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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Nathalie Des Rosiers : Doyenne de faculté

Nathalie Des Rosiers a été identifiée comme étant l’un des 25 avocats les plus influents au Canada en 2011 et 2012. Et elle a reçu l’Ordre du Canada en 2013, notamment pour son apport à l’avancement des libertés civiles et la promotion du français dans sa profession.
Elle est désormais doyenne de la section Common Law de la faculté de droit de l’Université d’Ottawa.



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2014

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Carte de visite

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Fin générique d'ouverture

L'ANIMATRICE LINDA GODIN fait une courte présentation biographique de NATHALIE DESROSIERS La présentation est illustrée de plusieurs photos et vidéos.


LINDA GODIN

Les manifestations du G20 à Toronto,

en 2010, elle les a vécues de très près.


NATHALIE DESROSIERS

Les choses changent...


LINDA GODIN

Nathalie Des Rosiers était

alors l'avocate principale de

l'Association canadienne

des libertés civiles et elle

était de toutes les tribunes

pour défendre les droits

des manifestants.

Je la rencontre aujourd'hui

alors qu'elle est la doyenne

de la section Common Law,

de la Faculté de droit de

l'Université d'Ottawa.

Nathalie Des Rosiers est née

à Montréal. Pendant ses études

en droit, à l'Université de Montréal,

elle travaille comme journaliste,

à Radio-Canada International

et son cœur balance entre le droit

et le journalisme. Mais c'est en

droit que ses études se poursuivent

avec une maîtrise à la célèbre

université Harvard. Elle travaille dans

plusieurs bureaux d'avocats

au Québec et en Ontario avant

de se diriger vers

l'enseignement du droit.

Nathalie Des Rosiers est nommée

parmi les 25 avocats les plus

influents au Canada,

en 2011 et 2012. Et elle reçoit

l'Ordre du Canada en 2013,

notamment pour son apport

à l'avancement des libertés civiles

et la promotion du français

dans sa profession.

(LINDA GODIN rencontre NATHALIE DESROSIERS dans sa maison.)


LINDA GODIN

Madame Des Rosiers, bonjour.


NATHALIE DESROSIERS

Bonjour.


LINDA GODIN

Quand vous étiez jeune,

votre père était notaire,

votre mère s'occupait de la

comptabilité dans le bureau,

votre tante en était la secrétaire.

Est-ce que c'est vrai

que vous êtes pratiquement née

dans ce bureau-là?


NATHALIE DESROSIERS

Oui, franchement, moi, j'étais

destinée à faire du droit,

parce que mes parents vivaient

dans le bureau de mon père,

c'est-à-dire que c'était

un petit appartement; et une

chambre, c'était son bureau,

l'autre chambre, c'était leur

chambre, et puis le salon,

ça servait de salle d'attente

pour les clients et puis aussi

ma mère travaillait un peu là

comme assistante. Et il y avait

une cuisine et une salle de

bain. Et c'était au-dessus

d'une caisse populaire, à Montréal.

Et alors moi, quand je suis née,

pour les premiers six mois de ma vie,

je vivais dans cette chambre-là,

à côté d'où mon père

rencontrait les clients. Puis

à un moment donné, ils ont

trouvé après six mois que je

pleurais trop, et que c'était

le temps de peut-être avoir

leur propre appartement,

alors de séparer la vie

professionnelle de la vie familiale.

Mais d'une certaine façon,

ç'a été un bon exercice pour moi,

parce que moi, j'ai beaucoup,

au courant de ma vie, intégré

ma vie professionnelle

avec ma vie familiale. Ça

venait du début.


LINDA GODIN

Mais est-ce que vous diriez

que vous étiez presque

prédisposée à vous diriger

en droit?


NATHALIE DESROSIERS

Certainement. J'aimais

beaucoup le bureau de mon père.

On travaillait... Parce que

c'était une entreprise un peu

familiale, vers 13-14 ans,

j'allais faire des choses au

bureau, aider un peu, classer

des contrats. Et puis on jouait

souvent à être notaire puis

à passer des contrats de mariage.


LINDA GODIN

Avec vos soeurs?


NATHALIE DESROSIERS

Oui, bien, c'est ça, mes soeurs

et moi. Mais là, évidemment,

on se créait des fiancés fictifs

pour le mettre sur nos nouveaux

contrats de mariage. Alors oui,

franchement, j'ai été baignée

dedans, je suis née dedans.


LINDA GODIN

Votre père, c'était quelqu'un

qui aimait beaucoup son travail,

qui aimait beaucoup la politique,

le service public.

Est-ce que ç'a été votre

premier mentor?


NATHALIE DESROSIERS

Oui, certainement. Je dirais

que mon père, non seulement

qu'il était... il faisait beaucoup

de politique provinciale au Québec.

Et c'était quelqu'un qui faisait

du bureau le soir aussi.

Parce que ses clients, c'était

dans Rosemont à Montréal,

ses clients qui n'avaient pas

tous beaucoup d'argent venaient

le soir. Alors il avait un bureau

de jour, puis un bureau de soir

pour répondre à la clientèle.

Alors c'était un gars très occupé.

Mais c'était aussi quelqu'un qui

aimait discuter des idées.

Alors on discutait beaucoup

finalement, malgré le fait

qu'il était très occupé.

Quand il était avec nous, il passait

beaucoup de temps à discuter.

On discutait des heures autour

de la table. Moi, ça m'a

beaucoup formée, ses opinions

un peu de dire: « le gouvernement

doit pas s'occuper de tout

le monde, mais il doit

certainement pas... On doit

avoir des valeurs d'égalité

dans notre société,

la discrimination, c'est

épouvantable. Et il faut aussi

s'assurer par exemple que

les gens ont la liberté de

faire ce qu'ils veulent puis

protéger leur vie privée aussi. »


LINDA GODIN

Vous êtes allée étudier à

l'Université de Montréal, en droit,

mais pendant que vous étudiiez,

vous avez travaillé comme journaliste

à Radio-Canada International.

Est-ce que votre coeur a balancé,

à un moment donné, entre

le journalisme et le droit?


NATHALIE DESROSIERS

Certainement. Moi, je voulais

être journaliste. J'aurais aimé

votre job. Je voulais être

journaliste et puis... Mon père

m'avait dit: « Pourquoi tu fais

pas ton droit? » Lui, il avait

une formation en droit.

Et moi, j'étais son aînée.

J'avais seulement 18 ans. Il a

dit: « Pourquoi est-ce que tu

fais pas ton droit, puis si

t'aimes vraiment le journalisme,

il te trouvera. Ou bien t'auras

toujours une formation

juridique avec toi. »

Et de fait, c'était son idée.

Puis ce qu'il m'avait vendu,

en tout cas, c'était que c'était

important de connaître un peu

le droit pour les questions

de droit constitutionnel et

les questions d'actualité,

que t'avoir un « background »

en droit, ç'allait être utile

comme carte de visite comme

journaliste. Alors j'ai

travaillé comme journaliste

pigiste, j'aimais beaucoup ça.

Mais finalement, j'aimais aussi

beaucoup le droit, j'étais

vraiment un peu tirée...


LINDA GODIN

Comment vous avez choisi

finalement?


NATHALIE DESROSIERS

Bien, c'est un peu les

circonstances de la vie.

Alors éventuellement, il y a eu

une grève à Radio-Canada.

Et donc, les surnuméraires,

on avait beaucoup moins d'emplois,

une fois que la grève a été résolue.

Et donc, moi, j'avais besoin

d'argent, alors j'ai commencé

à travailler pour des professeurs

de droit. Puis là, d'autres choses,

d'autres portes se sont ouvertes.

J'ai été... j'ai trouvé une job

comme aller travailler dans

une clinique juridique. Et puis

j'ai travaillé dans un grand

bureau d'avocat, voir un peu

ce que c'était. J'étais un peu

à l'époque d'exploration de

différentes identités de

différentes façons dont on

pouvait faire du travail.

J'aimais beaucoup ça, le droit.

Le droit, ça me donnait

l'impression d'être... de

participer à la transformation

de rapports sociaux. Si on

défend quelqu'un, il va y avoir

des choses qui changent.

Alors on est témoins de

l'injustice, un peu comme les

journalistes, on demande

l'attention du public sur

l'injustice, mais aussi, on

essaie de participer à la

résolution. Puis ça, ça

m'intéressait beaucoup aussi.


LINDA GODIN

Vous aviez à peu près neuf

ans quand se sont déroulés

les événements d'octobre 70

à Montréal. Est-ce que vous

vous en souvenez?


NATHALIE DESROSIERS

Oui, je m'en souviens.

Je m'en souviens, parce que

mon père était dans le Parti

libéral du Québec, et Pierre Laporte,

c'était un de ses amis.

Alors on avait certainement

regardé à la télévision tout ce

qui se passait. C'était assez

tendu à la maison. Il y avait

évidemment des agents de la

Gendarmerie royale qui

circulaient. Et donc, je me

souviens surtout de la tension

qui existait autour à la fois

de la présence policière,

éventuellement des agissements

policiers qui sont allés

beaucoup trop loin. Mais aussi

de la tension qui existe

lorsque la pression terroriste

est là et que les gens ne

savent pas qu'est-ce qui va se

passer. Et c'est intéressant

de voir ça avec mon père,

malgré que c'était son ami qui

éventuellement est mort.

Il avait quand même

une compréhension

des agissements politiques.

Évidemment, personne n'était

en faveur de la violence, était

contre la violence. Mais de

comprendre comment, c'était dans

un débat plus large politique,

et comment il fallait quand

même protéger les libertés

civiles, même lorsqu'on est

stressé au niveau politique.


LINDA GODIN

Est-ce que ça, ça vous a

amenée inconsciemment peut-être,

mais à vous diriger ou à vous

préoccuper des questions

de liberté civile?


NATHALIE DESROSIERS

Certainement. Le lien est pas

direct, parce que j'ai fait

beaucoup de choses avant

de revenir un peu aux libertés

civiles ou à la protection de

la vie citoyenne. Et je pense

que ç'a été un grand voyage

un peu intellectuel aussi.

Les premières questions qui

m'ont préoccupée, c'était

beaucoup des questions

d'égalité. J'ai fait beaucoup

de choses pour le droit des

femmes, j'ai été engagée

dans les droits linguistiques

des Franco-Ontariens, entre

autres. Mais éventuellement,

aussi, on se rend compte que

tout l'appareil démocratique

doit bien fonctionner. Puis on

ne peut pas avoir une société

où les gens ont peur de s'exprimer,

ont peur de participer politiquement,

parce que l'État peut abuser

de ses pouvoirs. Alors l'abus

de pouvoir, moi, ça m'a

toujours un peu préoccupée.

(LINDA GODIN interroge NATHALIE DESROSIERS à l'extérieur de la Faculté de Droit de l'université d'Ottawa.)


LINDA GODIN

Madame Des Rosiers, vous avez

quatre enfants qui sont... certains

sont de l'âge d'étudiants ici.

Est-ce qu'il y en a qui suivront

vos pas en droit?


NATHALIE DESROSIERS

Je le sais pas. J'espère toujours.

Mais non, jusqu'à date,

il y en a une qui est en

ressources humaines, l'autre

qui est en cuisine, la troisième

est en biologie marine. Et puis

il en reste un encore où j'ai

peut-être des espoirs, mais

on verra. Mais moi, je crois

beaucoup à la liberté d'expression.

Alors ils peuvent faire

ce qu'ils veulent.


LINDA GODIN

Oui, oui. Vous êtes de Montréal.

Vous êtes arrivée en Ontario français.

Quel est le premier constat

que vous avez fait

de la communauté francophone ici?


NATHALIE DESROSIERS

Moi, j'ai eu beaucoup de

plaisir à travailler avec la

communauté franco-ontarienne.

Parce que tout de suite quand

je suis arrivée à London, à ce

moment-là, il y avait déjà

une garderie francophone qui

commençait, qui avait déjà

été montée. Alors évidemment,

tout de suite, je me suis

impliquée pour pouvoir l'étendre

pour qu'elle commence plus tôt

pour qu'on puisse envoyer nos

enfants plus tôt à la garderie.

Et alors, j'ai été pas mal

impliquée dans le centre

communautaire. Je pense que

c'est une communauté très

accueillante, très dynamique,

qui a beaucoup pour elle, qui a

beaucoup d'engagement.

(L'entrevue se poursuit dans la maison de NATHALIE DESROSIERS.)


LINDA GODIN

Comment ont été les premières

années sur le terrain pour

vous? La pratique du droit?

Parce que vous avez pratiqué

le droit pendant de nombreuses

années quand même.


NATHALIE DESROSIERS

Oui, c'est toujours agréable

de pratiquer le droit,

parce que c'est tellement

excitant. Ça demande

beaucoup de travail,

et c'est un peu énervant aussi.

Parce que c'est beaucoup de

responsabilités et on doit se

situer un peu... c'est

un environnement à la fois

intellectuel, mais aussi personnel.

Il faut avoir une bonne

communication avec le client.

Il faut convaincre le juge

ou la juge. Alors ça demande...

Et on négocie avec

les collègues sur les causes.

Alors ça demande de multiples

aptitudes. Moi, c'est ce que j'aimais.

On était toujours sollicité

à différents niveaux

pour bien réagir. Alors c'était

très excitant. Parce que ce

que j'ai fait, moi, c'était

un parcours un peu bizarre,

parce que du Québec, j'étais

venue à la Cour suprême pour

faire une cléricature. Et après

ça, j'étais allée aux États-Unis

faire une maîtrise. Et là,

j'avais rencontré quelqu'un qui

vivait à London en Ontario.

Alors j'ai dû refaire des cours

et aussi repasser le barreau

en Ontario, après l'avoir passé

déjà au Québec, parce que c'est

pas le même système de droit.

Et donc, lorsque j'ai commencé

à pratiquer, à London en

Ontario, c'était en anglais.

Et à ce moment-là, mon anglais

était évidemment pas parfait.

Et j'ai toujours un accent

francophone assez prononcé.


LINDA GODIN

Mais ça, c'est pas trop dérangeant.


NATHALIE DESROSIERS

Non, c'est pas trop

dérangeant, mais c'était

exotique, disons, à London.

Et les juges se souvenaient

de moi. Je me souviens d'un

juge qui m'avait demandé:

« Mon Dieu, mais je vous ai

jamais vue ici, vous. Qu'est-ce

que vous faites ici? »

La salle était pleine,

il y avait plein d'avocats derrière.

Puis j'étais un peu insultée,

alors je lui réponds du tac au tac:

« Votre Honneur, j'ai fait mon droit

à l'Université de Montréal, j'ai

fait ma cléricature à la Cour

suprême du Canada, et par

la suite, j'ai fait ma maîtrise

à Harvard Law School et je

représente monsieur Untel. »

Puis là, il me regarde et dit:

« Avec un « background »

comme ça, qu'est-ce que

vous faites à London,

en Ontario? »

(En éclatant de rire)

J'étais allée un peu trop fort

pour me faire entendre.

Je voulais être bien comprise,

je ne voulais pas perdre de

crédibilité, mais peut-être que

j'étais allée un peu trop fort.

Alors non, c'était...

Mais j'aimais beaucoup...


LINDA GODIN

La pratique du droit.


NATHALIE DESROSIERS

La pratique, oui. Il y a beaucoup

d'enjeux sociaux qui m'interpellent.

Et à ce moment-là, c'était des enjeux

qui traitaient un peu

de l'accès à la justice

pour les victimes d'inceste.

Des femmes qui avaient été

abusées sexuellement. Il y

avait tout un problème

juridique quant à la gestion du

temps. Parce que normalement,

lorsqu'on veut poursuivre

quelqu'un, on doit le faire

dans un certain laps de temps

qui est prévu par la loi. Et ce

laps de temps-là, évidemment,

ne permettait pas aux victimes

qui avaient été abusées en tant

qu'enfants de, soudainement,

dans la trentaine, de réaliser

l'impact que ça avait sur leur vie.

Et donc, de pouvoir se faire

entendre devant les tribunaux,

ils étaient en dehors du temps.

Finalement, on a gagné,

la Cour suprême nous

a donné raison. Alors c'était

excitant de participer comme

ça, à vouloir ajuster le droit

pour qu'il réponde mieux

à des besoins de justice qui

avaient été peut-être passés

sous silence.


LINDA GODIN

Vous avez commencé à pratiquer

le droit dans les années 80.

Comment c'était pour

une jeune femme dans

un bureau d'avocats dans

les années 80, qui étaient,

je pense, à l'époque, un milieu

très masculin?


NATHALIE DESROSIERS

Oui, évidemment, on faisait

face un peu toujours à une

espèce d'environnement plus ou

moins sceptique par rapport

à nos possibilités. Et il y

avait quand même assez de

sexisme à ce moment-là. Il y en

a toujours un peu. Mais c'était

plus flagrant. Il y avait des

choses que les avocats seniors

disaient à ce moment-là, qu'ils

ne diraient plus maintenant,

bonne chose! Moi, je me

souviens de m'être fait dire

toutes sortes de choses comme:

« T'es beaucoup trop gentille

pour faire du litige. C'est pas

bon pour les femmes. »

« Bien, regarde-moi aller. »

Un peu l'idée qu'on avait pas

dans le sang la capacité de

faire du litige.


LINDA GODIN

Le mordant nécessaire.


NATHALIE DESROSIERS

Oui, on était pas assez

agressives. Ouais.

Attendez de me voir. Mais

beaucoup de choses ont changé.

On continue, c'est pas...

Les milieux juridiques se sont

améliorés certainement, mais

il y a encore beaucoup de

travail à faire.


LINDA GODIN

Vous avez été la présidente

de l'Association canadienne

des libertés civiles. Vous avez

défendu plusieurs causes.

Laquelle vous a marquée le plus?


NATHALIE DESROSIERS

J'étais avocate principale.

J'avais décidé de faire ça

d'une certaine façon...

J'avais été dans le milieu

académique assez longtemps,

mon domaine d'expertise

était le droit constitutionnel

et droit des femmes.

Et je me sentais interpellée

par la capacité, après les

événements du 11 septembre,

comment notre système était

un peu déboussolé par...


LINDA GODIN

Toutes les questions de

liberté civile?


NATHALIE DESROSIERS

Oui. Moi, je me souviens

d'avoir vu Maher Arar arriver

de l'aéroport. Il avait passé

un an torturé. Et finalement,

il avait été capable de revenir

au Canada. Et ça me semblait

épouvantable que le système

juridique canadien ait permis

que quelqu'un soit pris dans

un avion, envoyé en Syrie et

torturé pendant un an sans

qu'il y ait eu de procès, sans

qu'il ait eu la capacité de

vérifier si les allégations

étaient vraies ou non, étaient

justifiées ou non. Alors ça,

ça m'avait beaucoup touchée

en me disant: « c'est ma

responsabilité ». Donc je me suis

dit: il faut vraiment faire

quelque chose. Et certainement,

la cause qui m'a le plus

marquée, évidemment, c'était

un peu notre intervention dans

le cadre des manifestations

autour du G20, à Toronto.

On avait décidé d'avoir

un programme d'observateurs.

On avait... formé 50 bénévoles

pour être observateurs. Et on

l'avait dit à la police.

On avait rencontré les services

policiers pour leur dire:

« C'est ça qu'on va faire. 

Nous, on s'inquiète toujours

un peu des abus policiers dans

ce cadre-là, des arrestations

massives ou de l'utilisation

de nouveaux instruments. »

Alors on était assez bien préparés.

Et soudainement, pendant

les événements, même nos

observateurs ont été incarcérés

pendant plus de 24 heures.

Et donc, ça, ça m'avait

beaucoup frappée parce que

je pense que je m'attendais pas

à ça, je m'attendais pas à ce

niveau un peu d'abus ou de...

C'est vraiment d'être pris par

la police, c'est un peu

l'expérience complète de

vulnérabilité. Parce que tu sais

pas quoi faire, tu peux rien faire,

t'essaies de négocier, de parler.

Mais c'est le système qui te prend.

Et puis on espère toujours que le

système va avoir suffisamment

de balises pour qu'il fasse

la bonne chose puis que les gens

ne soient pas abusés. Alors

c'était important... de mener

cette campagne-là pour

s'assurer que la vérité sorte

et que la police ou les

services policiers apprennent

comment mieux gérer les

manifestations publiques.


LINDA GODIN

Vous avez été quatre ans

l'avocate principale de l'Association.

Et on dit qu'en quatre ans,

vous avez réussi à donner

des dents et de l'envergure

à l'Association. Est-ce

que vous êtes d'accord avec ça?


NATHALIE DESROSIERS

Pas vraiment. Je pense que c'était

une association qui était déjà

très bien ancrée et tout ça.

Et l'important, évidemment,

c'est que des associations

comme ça existent.

Les gens ne seront pas toujours

d'accord avec les prises de position

d'une association comme ça, hein?

On défend des causes qui sont

pas toujours populaires. Mais

ce qu'on veut surtout, c'est

que les gens se rendent compte

que c'est nécessaire d'avoir

des gens qui protègent la

liberté d'expression et qui

protègent la présomption

d'innocence. C'est une espèce

de contre-courant, c'est

un contrepoids, pour s'assurer

qu'il y ait pas d'erreurs qui

soient commises de façon

constante.


LINDA GODIN

Madame Des Rosiers, on est

dans un tribunal école ici.

Vous avez déjà enseigné ici,

n'est-ce pas?


NATHALIE DESROSIERS

Oui, certainement. C'est

une salle qu'on utilise à la

fois pour l'enseignement,

pour des conférences, mais

aussi les étudiants peuvent se

pratiquer dans des exercices

de plaidoirie. Ils font semblant

d'être devant un juge et puis

là, on leur pose des questions

pour qu'ils se pratiquent

un peu et deviennent de

meilleurs avocats et avocates.


LINDA GODIN

Est-ce que ça vous manque

d'enseigner?


NATHALIE DESROSIERS

C'est pour ça que je continue

d'enseigner au moins un cours

par année, pour garder le

contact avec les étudiants.

J'aime beaucoup l'enseignement,

c'est vraiment une façon de

se mettre à jour et d'être

toujours à la fine pointe

des connaissances.

C'est toujours intéressant de voir

comment les étudiants

réfléchissent sur différents

problèmes juridiques. Et ça

nous oblige à bien expliquer,

à réexpliquer encore des choses

que souvent, on prend pour

acquis. Puis c'est un bon

exercice.


LINDA GODIN

Madame Des Rosiers,

un moment donné, vous êtes

passée de la pratique

à l'enseignement du droit.

Pourquoi avoir fait

cette transition-là?


NATHALIE DESROSIERS

J'aimais toujours le milieu

universitaire, parce que moi,

j'aime beaucoup la recherche.

Je pense qu'il faut être...

Il faut savoir ce qu'on fait

puis il faut aussi vouloir

toujours créer le savoir pour

le passer à la prochaine

génération. Ce devoir de bien

comprendre et de bien savoir,

c'est très important pour moi.

Je pense qu'on le doit. Si on

est agissant, on doit aussi

être agissant dans un mode

réflectif. Est-ce que je fais

vraiment la bonne chose,

est-ce qu'on a vraiment

les bons instruments, est-ce

qu'on pose les bonnes

questions, etc. Alors j'ai

toujours été intéressée par

le milieu académique.


LINDA GODIN

Vous êtes la doyenne de

la section Common Law de la

Faculté de droit de l'Université

d'Ottawa depuis 2013. Comment

c'est, pour vous, ça, de passer

donc de l'enseignement

à plus la gestion?


NATHALIE DESROSIERS

La gestion universitaire,

ce que ça permet, c'est

de s'assurer d'inspirer les autres.

C'est de s'assurer que les professeurs

sont à la fine pointe

de leurs capacités, sont bien

soutenus dans leurs efforts,

à la fois de développer

la recherche et le savoir,

l'engagement communautaire.

Et aussi que les étudiants

et les étudiantes ont tout

ce qu'il leur faut pour

bien répondre. Et le rôle

des facultés de droit est

important ici. Parce que ce

sont un peu des bassins

où on forme les prochains

juristes et les prochaines

personnes qui vont être là pour

témoigner ou ne pas témoigner,

améliorer le droit ou ne pas

le faire. Alors, je pense qu'il

faut vraiment s'assurer que ça

fonctionne bien, que les

institutions... Les universités,

ce sont aussi des institutions

qui ont un rôle à jouer. C'est

un rôle d'indépendant du

gouvernement. Alors faut

continuer à préserver

la liberté académique,

s'assurer qu'on est là, ne pas

avoir peur de critiquer quand

on a besoin de le faire.

Alors, c'est un devoir qui

m'interpelle. Moi, j'en ai

beaucoup bénéficié du milieu

universitaire. Alors, c'est

un peu mon tour de participer.


LINDA GODIN

Oui, c'est ça, votre tour de

...de redonner.


NATHALIE DESROSIERS

C'est ça.


LINDA GODIN

Entre le mot justice et

le mot démocratie, lequel est

le plus important pour vous?


NATHALIE DESROSIERS

Je pense qu'ils sont... je

voudrais pas choisir. Ça,

c'était comme choisir entre

ses deux bébés, on peut pas

choisir entre les deux.

Parce qu'il n'y aura pas de

justice sans démocratie.


LINDA GODIN

Et l'inverse aussi.


NATHALIE DESROSIERS

Et l'inverse aussi. S'il y a

pas de démocratie, je pense

qu'on ne peut pas vraiment

agir de façon adéquate.

J'ai travaillé beaucoup en

réforme du droit. Pendant

quatre ans, j'étais présidente

de la Commission du droit du

Canada, qui est un organisme

de réforme du droit. Et à ce

moment-là, on était... ça, c'est

vers le début des années 2000.

Il y avait un symptôme de

déficit démocratique. C'était

un peu où les gens participaient

moins, votaient moins...


LINDA GODIN

C'est une expression

à la mode alors et encore

aujourd'hui.


NATHALIE DESROSIERS

Et je pense que ça dénote

un peu comment le système

démocratique ou électoral,

même, qu'on a, à l'occasion peut

être ancré dans des valeurs

du XIXe siècle. Et peut-être

qu'il a besoin d'être un peu

épousseté et un peu modernisé.


LINDA GODIN

Mais vous justement, vous

faites partie de Représentation

équitable du Canada, qui est

un organisme qui est pour

une réforme électorale.

Qu'est-ce que vous, vous

souhaiteriez comme réforme?


NATHALIE DESROSIERS

Certainement d'avoir fait

toute la recherche lorsqu'on

était à la Commission...

On avait fait la bonne

recherche selon moi.

Et ça démontrait vraiment que

notre système est peut-être

trop simpliste pour répondre

à l'envergure des besoins.

Par exemple... Et il crée

toutes sortes de distorsions.

On a des gens qui ont...

peu importe le parti. Il y a

des partis qui vont être élus

avec seulement 38-40%

des votes, donc qui ne

représentent pas la majorité

des électeurs. Et...

Mais ils représentent

suffisamment de comtés pour

avoir une bonne majorité puis

faire un peu ce qu'ils veulent.

Une fois que t'es élu, il y a

pas beaucoup de limites.


LINDA GODIN

Mais donc, vous voudriez

un système plus représentatif.


NATHALIE DESROSIERS

Plus représentatif. Alors,

la Commission avait suggéré

à ce moment-là d'ajouter

un élément de proportionnalité,

d'avoir un système un peu comme

la Nouvelle-Zélande,

l'Allemagne, où c'est pas

complètement proportionnel

comme l'Italie, mais

simplement ajouter un élément

correcteur pour empêcher

un peu les abus qui peuvent

venir d'un système comme le nôtre.


LINDA GODIN

Est-ce que ça amènerait plus

de gens à aller voter?

Parce que ça, c'est une

des problématiques.


NATHALIE DESROSIERS

Oui, c'est ça. Ça, quand on

regarde un peu les recherches,

ça dépend. Il y a des pays où

ils ont un peu plus de

proportionnalité, c'est vrai

que les gens votent davantage.

Mais des fois, pas toujours.

Et ça dépend toujours un peu

des enjeux électoraux. Ça

dépend de toutes sortes

de facteurs qui vont faire

que les gens s'intéressent

à la politique, ne s'intéressent

pas à la politique, croient

que ça vaut la peine ou que ça

va changer. Moi, ce qui

m'inquiète toujours, c'est...

il faut vraiment s'assurer que

nos institutions continuent de

s'améliorer pour être vraiment

démocratiques.


LINDA GODIN

Nathalie Des Rosiers, merci.


NATHALIE DESROSIERS

Merci.

(Générique de fermeture)

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