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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Bernard Voyer : explorateur et conférencier

Traversée du pôle Nord, traversée du pôle Sud, ascension de l’Everest, tour du monde par les plus hauts sommets… Ce sont quelques-unes des exploits de Bernard Voyer : explorateur, alpiniste et conférencier canadien. Gisèle Quenneville a rencontré ce témoin privilégié de la beauté et de la fragilité de la Terre, cet homme qui a tutoyé le bleu du ciel depuis le blanc de la glace.



Réalisateur: Simon Madore
Année de production: 2013

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Titre :
Carte de visite


L'animatrice GISÈLE QUENNEVILLE est dehors en compagnie de BERNARD VOYER, explorateur et conférencier.


Plusieurs images des exploits de BERNARD VOYER défilent pendant que GISÈLE QUENNEVILLE fait une présentation biograpique.


GISÈLE QUENNEVILLE (Narratrice)

"Aller plus loin, monter plus

haut", c'est la devise de

Bernard Voyer. Au fil des ans,

l'explorateur québécois a

conquis les sommets les plus

hauts de la planète.

Du pôle Nord au pôle Sud, en

passant par les sommets de tous

les continents.

La neige et le froid le guident.

Mais ces expéditions qui nous

font rêver ne sont pas de tout

repos. Elles demandent une

grande préparation, autant

physique que psychologique, que

technique. Les explorateurs

tirent des traîneaux en ski, et

le poids de leur équipement et

de leur nourriture doit être

calculé au gramme près.

Les voyages sont longs et

exigeants, mais rien ne se

compare au sentiment

d'accomplissement quand on

atteint le sommet.

Bernard Voyer tient à partager

ses expériences avec d'autres.

Que ce soit des jeunes ou des

gens d'affaires, le message est

toujours le même: ne pas avoir

peur des défis, ne pas avoir

peur de se dépasser.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bernard Voyer, bonjour.


BERNARD VOYER et GISÈLE QUENNEVILLE sont assis dans une pièce vitrée.


BERNARD VOYER

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez écrit et dit à

plusieurs reprises que la neige

guide votre vie. Qu'est-ce que

ça veut dire, ça?


BERNARD VOYER

Ça veut dire que je la cherche

tous les jours. En fait, je vous

dirais, particulièrement

aujourd'hui, on est dans une

journée chaude et humide, la

journée où je vois de la neige,

je suis un petit peu plus

heureux. Je cherche des endroits

où même si elle est

inaccessible, même si elle est

lointaine, même si y a quelques

plaques de neige au sommet d'une

montagne, je la vois, je vais

bien. Je vais vous raconter

quelque chose dont je n'ai pas

tellement... J'ai quelques

petits souvenirs, parce qu'à 4-5

ans, les souvenirs, c'est à peu

près à la limite de ce qu'on

peut se rappeler, mais mes

parents me l'ont raconté, et

tellement d'autres personnes,

donc... À la messe de minuit,

à Rimouski; moi, j'avais toujours

chaud. À la messe de minuit

à Rimouski-


GISÈLE QUENNEVILLE

Il faut dire qu'il fait pas

chaud à la messe de minuit à

Rimouski.


BERNARD VOYER

Non. J'avais mon petit veston,

puis on était habillés très

chics, puis y avait trois messes

à l'époque, ça durait un bon

bout de temps. Mes parents

savaient que j'avais chaud, et

pour vous dire comment mes

parents avaient confiance et

n'avaient pas peur pour moi, eux

qui étaient très prudents, me

laissaient sortir de l'église de

temps en temps, et je m'assoyais

sur les pierres en face. C'est

pas chaud là, on est à Noël. Le

vent rentrait du fleuve,

j'ouvrais mon veston, l'air

entrait... oh...!

C'était tellement bon!

J'ignore d'où ça vient, mais à

la fois, j'étais bien, j'étais

surpris, puis je sentais qu'il y

avait une grande puissance là-

dedans, et je sais pas quand

exactement j'ai voulu découvrir

ce que c'était que l'hiver, je

me suis dit: où naît le vent? Le

vent froid, où est-ce que ça

commence, ça part d'où, le vent?

Y a un immense ventilateur

quelque part?

Ça part d'où? Comment ça se fait

que c'est...

Ça me fascinait.


GISÈLE QUENNEVILLE

À quel moment est-ce que cette

passion s'est traduite en

quelque chose de plus tangible?


BERNARD VOYER

De plus tangible?

Là aussi, faut aller à mes

origines. Là encore, on va

parler de Rimouski.

Parce qu'au large de Rimouski, y

a une île, l'île Saint-Barnabé.

Une île très ordinaire. Belle

dans sa longueur, mais je veux

dire, rien de particulier. Y a

pas les belles falaises, y a pas

une forme spéciale.

En fait, c'est une bande qui

coupe l'horizon, qui nous

empêche... de voir l'autre rive,

de regarder plus au large. Ce

fut mon premier projet

d'expédition.

Je me disais, c'est sûr qu'y a

des trésors là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous aviez quel âge l'époque?


BERNARD VOYER

Oh! 7-8 ans, 9 ans... C'est

sûr qu'y a des trésors sur l'île.

Mes parents n'étaient pas

aventuriers, n'ayant pas de

moto-neige, ni de canot, ils

n'allaient pas me laisser aller

là l'hiver, sur la banquise,

c'est très dangereux, ou l'été.

Je l'ai toujours regardée comme

un endroit magique, de mystère.

Et vous savez, aujourd'hui, on

m'a offert, parce que j'ai

raconté cette anecdote-là assez

souvent, puis la ville de

Rimouski y a plusieurs années, y

a une quinzaine d'années, ils

ont dit: "Bernard, on va vous

amener..."


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous y êtes jamais allé?!


BERNARD VOYER

Non. "On va vous amener sur

l'île", j'ai toujours refusé.

Puis là, y a des petites

croisières en zodiac pour les

touristes à Rimouski, et puis y

a des animateurs, paraît-il, qui

disent à leurs touristes:

"Connaissez-vous l'aventurier,

l'explorateur Bernard Voyer? En

avez-vous déjà entendu parler?"

Puis si quelqu'un d'entre eux

dit: "Oui, moi!", eh bien, on va

aller à une place où je suis

jamais allé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Jamais allé!


BERNARD VOYER

Et là, on m'a offert souvent,

et j'ai toujours répondu non.

Je garderai l'île comme elle a

toujours été: au début de mon

enfance, un grand projet.

Ce fut le premier, mon premier

projet d'expédition, et lorsque

je fermerai les yeux, ce sera le

seul que j'aurai pas fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que vos parents ont

pensé de ce choix de vie, de

carrière, un peu, on peut dire,

inusité, hein?


BERNARD VOYER

Oui, voilà. En fait, mon père,

jusqu'à sa mort, m'a dit: "Toi,

Bernard, quand tu vas te trouver

un travail, là..." Il me l'a dit

jusqu'à sa mort.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous aviez quel âge à

l'époque?


BERNARD VOYER

Oh, y a pas... y a 20 ans de

ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous étiez adulte.


BERNARD VOYER

Oui, oui.

Mais il était... Mon père est

d'une formation classique, et

c'est quelqu'un qui...

La vie, c'était de recevoir sa

paye aux 15 jours et de faire un

beau travail et d'évoluer.

Cette conception de l'aventure,

il avait un petit peu de

difficulté, même s'il était très

fier de ce que je faisais, même

s'il considérait que ce que je

faisais quand j'ai entrepris mes

grandes aventures, mes grandes

expéditions, même si...

Il en était très content. Mais

pour lui, c'est: bravo, mais ce

n'est que temporaire. Parce que

bientôt, t'auras sûrement-


GISÈLE QUENNEVILLE

Une vraie job!


BERNARD VOYER

Une vraie! Mais, ça a pas été

le cas. Donc, il est décédé,

d'ailleurs, quelques jours plus

tard, lorsque je suis arrivé

d'une belle et grande expédition

dans l'Arctique canadien, une

première mondiale de traverser

l'île d'Ellesmere dans le

Nunavut. L'île la plus nordique

du monde. Et, on s'est vus, puis

il m'a dit...

On avait fait une fête avec des

amis, et j'allais de temps en

temps le voir, puis il me

disait: "Oh non, on a le temps

de s'en parler, va voir tes

amis, on a le temps de s'en

parler." Et on n'a pas eu le

temps. Aujourd'hui, j'essaie de

lui raconter autrement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment est-ce qu'on devient

explorateur? Est-ce qu'il y a

une formation formelle

quelconque ou c'est quelque

chose qu'on apprend sur le tas?


BERNARD VOYER

Vous savez, j'ai rapidement su

que moi, des courses au trésor,

j'aimais ça. Des indices,

chercher, partir, pas trop

savoir, avoir peur un peu de me

perdre. Je voulais savoir

comment fonctionnait une

boussole, je voulais aller loin.

À Rimouski, l'autre rive, on

voit pas toujours la côte nord.

Je grimpais sur les rochers, le

rocher blanc, le premier des

rochers que j'ai escaladés, pour

essayer de voir plus loin.

J'essayais de comprendre, ce qui

fait que c'est longtemps. Non, y

a pas une formation, mais la

passion, c'est ce qui nous

forme. C'est ce qui fait de

nous, si on est passionné et

qu'on respecte notre passion, on

se construit avec elle. Ce qui

fait que j'ai suivi des

formations bien sûr, puis j'ai

été vivre en Europe pendant 10

ans, connaître mieux la

montagne, dans la région de

Grenoble, dans les Alpes, j'ai

vécu différentes choses. J'ai

suivi beaucoup de cours, j'ai

enseigné à l'université.

Là-dedans, dans le monde du

plein air, j'ai fait plein de

choses. Mais, le fond de la

chose, pour dire: j'aimerais

devenir aventurier ou

explorateur, je veux

m'inscrire... eh bien, non...

Eh bien, non...



BERNARD VOYER et GISÈLE QUENNEVILLE marchent avec M. GILLES VINCENT, directeur du Jardin Botanique de Montréal, dans un sentier de l'Arboretum.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, monsieur Vincent, peut-

être nous décrire où on se

retrouve en ce moment au Jardin

botanique.


On aperçoit un étang où nagent des canards.


GILLES VINCENT (Narrrateur)

Alors, on se retrouve à peut-

être la partie qui est la moins

souvent visitée, l'arboretum. En

fait, c'est la moitié de notre

jardin, une magnifique

collection d'arbres où on

présente l'importance de

l'arbre, mais pas nécessairement

dans l'idée de l'arbre utile,

mais de l'arbre vivant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et ça vient vous rejoindre,

ça, monsieur Voyer, parce qu'y a

pas de neige ici, il fait chaud

aujourd'hui.


BERNARD VOYER

Non, c'est ça. C'est peut-être

le complément, exactement, mais

j'aime la nature sous toutes ses

formes.

Celle-là, je la connais moins,

et c'est grâce au Jardin

botanique, et c'est grâce aussi

à l'amitié que j'ai avec Gilles,

le directeur du Jardin, de

connaître un peu plus, à chacune

de mes visites, un peu plus de

choses qui...

Des choses que j'aurais dû

connaître avant.

C'est vrai, j'ai concentré ma

vie à mieux connaître l'iceberg

que l'arbre. C'est vrai. Mais

aujourd'hui, je veux me

rattraper. Je veux en connaître

plus. Et aussi, là j'essaie de

faire un pont avec ce que

j'aime: comment l'arbre passe

l'hiver?


De retour à l'entrevue principale dans la pièce fenestrée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand on décide qu'on va

escalader l'Everest, quand on

décide qu'on va faire un périple

en Arctique ou en Antarctique,

j'imagine, c'est pas une

décision qui se prend du jour au

lendemain. J'imagine qu'y a

beaucoup de préparatifs à faire,

tant au niveau physique que

psychologique, que même

financier.


BERNARD VOYER

Ah oui, tout à fait. C'est un

long processus, un long

cheminement. J'ai mis des années

et des années. J'ai mis près de

30 ans d'aventures avant de me

dire: j'irai là où on n'écrit

l'hiver qu'avec des lettres

majuscules, là où la neige ne

fond jamais, j'irai en

Antarctique, je skierai jusqu'au

pôle.

Autonome. Pour rêver de ça, pour

rêver de cette liberté, parce

qu'on est libre même dans

l'effort, si on est là où on

rêvait d'être, on est libre.

Même s'il fait très froid, et

même si on mange pas tout à fait

à notre faim, et que la tempête

rage, on est libre.

Et pour avoir cette liberté-là,

eh bien, y a un prix à payer,

tout un processus.

De s'entraîner, de connaître, de

lire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais y a quand même une

préparation psychologique,

physique?


BERNARD VOYER

Rencontrer des gens, parler un

peu de l'endroit, lecture de

cartes très précises, créer du

matériel. Parce que je me disais

aussi côté matériel: c'est une

belle occasion, une grande

aventure, pour faire avancer la

technologie.


GISÈLE QUENNEVILLE

De tester des choses?


BERNARD VOYER

Tester, puis même inventer.

Pas juste tester. Tester, c'est

de mettre à l'épreuve quelque

chose qui existe. Mais pourquoi

on l'inventerait pas? On va

tester ce qu'on va inventer

nous-mêmes. On va faire

améliorer les choses. Donc, mes

grandes expéditions ont toujours

eu un lien avec la science et la

technologie.

Donc préparer ça, c'est long.

On va essayer un nouveau sac de

couchage, des nouveaux

matériaux, est-ce que c'est

imperméable, compressible, est-

ce que c'est chaud, est-ce que

ça tient l'humidité, est-ce

que...? Beaucoup de choses qu'on

a faites comme ça.

Ça, c'est excessivement long.

Puis, en plus, dans l'Arctique

ou l'Antarctique, dans un climat

froid, le froid fragilise les

choses. Tout peut briser, tout

devient fragile comme du

cristal. Et il est facile...

Vous vous êtes dans un

environnement où y a de la

technologie, mais toute notre

nouvelle technologie, c'est

terrible pour les expéditions.

On recule par rapport à ça, on

recule. On est dans le digital,

c'est des programmes... les

lentilles...

Avant, on chauffait la batterie,

on chauffait la caméra, on

pouvait l'ouvrir facilement, on

mettait un film.

Aujourd'hui, c'est ça, l'écran

cathodique gèle et tout, c'est

fini. Donc, on a quelquefois à

adapter notre matériel, on a à

s'ajuster à ça, donc, il faut

amener le minimum, le plus

léger, mais il faut se nourrir.

En fait, sur la nourriture,

peut-être de par nos origines,

on est Nord-Américains puis on

est habitués à une bonne

cuisine, et tout...

J'ai un copain, un aventurier

russe, lui il s'embête pas comme

moi je m'embête. Lui, vous

savez, les Mr. Freeze, les

espèces de... qu'on pousse, les

enfants aiment bien, une glace

là. Bien eux, souvent, les

Russes en expédition, ils ont

souvent fait ça. C'est du gras,

que du gras, juste du gras, et

ils mettent un petit peu de

colorant carotte pour que ça

change tous les jours, rouge ou

jaune citron, mais c'est que du

gras, ça goûte rien de... Puis,

ils envoient ça là, clonk! Puis,

ils prennent, ils se font au

réchaud un peu d'eau chaude, ils

boivent là-dessus puis c'est

fini, le repas est terminé. Si

je fais ça, moi, je me suicide,

je vous le dis là, c'est

terrible. Donc, moi, j'ai fait

lyophiliser des repas faits par

un chef Français, mais...


GISÈLE QUENNEVILLE

Pas mal quand même!


BERNARD VOYER

Voilà! C'est tout calculé, les

calories, parce que je voulais

6500 calories.


GISÈLE QUENNEVILLE

À cause du froid.


BERNARD VOYER

Voilà, 50% de gras, très, très

gras quand même, parce que dans

un gramme de gras, y a neuf

calories, dans les protéines et

les glucides, y en a quatre.

Ce qui fait que dans un gramme

de gras, on a plus que deux fois

l'énergie, fait qu'amenez du

gras. Mais on peut pas manger

que du gras.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parce que là, vous vous

dépensez là.


BERNARD VOYER

Mais on peut pas manger juste

que du gras, parce que les yeux

vont devenir verts, le foie ne

tolérera plus ça.

Donc, avec l'aide de

diététistes, de laboratoires

d'analyses, d'un chef cuisinier

et d'une entreprise qui allait

faire par le procédé de la

lyophilisation, nos repas, où

chaque gramme, tout était

étudié. Le pourcentage... Ce fut

une expérience fabuleuse. Ça,

c'est long à... Bon, faut

apporter ça. Faut apporter de

l'essence pour faire fonctionner

le réchaud, on prend de la

neige, on fait fondre la neige,

il faut apporter un peu de

matériel de premiers soins...


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ça vous est déjà

arrivé être en pleine expédition

et de vous dire, parce que peut-

être des choses vont pas

toujours comme prévu, et de vous

dire: qu'est-ce que je fais ici?

Est-ce que ça vous est déjà

arrivé de vous décourager ou

même d'avoir peur?


BERNARD VOYER

Oh, avoir peur, très souvent.

Très, très souvent. Je serais

tellement prétentieux en vous

disant que... Mais qui oserait

dire qu'il n'a pas peur

simplement assis à l'abri au

pied de l'Everest où vous avez

peur? Eh, regardez la montagne!

Peur parce qu'elle est très

forte, elle est très puissante,

peur parce que vous savez, vous

regardez le sommet, vous vous

dites: si toutefois j'atteignais

ce sommet, je pourrais enlever

mon gant, lever ma main au-

dessus de ma tête et toucher le

ciel. Si je pouvais atteindre ce

sommet, je ne pourrais jamais

aller plus haut de ma vie.

C'est le toit du monde. Et juste

ce sentiment-là, ça donne peur,

on avale de travers, on a peur.

Donc, la peur, elle est là, elle

est constante, on est si petits.

Jamais mes mains seront assez

grandes pour arrêter le vent. On

est si petits. Donc, on a cette

peur-là tout le temps. Et en

Antarctique, couché dans mon sac

de couchage, je réalisais

quelquefois qu'en dessous de

moi, y avait 4000 mètres

d'épaisseur de glace. Et j'avais

peur en fait que le froid en

profite pour venir nous chercher

pendant que nous avions les yeux

fermés.

Aucune place pour se réchauffer,

aucun endroit pour se mettre à

l'abri.

C'est l'hiver qui souffle vers

nous. Y a pas de porte de

secours, on peut pas appeler, on

peut pas venir nous chercher là

où nous sommes...

L'engagement est total.

On peut tout perdre. Tout.

Ses amis, ses amours, sa

famille, ses projets, ses

souvenirs, on peut tout perdre.

C'est un engagement total.

Voilà le vrai sens de la grande

aventure. Vous savez, le monde

de l'aventure, ça a été très

difficile, les grandes

expéditions que j'ai faites,

mais personne ne m'a obligé d'y

aller. Personne!

C'est un choix, ce qui fait que

là-bas, en Antarctique, je me le

répétais, ou dans mes grandes

traversées dans l'Arctique, je

me le répétais: Bernard, il fait

froid, c'est dur, t'en arraches,

mais c'est effrayant, mais t'es

exactement là où tu rêvais

d'être. Donc, le fait de se décourager,

vous savez, si votre objectif

est très, très grand, le même

petit problème devient ridicule.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et qu'est-ce qu'on ressent

quand on atteint l'objectif?

Quand on atteint le sommet,

quand on atteint le point final.


BERNARD VOYER

Vous savez, c'est d'un sommet

qu'on en voit d'autres.

C'est pas de son sous-sol.

C'est de voir tout ce qu'il y a

à faire. Y a tellement de beaux

endroits dans le monde.

Ma tête, ma mémoire, mon disque

dur que j'ai entre les deux

oreilles est rempli de projets,

et c'est gratuit ça! On

télécharge gratuitement toutes

ces belles aventures. Donc,

c'est vrai qu'on est épuisé là-

haut, puis surtout en montagne,

ce qui est dangereux, c'est de

tomber dans cette euphorie de la

victoire, parce que lorsque nous

sommes au sommet, nous n'avons

que la moitié du chemin de fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Descendre, c'est aussi

difficile que monter.


BERNARD VOYER

T'as des cols, même plus

dangereux. Y a plus de décès en

très haute montagne par la

descente que dans la montée.

D'une part, parce qu'on célèbre

déjà. On doit célébrer rendu au

retour en bas.


De retour à la portion de l'entrevue qui se situe Jardin Botanique de Montréal cette fois au jardin japonais.


BERNARD VOYER

Tous, on veut voir des bonsaïs,

on veut nous expliquer, puis les

jardins de Chine et du Japon,

mais...


GILLES VINCENT

C'est cette reconnexion avec

la nature, qu'on essaie de faire

là-dessus.

Et ça, ce qui est fascinant,

dans l'idée du Jardin, ceux qui

l'ont fondé et dessiné,

Marie-Victorin et Henry Teuscher,

dans les années 30, Teuscher disait

dans une publication en 1932,

qu'y a un drame immense qui se

produit présentement, c'est que

les gens en ville sont

déconnectés de la nature. Y a ce

qu'on appelle aujourd'hui un

"déficit nature", et ça fallait

vraiment dans les années 30 être

visionnaire, parce que c'est ce

qu'on dit aujourd'hui.

Mais ce que Bernard dit pas, ou

l'a peut-être dit tantôt, c'est

que t'amènes ta famille ici.

Quand la famille Voyer vient, ça

vient en grand groupe avec des

enfants. Vous savez, maintenant

les enfants apprennent les

arbres sur ordinateur. Y a rien

à apprendre avec un ordinateur

sur les arbres. Faut les voir

les arbres, faut les toucher,

faut les sentir.

Alors, donc, c'est toujours des

belles expéditions.


On revient à l'entrevue principale avec BERNARD VOYER et GISÈLE QUENNEVILLE.


GISÈLE QUENNEVILLE

On parle beaucoup depuis un

certain temps du phénomène du

réchauffement de la planète, et

que ça se ressent d'abord et

avant tout dans les pôles.


BERNARD VOYER

Ouais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous qui êtes passé par là,

quel est le constat que vous

faites?


BERNARD VOYER

Ah! C'est incroyable!

D'abord, on dit par les pôles,

beaucoup plus l'Arctique que

l'Antarctique. Beaucoup plus.

Les changements climatiques,

c'est comme si c'était, pour

nous, Canadiens, une immense

vague qui partait de l'Arctique

et qui vient vers nous.

Cette vague-là, elle est

puissante, elle forme un tsunami

qui avance relativement...

lentement ou vite. Vite, parce

qu'à l'échelle de siècles,

c'est... Et, dans l'Arctique, c'est

incroyable. De mon vécu.

Pas entre moi et les premiers

qui y allaient en 1800, de mon

vécu.

La banquise, et j'y retourne au

printemps, une expédition dans

l'Arctique, la banquise qui

avait 2,50 mètres quand je

voyageais y a 30 ans en

Arctique, elle est à 1,50

mètres.

La banquise, elle a baissé, elle

a perdu en moyenne un mètre

d'épaisseur de mon vivant.

Des endroits qui ont toujours

été gelés ne sont plus gelés,

l'hiver, ou un printemps très

hâtif. Le sol gelé en permanence,

qu'on appelle le pergélisol,

le sol gelé en permanence,

eh bien, vous savez, dans l'Arctique,

même l'été dans le Grand Nord,

dans le Nunavik ou dans le Nunavut,

l'été, on prend une pelle, on enlève

environ, on appelle ça le

mollisol, on enlève environ un

pied, 30 cm, 40-50 cm, puis

après, c'est gelé. C'est ce

qu'on appelle le pergélisol.

Eh bien aujourd'hui, il est à un

mètre, 1,10 m, 1,30 m...

Le sol commence à geler en

permanence. Ce qui fait que les

effets... Avant, toutes les

pistes d'aéroport de tous ces

villages, ces villages

merveilleux d'ailleurs, on se

cassait pas la tête pour

construire ça y a longtemps.

On grattait un petit peu, on

mettait un peu de cailloux là-

dessus, on mettait un petit peu

d'asphalte, parce que la

fondation, c'était gelé en

permanence. Mais là, ça dégèle,

les pistes sont toutes à

refaire, c'est terrible.

Les maisons sont sur pilotis,

accotées sur le pergélisol.

Ça fond, les maisons penchent.

La faune, la flore... Y a six

espèces de plantes jamais

connues dans le Nunavik qu'on

vient de découvrir encore

récemment, qui avaient jamais

poussé là-bas.

On commence, dans le sud du

Groenland, on commence, certains

habitants du sud du Groeland

commencent à faire des petits

jardins. Donc, y a des côtés un

petit peu positifs là-dedans,

mais globalement, c'est une

catastrophe.

Et nous, si on vit un degré, un

degré et demi d'écart, ils sont

à quatre ou cinq dans

l'Arctique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il est trop tard

pour renverser la vapeur selon

vous?


BERNARD VOYER

Il est trop tard pour arrêter

la vague. Ce qu'on peut faire

c'est la diminuer, la vague, et

la ralentir. Il est trop tard

pour l'arrêter. Mais l'humain a

toujours démontré une grande,

grande capacité d'adaptation.

Et une grande qualité de

résilience. Vous savez, dans la

même race, l'humain, y a des

Touaregs qui vivent à plus 40,

et des Inuits qui vivent à moins

40. On a su, on sait. Donc, il

faudra s'adapter à un nouveau

rythme, de nouvelles façons de

vivre. Il faudra s'adapter à de

nouveaux climats. On le voit

très bien, là. Maintenant, quand

il pleut, c'est des moussons,

c'est incroyable.

C'est pas comme avant, c'est...

Et c'est pour ça d'ailleurs que

je préfère, et de loin, le terme

de changement climatique que de

réchauffement global, parce

qu'il y a des endroits, ce sera

plus froid. Mais, avant tout...

Il faut éduquer les gens.

Quand je dis "éduquer", l'école

pour tout le monde dans le monde

entier. Nous ici, y a pas de

problème. Jamais nous ne

pourrons protéger la planète

sans savoir écrire les mots EAU,

TERRE, VIE et AMOUR.

Jamais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il y a des endroits

que vous n'avez pas encore

découverts et que vous aimeriez

découvrir?


BERNARD VOYER

Oui. Oui, y a des endroits, y

a plein d'endroits que

j'aimerais voir.

Je me suis donné comme objectif

il y a fort longtemps de voir,

de connaître, de toucher les

plus grands systèmes glaciaires

de notre planète. Les plus

grandes masses glaciaires du

monde. Quel que soit l'endroit.

Et je l'ai fait, ça.

Je l'ai pas fait dans le cadre

d'un record, je l'ai fait pour

moi. Y a de la glace en Afrique?

Je vais aller voir la glace

d'Afrique. Et y en a en

Indonésie, sur l'île d'Irian Jaya,

y a un glacier, Puncak Jaya.

C'est au bout du monde.

Y a une montagne, on va

escalader la montagne, mais

après, je vais aller toucher

cette glace en Indonésie.

Je veux voir cette glace-là. Je

veux comprendre, parce que pour

moi, la glace, l'iceberg, la

banquise, c'est la plus belle

célébration de la nature que

l'on possède. Et lorsque je

skiais vers le pôle, je chantais

Vigneault. Je chantonnais, parce

que chanter, attention. Je

chantonnais Vigneault, dans sa

chanson qui dit: "J'ai planté un

chêne au bout de mon champ,

perdrerai-je ma peine,

perdrerai-je mon temps."


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous faites des conférences de vos

expéditions un peu partout

auprès des jeunes, de toutes

sortes de différents groupes de

personnes. Comment transposer ce

que vous avez vécu dans vos

expéditions au quotidien?


BERNARD VOYER

C'est de partager avec les

jeunes, tout comme avec les gens

dans les entreprises, le chemin

que j'ai fait. Le chemin qu'on a

fait nous appartient et on ne

peut pas le renier. Je raconte

le mien, simplement. Je raconte

le mien et comment il m'a

apporté le bonheur. Comment je

suis quelqu'un aujourd'hui...

Ça fait très prétentieux de dire

ça, mais c'est sincère ce que je

vous dis là. Moi, je sens que je

suis accompli.

Eh, ça! Vous allez dire: mais

c'est pas possible de dire ça.

Moi, là, jeune, j'avais mon

espèce - on en a tous - une

espèce de liste d'épicerie, de

check-list, de choses que je

voulais absolument faire.

Je l'ai tout fait.

Alors, moi, je suis content.

Peut-être que vous, vous me

voyez pas comme quelqu'un

d'accompli, mais sincèrement...

Je m'en fous un petit peu.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je vous vois tout à fait comme

quelqu'un d'accompli!


BERNARD VOYER

Ma conjointe, ma femme, au

retour de l'expédition de

l'Everest, elle m'a dit:

"Bernard, on dirait qu'une paix

s'est installée en toi." Elle

avait vu... je sais pas, en moi,

quelque chose de pfff... Tu l'as

fait, t'en as rêvé, tu voulais

tes trois pôles. J'avais apporté

un petit peu de neige du pôle

Nord, lorsque j'ai atteint le

pôle Sud, j'avais pris un petit

peu de neige dans une petite

bouteille aussi. Puis, sur le

toit du monde, j'avais encore

une petite bouteille de

plastique où j'ai ramassé de la

neige du sommet.

Fait que... T'as tes trois plus

beaux souvenirs que tu rêvais

depuis ton enfance...

L'enfance, non, mais

l'adolescence, parce qu'à

l'enfance, j'ignorais que

l'Everest existait.

Je grimpais le rocher blanc,

c'est huit mètres d'altitude,

j'en étais fier et tellement

heureux, parce que là-haut, il

ventait plus fort qu'en bas, et

là-haut, j'étais plus grand que

mon père.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bernard Voyer, merci beaucoup.


BERNARD VOYER

Ce fut un plaisir.


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