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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Ethel Côté, spécialiste de l'entraide

Ethel Côté est une spécialiste de l’entraide. Que ce soit en Ontario, en Afrique ou ailleurs, elle aide les gens à s’aider eux-mêmes. Inconditionnelle de l’économie sociale, Ethel Côté a participé à la création de coopératives de tout genre, dans des domaines variés : la petite enfance, l’alimentation, la mode, les travaux manuels… Aujourd’hui, en tant que présidente du conseil d’administration de La Nouvelle Scène d’Ottawa, Ethel Côté pilote le projet de la nouvelle salle de spectacle pour les quatre troupes franco-ontariennes de la région.



Réalisateur: Simon Madore
Année de production: 2013

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Générique d'ouverture


Titre :
Carte de visite


Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invitée, on montre des images d'archives de différents projets auxquels ETHEL CÔTÉ a pris part dans les dernières années.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ethel Côté est une spécialiste

de l'entraide. Que ce soit en

Ontario français ou en Afrique,

elle aide les gens à s'aider

eux-mêmes. C'est une

inconditionnelle de l'économie

sociale. Et son expérience a

commencé très tôt, lorsque la

jeune femme s'est retrouvée à

20 ans avec deux enfants et

sans conjoint. Elle a participé

à la création de coopératives

de tous genres, dans le domaine

de la petite enfance, de

l'alimentation, de la mode et

des travaux manuels. Au fil des

30 dernières années, elle a

développé une telle expertise

qu'elle se rend maintenant en

Afrique, en Amérique du Sud

et en Europe de l'Est pour

partager son savoir. Mais

le savoir ne va pas en sens

unique. Selon Ethel, nous avons

autant à apprendre des

Africains et des Sud-Américains

qu'eux ont à apprendre de nous.

Aujourd'hui, Ethel Côté s'est

embarquée dans un autre projet

de taille: en tant que

présidente du conseil

d'administration de la Nouvelle

Scène d'Ottawa, elle pilote le

projet d'une nouvelle salle de

spectacles pour les quatre

troupes franco-ontariennes de

la région, un projet qui verra

le jour à l'automne 2014.


L'entrevue suivante se déroule dans la demeure d'ETHEL CÔTÉ.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ethel Côté, bonjour.


ETHEL CÔTÉ

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, vous faites du

développement d'entreprises

sociales, vous prônez

l'économie sociale. Qu'est-ce

que ça veut dire, ça, au juste?


ETHEL CÔTÉ

Vous savez, y a trois formes

d'économie. Y a l'économie

publique, qui est connue:

les gouvernements, les

municipalités et tout ça; y a

l'économie privée qui est très,

très, très connue: ce sont les

petits commerces, les petites

entreprises et tout ça.

Mais toutes les personnes qui

décident de s'associer ensemble

pour partir en affaires

ensemble, on appelle ça

l'économie sociale.

Toutes les organisations

communautaires aussi qui offrent

des services et des biens dans

la communauté font partie de

l'économie sociale. Donc c'est

une économie qu'on dit à visage

humain, portée par plusieurs.

C'est entreprendre autrement.

Mais c'est de créer de la

richesse collective. Donc ça

revient dans la communauté.


GISÈLE QUENNEVILLE

Entreprendre autrement,

qu'est-ce que ça veut dire?


ETHEL CÔTÉ

Entreprendre autrement, ça

veut dire: un, faut avoir la

fibre entrepreneuriale, faut

avoir le goût de passer à

l'action. Ça veut dire aussi de

partir en affaires, ça veut

dire aussi de le faire

autrement. Donc le mot

"autrement" a tout son sens,

parce que... oui, on fera des

études de faisabilité, des plans

d'affaires, on doit avoir un

marché, mais on doit aussi

produire un service et un bien

qui est en demande, mais

l'argent qu'on va faire,

qu'est-ce qu'on va faire

avec cet argent-là? On va le

réinvestir dans la mission de

notre organisation: on va se

créer des meilleurs emplois,

on va créer des services et des

biens dans la communauté que,

souvent, les autres entreprises

ou les paliers de gouvernement

ne vont pas faire, mais qui

répondent à un besoin de la

communauté. Exemple, en santé.

Si jamais en santé une

communauté rurale, comme moi,

je vivais à Plantagenet,

puis... on n'a pas de services

en santé, bien, tu peux

attendre longtemps avant que

ça arrive à ta porte, les

services. Donc souvent les

communautés se mettent ensemble

et créent une coopérative de

santé. Et ça, c'est une

entreprise d'économie sociale.

Une entreprise parce que

collectivement, les gens se

mettent ensemble, confirment

leur but commun, décident d'un

plan de match pour le réaliser

puis le réalisent comme tel.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quelle est l'importance de

cette économie sociale au sein

de la francophonie ontarienne?


ETHEL CÔTÉ

Vous savez, on est en train de

lever le voile. Y a plus de 150

ans d'histoire d'économie

sociale en Ontario.


GISÈLE QUENNEVILLE

Les coopératives!


ETHEL CÔTÉ

C'est ça. Ça a commencé par

les caisses populaires, les

coopératives agricoles: les

producteurs se mettaient

ensemble; ensemble, ils avaient

un pouvoir d'achat qu'ils

pouvaient pas individuellement

avoir. La même chose pour les

caisses populaires qu'on

connaît: on se donnait une

capacité d'épargner. Parce que,

sinon, on empruntait, puis là,

la personne qui nous avait

prêté de l'argent nous

demandait tellement d'intérêt

que, souvent, ils venaient

saisir la maison. Il a fallu

s'organiser. Donc 150 ans

d'histoire, par les

coopératives. Mais si on

regarde aussi, dans les années

80, quand le gouvernement a

un peu arrêté ou diminué le

financement des organisations,

puis y a plein d'organisations

qui font des bonnes choses, les

gens se sont revirés de bord

puis ils ont dit: "Y a peut-être

des choses qu'on peut faire

autrement." Et c'est là qu'ils

ont vu qu'ils offraient déjà

des produits et des services au

marché. Exemple: la Nouvelle

Scène vend des spectacles, vend

des billets, crée des espaces

où est-ce qu'on peut créer,

produire et promouvoir notre

art et notre culture et notre

identité. Mais t'es en

affaires: tu vends des billets,

tu crées un produit sur le

marché. Et c'est comme ça

que ça prend forme, par des

pratiques comme ça, de...

commerciales, mais l'argent est

réinvesti dans les projets

puis dans la communauté.

Une communauté qui a vu

des défis puis qui a cherché

de tous bords tous côtés, puis

ça peut être un quartier à

Ottawa, un quartier à Toronto,

un quartier à Montréal, ça peut

être une communauté rurale.

Un moment donné, tu fais le tour

de ton jardin quand t'as un

problème puis un défi, puis tu

dis: bien, c'est peut-être pas

mon député qui va venir

régler... Les entreprises

peuvent pas le faire

toutes seules, mais il y aurait

quelque chose à investir. On a

des idées. Bien, un moment

donné, le monde dit: "On a

réalisé notre centre

communautaire. On a réalisé

notre résidence pour personnes

âgées. On a réalisé notre

garderie. On a réalisé..."

Puis ça, ce sont toutes des

entreprises d'économie sociale.

Puis quand on se rend compte de

nos capacités entepreneuriales,

parce qu'on a réalisé nos rêves,

souvent, là, les gens, quand il

arrive un choc, comme exemple à

Moonbeam, quand l'épicerie a

fermé, bien le monde a dit:

"Faut la créer, faut la

maintenir, faut créer ces

emplois-là, les maintenir,

garder la richesse dans notre

communauté." Moi, je te dirais

qu'en Ontario et au Canada, y a

pas un quartier, y a pas une

communauté qui a pas son

entreprise d'économie sociale.


GISÈLE QUENNEVILLE

Donnez-nous des exemples.

Vous avez parlé de la...

l'épicerie, de la coopérative

d'épicerie à Moonbeam, mais y

en a d'autres, exemples.

Bon, on connaît les coopératives

agricoles, les caisses

populaires, mais d'autres

exemples de cette économie...


ETHEL CÔTÉ

Un groupe de femmes

immigrantes qui se sont

associées... Bon, elles

arrivent au Canada. Le plus gros

défi des immigrants, ils se

disent: on n'a pas d'expérience

canadienne. Donc, y a un groupe

de personnes qui a créé

Éco-équitable. Elles ont

récupéré des tissus. Même, elles

récupèrent des bannières du CNA,

de la CCN, la Commission de la

capitale nationale, et, de ces

tissus-là, elles produisent...

des produits. Donc, elles font

des sacs, elles font... même du

linge pour les chiens. Elles

font toutes sortes de choses qui

répondent aux besoins du marché

et elles le vendent. Donc elles

font de la récupération, elles

créent un espace de travail et

ces femmes immigrantes-là font

pas juste être utiles puis se

sentir utiles à faire quelque

chose, elles apprennent la

langue, elles apprennent la

culture, elles apprennent le

système canadien. Donc, dans

le fond, ce sont aussi des

entreprises d'économie sociale

qui favorisent l'insertion

en sol canadien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que cette entreprise-là

va rester, est-ce qu'elle va

grandir, est-ce qu'elle va

croître, ou est-ce que c'est un

point de départ et on passe

à autre chose?


ETHEL CÔTÉ

Y a des statistiques qui

prouvent que les entreprises

collectives, après cinq ans et

dix ans, ont un taux de succès,

comme après cinq ans, 65% des

entreprises collectives restent

ouvertes, en action,

comparativement à l'entreprise

privée. Puis ça demeure encore

35% comparativement à 20% pour

l'entreprise privée après dix

ans. Donc oui, elles sont

durables, oui, elles sont

viables. On ne crée pas un

contexte pour avoir de meilleurs

pauvres, on essaie de sortir

les gens d'un système un peu

précaire. Ils vivent peut-être,

oui, de façon marginalisée,

l'insertion sur le marché du

travail. Mais ça, c'est un

certain type d'entreprise

d'économie sociale. Quand on

parle, exemple, des arts, les

artistes gagnent leur vie,

diversifient leur production.

Ça peut être dans les arts, ça

peut être en informatique, ça

peut être en santé, ça peut

être en alimentation. Y a des

secteurs où on peut vraiment

avoir une job en économie

sociale toute sa vie. Et moi,

c'est mon cas. Je travaille dans

une entreprise sociale depuis

longtemps, j'ai eu une

entreprise privée. Et avant,

j'ai travaillé au Conseil de la

coopération, à la Coalition sur

le logement. Toutes ces

organisations-là, on avait

développé une fibre

entrepreneuriale: on vendait des

services et des produits sur le

marché, on vivait pas à 100% de

nos demandes de subventions.

Donc on développait une

certaine autonomie financière.

Toutes les organisations

communautaires qui vendent un

service et un produit sur le

marché, donc qui sont pas

100% financées par l'État, par

les paliers de gouvernement, ce

sont des entreprises d'économie

sociale. L'économie sociale au

Québec, ça frôle le 13 ou 15%

du PIB québécois. Et c'est

pancanadien, avec les chiffres

qu'Imagine Canada et d'autres

sont en train de sortir. Ils

disent même que l'économie

sociale rapporterait plus,

jusqu'à maintenant, par rapport

à l'économie pétrolière et même

l'économie... toutes les

voitures et tout ça, là, la

conception des voitures au

Canada. Donc, à quelque part,

on est en train de se donner

ces chiffres-là, parce qu'on

sait qu'il faut se les donner.

Faut donner les chiffres sur la

création d'emplois, l'impact

économique, l'impact... Nous,

on peut sortir nos chiffres sur

l'impact social, comment il y a

des communautés qui se

revitalisent dans... qui vivent

des grands changements, des

communautés qui étaient sur

le bord de mourir, bien, qui

vivent un regain parce que la

communauté la prend en main.


GISÈLE QUENNEVILLE

Le gros bébé en gestation en

ce moment, c'est la nouvelle

Nouvelle Scène, la nouvelle

salle de spectacles.


On montre une maquette virtuelle de la future salle de spectacles.


ETHEL CÔTÉ

Écoute, on est passé de 13 000

pieds carrés à un projet de

38 000 pieds carrés.


GISÈLE QUENNEVILLE

(Impressionnée)

Ouf!


ETHEL CÔTÉ

Y aura deux studios pour

des répétitions, même des

prestations, de la production

comme telle. Le grand studio,

la grande salle de spectacles.

Les quatre compagnies

fondatrices qui ont rêvé ce

projet-là il y a 20 ans et qui,

y a 15 ans, l'avaient créé,

seulement deux avaient pu

habiter dans le lieu avant, dans

le 13 000 pieds carrés. Là, les

quatre vont cohabiter. Y aura

un espace de création, un

espace de rangement, un bistrot

extraordinaire et, de la façon

que c'est fait, c'est que même

les gens de la rue, que tu

viennes voir ou non un

spectacle, ça va être

accueillant. Les gens pourront

rentrer, prendre un verre,

prendre un café, profiter du

spectacle. Et de la rue, on

aura un poumon finalement sur

King Edward. On voit des arbres

parce qu'il y aura une cour

intérieure. Y aura enfin de

l'espace, non pas seulement

pour accueillir, mais pour

créer, pour rêver. Vraiment,

ça interpelle tout le monde,

qu'on soit francophone,

anglophone confondus, c'est un

lieu artistique, ça respire

les arts, ça respire la culture,

ça respire nous.


GISÈLE QUENNEVILLE

Moi, je vous ai toujours

définie comme Franco-Ontarienne.

Et je pense que vous, vous vous

définissez également comme

Franco-Ontarienne aujourd'hui.

Mais j'ai appris que vous avez

grandi à Drummondville puis que

vous êtes arrivée dans la

région d'Ottawa, vous aviez

déjà 16 ans. Est-ce que ça a été

un choc pour vous d'arriver ici?


ETHEL CÔTÉ

Oui, ça a été l'enfer.


GISÈLE QUENNEVILLE

L'enfer?


ETHEL CÔTÉ

Bien, Drummondville, je suis

née là. Mon père était

travailleur social, donc il a

voyagé beaucoup. On a vécu plus

dans la ville de Québec.

Donc partir de Québec puis

arriver en Ontario, j'étais

dans une école... j'arrivais

à Charlebois, une école

francophone, qui très

rapidement, y a des gens qui

voulaient la rendre bilingue ou

même d'immersion. Donc, tu

perds tes amis, t'arrives dans

un milieu. La moitié de tes

livres sont en anglais, même si

je suis pas si vieille que ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

(Acquiesçant)

Hum-hum!


ETHEL CÔTÉ

Physique, mathématiques,

c'était tout en anglais.

Je parlais anglais, mais pas

assez. Pair, impair, je savais

pas ce que c'était. Donc,

c'était un choc. Puis tout de

suite, la première lutte, ça a

été quand on a voulu nous

enlever notre école francophone,

ça faisait juste quelques mois

que j'étais ici, je me suis

vraiment raccrochée à ça.

Et c'est là, je pense, qu'on

bâtit notre identité. Dès qu'on

a une lutte dans notre

communauté, c'est là que ça

prend toute sa forme, tout son

ancrage. Et oui, je m'identifie

Franco-Ontarienne; mes enfants

sont Franco-Ontariens. J'ai

vécu en milieu urbain, rural.

J'ai navigué la province, même

si c'est de la terre. On peut

dire naviguer; j'ai fait des

tournées et tout, tous les

coins de la province. C'est

une super province. Et la

communauté francophone,

j'aurais tendance à dire

qu'elle est résiliente, mais

c'est tellement plus que ça.

C'est... c'est une communauté

qui... qui a une énergie qu'on

réussit pas à capter, ni par les

caméras ni par nos festivals ni

par nos événements. On a une

flamme en dedans de nous qui

nous aide à rebondir quand on

vit des choses passionnantes,

mais quand on vit

aussi des défis.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parlez-nous de ce premier

projet sur lequel vous avez

travaillé.


ETHEL CÔTÉ

Bien, y en a eu plusieurs en

même temps, mais y a eu une

garderie coopérative, à Vanier

entre autres, au tout début.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça n'existait pas, à l'époque,

des garderies coopératives.


ETHEL CÔTÉ

Bien, ça existait pas, mais

y avait déjà des parents qui

s'associaient pour créer des

espaces de garde. On n'appelait

peut-être pas toujours ça des

coopératives, mais on créait ces

espaces-là. Et, encore là, tu te

retrouves quelques personnes

puis tu dis: "Ah! On a le même

besoin. Toi, si tu paies tant,

toi, tu paies tant, tu paies

tant, bien... ensemble, on peut

se payer quelqu'un qui va avoir

de l'allure." Puis ça a été un

projet comme ça, qui s'est

réalisé rapidement. Après ça,

ça a été... en emploi. Y avait

le Collège Algonquin qui avait

un département francophone et on

les a approchés pour organiser

un festival, qui a été

prédécesseur du Festival

franco-ontarien, qu'on appelait

la Fête d'automne. Bien on

s'est créé notre emploi. Puis

un groupe de gens. Tu sais, ça a

été vraiment de s'associer,

reconnaître un besoin puis de

dire: On peut-tu faire quelque

chose avec ça? Quand on a créé

le centre d'accès pour femmes,

un groupe de femmes qui sortait

de ce forum-là, on l'a vraiment

créé, ce forum-là, contre vents

et marées, ça a donné une

pulsion à des femmes

francophones de toutes les

régions, à dire: "On a une voix,

on a une place, on a une

parole." On a créé le centre

d'accès pour femmes. Y en avait

pas, de ça, en Ontario français,

pas gros non plus, je pense,

même pas au Québec. On créait,

on innovait ensemble. Donc

chaque projet est toujours

parti d'une étincelle, soit

qu'une personne l'avait ou un

petit groupe de gens, on a

confirmé un besoin commun puis

là, tu... Au début, on n'a pas

suivi des guides, là. On l'a

fait. On a eu bien des leçons

apprises, à défaut de dire:

quelques portes fermées sur le

front et des choses comme ça.

Mais des belles leçons apprises,

puis, après ça, on a découvert

qu'il y avait des recettes à

suivre puis que ça pouvait être

un petit peu plus facile.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bien justement, je vous

entends parler, et ça m'a l'air

facile de faire ça.


ETHEL CÔTÉ

Bien...


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ça l'est vraiment?


ETHEL CÔTÉ

C'est facile quand le groupe

est clair sur sa vision puis

vers où il va. C'est facile

aussi quand le besoin est réel.

Où c'est difficile, c'est quand

on perd cette vision-là. Quand

on se donne un plan puis on se

dit: On a des étapes pour la

réaliser, cette entreprise

collective-là: on va se trouver

notre idée, on va faire notre

étude de faisabilité pour voir

si c'est faisable. On va-tu

investir plus de temps? On va

faire un plan d'affaires pour se

donner des vrais chiffres puis

définir plus notre projet puis

définir nos produits puis nos

prix. Bien, tout ça, c'est une

démarche structurée. Si le

groupe est plus ou moins, comme

on dirait en bon latin,

(Propos en français et en anglais)

flaky, on perd de vue notre vision,

c'était pas assez ancré dans

un besoin, là, c'est difficile.

Puis c'est pour ça que la force

de la coopération, c'est quand

même dans 101, 110 pays à

travers le monde, ça existe

partout et ça part de nos

petites communautés à aller

même très grand. Quand c'est

bien fait, quand les gens sont

honnêtes et intègres dans

leur démarche, collectivement,

on veut réussir. Puis,

honnêtement, j'en ai pas vu, de

projets qui ont pas abouti.

Quand c'est bien fait puis quand

le monde est bien... tissé

serré.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand on décide qu'on veut

démarrer une entreprise sociale,

d'où vient l'argent, d'où vient

le capital pour partir cette

entreprise-là? Parce qu'en

quelque part, c'est important.


ETHEL CÔTÉ

Bien, beaucoup de monde me

dit qu'une entreprise devrait

pas avoir accès à des

subventions. Mais on le sait

tous: les entreprises privées

ont aussi accès à des

subventions. Donc y a un montage

financer qu'on doit faire. Et,

quand on fait notre plan

d'affaires, on regarde toutes

ces options-là. D'abord, faut

que les gens qui créent le

projet investissent dans le

projet, selon leurs capacités.

Donc ça peut être de petits

montants, des moyens montants,

ça peut être payé sur une plus

longue période de temps. Mais,

habituellement, entre 10 et 15

jusqu'à 20-25% de la valeur

du projet, ça peut être

l'investissement par les membres

ou par les gens, investi

dans le projet. Après ça, t'as

les différents paliers de

gouvernement, qui ont des

programmes de financement.

Soit... on appelle ça du

(Propos en français et en anglais)

seed money, donc de l'argent de

démarrage, pour t'aider à faire

ton étude, ton plan d'affaires.

Et possiblement la première

année d'opérations. Ce qui nous

manque, en Ontario, puis qui

existe ailleurs dans déjà trois

ou quatre provinces, y a

différents accès à des capitaux.

Donc exemple, des capitaux

patients. Vu que c'est des

entreprises sociales, qu'en

collectif, on fait des

affaires, ça peut prendre du

temps avant qu'on ait tout le

rouage pour que ça soit viable

et rentable, on te prête

de l'argent, mais on va

négocier... on va être patient,

on va négocier avec toi les

meilleures façons que tu

puisses nous rembourser. Donc

on va attendre ta capacité,

quand tu vas avoir tes entrées

d'argent, pour nous payer. Donc

oui subventions, oui prêts; y a

de plus en plus de fondations

privées qui s'investissent

là-dedans, parce que... Puis

même la Fondation Trillium, elle

se rend compte, le 25 cents

qu'elle met là, les gens le

quintuplent. Parce qu'ils ont

cette fibre entrepreneuriale-là

de le diversifier. Donc on a

toutes les autres sources, mais

il faut aussi qu'il y ait un

investissement, puis pas juste

en temps puis en énergie. Ça va

être déjà beaucoup des

personnes impliquées dans

le projet, mais aussi un peu

de leurs économies

et de leur épargne.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dans les 30 ans d'expérience

que vous avez, est-ce qu'il y a

une entreprise ou deux

entreprises dont vous êtes

la plus fière?


ETHEL CÔTÉ

Bien, je dois vous avouer,

on se retrouve dans un drôle de

lieu, c'est un lieu temporaire,

mais, y a 20 ans, les

compagnies artistiques

franco-ontariennes, parce que

j'avais une feuille de route:

j'avais travaillé à Théâtre

Action, un peu partout, puis

j'avais fait beaucoup

d'événements spéciaux pour

la Commission de la capitale

nationale, on m'avait approchée

puis d'autres bénévoles pour

dire: "On a un projet."

Les quatre compagnies

professionnelles, qui avaient

des 10, 15, 20 ans d'existence,

étaient itinérantes, n'avaient

pas de lieu. Donc, quand tu

fais pas ton show deux fois à

la même place, tu te bâtis pas

un marché. Tu te donnes pas la

chance de continuer de vivre

de ton art. Et ces quatre

compagnies-là, à l'époque, se

sont associées et on a eu

un rêve collectif, qui est de

créer la Nouvelle Scène.

(Propos en français et en anglais)

Puis je peux dire: tout

l'establishment franco-ontarien

trouvait qu'on était fou de

croire que les artistes

pouvaient appartenir à un lieu

carrément sur le marché. Et je

t'avoue que ça, c'est... un des

beaux projets, parce que ça a

été cinq ans de travail, de

démarchage, des dizaines et des

dizaines de personnes. On a

toujours maintenu le cap et

on a acquis le premier lieu.

Un autre, c'est la fromagerie

Saint-Albert. Donc, tout le

monde connaît le fromage,

puis j'ai eu le privilège

d'accompagner la fromagerie

dans sa planification

stratégique en dedans de 15

ans. Et la fromagerie, à tous

points de vue: former ses

employés, développer une

gestion participative, trouver

une façon de réinvestir, que

les producteurs réinvestissent

dans leur coopérative, elle est

devenue tellement forte que,

malgré le feu, ça a pas tué

l'entreprise. Au contraire,

elle va demeurer encore plus

forte dans quelques mois puis

elle a maintenu ses activités.

Moi, je dis à mes enfants:

j'ai la meilleure job sur la

planète. Donc, je suis sûre que

toutes les personnes que vous

interviewez disent la même

chose, mais j'ai la meilleure

job: j'ai le privilège de

marcher avec des gens qui ont un

rêve et qui vont tout faire pour

le réaliser s'ils sont vraiment

convaincus.


Une partie de l'entrevue se déroule à l'extérieur, dans les rues du quartier où habite ETHEL CÔTÉ.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je sais, Ethel Côté, que vous

vivez, vous respirez votre

travail. Mais est-ce que vous

avez des temps libres? Et, si

oui, qu'est-ce que vous faites

durant ces temps libres?


ETHEL CÔTÉ

Un vrai, vrai, vrai hobby?

Je dessine.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah oui!


ETHEL CÔTÉ

Donc, mes premières amours,

je me suis remise au dessin,

à la peinture. Et... là, je

rénove. Je redécouvre des

talents que j'avais dans

la jeune vingtaine.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah oui?


ETHEL CÔTÉ

J'avais comme oublié ça pour

la plume, mais je me rends

compte que c'est très

thérapeutique. Donc, quand on

parle de construction, c'est

le fun de savoir la BA ou le

b.a.-ba ou je sais pas comment

on appelle ça, mais comment

on le fait pour vrai.


L'entrevue reprend à l'intérieur, dans la demeure d'ETHEL CÔTÉ.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ethel, vous ne vous êtes

jamais limitée aux frontières

de l'Ontario, ni aux frontières

du Canada. Vous êtes allée

répandre votre bonne nouvelle

un peu partout dans le monde.

Où allez-vous et pour quelles

raisons?


ETHEL CÔTÉ

Bien, y a à peu près

sept-huit ans, via l'économie

sociale et solidaire, je suis

impliquée localement, mais on a

des réseaux régionaux,

nationaux. Et, un moment donné,

le monde a eu le goût de tisser

des liens avec d'autres pays:

l'Amérique latine, l'Afrique,

l'Europe. Et je me suis

retrouvée à représenter le

Canada au RIPESS, le Réseau

intercontinental de promotion

d'économie sociale et

solidaire.

Mais ça, c'est bien beau, à

ce niveau-là. Moi, ce que

j'aimais, c'est qu'à un moment

donné, on a marié l'Ontario

français avec le Mali.

Et j'ai été visiter le Mali,

ma première visite en Afrique.

Et on voyait vraiment, à ce

moment-là, pourquoi c'était

intéressant d'échanger nos

histoires, d'échanger notre

vécu puis d'échanger nos

pratiques. Parce qu'eux autres

aussi créent des entreprises

collectives; nous, on en crée.

Parfois, ici, on est tellement

dans la logique d'aller

tellement vite qu'on saute des

étapes; eux, ils prennent le

temps, ils prennent le temps de

parler, ils prennent le temps

de débattre. J'ai appris à

débattre, ce qu'on fait pas

ici, parce qu'on n'a pas le

temps. Et quand on débat et

qu'on prend une décision,

laisse-moi dire qu'elle est

encore 15 fois plus solide que

des décisions qu'on prend ici

au nord. Mais tout ça pour dire

qu'au niveau international, ce

qui m'a amenée là, c'est

partage de connaissances,

partage d'expériences, partage

d'histoires, s'inspirer les uns

des autres. Ça a jamais été

dans une logique, parce que la

logique de l'économie sociale

et solidaire, c'est pas "toi, tu

connais tout et viens me

partager". On est vraiment,

ça fait des cercles

d'apprentissage, j'ai autant à

donner qu'à recevoir. Et ça a

toujours été dans cette

logique-là. Et je t'avoue

franchement qu'après bien des

années en Ontario français, puis

en francophonie canadienne,

j'étais un peu essoufflée.

Et des fois, je trouvais que...

fallait refaire certaines

affaires... soit reparler de

notre petite politique

communautaire ou de s'entendre

entre nous. Puis, un moment

donné, ça use, ça. Puis, quand

j'ai été invitée à vivre un

autre genre de solidarité,

ça m'a vraiment galvanisée.

Ça m'a redonné de l'huile dans

le moteur, ça m'a réinspirée et

ça m'a provoquée à revenir ici

puis, un, me donner de la force,

mais à questionner certaines

affaires, à partager ce que

j'avais appris et aussi à

modifier certaines de mes

propres pratiques comme

accompagnatrice, mais aussi

des pratiques sur des groupes

collectifs. Y a des choses

qu'il faut absolument faire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et dans ces pays-là, quels

types d'entreprises voient le

jour? Est-ce que ça ressemble

à ce qu'on a chez nous?


ETHEL CÔTÉ

Oui! C'est ça qui est

fascinant. C'est sûr que ça

prend des dimensions

différentes. Quand t'as le

groupe de femmes à Hamilton

qui part avec un jardin

communautaire, qui développe

des... qui produisent des

produits alimentaires, qui les

vendent sur le marché. Elles

sont peut-être cinq, dix, 15,

20. Bien tu vas avoir un groupe

de femmes à Siby, au Mali, qui

vont, elles, produire du karité,

des noix dans les arbres, et

transformer ce karité-là en

savon, en huile et tout ça.

Là-bas, la dimension est un peu

différente. Pour le même effort,

vu que ça coûte un peu moins

cher puis qu'elles peuvent se

mobiliser plus facilement,

là-bas, elles vont peut-être

créer 900 emplois dans une

coopérative; nous, on va

peut-être en créer 10 ou 15 dans

notre contexte. Mais, à la fin

de la journée, ça a le même

impact. Mais oui, ça se

ressemble: c'est en milieu

rural, agricole, les deux ont à

mobiliser des ressources, ont

à s'investir; chaque femme

impliquée dans les projets

s'investit. Puis c'est

intéressant de partager cette

expérience. En passant, les

femmes de Siby, un moment donné,

avec l'aide du Centre

d'éducation et de coopération

internationale, notre

partenariat Ontario

français-Mali, ont amené des

femmes de Siby rencontrer des

femmes de l'Ontario français.

Puis on était 15 femmes de

différentes structures, dont

les femmes d'Hamilton. Et je

peux te dire que ces femmes-là

parlaient d'affaires. Elles

parlaient de marché. Donc, même

si les marchés étaient

différents, il faut... que tu

mettes en sachets ton produit,

il faut que tu mettes une

étiquette, il faut que t'aies

une logique à mettre un prix

qui est compétitif.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et, sans ce projet-là, à Siby,

au Mali, qu'est-ce qui serait

arrivé à ces femmes-là? Quelle

est l'importance que ça peut

avoir dans leur vie?


ETHEL CÔTÉ

Là-bas, c'est... Sans cette

coopérative-là, que les femmes

ont créée... Premièrement, les

femmes récoltaient depuis des

millénaires les noix. Les noix,

elles les vendaient, moi, je

dis souvent: pour des pinottes.

Elles les envoyaient à Paris,

elles vendaient vraiment ça

pour des pinottes. Et elles

faisaient pas de transformation

locale. Y a toujours pas

d'électricité à Siby, en

passant. Donc on pensait pas le

moudre ou le transformer. Elles

ont décidé, avec l'aide...

d'échanges puis de se rendre

compte qu'elles pouvaient

apprendre à transformer leur

propre produit, qu'elles

pouvaient quintupler,

doubler... En tout cas, je ne me

rappelle plus c'est quoi, le

pourcentage, mais au niveau

des revenus... Donc, elles ont

appris à transformer. Elles

faisaient déjà la crème et le

savon. Mais là, avec un moulin,

elles peuvent produire des plus

grandes quantités, peuvent

faire du contrôle de qualité.

Les partenariats Canada et

Mali, par exemple, vont faire

en sorte qu'il y a des

bénévoles qui ont été les

accompagner. Elles sont venues

ici, aussi, dans des

entreprises agricoles et de

transformation de produits.

Elles ont appris des pratiques.

Cette richesse-là collective a

fait que ces femmes-là sont

sorties de la pauvreté, elles

ont eu une voix, une parole.

Y a tous les droits de la

personne, les droits de la

femme. Y a eu tout un

investissement dans la

communauté, dans la famille.

Donc ces 900 femmes-là, c'est

11 villages qui ont vécu une

revitalisation économique.

Hé! Ce serait tout l'est de

l'Ontario, ça, dans notre

contexte à nous. Donc oui,

ça change quelque chose.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que le mouvement

d'économie sociale a atteint

son plein potentiel?


ETHEL CÔTÉ

Mon Dieu non!


GISÈLE QUENNEVILLE

On peut peut-être revenir en

Ontario français. Qu'est-ce

qu'il reste à faire?


ETHEL CÔTÉ

Ayoye! Tout! Parce que...

déjà, bon, l'AFO a organisé

quelques ateliers. Le CCO

embrasse plus large au niveau

de sa mission maintenant.

Le Conseil de la coopération,

c'est pas juste le développement

des coopératives; il va aussi

soutenir le développement des

entreprises collectives sur

l'ensemble du territoire. Les

francophones, on tisse des

liens aussi avec les

anglophones. On a une voix.

On a un secrétariat avec un

bureau qui a été créé. On a même

quelqu'un qui est en charge

des entreprises sociales au

gouvernement provincial. Puis

on commence juste les

rencontres avec les

francophones pour lui dire à

quel point il se passe des

choses en Ontario français et

qu'ils doivent aussi soutenir

ce genre de développement-là,

par et pour la communauté.

Tout est à faire, parce qu'au

sein de l'Ontario français,

je te dirais qu'il y a peut-être

80% des entreprises d'économie

sociale francophones qui savent

pas qu'elles le sont. Je te

dirais peut-être qu'il y a...

2000, 3000, 4000 personnes dans

les dernières années, CCO,

CCAC, l'entreprise sociale où

est-ce que je travaille, qu'on

a rejointes en Ontario français.

Et... c'est encore tellement la

petite pointe du glacier. Il

faudrait vraiment que la

communauté francophone dise:

"L'économie, elle est

plurielle." Moi, c'est ça, là.

À la fin de ton émission, si le

monde peut se rendre compte...

L'économie est plurielle.

On doit autant soutenir

entrepreneuriat privé, les

entreprises privées, que les

entreprises collectives de

l'économie sociale. Et, à ce

moment-là, le privé et le

social peuvent travailler

main dans la main

pour revitaliser notre économie

dans notre communauté. Ce n'est

plus les grandes compagnies qui

arrivent puis qui développent

l'emploi. Oui, c'était comme ça

dans les années 70. Mais quand

elles partent, elles détruisent

nos villages, elles détruisent

nos quartiers. Donc le par et

pour les gens où est-ce que le

privé et le social travaillent

main dans la main, en

partenariat avec le public,

c'est là qu'elle est, la

solution. Moi, je dirais pas,

demain matin: "Convertissez-vous

à l'entreprise sociale." C'est

pas pour tout le monde. Faut

être capable de travailler

en gang. On part pas une

entreprise sociale seul. Mais

ces trois formes d'économie-là,

bien mariées, je peux te dire

une chose: le Canada va changer.

La communauté rurale canadienne,

elle est malade présentement;

elle est en train de changer ici

et là parce que les gens

se prennent en main.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ethel Côté, merci beaucoup.


ETHEL CÔTÉ

Au plaisir. Merci beaucoup.


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