÉRIC

Mademoiselle, êtes-vous

professionnelle?


LA DEMOISELLE

10 000.


FRÉDÉRIC

Moi, mon prix, c'est 20 000.


LA DEMOISELLE

C'est donné.


LA DEMOISELLE son chéquier de son sac.


FRÉDÉRIC interpelle un couple dans la rue.


FRÉDÉRIC

Mademoiselle...


L'HOMME

Qu'est-ce que vous voulez?


FRÉDÉRIC

Ce n'est pas à vous que je m'adresse.


L'HOMME

Ah, très bien.


FRÉDÉRIC

Vous venez avec moi?


LA FILLE

Je suis avec lui.


FRÉDÉRIC

Mais laissez-le tomber.


LA FILLE

Qu'est-ce qu'il va dire?


FRÉDÉRIC

Je m'en occupe.

Voulez-vous me laisser

votre petite amie?


L'HOMME

Très franchement, non.


FRÉDÉRIC

Sincèrement, que préférez-vous,

que je vous la prenne

ou que je vous mange tout cru?

(En aboyant)


L'HOMME

Évidemment, si vous y allez

comme ça.


FRÉDÉRIC tend le bras à LA FILLE qui le suit.


Une jeune fille court en traversant une rue. FRÉDÉRIC l'arrête au passage.


FRÉDÉRIC

Vous venez avec moi.


LA JEUNE FILLE

Non.


FRÉDÉRIC

Et pourquoi?


LA JEUNE FILLE

Je vais chez un autre.


FRÉDÉRIC

Je... Euh...


LA JEUNE FILLE

Inutile de faire "euh", vous

ne trouverez pas d'argument.

Je n'aime que lui

et je ne me plais qu'avec lui.

Pourquoi irais-je avec vous?

Ça, cher monsieur,

c'est irréfutable.


De nouveau, FRÉDÉRIC se retrouve isolé au milieu du carrefour. Son pendentif ne clignote plus.


Intertitre :
Première partie


FRÉDÉRIC entre dans son bureau.


FABIENNE

Il y a une personne

qui vous attend.


FRÉDÉRIC

Le type de chez Pasquier déjà?


FABIENNE

Non, une dame.


FRÉDÉRIC

Une dame? Une représentante?


FABIENNE

Non, c'est personnel.


FRÉDÉRIC

Elle n'a pas donné son nom?


FABIENNE

Elle a pas voulu.

Elle dit que vous vous

connaissez très bien,

elle rentre de voyage et veut

vous faire une surprise.

Je lui ai bien dit de repasser,

mais elle était déjà installée

dans le fauteuil.


FRÉDÉRIC passe à son bureau et ferme la porte derrière lui. CHLOÉ se lève en fumant une cigarette.


FRÉDÉRIC

Bon, bien je vais être fixé.

Madame.


CHLOÉ

J'étais sûre que

tu ne me reconnaîtrais pas.


FRÉDÉRIC

Chloé.


CHLOÉ

Tu me regardes comme

si j'étais un fantôme.

Tu me croyais morte?


FRÉDÉRIC

Non, mais tu avais disparu.

Où étais-tu?


CHLOÉ

Oh, un peu partout,

mais me revoilà.

Tu n'as pas l'air tellement

content de me revoir.


FRÉDÉRIC

Si, mais je suis un peu

surpris et j'avoue

que je t'avais oubliée.

Il s'est passé tellement de

choses depuis que tu es partie.


CHLOÉ

Tu es marié?


FRÉDÉRIC

Oui et toi?


CHLOÉ

Oh non.


Le téléphone sonne.


FRÉDÉRIC

Allô. Oui.

Oui, vous pouvez passer tout de

suite, je suis libre. D'accord.


CHLOÉ

Je te dérange.


FRÉDÉRIC

Non, mais tu tombes mal,

tu aurais dû téléphoner.


CHLOÉ

Je passais dans le quartier

pour faire des courses,

mais si tu es pris...


FRÉDÉRIC

Attends une minute, écoute.

J'avoue que...

je suis un peu surpris.

Je m'attendais pas à te voir.

Puis comment as-tu eu

mon adresse?


CHLOÉ

C'est ça qui te tracasse?

C'est Simon, l'ancien copain

de Bruno, tu connais?


FRÉDÉRIC

Ah oui.


CHLOÉ

Je l'ai rencontré par hasard

dans le métro.


FRÉDÉRIC

Il y a longtemps

que tu es rentrée?


CHLOÉ

Trois mois ou presque.


FRÉDÉRIC

Et qu'est-ce que tu fais?


CHLOÉ

Rien de très excitant, je suis

barmaid dans une boîte de nuit,

l'Agamemnon, rue Guénégaud.

Tu connais?


FRÉDÉRIC

Il y a des années

que je ne sors plus.


CHLOÉ

Tu te ranges.

C'est bien ce que j'avais

l'intention de faire,

mais c'est au-dessus

de mes moyens.

Penser qu'il va falloir trimer

le soir, ça me gâche

toute la journée,

l'après-midi est d'une tristesse.


FRÉDÉRIC

Tu es libre l'après-midi?

Tu devrais apprécier ta chance.


CHLOÉ

Arrête de te moquer de moi,

je te croyais plus aimable.


CHLOÉ

Écoute, je voulais pas te vexer.

Je voulais te dire que moi

aussi, de temps à autre,

il m'arrive d'être libre

l'après-midi.

Alors si tu me téléphones,

on peut boire un pot.


CHLOÉ

Tu dis ça pour te rattraper?


FRÉDÉRIC

Non, je t'assure, ça me ferait

vraiment très plaisir.


Le téléphone sonne à nouveau.


FRÉDÉRIC

Tout de suite.


CHLOÉ

Au revoir et excuse-moi.

Je ne voulais pas être indiscrète.

Au fond, on se connaissait

très peu et...


FRÉDÉRIC

Écoute, je t'assure,

on était vraiment très copains.

Tu me téléphoneras?


CHLOÉ

OK, rien que pour t'embêter.


FRÉDÉRIC raccompagne CHLOÉ à la sortie du bureau. Son client attend avec les secrétaires.


FRÉDÉRIC

D'accord.

Je suis à vous tout de suite.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Je savais Chloé trop fière

pour oser revenir après

un tel accueil,

et pourtant, elle s'obstina.


FRÉDÉRIC fait entrer M. PASQUIER dans son bureau.


FRÉDÉRIC

Bonjour, monsieur Pasquier,

je vous en prie.


FRÉDÉRIC arrive au bureau. MARTINE parle au téléphone.


MARTINE

...utilisable et que l'un des

associés désire les acquérir,

il aura, ne quittez pas.

La SOGEF a dit de rappeler

d'urgence.


FRÉDÉRIC

Ah bon, très bien.


MARTINE

Il y a eu un coup de téléphone

aussi de... Chloé.


FRÉDÉRIC

Parfait.

Écoutez, si elle rappelle,

vous me la donnez

dans mon bureau.


MARTINE

Oui.


FRÉDÉRIC passe dans son bureau et enlève son manteau. Le téléphone sonne aussitôt.


FRÉDÉRIC

Allô.

C'est Chloé?

Oui, oui, passez-la-moi.

Allô, Chloé, comment vas-tu?


VOIX DE CHLOÉ

Ça va. Est-ce que

je pourrais te voir?


FRÉDÉRIC

Aujourd'hui?


VOIX DE CHLOÉ

Bien, le plus vite possible.


FRÉDÉRIC

Écoute, c'est impossible.

Vraiment, j'ai beaucoup

de travail, tu sais.


VOIX DE CHLOÉ

Est-ce que je peux

te voir demain, alors?


FRÉDÉRIC

Demain? Oui, écoute, c'est

possible, mais vers 2 h alors.


FRÉDÉRIC travaille à son bureau quand on frappe à la porte.


FRÉDÉRIC

Entrez.


CHLOÉ

Je te dérange?


FRÉDÉRIC

Non, pas du tout.

J'ai travaillé toute la matinée,

je souffle un peu.


CHLOÉ entre et serre la main de FRÉDÉRIC.


FRÉDÉRIC

Bonjour.

Deux secondes, et je suis à toi.

Voilà.


CHLOÉ s'assoit dans un fauteuil pendant que FRÉDÉRIC termine ses notes.


CHLOÉ

Je suis venue te demander

quelque chose.

Je demande à tout le monde,

on ne sait jamais.

Tu n'aurais pas du travail

pour moi?


FRÉDÉRIC

Tu quittes ta place?


CHLOÉ

Non, mais j'ai pas l'impression

que je vais y rester très longtemps.

Tu sais, j'ai été secrétaire

six mois à New York.

Je tape très bien à la machine,

tu veux que je te montre?

Je parle aussi anglais couramment

et un peu d'espagnol.


FRÉDÉRIC

Très bien, mais

nous avons deux secrétaires

et nous les trouvons

tout à fait compétentes.


CHLOÉ

Je disais ça au cas où un

de tes confrères...


FRÉDÉRIC

Mes confrères se débrouillent

très bien tout seuls.

Je crois que le mieux pour toi,

c'est les petites annonces.


CHLOÉ

On dirait que je te fais peur.

T'inquiète pas, je me débrouillerai

très bien toute seule.

Quand on est dans la dèche,

on s'adresse d'abord aux copains.

Tu as toujours été très bien

avec moi.


FRÉDÉRIC

Moi? Je t'ai jamais rendu

le moindre petit service.

T'étais la petite amie

de mon meilleur ami;

alors, j'étais bien forcé

d'être aimable, c'est tout.


CHLOÉ

N'essaye pas de jouer

les salauds, ça ne te va pas.


FRÉDÉRIC

Tu sais, je n'ai jamais cessé

de te démolir auprès de Bruno.

Je ne pouvais pas supporter

votre couple.


CHLOÉ

Tu avais raison, nous

n'allions pas ensemble.

Ce qui est important,

c'est que toi et moi,

on s'est toujours bien entendu.

Tu te souviens, le soir

où on s'est trouvés seuls,

on a joué les amoureux.

Tu tremblais de voir Milena

surgir à chaque ouverture

de porte, tu te souviens?


FRÉDÉRIC

Peut-être oui. Vaguement.


CHLOÉ

Vaguement? Tu sais très bien.

Je ne vois pas de quoi tu as peur.

J'ai aucun mal à dire de toi,

je ne ferai pas de chantage.

Finalement, je pense que j'ai eu

tort de passer te voir.

J'aurais mieux fait de rester

sur le bon souvenir que

j'avais de toi.


CHLOÉ se lève et se dirige vers la porte. FRÉDÉRIC prend son manteau.


CHLOÉ

Tu sors?


FRÉDÉRIC

Oui, tu as déjeuné?


CHLOÉ

Non, je ne déjeune jamais.


FRÉDÉRIC

Tu viens prendre un verre?


CHLOÉ

Je crois qu'on n'a rien

à se dire.


FRÉDÉRIC

On boira en silence.


Dans un bar, FRÉDÉRIC et CHLOÉ sont attablés. FRÉDÉRIC allume une cigarette à CHLOÉ.


CHLOÉ

Serge, le type avec qui je vis,

est le copain du patron

de la boîte. On s'est connus

en Espagne quand j'y suis restée

quelque temps après l'Amérique.

On est rentrés ensemble,

on s'est mis ensemble,

et on reste ensemble

faute de mieux.

De toute façon,

il est pas souvent là,

il voyage beaucoup

pour ses affaires,

affaires plutôt minables.

Comme ça, on se supporte.

Et toi, ça fait longtemps

que tu es marié?


FRÉDÉRIC

Trois ans.


CHLOÉ

Je ne connais pas ta femme?


FRÉDÉRIC

Rassure-toi, ce n'est pas Milena.

À propos, tu as de ses nouvelles?


CHLOÉ

Non et toi?


FRÉDÉRIC

Tout ce que je sais d'elle,

c'est qu'elle a épousé le fils

des ascenseurs ou

des radiateurs Machin.

En tout cas, je sais pas,

j'ai oublié.


CHLOÉ

De toute façon, c'était pas

une fille pour toi.


FRÉDÉRIC

Ça, il fallait me le dire.


CHLOÉ

Tu étais assez grand

pour le savoir.


FRÉDÉRIC

De toutes les façons, moi,

je n'ai jamais eu l'intention

de l'épouser.

Tandis que toi, tu voulais

absolument épouser Bruno.


CHLOÉ

C'est lui qui le disait.

Il était follement amoureux

de moi. Malgré tout ça,

j'ai jamais envisagé

de passer toute mon

existence avec lui.


FRÉDÉRIC

Et ton type, actuellement,

tu l'aimes?


CHLOÉ

Serge? Non, c'est un copain.

Je couche avec lui parce

que j'ai pas de chambre.


FRÉDÉRIC

Et lui? Il est amoureux?


CHLOÉ

Il est accroché,

en tout cas très jaloux.

J'aime pas ça, d'autant plus

qu'il n'a aucune raison

de l'être.

Je mène une existence tout

ce qu'il y a de plus sage.

Les coucheries d'un soir,

ça ne m'intéresse plus.

C'est pourtant pas les occasions

qui manquent.

Mais ces types de l'Agamemnon

sont tellement minables.

Ta femme, elle travaille?


FRÉDÉRIC

Oui, elle est prof d'anglais

au lycée de Saint-Cloud.

Nous avons une petite fille

et nous attendons un autre bébé

pour fin mars, début avril.


CHLOÉ

Tu es le parfait bourgeois.

Je ne dis pas ça contre toi.

Moi aussi, j'aspire

à la bourgeoisie.

Si tu savais quelquefois

comme je peux en avoir marre

de cette vie, de cette piaule,

de ces types, de ce boulot.


Dans un grand magasin, CHLOÉ monte un escalier mobile et arrive à l'étage des articles de maison.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Le jeudi suivant,

j'accompagnai Hélène,

une fois n'est pas coutume,

faire ses achats en ville.


CHLOÉ s'approche d'HÉLÈNE qui tient la petite Ariane et de FRÉDÉRIC qui regarde des tentures.


FRÉDÉRIC

C'est pas mal.


HÉLÈNE

Non, c'est joli, tu sais.


FRÉDÉRIC

Ah, Chloé.

Chérie, je te présente

une très vieille amie, Chloé.


HÉLÈNE

Bonjour.


CHLOÉ

Oh, très vieille,

on s'est connus du temps

de Bruno.

Vous ne connaissez pas Bruno?


HÉLÈNE

Si, Bruno, un petit peu.

C'est même la seule

des anciennes connaissances

de Frédéric que j'ai pu

entrapercevoir.


CHLOÉ

Eh bien, je serai la seconde.

Depuis six ans, j'étais pas à Paris,

on ne risquait pas de se rencontrer.


HÉLÈNE

Même à Paris, j'avais fort

peu de chances.

Il est très, très rare que je

fasse des courses avec mon mari.


FRÉDÉRIC

Nous sommes venus chercher

un lit pour Ariane. Elle donnera

le sien à son petit frère.


CHLOÉ

Je t'ai déjà félicité

pour ton mariage.

Cette fois-ci, je te félicite

en connaissance de cause.

Comment s'appelle-t-elle?


HÉLÈNE

Ariane.


CHLOÉ

Bonjour, Ariane.

C'est fou ce qu'elle ressemble

à son père.


FRÉDÉRIC

Bon...


CHLOÉ

Je vous laisse, au revoir.


FRÉDÉRIC ET HÉLÈNE

Au revoir.


HÉLÈNE

Si je comprends bien,

c'est pour elle que ton ami Bruno

a voulu se suicider.

Elle a pas l'air tellement dangereuse.



FRÉDÉRIC

C'est le genre de filles qui

s'épanouissent que la nuit;

le jour, elles se fanent.


HÉLÈNE

Non, non, elle est pas mal,

elle a quelque chose.

Qu'est-ce qu'elle fait?


FRÉDÉRIC

Je crois qu'elle est barmaid

dans un bar à Saint-Germain-des-Prés.

Je sais pas comment elle a eu

mon adresse au bureau.

Un jour, elle est venue me

demander si je pouvais pas

lui trouver un travail de

secrétaire puis j'ai remarqué

que, quand on rencontrait

quelqu'un par hasard,

il y avait 99 chances sur 100

pour qu'on le rencontre

de nouveau par hasard

les jours qui suivent.


FRÉDÉRIC et HÉLÈNE sont dehors à un coin de rue.


FRÉDÉRIC

Tu veux vraiment pas passer

au bureau?


HÉLÈNE

Oh non, pour quoi faire?


FRÉDÉRIC

Je sais pas.


HÉLÈNE

Non, j'aime mieux rentrer,

je crois que j'ai un train

dans deux minutes. OK?


FRÉDÉRIC

D'accord.


HÉLÈNE

Au revoir.


FRÉDÉRIC

Au revoir, chérie.

À tout à l'heure.


FRÉDÉRIC embrasse HÉLÈNE et la petite et traverse la rue en courant.


En entrant au bureau, MARTINE et FABIENNE l'accueillent en rigolant.


MARTINE

Chloé...


FABIENNE

Chloé a appelé.


FRÉDÉRIC

Ah bon? Quand?


FABIENNE

À l'instant, elle viendra

à 6 h 30.


FRÉDÉRIC

Très bien.


On frappe à la porte du bureau de FRÉDÉRIC.


FRÉDÉRIC

Entrez.


CHLOÉ entre avec des sacs dans les mains.


CHLOÉ

Ça, c'est pour moi.

Et ça, c'est pour ta fille

et pour le bébé.


FRÉDÉRIC

Tu es folle, écoute!

Nous sommes déjà surchargés

de trucs pour les enfants.


CHLOÉ

Regarde si c'est la taille.


FRÉDÉRIC

C'est ravissant.

Et ça...

Ça a dû te coûter les yeux

de la tête, dis donc.


CHLOÉ

T'en fais pas, je suis riche.

Puis ça me fait plaisir de faire

des cadeaux.

J'adore les enfants.

C'est pas pour toi que

je le fais, c'est pour moi.


FRÉDÉRIC

En tout cas, je te remercie.


CHLOÉ

Ta gosse est formidable.

Ça me ferait plaisir d'avoir une

petite fille blonde et bouclée.


FRÉDÉRIC

Elle tiendrait de son père,

dans ce cas.


CHLOÉ

Comme ta fille.

Cela dit, moi aussi, quand

j'étais jeune, je frisais.


FRÉDÉRIC

Tu frisais? Ça devait pas

t'aller très bien.


On frappe à la porte.


FRÉDÉRIC

Entrez.


FABIENNE

Je m'en vais, à demain.


FRÉDÉRIC

À demain, Fabienne, bonsoir.


CHLOÉ

Au revoir.


FABIENNE

Au revoir.


CHLOÉ

Je voulais te dire aussi:

ta femme est formidable.

Elle est très bien,

t'as vraiment de la chance.

Surtout t'amuse pas

à la tromper.


FRÉDÉRIC

J'en ai aucune envie,

rassure-toi.


CHLOÉ

Je n'en jurerais pas.

Il y a qu'à voir comment

tu regardes les filles.


FRÉDÉRIC

Quelles filles?


CHLOÉ

Toutes les filles.

Les filles dans les bars,

les filles dans la rue,

tes secrétaires.

On fait de beaux sourires.


FRÉDÉRIC

Écoute, tu voudrais

tout de même pas

que je prenne un air pincé.

Ce serait pas du tout

dans le style jeune patron.

Et puis quel mal y a-t-il

à cela?

Du temps de Milena,

j'avais un bandeau sur les yeux,

j'étais un esclave.

Maintenant,

je suis sûr d'Hélène,

Hélène est sûre de moi.

Nous nous autorisons

l'un l'autre à regarder

autour de nous.

Je ne suis pas tenu

de lui rendre compte

de mes moindres pensée,

parole ou action.

Elle non plus d'ailleurs.


CHLOÉ

Je crois que tu te réserves

une belle porte de sortie.

Peut-être pas pour tout de

suite, mais pour le jour

où même la plus jolie femme

devient ennuyeuse.


Tout en discutant, FRÉDÉRIC se prépare à tout fermer et à sortir.


FRÉDÉRIC

Pas du tout. Ce qui compte

pour moi, c'est d'être libre.

Oui, et ceci non seulement

dans ma vie affective

mais aussi dans ma vie

professionnelle.

Tiens ici, par exemple,

je suis associé.

Sur le plan financier,

ça marche pas exactement

comme je voudrais.

Eh bien, on m'a proposé d'entrer

dans une autre firme,

très grosse, très importante,

j'ai refusé.


FRÉDÉRIC et CHLOÉ sortent sur le palier et descendent l'escalier.


FRÉDÉRIC

Ma femme et moi, nous vivons

presque comme des étudiants.

Ça nous rajeunit.

Hélène va profiter de son congé

maternité pour finir sa thèse.


CHLOÉ

Ton gosse, il naîtra avec

des lunettes?


Chez lui, FRÉDÉRIC montre les cadeaux de CHLOÉ à HÉLÈNE qui travaille à sa thèse.


FRÉDÉRIC

Bonsoir, chérie.


HÉLÈNE

Bonsoir.


FRÉDÉRIC

Tiens, regarde,

c'est un cadeau de Chloé.


CHLOÉ

Oh... Oh mais dis donc,

c'est très joli. Elle a

beaucoup de goût.

Tu sais que ça a dû lui coûter

très cher, c'est toujours

hors de prix, ces choses-là.

Je sais pas quoi faire. Tu

crois qu'on l'invite à dîner?


FRÉDÉRIC

Tu y tiens?


HÉLÈNE

Non, c'est pour toi.


FRÉDÉRIC

Je crois qu'elle est pas libre

le soir et puis...

Si on commence à être trop

gentils avec elle,

je risque de l'avoir tout

le temps sur le dos, alors...

autant prendre des distances

tout de suite avant d'être obligés

d'être désagréables.


HÉLÈNE

Pourquoi est-elle rentrée

en France?


FRÉDÉRIC

Une histoire de type.

Elle vit avec un des patrons

de la boîte où elle travaille.

Tiens, tu peux être sûre

qu'elle gagne plus d'argent

que tu n'en gagneras jamais

en fin de carrière.

Cela dit, intrigante comme elle

est et pas mal conservée,

elle aurait pu exercer

ses activités dans un milieu

un peu plus relevé.

Elle avait très bien débuté

comme modèle,

elle aurait pu faire...

une carrière de mannequin

très, très brillante.

Du moment de sa rupture avec

Bruno, elle s'est mise à passer

de type en type à une allure

vertigineuse jusqu'à tomber

sur un peintre fauché

qui l'a emmenée aux États-Unis.

Dans le fond, elle est pas vénale.

Bruno s'est ruiné pour elle,

mais ça n'a pas servi

à grand-chose.


HÉLÈNE

Il avait peut-être pas assez

d'argent.


FRÉDÉRIC

Non, c'est une fille

entièrement impulsive,

instable. Je me suis

toujours trouvé

mal à l'aise avec elle.

Du temps de Bruno, nous nous

méprisions cordialement.

Comme l'autre jour,

je l'ai rembarrée

parce qu'elle venait

me demander du travail,

eh bien, elle m'a fait ces cadeaux.

C'est sa manière à elle

de se venger.

Elle tient absolument à se

montrer plus généreuse que moi.

C'est du pur orgueil car

elle sait très bien

que je ne lui serai jamais

d'aucune utilité.


FRÉDÉRIC arrive tôt au bureau. La femme de ménage est encore là à passer l'aspirateur.


FRÉDÉRIC

Bonjour, madame.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Quelques jours plus tard, en

arrivant au bureau, à 8 h 55.


FRÉDÉRIC entre dans son bureau avec le courrier. Au moment de fermer la porte derrière lui, il remarque CHLOÉ.


FRÉDÉRIC

Tiens. Je ne te croyais pas

si matinale.


CHLOÉ

Tu sais ce qui m'arrive?

J'ai quitté Serge.

Il dormait, moi, j'arrivais pas

à m'endormir.

Je me suis demandé ce que je

faisais dans le lit de ce type.

Je suis partie. Me voilà.

Tu me crois folle?


FRÉDÉRIC

Si tu devais le faire,

autant le faire tout de suite.


CHLOÉ

C'est que je sais pas

où je vais habiter.

Tu pourrais pas me loger

pour deux ou trois jours?


FRÉDÉRIC

C'est minuscule chez nous.


CHLOÉ

Et où couchera le bébé?


FRÉDÉRIC

Je pourrais te répondre

avec sa soeur, mais en fait,

il aura sa chambre qu'il

partagera avec une gouvernante.

Mais pour l'instant,

c'est inhabitable.


CHLOÉ

Qu'est-ce qu'il y a à faire?

Les plâtres? Les peintures?

Je peux très bien

le faire toute seule,

ou même faire venir

quelques amis.

Et puis je pourrais être

la gouvernante de l'enfant,

j'adore les enfants. Non?

Tu ne veux vraiment pas?

Tu as peur de ta femme.

Rassure-toi, je disais ça

pour t'éprouver.

Je sais très bien, tu vois,

tu n'es pas un ami.

En fait, ce qui m'a décidé

à partir, c'est qu'hier soir

un type m'a donné l'adresse

d'une chambre à Montmartre.

Pour le travail, ça peut

attendre, j'ai des économies.


CHLOÉ montre sa fortune à FRÉDÉRIC.


CHLOÉ

Tout ça, c'est ce que j'ai

ramassé depuis samedi.

J'ai pas encore eu le temps

de passer à la banque.

En fait, ce que je suis venue

te demander,

c'est si tu aurais une minute

pour m'accompagner.

Parce que, comme je paie

de la main à la main,

j'aimerais bien qu'il y ait

un témoin.


FRÉDÉRIC

J'aime autant y aller

tout de suite, si tu veux.


CHLOÉ

OK, la femme est là le matin.


FRÉDÉRIC

Bon très bien.

Tu m'attends deux secondes,

j'ai deux ou trois trucs

à faire.


FRÉDÉRIC sort de son bureau et va du côté des secrétaires.


FRÉDÉRIC

Fabienne, pour le bilan

de la Sogicop, n'oubliez pas

d'adjoindre au dossier


le récapitulatif de l'année 70,

ajouté à celui de l'année 71.


FABIENNE

Mais je n'ai pas le récapitulatif 71.


FRÉDÉRIC

Il doit être dans mon dossier

sur le bureau ou alors peut-être

dans le dossier des affaires

juridiques dans l'armoire.


FABIENNE

Vous êtes sûr?


FRÉDÉRIC

Oui, certain. Presque.

En tout cas, il faut que ce soit

prêt cet après-midi.

Attendez, peut-être

que c'est Gérard qui l'a.

Gérard?


GÉRARD

Oui.


FRÉDÉRIC

Tu as le récapitulatif de la

Sogicop pour 70, 71?


GÉRARD

Oui, sur mon bureau.


CHLOÉ a déjà enfilé son manteau, elle attend FRÉDÉRIC appuyée sur le montant de la porte.


FRÉDÉRIC

Tant mieux.

Bon, je m'en vais,

je te verrai cet après-midi.


GÉRARD

Très bien, ça m'arrange.


FRÉDÉRIC

Ah, Chloé, je te présente

Gérard, mon associé.


CHLOÉ

Bonjour.


GÉRARD

Bonjour.


FRÉDÉRIC

Bien, à cet après-midi.


GÉRARD

Oui, très bien.


MARTINE

Oh...

Pardon.


FRÉDÉRIC

Passez, Martine.


MARTINE

Bonjour.

Bonjour.


FABIENNE

Bonjour.


FABIENNE

Eh bien dites donc.

(En riant)


FRÉDÉRIC et CHLOÉ descendent l'escalier.


CHLOÉ

Je me demande vraiment comment

tu peux vivre dans un bureau.

Moi, quand je rentre dans

un bureau, j'ai l'impression

d'un truc pas vrai.

Des gens qui s'agitent,

pour quoi? Pour rien.


FRÉDÉRIC

Mes secrétaires font

un travail très efficace.


CHLOÉ

Je sais. Elles travaillent,

mais pour rien.

Si les bureaux n'existaient

pas, tout irait aussi bien.

Finalement, ils ne créent rien,

que des mots et de la paperasse.


FRÉDÉRIC

Et toi, quand tu sers à boire,

est-ce que tu crées?


CHLOÉ

Je donne du plaisir.


CHLOÉ et FRÉDÉRIC sortent d'un taxi et entrent dans une maison à appartements.


LA LOGEUSE

Non, vraiment, je ne crois pas

que ça fasse votre affaire.

Vous voyez?


CHLOÉ

Hum, effectivement,

ce n'est pas très gai.


FRÉDÉRIC va voir à la fenêtre qui donne sur un mur.


LA LOGEUSE

La seule chose que je puisse faire,

c'est de mettre un grand lit.


CHLOÉ

Nous ne sommes pas ensemble,

c'est un camarade.

Il est venu m'accompagner.


LA LOGEUSE

Ah bon? Ah bon?

Excusez-moi, monsieur.

Je m'étonnais aussi.


FRÉDÉRIC

Je vous en prie,

il y a rien de déshonorant.


CHLOÉ

N'est-ce pas?

Justement si, je la prends.

C'est pour y vivre seule.


LA LOGEUSE

Oh, vous savez, les visites

ne sont pas interdites, hein.

(En riant)


CHLOÉ

De toute façon, c'est vraiment

pas le genre d'endroit

où j'aimerais faire l'amour.

Je ne donnerai votre numéro

de téléphone à personne sauf à lui,

mais il ne m'appellera pas.


Dans un restaurant des gens bavardent.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Sentant qu'elle avait besoin

de réconfort, je l'invitai

à déjeuner dans

un restaurant des boulevards.


FRÉDÉRIC et CHLOÉ sont assis à une table de la salle à manger.


FRÉDÉRIC

Ma présence était inutile.

La bonne femme

me paraît honnête.


CHLOÉ

Premièrement, il faut pas s'y fier.

Deuxièmement, je ne pouvais pas

supporter d'être seule.

J'avais besoin de te voir.

Quand tu es là, tout marche.

Il n'y a que toi qui puisses

m'aider.


FRÉDÉRIC

Je vois vraiment pas

ce que je peux faire pour toi.


CHLOÉ

Tu n'as rien à faire.

C'est plus important pour moi

que tu sois là près de moi

pour me réconforter que

de m'empêcher d'être roulée.

Dans ce cas, il ne s'agit

que de mon fric;

dans l'autre, de ma vie.

Tu sais, j'ai failli me tuer.

Si je ne l'ai pas fait,

c'est que je n'ai pas le courage

physique de le faire.

S'il suffisait de lever le petit doigt

pour retourner au néant,

je le ferais.

Tout le monde le ferait.

Pourquoi vivre?

J'ai pas demandé à vivre.

Tu sais, chez Serge,

il y avait le gaz.

Je n'avais qu'à ouvrir le robinet.

C'était si tentant

que c'est une des raisons

pour lesquelles je suis partie.

Je n'attends absolument rien

de la vie. L'unique sentiment

qui me rattachait à Serge,

c'était la pitié.

C'était un paumé, je suis

une paumée, ça crée un lien.


UNE FUMEUSE

...je n'en ai jamais envie.


LA DAME AU CHAPEAU

Tiens.


UNE FUMEUSE

J'en mange parce que

c'est très bon,

mais j'en ai pas envie,

il me faut la mer ou alors...

être près d'un torrent

pour manger une truite,

enfin,vous voyez,

C'est compliqué,

il faut le décor.


CHLOÉ

De voir les gens vivre, ça ne

me donne pas envie de vivre.

Ça me dégoûte de vivre pour être

un jour comme cette bonne femme.


FRÉDÉRIC

Tu ne seras pas comme elle.


CHLOÉ

Je serai clocharde.


FRÉDÉRIC

Moi, au contraire, ça me réconforte

de voir les gens vivre.

Il y a des vies plus ou moins

heureuses, mais aucune vie

n'est moche. Si toutes les vies

étaient pareilles, oui, dans ce cas,

je me suiciderais.

Mais c'est la variété de la vie

qui réconforte.


CHLOÉ

Tous les gens sont moches

et vivent mochement.

Les seuls que j'aime à regarder

vivre, ce sont les enfants.

Tant pis si plus tard,

ils ont une vie moche.

Au moins, ils auront eu

leur enfance.

La seule chose qui me raccroche

à la vie, c'est l'espoir d'un enfant,

mais je le veux pour moi seule.

Son père n'aura pas le droit

de le voir.

D'ailleurs, je suis décidée

à ne jamais plus habiter

avec un homme.

Je suis très contente

de ce lit trop étroit.

Je découcherai de temps

en temps, mais personne

ne viendra chez moi.

Tu me crois folle?

Je t'ennuie?


FRÉDÉRIC

Non, pas du tout.


CHLOÉ

Vraiment?

Si je ne t'ennuie pas,

c'est magnifique d'avoir

quelqu'un à qui se confier.

Même si tu n'es pas d'accord,

ça fait du bien de parler.


CHLOÉ et FRÉDÉRIC se tiennent par les épaules et se regardent droit dans les yeux.


FRÉDÉRIC

Toi aussi, tu me fais du bien.

Tes soucis très réels me délivrent

de mes angoisses imaginaires.

Je t'expliquerai un jour.


CHLOÉ

Tu dis que tu ne peux pas

m'aider. J'ai justement

un service à te demander.


FRÉDÉRIC

Ah? Quoi?


CHLOÉ

Est-ce que tu peux venir

prendre mes affaires

chez Serge avec moi?


FRÉDÉRIC

Maintenant?


CHLOÉ

Non, demain ou après-demain.

Il part en voyage, j'aime autant

qu'il ne soit pas là.


FRÉDÉRIC

Ça m'embête un peu

d'aller comme ça chez les gens,

tu sais.


CHLOÉ

C'est chez moi, où sont mes

affaires. Si tu ne veux pas, je

demanderai à quelqu'un d'autre.


CHLOÉ monte un escalier à toute vitesse, suivie de FRÉRÉDIC.


CHLOÉ

Quelle horreur!


FRÉDÉRIC

Qu'est-ce qui se passe?


CHLOÉ

Il a mis un cadenas.


FRÉDÉRIC rigole pendant que CHLOÉ frappe à grands coups de pieds dans la porte.


FRÉDÉRIC

Eh doucement, tu vas ameuter

les populations.


CHLOÉ

Oui, et alors,

qu'est-ce que je vais faire?

Il est complètement taré, non,

ce pauvre mec!

Comment je vais faire maintenant

pour prendre mes affaires?

Il veut que je vienne

le voir ou quoi?


FRÉDÉRIC

Attends, attends,

c'est un tout petit cadenas.


FRÉDÉRIC tire un peu sur le cadenas et finit par l'ouvrir.


FRÉDÉRIC

Hé, violation de domicile,

cinq ans. C'est pas grave.

(En riant)


CHLOÉ et FRÉDÉRIC entre dans l'appartement. Aussitôt CHLOÉ prend une valise et l'ouvre. Ensuite CHLOÉ va dans une armoire et prend des vêtements qu'elle étale dans la valise.


FRÉDÉRIC

Je peux t'aider, non?


CHLOÉ

Non, j'irai plus vite toute seule.


FRÉDÉRIC s'approche du mur où des photos de CHLOÉ sont épinglées.


FRÉDÉRIC

Il y a longtemps que

tu les as faites, ces photos?


CHLOÉ

Oui, c'était avant mon départ.


FRÉDÉRIC

C'est drôle, t'as pas changé.


CHLOÉ

Merci.


FRÉDÉRIC

Enfin, pas trop.


CHLOÉ

Prends-les, parce que j'ai pas

envie qu'elles restent ici.


FRÉDÉRIC

D'accord.


FRÉDÉRIC ET CHLOÉ montent dans un taxi avec les affaires de CHLOÉ.


Dans sa petite chambre, CHLOÉ a maintenant toutes ses affaires.


FRÉDÉRIC

Bon, bien, je te laisse

dans ta prison.


CHLOÉ

Avec les disques,

ça ira déjà beaucoup mieux.

Non, puis ce petit lit,

je dors très bien dedans.


FRÉDÉRIC

Bien c'est ça, repose-toi.


CHLOÉ

Merci.


CHLOÉ embrasse FRÉDÉRIC sur la joue.


FRÉDÉRIC

Bon allez, au revoir.


FRÉDÉRIC est assis dans un taxi.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Mais quand je fus seul,

mon euphorie tomba net.

Je retrouvai mon ancienne

crainte de voir Chloé abuser,

même innocemment,

des droits que lui donnait

ma complaisance.

Car, étant libre,

n'allait-elle pas se précipiter

tous les après-midi

à mon bureau?

Or, il arriva tout le contraire.

Elle disparut

pendant une semaine.


FRÉDÉRIC tourne en rond dans son bureau. Au loin, le téléphone sonne.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Et mon appréhension de la voir

surgir à tout bout de champ

fit place à la peu agréable

sensation d'être mis au rebut

après usage.


FABIENNE

Oui, elle est là,

je vous la passe.

Martine, c'est pour toi.


On frappe à la porte du bureau de FRÉDÉRIC.


FRÉDÉRIC

Entrez.


CHLOÉ entre. [FRÉDÉRIC (Narrateur)

Elle arriva enfin un jour,

vers 4 h, sans me prévenir,

coiffée, maquillée, habillée,

méconnaissable.


FRÉDÉRIC accueille CHLOÉ en lui faisant la bise.


FRÉDÉRIC

Ça va?


FRÉDÉRIC aide CHLOÉ a retiré son manteau.


FRÉDÉRIC

Je t'en prie, assieds-toi.


CHLOÉ


Je te dérange pas?


FRÉDÉRIC

Pas trop.


CHLOÉ

Je peux m'en aller.


FRÉDÉRIC

Mais non, reste!

Je suis pas à une minute près.

Dis-moi: tu aurais pu me faire

signe, tout de même.


CHLOÉ

J'ai été très occupée.


FRÉDÉRIC

Moi aussi!


CHLOÉ

Dans ce cas, pas de remords.


FRÉDÉRIC

Ça va, tes affaires?


CHLOÉ

Oui, mais depuis hier seulement.

Contrairement à ce que tu penses,

c'est quand elles vont mal que

j'ai pas envie de te voir.

J'ai honte de me montrer.

J'arrivais pas à trouver du travail,

je voulais pas t'ennuyer

avec le récit de mes échecs.


FRÉDÉRIC

Tu as trouvé quelque chose?


CHLOÉ

De très bien.

Tu connais l'Olibrius?


FRÉDÉRIC

Ah non!


CHLOÉ

Un nouveau restaurant,

rue du Sabot.

C'est le bistrot à la mode.


FRÉDÉRIC

Et qu'est-ce que tu y fais?


CHLOÉ

Je suis serveuse.


FRÉDÉRIC

Ah.


CHLOÉ

Je parie que tu as honte

de fréquenter une serveuse

de restaurant.

Si tes secrétaires savaient!

Rassure-toi, j'en suis pas

réduite à laver la vaisselle.


FRÉDÉRIC

Idiote! Ça doit pas être tellement

passionnant comme boulot.


FRÉDÉRIC

Si, justement. Beaucoup mieux

que l'Agamemnon.

Je gagnerai plus d'argent,

je verrai des gens agréables

et qui pourront me servir,

des gens bien,

des gens en place,

pas des petits truands fauchés.

J'ai commencé aujourd'hui.

Je prends mon service entre midi

et 3-4 h et de 8 h à minuit.

On pourra se voir en fin

d'après-midi.


FRÉDÉRIC

C'est l'heure où je donne

mes rendez-vous.


CHLOÉ

Tu pourrais pas les déplacer?


FRÉDÉRIC

Difficilement.

Je t'assure, c'est la vérité.


CHLOÉ

Je te crois.

J'ai un jour de congé

le mercredi.


FRÉDÉRIC

Je ferai mon possible

pour me libérer le mercredi.

Ça me fait plaisir de te voir.

Tu me manquais, tu sais?


Dans un café FRÉDÉRIC et CHLOÉ sont assis côte à côte sur une banquette.


FRÉDÉRIC

Je ne devrais pas te le dire,

mais tu m'es de plus en plus

indispensable.

Mais les difficultés que

nous avons à nous voir

ne me font que mieux apprécier

ta présence.

Au début, j'ai cru que tu me

gênerais dans mon travail.

En fait, quand je te vois,

c'est une récréation.

Ce qui m'étonne le plus,

c'est que je trouve

tant de choses à te dire

alors qu'autrefois,

nous parlions si peu.

J'ai jamais autant parlé

à personne!

J'ai jamais été aussi franc,

aussi naturel qu'avec toi.

Avec la plupart des filles

que j'ai aimées,

je me suis fabriqué

un personnage.

Je prends Hélène beaucoup trop

au sérieux pour lui parler

sérieusement. Devant elle,

je joue au gamin,

je la fais rire.

Je quitte rarement

le ton plaisant.

C'est une sorte de... pudeur

naturelle qui nous est venue,

qui nous interdit, l'un l'autre,

de faire le déballage

de nos états d'âme.

Peut-être est-ce mieux ainsi.

De toutes les façons,

tout le monde joue un rôle

avec tout le monde.

Mais j'aime mieux celui que

je joue avec elle que celui

que je jouais avec Milena.

Il est plus gai. Et puis je crois...

qu'un peu de mystère est

indispensable entre des gens

qui vivent côte à côte.

Avec toi, je peux tout dire.

On se voit si rarement.


FRÉDÉRIC embrasse CHLOÉ sur la joue.


CHLOÉ

Tu m'amuses.

Tu m'amuses énormément.

Je ne vois pas pourquoi

tu veux absolument prouver

que tu aimes ta femme.

Si tu ne l'aimes pas

ou si tu l'aimes moins

qu'au début, c'est pas

une catastrophe!

C'est normal!

Au fond, c'est normal de ne pas

vouloir s'attacher

toujours à la même personne.

Le mariage a de moins

en moins de sens.


FRÉDÉRIC

Je n'aime pas ma femme

parce que c'est ma femme,

je l'aime parce que c'est elle.

Je l'aimerais même

si je n'étais pas marié.


CHLOÉ

Non. Tu l'aimes, si tu l'aimes...

parce que tu dois l'aimer.

Moi, je ne supporterais pas

qu'un type m'aime

comme tu l'aimes.

Mais enfin, je suis une exception.

Je n'accepte pas les compromis.

Mais puisque tu es un bourgeois,

fais comme les bons bourgeois:

ils la gardent et ils la trompent.

C'est une soupape de sécurité.

Ça te ferait beaucoup de bien,

pratiqué avec modération.

Excellent, tu ne crois pas?

Et puis, c'est facile pour toi.

Tu vis entouré de jolies filles

qui ne rêvent que de tomber

dans tes bras.

Tes secrétaires, par exemple.


CHLOÉ

Laisse mes secrétaires

tranquilles, tu veux?


FRÉDÉRIC fouille dans sa poche et dépose de la monnaie sur la table.


FRÉDÉRIC

D'ailleurs, elles ne veulent

pas de moi et je ne veux pas d'elles.


CHLOÉ

Elles te valent bien.


FRÉDÉRIC

C'est bien ce que je dis:

il y a une différence

de part et d'autre.

Et c'est très bien comme ça.

Je n'aime pas les relations

de métier.

Pour moi, l'amour, c'est l'aventure.

Pour ma femme aussi, d'ailleurs.

Elle n'aurait jamais épousé

un professeur.

Puisque nous sommes en veine

de confidences, eh bien,

Gérard et moi, nous

aurions très bien pu prendre

des secrétaires vieilles biques,

affreuses, laides et tout.

Eh bien non.

Le coefficient beauté a joué

dans leur engagement,

et pas seulement pour

le prestige de la maison,

mais aussi parce que j'aime être

entouré de gens agréables,

dans tous les sens du terme.

Et puis... si Fabienne et moi,

nous nous faisons un peu

de charme, c'est dans les...

limites d'une étroitesse

extrême! Ça se borne à...

un sourire, un regard...

un rien, quoi!


FRÉDÉRIC et CHLOÉ se dirigent vers la sortie.


CHLOÉ

Avec elle, d'accord,

mais avec d'autres?


FRÉDÉRIC

Avec d'autres...

ça peut aller un peu plus loin.


FRÉDÉRIC embrasse le cou de CHLOÉ.


FRÉDÉRIC

Si elle nous voyait!


CHLOÉ

Qui? Ta femme ou ta secrétaire?


FRÉDÉRIC travaille seul dans son bureau.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Nos rendez-vous s'espacèrent

de nouveau, du fait de

contretemps venus

de mon côté comme du sien.


On frappe à la porte et sans attendre, CHLOÉ fait irruption dans le bureau.


CHLOÉ

Excuse-moi.

Les gens sont vraiment horribles.

Quatre heures à table et

impossible de les faire partir!


FRÉDÉRIC se lève et accueille CHLOÉ en lui faisant la bise.


FRÉDÉRIC

C'est un peu tard pour sortir.

J'ai rendez-vous à 6 h.

Tu veux prendre un thé?


CHLOÉ

Excellente idée.



FRÉDÉRIC

(En ouvrant la porte)

Fabienne, il reste du thé?


FABIENNE

Oui, monsieur.


FRÉDÉRIC

Vous pouvez m'en apporter

deux tasses, s'il vous plaît?


FABIENNE

Tout de suite, monsieur.


FRÉDÉRIC

Merci.


CHLOÉ

Tu sais, c'est très difficile

de me libérer tôt.

Nous avons une clientèle de gens

qui déjeunent à des heures

invraisemblables.

Mais toi, tu pourrais pas

t'arranger pour avoir

un peu de temps libre

en fin d'après-midi?


FRÉDÉRIC

Tu sais, c'est difficile

également, mes clients déjeunent tard.

Non! Ma seule heure disponible,

c'est entre deux et trois.


CHLOÉ

Justement quand je travaille!

Triste! Voyons-nous

plus longtemps mercredi!


FRÉDÉRIC

Mercredi, je ne peux pas.


CHLOÉ

Quoi?


FRÉDÉRIC

Mais oui! Nous allons

au palais avec Gérard,

et puis les autres après-midi

de la semaine également,

je suis pris.

Peut-être la semaine prochaine!


CHLOÉ

Non, mercredi.

Mercredi soir.


FRÉDÉRIC

Comment?


CHLOÉ

Si.


FRÉDÉRIC

Enfin, écoute, c'est impossible!

Qu'est-ce que je vais raconter

à ma femme?


CHLOÉ

Demande-lui la permission.

Tu crois qu'elle refuserait?


FRÉDÉRIC

Écoute, je sais pas si ça lui

fera tellement plaisir.

Et puis... je lui ai même pas dit

que nous nous voyions

l'après-midi.


CHLOÉ

Là, tu as tort. Nous ne faisons

rien de mal. Je sais pas,

raconte-lui que tu as du travail.

Ça a bien dû déjà t'arriver,

non?


FRÉDÉRIC

Ah oui. Oui, ça m'est arrivé.

Puis ça me gêne de mentir.


CHLOÉ

De toute façon, puisque

tu lui dis pas qu'on se voit

l'après-midi, quelle est la différence

avec le soir?


FRÉDÉRIC

Y en a une grande, de différence!

L'après-midi, je travaille.


CHLOÉ

Ah! Tu travailles, maintenant.


FRÉDÉRIC

Là, c'est une petite récréation

au milieu de l'après-midi!

C'est l'heure du thé, c'est naturel.


On frappe à la porte.


FRÉDÉRIC

(En s'éloignant de CHLOÉ)

Entrez!


FABIENNE

Je vous le pose sur le bureau.


FABIENNE entre avec une théière, puis elle apporte deux tasses.


FRÉDÉRIC

Merci.


FRÉDÉRIC offre une tasse à CHLOÉ.


FRÉDÉRIC

Que je prenne le thé avec toi

ou avec quelqu'un d'autre...


CHLOÉ

Ou avec tes secrétaires.


FRÉDÉRIC verse le thé à CHLOÉ.


FRÉDÉRIC

Voilà.


CHLOÉ

Je comprends très bien que

tu ne veuilles pas laisser

ta femme seule.

Ce sera une exception!

Puis je t'ai jamais rien

demandé!

Cette fois-ci, c'est

très important pour moi.

Un garçon que j'ai rencontré

doit me présenter

à un type directeur d'une maison

de prêt-à-porter,

qui pourrait me trouver

du travail dans sa boîte.


FRÉDÉRIC

Ah bon?


CHLOÉ

Comme je soupçonne ce garçon

d'être intéressé,

j'aimerais que tu viennes avec moi.

Comme ça, il verra que

je ne suis pas décidée

à me laisser faire.

Puis j'aimerais bien connaître

ton opinion sur lui.

Je doute qu'il te plaise.


FRÉDÉRIC

Qui est ce type?


CHLOÉ

Un garçon que j'ai connu

au restaurant.


FRÉDÉRIC

Ah! Tu ne m'en as jamais parlé.


CHLOÉ

Pas très intéressant.

C'est un beau garçon qui prétend

qu'il peut avoir toutes les filles.

Il a parié qu'il m'aurait.


FRÉDÉRIC

Mais... il va gagner son pari?


CHLOÉ

Sûrement pas. Il a aucune chance.

Tu es jaloux?


FRÉDÉRIC

Oh! à quel titre serais-je jaloux?

Non, mais je trouve que

tu n'as pas l'air...

très sûre de toi tout à coup.

Et puis... tu te mets à jouer

les petites filles!


CHLOÉ

Mais je suis une femme.


Quand un type m'attaque

où il faut, même s'il a aucune

chance, ça me remue.


FRÉDÉRIC

Hum.


CHLOÉ

Et puis, j'aimerais bien

connaître la réaction

de Giancarlo quand il te verra

avec moi.


FRÉDÉRIC

La réaction de Giancarlo!

Bon. Écoute, je m'arrangerai.


FRÉDÉRIC est assis sur le divan, chez lui. Il détache les pages d'un livre neuf.


HÉLÈNE est en robe de nuit et travaille à son bureau.


HÉLÈNE

Bon, j'arrête!

Je suis tellement fatiguée!

J'ai l'impression que cet enfant

va arriver beaucoup plus tôt

qu'on ne l'attendait.


FRÉDÉRIC

Tu crois?


HÉLÈNE

Je le crois.


FRÉDÉRIC

Fais attention, écoute!


HÉLÈNE

Oui. Si ça t'ennuie pas,

maintenant, je me coucherai

tout de suite après le dîner

et puis je travaillerai dans mon lit.


FRÉDÉRIC

Ah! Mercredi, y a

une conférence-dîner

organisée par la Mutuelle

des assurances.

Tu peux pas venir?


HÉLÈNE

Non! Tu es fou!

Mais c'est important pour toi!

Vas-y tout seul!


FRÉDÉRIC

Hum.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Mes scrupules apaisés,


je téléphonai à Chloé de passer

me prendre au bureau

à mon retour du tribunal.


GÉRARD et FRÉDÉRIC sortent du tribunal.


GÉRARD et FRÉDÉRIC rentrent au bureau. En entrant, GÉRARD prend une pile de note.


GÉRARD

Frédéric, c'est pour toi.


FRÉDÉRIC

Merci.


FRÉDÉRIC, contrarié prend le téléphone dans son bureau et appelle chez LA LOGEUSE.


FRÉDÉRIC

Allô?

Je voudrais parler à Chloé

s'il vous plaît.


LA LOGEUSE

Ça fait au moins trois jours

qu'elle n'a pas payé.


FRÉDÉRIC

Ah bon? Depuis trois jours?


LA LOGEUSE

Je vous en prie, monsieur.


HÈLENE travaille dans son lit.


HÉLÈNE

C'est toi, chéri?

Déjà?


FRÉDÉRIC

Oui.

J'ai jugé que ma présence

à cette conférence

n'était pas nécessaire.


HÉLÈNE

Ah bon.


FRÉDÉRIC

Ça va?


HÉLÈNE

Oh oui, ça va très bien.

Mais tu aurais dû téléphoner!

Moi, j'ai rien préparé pour ton dîner.


HÉLÈNE

C'est pas grave. Je vais faire

la cuisine tout seul. Ça m'amuse.


HÉLÈNE

Bien!


Dans la cuisine, FRÉDÉRIC est songeur.


FRÉDÉRIC s'est endormi dans le salon devant la télé restée ouverte.


FRÉDÉRIC

Hum! Hum?


HÉLÈNE

Qu'est-ce que tu fais là?


FRÉDÉRIC

Je sais pas. J'ai dû boire

trop de café. Alors, je me suis mis

à lire et... je me suis endormi.


FRÉDÉRIC est dans le train.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Le lendemain et les jours

qui suivirent, je ne parvins

qu'à grand-peine à retrouver

mon calme. Je me sentais prêt

à épancher ma colère au

moindre prétexte, sur le premier venu.

Ce qui m'irritait le plus,

c'était le peu de cas

que Chloé semblait faire

de mon désintéressement.

Elle se comportait exactement

envers moi comme envers

un amant bafoué.

Elle me forçait à penser en jaloux.


FRÉDÉRIC rentre au bureau, sur le mur, le calendrier affiche vendredi, 17 mars.


FRÉDÉRIC fait le tri du courrier et tombe sur une carte postale en provenance d'Italie sur laquelle on peut lire : « Sorrento, je prends mes vacances, À bientôt, Chloé. »


Le téléphone sonne. FRÉDÉRIC prend l'appel.


FRÉDÉRIC

Allô!


VOIX DE FEMME

Monsieur Carrelet?


FRÉDÉRIC

Oui.


VOIX DE FEMME

Ici la clinique du Château...

Votre femme vient d'accoucher

chez nous.


FRÉDÉRIC

Ça s'est bien passé?


VOIX DE FEMME

Très bien. La mère et l'enfant

se portent bien.


FRÉDÉRIC

Mais c'est une fille

ou bien c'est un garçon?


VOIX DE FEMME

C'est un petit garçon, monsieur.


Intertitre :
Deuxième partie


FRÉDÉRIC et HÉLÈNE tiennent chacun un enfant : Ariane avec son père et le bébé dans les bras de sa mère.


Ariane

Maman!


HÉLÈNE

Oui, mon chéri. Eh bien,

regarde le bébé de maman.

Il est joli!


FRÉDÉRIC

Il est beau!


HÉLÈNE

C'est le petit frère.

Tu veux-

Doucement!


FRÉDÉRIC

Tout doux! Tout doux!


HÉLÈNE

Doucement! Le bébé.


FRÉDÉRIC

Hein? Ah!


HÉLÈNE

Bon. Raymonde!

Raymonde, s'il vous plaît!

Sur la liste de commissions qui

est sur la table de la cuisine,

j'ai oublié un paquet de coton.

Vous le prendrez en passant

à la pharmacie.


FRÉDÉRIC

Vous emmenez Ariane?


LA NURSE

Oui.


HÉLÈNE

Non, elle a pas le temps,

elle est en retard déjà.

Elle est pressée. Viens!

Viens, Ariane.


FRÉDÉRIC soupire en laissant ARIANE partir avec sa mère.


FRÉDÉRIC

Je ne comprends pas pourquoi

elle ne s'en occupe pas

davantage.


HÉLÈNE

Parce qu'en quatre heures

par jour, elle n'a pas le temps.


FRÉDÉRIC

Il faut trouver quelqu'un qui

puisse rester là tout le temps,

qui dorme ici, qui s'occupe

des deux enfants. Parce que toi,

tu te reposes pas. C'est pas possible!

Ça peut pas durer comme ça!


HÉLÈNE

Je sais, mais... je vais le faire,

j'ai pas eu le temps jusqu'à présent.


FRÉDÉRIC

Je vais téléphoner cet après-midi

à l'Alliance française pour

trouver une fille au pair.


HÉLÈNE

Je préfère m'en occuper moi-même.


FRÉDÉRIC

D'accord, mais fais-le.


HÉLÈNE

J'appellerai cet après-midi.


FRÉDÉRIC

Promis?


HÉLÈNE

Oui.


FRÉDÉRIC

Promis juré?


HÉLÈNE

Ouais.


ARIANE

Papa!


SUZANNE, la nouvelle nurse, est appuyée sur le berceau du bébé, elle est en peignoir. HÉLÈNE quant à elle est habillée et sur son départ.


HÉLÈNE

Bien, Suzanne, au revoir.

Si je ne suis pas rentrée à 6 h,

vous pouvez donner le bain

à Ariane?


SUZANNE

(Propos en anglais)

Ah yes! Is it okay

if I let her play?


HÉLÈNE

Oui, je pense qu'elle aime

beaucoup ça. Bien, à ce soir.


FRÉDÉRIC

La salle de bains est libre.


SUZANNE

Oh! Merci.


FRÉDÉRIC

Au revoir.


FRÉDÉRIC encore en pyjama prend HÉLÈNE dans ses bras et ne cesse de l'embrasser.


HÉLÈNE

Je suis en retard!

Je suis en retard!

Au revoir. À ce soir.


FRÉDÉRIC

À ce soir.


Le bébé pleure, SUZANNE qui était déjà dans la salle de bains, sort complètement nue et accourt au chevet du bébé. De son côté, FRÉDÉRIC arrive aussi et rebrousse chemin aussitôt qu'il entre dans la chambre.


FRÉDÉRIC

Oh! Pardon!


FRÉDÉRIC est avec CHLOÉ dans son bureau.


FRÉDÉRIC

Je te ne reproche rien,

mais je trouve tout de même

bizarre que tu aies disparu

comme ça, sans me dire un mot.


CHLOÉ

Qu'est-ce que tu voulais

que je te dise? Que j'étais partie

avec Giancarlo? Je pensais

que tu l'avais deviné!


FRÉDÉRIC

J'étais inquiet. Tu avais

l'air d'avoir peur de lui.


CHLOÉ

Peur? Certainement pas.

Seulement voilà. Je me suis

laissée avoir plusieurs fois

par ce genre de type,

et j'avais décidé de prendre

ma revanche. Alors, j'ai fait

mon grand numéro,

j'ai pris des airs ennuyés,

j'ai fait des caprices...

Tu sais, je suis irrésistible

quand je veux. Tu ris.

Crois bien que si t'avais été

là, t'aurais pas ri.

Enfin, bref, quand ce type a été

fou d'amour pour moi,

complètement cinglé,

eh bien, je suis partie,

sans dire un mot, avec un

magnifique Anglais de 19 ans.

Mais... j'ai pas tellement

l'instinct maternel.

Alors, me v'là.

Je suis rentrée.

Finies, les vacances!

J'ai quitté ma chambre.

J'habite avec les gens

qui m'ont ramenée en voiture.

Le restaurant, c'est fini.

Mais, pour le travail,

ça peut encore attendre

quelques semaines.


FRÉDÉRIC

En tout cas, tu as vraiment

l'air d'être en forme.

Ce costume est ravissant.

Tu as trouvé ça où? En Italie?


CHLOÉ

Non, en rentrant, à Paris.

Je voulais pas être trop moche

pour venir te voir.

Je pensais que tu me

pardonnerais plus facilement.

Mes succès m'ont donné

du courage. J'ai décidé

de te séduire. J'espère

que tu n'auras pas

l'audace de me résister.


FRÉDÉRIC

Rassure-toi, j'aurai l'audace.

Tu sais que j'ai un fils?


CHLOÉ

Non. Félicitations.

Comment s'appelle-t-il?


FRÉDÉRIC

Alexandre.


ALEXANDRE, le bébé, dort dans son berceau.


HÉLÈNE est assise près du berceau et ARIANE est assise sur ses genoux.


HÉLÈNE

Regarde, chérie, le bébé.

Tu vois? C'est Alexandre!

Comment tu dis?


ARIANE

Maman.


HÉLÈNE

Non, pas maman.

Il s'appelle Alexandre.

Le petit frère.


FRÉDÉRIC

Alexandre!


FRÉDÉRIC entre dans la pièce, son pull sur la tête avec l'encolure au niveau du visage.


FRÉDÉRIC

A-lex-andre.


En ouvrant l'encolure du pull, FRÉDÉRIC fait des coucous à ARIANE.


FRÉDÉRIC

Pcht!

A-lex-andre.


SUZANNE arrive dans la pièce. FRÉDÉRIC sort.


FRÉDÉRIC marche sur un trottoir qui mène à un immeuble à logements, érigé près d'un boisé.


Dans une boutique de vêtements, FRÉDÉRIC attend près des salles d'habillage.


CHLOÉ sort en attachant un pantalon.


CHLOÉ

Il est bien, non?


FRÉDÉRIC

Formidable.


LA VENDEUSE

La coupe est parfaite.


CHLOÉ

Je le prends.


LA VENDEUSE

D'accord.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

En la présence de Chloé,

je me sentais de plus en plus

à l'aise.


CHLOÉ

Je le garde sur moi.


LA VENDEUSE

Attendez, je vous enlève

l'étiquette.


CHLOÉ

Il est combien?


LA VENDEUSE

85 francs.


CHLOÉ

Je règle à vous?


LA VENDEUSE

En bas, à la caisse.


CHLOÉ

D'accord.


LA VENDEUSE

Au revoir.


CHLOÉ

Merci.


FRÉDÉRIC

Si ma femme nous voyait, je

me demande ce qu'elle dirait.


FRÉDÉRIC et CHLOÉ retourne vers la boutique.


CHLOÉ

On ne fait rien de mal.


FRÉDÉRIC

Si. Je ne l'accompagne jamais

dans ses courses; elle aime

s'habiller toute seule.


CHLOÉ

Alors, elle n'a rien à dire.


FRÉDÉRIC

Mais si, au contraire! Justement!


CHLOÉ

Elle est jalouse?


FRÉDÉRIC

Elle en a vu d'autres!

À la maison, nous avons une

ravissante gouvernante anglaise

qui passe sa journée à se balader

toute nue dans l'appartement.


CHLOÉ

Et elle a pas peur?


[FRÉDÉRIC:]Elle croit à juste titre

que je suis au-dessus

des sensations physiques.

Et puis, je crois qu'elle ne

se méfie pas d'une fille

avec qui je n'ai pas de conversation.


CHLOÉ

Oui, mais, avec moi,

tu as de la conversation.


CHLOÉ et FRÉDÉRIC se dirigent vers l'escalier et arrivent devant un grand miroir. CHLOÉ s'arrête.


FRÉDÉRIC

Finalement, nous formons

un assez beau couple,

tu ne trouves pas?


CHLOÉ

Le couple idéal.


FRÉDÉRIC

Chloé, est-ce que tu veux bien

m'épouser?


CHLOÉ

Mais tu es déjà marié!


FRÉDÉRIC

Dans ma vie, oui,

mais dans une autre.


CHLOÉ

Une double vie?


FRÉDÉRIC

Non, pas forcément.

Tu n'as jamais rêvé vivre

deux vies en même temps et...

simultanément, mais...

d'une manière... complète

et parfaite?


CHLOÉ

C'est impossible!


FRÉDÉRIC

C'est un rêve.


CHLOÉ et FRÉDÉRIC marchent dehors. CHLOÉ change subitement de direction, FRÉDÉRIC la suit, puis CHLOÉ recommence mais cette fois, elle court. FRÉDÉRIC court aussi.


FRÉDÉRIC (Narrateur)

Puis l'humeur de Chloé

s'assombrit. Ses ressources tirent

à leur fin. Elle ne trouve

pas de travail.


FRÉDÉRIC et CHLOÉ marchent main dans la main.


CHLOÉ

Rentre chez toi.

Ou rentre au bureau.


FRÉDÉRIC

Chloé, qu'est-ce qui te prend?


CHLOÉ

Laisse-moi.


FRÉDÉRIC

Je voudrais t'expliquer!


CHLOÉ

Écoute, je t'assure, tu perds

ton temps et je perds mon temps.

Alors, arrête. Il vaut mieux...

il vaut mieux...


CHLOÉ s'assoit sur le coffre d'une voiture. FRÉDÉRIC s'approche et lui caresse la joue. FRÉDÉRIC prend CHLOÉ et la serre contre lui. CHLOÉ et FRÉDÉRIC reprennent leur marche.


FRÉDÉRIC réconforte CHLOÉ appuyée sur son épaule.


CHLOÉ

Tu es la seule raison pour

laquelle je supporte la vie.


FRÉDÉRIC

C'est pas vrai.


CHLOÉ

Si, c'est vrai. Les autres

ont toujours profité de moi.


FRÉDÉRIC

Écoute, faut que je te dise:

si je suis gentil avec toi,

c'est parce que nos rapports

sont complètement désintéressés.

Je t'assure que je suis très dur

en affaires.


CHLOÉ embrasse FRÉDÉRIC partout sur le visage. Puis elle l'embrasse vraiment.


FRÉDÉRIC

Écoute... faut que je te dise

que...


CHLOÉ

Partons.


FRÉDÉRIC regarde des documents dans le bureau des secrétaires. FABIENNE parle au téléphone.


FABIENNE

Mais tu ne crois pas que

ça l'intéresserait? Ouais.

Ouais, je comprends.

La boutique est petite,

mais elle est très bien placée,

près de la Madeleine, et

la patronne n'est jamais là!

C'est pour ça qu'elle voudrait

quelqu'un qui ait du métier,

pas n'importe quelle gamine

de 18 ans! ouais.

Oui, je comprends.

Enfin, si elle préfère rester

chez elle, ça la regarde.

On m'appelle.

Je te quitte. Au revoir.


FRÉDÉRIC

Excusez-moi, Fabienne.


FABIENNE

Non, c'est moi.


FRÉDÉRIC

Non, c'est moi. Je voulais pas

écouter votre conversation,

mais vous parliez d'une vendeuse.


FABIENNE

Oui, c'est une amie de ma belle-soeur.

Elle cherche quelqu'un pour

s'occuper de son magasin.


FRÉDÉRIC

Ah bon?


FABIENNE

Mais, au fait... Chloé,

je n'y pensais pas!

Vous voulez que je téléphone?


FRÉDÉRIC entre dans une boutique de vêtements féminins.


LA VENDEUSE

Monsieur.


FRÉDÉRIC

Bonjour.

Est-ce que... Ah!


CHLOÉ arrive du fond de la boutique.


FRÉDÉRIC

Tu te plais bien ici?


CHLOÉ

Hum! Pas si mal!


UNE VENDEUSE

Bon, écoute, Chloé,

je vais prendre un café.


CHLOÉ

D'accord.


UNE VENDEUSE

Je reviens dans un quart d'heure.


CHLOÉ

Très bien. C'est même assez bien.

La patronne est jamais là,

elle a des magasins à Paris

et sur la Côte; alors,

elle voyage beaucoup,

je crois que j'ai mes chances

de devenir gérante.


FRÉDÉRIC

Tiens!


CHLOÉ

J'ai trouvé une chambre de

bonne dans le même immeuble.

C'est formidable!

Ça m'évite de courir.


FRÉDÉRIC

Parfait.


CHLOÉ

Alors, je vais m'installer

au plus vite.


FRÉDÉRIC

Mais ce qu'il y a d'embêtant,

c'est que... je pourrai te voir

de moins en moins.

À quelle heure tu finis?


CHLOÉ

À 8 h, le soir.

Mais je travaille pas le lundi.


FRÉDÉRIC

Ah.


CHLOÉ

Lundi prochain, je vais venir,

parce que j'ai pas mal

de rangement à faire.

Tu pourrais peut-être passer

me voir. On irait prendre

un pot ensemble.


FRÉDÉRIC

À 1 h 30, comme d'habitude?


CHLOÉ

D'accord.


FRÉDÉRIC

Entendu.


LA CLIENTE

Mesdames. Bonjour,

mademoiselle. Je viens voir

si ma robe était prête.


CHLOÉ

Euh... c'était prêt pour

aujourd'hui, normalement?


LA CLIENTE

Je pense que oui. Vous me

l'aviez promis.


CHLOÉ

C'est à quel nom?


LA CLIENTE

Au nom de Barrès.


CHLOÉ

Écoutez, je vais aller voir

ma collègue, parce que moi,

je suis pas très au courant.


FRÉDÉRIC s'appuie sur un comptoir pendant que CHLOÉ se dirige vers l'arrière de la boutique.


LA CLIENTE

(S'adressant à Frédéric)

Bien. Auriez-vous ma taille

dans ce petit modèle?

Je fais un 44.


FRÉDÉRIC

Je... Attendez, je vais voir,madame.

Ah. Voilà.


LA CLIENTE

Puis-je essayer?


FRÉDÉRIC

Je vous en prie, les cabines

sont là.


LA VENDEUSE

Bonjour, madame.

Bien oui, c'est prêt.


CHLOÉ

Je vois que tu peux très bien

me remplacer.


FRÉDÉRIC

Si tu me remplaces au bureau.


CHLOÉ

Ça, certainement pas, mon vieux.


FRÉDÉRIC

Bon, à lundi.


CHLOÉ

Au revoir.


FRÉDÉRIC fait des photos d'HÉLÈNE qui tient ARIANE dans ses bras.


FRÉDÉRIC

Regarde-moi!

Parfait! Vous étiez parfaites

toutes les deux. Pose-la par terre,

maintenant. Je voudrais

en faire une de toi toute seule.


HÉLÈNE

Oh! Écoute! T'en as déjà fait

des milliers!


FRÉDÉRIC

Mais justement! Je voudrais

voir si j'ai fait des progrès.

Puis t'as tellement embelli

depuis notre mariage.

Je me demande comment j'ai fait

pour t'épouser.


HÉLÈNE

Moi aussi.


FRÉDÉRIC va voir CHLOÉ à sa boutique. La boutique est fermée, mais CHLOÉ ouvre.


FRÉDÉRIC

Ça va?


FRÉDÉRIC entre et CHLOÉ referme aussitôt à clé.


CHLOÉ et FRÉDÉRIC descendent au sous-sol de la boutique.


CHLOÉ

Elle est pas là.

Elle est à Saint-Jean-de-Luz.


FRÉDÉRIC

Ah-ha!


CHLOÉ

Je garde la boutique,

et c'est moi la patronne.


FRÉDÉRIC

Tu t'occupes de tout?


CHLOÉ

Ouais.


FRÉDÉRIC

Vraiment?


CHLOÉ

Ouais.


FRÉDÉRIC

Même de la comptabilité?


CHLOÉ

Pour ça, on a un comptable.

Tu me prends pour une idiote?


FRÉDÉRIC

Mais non, mais non.


CHLOÉ

Tu sais que j'ai été

secrétaire. Je te l'ai déjà dit.


FRÉDÉRIC

Ah oui, c'est vrai, tu me l'as dit.


CHLOÉ

Mais comme tu me crois pas,

je suis obligée de répéter.


FRÉDÉRIC

En tout cas, c'est la première fois

que j'ai la chance de te voir

en robe.


CHLOÉ

Ouais. J'ai rien d'autre à faire.

Alors, j'en essaie une toutes

les trois heures environ.

Tiens, je vais essayer la verte.


CHLOÉ déboutonne sa robe devant FRÉDÉRIC qui se tourne.


CHLOÉ

Elle est pas mal, non?

Comment la trouves-tu?


FRÉDÉRIC

Tu sais, je me suis jamais

emballé pour une robe.

Je crois pas qu'une robe soit

belle ou laide en elle-même.

Je dois dire que celle-ci met

remarquablement ta ligne

en valeur. De toutes les façons,

c'est pas la robe qu'on admire,

c'est toi.


Aussitôt, CHLOÉ déboutonne la robe qu'elle vient tout juste d'enfiler et l'enlève pour se retrouver en collant et en jupon.


FRÉDÉRIC s'approche et caresse la cuisse, puis la hanche, puis la taille de CHLOÉ.


FRÉDÉRIC

Tu as vraiment une très belle ligne.

Écoute, Chloé...


FRÉDÉRIC

Non, je ne t'écoute pas.

Je sais très bien ce que

tu vas me dire, tu vas encore

me parler de ta femme.


FRÉDÉRIC

Non. Précisément, ce n'est pas

à ma femme que je pense.

Mais à toi et à moi...

et à notre amitié, qui est

en train de se gâcher.


CHLOÉ

Je ne crois pas à l'amitié.


CHLOÉ renfile la première robe qu'elle portait.


CHLOÉ

Il n'y a d'amitié ni de ta part

ni de la mienne. Tu sais...

depuis quelque temps,

je suis en train de m'apercevoir

d'une chose: je t'aime.

Je t'aime d'amour.

Je suis amoureuse de toi.


FRÉDÉRIC

J'espère que non.

Si tu étais amoureuse, je te fuirais.

Tu voudrais m'avoir à toi toute seule,

que je quitte ma femme...


CHLOÉ

Pas forcément. Je suis heureuse

comme ça. Il me suffit de savoir

que je t'aime et de te le dire.

Tu sais... j'ai beaucoup

d'imagination. Je peux même

m'imaginer que je fais l'amour

avec toi quand je le fais

avec d'autres.


FRÉDÉRIC

Tu es folle.


CHLOÉ

Non. Ce qui est fou, c'est de prétendre

aimer quelqu'un avec qui on vit.

Moi, je ne pourrais pas aimer

un type qui serait installé

dans mon lit et s'imaginerait

avoir le droit d'y rester.

Surtout s'il était le père

de mon enfant. Tu sais

que j'ai envie d'avoir un enfant.


FRÉDÉRIC

Ouais. Tu me l'as déjà dit.


CHLOÉ

Eh bien sache que j'ai trouvé le père.


FRÉDÉRIC

Ah-ha!


CHLOÉ

Oui. Toi.


FRÉDÉRIC rit.


CHLOÉ

Ne ris pas. C'est très sérieux.

J'ai la ferme intention d'avoir

un enfant de toi.

Et j'arrive toujours à mes fins.

C'est bien réfléchi.

Je ne vois personne d'autre qui

pourrait me plaire comme père.

Toi, tu réunis toutes les conditions!

Tu es grand, tu es marié,

tu es beau, tu n'es pas trop bête

et tu as les yeux bleus.

Je veux un gosse aux yeux bleus.

C'est pas mal comme

raisonnement!

Qu'as-tu à répondre?


FRÉDÉRIC

Que dirais-je à ma femme?


CHLOÉ

Elle a pas besoin de le savoir.

Toi non plus, tu ne sauras pas

très bien si tu es le père.


FRÉDÉRIC

Alors, quel est mon intérêt?


CHLOÉ

Aucun.

Je ne regarde que le mien.

Tu crois que je plaisante.

Je suis parfaitement logique

avec moi-même; c'est toi

qui n'es pas logique.


Le petit ALEXANDRE est couché dans son berceau, mais il ne dort pas.


MADAME et MONSIEUR M. sont venus voir le bébé.


MADAME M.

Mais celui-là, c'est tout à fait sa mère.

Vous ne trouvez pas, Hélène?


HÉLÈNE

Je ne me rends pas

tellement compte.


MADAME M.

Ah oui! Ariane, c'est son père,

et Alexandre, c'est sa mère.

Je suis sûre que vous étiez

comme ça quand vous étiez

petite fille.


FRÉDÉRIC

Tu t'en souviens, chérie?


HÉLÈNE

Non, pas du tout.


MADAME M.

En tout cas, ce bébé

vous rajeunit, Hélène.


HÉLÈNE et FRÉDÉRIC reçoivent M. et Mme M. à dîner, SUZANNE ET un monsieur sont aussi de la partie.


MONSIEUR M. parle allemand avec SUZANNE.


HÉLÈNE

C'est l'art d'utiliser

les restes.

Mais c'est extraordinaire.

En plus, moi j'aime pas

simplement le pamplemousse,

l'avocat et c'est tout,

j'aime pas ça.

J'aime bien tout manger.

Et vogue la galère.


FRÉDÉRIC

Non, ce qui est bon,

c'est les mariages simples.

Je crois que le mariage

de l'avocat...


Tous discutent chacun avec son interlocuteur.


MONSIEUR M.

Vous aurez l'occasion

de l'améliorer, je suppose.


SUZANNE

(Propos en anglais)

Four months.


HÉLÈNE

Non, il faut mettre

autre chose.


MONSIEUR M.

...à force de mélanger

les choses, je trouve

que finalement, on ne retrouve

plus le goût de rien.


HÉLÈNE

Ah si! Ça n'a aucune

importance.


MONSIEUR M.

D'ailleurs, je vais vous dire,

j'ai une espèce de nostalgie,

moi, pour la...


FRÉDÉRIC marche devant l'édifice de chez CHLOÉ. Il monte à les étages jusqu'à l'appartement de CHLOÉ.


FRÉDÉRIC frappe à la porte de CHLOÉ qui ouvre et le fait entrer. Ils s'embrassent.


FRÉDÉRIC

Bonjour.


CHLOÉ

Bonjour.


FRÉDÉRIC

Dis donc, c'est pas si mal que ça!


CHLOÉ

Non, c'est pas si mal!

C'est même assez bien. Tu vois,

y a deux chambres de bonne

qui ont dû être réunies.

On a dû abattre une cloison.


FRÉDÉRIC

Ah oui.


CHLOÉ

Y a du travail.

Je veux faire un chantier.


FRÉDÉRIC

C'est pas si sale que ça.

Puis t'as une cheminée!


CHLOÉ

Ouais.


FRÉDÉRIC

Elle marche?


CHLOÉ

J'en sais rien, j'arrive.

Je verrai bien cet hiver!


FRÉDÉRIC

Cet hiver, tu n'habiteras

peut-être plus ici.


CHLOÉ

Ah si! J'ai tout à fait

l'intention de rester ici.

J'aime bien cet endroit.


FRÉDÉRIC

Et si tu te maries?


CHLOÉ

Ça, il en est pas question!


FRÉDÉRIC

Ha ha! Et puis, ça,

c'est un placard?


CHLOÉ

Comment, un placard?

Ma cuisine, un placard?


FRÉDÉRIC

Oh-ho!

Cuisine-salle de bains.


CHLOÉ

Je sais pas si t'as vu

ce qu'il y a au mur.

Va falloir que j'arrache ce papier.

C'est horrible.


FRÉDÉRIC

Oui. Je pourrai t'aider si tu veux.


CHLOÉ

Non, c'est pas du travail

pour les bureaucrates.

Pousse-toi.


FRÉDÉRIC

Non, mais je t'assure,

une heure ou deux de temps

en temps, ça, je pourrais.


CHLOÉ

Non, je te dis! Prends les

tasses et porte-les près du lit.


CHLOÉ prend de l'eau qui bout dans une casserole et la verse sur un filtre à café.


FRÉDÉRIC

Où je les pose?


CHLOÉ

Par terre.


FRÉDÉRIC

Tu prends un sucre?


CHLOÉ

Oui.


FRÉDÉRIC es asis sur le lit et prépare les tasses par terre. CHLOÉ arrive avec la carafe de café et en verse une tasse à FRÉDÉRIC.


CHLOÉ

Personne ne viendra ici.

Si je couche avec un type,

j'irai chez lui ou à l'hôtel.

Je n'ai plus envie de traîner

dans les rues et dans les bars.

Tu viendras me voir ici?

C'est bien plus sympathique!

Tu trouves pas qu'on est bien?


CHLOÉ est à genoux devant FRÉDÉRIC et le serre par la taille.


FRÉDÉRIC lui caresse le dos en remontant sa blouse, il poursuit ses caresses directement sur la peau du dos de CHLOÉ.


FRÉDÉRIC

Chloé... Tu sais qu'actuellement,

je suis très amoureux de ma femme.


CHLOÉ

Je sais.

Si tu es amoureux de ta femme,

alors, ne viens pas ici.


CHLOÉ se relève brusquement.


FRÉDÉRIC

Laisse-moi finir. Je veux dire que...

qu'alors que j'aime ma femme

et que je ne l'ai jamais autant

désirée physiquement,

je suis attiré par toi

à un tel point que je ne sais pas

si je pourrai résister.

Ma volonté même est ébranlée.

Parfois, je me demande

si nous ne ferions pas mieux

de coucher ensemble.

Ce serait plus sain.

Est-ce qu'il est possible

d'aimer deux femmes en même temps?

Est-ce que c'est normal?


CHLOÉ

Ça dépend ce que tu appelles aimer.

Aimer avec passion, non.

La passion, ça ne dure pas.

Si tu veux dire: coucher avec

deux ou plusieurs filles

et même avoir de la tendresse

pour chacune, rien de plus banal!

Tout le monde le fait

plus ou moins ouvertement.

En fait, ce qui est naturel,

c'est la polygamie.


FRÉDÉRIC

La polygamie?

C'est de la barbarie!

L'esclavage de la femme!


CHLOÉ

Pas forcément, si la femme

la pratique aussi.

Si tu étais normal,

tu coucherais avec toutes

les filles dont tu as envie

et ta femme en ferait autant.

Je sais que j'ai raison et que

j'arriverai à te convaincre.

Tu tromperas ta femme

un jour ou l'autre.

Mais pas forcément avec moi.

Ce sera une autre qui profitera

de mon travail de sape!


FRÉDÉRIC

Dans une société polygame,

je crois que je serais polygame

et que je m'en porterais très bien.

Mais... dans une société

comme la nôtre, je ne veux pas

baser ma vie sur le mensonge.

Je cache déjà trop de choses

à ma femme.


CHLOÉ

Et qui te dit qu'elle ne te cache rien?

Tu sais, je l'ai vue avec un type

l'autre jour.


FRÉDÉRIC

Ah bon? Et où ça?


CHLOÉ

À la gare Saint-Lazare.

Il y a un mois environ.

Je travaillais pas encore.


FRÉDÉRIC

Et alors?


CHLOÉ

Alors... T'as peur? Alors rien!

Ils marchaient ensemble,

ils parlaient.

Elle ne m'a pas reconnue,

mais je l'ai bien reconnue.


FRÉDÉRIC

Mais qu'est-ce qu'il y a

d'extraordinaire à ça?

Elle connaît du monde,

elle vient souvent à Paris.

Ça pouvait être un de

ses collègues de travail.

Comment était-il?


CHLOÉ

J'ai pas fait très attention.

Plutôt moche.

Ça devait être un prof.

Ils se tenaient très correctement!

Mais il m'est venu à l'idée que

si, lorsque nous nous promenons

ensemble et que tu meurs de peur

de tomber sur elle,

nous la surprenions en train

de flirter avec X ou Y,

alors là, ça serait

du plus haut comique.

(En riant)


FRÉDÉRIC

En fait, je soupçonne

vaguement un de ses collègues

d'être très épris d'elle.

C'est un type très brillant, très drôle.

Elle aime être avec lui.

Il la fait rire.

Mais je doute fort qu'elle ait

la moindre attirance physique

pour lui, tu vois?

C'est pour ça que je ne me fais

pas de bile à son sujet.

Et j'ai l'intention

de ne m'en faire jamais.

On est bien ici.

Plutôt trop bien.

Voilà ce que je te propose

pour lundi. Je m'arrangerai

pour me libérer tout l'après-midi

puis je t'emmènerai déjeuner

dans un endroit agréable,

au bois ou sur les quais.

Enfin, où tu veux.

Puis comme ça, on aura tout

notre temps l'après-midi,

pour... faire une mise au point.

Tu veux?


CHLOÉ

Hum!


FRÉDÉRIC

Tu passes me prendre

au bureau?


CHLOÉ

Non. Passe plutôt me prendre ici.


FRÉDÉRIC

D'accord. Au revoir.

Vers une 1 h 30?


CHLOÉ

Hum.


FRÉDÉRIC

Très bien.


FRÉDÉRIC arrive à l'étage de l'appartement de CHLOÉ. Il porte une plante en pot.


FRÉDÉRIC

Chloé?


CHLOÉ

(De l'autre côté de la porte.)

Ah! C'est toi? Entre!


FRÉDÉRIC

Mais c'est fermé!


CHLOÉ

Passe par la cuisine.

Je vais t'ouvrir.


CHLOÉ ouvre, elle est en train de prendre une douche dans la cuisine-salle de bain. FRÉDÉRIC dépose la plante sur une tablette. CHLOÉ sort la tête du rideau de douche.


CHLOÉ

C'est superbe. Tu veux

me passer la serviette,

s'il te plaît? Qui est là.

Et le tapis de bain, là,

sur le tabouret.


CHLOÉ

Bonjour.


FRÉDÉRIC

Bonjour.


CHLOÉ

Tu peux m'embrasser.

L'eau, ça tache pas, tu sais.

Essuie-moi.


FRÉDÉRIC éponge CHLOÉ timidement.


CHLOÉ

Sois sérieux!

Écoute, essuie-moi vraiment.


CHLOÉ termine de s'essuyer puis enlève sa serviette et se serre contre FRÉDÉRIC.


CHLOÉ

Ta veste me gratte.


FRÉDÉRIC enlève sa veste, puis en commençant à enlever son pull, il s'arrête. FRÉDÉRIC va se voir dans le miroir, avec le col autour du visage, comme il fait avec ARIANE. CHLOÉ attend nue dans le lit.


FRÉDÉRIC replace son pull correctement, ouvre les robinets et quitte l'appartement sans faire de bruit par la porte de la cuisine.


FRÉDÉRIC dévale les cinq étages à toute vitesse.


FABIENNE est au téléphone dans le bureau quand FRÉDÉRIC entre en trombe.


FABIENNE

Oui, bon, bien écoute,

je serai là à 4 h. Tu m'attends.

Attends, attends, attends,

quitte pas.


FRÉDÉRIC se précipite dans son bureau et ferme la porte à clef derrière lui.


FRÉDÉRIC

Allô, Hélène? C'est moi.

Non, je téléphone juste pour

savoir si... si tu es rentrée.

Parce que j'avais un rendez-vous

ici. Il est décommandé.

Je n'ai plus rien à faire.

Je voulais savoir

si tu étais là.

Je crois que je vais rentrer.

Je voulais te prévenir.

Non, mais... j'avais

un téléphone sous la main.

Bon. J'arrive.


FRÉDÉRIC

Au revoir.


MARTINE

Au revoir.


FRÉDÉRIC

Bon, je m'en vais.

À demain.


FABIENNE

À demain.


FRÉDÉRIC n'est pas sitôt sorti que FABIENNE reprend le téléphone.


FRÉDÉRIC rentre chez lui, HÉLÈNE est dans le salon, elle lit devant la grande fenêtre.


HÉLÈNE

Tu m'as fait peur.

Tu avais un ton bizarre.

Tu n'es pas malade?


FRÉDÉRIC

Non. Mais ma journée a été

désorganisée. Alors, j'ai pensé

qu'à ne rien faire,

je serais aussi bien ici

qu'à mon bureau.

Je ne te dérange pas?


HÉLÈNE

Non!

J'ai rien à faire, moi non plus.

De toute façon, tu ne me déranges

jamais. Je travaille même mieux

quand tu es là.

Mais aujourd'hui,

je me sens paresseuse.

J'ai pas envie de faire

grand-chose. J'avais une course

et je crois que je vais même pas

y aller.


FRÉDÉRIC

À Paris?


HÉLÈNE

Non. Ici.

Mais ça n'a aucune importance.


FRÉDÉRIC

Bouleverse pas tes plans

pour moi. Vas-y! Je t'en prie.


HÉLÈNE

Non. À moins que ça ne te dérange

que je reste?


FRÉDÉRIC

Tu es folle! Écoute!

Je suis revenu pour toi.

J'ai rien de particulier

à te dire, mais...

j'avais envie de te voir.

C'est vrai, on ne se voit jamais

l'après-midi. Sauf le dimanche!

Note que j'aime pas tellement

l'après-midi. Tu sais,

ça m'angoisse un peu.

Et puis, j'ai peur d'être seul.

Et toi?


HÉLÈNE

Moi, les après-midi

où je n'ai pas cours,

depuis que la jeune fille

promène les enfants, j'ai...

une impression de vide.

Un peu étrange. Ça doit être

le manque d'habitude.

Ça fait drôle aussi

de te voir là.

Non, reste! Reste.

Je suis heureuse... heureuse,

tu peux pas savoir à quel point.

Souvent, je dois avoir l'air

un peu bête.


FRÉDÉRIC

Hélène.


HÉLÈNE

Oui?


FRÉDÉRIC

Je voudrais te dire quelque chose.


FRÉDÉRIC et HÉLÈNE sont assis côte à côte sur le divan.


HÉLÈNE

Ah?


FRÉDÉRIC

Pourquoi?


HÉLÈNE

Parce que je croyais que

tu n'avais rien de spécial

à me dire.


FRÉDÉRIC

Ça me vient à l'esprit

à l'instant même. C'est peut-être

complètement idiot, tu sais.

Je ferais aussi bien

de me taire. Voilà.

Eh bien, je suis assis à côté

de toi et tu m'intimides.

Tu m'intimides, parce que

tu es belle. Tu n'as jamais été

aussi belle, tu sais.

Puis tu m'intimides aussi...

ça, c'est moins compréhensible,

parce que je t'aime.

Tu vois, c'est complètement

idiot.


HÉLÈNE

Non, je comprends très bien.


FRÉDÉRIC

Puis je voudrais pas que

tu prennes la timidité

pour de la froideur.


HÉLÈNE

Non! C'est moi qui suis

froide, beaucoup plus que toi.

Toi, tu es parfait.

J'aurais pas aimé un mari qui...

fouille sans arrêt

dans mes pensées,

qui soit trop familier,

même avec les meilleures

intentions du monde.


FRÉDÉRIC

Oui, mais j'ai des remords,

parce que je te parle pas

beaucoup, je me confie pas

beaucoup avec toi, alors que...

je discours à n'en plus finir

avec des gens que je connais

à peine, qui ne sont rien

pour moi, qui ne sont

que des relations...

passagères.

Tu comprends?


HÉLÈNE pleure et se réfugie dans l'épaule de FRÉDÉRIC.


FRÉDÉRIC

Hélène...


HÉLÈNE

Oui?


FRÉDÉRIC

Tu pleures?


HÉLÈNE

Non, je pleure pas. Je ris.

Tu vois bien!

(En pleurant à chaudes larmes)


FRÉDÉRIC

Calme-toi. Hélène.


FRÉDÉRIC embrasse HÉLÈNE passionnément.


FRÉDÉRIC

Y a personne?


HÉLÈNE

Non. Jusqu'à cinq...

(En sanglotant)

… cinq heures.

On va aller dans la chambre.


Intertitre :
FIN


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