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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Richard L'Abbé : ingénieur, entrepreneur et philanthrope

Richard L’Abbé aime les défis et n’a pas peur de prendre des risques. Des risques financiers en tant qu’entrepreneur, mais aussi des risques physiques et immédiats en tant qu’essayeur des produits de sa propre compagnie. En effet, Richard L’Abbé a enfilé à 19 reprises le casque et le costume de déminage conçus par sa compagnie Med-Eng. Chaque fois, il a reçu un kilo d’explosif en pleine figure et, chaque fois, il s’en est sorti indemne. Mais comment ce Canadien est-il parvenu à créer une combinaison anti-mines et anti-émeutes vendue dans plus de 120 pays dans le monde? Gisèle Quenneville a rencontré Richard L’Abbé, qui profite aujourd’hui d’une retraite très active, mais qui prend un plaisir évident à raconter son histoire.



Réalisateurs: Simon Madore, Karen Vanderborght
Année de production: 2013

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Titre :
Carte de visite


L'animatrice GISÈLE QUENNEVILLE fait une courte présentation biographique de RICHARD L'ABBÉ, ingénieur, entrepreneur et philanthrope. Après un court moment, où RICHARD L'ABBÉ est assis sur un divan, on voit des images tirées d'archives montrant les équipements conçus par RICHARD L'ABBÉ dans des situations réelles ou fictives. Ces images illustrent le propos de GISÈLE QUENNEVILLE lors de sa présentation.


GISÈLE QUENNEVILLE (Narratrice)

Richard L'Abbé n'a pas peur de

prendre des risques. En tant que

président de la firme Med-Eng,

il a enfilé à 19 reprises le

casque et l'habit de déminage

conçus par sa compagnie. Chaque

fois, il a reçu un kilo

d'explosif en pleine figure et,

chaque fois, il s'en est sorti

indemne.

C'était sa façon de faire

comprendre aux clients

potentiels l'efficacité de son

produit. Med-Eng est devenu le

leader mondial en matière de

combinaison antimines et

antiémeutes. Richard L'Abbé a

fait affaire dans plus de 120

pays. Dans l'espace de quelques

années, son chiffre d'affaires

est monté en flèche. La fameuse

combinaison antimines a même été

utilisée dans le film The Hurt

Locker, qui a remporté six

Oscars. Mais, en 2007, Richard

L'Abbé a décidé de tourner la

page. Lui et ses associés ont

vendu Med-Eng pour 650 millions

de dollars. Si Richard L'Abbé

est à la retraite aujourd'hui,

il partage son savoir-faire avec

des jeunes entrepreneurs et il

partage sa fortune avec

différents groupes

communautaires à Ottawa et même

à l'étranger. Mais Richard

L'Abbé a toujours un petit côté

casse-cou. Sa nouvelle passion:

la course automobile.

Il est aujourd'hui un des

propriétaires du Calabogie

Motorsports Park, à l'ouest

d'Ottawa, et il passe le plus de

temps possible dans sa voiture

et sur la piste.


GISÈLE QUENNEVILLE est assise face à RICHARD L'ABBÉ et le reçoit en entrevue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Richard L'Abbé, bonjour.


RICHARD L'ABBÉ

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre succès a été la

conception, la création de

casques et de combinaisons,

d'habits de déminage. Qu'est-ce

que c'est, un habit de déminage?

Peut-être nous décrire ce que

c'est.


RICHARD L'ABBÉ

C'est un habit de protection

qui est porté par les gens qui

font l'enlèvement des engins

explosifs. Alors, s'il y a un

appel qui entre au poste 911, y

a un attentat à la bombe quelque

part, si on trouve un colis

suspect, alors c'est l'équipe de

déminage qui arrive et ils vont

endosser un des habits qu'on a

conçus pour aller faire

l'intervention.

Alors c'est dans ce domaine-là

qu'on s'est lancé au début des

années 80.

En premier lieu, c'était la

conception du casque, et puis,

dix ans plus tard, en 1991, on a

fait la conception de la tenue

aussi. Alors on était la

première compagnie au monde à

faire la conception à la fois du

casque et de la tenue.

Et le tout faisait un ensemble

qui était vraiment à la fine

pointe des technologies.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et qu'est-ce qui fait qu'on

peut se faire exploser une bombe

essentiellement en pleine figure

et qu'on reste intact?


RICHARD L'ABBÉ

Euh... Dans le casque... ce

sont des casques qui sont faits

avec des coques de Spectra, ce

matériau balistique

extraordinaire, à l'intérieur

duquel il y a des calottes de

protection contre l'impact.

Parce que, lorsqu'il y a une

explosion, il y a toutes sortes

de choses qui se passent dans un

très court laps de temps.

Alors, il y a l'effet du

souffle; c'est la pression, qui

peut vous faire... voyager dans

le temps; il y a les éclats de

fragments; il y a la chaleur et

puis il y a l'impact. Alors,

quand on est projeté, après

avoir été frappé par cette vague

de surpression, on peut frapper

le sol, on peut frapper un mur,

etc. Alors il y a l'accélération

qui est causée par l'explosion,

l'effet du souffle qui nous

frappe, puis, après ça, il y a

la décélération, lorsqu'on

frappe quelque chose. Alors,

dans un habit de protection, il

faut vraiment tenir en ligne de

compte les quatre dangers, en

plus des gaz dangereux, etc.

Alors c'est un milieu assez

complexe.


GISÈLE QUENNEVILLE

À quel moment est-ce que vous

avez dit: "Bon, il y a quelque

chose à faire dans ce domaine-

là; moi, je vais faire des

casques et des habits de

déminage"?


RICHARD L'ABBÉ

Alors, c'est purement par

coïncidence qu'on est entré dans

le domaine. Je travaillais pour

une compagnie d'Ottawa,

Biokinetics and Associates, qui

est une compagnie qui oeuvre

dans le domaine du... biogénie.

Et puis nous, on travaillait

dans le domaine du pont entre la

médecine et le génie, surtout

dans le domaine de l'impact sur

le corps humain.

Dans l'industrie de

l'automobile, la conception de

casques et tout ça. Alors, on a

reçu un contrat de la

Gendarmerie royale du Canada,

Biokinetics, pour faire la

conception d'un casque de

démineur. Et puis c'est le

premier projet que j'ai entamé

après avoir gradué de

l'université. Moi, je

connaissais absolument rien dans

les bombes, etc. Et puis,

finalement, on a fait un

prototype de casque qu'on a

présenté à la GRC, et, à notre

grande surprise, ils nous ont

dit: "Ah! C'est super! On veut

en acheter d'autres. Où est-ce

qu'on achète ça?" Et puis c'est

comme ça qu'on a commencé la

compagnie Med-Eng.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais y avait une demande pour

ce genre de produits-là?


RICHARD L'ABBÉ

Oui, c'est sûr qu'en 1969, les

problèmes ont commencé en

Irlande du Nord. Les Anglais se

sont fait prendre, l'armée

anglaise, vraiment, avec les

culottes baissées. Y avait pas

d'équipement de protection

contre les bombes, y avait pas

d'équipement d'intervention.

Alors, eux ont été vus comme les

pionniers dans le domaine.

C'est-à-dire que... ils avaient

perfectionné non seulement les

habits de protection mais toute

la gamme d'outils pour faire

l'intervention. Et puis les pays

comme le Canada, les États-Unis,

l'Australie, la France etc.,

nous, on a été regarder un peu

ce qui se passait en Angleterre.

À la place de réinventer la

roue, pourquoi ne pas emprunter

de leurs technologies? Le défi

qu'on a au Canada, c'est que les

gens, souvent, ont un gabarit

plus important qu'en Europe.

Alors ils achetaient des habits

et des casques en Angleterre et

puis on avait des types qui

mesuraient 6 pi 6 po, qui

pesaient 250 lb, et puis les

habits européens étaient trop

petits. Alors ça a été un des

problèmes. Les équipements ont

été conçus rapidement pour

essayer de satisfaire à une

demande urgente, puis c'était

pas nécessairement raffiné au

point que ça aurait pu l'être.

Alors, les Forces armées

canadiennes et la police

canadienne ont dit: "Je me

demande si on pourrait faire

mieux." Et puis c'est comme ça

qu'on a eu le premier contrat de

développement pour le casque. Y

a une compagnie de Toronto qui a

développé l'habit original. Ça,

c'était en 1980-81. Et puis

c'est en 81 qu'on a commencé à

commercialiser le casque et

éventuellement la tenue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre marché, par contre, a

finalement été le monde entier.

Je pense que vous avez vendu vos

combinaisons dans 140 pays.

Alors il y avait un besoin

ailleurs que chez nous pour ça.


RICHARD L'ABBÉ

Oui. C'est-à-dire que le

marché canadien, c'est un marché

où les attentats terroristes...


GISÈLE QUENNEVILLE

Y en a pas beaucoup!


RICHARD L'ABBÉ

Alors, le marché canadien

était très petit, et c'est pour

cette raison-là qu'on s'est

lancé sur le marché

international. Parce que le

marché, dans n'importe quel

pays, sauf les États-Unis, est

quand même assez limité. Alors,

en 1981, on a fondé la société.

La commercialisation du produit,

notre casque, a été donnée à la

compagnie qui faisait l'habit,

compagnie torontoise. Et puis

eux, finalement, avaient aucune

idée comment vendre ce produit-

là.

Alors, en 82, à deux cheveux de

faire la faillite, nous, on

avait... je pense, 4000$ dans

notre compte de banque, puis on

a décidé de se lancer sur le

marché de l'exportation. Alors

c'était une idée complètement

idiote. Avec 4000$, on se lance

pas sur le marché de

l'exportation.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais ça a marché!


RICHARD L'ABBÉ

Ça a marché parce que,

finalement, le gouvernement

canadien, à cette époque-là,

avait des octrois vraiment très,

très bien faits. Ça s'appelait

PEMD, Program for Export Market

Development. Et puis ils nous

donnaient une subvention pour

une partie du coût de l'avion,

du billet de l'avion, et puis

ils nous donnaient un per diem.

Et puis, avec ça, j'ai pu

survivre à l'extérieur. Alors

j'ai fait six pays en Europe.

Et puis, ma première

présentation de vente, ça a été

une vente à la police fédérale

allemande, puis ils ont acheté

un casque. C'étaient des casques

qui se vendaient quand même

4000$ pièce.

C'était quand même pas pire-


GISÈLE QUENNEVILLE

Pas mal!


RICHARD L'ABBÉ

...en 1981. Et puis ça a créé

énormément d'intérêt en Europe.

C'est comme ça qu'on a commencé

à développer notre confiance de

pouvoir vendre les équipements à

l'extérieur du pays. Et puis,

cinq, six, sept ans plus tard,

lorsqu'on était vraiment bien

placés à l'extérieur du pays,

c'est à ce moment-là qu'on est

entré dans les États-Unis.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et là, j'imagine que, dans

certains pays, faire la vente

comme ça, ça doit pas être comme

faire la vente chez nous.

Est-ce qu'il y avait des

barrières culturelles, des

différences culturelles?


RICHARD L'ABBÉ

Absolument. Écoutez, je

faisais deux à trois pays par

semaine. Chaque fois qu'on

change de pays, on change

d'environnement, on change de

moeurs, on change de coutumes.

C'est pas vraiment évident

d'être à la page à chaque place,

et il faut pas faire d'erreurs.


GISÈLE QUENNEVILLE

Par exemple?


RICHARD L'ABBÉ

Ah! J'en ai fait plein! Quand

j'étais au Japon, la première

fois, l'échange des cartes

d'affaires, c'est un rituel,

mais il faut respecter puis

c'est très important. Parce

qu'on donne la carte avec les

deux mains, on présente notre

identité à notre homologue.

Alors on reçoit la carte de

l'autre en tenant avec les deux

mains. Et puis là, c'est une

extension de la personne. Alors,

on voit son nom, son poste, sa

compagnie, son éducation.

Alors ça, c'est très important.

Moi, je regardais ça, puis le

premier réflexe que j'ai eu, je

regarde en arrière, c'est

écrit... c'est écrit en

japonais. Bon, bien là... je ne

me souviendrai pas qui c'est,

cette personne-là.

Alors, je sors le stylo pour

écrire: "C'est qui, ce monsieur-

là?" Mais là, c'est comme

prendre un marqueur feutre puis

vous écrire sur le front. Puis

j'ai fait des conneries. La

première rencontre, en dedans de

la première minute, j'avais

totalement bousillé ma rencontre

sans même réaliser que j'avais

fait quelque chose de pas

correct.


GISÈLE QUENNEVILLE est sur le bord d'un lac en compagnie de RICHARD L'ABBÉ. [GISÈLE QUENNEVILLE

Je vois qu'il y a un kayak là-

bas. Je sais que vous en avez

fait... quand vous étiez à

l'université. Est-ce que c'est

un sport que vous pratiquez

toujours aujourd'hui?


RICHARD L'ABBÉ

J'aimerais en faire beaucoup

plus souvent, parce que c'est un

sens de liberté qu'on connaît

rarement. Surtout que c'est un

kayak... un kayak hybride de

course. C'est-à-dire que, quand

on se promène sur l'eau, c'est

tellement silencieux. Alors on

se sent en contact vraiment avec

la nature.

Puis c'est tellement beau dans

ce coin-ci... que je me pince

tous les jours.

Si on regarde la retraite que

nos parents connaissaient puis

la retraite que nous, on

connaît, je pense que je suis

encore plus actif maintenant que

je l'étais lorsque je

travaillais. Et puis, c'est

assez cocasse, parce que, quand

j'ouvre mon calendrier, mon

agenda, les gens partent à rire,

parce que c'est tellement bourré

de rendez-vous ici à droite et à

gauche que... c'est comme si

j'étais encore dans le milieu de

ma carrière.


De retour à l'entrevue principale avec RICHARD L'ABBÉ et GISÈLE QUENNEVILLE.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, vous aviez un bon

outil de marketing pour vos

costumes et vos casques, et ça,

c'était... le président de la

compagnie qui fait le testing

lui-même de ses combinaisons.

Alors, vous enfiliez une de ces

combinaisons-là et le casque, et

on faisait exploser une bombe

directement à côté de vous.


RICHARD L'ABBÉ

C'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est ça?


RICHARD L'ABBÉ

Ouais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que ça donne comme

expérience?


RICHARD L'ABBÉ

Bien, disons que, la première

fois que j'ai fait ça, c'était

ici, au Canada.

On faisait une série de tests en

Ontario, et c'est la GRC qui

gérait tout ça.

Et j'ai demandé aux gens qui

travaillaient avec nous: "Est-ce

que je pourrais endosser une

tenue puis me mettre devant un

engin explosif?" Alors, ils me

regardaient un peu comme si

j'étais... il me manquait...

bon. Mais, pour moi, j'étais

tellement curieux et puis, comme

ingénieur concepteur, on veut

toujours comprendre...

qu'est-ce qui se passe durant

une explosion. Alors, j'ai dû

lire tous les bouquins possibles

sur les blessures dues aux

explosions. Nous autres, on

faisait des tests avec des

mannequins, les mêmes mannequins

qu'on utilise pour les accidents

d'automobile.

Mais, à la fin d'un ex... d'un

test avec explosif, quand le

mannequin est par terre, tout

écartillé, on peut pas dire:

"Puis, Pierrot, comment est-ce

que... comment tu t'es senti?" -


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment ça va?


RICHARD L'ABBÉ

Alors, j'ai endossé une tenue

et je vous assure que, la

première fois que j'ai fait ça,

j'avais la trouille. Et puis

bang! L'explosif a éclaté. Et

puis c'est un peu comme tirer un

fusil de chasse, sauf que

l'effet du recul frappe tout le

corps en même temps. Et puis

c'était une charge qu'on avait

choisie, qui nous donnait une

certaine pression. Je savais que

la pression n'était pas pour

être fatale pour moi, mais ça me

donnerait la sensation réelle de

ce que c'était d'être devant un

explosif. Quand j'ai fait le

premier test, j'ai eu un mal de

tête... presque instantanément.

Alors, je me suis dit: Bon,

peut-être que j'étais stressé...

Le lendemain, on fait un autre

test. Un mal de tête encore une

fois. Puis c'est là qu'on s'est

aperçu que, lorsque la vague de

surpression frappe, au niveau de

la tête, ça fait une commotion

cérébrale. Si la pression est

assez haute. C'est un mécanisme

qui avait jamais été documenté

dans la littérature médicale.

Alors on a découvert, parce que

j'ai endossé la tenue, que

c'était un mécanisme important,

puis ça a été documenté par

après en Irak. Veux, veux pas,

quand on vend quelque chose, on

est un vendeur, alors que, quand

on a endossé une tenue et qu'on

a fait... on a eu l'expérience

de plusieurs explosions, à ce

moment-là, les clients, les

techniciens qui faisaient le

désamorçage des bombes me

regardaient d'un oeil différent:

j'étais un des leurs. Alors, en

endossant la tenue, ça m'a donné

beaucoup de crédibilité aussi

avec la clientèle.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez grandi à Ottawa,

dans une famille de six enfants,

dont vous étiez le plus jeune.

Bon, adulte, vous avez enfilé

une combinaison de déminage et

vous avez fait sauter une bombe

en pleine figure. Jeune, est-ce

que vous étiez le casse-cou de

la famille?


RICHARD L'ABBÉ

Bien, quand on est bébé et

qu'on veut se faire remarquer

dans la famille, il faut être

tannant. Je dois vous avouer que

j'étais pas mal espiègle pour

faire ma place dans la famille.

Mais... pour dire que j'étais

casse-cou, pas vraiment, mais

j'étais vraiment tannant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre père, je pense, était

entrepreneur en construction.


RICHARD L'ABBÉ

C'est exact.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, vous avez choisi

d'étudier en génie mécanique.

Pourquoi ce choix-là?


RICHARD L'ABBÉ

C'est une bonne question. En

fait, lorsqu'on est à l'école

secondaire, jeune garçon, jeune

fille, c'est difficile pour nous

autres de choisir un chemin de

carrière. Moi, je ne savais pas

ce que je voulais faire. J'étais

intéressé par le sport. Je

faisais du kayak de course... Et

puis... mes parents, eux,

n'avaient pas eu la chance

d'aller à l'université. Et puis,

pour nous, dès qu'on était dans

notre berceau, on allait à

l'université, y avait même pas

de question. Bon. J'étais pas

tellement bon à l'école. Je dois

vous avouer que mes notes,

c'était pas... du magna cum

laude, c'était pas mal plus dans

le bas 25e percentile. Et puis

j'ai décidé de rentrer en génie

tout simplement parce que mes

notes étaient pas assez bonnes

pour entrer en architecture. Et

puis mon frère m'a dit: "Écoute!

Pourquoi tu viens pas en génie?"

Bon. Alors je me suis embarqué

en génie.

La première année a été

catastrophique. J'ai aucune idée

comment j'ai passé.

J'avais des notes exécrables.

Et puis ils m'ont accepté en

deuxième année, puis c'est là

que ça a commencé à s'améliorer

un petit peu. Et j'ai gradué en

79 en génie mécanique de

l'Université d'Ottawa. J'ai

commencé à faire une maîtrise,

pas parce que je voulais faire

une maîtrise mais parce que je

voulais avoir la chance d'aller

sur l'équipe nationale de canot-

kayak.

(En riant)

Et puis, naturellement, j'ai

commencé trop vieux, j'étais pas

assez bon. Alors, après cinq

mois dans mon parcours en

maîtrise, j'ai dit: "C'est

vraiment pas ce que je veux

faire." Alors c'est à ce moment-

là que je me suis lancé sur le

marché du travail.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez connu beaucoup de

succès dans votre carrière.

Qu'est-ce qui vous poussait à

aller plus loin? Parce que, bon,

vous avez... vous avez capturé

certains marchés, mais vous

alliez toujours plus loin, à la

recherche d'autres marchés.

Qu'est-ce qui vous poussait dans

cette direction-là?


RICHARD L'ABBÉ

Je pense que, à la base, il

faut être... une personne qui

est passionnée de ce qu'on fait.

Mes parents ont commencé à

voyager quand j'étais un gamin.

Alors, la découverte du monde,

ça m'a toujours excité. De

pouvoir partir à la découverte

du monde au sein de mon travail,

ça, c'était... je pouvais pas

croire que je me faisais payer

pour faire ça. Alors, y avait

l'aspect de la découverte qui me

poussait beaucoup. Et aussi la

peur de ne pas réussir.

Parce que, quand on est bébé de

famille, on veut prouver à tout

le monde, à nos grands frères ou

notre grande soeur, qu'on peut

réussir. Alors, il y a eu cet

aspect-là au début. Mais je dois

vous avouer que j'étais

tellement passionné par ce que

je faisais, de sauver la vie des

gens, de fabriquer des

équipements à la fine pointe et,

à un moment donné, de dominer

non seulement un mais plusieurs

marchés mondiaux, c'est vraiment

capotant, faire ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

En 2007, vous avez décidé de

vendre votre compagnie.

Une retraite, une retraite

anticipée, si vous voulez.

Vous avez vendu à la compagnie

Allen-Vanguard. Pourquoi cette

décision à ce moment-là? Parce

que vous étiez quand même...

assez jeune pour partir à la

retraite?


RICHARD L'ABBÉ

Alors moi, j'avais pris ma

retraite deux ans avant ça.

Et... la compagnie connaissait

une croissance énorme, la

croissance que tous les

entrepreneurs rêvent d'avoir.

C'est un succès qui a pris 25

ans pour... pour arriver là,

mais bon! Quand on est parti

dans cette croissance de rêve,

c'est une gestion extrêmement

difficile à faire. Parce que

gérer une croissance rapide,

c'est probablement le plus gros

défi auquel on peut faire face.

Quand on a vendu, en 2007,

c'était vraiment à la hauteur du

marché. Tout était, dans le

marché de la sécurité dans

lequel on oeuvrait, c'était le

temps de vendre. J'étais un

petit actionnaire et puis c'est

la majorité des actionnaires qui

ont décidé de vendre. Alors la

société a été vendue en 2007 et

les gens qui nous ont achetés,

malheureusement, avaient pas le

niveau de compétence requis pour

pouvoir amener la société au

prochain niveau. Et puis,

malheureusement, ils ont échoué.

Moi, j'étais attristé surtout

pour les clients, à l'échelle du

monde. Et aussi pour les

employés qui... Parce que,

finalement, on a beau être le

président-directeur général

d'une société, mais 99,9% du

travail est fait par nos

employés. Alors, c'est les

employés, finalement, qui ont

perdu dans cette équation-là.

C'est dommage de voir... une

marque avec une réputation

incroyable qui, finalement,

finit par chanceler, alors qu'on

avait tout le talent, ici au

Canada, pour continuer encore

pour très, très, très longtemps.


GISÈLE QUENNEVILLE accompagne DENIS L'ABBÉ sur un circuit de course automobile.


RICHARD L'ABBÉ

Derrière nous, on a une carte

qui nous montre la piste. Alors

c'est une piste qui a 5 km de

longueur, 20 tournants, et c'est

une piste qui est très, très

technique. Moi, j'ai commencé il

y a cinq ans. Avant ça,

je conduisais une

mini-fourgonnette. Et je dois

vous avouer que j'étais pas mal

poche à conduire. Et j'ai

découvert ça, j'ai commencé à

prendre des cours et,

tranquillement, pas vite, j'ai

pris de la confiance. Et c'est

quelque chose qui est

extraordinaire comme sensation.

Si vous êtes capable de durer

pendant toutes les 20, 25

minutes qu'on sera sur piste,

vous serez vraiment brave.


GISÈLE QUENNEVILLE

D'accord.


GISÈLE QUENNEVILLE descend de voiture après avoir fait le circuit en compagnie de RICHARD L'ABBÉ comme conducteur.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est quelque chose, hein!


RICHARD L'ABBÉ

La sensation que vous avez eue

dans certains tournants, on

montait à peu près à 1,2 G

d'accélération latérale.



GISÈLE QUENNEVILLE est assise dans la voiture avec RICHARD L'ABBÉ.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ouais.


RICHARD L'ABBÉ

Imaginez: dans une voiture

Formule 1, ça monte à 4,5 G.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah!


Près de la voiture, RICHARD L'ABBÉ est en tenue de coureur automobile près de sa voiture.


RICHARD L'ABBÉ

4,5 G, ça veut dire que votre

tête et votre casque pèsent 4,5

fois plus. Alors, vous êtes

constamment en train de vous

faire... Puis tous les organes

se font bardasser.


GISÈLE QUENNEVILLE

Puis c'est le fun, ça?


RICHARD L'ABBÉ

Bien, disons que... ouais!

(En riant)


On revient à l'entrevue principale avec RICHARD L'ABBÉ.


GISÈLE QUENNEVILLE

Au fil des ans, vous avez

récolté des prix, des honneurs

de tous genres. Vous avez pris

votre retraite du monde du

travail, des affaires, mais je

pense que vous restez quand même

assez impliqué dans le monde des

affaires. De quelle façon et

pourquoi?


RICHARD L'ABBÉ

Je pense que c'est important,

lorsqu'on a eu le privilège

d'avoir un parcours de carrière

comme j'ai connu, de redonner à

la société, de redonner aux gens

autour de nous. Et...

pour moi, je trouvais que

c'était important d'aider des

jeunes entrepreneurs. Parce que

j'ai eu le privilège d'avoir été

aidé moi aussi lorsque j'étais

jeune entrepreneur. Ça a fait

une différence énorme pour moi.

Lorsqu'on commence en affaires,

y a tellement de choses qu'il

faut maîtriser. C'est une courbe

d'apprentissage énorme. Et puis,

quand on a la chance de

travailler avec quelqu'un qui a

passé par là et qui nous évite

de faire plusieurs erreurs qu'on

n'a pas besoin de faire, c'est

vraiment une sensation

merveilleuse pour moi de

redonner, de faire du mentorat.

Et aussi, je siège sur des

conseils de direction, non

seulement de compagnies mais

aussi d'organismes comme des

collèges, universités,

l'Institut de cardiologie

présentement. Moi, j'ai toujours

été le tannant à la maison quand

j'étais petit, mais j'ai pas

changé: quand je fais partie

d'un conseil de direction, c'est

moi qui arrive avec les mille et

une questions. Les principaux

des organismes, ils regardent

toujours: "Est-ce que L'Abbé

arrive avec un tas de petits

collants jaunes dans ses

papiers?" Alors c'est important

de s'assurer que, quand on est

membre d'un conseil de

direction, on fait notre travail

et qu'on est vraiment la

conscience de l'entreprise.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'ai remarqué quelque chose au

courant de notre entretien,

c'est que vous parlez souvent du

moi, mais le moi se transforme

rapidement en nous.

C'est qui, ce nous-là?


RICHARD L'ABBÉ

Quand on est dans une

entreprise, quand on est à

l'Institut de cardiologie, quand

on est dans un hôpital, c'est le

travail d'équipe qui fait le

succès, c'est pas une personne

seulement. Alors, c'est bien

important de souligner que, oui,

on est un élément dans

l'équation, mais on n'est pas le

seul élément. Quand on redonne

dans notre communauté, la

communauté, elle est quand même

assez grande; c'est pas une

personne. Alors, nous, est-ce

qu'on peut faire une différence?

Absolument, mais il faut

travailler en équipe; sans ça,

on peut pas faire avancer... des

montagnes tout seul.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous redonnez à la communauté

immédiate d'Ottawa, mais vous

avez également choisi d'aller à

l'étranger, pour un projet en

particulier, au Libéria.

Parlez-nous de ce projet-là et

comment il a vu le jour.


RICHARD L'ABBÉ

Écoutez, lorsque mon épouse et

moi, on a commencé à voyager en

Afrique, on a été fascinés par

le continent. Les gens sont

merveilleux. Mais ils sont, dans

plusieurs cas, très démunis.

C'est un continent énorme; c'est

deux fois et demie la grosseur

du Canada, avec plus d'un

milliard de personnes et avec

une variété culturelle et

ethnique incroyable. Alors,

comment est-ce qu'on peut faire

une différence dans un continent

pareil? On a choisi d'oeuvrer

dans un petit pays, le Libéria,

parce que c'est à peu près la

grosseur du Nouveau-Brunswick,

et puis il y a eu une guerre

civile qui a duré pendant 14

ans, au Libéria et puis aussi au

pays voisin, le Sierra Leone. Et

puis, dans ces deux pays-là,

c'était pendant 14 ans une

situation où tout le système

d'éducation a été jeté par

terre. Les professeurs étaient

persécutés à l'extérieur de

Monrovia, la capitale. Les

livres ont été brûlés; les

écoles, détruites.

Alors vraiment, il fallait

rebâtir de zéro. Alors nous, on

a investi dans un projet avec un

organisme à but non lucratif

d'Ottawa, qui s'appelle Code, C-

O-D-E. Eux avaient beaucoup

d'expérience dans le domaine de

l'aide pour certains pays,

surtout au niveau de la lecture.

Alors comment est-ce qu'on peut

apprendre aux enfants à aimer

lire alors que les parents

savent pas lire?


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


RICHARD L'ABBÉ

C'est-à-dire qu'il faut que

les livres de contes soient

écrits et illustrés par des

locaux, avec un contenu local.

Si on prend des livres sur

l'hiver canadien et qu'on envoie

ça au Libéria, les jeunes vont

regarder ça puis ça n'a rien à

voir avec leur propre pays.

Alors, si on veut donner la joie

de lire aux jeunes, il faut

qu'ils puissent s'identifier.

Alors, on a formé des... des

auteurs, des illustrateurs, on a

aidé à faire la publication de

livres locaux pour le marché

local, et puis ça, ça a été

distribué dans la majorité des

écoles publiques. Alors, pour un

montant d'argent relativement

petit, quand on considère le

montant d'argent qui est dépensé

à l'échelle de...

de la planète pour l'aide

humanitaire, en investissant à

la bonne place avec les bonnes

gens, on a été capable d'avoir

un succès vraiment incroyable.

Et puis maintenant, il y a des

jeunes qui ont le sourire fendu

jusqu'aux oreilles; ils vont à

la maison avec leur livre, ils

montrent à leurs parents qu'ils

peuvent lire. Et ça, ça

développe une pensée critique

qui aurait peut-être pas été là

autrement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Richard L'Abbé, merci

beaucoup.


RICHARD L'ABBÉ

Merci.

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