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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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France Daigle : Auteure

“Pour sûr” est le dernier roman de l’auteure acadienne France Daigle. Ouvrez-le et vous allez entrer dans le monde du chiac. Le chiac est un patois acadien. Un mélange de français et d’anglais avec des tournures de phrases assez inhabituelles.
Il va sans dire que “Pour sûr” n’est pas passé inaperçu. Il a remporté le Prix du Gouverneur général en 2012.
France Daigle a travaillé comme journaliste pendant une vingtaine d’années. Aujourd’hui, elle a une dizaine de romans à son actif et après le succès de “Pour sûr”, ses prochaines oeuvres seront très attendues…



Réalisateur: Linda Godin
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

GISÈLE QUENNEVILLE rencontre des personnalités francophones et francophiles: des politiciens, des artistes, des entrepreneurs ou des scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

GISÈLE QUENNEVILLE et FRANCE DAIGLE sont debout l'une en face de l'autre devant une toile très colorée.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Pour sûr est le dernier roman

de l'auteure acadienne France

Daigle. Ouvrez-le et vous allez

entrer dans un autre monde,

le monde du chiac.

Le chiac est le joual ou le

patois acadien, un mélange de

vieux français, de français

contemporain et d'anglais avec

des tournures de phrases assez

inhabituelles.

(FRANCE DAIGLE lit un passage de son livre.)


FRANCE DAIGLE

- "Quoi c'est pour? Je sais pas,

il m'a pas dit. C'était pour

arranger de l'électricité,

coller du siding, taper un

hockey stick."

(Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, des photos de FRANCE DAIGLE à différents moments de sa vie défilent à l'écran.)


GISÈLE QUENNEVILLE

- Il va sans dire que Pour sûr

n'est pas passé inaperçu.

Il a remporté le Prix du

gouverneur général en 2012, un

grand moment pour la littérature

acadienne.

France Daigle est née à Moncton.

Son père était journaliste au

quotidien L'Évangéline. Pendant

ses études, France a écrit dans

l'Évangéline à son tour.

Elle s'est ensuite retrouvée

dans la salle des nouvelles de

Radio-Canada Acadie, où elle a

travaillé pendant une vingtaine

d'années.

Mais France a toujours trouvé

des moments pour écrire.

Aujourd'hui, elle a une dizaine

de romans à son actif.

Et après le succès de Pour sûr,

ses prochains livres seront

très attendus.

(GISÈLE QUENNEVILLE et FRANCE DAIGLE sont maintenant assises l'une en face de l'autre dans une pièce remplie d'oeuvres d'art.)


GISÈLE QUENNEVILLE

France Daigle, bonjour.


FRANCE DAIGLE

- Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

- J'aimerais qu'on commence

à parler du chiac.


FRANCE DAIGLE

- Ouf! On y va à pieds joints.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Pour quelqu'un qui ne sait pas

ce que c'est, comment est-ce

qu'on peut le décrire?


FRANCE DAIGLE

- Bien, moi je dis comme ça,

c'est un mélange

de français standard,

appelons-le comme ça, de vieux

français... Moi, je mettrais pas

mal d'anglais. Disons que pour

moi, ce qui qualifie le chiac,

c'est un peu l'omniprésence de

l'anglais. Mais à travers tout

ça aussi du vieux français

et du français... ordinaire.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Qui le parle alors?

Cette langue-là?


FRANCE DAIGLE

- Bien, c'est certainement le...

On dit le sud-est du

Nouveau-Brunswick, Moncton,

Dieppe, toute la grande région,

Saint-Antoine, Bouctouche,

Cap-Pelé, Shédiac. Enfin, tout

le grand bassin de population

qui alimente Moncton.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Quelle est la perception

qu'on a du chiac?


FRANCE DAIGLE

- C'est mal vu, c'est mal...

Ç'a longtemps été mal vécu.

Et c'est là où moi, je

m'interpose un peu.

C'est que...

Bon bien, même pour les gens

d'ici qui avaient une éducation

et une certaine culture, le

chiac, c'était une dégradation

et rien de plus. C'est-à-dire

que bon, la personne a pas pu

soigner son français, ou n'a

pas voulu soigner son français,

ou... Tu sais... Bon, on peut

parler d'assimilation un petit

peu, mais c'était presque une

question de négligence

personnelle et accompagnée aussi

d'un manque de ressources

francophones pour aider les

francophones à garder leur

langue. Radio-Canada n'était

pas vraiment présent ici avant

les années 50.

Les livres, c'était compliqué

à trouver, tous ces outils-là

qui faisaient qu'on aurait

pu alimenter le français, ça

faisait défaut. Alors pour

toutes sortes de raisons, comme

on était toujours confrontés à

l'anglais, soit au travail ou

dans la vie de tous les jours,

c'est sûr que les mots anglais

se sont glissés, les tournures

en anglais aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous avez dit que c'était mal

vécu; dans quel sens?


FRANCE DAIGLE

- Oui, parce que les

francophones d'ici, beaucoup

ont eu honte de leur parler

français. Même s'ils se

considéraient francophones,

tu sais, ils avaient compris

qu'ils parlaient mal.

Alors moi, j'ai travaillé à

Radio-Canada longtemps et j'ai

entendu des gens dire: Non,

je vous donne pas d'entrevue,

je parle pas assez bien.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Hum-hum.


FRANCE DAIGLE

- Bon bien alors quand les gens

sont marqués comme ça, je pense

pas que c'est positif.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Est-ce que ça change,

est-ce que ça a changé,

cette perception-là?


FRANCE DAIGLE

- Ça a beaucoup changé.

La difficulté est encore là.

Je pense qu'en éducation,

dans les écoles et tout, on fait

plus de différence et les jeunes

apprennent peut-être davantage

c'est quoi une langue puis les

niveaux de langue puis

comment... Alors ça aussi, c'est

positif. Mais la tentation du

chiac, je pense, quand les gens

vivent ici, c'est presque

inéluctable, dans le sens où

les mots anglais sont toujours

présents, donc c'est très facile

de glisser vers l'anglais.

Parfois, c'est drôle.

Parfois, c'est culturel.

Tu sais, à l'américaine ou...

Donc... Et c'est aussi un petit

peu... Moi, je pense que

c'est aussi un phénomène d'âge.

Y a un âge où les jeunes,

peut-être à l'adolescence,

ou après, ou...

Bon. L'idée, c'est que ça

s'éternise pas. Ça serait mieux

que chacun reprenne ses sens

à un moment donné et qu'on

l'utilise ou qu'on le parle

comme ça, quand on a envie,

mais pas que ça soit ce qui

nous vient en premier

nécessairement.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous avez décidé, un jour,

d'écrire un livre... Est-ce

qu'on peut dire en chiac?


FRANCE DAIGLE

- Bien, ça, c'est toute une

longue évolution, décider

d'écrire un livre en chiac.

Tout ça, ça peut être brisé en

morceaux. Hum...

à un moment donné, j'avais écrit

cinq, six livres... sans

dialogues. Parce que je savais

très bien que si je me mettais

à faire du dialogue en

représentant des gens d'ici,

le français standard,

ça collait pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Hum-hum.


FRANCE DAIGLE

- Ça aurait eu l'air...

Je sais pas, déplacé.


GISÈLE QUENNEVILLE

- C'est pas authentique.


FRANCE DAIGLE

- Du théâtre. Oui, c'est ça.

Donc par soucis un peu

d'authenticité, justement,

je me suis permise de...

laisser aller le chiac, laisser

entrer le chiac dans mes

livres... tout en respectant

de parler, d'écrire en français

partout ailleurs: la

narration... ou d'autres

personnages qui n'étaient pas

d'origine d'ici.

C'est ça, c'est un peu pour...

Aussi pour faire comprendre que

c'est pas parce qu'on parle

chiac qu'on est moins

intelligents que les autres.

Tu sais, c'est... Donc mes

livres, en plus d'utiliser le

chiac, expliquent un peu tout le

mécanisme de la langue dans ce

coin ici. C'est un peu ça.

C'est pas nécessairement pour

justifier ou pour valoriser le

chiac outre mesure. Mais c'est

un peu aussi pour dire: Bien

oui, c'est la réalité dans

laquelle on vit. Puis je

mettrais n'importe qui au défi

de vivre ici puis de garder un

français absolument impeccable.

Je veux dire, c'est très

difficile. Y a aussi des gens

qui considèrent que c'est

devenu un peu...

une indication du milieu

socio-économique des gens.

Que les gens qui veulent garder

leur français, qui vont à

l'école, qui ont un niveau de

vie... correct, bien, ils vont

garder leur français plus

facilement que les gens qui

sont moins nantis puis qui en

arrachent de tous les bords.

Eh bien, tu sais, le français

aussi en arrache.

Tant mieux si c'est moins

répandu qu'avant et si les gens

sont plus conscients de leur

langue puis sont conscients

qu'il faut qu'on... qu'il faut

qu'ils puissent aussi bien

parler et l'anglais et le

français, ou bien l'écrire,

mais comme Antonine Maillet et

d'autres ont répété après:

Pas en même temps. Tu sais.

Si t'as affaire moindrement à

des gens, je veux dire, c'est

très rare que tu vas rencontrer

des gens qui ont une langue

absolument impeccable.

à Moncton, c'est exceptionnel.

(Transition)

(GISÈLE QUENNEVILLE et FRANCE DAIGLE sont maintenant debout l'une face à l'autre devant une toile très colorée.)


GISÈLE QUENNEVILLE

- France Daigle, est-ce que pour

parler le chiac... est-ce qu'il

faut avoir l'accent acadien?

Moi, est-ce que je serais

capable de parler le chiac

ou ça marcherait pas?


FRANCE DAIGLE

- Bien, justement, dans un des

extraits que je lirai pas, mais

c'est pas n'importe quoi.

Y a... bien, une grammaire...

Je sais pas comment loin qu'on

peut aller dans ce sens-là,

mais il y a des règles.

Y a des règles.

D'ailleurs, une chose qu'on dit,

qu'on peut dire, c'est que le

genre du mot, comme dans le

sud-est, on va dire "une

Coke", "une Pepsi".

Mais partout, on va dire "un".


GISÈLE QUENNEVILLE

- Oui.


FRANCE DAIGLE

- Mais nous, on va dire "un

purse". Une sacoche, un purse.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Moi, j'aurais tendance à dire

"une purse".


FRANCE DAIGLE

- Bien, tu vois.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Donc je serais pas capable

de le parler, moi.

(GISÈLE QUENNEVILLE rit.)


FRANCE DAIGLE

- Bien, tout le monde peut

s'essayer. Puis tout le monde

parle un peu avec des tournures

à soi, ça fait qu'on a pas

besoin de tous parler chiac,

c'est pas ça l'idée non plus.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Est-ce que vous parlez

le chiac?


FRANCE DAIGLE

- Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Oui?


FRANCE DAIGLE

- Oui.

Mais modifié, probablement.

Parce qu'avec les années, on

vient... on prend d'autres

tournures. Je me suis aperçu

que je disais "un Coke".

Bon, j'ai été francisée

quelque part, là.


GISÈLE QUENNEVILLE

- J'ai envie de l'entendre

ce chiac.


FRANCE DAIGLE

- Je vais vous lire un extrait

qui contient un... Enfin, une

sorte de chiac, mais...

C'est Carmen, la conjointe de

Terry, qui s'en va au magasin.

Le commis.

"Je pourrais-tu t'aider?

Je cherche la tuck tape.

De la tuck tape, de la duck tape

ou de la dack tape.

Bien, je suis pas mal sûr qu'il

a dit: de la tuck tape.

Quoi c'est pour?

Je sais pas, il m'a pas dit.

C'était pour arranger de

l'électricité, coller du siding,

taper un hockey stick?"

Carmen, trouvant le ton du

commis plutôt déplaisant,

passa au mode affirmatif.

"Je sais pas, j'ai pas vu après

quoi c'qu'il grattait. Il m'a

juste demandé de ramasser

de la tuck tape."

Le commis lâcha un peu la bride.

"Je peux te montrer quosse

qu'on a, viens par icitte."

Carmen contempla le mur,

mit presque aussitôt la main

sur un paquet.

"Ça doit être celle-citte, je me

rappelle astheure qu'il m'a dit

qu'elle était rouge."

Carmen souleva le paquet

plastifié, lut les grosses

lettres. "Puis c'est écrit juste

là! Duck Tape!"

"Ah, de la Tick tape,

t'aurais dû me dire."

Ça donne une idée.


GISÈLE QUENNEVILLE

- France Daigle, vous, vous

étiez adolescente en 1968,

cette période turbulente où les

étudiants ont manifesté, ont

révolté contre cette Acadie

soumise. Vous étiez pas

participante, mais vous étiez

sans doute observatrice en tant

qu'adolescente; quel impact

est-ce qu'un mouvement comme

ça peut avoir sur une jeune

fille impressionnable en Acadie?


FRANCE DAIGLE

- Eh bien, je vais vous dire,

j'étais observatrice,

mais mon père était

un des quatre Acadiens

qui étaient allés en France,

chercher auprès de la France et

de Gaulle, de l'aide pour

l'Acadie et tout ça. Alors...

d'un côté, y avait les étudiants

à l'université qui...

qui se révoltaient et qui se

moquaient un peu de ça.

Et moi, j'étais toute...

Je trouvais que c'était une

bonne chose à faire d'aller en

France puis dire: donnez-nous

un coup de main. Alors

j'étais toute derrière les

quatre. Et là, je me disais: Ah,

mon Dieu, y a beaucoup de

choses que je comprends pas.

Y avait beaucoup de choses que

je comprenais pas, en fait!

Je sais pas si ç'a eu plus

d'impact que toute ma vie

familiale d'enfant à la maison

parce que chez nous, on était

très... mon père, ma mère aussi,

très...

Mon père, nationaliste qui a

travaillé pour les Acadiens,

à sa manière, toute sa vie.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Il était journaliste, hein?


FRANCE DAIGLE

- Il a été journaliste... oui.

Il était franco... pour

l'Acadie, mettons.

Donc connaître sa langue,

presque pouvoir l'écrire plus

que la parler. Lui, il était

une sorte d'amoureux du

français. Alors tout ça nous a

marqués et...

Bon, la démarche que lui

faisait avec les autres pour

aller en France, tu sais, ça

allait dans l'ordre des choses.

Les révoltes à l'université,

bien, ça, c'était mondial

aussi, y en avait beaucoup

aux États-Unis et tout ça, alors

ça, pour moi, c'était

un peu... un autre... une

sorte... un autre niveau de

révolte, oui, c'était

l'autorité, mais c'était

l'autorité en général.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Vous avez travaillé de

nombreuses années à

Radio-Canada. Est-ce que pour

vous, c'était une passion

ou un gagne-pain?


FRANCE DAIGLE

- Bien, c'était un gagne-pain,

mais j'aimais écrire et

j'étais... ça se nommait

secrétaire de rédaction,

ça veut dire que je préparais

les bulletins de nouvelles,

j'écrivais, je ré-écrivais.

Hum... C'est sûr que j'ai

beaucoup aimé avoir la

possibilité de prendre des

congés pour écrire.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Votre premier livre, Sans

jamais parler du vent, qu'est-ce

que ça a représenté pour vous?


FRANCE DAIGLE

- Ça, c'était presque un cadeau

parce qu'avant d'écrire

celui-là, j'avais commencé deux

projets que je m'étais dit:

Bon bien, je vais terminer ça.

Et je travaillais ici puis je

me suis dit: Je m'en vais à

Montréal, je m'installe et je

vais... C'est un scénario de

film et... un... livre de

poésie. Puis...

C'était comme si qu'il fallait

que je sache que je puisse

terminer mes choses.

Ça, c'est une idée qui est

toujours restée avec moi.

On peut écrire...

éternellement. Mais faut aussi

pouvoir terminer puis dire:

Bon bien, ça, c'est ça.

Puis on passe à autre chose.

Puis c'était comme si je

finissais pas ces deux

projets-là, bien... il y avait

de quoi qui manquait. Donc je

m'étais dit: Après que j'aurai

fini ça, là, je pourrai.

Et je les ai finis. Et ensuite,

j'étais comme en vacances puis

je me souviens, c'était le

printemps, je me promenais

à Montréal, il faisait beau

puis là... j'ai commencé à

entendre Sans jamais parler du

vent. J'entendais comme...

Bien, des voix, ça sonne un

peu drôle, mais c'est comme si

que le ton du livre m'est

venu... très rapidement.

Et je me suis dit: Bien ça,

c'est le prochain. Je voyais

que c'était le premier

que je publierais aussi.

En fait, le vrai livre, je l'ai

écrit à Paris. Donc après

Montréal, je me suis refait

des sous un peu

puis je me suis dit: Là, je m'en

vais à Paris, je m'installe.

J'écrivais... Ça, c'est un

peu drôle parce que j'étais

allée chez...

un monsieur qui louait des

machines à écrire. C'était

encore l'époque des machines

à écrire et tout. Alors je

m'avance puis je dis: J'aimerais

louer une petite machine à

écrire. Il me regarde: Qu'est-ce

que vous voulez faire avec ça?

Tu sais, ils sont un peu curieux

et... Je dis: Bien, je vais

écrire un livre. J'étais toute

sûre de moi. Il dit: Vous allez

écrire un livre? Quelle sorte

de livre? Ça fait que je dis:

Un roman. Je savais pas trop

quoi dire. Il dit: Bon,

d'accord, je vais vous louer

cette petite machine-là.

Il dit: Je vais vous donner le

papier. Je vous en donne ça pour

commencer. Et quand vous n'en

aurez plus, vous reviendrez me

voir. Alors j'avais trouvé que

mine de rien, c'était comme si:

OK, y a quelqu'un qui attend,

qui va voir si je vais vraiment

le faire. Alors...

quand j'ai eu manqué de

feuilles, je suis retournée le

voir puis j'ai dit: J'ai besoin

d'autre papier. Il dit: Ah oui!

Puis là, il me reconnaît, il me

dit: C'est bien, je vous en

donne d'autres. En tout cas,

c'est un petit incident, mais

pour moi, ça avait été

significatif simplement de

savoir que celui qui me louait

la machine à écrire... tu sais,

gardait un oeil là-dessus

pour voir... Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Est-ce qu'il vous a lue?


FRANCE DAIGLE

- Ah, sûrement que non. Parce

qu'après ça, je suis repartie.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Il a pas demandé à voir le

fruit de vos labeurs?


FRANCE DAIGLE

- Non, non, non, pas vraiment.

Ça allait pas si loin que ça,

mais c'était suffisant quand

même. Quand j'ai rapporté

la machine, je lui ai dit: J'ai

terminé. Il dit: Ah, c'est

bien, je vous souhaite bonne

chance. Non, c'était juste...

(Transition)

(GISÈLE QUENNEVILLE et FRANCE DAIGLE sont maintenant côte à côte sur un banc dehors.)


GISÈLE QUENNEVILLE

- France, vous avez un projet en

gestation en ce moment, c'est

pas un projet littéraire, mais

c'est un projet artistique quand

même. Parlez-nous-en.


FRANCE DAIGLE

- Oui. Il y a cinq ans...

justement ce mois d'octobre,

que j'ai acheté un vieux

bâtiment. C'était un ancien...

Ça avait été construit

initialement pour faire du

théâtre, à Ste-Anne-du-Bocage,

à Caraquet. Et ça avait été

dessiné par l'architecte

Nazaire Dugas, le premier

architecte acadien, et il est

conçu pour qu'il y ait aucune

obstruction. Y a pas de

poteaux, c'est très grand, avec

tout un jeu de poutres.

J'ai eu l'idée que des artistes,

ou un artiste à la fois, ou des

groupes, ou... Je sais pas, on

peut faire des soirées de

musique, des soirées de

lecture, peu importe.

Je trouvais que c'était un beau

lieu pour se retrouver ou pour

permettre à des artistes de

créer. Alors on va l'aménager,

un petit coin habitable... et

le reste, ce sera là pour...

pour qui voudra s'en servir.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Et les artistes, qu'est-ce

qu'ils pensent de votre idée?


FRANCE DAIGLE

- Bien, les artistes sont

presque pas encore au courant,

il y en a quelques-uns qui sont

au courant, j'attendais de

rendre ça un peu...

plus confortable avant de lancer

l'annonce. J'ai l'impression

que ça fera son chemin.

J'ai espoir qu'il y a des gens

qui voudront se prévaloir

de ce lieu.

(Transition)

(GISÈLE QUENNEVILLE et FRANCE DAIGLE sont à nouveau assises l'une en face de l'autre dans une pièce remplie d'oeuvres d'art.)


GISÈLE QUENNEVILLE

- France Daigle, vous avez dit

tout à l'heure que pour un

auteur, ça prend un coup de

chance. Vous, en 2012, vous avez

remporté le Prix du gouverneur

général pour votre roman Pour

sûr. Est-ce que c'était votre

coup de chance, ça?


FRANCE DAIGLE

- C'était un beau... un beau...

Qu'est-ce que serait le mot

vraiment? Mais...


GISÈLE QUENNEVILLE

- C'est pas vraiment une chance.


FRANCE DAIGLE

- Une belle récompense pour tout

ce travail. Et...

Et pour ce livre-là en

particulier. On dirait que je

trouvais que si y avait un de

mes livres qui vraiment...

Finalement, ce livre-là, il

englobe tout le reste aussi.

Donc je trouvais que c'était un

beau tout que d'avoir le prix

pour ce livre-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

- La particularité de ce

livre-là, c'est le chiac, on en

a parlé au début de notre

entretien. Est-ce que c'était

conscient pour vous?

Un choix conscient d'écrire

ce livre-là ou est-ce qu'il est

sorti tout seul?


FRANCE DAIGLE

- Ah, c'était conscient.

C'était conscient.

La particularité, c'est le

chiac, oui, c'est la forme.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Et la structure. On y

reviendra de la structure.


FRANCE DAIGLE

- Enfin, tout ça. Mais je

pense que beaucoup de gens ont

été comme... un peu...

comment dire? Frappés par le

chiac. Parce que bon, la

quantité, et la qualité même du

chiac, si on peut dire ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

- C'est un bon chiac!


FRANCE DAIGLE

- Oui. Dépassait tout ce qu'il y

avait eu dans mes livres

précédents. Et...

On a dit du livre que c'était un

peu une défense du chiac.

Bon... J'aurais pas mis ça dans

ces mots-là, mais c'est sûr que

c'était pour montrer... Bon,

cette réalité-là existe.

Des gens parlent comme ça.

Ça donne rien de faire semblant

que ça existe pas. Comme, on

pourrait tout écrire mieux,

mais je trouvais... Bon

bien, montrons la réalité,

prenons-en conscience, après

ça, on décidera.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Est-ce qu'il est difficile de

mettre cette langue, qui est

très orale, sur papier?


FRANCE DAIGLE

- Euh... Bien... Oui et non.

Moi, je me suis amusée à créer

des accents puis à l'écrire

d'une manière qui était

peut-être pas la manière,

mais en même temps, je voulais

que les gens entendent que si

un mot était prononcé à moitié

en français à moitié en

anglais, bien... qu'on disait

pas "banqueur", qu'on disait

banké. Donc fallait qu'il y ait

des accents dans des

formes... nouvelles un petit

peu. Donc ça m'a amenée à parler

des accents, et pourquoi pas

jouer avec la langue?

Et pourquoi pas bouger un peu

nos affaires?

J'ai déjà dit... Moi, les

moments les plus excitants en

grammaire à l'école, c'était

quand on nous a appris quoi

faire avec une cédille puis un

tréma. Je veux dire, c'est...

ça sortait de l'ordinaire, puis

c'était comme... Ah, bien c'est

comme amusant. Mais alors

pourquoi pas en faire plus?

Et tu sais, spécifier... Alors

c'est juste pour dire que je

trouvais qu'on manque un peu

une occasion de créer...

d'élargir le français, de...


GISÈLE QUENNEVILLE

- Parlons de la structure

de Pour sûr. Une structure assez

particulière, une structure...

presque un labyrinthe, je pense,

qu'on peut dire. On a déjà dit

de ce livre-là que c'était

un ovni littéraire.

Peut-être nous parler de la

structure, et comment vous êtes

arrivée à cette structure-là.


FRANCE DAIGLE

- Il y avait comme des

structures dans tous mes autres

livres. Donc je sais pas, on

dirait que pour moi, c'est un

point de départ. Donc j'avais

souvent employé le 12, le 24...

c'était revenu dans d'autres

livres. Puis là, j'aimais

l'idée... Alors dans un livre

des symboles, j'avais lu que le

12 multiplié par lui-même

permettait d'accéder à la

sérénité. Donc je me suis dit:

12 X 12...

Je l'avais un peu fait, donc je

me suis dit: 12 X 12 X 12.

Donc ça mène à 1728.

Fragments. Alors là, l'idée,

c'était de trouver 144 sujets

anodins... pour beaucoup

anodins, et de faire 12 cases

pour chacun, mais je voulais pas

que ça soit tout en ordre.

L'idée, c'était... Les mélanger,

c'était presque aussi difficile

que de les écrire. Les mélanger

pour... pour que l'histoire

dure... pour que ça remplisse

tout l'espace et que... il y ait

un peu de tout un peu partout.

Tisser, finalement.

Tisser le livre.

Et je savais pas si ce serait

possible. J'ai travaillé une

année, une année et demie, puis

je me suis dit: Oui, oui, c'est

possible. Mais j'avais pas

pensé que ça me prendrait

autant de temps.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Ça vous a pris une dizaine

d'années pour écrire... Faut

dire que c'est un grosse

brique, à peu près 750 pages.


FRANCE DAIGLE

- Oui. Donc ç'a été long.

Et par moments, j'ai pris des

petits congés aussi, pour

travailler un peu... Faut

toujours gagner sa vie un petit

peu. Alors...

Mais là, après huit ans. Bon,

après cinq ans, là, j'étais sûre

que ça allait finir d'une

année à l'autre, là.

Je disais: Je devrais avoir fini

avant Noël. Puis après, à trois

ans, j'ai dit: avant Noël, avant

Noël. Là, je disais: Avant Noël,

mais je sais pas quelle année.

Parce que là, ça continuait.

Et puis à un moment donné, j'ai

lu un article sur... Je sais

pas, y a une personne sur 20

ou 27 qui se promènent avec

un anévrisme non...


GISÈLE QUENNEVILLE

- Détecté.


FRANCE DAIGLE

- Non détecté. Alors là, je

me couchais la nuit, après

que ça avait pris huit ans puis

je pensais: Ah, s'il faut que

je meure d'un anévrisme et que

mon livre est pas fini!

Là, c'était comme presque

l'horreur. Après ça, j'ai pensé:

Faut absolument que je finisse.

Alors là, j'étais bien

contente de l'avoir fini, en

tout cas, juste pour me sortir

ça de l'esprit.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Est-ce que ça va prendre

un autre dix ans avant

le prochain roman?


FRANCE DAIGLE

- Non, non, non. On fait ça

une fois. Autrement...

Non, ça devrait pas. Mais d'ici

peu, d'ici une année ou deux ou

trois, mettons, au pire.


GISÈLE QUENNEVILLE

- Pas d'anévrisme?


FRANCE DAIGLE

- Ah, bien là, les ... non.

Je sais pas... Non, c'était

juste après avoir travaillé si

longtemps sur un livre.

Là, c'était la crainte de

l'anévrisme.


GISÈLE QUENNEVILLE

- France Daigle,

merci beaucoup.


FRANCE DAIGLE

- Ça me fait plaisir.

(Générique de fermeture)

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