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A Tale of Springtime

Jeanne has keys to two apartments, but still feels like she has nowhere to sleep. All Natacha wants is to share her Paris apartment that her father Igor abandons far too often. The two women meet at a party where both feel out of place. Over the days that pass, they become inseparable. Exasperated by her father’s friend, Natacha is pleased to see a plot emerge…



Réalisateur: Éric Rohmer
Acteurs: Anne Teyssedre, Hugues Quester, Florence Darel
Production year: 1989

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VIDEO TRANSCRIPT

Générique d'ouverture


JEANNE sort d'un lycée.


JEANNE conduit une voiture sur les rues de Paris.


Titre :
Conte de printemps


JEANNE entre dans un appartement en désordre. Elle commence à faire du rangement, puis s'arrête. Elle met des livres et des vêtements dans un sac de voyage.


JEANNE roule en voiture. Elle entre dans un immeuble avec un sac du voyage. Elle écoute à la porte d'un appartement, puis ouvre et en entre.


À l'intérieur, elle rencontre GILDAS qui sort d'une chambre en sous-vêtements.


GILDAS

Oh. Excusez-moi. J'arrive!


GILDAS retourne dans la chambre.


GILDAS ressort de la chambre, habillé.


GILDAS

Bonjour. Je suis Gildas,

l'ami de Gaëlle.


GILDAS et JEANNE se serrent la main.


GILDAS

Excusez-moi, je pensais

que c'était elle.


JEANNE

Ah non, je suis désolée,

c'est de ma faute.

J'aurais cru que...

Enfin, je pensais

qu'elle était déjà partie.

J'aurais dû sonner.


GILDAS

Elle devait être partie;

elle est restée à cause de moi.

Je pensais que vous étiez

au courant.


JEANNE

Ah oui, oui, bien sûr.

J'étais simplement venue

rapporter des affaires.

Je m'en vais tout de suite.


GILDAS

Je vous en prie,

vous êtes chez vous.


JEANNE

Gaëlle a fini son stage?


GILDAS

Oui, oui,

elle repart dimanche.

Je suis simplement venu la voir.

Comme je fais l'armée

près d'ici...


JEANNE

(En riant)

Ah oui, je comprends.


GAËLLE entre dans l'appartement.


GAËLLE

Jeanne!


JEANNE

Gaëlle!


GAËLLE

Je suis contente de te voir!

Comment ça va?


JEANNE

Ça va très bien.


JEANNE et GAËLLE s'embrassent.


GAËLLE

Dis donc, j'ai essayé

de te joindre toute la journée.

Je voulais te demander

si je pouvais rester

encore deux jours,

jusqu'à dimanche soir.

Plutôt lundi matin,

parce que...


JEANNE

Oui, ça me dérange pas

du tout, écoute...

Ça s'est passé comment

ton stage?


GAËLLE

Très bien, je te remercie.

Enfin... comme je pensais.


GILDAS

Et comme tu pensais

que ça foirerait...


GAËLLE

En fait, un peu mieux

que je pensais.

Donc pour moi, c'est bon.

Même si je suis pas

dans la sélection.


JEANNE

Ah, y a une sélection?


GAËLLE

Oui.

Ils prennent les dix meilleurs

pour un second niveau.

Mais ça, de toute façon,

j'y ai jamais compté, alors...

Dis donc, quand est-ce

que je peux passer te voir?


JEANNE

Me voir? Bien, tu me vois.


GAËLLE

Pour te remercier.

T'es pas chez toi,

demain ou dimanche?


JEANNE

Non, non, je pense pas

que je serai là, mais...

C'est pas la peine,

te dérange pas.


GAËLLE

Par rapport au service

que tu me rends?


JEANNE

C'est tout à fait normal

entre cousines.

D'ailleurs, j'étais juste venue

rapporter quelques affaires

et en prendre d'autres.

C'est le printemps.


GAËLLE

Oui.

Effectivement, aujourd'hui, ça a

l'air de s'y mettre pour de bon.


Un téléphone sonne. GAËLLE répond.


GAËLLE

Allô? Oui.

Oui. Jeanne. C'est pour toi.


JEANNE

Ah bon?


GAËLLE tend le téléphone vers JEANNE qui y répond.


JEANNE

Allô?

Ah, Corine. Bonjour.

Mais comment tu savais

que j'étais là?

À tout hasard?

Écoute, le hasard

t'est plutôt favorable,

je faisais que passer.

Je suis là depuis cinq minutes

et je repars tout de suite.

Je te félicite.

Écoute, je suis désolée,

pour ce soir, je peux pas

parce que j'avais prévu...

Oui, je comprends.

Non, écoute, en fait, j'avais

rien de prévu du tout, mais...

Bon, d'accord, je viens, OK.

À Montmorency?!

Non, je connais.

5 avenue Clémenceau,

quatrième étage.

Non, c'est pas la peine,

je retiens.

Y a un code?

D'accord.

Je t'embrasse.

À tout à l'heure.


Elle raccroche.


Dans un salon, au cours d'une réception, JEANNE est assise sur divan et boit un verre.


La jeune NATASHA entre avec WILLIAM. WILLIAM sort. NATASHA examine une bibliothèque, puis s'assoit près de JEANNE.


NATASHA

Vous voulez peut-être

autre chose?


JEANNE

Non, non, merci.


NATASHA

Je m'appelle Natacha.


JEANNE

Moi, Jeanne.

Je suis une amie de Corine.


GAËLLE

Corine?

Je vois pas.


JEANNE

Nous sommes pourtant

chez elle, il me semble.


GAËLLE

Ah oui?

Moi, je connais personne ici.


JEANNE

Moi non plus. Sauf Corine.

Mais elle est pas là

pour l'instant,

elle est partie chercher

des gens.


NATASHA

Vous êtes venue seule?


JEANNE

Oui.


NATASHA

De Paris?


JEANNE

Oui.


NATASHA

Et vous rentrez quand?


JEANNE

Le plus tard possible.

Mais vous voulez peut-être

rentrer?


NATASHA

Oui, la personne

avec qui j'étais venue

a dû repartir précipitamment.

Mais je trouverai des gens

qui auront une place pour moi.


JEANNE

Mais peut-être pas

tout de suite.


NATASHA

Bien, j'attendrai.


JEANNE

Moi, je peux vous reconduire

tout de suite, si vous voulez.


NATASHA

Vous dites que vous voulez

rester le plus tard possible.


JEANNE

Oui, mais rien ne m'empêche

de vous conduire et puis de...

de revenir après.


NATASHA

En attendant Corine?


JEANNE

Ou même sans l'attendre.

Je tiens pas spécialement

à la voir.

Puis ce soir,

y a toutes les chances

qu'elle soit très entourée,

elle m'excusera.

C'est une ancienne camarade

de fac.

On s'était plus ou moins

perdues de vue.

Son invitation

est purement formelle.

Je sais pas très bien

pourquoi je suis venue.

Ou plutôt si, je sais très bien.

Enfin, non, je sais pas.

Vous comprenez?


Des invités boivent et discutent dans la pièce.


NATASHA

Oui, tout à fait.

Et même-


JEANNE

Quoi?


NATASHA

Vous pouviez avoir

des tas de raisons de venir.

Par exemple

avoir envie de rencontrer

quelqu'un d'autre que Corine,

qui lui non plus n'est pas là,

mais qui viendra peut-être

très tard?


JEANNE

C'est tout à fait possible,

mais c'est pas ça du tout.

La situation est beaucoup

moins romanesque.

En fait, elle l'est

peut-être plus,

parce qu'elle est

complètement absurde.

De sorte que si quelqu'un avait

mis l'anneau de Gygès-


NATASHA

L'anneau?


JEANNE

L'anneau de Gygès.

C'est dans Platon.

Un anneau qui rend invisible.


NATASHA

Ah.


JEANNE

Enfin bref. Si quelqu'un

avait pu être témoin,

depuis la fin de cet après-midi,

de tous mes faits et gestes

et paroles,

le sens de la situation

lui aurait totalement échappé.

À supposer qu'elle en ait un.

Car celui que je lui vois

est complètement puéril.


NATASHA

Qu'est-ce que c'est?


JEANNE

C'est sans intérêt.


NATASHA

Dites quand même.


JEANNE

Non, c'est sans intérêt,

vraiment.

Disons que je ne m'ennuie

jamais.

Même si je ne fais rien,

ma pensée suffit

amplement à m'occuper.

Or ce soir, je suis tombée

dans une espèce

d'impatience enfantine

qui fait qu'elle n'a le goût

de se porter sur rien.


NATASHA rit faiblement.


NATASHA

Alors vous attendez

quelque chose?


JEANNE

Non, j'attends rien.

Ni personne.

Pas même Corine, je vous ai dit.

J'attends que le temps passe,

j'attends que la nuit cesse

et que le soleil se lève.


JEANNE

Vous êtes insomniaque?


NATASHA

Pas le moins du monde.

Et même, avant de vous parler,

je réprimais une assez forte

envie de dormir.


JEANNE

Alors dormez.


NATASHA

Où? Ici?


NATASHA

Non, chez vous, à Paris.

Vous êtes à la rue?


JEANNE

Exactement.

Et pourtant, j'ai les clés

de deux appartements.

Mais celui où je voudrais aller

est occupé par une personne

à qui je l'ai prêté

et qui reste plus longtemps

que prévu

et je peux pas

la mettre à la porte,

d'autant plus qu'elle a invité

son petit ami.


Des invités sonnent, entrent dans l'appartement et font des salutations.


NATASHA

Et l'autre?


JEANNE

Et l'autre est vide.

Mais je ne veux pas y aller

précisément

parce qu'il est vide.

Enfin, je crois que je vais

quand même y retourner.


NATASHA

Vous avez peur d'être seule?


JEANNE

Non, c'est pas ça du tout.

Disons que son occupant,

chez qui j'habite en général,

est parti en voyage

pour quelques jours

et que quand je suis seule,

j'aime mieux être chez moi

que chez lui.

Mais c'est un pur caprice.


NATASHA

Et si vous alliez

dans un endroit

qui ne serait ni chez vous

ni chez lui?


JEANNE

Mais c'est ce que je fais,

je suis ici.


NATASHA

C'est pas un endroit

pour dormir.

J'en connais un.


JEANNE

Où ça?


NATASHA

Chez moi, à Paris, dans le IXe

Mon père n'est jamais là;

sa chambre est libre.


JEANNE

Non, ne vous dérangez pas,

c'est...

Je sais pas pourquoi je vous ai

raconté tout ça. C'est idiot.


NATASHA

Vous ne me dérangez

pas du tout, au contraire.

Du moment que mon père

me prête l'appartement,

autant que j'en profite

et que j'invite qui je veux.

Puis finalement,

je n'ai pas envie de rester

plus d'une seconde ici.

Et toi non plus, tu l'as dit.

Viens, je n'aime pas

qu'on se fasse prier.


NATASHA se lève et regarde JEANNE. JEANNE se lève.


NATHASHA et JEANNE entrent dans une chambre et s'habillent pour sortir.


NATASHA

Depuis que ma mère nous

a quittés, il y a déjà six ans,

papa n'aime plus

cet appartement.

S'il le garde,

c'est à cause de moi.

Ma mère est en province

avec mon frère.

Je la vois rarement,

pour des tas de raisons.

La plus honorable est

que je dois rester à Paris

pour mes études.

Je suis au conservatoire,

en classe de piano.


JEANNE

Ah bon?


NATASHA

Quand mon père

n'est pas en voyage,

il va chez sa petite amie.

Il a 40 ans, mais il vit

comme s'il avait 20 ans.

Alors tu vois,

tu n'as pas à t'en faire.


JEANNE

C'est lui qui était avec toi

ce soir?


NATASHA

Ce soir?

Ça te dérange pas qu'on passe

par la cuisine?

Parce que j'ai un peu soif.


JEANNE

Non, non.


NATASHA et JEANNE entrent dans la cuisine.


NATASHA

C'était un ami.

Mon ami. Mon petit ami.

Il a presque le même âge

que mon père

et la petite amie de mon père

est pas beaucoup plus vieille

que moi. Ça te choque?


JEANNE

Non, c'est une question

de goûts.


NATASHA

Ton ami qui est en voyage,

il a ton âge?


JEANNE

Oui, à quelques mois près.

C'est moi la plus âgée,

si on peut dire.

Mais ton ami,

pourquoi est-il parti?


NATASHA

William?

Son travail.

Il est journaliste.


NATASHA se sert un verre d'eau minérale.


NATASHA

Tu en veux?


JEANNE

Ouais, je veux bien.


NATASHA donne la bouteille d'eau minérale à JEANNE qui se sert un verre.


NATASHA

En principe, il devait partir

que demain,

mais il a téléphoné au journal

tout à l'heure

et on lui a annoncé que le

départ était avancé à ce soir,

par avion spécial.

Alors il n'avait plus le temps

de me reconduire.

Et toi, qu'est-ce que tu fais?


JEANNE

Je suis prof dans un lycée.


NATASHA

Prof de quoi?


JEANNE

De philo.


NATASHA

Prof de philo...

Je m'en serais doutée.


JEANNE

Ah bon?

On dit le contraire, en général.


NATASHA

Oui, à te voir.

Encore que toutes les profs

ne soient pas nécessairement

moches.

C'est plutôt à ta façon

de t'exprimer.


JEANNE

Tu me trouves pédante?


NATASHA

Non, pas du tout.


JEANNE

Alors je m'exprime comment?


NATASHA

Très simplement.

Mais avec aisance.

Surtout quand il s'agit

des choses de la pensée.

Tu parles beaucoup de ta pensée.

On dirait que c'est ça, au fond,

qui t'intéresse.


JEANNE

Ça et autre chose...

Mais tu as raison, je pense

beaucoup à ma pensée.

Peut-être trop.

Mais ça n'a rien à voir avec

le fait que j'enseigne la philo.

Enfin, je sais pas.


NATASHA

Mon père est un peu comme ça.

Bien qu'il soit pas philosophe.

Il a un boulot

moitié artistique,

moitié administratif

au ministère de la Culture.

Mais il a une tendance à

généraliser et à théoriser

que tu n'as pas,

j'ai l'impression.


JEANNE

Si je l'ai, je la cache.

Et toi?


NATASHA

Moi, mes pensées,

c'est plutôt des rêveries.

J'aime pas les idées générales.

Mais je me débrouille en philo,

j'ai même eu 16 au bac,

l'an dernier.


JEANNE

Seize? C'est magnifique.


NATASHA et JEANNE sortent de l'appartement.


NATASHA et JEANNE entrent NATASHA.


NATASHA

Passe-moi ton sac.


NATASHA range le sac de JEANNE.


NATASHA

Tu veux boire quelque chose?


JEANNE

Oui, je veux bien.


NATASHA remplit deux verres de jus. Elles boivent.


JEANNE examine des piliers de bois qui s'élèvent dans la salle à manger.


JEANNE

Qu'est-ce que c'est

que ces trucs?


NATASHA

Trucs? Ha! C'est bien le mot.

Si tu savais

comme je les maudis.

Ç'a été à l'origine de la

brouille entre papa et maman.

Enfin, j'exagère un peu,

mais pas tellement.

Un jeune architecte que maman

admirait beaucoup,

je suppose qu'elle faisait

plus que l'admirer,

mais ça ne me regarde pas,

passons,

l'avait persuadée

de refaire la cuisine,

qui à l'époque était

très peu pratique

et gâchait l'appartement.

Alors il a eu une idée

complètement ridicule,

comme en ont parfois et même

très souvent les architectes,

c'est de délimiter un espace

pour obliger les gens

à le contourner et préserver

pour ainsi dire

l'endroit où on se met à table.

Tu saisis?


JEANNE

Hum-hum.


NATASHA

Mon père à son tour

s'est laissé embobiner.

Mais le piquant de l'histoire,

c'est que c'est ma mère qui,

une fois la chose faite,

a été le plus déçue.

Elle s'est brouillée avec

l'architecte et nous a quittés.

C'est du moins ainsi

que j'ai vu les choses.

J'avais 12 ans.

En fait, entre mon père et elle,

ça n'allait plus

depuis longtemps.

Mon père, qui n'en est pas

à une contradiction près,

au début, il était

pour ce truc-là.


JEANNE

Mais puisque ça a fait

tellement d'histoires,

vous auriez pu

les faire enlever.


NATASHA

Non, justement,

c'est là l'horreur.

Ils sont fixés par une tige

de fer dans la dalle de béton.

Et il faudrait employer

un marteau-piqueur.

Et ça risquerait de démolir

le plafond d'en dessous.

Après tout, j'y suis habituée.


NATASHA s'appuie sur un des poteaux dont elles parlent.


JEANNE

Finalement, moi, je suis pas

absolument contre.

Évidemment,

c'est un peu saugrenu,

puis je crois pas du tout à

cette délimitation de l'espace.

Mais je pense qu'on peut

en faire d'autres usages.


NATASHA

Par exemple de s'y appuyer

quand on parle.


JEANNE

Par exemple.


NATASHA

Viens, je vais te montrer

ta chambre.


En route vers la chambre, JEANNE remarque des portes délicatement sculptées.


JEANNE

Ils ont bien fait de garder

les portes anciennes.


NATASHA

Oui, c'est beau, hein.


NATASHA montre une chambre.


NATASHA

Voilà, c'est ici.


JEANNE

C'est la chambre de ton père,

ça pourrait le gêner.


NATASHA

Mais non, je te l'ai déjà dit,

il est jamais là.

Je vais te chercher des draps.


NATASHA prend des draps dans une armoire et les pose sur le lit.


NATASHA

On les mettra tout à l'heure.

Tu veux voir ma chambre?


JEANNE

Oui.


NATASHA

Tu peux mettre tes affaires

là, si tu veux.


NATASHA fait de la place dans un garde-robe.


JEANNE

Je vais te faire de la place.


JEANNE et NATASHA entrent dans une autre chambre.


NATASHA

C'est ma chambre

depuis toujours.

Y a encore mes jouets.

Celle de mon frère est

de l'autre côté du salon.

Mais actuellement,

elle est inhabitable,

c'est un débarras.

Tu es beaucoup mieux

chez mon père.

Je me sens très bien ici.

J'ai pas du tout

envie de partir.

Enfin, il faudra bien, un jour.

Mais y a des affaires

dont je me séparerai jamais.


NATASHA soulève une petite boîte posée sur une étagère.


NATASHA

Tu vois, ça,

c'est vide maintenant,

mais c'est un des premiers

cadeaux qu'on m'ait faits.


JEANNE se tourne vers une toile qui représente un enfant aux chevaux longs.


JEANNE

C'est toi, là?


NATASHA

Non.


JEANNE

Ah oui, c'est ancien.

C'est ta mère?


NATASHA

Non plus.


JEANNE

C'est ta grand-mère?


NATASHA

Non.

C'est mon grand-père.


NATASHA rit. Elle indique une toile qui représente un jeune homme.


NATASHA

Et là aussi,

c'est mon grand-père,

mais un peu plus âgé.


NATASHA indique une toile qui représente une femme.


NATASHA

Voilà ma grand-mère.


JEANNE

Qu'est-ce qu'il fait,

ton père, exactement?


NATASHA

Exactement?

C'est très long à dire.

Il est rapporteur

pour la commission chargée

de l'octroi de bourses

aux jeunes artistes.


JEANNE

C'est intéressant.


NATASHA

Oui et non.

Il y a trop d'administration

à son goût là-dedans.

Je ne crois pas qu'il soit fait

pour être fonctionnaire.

Son rêve serait d'être

critique d'art.


NATASHA et JEANNE s'assoient sur un divan dans le salon.


JEANNE

Mais les deux choses

ne sont pas incompatibles.


NATASHA

Oui, bien sûr.

Depuis toujours, il dit

qu'il écrit un bouquin,

mais il change sans arrêt

de sujet

et finalement,

ça n'aboutit à rien.

Je crois surtout que l'influence

des femmes lui a été néfaste.


JEANNE

Des femmes?


NATASHA

Oui. La sienne d'abord.

Ma mère.


JEANNE

Elle s'intéressait pas

à l'art?


NATASHA

Si, au contraire.

Mais à sa façon.

Elle aurait aimé

qu'il soit artiste.

Artiste créateur,

ce qu'il n'est absolument pas.

Il est bien trop critique

envers lui-même et...

trop admiratif

envers les autres.


JEANNE

Il peint?


NATASHA

Non, pas du tout.

Mais dans l'absolu, elle aurait

aimé qu'il soit peintre.

Ou architecte ou musicien ou...

écrivain,

puisque c'est tout de même là

sa partie. Il écrit bien.

Et même parfois très bien,

mais avec une immense

difficulté.

Il sentait que ça irritait

ma mère

de le voir sans arrêt

refaire la même page

et ça l'a découragé.


JEANNE

Et les autres?


NATASHA

Les autres femmes?

Actuellement, il y a Ève

sa petite amie.

Et elle, c'est autre chose.

Elle a un côté vampirique.

Elle lui fauche ses idées et...

elle a écrit un article

dans une petite revue.

Elle a pas mal de talent,

énormément de facilité,

en tout cas.

Mais c'est très peu personnel,

très journalistique.


JEANNE

Ça devrait apporter

de l'émulation à ton père.


NATASHA

On voit que

tu ne le connais pas.

Ça lui coupe

son inspiration tout net.

Depuis quelque temps,

il a renoncé.

Son manuscrit est là,

il n'y touche plus.

C'est très triste.

De toute façon,

l'influence de cette fille

lui est néfaste

sur tous les plans.

Mon seul espoir,

c'est que ça ne durera pas.

Il se croit amoureux, mais

il s'illusionne sur lui-même.


JEANNE

Et elle,

tu crois qu'elle l'aime?


NATASHA

Elle? Ha! Non.

Enfin, moi, je dis que non.

Il lui plaît.

Il a 40 ans, c'est le bel âge.

Mais il lui a 1000 fois

plus apporté

qu'elle ne lui apporte, elle.

Elle ne lui a rien apporté

du tout.

Ou, ce qui est plus grave,

des choses négatives.

C'est une fille qui a

un caractère épouvantable.

Dieu sait si j'ai fait

des efforts,

mais je n'ai jamais réussi

à m'entendre avec elle

sur la moindre chose.

On dirait qu'elle est jalouse.

Jalouse de moi, jalouse

relativement mon père.

Ça n'a pas de sens.


JEANNE examine des partitions de musique posées sur une table.


NATASHA

Tu joues du piano?


JEANNE

Non, pas du tout.

Je suis pas très adroite

de mes mains.

Les Chants de l'aube

c'est magnifique.


NATASHA

Ah, tu connais?


JEANNE

Oui.

Pour moi, c'est la plus

belle chose de Schumann.


NATASHA

Tu veux que je te les joue?


JEANNE

Je sais pas, c'est peut-être

une heure un peu tardive pour...


NATASHA

Moi, je trouve ça

très nocturne malgré le titre.

Si tu veux parler des voisins,

ici vraiment rien à craindre.

Au-dessus, y a un pianiste,

il comprendra.

Et en dessous,

c'est des bureaux.


NATASHA s'assoit devant un piano.


NATASHA

Tu as cours demain matin?


JEANNE

Non, pas le samedi.


NATASHA

Moi si, en général.

Je me lève à 8 h.

Mais je tâcherai de faire

le moins de bruit possible

pour pas te réveiller.

Tu peux dormir

autant que tu voudras,

je rentre à midi.


JEANNE

Je me lève jamais très tard.


NATASHA

Je te demande

d'être indulgente,

je viens à peine

de commencer à l'étudier.


NATASHA joue du piano. JEANNE l'écoute.


Au matin, JEANNE ouvre les rideaux de la chambre.


IGOR, le père de NATASHA, entre dans l'appartement.


IGOR

Natacha? Natacha, c'est moi.


JEANNE

Elle n'est pas là,

je suis une amie!


IGOR

Oh, pardon. Je peux aller

dans la chambre?


JEANNE

Un instant, s'il vous plaît!


JEANNE sort la tête de la toilette.


JEANNE

Je vais chercher mes affaires.


JEANNE sort, nue sous une serviette de bain et entre dans la chambre d'IGOR.


IGOR

Je suis confus.


JEANNE sort de la chambre avec ses vêtements.


JEANNE

Excusez-moi.


IGOR

C'est moi qui m'excuse.


IGOR entre dans sa chambre et prend des vêtements qu'il place dans une valise.


Il sort de la chambre et voit JEANNE, habillée, qui attend.


IGOR

Mais il fallait entrer.


JEANNE

Mais prenez votre temps.


IGOR

Mais entrez, vous ne me gênez

en aucune façon.

D'ailleurs, j'ai fini.

Comme je pars en voyage,

je passais simplement

prendre quelques affaires.

Je suis le père de Natacha,

vous l'avez deviné?


JEANNE

Oui.


IGOR

Elle ne vous a pas dit

que je passais?


JEANNE

Euh...


IGOR

Elle aura oublié.


JEANNE

Je suis vraiment confuse.


IGOR

Écoutez, c'est moi.

Nous n'avons pas à nous excuser

ni l'un ni l'autre.

La seule en cause

serait Natacha,

mais elle est tout excusée.

J'ai laissé cet appartement

à sa disposition.

Elle est à son cours,

je suppose?


JEANNE

Oui, elle rentrera vers midi.


IGOR

Vous serez là?


JEANNE

Oui.


IGOR

Je peux vous charger

d'une commission?


JEANNE

Oui.


IGOR

Eh bien, dites-lui

que je pars pour Rome,

que je reviens mercredi

et que je passerai jeudi à 7 h

pour rapporter la valise.

Merci. Au revoir.


JEANNE

Au revoir.


IGOR sort.


Assise à une table, JEANNE corrige un texte. NATASHA entre.


NATASHA

Bonjour.


JEANNE

Bonjour.


NATASHA

Te dérange pas.


Dans le salon, NATASHA remarque un pot de fleurs.


NATASHA

Oh, t'as acheté des fleurs!

C'est gentil!

C'est super, va.


JEANNE

Il commence à y avoir de très

belles fleurs en cette saison.


NATASHA examine des fleurs dans sa chambre. Elle revient joyeusement vers JEANNE pour l'embrasser.


NATASHA

Merci! Merci d'en avoir mis

aussi dans ma chambre!

Ça me touche beaucoup.


NATASHA s'assoit à côté de JEANNE.


NATASHA

Y a très longtemps qu'on

m'a pas acheté de fleurs.

T'as bien dormi? Je t'ai pas

réveillée en sortant?


JEANNE

Non, j'ai dormi jusqu'à 9 h.


NATASHA

Seulement?


JEANNE

Heureusement,

ton père est passé.


NATASHA

Pour chercher ses costumes.

J'aurais dû te le dire,

mais ça m'est complètement

sorti de la tête.

Tu étais levée?


JEANNE

À peine.

J'étais sous la douche.


NATASHA

Tu ne l'as pas vu?


JEANNE

Mais si, parce que...

je sais pas quelle idée

m'est passée par la tête

de me précipiter dans la chambre

pour chercher mes affaires.


NATASHA

Toute nue?


JEANNE rit.


JEANNE

Presque.

Enroulée dans ma serviette.

Je sais pas

ce qu'il a dû penser.

Mais à ce moment-là,

je ne l'ai pas regardé

et je pense qu'il m'a pas

regardée.


NATASHA va chercher une bouteille d'eau.


NATASHA

Alors pratiquement,

vous ne vous êtes pas vus!


JEANNE

Si, quand il est reparti.

J'étais déjà rhabillée.

À propos, il m'a chargée

d'une commission pour toi.

Il part pour Rome quelques jours

et il repassera jeudi 7 h

pour rapporter sa valise.


NATASHA

Je suppose qu'il a été

très très très aimable?


JEANNE

Au-delà de ce

qu'on peut imaginer.

Il continuait à s'excuser...

ce qui me rendait

encore plus confuse.

J'étais très très gênée.

J'ai vraiment eu le sentiment

d'être une intruse.


NATASHA

Mais puisque je t'ai invitée.


JEANNE

C'est ce qu'il a dit.

Mais quand même, tout d'un coup,

j'ai réalisé que je le délogeais

de sa propre chambre.


NATASHA

Mais s'il n'y habite pas!


JEANNE

Peut-être.

Mais elle reste sa chambre.

Elle a pas l'air abandonnée,

elle est rangée exactement

comme s'il y vivait.

Puis moi, je suis très sensible

à l'ordre des autres,

étant terriblement maniaque

pour le mien.


NATASHA dépose des pâtisseries sur des assiettes.


JEANNE

Tu vois, par exemple,

tout à l'heure,

je me suis installée ici

pour corriger mes copies,

parce que je voulais pas

déplacer, même d'un centimètre,

les papiers et les bouquins

qui étaient sur son bureau.


NATASHA

Effectivement,

je crois qu'il vaut mieux

pas trop toucher à ses affaires,

mais pour le reste,

ça n'a aucune importance.

Et je te le redis: tu peux

rester autant que tu veux.


JEANNE

C'est gentil. Mais

seulement ce soir et demain.

Lundi, mon studio est libre.


NATASHA

Bon.

Moi, non seulement

ça ne me dérange pas,

mais je serais très contente

que tu restes.

J'aurais l'impression d'être

vraiment chez moi ici.

Enfin, tu peux pas

tout à fait comprendre,

mais je t'expliquerai.

Qu'est-ce que tu fais

cet après-midi?


JEANNE

Des courses, en principe.

Enfin, c'est pas très pressé.

Finalement,

si ça te dérange pas,

je préférerais rester ici

pour bouquiner.


NATASHA

Et si on allait à la campagne?


JEANNE

Je peux te conduire

où tu veux.


NATASHA

Nous avons une maison

près de Fontainebleau

où nous n'allons presque jamais,

malheureusement...

pour des raisons diverses, aussi

idiotes les unes que les autres.

Moi, je voudrais en profiter

au maximum

avant qu'elle ne soit vendue.

Et les cerisiers doivent être

en fleur en ce moment.

C'est magnifique. Allons-y.


JEANNE et NATASHA roulent en voiture dans un village.


NATASHA

Arrivé là-bas,

tu tourneras à gauche.


NATASHA sort de la voiture immobile et s'éloigne à la course. JEANNE la poursuit.


JEANNE

Hé, tu pourrais m'attendre!


NATASHA

T'as qu'à te dépêcher!


NATASHA et JEANNE entrent dans un jardin.


JEANNE

Qu'est-ce que c'est beau.

Moi, je trouve pas

que ça ait l'air tellement

à l'abandon, en fait.


NATASHA

Mon père s'en est tout de même

pas mal occupé l'année dernière.

Mais je crains que cette année,

ça ne soit pas pareil.


JEANNE marche sur l'herbe fleurie.


JEANNE

C'est idiot, j'ai toujours

peur d'écraser les fleurs.


NATASHA

Tu vas surtout te mouiller

les pieds!

Attends, je te prête

une paire de bottes!


NATASHA et JEANNE visitent la maison aux murs fleuris.


NATASHA

Fais pas attention

au papier peint,

c'est ma mère qui l'avait mis.

J'aime pas du tout,

mais on a pas eu le temps

de le refaire.


JEANNE

Je déteste pas.

J'aime bien les couleurs.


Elles entrent dans une chambre.


NATASHA

Voilà ta chambre.


Par une fenêtre, JEANNE regarde le muret autour du jardin.


JEANNE

C'est joli,

ces murs en pierre.


NATASHA

Oui, et en plus,

ça nous met à l'abri

des curieux.

Viens voir dans ma chambre.


NATASHA mène JEANNE dans une chambre.


NATASHA et JEANNE marchent dans le jardin. Elles regardent un arbre en fleurs.


JEANNE

C'est marrant, je croyais que

c'était plus tard, les pompons.


NATASHA

Mais non, c'est maintenant.

Par contre, les violettes,

c'est déjà fini.


JEANNE

Ah bon?


NATASHA

Oui.

Pour l'instant,

ça a beaucoup de charme

parce que l'herbe

n'est pas très haute,

mais si on s'en occupe pas

d'ici juin,

ça deviendra

une vraie forêt vierge.

Le plus urgent,

c'est de repeindre la tonnelle

qui est en train de rouiller.

J'aime beaucoup cette partie

du jardin, c'est ma préférée.

Évidemment, c'est celle

que maman n'aimait pas.

Elle voulait faire couper

les arbres.


JEANNE sourit.


NATASHA

Pourquoi ris-tu?


JEANNE

Je remarque que tu parles

presque jamais de ta mère.

Ou alors, c'est pour

la critiquer, finalement.


NATASHA

Bien oui, je la critique

comme elle me critiquait moi.

Elle était jamais

contente de rien.

Enfin, maintenant, c'est fini.

Nous sommes loin

l'une de l'autre

et elle s'intéresse moins à moi.

Tu trouves que je suis méchante?


JEANNE

Non.


NATASHA

Tu sais, au fond, je l'estime

et je sais bien

que si elle me critiquait,

c'est qu'elle s'était fait

une très haute idée de moi.

Trop haute. Il fallait

absolument que j'y corresponde.


JEANNE

Mais tu y corresponds

tout de même un peu?


NATASHA

Oui. Depuis que

j'ai passé mon bac

et que j'ai été admise

au conservatoire.

L'éloignement aidant.


JEANNE

Et toi, tu continues

à la critiquer.


NATASHA

Par simple habitude.

Mais ce n'est pas bien.

Tiens, chaque fois que tu me

prendras à dire du mal d'elle,

je donnerai un gage.


JEANNE

Quel genre de gage?


NATASHA

À toi de choisir.


JEANNE

Ah bon?

Mais vous vous voyez

quand même parfois?


NATASHA

Rarement, mais régulièrement.

Je vais passer une ou deux

semaines aux grandes vacances

dans la villa qu'elle a

près d'Arcachon.

J'aime beaucoup l'océan.

Il faut que je le voie

au moins une fois par an.

Tu connais la Dune de Pyla?


JEANNE

Non.

Je suis jamais allée là-bas.


NATASHA

C'est un des plus beaux

spectacles que je connaisse,

avec d'un côté l'océan,

de l'autre la forêt.

Tu sais que tout près d'ici,

il y a une vue sur la forêt qui

est extraordinaire, elle aussi.

Si tu veux, nous irons demain,

même s'il pleut

comme aujourd'hui.


NATASHA et JEANNE marchent dans une forêt rocailleuse. JEANNE est essoufflée.


JEANNE

Dis donc, c'est sportif,

ton truc.


NATASHA

On arrive!


Sur une corniche, NATASHA aperçoit l'horizon embrumé.


NATASHA

Ah non!

Mon Amazonie est sous la brume!

Tu verras rien!


Dans le jardin, JEANNE secoue un arbre en fleur.


NATASHA

Arrête de secouer les fleurs,

ça va les faire tomber!

Viens plutôt par ici, je vais te

mettre de l'insecticide, sinon.


Avec un appareil, NATASHA applique de l'insecticide sur l'arbre fleuri.


NATASHA

Bon, je crois qu'on en a

assez fait pour aujourd'hui.

On repeindra la tonnelle

la prochaine fois.

Tu es libre dimanche prochain?


JEANNE

Oui, Mathieu sera

pas encore rentré.


NATASHA

S'il l'est, il peut venir.


JEANNE

Non, il sera pas là,

mais si tu veux,

il peut venir une autre fois,

il est assez bricoleur.


NATASHA

Dans ce cas,

bien fait pour papa.

Nous lui prouverons

que nous savons

nous débrouiller toutes seules.


JEANNE

T'es sûre qu'il viendra pas?


Elles entrent dans la maison.


NATASHA

Voyageant comme il le fait

actuellement,

il n'a rien de plus pressé

quand il rentre

que d'aller retrouver sa chérie.


JEANNE

Oui, mais il peut venir

avec elle.


NATASHA

Ah non!

D'abord, elle n'y tient pas.

Elle s'ennuie ici.

Et moi, j'y tiens encore moins.


JEANNE

T'es pas forcée d'être là.


NATASHA

L'idée qu'elle peut être ici

avec moi,

et surtout sans moi,

m'horripile.

C'est comme une profanation.


JEANNE

Tu crois pas

que t'exagères un peu?


NATASHA

Non. Penser qu'elle se balade

là où je me suis baladée

étant petite,

qu'elle respire l'odeur

des mêmes fleurs...

qu'elle s'assied dans

le fauteuil où ma mère,

je dis bien ma mère,

me prenait sur ses genoux!


JEANNE

J'espère que tu plaisantes.


NATASHA

Tu trouveras que je suis

illogique, mais y a des moments

où je pense à ma mère

avec nostalgie.


JEANNE

Alors si je comprends bien,

tu interdis à ton père

de vivre avec une autre femme,

mais tu dis que tu l'aimes.


NATASHA

Avec une autre femme, non!

Avec toi, par exemple,

ça ne me gênerait pas du tout.

Et même, j'en serais ravie.

Malheureusement,

ça n'arrivera pas.

À propos, tu ne m'as pas dit;

comment le trouves-tu?


JEANNE

Si, je te l'ai dit.

Extrêmement courtois.

Au point que j'en étais

presque gênée.


NATASHA

Et physiquement?

Je vois que tu n'as pas été

très sensible à son charme.


JEANNE

Peut-être plus

que tu ne le crois.

Non, je veux dire...

je comprends très bien qu'il

plaise aux très jeunes filles.

Évidemment, il n'a plus 20 ans,

mais il a gardé quelque chose

de très juvénile.

Et puis il a de beaux yeux.


NATASHA

Malheureusement,

je n'ai pas les siens.

Je n'ai que ceux de ma mère,

hélas.


JEANNE et NATASHA

(En riant)

Un gage!


NATASHA

Dis-moi ce que je dois faire.


JEANNE

Mais rien, je sais pas,

c'était pour plaisanter.


NATASHA

Je ne plaisante pas.


JEANNE

Eh bien, choisis

ce que tu veux.


NATASHA

Bon.

Je vais te raconter

une histoire.


JEANNE

Ah. C'est un conte de fées?


NATASHA

Non.

Encore que si quelqu'un

avait eu l'anneau de...


JEANNE

De Gygès.


NATASHA

Gygès...

il aurait pu élucider

le mystère.


JEANNE et NATASHA s'assoient sur un divan.


JEANNE

Alors c'est policier?


NATASHA

Si on veut.

Appelons-le

le mystère du Collier.

C'est une histoire vraie.

Si je te la raconte,

c'est que je suis décidée

à la crier sur les toits.

Il n'y a pas de police,

heureusement,

ni de meurtre, bien entendu,

mais tout de même un vol.


JEANNE

Le vol d'un collier?

Qui était à qui?


NATASHA

À moi.


JEANNE

Et tu soupçonnes qui?


NATASHA

Bien...


JEANNE

Ève.


NATASHA

Oui.


JEANNE

Et ton père,

qu'est-ce qu'il en pense?


NATASHA

Mon père, je pense qu'il

ne la croit pas tout à fait.

Et c'est ça qui est grave.

Ça prouve qu'il est décidé

à la soutenir

en dépit de tout.


JEANNE

Et tu as des preuves?


NATASHA

Je vais te raconter,

tu me diras si je délire ou non.

Parmi les bijoux qu'il avait

hérités de sa mère,

mon père possédait un collier,

qu'il avait l'intention

de m'offrir pour mes 18 ans,

le 22 mars.

Il ne m'avait rien dit. Il

voulait me faire une surprise.

Mais il avait mis Ève

dans la confidence.

Or la veille de l'anniversaire,

le collier disparut.

Peu de temps avant,

comme il allait à une fête

avec Ève, il le lui avait prêté.

À mon insu, cela va sans dire.

Mais elle ne lui avait pas

rendu tout de suite,

elle l'a gardé quelque temps.

Et ce qui est plus grave,

l'a porté.

Un jour, je ne sais pas

si c'est de l'inconscience

ou de la provocation,

elle est arrivée,

alors que j'étais là,

le collier au cou.

J'ai cru que mon père le lui

avait donné. J'étais furieuse.

Non pas parce que

je le voulais pour moi.

Je ne connaissais pas encore

les intentions de mon père.

Mais parce que c'était

un bijou de famille

et que pour moi, Ève ne serait

jamais de la famille.

Puis la veille

de mon anniversaire,

papa m'a demandé d'un air ennuyé

si je n'avais pas vu le collier.

"Si. La dernière fois que je

l'ai vu, c'était au cou de Ève.

Je croyais que tu

le lui avais donné."

Il me répond: "Non,

je n'aurais jamais fait ça.

"Je le lui avais

simplement prêté,

"c'est à toi que

je veux l'offrir.

"Elle me l'a rendu,

chez elle, un matin.

"Je l'ai mis dans ma poche

pour le rapporter à la maison.

"Ce qui est sûr,

c'est que je l'avais en entrant.

Et puis je ne me souviens plus."

En fait, d'après ce qu'il a dit,

il l'avait mis dans la poche

de son pantalon,

celle où il mettait ses clés.

En prenant son trousseau

pour entrer,

il l'a senti au fond de la poche

et s'est dit que la première

chose qu'il ferait en entrant

serait de le déposer dans

le coffret où il le rangeait.

Et puis le téléphone a sonné,

il est allé répondre,

n'a plus pensé au collier

et a changé de costume.


JEANNE

Mais si le collier était

dans la poche de son pantalon,

il a pu tomber.


NATASHA

C'est l'idée qui vient

tout de suite. Mais l'ennuyeux,

c'est qu'il n'était pas

sur le sol de la penderie.

Ni nulle part.

Ni dans la penderie,

ni dans la chambre, ni ailleurs.


JEANNE

Et tu es sûre que ton père

dit la vérité?


NATASHA

On est jamais sûr de rien.

Mais pourquoi

serait-il allé chercher

une histoire aussi tordue

et me raconter

qu'il voulait me l'offrir

alors qu'il voulait

l'offrir à la fille?

Non, y a

une meilleure explication.

Comme je rentrais à la maison,

quelques jours avant,

j'ai trouvé Ève

en train de faire essayer

ses anciens costumes à mon père.

Il a tendance à tout garder

et elle l'aide à faire le tri.

C'est un de ses rares

côtés positifs.

Alors elle a très bien pu, en

farfouillant dans la penderie,

trouver le collier,

soit par terre,

soit tout simplement

dans la poche du pantalon,

et le subtiliser.

Tiens, en rentrant,

je te montrerai l'endroit.


NATASHA et JEANNE roulent en voiture sur une route de campagne.


Dans la chambre d'IGOR, NATASHA montre un pantalon à JEANNE.


NATASHA

Tu vois, il avait un pantalon

à peu près comme ça...

avec des poches plaquées.

Ça a pu tomber facilement.


JEANNE

Si tu veux, on peut essayer

avec mon collier.


JEANNE donne un collier à NATASHA qui le place dans une poche du pantalon.


NATASHA

Alors... il l'a plié en deux

pour le suspendre...


NATASHA plie le pantalon et le collier tombe.


JEANNE

Mais en tombant,

ça fait du bruit.


NATASHA

Mais j'ai oublié de te dire

que j'étais là.


JEANNE

Là? Mais où? Quand?


NATASHA

Au salon,

quand papa est rentré.

J'étais au piano,

ça devait couvrir le bruit.

J'ai décroché le téléphone

juste au moment

où il ouvrait la porte.

C'était Ève qui devait vouloir

lui rappeler quelque chose.

Il a répondu très brièvement

et je me suis remise à jouer.

Tu veux vraiment partir demain?


JEANNE

J'ai aucune raison de rester;

ma cousine s'en va.


NATASHA

Il y en a une,

c'est que ça me ferait plaisir.

On a passé

deux jours délicieux.


JEANNE

On recommencera

samedi prochain si tu veux.


NATASHA

Hum. Et d'ici là?


JEANNE

Bien, d'ici là...

le soir, t'es libre; moi aussi.

Lundi, je t'invite

au restaurant.


NATASHA

J'aimerais mieux

la dînette chez toi.


JEANNE

Alors ce sera

pour une autre fois,

quand j'aurai eu le temps

de ranger.


NATASHA

D'accord. Bonne nuit alors.


NATASHA embrasse JEANNE.


JEANNE

Bonne nuit.


NATASHA

Dors bien.


JEANNE

Toi aussi.


JEANNE sonne à la porte de son appartement. On entend la voix de GAËLLE.


GAËLLE

Jeanne?! C'est toi?!


JEANNE

(Irritée)

Oui.


GAËLLE

Attends une seconde, j'arrive!


JEANNE

Oui, oui, j'attends.


GAËLLE ouvre la porte. JEANNE entre.


GAËLLE

Ah, Jeanne. Tu sais

que ça fait deux jours

que je cherche absolument

à te joindre?

T'étais partie?


JEANNE

Bien oui,

j'étais à la campagne.


GAËLLE

Enfin, t'es là,

c'est l'essentiel.

Devine quoi?


JEANNE

Je sais pas.


GAËLLE

Finalement,

j'ai décroché la sélection.


JEANNE

Félicitations!


GAËLLE

Je l'ai su cinq minutes

après ton départ.

Comme j'étais sûre

de pas être prise,

j'avais pas attendu

les résultats.

Y a une copine

qui m'a téléphoné

puis elle a vu mon nom

sur la liste.

Va falloir que je reste une

semaine de plus, ça t'embête?


JEANNE

Non, non, pas du tout.


GAËLLE

Parce que je peux aller

à l'hôtel.


JEANNE

Mais t'es folle.

Ça m'embête absolument pas.

De toute façon, je t'ai dit,

j'habite pratiquement plus ici.

Je suis juste venue

prendre quelques bouquins.


JEANNE fouille dans une bibliothèque.


GAËLLE

Écoute, je suis

vraiment confuse.

C'est tellement gentil

de ta part.

Gildas vient me chercher

samedi; nous partons dimanche.

Ça te ferait plaisir

de venir avec nous

au restaurant samedi soir?


JEANNE

Samedi soir,

je sais pas si je serai libre.


GAËLLE

Je t'en prie, dis oui,

on y tient absolument.


JEANNE

Écoute, je te téléphonerai.

Tu seras là?


GAËLLE

Tous les soirs

entre 6 h 30 et 7 h 30,

t'es sûre de me trouver là.


JEANNE

Très bien.

En tout cas, perds pas

ton temps à m'appeler,

je serai pas là souvent.


Chez elle, NATASHA joue du piano. La sonnette de la porte sonne. NATASHA s'approche de la porte.


NATASHA

Qui est-ce?


JEANNE

(À travers la porte)

Jeanne!


NATASHA ouvre la porte.


NATASHA

Bonjour.


JEANNE

Bonjour.


JEANNE embrasse NATASHA et entre.


JEANNE

Tu sais pas ce qui m'arrive?


NATASHA

Euh...

Ta cousine est encore là?


JEANNE

Exactement.


NATASHA

(Enthousiaste)

Non?!

Ah, je suis contente!

Maintenant,

tu ne m'échapperas pas.


JEANNE

Son stage est prolongé,

alors j'ai pensé

que je pouvais facilement

faire plaisir à la fois à toi,

à elle-


NATASHA

Et à toi, j'espère!


JEANNE et NATASHA s'assoient sur des fauteuils.


JEANNE

Le seul point ennuyeux,

c'est que j'ai pas osé lui dire

que je n'étais pas chez Mathieu.

Parce que... elle se serait crue

obligée d'aller à l'hôtel.

Puis c'est une fille

à qui je n'aime pas

faire mes confidences.

J'ai peut-être tort, mais...

comme elle est assez fine

et qu'elle a, disons...

la finesse mal placée,

je suis presque sûre qu'elle

me soupçonne déjà

d'avoir fait une fugue.

Elle se trompe pas tellement,

d'ailleurs.

J'en fais une.


NATASHA

Vraiment?


JEANNE

Mais qu'est-ce que

tu en penses?

Tu trouves pas ça bizarre

que je veuille

absolument pas habiter

chez mon ami?


NATASHA

À vrai dire, je me suis pas

posé la question.

Il est bien en voyage?


JEANNE

Oui, je t'ai pas menti.


NATASHA

Bien, tu m'as dit

que tu n'avais pas envie

d'être toute seule

dans un endroit

qui n'était pas chez toi.

Comme je te connais, ça

me paraît tout à fait naturel.


JEANNE

Oui...

Dans un endroit qui non

seulement n'est pas chez moi,

mais que je hais.

Y a des moments

où c'est l'endroit

que je hais le plus au monde.

Je voudrais l'anéantir,

le faire sauter.

Je me sens des instincts

d'incendiaire.

J'ai l'air toute calme comme ça,

mais...

En fait, j'ai quelquefois

une violence de pensée

qui m'effraie.

Et quand il m'arrive par exemple

d'identifier Mathieu

à son territoire,

il n'est pas non plus d'êtres

que je haïsse plus au monde.

C'est monstrueux, non?


NATASHA

Bien oui, c'est très grave,

cette chose.

Surtout pour toi

qui es si sensible aux lieux.


JEANNE

Pas toujours. Mais je pense

que quand on aime un être,

il faut lui accorder,

d'une façon ou d'une autre,

un domaine réservé.

Et ce domaine,

c'est le lieu de travail.

D'ailleurs, dans la plupart

des couples,

le travail est d'emblée

un domaine réservé.

Seulement nous, comme nous

travaillons tous les deux

souvent à la maison...

Finalement, c'est très simple,

il suffirait d'avoir

un appartement plus grand.

Nous l'aurons,

mais pas tout de suite.

L'année dernière,

j'ai eu mon CAPES

et cette année, je fais un stage

avant d'être titularisée

en province.

J'ai demandé à être nommée

dans la même ville que lui,

ou en tout cas

dans une ville proche.

Actuellement, Mathieu

est détaché au CNRS

et l'année prochaine, il aura

un poste d'assistant à Grenoble.

Alors nous n'aurons plus

qu'à nous marier.


NATASHA referme le couvercle de son piano.


NATASHA

Pour de vrai?


JEANNE

Bien oui, pour de vrai.

Tu me crois pas?


NATASHA

Si, puisque tu le dis.

Mais ça a pas l'air

de t'enchanter.


JEANNE

Mais au contraire.

Ce qui me dérange

de plus en plus,

c'est d'être mariée

sans être mariée.

Tu sais, autrefois, on disait

"vivre dans le désordre".

C'est tout à fait ça.


NATASHA

Demain, je suis prise,

ainsi que mercredi.

Je te rends ta liberté.

Mais jeudi, je tiens absolument

à ce que tu restes

dîner avec nous.

Papa sera là.

Tu n'y couperas pas.


NATASHA va ouvrir à son père qui sonne à la porte. Ils s'embrassent.


JEANNE

Bonjour, papa.


IGOR

Bonjour.


NATASHA

Ça va?


IGOR

Oui.


JEANNE

(En appelant)

Jeanne!


JEANNE s'approche d'IGOR.


NATASHA

Jeanne, mon père.


IGOR

Nous nous sommes croisés,

mais je ne savais pas votre nom.


NATASHA

Jeanne est ici parce qu'elle a

prêté son appartement

à sa cousine et que l'autre

s'est incrustée.


JEANNE

T'as une façon

de raconter les choses.

Mais rassurez-vous,

quoi qu'il arrive,

je pars à la fin de la semaine.


IGOR

Vous pouvez rester. Je vous ai

dit que je ne suis jamais là.


NATASHA

Sauf quand tu y es.


IGOR

Je viens rapporter ma valise.


NATASHA

Mais t'as pas besoin

de te justifier.

Tu restes dîner avec nous?


IGOR

Ce soir?

Non, je ne peux pas.

Un autre jour peut-être.


NATASHA

Non, non.


NATASHA agrippe la valise d'IGOR.


IGOR

Comment?


NATASHA

Pour une fois

que je te tiens,

je ne te laisserai pas partir.


IGOR

Bon.

(En riant)

Dans ces conditions, il faut

que je passe un coup de fil.


IGOR compose un numéro sur le téléphone. Personne ne répond à son appel.


NATASHA

Tant pis pour les absentes!

Allez, tu restes!


IGOR

Oui. Bon, je descends

faire les courses.


NATASHA

Non, non, j'y vais.

Non! J'y vais moi!


IGOR

Non, c'est moi.


NATASHA

Non, c'est moi!

Y a que le pain à acheter!

Je reviens tout de suite.


IGOR

Bon.


NATASHA sort.


IGOR donne un couteau à JEANNE.


IGOR

Couteau.


JEANNE

Merci.

Vous préférez couper les tomates

ou le saucisson?


IGOR

Ça m'est égal.


JEANNE et IGOR s'installent à une table pour couper des aliments.


IGOR

Il y a longtemps que

vous vous connaissez?


JEANNE

Non, depuis vendredi soir.

On s'est rencontrées

à une soirée

où j'étais un peu par hasard.

Natacha a été très gentille;

je savais pas où dormir.


IGOR

Mais vous êtes bien bonne

de prêter votre appartement,

alors que vous-même...

Vous étiez en voyage?


JEANNE

Non, pas précisément.

En fait, j'habite plutôt

chez un ami, mais...


IGOR

Moi, j'habite...

surtout chez une amie.

Pour l'instant,

je n'ai aucune raison

de ne pas rester chez elle.


JEANNE

Moi non plus.

Si ce n'est qu'en ce moment,

il est en voyage.

Enfin, c'est un peu difficile

à expliquer.

C'est de la pure maniaquerie

de ma part.


IGOR

Maniaquerie? Comment ça?


JEANNE

Ce que je suis maladroite.


IGOR

Moi aussi.


Le téléphone sonne. IGOR va répondre.


IGOR

Ève?

Depuis dix minutes.

Je reste pour dîner.

Que veux-tu?

Je n'arrivais pas à te joindre.

Tu m'avais dit que tu serais

peut-être prise ce soir.

Mais viens.

Elle dira ce qu'elle voudra.

J'espère bien que cette histoire

est finie.

D'ailleurs, elle est

avec une amie très gentille.

Tu ne la connais pas.


NATASHA entre.


IGOR

Attends.


IGOR bloque le récepteur du téléphone avec sa main.


IGOR

Natacha?


NATASHA

C'est Ève?

Dis-lui de venir.


IGOR

Mais viens, c'est elle-même

qui t'invite.

Tu veux que je te la passe?


NATASHA fait « non » de la main.


IGOR

Elle retourne à la cuisine.

Viens.

Ce sera une occasion

de vous réconcilier.

Elle a fait le premier

mouvement,

tu ne peux pas refuser.


Autour d'une table, IGOR, ÈVE, JEANNE et NATASHA mangent et discutent.


ÈVE

Vous n'êtes pas obligée

de rester dans l'enseignement.


JEANNE

Obligée, non, au-delà de mon

engagement de cinq ans.

Mais en fait, ça me plaît.


ÈVE

Tu n'aimerais pas mieux -

on peut se tutoyer -

faire comme moi,

avoir une vie plus active?

Organiser des expositions,

être dans la presse,

l'audiovisuel, l'édition.


JEANNE

Non, ce genre d'activités

ne me convient pas du tout.

Ça correspond peut-être

à votre...

Enfin, à ton tempérament,

mais en tout cas, pas au mien.

Puis surtout,

dans ce genre d'activités,

on est toujours dépendant

soit de quelqu'un

soit de quelque chose,

même au plus haut niveau,

si on l'atteint.

Tandis que dans ma classe,

je suis maîtresse absolue.


ÈVE

Quand les élèves

le permettent.


JEANNE

Oui, mais ça,

c'est mon affaire.


ÈVE

Ils t'écoutent? Bravo.


JEANNE

S'ils ne m'écoutent pas,

je n'ai à m'en prendre qu'à moi.


ÈVE

Là n'est pas seulement

la question.

Ils t'écoutent, je veux bien

le croire, mais comment?

Je peux parler

en connaissance de cause.

Je prépare une maîtrise

de philosophie.

Mais ma philosophie,

je la garde pour moi.

Je n'ai aucune envie

de la faire partager

à des gens qui s'en foutent

éperdument.

Que ce soit la mienne,

celle de Platon ou de Spinoza.


JEANNE

Mais là, tu te trompes.

C'est ce que je croyais

au début, mais c'est faux.

Et pourtant, mes élèves

n'appartiennent pas

à la classe intellectuelle.

J'enseigne dans une banlieue

dite ouvrière.

Mais je prétends que la philo

les intéresse,

et parfois même les passionne.


ÈVE

Tous?


JEANNE

Un nombre amplement suffisant.

Plus, j'en suis sûre,

qu'en lettres ou en histoire.

Ça paraît curieux, mais...

pour eux, c'est une question

d'amour-propre.

Une mauvaise note en philo

a toujours quelque chose

d'infamant.


IGOR

Non?


JEANNE

Si.

C'est comme si leur être pensant

tout entier était atteint.

On aime à se vanter d'être nul

en math, mais pas en philo.

Chacun pense que sa propre

philosophie est meilleure

que celle des autres.


IGOR

Dans ce cas,

ils ne sont pas vexés;

c'est le prof qui a tort.


JEANNE

Il suffit de leur montrer

que votre philosophie,

ou la philosophie

qu'on enseigne,

est capable de compléter

et d'élargir la leur,

pas de s'y substituer.

C'est un travail difficile

et passionnant.

Mais pour ça, il faudrait pas,

comme on pourrait le croire,

les amuser avec les petites

babioles à la mode,

les lieux communs des journaux,

la psychanalyse,

les sciences sociales...

Enfin, tous ces trucs-là.

Non, moi, j'aborde

la vraie philo de front.

Et comme ils connaissent pas,

ça les intrigue.


ÈVE

La vraie philo,

tu veux dire la métaphysique?


JEANNE

Pas exactement.

Parce que là encore,

sur, entre guillemets,

"les grandes questions",

Dieu, l'univers, la liberté,

ils ont leurs réponses.

Naïves, mais réponses

tout de même.

Non, je dirais plutôt

la philosophie transcendantale.


IGOR

Transcendantale?


ÈVE

Oui, Kant.

Tu leur fais livre Kant?


JEANNE

Non, je fais pas forcément

référence aux auteurs.

Du moins, au début.

J'essaie de susciter

une réflexion

portant sur la pensée

en tant que telle,

le pur acte de penser.

J'emploie le mot

"transcendantale" au sens large.


ÈVE

Qui comprend aussi

le sens synthétique.


JEANNE

Oui, bien sûr.


ÈVE

NATASHA)

Et d'après toi?


NATASHA

Quoi?


ÈVE

Transcendantale,

ça veut dire quoi?


NATASHA

Bien... ce qu'elle dit.

Une philo qui se place au plus

haut sommet, qui dépasse

tous les points de vue,

les transcende.


ÈVE

Ce n'est pas du tout ça.

Tu confonds transcendantal

et transcendant,

comme 99% des gens.


NATASHA

Dans ce cas,

ça n'a rien de déshonorant.

Ça m'a pas empêchée-


ÈVE

D'avoir 16 au bac, je le sais.

Je ne les ai pas eus,

je n'ai eu que 12.


NATASHA se lève de table.


ÈVE

Mais ne sois pas vexée.

Je voulais simplement

montrer à Jeanne

que ce n'est pas tout à fait ça

qu'on apprend en classe de philo

généralement.


NATASHA

Je suis pas vexée,

je vais chercher le plat.


JEANNE

Pardonnez-moi d'avoir

employé ce jargon.

J'aurais aussi bien pu

le dire autrement.


IGOR

Peu importe le mot.

Vous dites que vos élèves

vous suivent sur ce terrain-là.


JEANNE

Non seulement ils me suivent,

mais ils me précèdent.


De la cuisine, NATASHA appelle son père.


NATASHA

Papa, tu peux m'aider?!


ÈVE

Te précèdent?


IGOR quitte la table.


JEANNE

Oui.

Par exemple, l'autre jour,

je m'étais engagée,

avec cinq ou six élèves, dans

un petit dialogue maïeutique,

genre Théétète, tu vois.

La science est-elle

la sensation?

Voit-on par les yeux

ou avec les yeux? Enfin...

Eh bien, Alors que moi, je ne

voulais pas m'avancer trop loin,

nous nous sommes trouvés

tout naturellement

en train de nous poser

la question

de la possibilité des jugements

synthétiques a priori.

Comme au début

de la raison pure.


IGOR revient à table avec un jambon qu'il découpe.


IGOR

Vous disiez que vos élèves...


ÈVE

S'intéressent à la possibilité

des jugements synthétiques

a priori.


JEANNE

Oui, enfin...


IGOR

Ah?


ÈVE

Tu sais ce que c'est, toi, un

jugement synthétique a priori?


IGOR

Si je l'ai su, je l'ai oublié.

Et toi?


ÈVE

Oui. Un jugement synthétique

a priori est un jugement qui,

tout en étant a priori,

n'est pas analytique.


NATASHA s'assoit à table et rit.


ÈVE

Pour être plus précise,

excusez le jargon,

c'est un jugement dans lequel

le prédicat n'est pas contenu

dans le sujet.


IGOR

Par exemple?


ÈVE

Euh...

Prenons l'exemple de Kant.

Tous les corps sont étendus.

C'est un jugement analytique.

Mais tous les corps

sont pesants,

c'est un jugement synthétique

mais a posteriori.

Parce que la notion de pesanteur

n'est pas contenue

dans le sujet,

mais apportée par l'expérience.


IGOR

Et synthétique a priori?


ÈVE

Euh...

Bien, euh...

Tous les corps sont...

Dans Kant, c'est quoi?


JEANNE

Chez Kant, l'exemple, c'est:

tout ce qui arrive a une cause.

Mais on peut prendre aussi

les jugements mathématiques.

Par exemple, quand je dis:

la ligne droite

est le plus court chemin

d'un point à un autre,

ça n'est pas tiré

du concept de droite

et ce n'est pas non plus

dans l'expérience.


IGOR

Oui, parce que l'espace

est une forme a priori

de la sensibilité.


ÈVE

Bravo. En fait,

tu n'as rien oublié.

Tu as tout de même appris ça?


NATASHA

Non, je te dis.

On en a peut-être parlé,

mais j'étais pas là

ou j'écoutais pas.

Ça m'a pas empêchée

d'avoir 16 au bac.


IGOR

Natacha...


NATASHA, IGOR, ÈVE et JEANNE entrent dans le salon et s'assoient avec des tasses.


NATASHA

IGOR)

Au fait, tu sais,

on est allées à la campagne,

l'autre jour, avec Jeanne.


IGOR

Oui.


JEANNE

C'est un endroit splendide.


IGOR

Oui, le coin est assez beau.


NATASHA

Et on a commencé à jardiner.

J'ai pas pas pu repeindre la

tonnelle, parce qu'il pleuvait,

mais j'ai pulvérisé

de l'insecticide

absolument partout.

Comme c'était mouillé,

je sais pas si ç'a été

très efficace.


IGOR

On recommencera

une autre fois.


JEANNE

En plus, c'est surtout moi

qu'elle a arrosée.


NATASHA

Quand est-ce que tu as

l'intention d'y aller?

Je voudrais savoir,

parce que sinon,

je ferai appel à mes copains.


IGOR

Le plus tôt possible.

Inutile de déranger tes amis,

à moins qu'ils n'y tiennent.


NATASHA

Samedi prochain?


IGOR

Pourquoi pas. Tu es d'accord?


ÈVE

Pour moi, pas possible.

J'ai un article à finir.


IGOR

Tu peux le finir là-bas.


ÈVE

Difficile.

Mais vas-y sans moi.


IGOR

Et toi, Natacha, tu viens?


NATASHA

Je pensais venir,

mais en fait,

j'ai des projets aussi

pour samedi prochain.

JEANNE)

Que ça t'empêche pas d'y aller.


JEANNE

C'est gentil, mais moi aussi,

j'ai des projets.

Enfin, c'est plutôt une corvée,

mais difficile à éviter.

Ma cousine m'invite.


NATASHA

J'ai l'impression

que personne n'ira.


IGOR

Moi, j'irai. J'irai seul.

Ce n'est pas la première fois.


ÈVE

Ce n'est pas moi

qui t'en empêcherai.


NATASHA

Moi encore moins.


NATASHA se lève et s'approche de son père.


NATASHA

J'ai quelque chose

à te montrer, viens.

(À Ève)

Excuse-moi, Ève.


IGOR s'éloigne avec NATASHA.


IGOR

Qu'est-ce qu'il y a?


JEANNE

(À Ève)

Tu le fais sur quoi,

ton mémoire?


Au matin, JEANNE arrose des plantes sur le balcon. NATASHA sort de la toilette.


JEANNE

J'ai arrosé les fleurs

du balcon.


NATASHA

Je l'aurais fait.


JEANNE

Oui, mais je sais

que tu es pressée.


NATASHA

Pas plus que toi.


NATASHA s'assoit près de JEANNE à la table pour déjeuner.


NATASHA

Je pensais pas que

les philosophes

étaient si... précis-


JEANNE

Maniaques.


NATASHA

...dans les choses

quotidiennes.


JEANNE

Pourquoi pas?

Puis je suis pas philosophe,

je suis prof.


NATASHA

Tu l'es plus que Ève.

Elle trouverait

au-dessous d'elle

de s'occuper de l'appartement,

d'aider à desservir la table,

de ranger une chaise.

Ici, c'est pas chez elle.

Heureusement d'ailleurs.

Mais quand même.

T'as vu comme elle perd pas

une occasion

d'étaler sa science

à tout bout de champ?


JEANNE

C'est tout de même moi

qui ai commencé.


NATASHA

Toi, c'était normal.

Tu parlais de ton métier

en répondant à une question.

Mais elle,

c'était pas pur pédantisme.

Ça a frappé papa.

Quand il est allé

dans ma chambre

pour voir les photos

de mon frère,

on a un peu parlé de toi.

Eh bien, il dit que tu fais pas

prof du tout.


JEANNE

Tu sais, on se fait une idée

des professeurs.


NATASHA

Enfin, il t'a trouvée très

bien, à tous points de vue.

Et très belle aussi.

Tu lui as fait

grande impression, tu sais.


JEANNE

Il te l'a dit?


NATASHA

Non.

Mais ça ce devine

à sa façon de te regarder.

Il ne regarde pas

les femmes moches.

Habitude de séducteur.

Sa chérie, qui le surveillait

du coin de l'oeil,

elle ne doit pas te porter

dans son coeur.


JEANNE

Je te trouve très injuste

avec elle.

C'est une fille très jolie

et très intelligente.

Elle te provoque peut-être

un peu, mais si peu.

Et gentiment.


NATASHA

Tu appelles ça gentiment?

Tu essaies toujours d'arrondir

les angles, et c'est très bien.


NATASHA et JEANNE entrent dans une chambre.


NATASHA

Tu vois, c'est une fille

comme toi

qu'il faudrait pour mon père.

Il lui faut des gens calmes.

Il a pas besoin de toutes ces

excitées qui lui courent après.

Et par-dessus le marché,

je te dis que tu lui plais.


JEANNE

Je suis trop vieille pour lui.


NATASHA

Tu fais presque aussi jeune

que nous.


JEANNE

En tout cas,

il est trop vieux pour moi.


NATASHA

Tu trouves qu'il fait vieux?


JEANNE

Et puis c'est ton père.


JEANNE et NATASHA s'assoient sur le lit.


NATASHA

Et s'il ne l'était pas?

Si tu l'avais connu

indépendamment de moi?


JEANNE

Mais la question

ne se pose pas.

En fait, j'aime pas raisonner

comme ça, dans l'abstrait.

D'ailleurs, il est pris

et je suis prise.


NATASHA

Il est pas tellement pris.

Avec elle, je suis sûre

que ça va finir très vite.

Et toi, à ce que je devine,

tu n'es pas tellement prise

non plus.


JEANNE

Natacha,

qu'est-ce que tu racontes?

Tu devines quoi?

Je t'ai dit quoi?


NATASHA

La façon dont tu me parles

de ton copain

n'est pas très enthousiasmante.


JEANNE

Excuse-moi,

mais dans ce domaine,

je garde mes enthousiasmes

pour moi.


NATASHA

Peut-être que je me trompe,

mais pour continuer à parler

dans l'abstrait, tu admettras

que tu n'es pas totalement

à l'abri d'un coup de foudre.


JEANNE

Pas plus qu'une autre.

Je sais pas, enfin...

De toute façon, dans ce cas,

le coup de foudre

aurait déjà eu lieu.

Et puis cessons de parler

avec des "si",

je vois pas du tout

où tu veux en venir.


NATASHA

Rien du tout.

J'aime bien rêver.


JEANNE

Eh bien moi, pas tellement.


NATASHA

Tu sais, finalement,

je suis libre demain.

On va à la campagne?

On peut même partir le matin

car ce samedi,

je n'ai pas cours.


JEANNE

C'est moi qui ne suis

plus libre.

Ma cousine m'a invitée à dîner.


NATASHA

T'as dit que c'était

une corvée.


JEANNE

Oui.

Ton père peut te conduire, non?


NATASHA

Lui, il n'ira pas.


JEANNE

Il te l'a dit?


NATASHA

Non.

J'en mettrais ma main au feu.

Je ne le vois pas

quitter son adorée

pour aller arracher

les mauvaises herbes.


JEANNE

Pourtant, hier,

il a dit qu'il viendrait.

J'ai même eu l'impression

qu'il mettait son point

d'honneur à y aller.


NATASHA

Si ce n'est qu'une question

de point d'honneur, j'en doute.

Il ne met pas son honneur là.


JEANNE

Moi, je m'en tiens

à ce que j'ai entendu.


NATASHA

Et moi, je lis

entre les lignes.


JEANNE

Sa réponse était brève

et catégorique.

Je n'y vois qu'une ligne.


NATASHA

Ah bon, on verra qui a raison.


JEANNE

Éventuellement, je peux

toujours me décommander.

Si c'est une corvée pour moi,

c'en est peut-être aussi une

pour ma cousine.

Ce qu'il y a,

c'est que ton père...


NATASHA

Il te fait peur?


JEANNE

Mais pas du tout.

Seulement, j'aime pas

m'immiscer dans vos affaires.


NATASHA

Quelles affaires?

Y a pas d'affaires.

Du moins quand Ève n'est pas là.

Or, elle ne sera pas là

et lui non plus.

Puis zut, j'ai envie d'y aller!

Je vois pas pourquoi je serais

suspendue à sa décision.

Et toi, encore moins.

Rappelle-toi qu'on s'était

promis d'y revenir dans 8 jours.

Je vais m'habiller.


NATASHA entre dans sa chambre et ferme les portes.


NATASHA et JEANNE arrivent à la maison de campagne.


NATASHA

Ah, la voiture de papa.

Tu avais raison, il est là.


Elles arrivent dans le jardin et voient IGOR et ÈVE qui s'occupent de la pelouse.


NATASHA

Catastrophe, elle est avec lui.


NATASHA

Bonjour.


JEANNE

Bonjour.


ÈVE

Bonjour. Bonjour.


NATASHA embrasse IGOR. JEANNE serre les mains d'ÈVE et IGOR.


IGOR

Ça va?


NATASHA

Ouais.

On a l'air un peu idiots.

Tout le monde avait dit

qu'il viendrait pas

puis tout le monde vient.


IGOR

Non, moi, j'avais dit

que je viendrais.


Plus tard, IGOR et NATASHA sablent la structure de la tonnelle du jardin.


IGOR

Tu sais, je peux terminer

tout seul.

Va plutôt les aider

à la cuisine.


NATASHA

Bon.

Tu sais, j'ai fait exprès

de ne pas aller avec elles.

Je voulais rester avec toi.

Ça fait longtemps qu'on a pas

été ensemble dans le jardin.


Dans la cuisine, JEANNE coupe des légumes. ÈVE épluche des pommes de terre en fumant une cigarette.


JEANNE

Et moi, croyant être

très originale,

j'avais fait tout un devoir

sur la Joconde.

Seulement, au moment

de rendre les copies,

l'institutrice a dit

à toute la classe:

"Tout le monde a fait un devoir

sur la Joconde."

Évidemment, j'étais très vexée.


NATASHA entre.


NATASHA

ÈVE)

Je peux te remplacer.


ÈVE

Non, ça va très bien.

J'adore éplucher les patates.


NATASHA

Si tu veux fumer,

tu serais certainement mieux

dans le jardin.


ÈVE

Je ne tiens pas spécialement

à fumer.

Mais j'adore fumer en faisant

des travaux manuels.


NATASHA

Pas à la cuisine!


ÈVE

Eh bien si.

Mais si la fumée te dérange,

dis-le, je m'arrêterai.


NATASHA

Tu sais très bien qu'elle

me gêne. Je ne reste pas.

À moins que Jeanne veuille

que je la remplace?


JEANNE

Non, non, ça va.


NATASHA

Cela dit, excuse-moi,

mais c'est la première fois

que je vois quelqu'un fumer

en faisant la cuisine.


ÈVE

Je sais que ça ne se fait pas,

mais je suis très soigneuse.

Sois tranquille, je ne ferai pas

tomber de cendre

dans les casseroles.

Tiens.


ÈVE donne une pomme de terre à JEANNE. Elle fait tomber de la cendre dans un plat.


ÈVE

Ça y est.

Chaque fois que je me vante

de quelque chose, vlan!

Excuse-moi, j'espère que

tu n'en es pas

à une rondelle de pomme

de terre près.


NATASHA écrase la cigarette d'ÈVE.


NATASHA

Toi, tu n'es pas

à une cigarette près!


ÈVE

Tu as tout à fait raison.

J'ai un paquet à peine entamé.


ÈVE sort une nouvelle cigarette de son paquet. NATASHA s'approche d'elle. JEANNE la retient.


JEANNE

Arrête, Natacha!


ÈVE se lève.


ÈVE

Rassure-toi, je vais la fumer

tranquillement à côté.

J'en ai marre d'éplucher.


ÈVE prend une assiette. NATASHA lui enlève l'assiette de la main.


NATASHA

Pas cette assiette!


ÈVE agrippe le poignet de NATASHA.


NATASHA

Lâche-moi!

Tu vas la casser!

Je te dis de me lâcher! Lâche!


NATASHA s'éloigne avec l'assiette.


NATASHA

(En colère)

Tu te rends pas compte que

c'est une assiette ancienne?

C'est peut-être la chose

la plus ancienne

qu'on ait dans la famille!


ÈVE

Bon, et alors?

S'il elle s'était cassée,

ç'aurait été de ta faute.

Qu'est-ce que c'est que

ces façons de se précipiter?

Tu aurais pu me le demander

poliment.


NATASHA

Tu la tenais à peine,

elle pouvait tomber

d'un instant à l'autre!


ÈVE

Tu parles.

J'ai certainement moins cassé

que toi dans ma vie.


NATASHA

Une assiette

n'est pas un cendrier.


ÈVE

Ce n'est pas de ma faute

s'il n'y a pas de cendrier ici.


NATASHA

Quand il n'y a pas de

cendrier, on ne fume pas!


ÈVE

Oh, là, là! Mais qu'est-ce que

c'est que cette dictature?

Je me demande ce que font

les gens que vous recevez ici.

En fait, vous ne recevez

personne.

Vous feriez mieux de la vendre,

votre baraque.

Igor est beaucoup trop bon

de s'en occuper.

Et de s'emmerder à repeindre

un bout de ferraille

uniquement

pour te faire plaisir.

Puisque vous êtes venues,

il n'a plus besoin d'être là.

Nous, on rentre à Paris.


ÈVE sort et s'éloigne à la course dans le jardin.


NATASHA

(En colère)

Les paroles les plus sensées

qu'elle ait jamais dites!

Vivement qu'ils partent,

on a pas besoin d'eux!


NATASHA s'assoit devant JEANNE.


NATASHA

Qu'est-ce qu'il y a?

Tu n'es pas d'accord?


JEANNE

Je trouve que tu exagères

un tout petit peu.

C'est eux qui sont arrivés

les premiers, ce matin.

C'est eux qui avaient dit

qu'ils viendraient, pas nous.


NATASHA

Mais pas elle!


JEANNE

C'est pas une raison

pour nous imposer.

En tout cas, pas aujourd'hui.


NATASHA

Si tu te mets à les soutenir

maintenant...


JEANNE

Mais je soutiens personne.

J'ai pas à intervenir

dans vos querelles.

Simplement, je pense

que si tu veux continuer

à entretenir des bonnes

relations avec ton père,

on ferait mieux

de les laisser seuls et...

Je sais pas, d'aller faire

un tour en forêt.

Je connais un très bon

petit restaurant.


NATASHA

Je n'ai aucune raison

de céder.

Je n'avais pas dit que je

viendrais, mais elle non plus.

Et puis à propos

de ce que tu appelles

"mes bonnes relations

avec mon père",

elles ne dépendent heureusement

pas d'elle.

Il trouve tout à fait normal

que je sois contre elle.

Ça le désole, mais il s'en prend

à lui, pas à moi.


Par la fenêtre, NATASHA voit ÈVE et IGOR qui s'approchent de la maison.


NATASHA

Qu'est-ce qu'ils font?


ÈVE entre sans refermer la porte et met des objets dans son sac.


NATASHA

La porte!


NATASHA se lève pour fermer la porte.


ÈVE

Bon. Au revoir.


JEANNE

Mais Ève, attends un peu.


ÈVE

Je vais prendre le train.

Ton père reste.


ÈVE sort.


JEANNE

Ève.


JEANNE se lève. NATASHA la retient.


NATASHA

Laisse, t'occupe pas de ça.


JEANNE

Ça me regarde, moi aussi.


JEANNE sort.


À l'extérieur, JEANNE s'approche d'ÈVE.


JEANNE

Ève.


ÈVE

Qu'est-ce qu'il y a?

J'ai oublié quelque chose?


JEANNE

Non, je voulais

simplement te dire

que Natacha et moi,

nous partons.

Tu peux rester.


ÈVE

Tu es gentille.

Mais tu n'as aucune raison

de me céder la place.


JEANNE

Mais si, j'avais dit

que je viendrais pas.


ÈVE

Moi aussi. Mais si tu tiens

absolument à me rendre service,

conduis-moi à la gare.


IGOR arrive.


IGOR

Ève!


ÈVE

Encore lui qui arrive.


IGOR

Écoute,

tu es complètement folle.

Il n'y a même pas de train

à cette heure.


ÈVE

Si. Je suis sûre

qu'il y en a un à 13 h 30.

Mais si vous me retenez tous,

je vais le rater.


IGOR

Écoute, laisse-moi finir

mes travaux,

nous rentrerons ensemble.


ÈVE

Tu en as au moins

pour deux heures.


IGOR

Non, une petite demi-heure

à peine.


ÈVE

Mais non, c'est nous,

Natacha et moi, qui rentrons.


IGOR

Il en est pas question.


ÈVE

Mais si, nous sommes arrivées

à l'improviste.

Vous étiez là les premiers.


IGOR

Vous plaisantez?


NATASHA arrive.


NATASHA

Non, Jeanne,

nous ne partons pas!

Ce n'est pas à toi

de décider pour moi.


JEANNE

En tout cas,

je décide pour moi.

Je prends mon sac

et je m'en vais.


NATASHA

Jeanne, ne te fâche pas!

Si toi aussi tu te mets

dans la dispute...

Qu'il y ait au moins quelqu'un

qui garde son calme.


ÈVE

Bon, la situation me paraît

pour le moins inextricable.

Au revoir.


IGOR

Puisqu'il faut trancher,

je tranche.

On rentre à Paris tout de suite.

ÈVE)

Tu viens?

Je vous laisse le soin

d'achever les travaux. Merci.


Dans le jardin, JEANNE et NATASHA observent les arbres en fleurs.


NATASHA

Ils sont beaux, les lilas,

hein?

Malheureusement, on peut pas les

cueillir, même avec une échelle.

Les fleurs de pommier,

c'est pas encore ça, hein.

Peut-être la semaine prochaine.


JEANNE

Il fait des pommes en automne?


NATASHA

Oui. Y en a plein.

Mais c'est surtout les loirs

qui les mangent.


IGOR s'approche d'elles.


NATASHA

Tiens, papa.

Ouf, il est seul.


IGOR

Finalement,

elle a trouvé un train.

Vous en faites pas pour elle.

Elle a un travail à terminer

à Paris.

Et puis elle était venue

un peu à contrecoeur.

Je crois qu'il faudrait bien

qu'on parle de tout ça.

Mais pas aujourd'hui.

Vous avez déjeuné?


NATASHA

Bien oui,

on ne t'attendait plus.

Il reste plein de choses

à manger, de toute façon.


IGOR

Bon.


NATASHA

Au fait, tu as l'heure?


NATASHA regarde la montre de son père.


NATASHA

Ah, il faut absolument

que je téléphone.

Excusez-moi, hein.


NATASHA s'éloigne. IGOR la suit.


Plus tard, JEANNE ramasse des branches dans le jardin. IGOR et NATASHA attachent des branches dans un paquet.


On entend une cloche sonner.


IGOR

Tiens, voilà William.


NATASHA

Ah! Tiens.


WILLIAM arrive. NATASHA l'embrasse.


JEANNE aide IGOR à attacher des branches.


IGOR

WILLIAM)

Comment ça va?


WILLIAM

Très bien. Et toi?


IGOR

Ça va.


IGOR et WILLIAM se serrent les mains.


NATASHA

Jeanne, William. Une amie.


WILLIAM

Bonjour.


JEANNE

Bonjour.


NATASHA

On est en plein jardinage,

tu pourrais nous aider?


WILLIAM

Le jardinage,

ce n'est pas mon fort.


NATASHA

Non.


IGOR

De toute façon,

c'est très salissant.

Et j'ai pratiquement terminé.


NATASHA

WILLIAM)

Tu m'emmènes faire

un tour en forêt?

Je t'ai pas encore montré

mon point de vue.


WILLIAM

On y va?


NATASHA

Oui.


NATASHA

JEANNE et IGOR)

Euh... Nous, on s'en va.

On sera là à l'heure du dîner.


IGOR

D'accord.


NATASHA

D'accord?

Si tu veux faire la sieste,

tu peux monter dans ma chambre.


JEANNE

Non, non. Je préfère rester

dans le jardin.

Je vais lire un peu.


NATASHA

Au revoir.


WILLIAM

Au revoir.


NATASHA et WILLIAM s'éloignent en se tenant par les bras.


JEANNE s'assoit sur une chaise longue et lit. IGOR ramasse des branches au sol.


IGOR

Vous voulez un café?


JEANNE

Non, merci.


Plus tard, IGOR et JEANNE lisent dans le jardin. Le téléphone sonne dans la maison. IGOR va répondre.


IGOR

Natacha?

Je te la passe.

(En appelant)

Jeanne!


JEANNE va répondre. IGOR examine le livre de JEANNE pendant qu'elle parle au téléphone.


JEANNE

Allô? Natacha?

Ah, tu ne rentres pas?

Oui, oui, je comprends.

Oui...

Tu passeras à la maison demain?

J'aimerais bien te voir

avant mon départ.

T'as le temps?

Je t'embrasse très, très fort.

Au revoir.


JEANNE revient au jardin.


IGOR

Ils ne rentrent pas?


JEANNE

Non.


IGOR

C'est ce que je pensais.

Ils se voient si peu souvent,

il faut bien

qu'ils en profitent.

Je ne sais pas pourquoi,

ou plutôt si,

ils se sentent très gênés

devant moi.


JEANNE

Bon, eh bien dans ce cas,

je vais partir.


IGOR

Comment?


JEANNE

J'attendais simplement

Natacha.

Puisqu'elle ne vient pas,

je m'en vais.


IGOR

Vous n'allez tout de même pas

me laisser seul.

En moins d'une après-midi,

trois femmes me laissent tomber.


JEANNE

Y en a qu'une seule

qui compte pour vous,

et vous l'avez laissée partir

de plein gré.


IGOR

Parce qu'elle avait des

raisons sérieuses de rentrer.

Ce n'est pas votre cas.


JEANNE

Si.

J'étais venue raccompagner

Natacha.

Elle n'est plus là...

y a vraiment pas de raison

que je reste.

J'avais refusé une invitation

pour ce soir.

Peut-être que je...


IGOR

Je pense qu'il est trop tard.

Restez dîner.

Actuellement, c'est une heure

très moche pour rouler.

Après 9 h,

ce sera beaucoup mieux.


Dans la maison, IGOR sert un café à JEANNE, assise au salon.


IGOR

Je sais pas ce qui leur a pris.

Ça devait éclater un jour.

Il a fallu que vous soyez là.

Prises séparément,

elles sont adorables.

Le plus grave est que Natacha,

elle vous en a parlé sûrement,

accuse Ève de choses

monstrueuses.


JEANNE

Oui, je sais. Le collier.


IGOR

Oui.

C'est invraisemblable.

Je ne vois pas ce que Ève

pourrait en faire.

Pas le porter, pas le vendre...

Car elle n'a pas besoin

d'argent.

Elle est tout sauf voleuse.

Je n'accuse pas non plus Natacha

de l'avoir... caché

pour faire croire qu'Ève

l'avait volé.

Elle aurait été trop heureuse

de le porter.

Puis elle n'est pas

machiavélique.

À la rigueur, plutôt cleptomane.

On ne se vole pas soi-même.

Je l'avais mis dans ma poche.

Ou du moins,

je croyais l'avoir mis.

Peut-être qu'il est tout

bonnement tombé dans la rue.

Quoique... Enfin, bref.


IGOR nourrit un feu de foyer avec des branches, puis s'assoit sur un fauteuil.


IGOR

Mettons ça au compte

des énigmes de l'histoire...

de l'histoire de notre famille.

Ce n'est pas la première.

Bref... pour en revenir

à la scène de ce matin,

ce qui me désole le plus,

c'est qu'il ne s'agit plus

d'une haine banale,

une haine si je puis dire

de convenance,

comme il peut en exister

entre une fille

et la maîtresse de son père.

Après mon divorce, je suis resté

un certain temps très seul,

ayant rapidement quitté la femme

pour laquelle

j'étais censé avoir divorcé.

Et ensuite, j'ai eu

un nombre confortable

de petites amies

sans que Natacha ait eu l'air

de me désapprouver.

Mais... avec elle,

je suis déjà resté

beaucoup plus longtemps

qu'avec aucune autre.

Natacha a l'impression que je

vais me fixer, elle se trompe.

Nous nous sommes aimés

très fougueusement.

Un peu parce que nous pensions

que ça durerait pas.

Je m'attends à tout instant

qu'elle me quitte.

La scène de ce matin lui ferait

une assez bonne sortie.

Je sais,

Natacha ne sait pas,

qu'il y a un autre homme

dans sa vie.

Donc elle est beaucoup moins

dangereuse, si je puis dire,

que Natacha le croit.


JEANNE

Y a peut-être aussi

une question d'âge.

Je suis sûre que ça la gêne

de vous voir

avec une petite minette

pas beaucoup plus âgée qu'elle.


NATASHA

Elle est bien avec un mec

presque aussi âgé que moi.


JEANNE

Ça, ça me gêne davantage.

Vous et Ève, finalement,

ça ne me choque pas tellement.

Bien qu'en amour, moi,

je ne supporte pas

la moindre différence d'âge.

J'ai seulement trois mois

de plus que Mathieu.


IGOR

C'est drôle.

Je vous verrais facilement

avec quelqu'un de plus âgé.

Ce qui prouve que

je vous vois très jeune.

Car j'aime les oppositions.

Et contrairement

à ce que vous croyez,

je ne vous trouve pas

trop vieille pour moi.


JEANNE

Et moi, contrairement

à ce que j'ai dit,

je vous trouve pas tellement

trop vieux pour moi.

Non, ce qui crée une barrière,

c'est que vous êtes

le père de Natacha.

Tant mieux, d'ailleurs.

Ça fait que nous pouvons

nous parler

sans arrière-fond de séduction.

C'est reposant.


IGOR

En tout cas, je vous trouve

très reposante.

Toutes les femmes

que j'ai approchées

étaient des caractérielles.

Y compris ma fille.


JEANNE

Si Natacha l'est,

je le suis aussi.

Vous ne m'avez pas vue

me mettre en colère.


IGOR

Vous vous mettez en colère?


JEANNE

Ce matin,

j'en étais tout près.


IGOR

Tout près.

Vous vous êtes dominée.


JEANNE

Grâce à Natacha.

Mais si elle s'était butée,

moi aussi, j'aurais pris mes

clics et mes claques comme Ève.

J'ai horreur de m'imposer.


IGOR

Je ne vous ai pas

très bien comprise.

Pourquoi avoir pris

la chose à coeur?

Cette histoire

ne vous concernait pas.


JEANNE

Eh bien justement.

Quand il s'agit de quelque chose

de très important pour moi,

je me contiens.

Y a des choses

que je supporte pas.

En fait, ce matin, si je me suis

énervée, c'était par manie.

Je pousse le souci de la liberté

d'autrui jusqu'à la manie.

À tel point que ça dégénère

quelquefois en tyrannie.

En plus, je vis avec

un maniaque du désordre.


IGOR

Et alors?

Qu'est-ce qui se passe?


JEANNE

Ça fait parfois

des étincelles,

mais pas très dangereuses.

Si je ne suis pas restée

chez Mathieu, cette semaine,

c'est pas tant

parce que je me sentais seule

sans lui,

c'est plutôt parce que je

supporte pas son ordre à lui.

Enfin, je le supporte

que quand il est là.


IGOR

Parce que vous l'aimez?


JEANNE

Oui, il faut que

je l'aime beaucoup.


IGOR

Vous êtes sûre?

Si vous l'aimiez à la folie,

vous oublieriez

votre ordre à vous

pour accepter son ordre à lui.


JEANNE

Je n'aimerai jamais personne

à la folie.

Je suis pas folle.

Ni même caractérielle,

vous l'avez dit.


IGOR

Et moi, pour mon malheur,

je n'ai jamais été aimé

que plus ou moins follement.

J'ai toujours souhaité

de rencontrer

quelqu'un comme vous...

qui m'aime.


JEANNE

Vous voulez savoir, disons...

le fond de ma pensée?

Je sais pas si je dois le dire,

mais tant pis.

En fin de compte,

à part cette question d'âge,

je vous trouve pas tellement

différent de Mathieu.


IGOR

Par mes manies?


JEANNE

Non, à part les manies.

Parce que autant

vous êtes ordonné,

autant il est brouillon,

comme sait l'être un matheux.

C'est une caricature.

On dirait un servant

de Jules Verne.

Je le surnomme Zéphirin.

Vous savez, ce type qui avait

un tel fouillis dans sa chambre

qu'il laissait juste un mètre

carré de plancher,

le seul endroit que la femme

de ménage

avait le droit de balayer.


Elle rit.


JEANNE

Non, ce qui vous rapproche,

c'est...

peut-être la façon poétique

dont vous vivez

tous les deux la vie.

Enfin, en ce qui vous concerne,

c'est une hypothèse

parce que je vous vois surtout

avec les yeux de Natacha.

Mais pour lui, c'est sûr.

Il a beau être un scientifique,

c'est un poète dans

la moindre chose qu'il fait.

C'est sans doute pour ça que

je lui pardonne son désordre.

Même si quelquefois,

ça me donne envie de le tuer.

Vous, c'est très différent.

Votre poésie, si poésie il y a,

vous empêche pas d'être...

très précis, très scrupuleux.

Par exemple, j'étais sûre

que vous viendriez, ce matin.

Parce que vous l'aviez dit.

Alors que Natacha

prétendait le contraire.


IGOR

Oui, j'avais dit

que je viendrais.

Je lui avais même confirmé au

téléphone vendredi après-midi.

Mais je ne savais pas encore

que Ève voudrait venir.

Quand je dis oui, c'est oui.


JEANNE

Moi aussi.

Et je crois d'emblée

les gens qui disent oui.

Je comprends pas

cette obstination de Natacha.


IGOR

Quelle obstination?

Elle vous a dit quoi?


JEANNE

Rien.

J'ai peut-être mal compris.


IGOR

Je peux m'asseoir

près de vous?


JEANNE

Oui.


IGOR s'assoit près de JEANNE.


IGOR

Je peux vous prendre la main?


JEANNE

Oui.


IGOR prend la main de JEANNE et la caresse.


IGOR

Je peux vous embrasser?


JEANNE

Oui.


IGOR embrasse la main de JEANNE. Ils s'embrassent. JEANNE se lève.


IGOR

Jeanne, restez là.


JEANNE s'assoit sur un autre fauteuil.


JEANNE

Non.

J'ai dit oui,

ça vous suffit pas?


IGOR

Bien, raison de plus.


JEANNE

Non.

Vous avez eu ce que

vous demandiez, c'est fini.


IGOR

Je ne peux rien

demander d'autre?


JEANNE

Non.

J'ai accordé trois choses,

et c'est beaucoup.

Vous connaissez le conte

des trois souhaits?


Elle rit.


JEANNE

Deux époux peuvent faire

trois souhaits.

Le mari souhaite un boudin.

La femme, furieuse contre lui,

souhaite qu'il lui pende au nez.

Ne reste plus qu'à souhaiter

qu'il se décroche.

Mais vous, vous n'avez pas

trop mal choisi.


IGOR

J'aurais pu demander plus.


JEANNE

Effectivement,

mais c'est trop tard.


IGOR

Vous l'auriez accordé?


JEANNE

Naturellement.

C'est pas tant ce que vous

demandiez que le fait

que vous le demandiez comme ça

qui m'a soufflée.


IGOR

Je vous ai choquée?


JEANNE

Surprise plutôt.

On m'a facilement par surprise.

Dans ce domaine,

vous êtes assez habile.


IGOR

Non, ce n'est pas

mon habitude.

(En riant)

En fait, je suis mon instinct.

Ça m'a toujours réussi.


JEANNE

Même dans les choses

sérieuses?

Je veux dire, si vous étiez

sérieusement amoureux de moi,

vous auriez agi comme ça?

Au risque de tout compromettre?


JEANNE

Certainement.

Et qui vous prouve

que je ne suis pas sérieusement

amoureux de vous?


IGOR

Ce que vous venez de faire.


JEANNE

Eh bien non.


IGOR

Eh bien si.


JEANNE

Je ne suis pas

amoureux de vous.

Mais je pourrais l'être.

D'une certaine façon,

j'ai envie de l'être.

Si j'ai agi aussi

précipitamment,

c'est que je ne voulais pas

me laisser enfermer

dans votre stratégie.


JEANNE

Ma stratégie?

Mais quelle stratégie?


IGOR

Celle de banaliser.

Ou d'aseptiser.

De désérotiser nos rapports.

Je suis le père de votre copine.

Je suis tabou.

Peu d'arrière-fond de séduction,

comme vous dites.

Moi, je n'aime pas ça.

Au lieu de me mettre à l'aise,

ça me glace.

Je me sens raide, emprunté.

J'aime désirer et être désiré.

Précisément en arrière-fond.

Même si ça n'aboutit à rien.

L'amour frénétique et exclusif

que j'éprouvais pour Ève

m'avait retiré ce goût.

Il m'est revenu

quand je vous ai vue.

Non pas la première,

en sortant de la salle de bain,

mais à table.

Vous n'écoutez pas.

Je sais à quoi vous pensez.


JEANNE

Ah. à quoi, d'après vous?


IGOR

Quelque chose comme...

"Qu'il parle.

Je connais la musique."


JEANNE

C'est pas ce à quoi je pense

en ce moment.


IGOR

Vous pensez à quoi?


JEANNE

À mon cours

de lundi après-midi.


IGOR

Vous êtes vraiment détachée

de la situation présente.


JEANNE

Non, c'est en fonction d'elle

que j'y pense.

J'essayais simplement

de me souvenir

à quoi je pensais, tout

à l'heure, quand j'ai dit oui.


IGOR

Pensée transcendantale?


JEANNE

Non.

Psychologique plutôt.


IGOR

Et alors?


JEANNE

Au stade actuel

de ma réflexion,

qui a été brève,

je pense surtout

que je ne pensais à rien.

Enfin, je veux dire,

à aucun des motifs

qui règlent la conduite des

êtres les uns envers les autres.

Attraction, répulsion,

amour, haine...

domination, soumission, enfin...

Je ne pensais ni à vous

ni à Mathieu.

Ni même à moi.


IGOR

Vous voulez dire

que vous avez agi

par automatisme?


JEANNE

Pas exactement.

J'agis par logique,

la logique du nombre.

Celle du nombre 3.


IGOR

Hum.

J'aimais deux sans trois.


JEANNE

Oui, c'est un jeu.

Y a aussi toute cette tradition

du nombre 3.

Le triangle, le syllogisme...

la Trinité, la triade

hegelienne.

Enfin, je ne sais pas.

Toutes ces choses

qui définissent un monde clos,

qui instaurent le définitif

et qui donnent peut-être

la clé du mystère.

Mais je ne me sentais pas

entraînée

par une force extérieure.

C'était par libre choix.

J'ai vraiment agi par honnêteté

envers la logique.

J'aurais pu dire non,

mais j'avais l'impression

que c'était triché.

C'était pas-de-jeu, comme

je disais quand j'étais petite.


JEANNE

Vous savez, c'était un peu

la raison pour moi aussi.


IGOR

Un peu?


JEANNE

Oui, ce n'était pas la seule.


IGOR

En fait, reste une personne

en fonction de qui,

ou plus exactement contre qui,

j'ai déterminé mon choix.

Vous savez qui c'est?


IGOR

Ce n'est ni vous ni moi.

Ni votre fiancé,

avez-vous dit...

Ève?


JEANNE

Mais non, c'est Natacha.

On venait de parler d'elle.

Et j'ai eu une petite dent

contre elle aujourd'hui.

J'espère qu'elle

me le pardonnera.


IGOR

Mais ce n'était pas

contre elle.

Elle voulait plutôt vous jeter

dans mes bras.


JEANNE

Elle vous l'a dit?


IGOR

Non, mais je la connais.

Ne serait-ce que par hostilité

contre Ève.


JEANNE

Eh bien justement, je voulais,

en allant dans son sens,

en démontrer l'absurdité

et saborder votre complot

à tous les deux.


IGOR

Complot.

S'il y en a eu un,

c'est uniquement de la part

de Natacha.

Et ce qui est naïf.

J'espère que vous me croyez.


JEANNE

Bien sûr.

Vous trouvez pas

qu'on a assez parlé de ça?

Si on mettait de la musique?


IGOR

Qu'est-ce que vous voulez?


JEANNE

Choisissez.


IGOR choisit une cassette de musique sur une bibliothèque.


IGOR

Ça.


IGOR fait jouer la cassette dans un lecteur. On entend du piano.


IGOR

Vous connaissez?


JEANNE

Tiens, Schumann.

Derkreisieriana.

Ah non, les Études

symphoniques.

C'est Natacha?

Elle les joue très bien.


IGOR

Ça date de quatre ans.

Sa technique était

très incertaine.

Vous voulez pas

vous asseoir sur le canapé?


JEANNE

Je suis très bien

dans le fauteuil.


IGOR

Je me lèverai si vous voulez.


JEANNE

Non, non, restez.

Laissez-moi écouter.


Le téléphone sonne. IGOR répond.


IGOR

Oui, je suis encore là.

Demain, je pars

dans la matinée.

Non, je n'ai pas envie

de rentrer ce soir.

Hum?

Elles sont parties

dans l'après-midi.

Non, écoute, il est trop tard.

Je n'ai pas envie

de me taper le trajet

alors que j'ai sommeil.

Je tombe de sommeil, je te dis,

j'allais me coucher.

Non, écoute...

tu m'as assez fait faire

la girouette aujourd'hui.

Non, je t'en prie, Ève...

Écoute, ne te fâche pas.

Ève!


IGOR raccroche.


JEANNE s'habille et range ses affaires dans son sac.


IGOR

Vous ne partez pas?


JEANNE

Il est tard.


IGOR

Bien, raison de plus.

Prenez la chambre de Natacha,

vous rentrerez demain matin.


JEANNE

J'ai des tas de choses

à faire, demain matin.

Je dois quitter

votre appartement,

remettre de l'ordre

dans mon studio,

préparer mon cours.


IGOR

En partant tôt, vous aurez

amplement le temps.


JEANNE

Et puis pardonnez-moi mais...


IGOR

Mais?


JEANNE

Je ne veux pas être dans la

situation de vous faire mentir.


IGOR

Mentir?


JEANNE

Excusez-moi d'avoir écouté,

c'était difficile

de faire autrement.

Vous avez dit

que je n'étais pas là.

Eh bien, je ne serai plus là,

je pars.


IGOR

Mais c'était trop compliqué

à expliquer.

Il aurait fallu faire

un sort particulier

à Natacha et à vous,

raconter que William était venu.

Je ne sais pas si vous savez,

elle est très jalouse de vous.

Elle s'en serait fait

tout un monde.

Elle n'aurait pas dormi

de la nuit.


JEANNE

Je sais pas

si elle dormira mieux

après ce que vous lui avez dit.

(Irritée)

Mais moi, si l'homme que j'aime

m'avait parlé comme ça

au téléphone,

j'en aurais pas dormi

de la nuit non plus.


IGOR

Jeanne, qu'est-ce que c'est

que cette colère soudaine?


JEANNE

Mais si je suis en colère,

c'est surtout contre moi.

C'est d'avoir cru Natacha

et d'être venue,

et de pas être partie ce matin

ou tout à l'heure,

quand elle a téléphoné.

Si j'étais pas là,

vous seriez rentré.


IGOR

Probablement.

Maintenant, c'est trop tard.


JEANNE

Mais non, puisqu'elle veut

que vous veniez.


IGOR

Je ne fais pas

ses quatre volontés.


JEANNE

(En colère)

Eh bien, vous ferez ce que

vous voudrez en toute liberté.

Mais sans que quoi que ce soit

pèse dans la balance.

Or, ma présence pèse

pour le moment. Au revoir.


JEANNE s'éloigne. IGOR la retient.


IGOR

Jeanne.

En partant, vous me vexez.


JEANNE

Lâchez-moi, s'il vous plaît.


IGOR

Jeanne, écoutez...

si vous vous imaginez

que Natacha et moi

avons ourdi je ne sais

quel complot ridicule...

Les souhaits puérils de ma fille

ne regardent qu'elle-même.

En tout cas, je n'ai absolument

pas trempé là-dedans.

Si quelqu'un s'est contenté de

subir l'événement aujourd'hui,

c'est bien moi.

J'espère que vous me croyez.


JEANNE

Oui, je vous crois.

Si vous continuez à le répéter

comme ça tout le temps,

je finirai par ne plus

vous croire sur rien.


IGOR

Sur rien?


JEANNE

C'est une façon de parler.

Vous voyez, je plaisante.


JEANNE embrasse IGOR sur la joue.


JEANNE

Au revoir.


JEANNE sort.


À Paris, JEANNE ramasse ses affaires dans la chambre d'IGOR. NATASHA arrive.


NATASHA

Jeanne?

Ah, tu pars?


JEANNE

Oui, il faut que j'aille

remettre un peu d'ordre

dans mon studio.


NATASHA

Ta cousine est

vraiment partie?


JEANNE

Oui, je viens

de lui téléphoner.

Elle allait prendre le train.


NATASHA

Il faut absolument

qu'on se voie demain.


JEANNE

Demain, Mathieu arrive.

Un autre jour, si tu veux.


NATASHA

C'est moche qu'on se quitte

sur une mauvaise impression.


JEANNE

Mais y a pas

de mauvaise impression.

Du moins de mon côté.

J'ai simplement trouvé

la journée d'hier

un peu mouvementée,

c'est tout.


NATASHA

Tu es rentrée quand?


JEANNE

Hier soir.

J'ai dîné avec ton père.

Il m'a dit beaucoup de bien

de toi.

Tu sais,

il t'en veut absolument pas.

On a écouté ton enregistrement

de Schumann.

C'est magnifique.

Tu avais 14 ans?


NATASHA

Les Études symphoniques.

J'espère que j'ai fait

des progrès depuis.

Tu aurais pu rester coucher.


JEANNE

Non, j'avais trop à faire,

ça m'aurait retardée.


NATASHA

Tout ce que j'espère, c'est

que tu m'en veux pas trop

de t'avoir laissée tomber.


JEANNE

Quand c'est pour son amoureux,

on a le droit de laisser tomber

même sa meilleure amie.


NATASHA

Tu comprends...

William a presque le même âge

que mon père,

alors ça me gêne

de les voir ensemble.

D'autant plus qu'ils sont de

grands timides, tous les deux.

Son arrivée m'a complètement

déboussolée.

Je m'attendais pas du tout

à le voir.


JEANNE

Vraiment pas du tout?


NATASHA

Bien oui.

Si j'avais su qu'il viendrait,

je te l'aurais dit.


JEANNE

Tu m'avais pas dit

que ton père viendrait.


NATASHA

Mon père?

Ça n'a rien à voir.

Si c'est ce que tu me reproches,

je me suis trompée.

Tout ce que j'ai dit, c'est

qu'il ne viendrait pas seul.

Or, il est venu, mais avec Ève.

Crois-moi,

il ne serait jamais venu seul.


JEANNE

J'ai pas tout à fait

cette impression.


NATASHA

Si c'est ton impression,

garde-la pour toi.

Je n'y peux rien.

Je voulais être avec toi, seule.

Je vois pas pourquoi

je serais allée là-bas

si j'avais su que les autres

viendraient.

Puis je sais pas quel intérêt

tu accordes à tout ça.

Je me suis trompée, ça arrive.

J'ai pris mes désirs

pour la réalité.


JEANNE

Bon, je veux bien te croire.


NATASHA

Tu veux me croire?

Mais pourquoi ne me crois-tu pas

simplement?


JEANNE

Eh bien, je te crois.


NATASHA

Ah, je vois.

Peut-être que mon père t'a dit

qu'il m'avait téléphoné

pour me confirmer

qu'il viendrait.

Mais c'est pas pour ça

que j'étais forcée de le croire.


JEANNE

Eh bien, je suis pas forcée

de te croire non plus,

mais je te crois, voilà.


NATASHA

Mais qu'est-ce que

tu insinues encore?

J'aimerais bien savoir

où tu veux en venir.

Je sais, tu t'imagines

que j'ai tout organisé

pour que tu restes seule

avec mon père.

C'est me supposer

beaucoup de talent.

Je suis tout à fait naïve.


JEANNE

Et moi donc.


NATASHA

Eh non. Le seul fait de

m'accuser d'une telle chose

montre que tu ne l'es pas.


JEANNE

Tu accuses bien Ève

pour le collier.


NATASHA

Je vois pas le rapport.

À moins que tu ne m'accuses

d'avoir machiné je ne sais quoi.

De l'avoir caché moi-même.


JEANNE

Mais tu es folle, Natacha.


NATASHA

Pourquoi ne pas aller jusqu'au

bout, tant que tu y es?

Tu prétends être mon amie et tu

me vois comme une ennemie.

Tu ne cherches pas à entrer

dans mes vraies raisons,

qui ne sont pas du tout

celles-là.

J'ai mes problèmes, moi aussi,

si tu as les tiens.

J'étais loin de penser à toi

et à mon père.

Tu es discrète sur ta vie.

Tu comprendras que

je le sois sur la mienne.

Je n'en parle pas,

mais elle existe.

Si William est venu...

(En pleurs)

...c'est pour des choses

qu'il y a entre nous.

Non pas pour je ne sais

quelle raison machiavélique.

Y a beaucoup de tension

entre lui et moi...

actuellement.

Tu crois que tout est simple

pour moi aussi?

Mon père est assez paranoïaque,

s'il faut que tu le sois encore

par-dessus le marché...

Quand je pense une chose,

je le dis.

Je ferais peut-être mieux

de pas le dire,

puisque personne ne me croit.

Papa ne me croit pas.

Tu ne me crois pas,

j'en suis sûre.

Sûre qu'au fond de toi,

tu crois que c'est moi

qui ai caché le collier.


JEANNE

Natacha, je t'en prie,

ne parlons plus

de cette histoire de collier.

Et même si t'as cherché

à me rapprocher de ton père,

je t'en veux pas du tout.

Puis je trouve ça charmant.


NATASHA

(En colère)

Mais j'ai rien cherché

du tout!

Vous êtes tordus,

l'un et l'autre!


NATASHA entre dans sa chambre et ferme la porte.


JEANNE

Natacha...

Natacha, pourquoi

tu le prends comme ça?

On peut rien dire.


JEANNE fait tomber une boîte à chaussures du garde-robe en y prenant un pantalon. Elle découvre un collier dans une des chaussures.


JEANNE

(À travers la porte)

Natacha, j'ai trouvé le collier.


JEANNE entre dans la chambre de NATASHA qui est couchée sur son lit.


JEANNE

Natacha...

le collier.


NATASHA

Qu'est-ce que tu racontes?


JEANNE

Tiens, regarde. C'est ça?


JEANNE montre le collier à NATASHA.


NATASHA

(En souriant)

C'est lui.

Il était où?


JEANNE

Dans une chaussure.


NATASHA

Dans une chaussure?


JEANNE

Viens voir,

je vais te montrer.


JEANNE mène NATASHA devant le garde-robe.


JEANNE

Tu vois?

En voulant ramasser

une chaussure,

je l'ai retournée

et je l'ai fait tomber.


NATASHA

Et la boîte était où?


JEANNE

La boîte était là-haut.

En essayant d'attraper

mon pantalon,

j'ai fait tomber la boîte et...

Tu vois, quelquefois

ma maladresse a du bon.


NATASHA

Mais alors, qui est-ce qui a

pu le mettre dans la boîte?

En tout cas, pas moi,

même si tu le crois.


JEANNE

Mais Natacha,

je crois rien du tout.

Ça peut très bien être Ève,

pour t'embêter,

ou pour n'importe quelle raison.

Ou bien ça peut être ton père.

Il a voulu le mettre à l'abri

puis il l'aura oublié.


NATASHA

Il est pas amnésique.


NATASHA observe le garde-robe.


NATASHA

Au fond, c'est peut-être

aucun de nous trois.


JEANNE

Qui alors?


NATASHA

Personne.


JEANNE

Il s'y est pas mis tout seul.


NATASHA

Si.

Voilà la clé du mystère.

C'est tout bête.

La première idée de papa...

était que le collier

avait pu tomber

quand il avait suspendu

son pantalon.

Alors il a regardé

dans les chaussures

qui étaient en dessous,

mais pas dans celles qui étaient

dans les boîtes là-haut.

Tu saisis?


JEANNE

Tu veux dire qu'il a mis

les chaussures dans la boîte

entre le moment où il a suspendu

son pantalon

et celui où il s'est aperçu

de la disparition du collier?


NATASHA

Oui. Ce sont de vieilles

chaussures

qu'il met pratiquement jamais.

C'est sûrement ça.

Bien, tant mieux.

J'aime pas accuser les gens,

contrairement à ce que tu crois.

Et je suis heureuse

d'avoir récupéré mon collier.


NATASHA met le collier devant un miroir.


NATASHA

Il est beau. Tu trouves pas?


JEANNE semble triste.


NATASHA

Jeanne...

Qu'est-ce que tu as?


JEANNE

C'est rien.


NATASHA

Tu pleures?


JEANNE

C'est rien du tout.

Excuse-moi pour tout à l'heure.

J'ai été idiote.

Mais tu sais, quelquefois mon

imagination me joue des tours

et je pars dans une direction

complètement fausse.


NATASHA

Moi donc.


JEANNE

En tout cas, mon passage ici

n'aura pas eu

qu'on côté négatif,

comme je le craignais.

J'avais l'impression

d'être une intruse.


NATASHA

Mais non.


JEANNE

(En riant)

J'aurai au moins été utile

à quelque chose.


NATASHA

Tu penses qu'on nous croira?


JEANNE

Ève, je sais pas.

Mais ton père sûrement.


NATASHA

S'il est encore avec elle,

j'en doute.

Comme leur histoire

va très vite se terminer...

Tu as vu, hier,

quand il est revenu?

La vie est belle.


Elles rient.


JEANNE entre chez elle. Elle lit un mot que GAËLLE lui a laissé sur la table près d'un bouquet de fleurs: « Pour ta gentillesse, un petit bouquet. Je l'ai pas déballé, au cas où tu voudrais l'emporter. Bisous GAËLLE. »


JEANNE entre chez son fiancé avec le bouquet de GAËLLE.


Générique de fermeture

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