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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Mariette Carrier-Fraser, militante franco-ontarienne

Mariette Carrier-Fraser est l’un des visages de l’éducation de l’Ontario français. Elle débute sa carrière d’enseignante à 18 ans à Hearst. Puis, elle monte les échelons pour devenir sous-ministre adjointe de l’Éducation. Elle prend sa retraite, mais elle se retrouve à la tête de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario. Aujourd’hui, on la retrouve souvent dans les conseils d’administration partout dans la province. Mariette Carrier-Fraser parle de son parcours.



Réalisateurs: Stéphane Bédard, Francis Lussier, Mark Rosario
Année de production: 2012

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Carte de visite

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Fin générique d'ouverture

L'ANIMATRICE GISÈLE QUENNEVILLE fait une courte présentation biographique de MARIETTE CARRIER-FRASER.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bienvenue à Carte de visite.

S'il y a quelqu'un qui connaît

le monde de l'éducation en

Ontario français, c'est bien

Mariette Carrier-Fraser. Elle a

commencé à faire la classe à

Hearst, dans le Nord ontarien,

lorsqu'elle avait 18 ans.

De là, un déménagement dans le

sud l'a plongée dans la nouvelle

réalité des francophones

minoritaires. Elle a enseigné

dans des écoles anglaises avant

de fonder une école française à

Cambridge. Après ça, elle a

monté les échelons un par un.

Directrice, surintendante et

sous-ministre adjointe, où elle

a travaillé à mettre en oeuvre

la gestion scolaire en Ontario.

Mariette Carrier-Fraser a pris

se retraite de l'éducation en

1998. Et tout de suite, elle

s'est retrouvée à la tête de

l'assemblée de la francophonie

de l'Ontario. Aujourd'hui, elle

est à nouveau à la retraite,

pour vrai cette fois-ci, mais on

la retrouve encore souvent

autour des tables de conseil

d'administration, partout en

province.

(GISÈLE QUENNEVILLE et MARIETTE CARRIER-FRASER sont assise face à face dans une salle de bibliothèque et font une entrevue illustrée ponctuellement par des images d'archives.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Mariette Carrier-Fraser,

bonjour.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes de Jogues. Vous avez,

vous êtes née, vous avez grandi

à Jogues. Jogues, qui est un peu

la banlieue de Hearst.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Définitivement.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était comment vivre et

grandir à Jogues?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Un milieu très pauvre, parce qu'on

était quand même neuf enfants

dans la famille.

La maison chez nous :

pas d'électricité, pas de téléphone,

pas d'eau, toilettes à l'extérieur,

école de campagne. École de rang,

vraiment : tout le monde dans la

même salle de classe, de la

mater... y avait pas de

maternelle ni jardin, de la

première à la huitième année.

Très souvent, l'enseignant ou

l'enseignante avait une huitième

année elle-même ou lui-même,

alors... Mais, puisqu'on était

tous... des grands-parents qui

vivaient d'un côté de la

rivière, les autres grands-

parents vivaient de l'autre

côté, puis dans la concession on

vivait dans un rang, le rang 12.

Puis dans ce rang-là, tout le

monde était...

Sur les 14 familles, y en avait

13 qui étaient des oncles ou des

tantes ou des grands-parents.

Alors...

Puis, on était tous un peu dans

la même situation, alors on

enviait pas ce que les voisins

avaient parce qu'on avait tous

la même chose.

Puis y a jamais personne qui

s'est senti pauvre parce que...

on avait tout ce qu'il nous

fallait. En cinquième année,

ils ont ouvert une école dans

le village. Là, à partir de ce

moment-là, on nous voyageait

par... pas autobus scolaire, on

marchait la plupart du temps,

c'était juste deu km et quelque

chose, mais en hiver c'était par

bombardier. Alors, on était sept

ou huit qui embarquaient dans

cette machine-là, puis quand

elle...


GISÈLE QUENNEVILLE

Avec des chenilles, là?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Avec des chenilles, justement.

Notre conducteur n'était pas

toujours stable, alors parfois

on avait des... voyons, on avait

un peu peur.

Parce qu'il montait sur le banc

de neige, et puis on avait

renversé quelques fois aussi,

mais on se sentait pas en

danger, c'est parce qu'il y

avait assez de neige qu'on

pouvait pas se faire mal, de

toute façon. J'étais la troisième

de neuf.


GISÈLE QUENNEVILLE

À quel moment est-ce que vous

avez décidé, moi je veux être

enseignante? Parce que je pense

que l'éducation, vous l'avez

dans le sang depuis un bon bout

de temps.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Oh oui, toujours.

Ce qui est arrivé, c'est que ma

soeur aînée est devenue

enseignante, mais quand elle

était jeune, elle nous enseignait.

Moi, avant même de

commencer l'école, elle

m'enseignait. Puis, fallait

écouter. Elle avait... Puis, ce

qui est arrivé, ça m'a bien

servi de toute façon, parce que,

à l'âge de... Moi, mon

anniversaire de naissance est

en octobre. Alors, j'avais eu

quatre ans cette année-là, mais

je ne pouvais pas commencer,

j'étais beaucoup trop jeune.

Mais au mois d'avril, ils ont

décidé que je pouvais commencer

pour faire ma première année à

l'âge de quatre ans.

Ce qui aidait un peu, c'est

que le conseil scolaire était

composé d'oncles et

de grands-parents aussi.

Mais on ne pensait pas à ça, on

a vu que je pouvais réussir,

alors... J'ai fait ma première

année d'avril à juin, puis

ensuite, j'ai commencé ma

deuxième année, là j'avais

toujours quatre ans. Alors c'est

pour ça, quand j'ai fini mes

études secondaires, j'étais

quand même assez jeune.

Mais... c'était tout naturel,

mais dans le temps, n'oubliez

pas qu'on n'avait pas tellement

le choix.

Y avait à peu près trois choix.

T'étais secrétaire, enseignante

ou infirmière.

Alors, l'aînée est devenue

enseignante, plus tard, moi,

j'ai décidé de suivre. La 2e est

devenue infirmière, la 4e est

devenue infirmière...

Une autre est devenue enseignante,

une autre est devenue infirmière,

alors c'est un peu la tradition

dans la famille.


GISÈLE QUENNEVILLE

À un moment donné, vous avez

quitté la région, vous avez

quitté Jogues, Hearst, pour

Ottawa, pour faire votre école

Normale, pour devenir

enseignante... Et si je

comprends bien, ça a été une

expérience un peu décevante pour

vous.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Oui. J'ai trouvé ça... Je ne me

sentais pas très prête quand

j'ai laissé, parce que je me

disais vraiment, je n'ai pas

appris grand-chose.

Puis, je sais pas, peut-être que

j'étais...


GISÈLE QUENNEVILLE

Là-bas?


MARIETTE CARRIER-FRASER

C'est ça, à l'école Normale.

Peut-être que j'étais trop

critique aussi, je ne sais pas,

mais...

Je sais que je faisais beaucoup

de devoirs pour les autres,

parce que j'étais très bonne en

français, moi de toute façon.

J'avais de la difficulté à

parler anglais à cette époque-

là. Puis, on avait toujours des

paragraphes à écrire tous les

jours alors, j'en faisais au

moins une dizaine par jours pour

les autres qui avaient besoin

d'aide.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça aurait pu être rentable, ça là.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Oui! J'aurais dû les vendre!

Mais les gens étaient

tous un peu dans la même

situation que moi. On n'avait

pas les moyens de payer grand-

chose. Mais, j'ai trouvé

que du point de vue

pédagogique, etc...

Comme dans les classes de

musique, par exemple, on

apprenait certaines chansons.

Mais très peu de théorie, très

peu comment enseigner, on ne

nous enseignait pas comment

enseigner, mais surtout...

Peut-être... on nous en parlait,

on allait faire de

l'enseignement pratique...

On m'a envoyée à un moment donné

dans une école qui était presque;

c'était une école de langue française,

supposément, mais les élèves

parlaient presque tous l'anglais,

et moi je ne comprenais presque rien

alors j'étais allée voir le principal

de l'école à ce moment-là,

puis je lui ai dit:

« Écoutez, moi, je sors de là, je

n'y retourne pas, parce que je

ne peux pas... Je ne leur fais

pas une faveur en étant là parce

que la plupart du temps je ne

comprends pas ce qu'on raconte,

puis deuxièmement, qu'est-ce que

je peux leur donner? » Je suis

allée voir bien des films cette

année-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes retournée à Hearst

pour enseigner pendant...


MARIETTE CARRIER-FRASER

Deux ans.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vous vous êtes retrouvée

par la suite, dans le sud de l'Ontario.

Ça, ça a dû être un

dépaysement pour vous.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Ça a été un choc. Eh bien,

je me suis mariée à ce moment-là,

dans le nord de l'Ontario,

à Matheson, dans cette région-là,

parce que mon mari était transféré

à Brantford. Et puis j'enseignais

à Paris. J'enseignais à Brantfort,

c'est-à-dire on habitait à Paris,

mais... J'appelle Paris,

c'est pas Paris, faut s'entendre.

C'était dans une école de langue

anglaise, avec 43 élèves dans ma

classe, 43 élèves de deuxième

année, et puis c'est des jeunes

qui venaient de fermes, parce

que c'était surtout la région du

tabac, Brantford à l'époque.

Puis, ça a été un choc au système,

parce qu'il fallait que je parle anglais

continuellement, et puis je

trouvais ça difficile.

Je m'exprimais beaucoup mieux

déjà à ce moment-là, parce que

par la force des choses, il fallait

que je communique avec

mon époux, d'une façon ou d'une

autre, alors je parlais anglais.

Je suis retournée à Cambridge,

puis à Cambridge, y avait une

école de langue... y avait des

classes de langue française dans

une école anglaise, et j'avais été

embauchée pour enseigner à

l'école anglaise. Et on a

découvert que... moi, je

détenais les deux brevets, pour

enseigner en français et en

anglais, et puis on avait des classes,

et ils cherchaient ce

qu'on appelait une « institutrice

en charge » de la section

française. Ils m'ont offert le

poste alors, tout de suite j'ai

accepté. Et là, je suis retournée,

vraiment, dans mon milieu.

Et puis là, j'ai commencé

vraiment à m'impliquer

dans la communauté, et puis

euh...


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que c'était difficile

d'implanter des écoles de langue

française dans cette région,

parce que c'est là-dessus que

vous avez travaillé à partir de

ce moment-là.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Exactement. Ça n'a pas été facile.

Les parents ont travaillé très fort

pour s'assurer qu'on ait notre propre

école. Puis, c'était notre école

à l'intérieur d'un édifice où il

y avait des anglophones et des

francophones. Puis, on nous...

On dérangeait. Parce que ce

n'était pas l'habitude, encore.

C'était avec le conseil de

Kitchener-Waterloo,

à ce moment- là.

Waterloo Region, Roman

Catholic separate school board.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et c'était même pas une

section de langue française?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Oh non, ça n'existait pas à ce

moment-là, il y avait pas de

conseillers scolaires

francophones, y avait pas de

surintendant francophone.

Et puisqu'on partageait l'école

avec une direction anglophone,

très souvent il y avait des

conflits entre les jeunes.

Alors, ça a été difficile.

Finalement, on nous a donné

notre école, mais c'était la

plus vieille école je pense sur

la planète. C'était très vieux.

C'était beau comme école,

mais... une très vieille école.

Et finalement, les parents ont

continué d'intervenir jusqu'à ce

qu'on ait créé notre propre

école de langue française,

qui était toujours dans une école.

On est sorti du vieil édifice

où on nous avait placés au

départ et on est revenus dans

une école un peu plus moderne,

puis on était vraiment séparés

l'un de l'autre, avec... mais on

avait la vieille partie de

l'école, encore une fois, comme

de raison.

J'avais gardé mes élèves de neuf

et dix, moi, jusqu'à ce que l'école

secondaire Georges-P.-Vanier

à Hamilton ouvre. Puis là,

à ce moment-là, mes élèves

ont transféré dans une école

secondaire de langue française,

et ensuite on est venu me chercher

pour devenir directrice

de l'école élémentaire de langue

française à Hamilton, l'école

Notre-Dame, qui était une des

plus grosses écoles, y avait 700

élèves dans cette école-là.

J'avais quoi, 32 ans je crois à

cette époque-là, quand j'ai

commencé la direction de cette

école-là. Puis de là, je suis

allée Service consultatif de

langue française. On avait un

prêt de service au gouvernement,

au ministère de l'Éducation,

pour organiser les services

consultatifs parce que, comme

vous savez, il y avait très peu

de ressources, de personnes

ressources, à ce moment-là, qui

pouvaient donner de l'aider aux

enseignants et enseignantes un

peu partout à travers la province.

Alors, moi, j'étais supervisée

par quelqu'un du ministère

de l'Éducation, par exemple.

À ce moment-là, on avait

nos surintendants francophones

qui étaient à l'embauche du ministère,

mais qui offraient des services

de conseils pour les écoles

de langue française. Alors, j'ai

été là deux ans, au service

consultatif. Je suis retournée

un an... pas un an. Je suis

retournée quatre mois à mon

école, à Hamilton, et là on est

venu me chercher de nouveau pour

devenir surintendante régionale

au ministère de l'Éducation.

J'avais un bureau à Toronto et

un à London, et un petit bureau

à Windsor. Alors, on couvrait

tout le sud de l'Ontario. Alors,

avec la supervision de... là, on

faisait la supervision des écoles

également, puis on n'embauchait

pas de personnel,

c'est surtout des gens qui

venaient là comme détachés de

leur conseil, d'un prêt de service.

Puis à un moment donné, on est

venu me chercher pour devenir

sous-ministre adjointe.


GISÈLE QUENNEVILLE

Au fil des ans, vous avez

monté les échelons et un jour

vous vous êtes retrouvée au

ministère de l'Éducation.

Comment c'était à l'époque, être

francophone au ministère de

l'Éducation de l'Ontario?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Bien, c'était vraiment une

expérience pour défricher du

terrain par exemple, parce qu'il

y en avait tellement peu.

Au bureau régional, par exemple,

j'étais surintendante, moi,

d'une petite équipe de personnes

qui étaient détachées.

Mais il fallait que je couvre

tout le sud de l'Ontario, et il

fallait toujours rappeler aux

gens que nous étions là pour

donner des services, et que,

eux, avaient des responsabilités

face aux écoles de langue

française également, même s'il

n'y avait pas de conseiller

scolaire francophone.

S'il y en avait, c'était par pur

accident, c'est certainement pas

parce que c'était planifié.

Puis... c'est pas parce qu'on

n'était pas bienvenus, c'est

simplement qu'on ne comprenait

vraiment pas ce qu'on faisait là.

Alors, on a travaillé très fort

pour que les conseils scolaires

nous acceptent aussi, parce qu'on

faisait l'évaluation du personnel;

puis on était là pour intervenir auprès

des directeurs de l'éducation.

Et je dis bien directeurs parce qu'il

y avait très peu de directrices

à l'époque, pour s'assurer que

les francophones, les enseignants

aient les services dont ils

avaient besoin, le matériel scolaire,

etc., etc.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et là, à un moment donné, il y

avait la gestion scolaire. On

parlait de gestion scolaire

depuis un bon bout de temps, on

voulait implanter la gestion scolaire,

et là j'imagine qu'il a fallu

avoir recours à vos talents

de politicienne, finalement,

pour convaincre les responsables

au ministère de l'importance

de la gestion scolaire

pour les francophones, en Ontario.

Comment ça s'est passé ça?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Quand euh... Et il faudrait s'entendre,

comme fonctionnaire et non pas

comme politicienne.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui, oui, tout à fait.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Mais j'étais politicienne dans

le sens...


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais fallait comprendre les

rouages politiques.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Avant de devenir sous-ministre

adjointe, et même avant de

rejoindre le ministère, j'avais

toujours été impliquée. Comité

consultatif de langue française,

association des conseillers

scolaires, etc.

Parce que là, j'étais très

active dans la communauté pour

s'assurer qu'on reconnaisse que

nous avions droit quand même à

une certaine gestion.

Mais c'était surtout pour créer

nos propres écoles pour

commencer parce qu'on avait

encore ces difficultés-là.

Quand je suis devenue

sous-ministre adjointe, je ne savais

même pas dans quoi je

m'embarquais. Qu'est-ce que ça

fait une sous-ministre adjointe,

pour l'amour du Ciel? J'avais

aucun personnel, j'avais deux

personnes, un agent d'éducation

et une secrétaire.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est un beau titre.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Un très beau titre. Oui. Puis là,

je ne savais vraiment pas,

j'avais pas de description de

tâche, il a fallu que je la décrive,

ma propre tâche, que j'établisse

mes propres responsabilités,

mais... Puis, la ministre,

c'était Betty Stevenson,

quand j'ai été nommée

sous-ministre adjointe.

Je lui ai dit : « Mais pourquoi

est-ce que vous m'avez choisie,

moi? » Parce que je n'étais pas

d'une entrevue. Simplement, j'ai

reçu un appel à un moment donné,

d'aller rencontrer le sous-

ministre, ils m'offrent le

poste, et moi je n'étais pas

censée en parler, mais j'en ai

parlé à tout le monde, alors je

me suis fait rappeler à l'ordre

pour dire : « Écoute, c'est

confidentiel, faut que ce soit

accepté par la ministre et par

le conseil des ministres », à ce

moment-là, alors j'ai dit :

« OK, ... trop tard. »

Mais j'avais demandé à la ministre

et elle m'a dit, en anglais :

« It's safer to have you in

the inside than in the outside. »

Parce qu'à ce moment-là

de l'intérieur, ils pensaient

qu'ils pouvaient me contrôler,

mais elle s'est rendu compte que

ce n'était pas le cas.

Moi, j'ai dit : « D'accord, moi

je vais continuer d'intervenir et de

pousser très fort, mais pas au

nom d'une communauté, je suis là

pour m'assurer que le ministère

de l'Éducation donne les

services qui sont. »

Je n'étais pas représentante de la

communauté, les représentants de

la communauté, c'était les associations

qui existaient, etc. C'était un rôle

que les francophones avaient

de la difficulté à comprendre

au départ, parce qu'ils disaient :

« tu ne parles... » Je dis : « Je ne

parle pas en votre nom. Je suis

là pour me le rappeler constamment

qu'il y a une communauté

qu'on doit servir, qu'il y a

des étudiants qui méritent

une éducation de qualité

dans leur propre langue. »


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que c'était frustrant

pour vous par moment?


MARIETTE CARRIER-FRASER

C'est sûr! Mais pas au point

où ça me décourageait, pas du

tout. Je trouvais à un moment

donné que ça ne bougeait pas

assez vite. Puis là, je menaçais

souvent mon ministre de

démissionner. Je dis : « Écoute là,

on avance rien, pourquoi si vous

faites rien, moi je vais aller

ailleurs, y a certainement

quelqu'un qui va apprécier mes

services plus que vous le faites

là. »


GISÈLE QUENNEVILLE

Et la gestion scolaire a vu le jour.

Ça fait maintenant presque 14 ans

qu'on a la gestion scolaire en Ontario.

Vous qui voyez ça de plus loin,

maintenant, qu'est-ce que ça a

donné? Est-ce que ça a donné les

résultats escomptés?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Oui et non. On a beaucoup de

travail à faire encore, parce

que oui, les programmes se sont

améliorés beaucoup, maintenant

nous avons nos propres

programmes. Si on regarde la

politique d'aménagement

linguistique, élargir l'espace

francophone que le gouvernement

finance maintenant, nos collèges

francophones, l'augmentation des

programmes au niveau universitaire,

etc., etc.

Y a beaucoup de travail qu'a été

fait. Nos jeunes ont leurs

propres écoles, ne sont plus

dans des écoles de deuxième

classe, c'est quand même...

Mais y a encore beaucoup à faire

parce que nous avons beaucoup de

petites écoles, surtout quand on

regarde au niveau secondaire,

puis il doit absolument y avoir

un plus haut niveau de... Y a

beaucoup de coopération entre

les conseils scolaires, c'est clair.

Mais ce n'est pas assez encore.

Parce que si on regarde

dans les milieux où il y a deux

écoles secondaires de langue

française avec très peu d'élèves,

moi j'ai de la difficulté à voir

pourquoi y a pas plus de coopération

entre les écoles, pour que...

Je suis d'accord que les

catholiques gardent leur système

et leur conseil public aussi,

mais s'ils partageaient même les

ressources humaines... parce que

tu peux avoir quelqu'un dans une

école secondaire qui est très

fort en chimie, qui est un très

bon prof, mais du côté catholique

ou public tout dépendant,

on n'a pas cette même ressource

humaine. Pourquoi il y aurait pas

un partage au niveau du personnel?

Ça n'enlève rien à personne.

Parce qu'on a créé nos écoles

avec un objectif, et je pense

qu'on l'oublie ça, c'est la

qualité des programmes, une

meilleure qualité des programmes

pour nos jeunes qui sont dans

les écoles.

Puis, ce qui arrive très souvent,

c'est qu'on travaille pour avoir

le plus grand nombre d'élèves.

Ça donne quoi, ça?

Ce n'est pas l'objectif, ça?

Avoir un conseil qu'il y a plus

d'élèves, plus d'enseignants,

plus d'écoles... Et on oublie

pour qui on le fait. Puis cette

dimension-là m'inquiète toujours

parce que je me dis: « Si vous

pensez bien à votre affaire,

est-ce que vous êtes vraiment là

pour vous assurer que nos élèves

ont la meilleure qualité de

programme possible? »


[GISÈLE QUENNEVILLE:] Est-ce qu'on pourrait

envisager chez les francophones

un système d'éducation?


[MARIETTE CARRIER-FRASER:] Moi, j'ai difficulté à le voir

parce que, aussi longtemps, si

on regarde en Ontario catholique

anglophone, ils ont une force de

frappe absolument extraordinaire,

une force politique qui est

incontournable. Puis, c'est

toujours aussi longtemps que le

système anglophone va demeurer,

puis nos francophones ne sont

pas prêts non plus à ce

changement-là. Graduellement,

moi, je me dis : au fur et à

mesure que les années vont

avancer, s'il n'y a pas un peu

plus de coopération, on va

perdre de nos jeunes. Nos jeunes

on les perd, tout simplement

parce qu'ils se disent: « Mais je

vais aller du côté anglais parce

que il y a tel cours que je veux

prendre, je peux pas le prendre. »

Puis, ils sont toujours...

Les jeunes ont une certaine

difficulté aussi parce qu'ils

sont toujours avec les mêmes.

Si tu commences dans une

communauté à la maternelle,

alors tu passes tes dix ans, à

l'élémentaire jusqu'à la fin de

la huitième année avec presque

toujours le même monde.

Ensuite, là, tu t'en vas au

secondaire, c'est encore avec

les mêmes aussi, puis y a une

certaine limite au niveau des

cours que tu peux prendre parce

que les écoles sont trop petites.

Vous avez des grosses écoles,

par exemple dans la région

d'Ottawa. Y en a, par exemple,

dans la région de Prescott-Russell,

mais même dans la région

de Prescott-Russell, certaines écoles,

les effectifs diminuent beaucoup.

Alors, il va falloir que les gens

s'arrêtent à un moment donné

pour dire: « Écoute, qu'est-ce

qu'on veut vraiment pour

le plus grand bien de nos jeunes? »


GISÈLE QUENNEVILLE

Les chiffres du dernier

recensement sur les langues sont

sortis y a pas très longtemps,

et pour l'Ontario, l'Ontario français,

les chiffres, bon, y a eu une

légère augmentation.

C'est peut-être pas la mer à boire,

mais c'est quand même ça.

Est-ce que vous vous réjouissez

de ces chiffres?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Définitivement. Parce que je me dis :

« Au moins, tout ce qui

n'est pas diminution, puis un

léger progrès, je me dis quand

même faut se féliciter, et se

dire que quelque chose

fonctionne quelque part. »

Ce que c'est, je ne suis pas

certaine comment on peut...

Mais si on regarde même en

Ontario, si le gouvernement

fédéral, quand ils font leur

recensement, s'ils se servaient

de notre définition de francophone,

on serait encore plus nombreux,

c'est ça, tu vois.

Moi j'ai toujours peur que les

francophones s'endorment, parce

que c'est toujours un danger, tu

te demandes toujours...

Faudrait peut-être...

Je me rappelle, moi, on avait un

ministre qui parlait de créer

une crise... « create a crisis »,

pour changer les choses.

Je ne veux pas qu'on fasse ça

au niveau francophone, mais faut

quand même s'assurer qu'on

maintient les acquis.


GISÈLE QUENNEVILLE

On parle beaucoup des écoles

de langue française, et je sais

que quand on se promène dans les

écoles de langue française,

c'est vraiment pas beaucoup de

français qu'on entend dans la

cour d'école, dans les corridors;

dans les salles de classe, oui.

Mais dans certaines écoles,

y en a pas beaucoup.

Alors, comment s'assurer que

ces petits francophones

d'aujourd'hui demeurent francophones

et qu'ils fassent gonfler ces chiffres

de Statistique Canada?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Mon Dieu, si j'avais la réponse

définitive à ça, j'écrirais un livre

et je pourrais le vendre et je

deviendrais très riche!


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui!


MARIETTE CARRIER-FRASER

Mais, moi, je regarde quand même,

quand j'étais directrice, y a

des siècles vraiment maintenant,

parce que si je regarde,

je suis devenue directrice d'école

à la fin des années 60, puis au début

des années 70. Nos jeunes dans nos

écoles, même à ce moment-là, nos

écoles de langue française par

exemple, surtout dans le sud de

l'Ontario, avaient à peine

quelques années d'existence.

Puis, on dirait qu'il y a quand

même un bon groupe qui

maintiennent leur langue,

qui en sont fiers. Je regarde

mes deux filles, moi, qui

ont été élevées en anglais

dans le sud de l'Ontario,

elles ont fait toutes leurs études

élémentaires et secondaires

dans le sud. À Hamilton,

à Cambridge, à Toronto.

Burlington même. Mais elles

s'en sont très bien tirées,

mais peut-être que moi

j'étais quand même légèrement

convaincue, mais...

Puis, y a d'autres familles qui

sont dans la même situation

aussi. Avec aussi l'émigration,

parce que très souvent ce qui

nous arrive avec les communautés

immigrantes francophones,

leur première langue n'est pas

le français ni l'anglais, mais la

langue d'usage est le français

au Canada. Alors, ça a apporté

un regain d'énergie aussi dans

nos communautés, parce qu'il y

en a quelques-uns d'entre eux

qui ne parlent pas anglais du

tout non plus.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais comment s'assurer que ces

émigrants-là demeurent

francophones et qu'ils fassent

pas comme de nombreuses familles

franco-ontariennes de souche,

et se tournent vers l'anglais,

parce qu'ils vont se rendre

compte qu'en Ontario, c'est plus

facile en anglais?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Oui. Mais y a des preuves aussi

qu'être bilingue, ça paye

un peu plus. Si on regarde au niveau

de la masse salariale pour les personnes

qui ont des emplois bilingues,

c'est plus élevé. On a quand même nos

organismes aussi, et je parle

pas d'organismes de... Mais je

parle de jeunes, la Fesfo,

par exemple, qui a un impact

absolument extraordinaire. Moi,

je regarde mon petit-fils qui a

14 ans, là il s'en va à un forum

pour les jeunes leaders francophones,

simplement parce que ça l'intéresse.

Puis il est pas tout seul, y en

a tout un groupe, ils sont

obligés d'en refuser parce que

les jeunes sont intéressés.

Peut-être aussi si on se sert

mieux des médias sociaux, parce

que cette dimension-là, très

souvent les personnes de mon

âge, on ne sait pas comment s'en

servir. Mais dans les écoles

présentement, ils s'en servent

beaucoup plus aussi.

On dirait que les jeunes... les

jeunes, définitivement, s'intéressent

à ça. Faut aussi travailler avec nos

enseignants. Parce que moi, je

disais toujours aux enseignants

quand j'avais la chance de leur

parler, je leur disais:

« Écoutez, vous avez une

responsabilité additionnelle.

Vous avez la responsabilité

d'être très bons pédagogues,

mais vous avez une

responsabilité additionnelle

aussi au niveau de la langue et

de la culture française, parce

que vous vous devez, vous

avez... C'est une obligation.

Si vous n'êtes pas capable de le

faire, vous seriez mieux d'aller

dans les écoles de langue

anglaise. »

Parce que les jeunes ont besoin

de modèles. Moi, ça me fait

dresser les cheveux sur la tête

quand j'entends des enseignants

qui parlent anglais aux élèves

dans les écoles de langue

française. C'est une horreur ça.

Ça devrait être interdit, et

puis, je sais pas... Je dirais pas

qu'on devrait les punir, mais

quand même, faudrait les convaincre

que... parce que moi, je devenais

horripilée complètement quand

on disait: « Mais c'est assez cute,

ils parlent les deux langues. »

« Ah oui, mais dans une école

de langue française, parlez-lui

français! »


GISÈLE QUENNEVILLE

Mariette Carrier-Fraser, après

de nombreuses, nombreuses années

dans le milieu de l'éducation et

dans le monde francophone, vous

avez pris votre retraite y a

quelque temps déjà, et je sais

que vous siégez à toute sorte de

conseils d'administration.

C'est quoi, pour vous,

la retraite idéale?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Ce que je fais présentement,

parce que, être à la retraite pour moi,

c'est de choisir ce que tu veux faire.

Choisir ce que tu aimes faire

et bien le faire. Puis c'est ce que je

fais. Quand... je suis très

impliquée comme vous le savez

dans plein de dossiers. Depuis

quelque temps, depuis les deux

dernières années, c'est le dossier santé,

alors là, je suis avec les membres

du conseil d'administration

de l'hôpital Montfort, le comité exécutif

de Montfort, membre du réseau

de santé de l'Est de l'Ontario,

la Société Santé en français...

Pour moi, c'est d'essayer de

continuer à offrir quelque chose

à la communauté.

Toutes les entités de planification,

par exemple, qui ont été créées

il y a quelques années,

quand j'étais encore à la présidence

de l'AFO, mais pour moi,

c'était déjà un geste dans

la bonne direction, parce que

les jeunes vont pouvoir peut-

être mieux se servir de leur

français, parce que le français

pour les jeunes c'est presque

une langue de travail. Tu t'en sers

à l'école puis après ça, t'as pas

l'occasion de t'en servir du tout.

Mais s'ils voient que dans le système

de santé, tu peux être servi en

français, dans d'autres domaines,

les arts, la culture, les sports, etc.,

que tu peux vivre en français vraiment,

peut-être qu'à ce moment-là la

fierté va continuer à se

développer encore plus qu'elle

ne le fait présentement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je vous ai posé la question sur

la retraite et vous m'avez répondu

par rapport aux services de santé

en français. Est-ce que c'est ça,

la retraite, pour vous?

Ou est-ce que vous relaxez

quand même un peu?


MARIETTE CARRIER-FRASER

Oh, non, non, oui, oui. J'ai

toujours eu le temps et ça, ça

n'a pas changé. Quand mes

petits-enfants ou mes enfants

avaient besoin de moi, j'étais

là. J'abandonnais tout le monde.

Je me rappelle avoir tenu mon

ministre en alerte pendant trois

heures de temps, parce qu'on

ne trouvait pas ma fille,

elle était montée sur le Subway

à Toronto, et elle était tombée

endormie, et elle avait fait le tour

de la ville deux fois avant

de se rendre à l'école.

Mais ma famille a toujours passé

en premier, ça, c'est clair. Et

ça va continuer de l'être. Mais

j'ai du temps pour moi-même

quand même, parce que, je lis

beaucoup, je regarde très peu la

télévision, je n'ai pas le temps,

mais, visites avec les amis,

la famille, etc., non. Je

choisis les organismes où je

siège aussi, parce qu'à un

moment donné, si j'acceptais

toutes les invitations qu'on me

donne: « Mariette est-ce que tu

pourrais présider ceci? »

Et je n'accepterai plus de présidence.

Parce que je me dis: « Ça, c'est

trop. » J'aime mieux que quelqu'un

d'autre préside, mais moi, je vais

m'impliquer comme membre de

l'organisme, etc., mais

certainement pas pour être toujours

le chef de file. Il est temps

que je prenne un recul,

et regarder les autres mener

la marche et moi, je vais suivre.

Pas nécessairement sagement,

mais... je vais continuer

de m'impliquer quand même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mariette Carrier-Fraser, merci

beaucoup.


MARIETTE CARRIER-FRASER

Ça m'a fait plaisir.

(Générique de fermeture)

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