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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Réal Godbout : Bédéiste

Il est le père de Michel Risque et de Red Ketchup. Dans le monde de la bande dessinée, Réal Godbout est un incontournable.
Dans les années 1970, il est l’un des chefs de file de la renaissance de la bande dessinée québécoise. Dans les années 1980, il participe au lancement du magazine Croc.
Au fil des ans, Réal Godbout a publié une vingtaine d’albums de bandes dessinées. Il estime en avoir vendu une centaine de milliers d’exemplaires.



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

L'ANIMATRICE GISÈLE QUENNEVILLE présente RÉAL GODBOUT en faisant une courte biographie. Des photos et des images d'archive illustrent le segment biographique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il est le père de Michel

RisQue, cet héros qui parcourt

la planète à la poursuite de

méchants. Il est un des

créateurs de Red Ketchup, cet

agent fou du FBI qui part en

guerre sur tout ce qui bouge.

Dans le monde de la bande

dessinée, Réal Godbout est un

incontournable. Dans les années 70,

il est un des chefs de file

de la renaissance de la bande

dessinée québécoise.

Il crée des histoires autour

d'un personnage central, un

héros typiquement québécois.

Dans les années 80, il est un

des instigateurs du magazine

Croc. C'est ici qu'il crée, en

compagnie de Pierre Fournier,

la série Michel RisQue.

Quelque temps plus tard,

c'est le mythique personnage

de Red Ketchup qui voit le jour.

Au fil des ans, Réal Godbout

a publié une vingtaine d'albums

de bandes dessinées.

Il estime avoir vendu

une centaine de milliers

d'exemplaires. Si Réal Godbout

n'a jamais étudié l'art ni le

dessin, aujourd'hui, il se

retrouve à l'université.

Il enseigne la bande dessinée

à l'Université du Québec en

Outaouais où il forme une

nouvelle génération de bédéistes

qui veulent suivre ses traces.

(Dans une bibliothèque, GISÈLE QUENNEVILLE rencontre en entrevue, RÉAL GODBOUT.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Réal Godbout, bonjour.


RÉAL GODBOUT

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monsieur Godbout, vous avez

commencé à faire de la bande

dessinée dans les années 70.

Dites-moi, qu'est-ce qui

existait comme bande dessinée

à ce moment-là, qu'est-ce qu'on

lisait dans les années 70?


RÉAL GODBOUT

On lisait surtout de la bande

dessinée franco-belge. Euh...

journal Tintin, journal Spirou,

j'ai grandi là-dedans, mais

c'est pas un cas unique.

Un peu de « comics »

américains. Puis y avait

une tradition au Québec,

mais on la connaissait pas.

Y avait quand même des

auteurs qui... dans un lointain

passé qui avait publié.

Y avait Albert Chartier qui

faisait Onésime, mais c'était à

la campagne, moi, je restais

en ville. On connaissait pas.

Y avait des trucs un peu, les

éditions Fides, des trucs un

peu éducatifs, catholiques.

Pour faire de la bande dessinée,

à ce moment-là, c'était comme,

dans le fond, c'était comme

arriver sur un terrain vierge

complètement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous vous avez participé à ce

qu'on a appelé :

Le printemps de la

bande dessinée québécoise.

Comment ça a vu le jour et

qu'est-ce que ça a voulu dire

en bout de ligne?


RÉAL GODBOUT

Comment ça a vu le jour?

C'était quasiment... je dirais

pas une génération spontanée,

là, mais j'ai eu l'idée de faire

de la bande dessinée parce que

j'aimais ça. Puis parce que

j'allais au cégep et je savais

pas trop où m'en aller puis

j'ai dit: « Je vais prendre un

métier qui est pas un vrai

métier. » Puis y avait d'autres

personnes en même temps

qui avaient eu un peu la

même idée puis on s'est

rencontrés. Ces gens-là se sont

rejoints. C'était pas très gros

au début. On voulait publier

des magazines. Mais... dans le

fond, c'était plus des fanzines

qu'on faisait. Comme ça se fait

encore aujourd'hui. C'était un

courant très marginal. Après

coup, on a appelé ça :

Le printemps de la bande dessinée,

parce que ça a peut-être été le

déclenchement de quelque chose.

Mais c'est sûr qu'au début,

c'était tout petit et puis on

était pas nécessairement très

connus, très diffusés.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et qu'est-ce que vous

dessiniez à cette époque-là?


RÉAL GODBOUT

Je dessinais des trucs...

premièrement, des histoires

courtes parce que quand t'as

pas la possibilité de faire un

album complet, tu publies dans

des magazines. C'était des

trucs un petit peu... un petit

peu « underground ». C'était la

génération aussi, fin des

années 60, un peu rebelle,

cette époque-là. Mais y avait

aussi quand même beaucoup

d'influence franco-belge.

C'était comme du Tintin servi

à la sauce « underground »

si on veut. C'est toujours

un peu dans cette ligne-là

que j'ai continué, mais...


GISÈLE QUENNEVILLE

Dans les années 80, y a eu le

magazine Croc. Qu'est-ce qui a

provoqué ce magazine-là?


RÉAL GODBOUT

Les différentes tentatives

dans les années 70 ont débouché

sur quelque chose. Ça a quand

même créé un milieu, des gens

qui se connaissaient puis des

tentatives qui ont presque

marché. Y a eu... les années

70, y a eu les éditions

L'Hydrocéphale Entêté.

Ils ont publié entre autres, le

Capitaine Kébec. Y a eu un

numéro, mais qui a eu un gros

succès. Le magazine illustré

qui était une espèce de magazine

de bandes dessinées d'humour,

qui était un peu l'ancêtre du

magazine Croc. Puis y avait

d'autres mouvements, d'autres

journaux qui traitaient

l'actualité de façon

humoristique. Ces gens-là se

sont réunis puis c'était mûr

pour arriver probablement et le

succès était assez rapide. Ça a

débloqué énormément de choses.

Puis dans mon cas, ça m'a

permis de faire une production

régulière, d'être payé pour ça

puis c'est devenu comme un

travail à plein temps pour moi,

la collaboration à Croc.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est dans Croc que on a vu

naître et qu'on a vu grandir, si

vous voulez, votre personnage

principal, Michel RisQue.


RÉAL GODBOUT

Oui, Michel RisQue existait

déjà. J'avais fait quelques

courtes histoires avant

l'apparition du magazine. Puis

quand on m'a demandé de

collaborer au magazine, j'ai

proposé de faire la série de

Michel RisQue. Au début, c'était

quand même des histoires

isolées. Puis à un moment donné,

j'ai commencé à travailler avec

Pierre Fournier, qui est comme

coscénariste, ça a pris la

forme d'un feuilleton. Les

histoires s'enchaînaient puis

ça a créé comme un univers

qui s'est étiré sur plusieurs

années. Puis dans cet

univers-là, bien, évidemment, y

a eu l'apparition de

Red Ketchup après une couple

d'années qui est devenu le

personnage principal à la suite

de Michel RisQue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pourquoi ils ont eu le

succès qu'ils ont eu?


RÉAL GODBOUT

Premièrement, avant, dans la

bande dessinée québécoise... la

bande dessinée européenne,

évidemment, y a un paquet de

personnages qui ont vécu pendant

des... album après album,

pendant des années, mais ça

sert à rien de tous les nommer,

on sait de qui on parle. Mais

au Québec, y en avait pas eu

vraiment. Parce qu'il n'y avait

pas eu de magazines qui avaient

vécu assez longtemps pour

permettre de développer un

personnage à long terme dans

une série. Puis bon, y avait

une espèce de niveau d'humour.

Je le sais pas. C'était quand

même... y avait un côté

délirant, un peu flyé, mais en

même temps, je pense que

c'était... on a toujours un

souci d'être lisible puis d'être

compréhensible puis de... Fait

que malgré cette attitude un

peu « underground »,

au départ, je pense qu'on

arrivait à faire quelque chose

que les gens pouvaient

comprendre assez

facilement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pour Red Ketchup, où est-ce

que vous preniez vos inspirations?

Je sais que ça se passait beaucoup

durant la Guerre froide, par exemple.

Mais où est-ce que vous preniez

vos... d'où venaient

ces aventures?


RÉAL GODBOUT

Ça s'enchaînait. Une aventure

débouchait sur une autre. Je ne

sais pas. C'est sûr qu'il y

avait les références à

l'actualité. Mais c'était pas

notre... inévitablement, je

veux dire, on était dans un

magazine d'humour et de satire.

Donc y avait une intention

satirique qui était là

nécessairement. Mais on avait

pas un commentaire précis,

commentaire social ou politique,

on avait pas d'agenda politique

à faire passer. Dans le fond,

on pouvait aller chercher nos

sources un peu partout. Ce qui

nous inspirait sur le moment.

Le principe était que quand on

faisait nos histoires, soit avec

Michel RisQue ou Red Ketchup,

c'était de tout sortir tout de

suite. Ce qui fait qu'on avait

un rythme de narration qui

était quand même assez

particulier. Les choses

déboulaient très, très vite. On

avait quatre pages par mois dans

le magazine. Souvent les gens

nous disaient, bien là, ce

qu'on a fait, le contenu,

l'histoire, le sujet qu'on avait

dans quatre pages, ça aurait pu

faire un album complet. Mais

pour nous autres, il fallait

passer ça très vite. Quand une

idée sortait, on la passait tout

de suite. On passait à

d'autres choses puis... Au début

surtout les Michel RisQue,

c'était très débridé,

c'était... Oui, ça

s'enchaînait, mais y avait pas

de plan préétabli. Je veux

dire, ça passait d'un sujet à

l'autre. Quand on est arrivé

dans Red Ketchup, c'était un

peu plus structuré comme album.

On planifiait un petit peu plus

nos albums à l'avance, mais

toujours en se gardant un petit

peu d'improvisation. C'est ça

qui était... le fun de la

chose, de faire un feuilleton

à chaque mois.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ces personnages-là

et leurs histoires sont encore

pertinents aujourd'hui?


RÉAL GODBOUT

Y en a qui disent ça. Je le

sais pas. J'espère que oui. Dans

le fond, en relisant ça, on

voit que ça a pas tellement

changé. On peut remplacer les

communistes par les islamistes.

Dans le cas de Red Ketchup, y

avait l'espèce de croisade

anticommuniste. Mais le

contexte politique, dans le

fond, un peu les événements,

les personnes ne sont plus les

mêmes, mais le climat, dans le

fond, a pas changé tant que ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monsieur Godbout, on est à la

bibliothèque de Saint-Léonard

où y a une rétrospective Réal

Godbout en ce moment. Qu'est-ce

que ça vous fait de voir toutes

vos oeuvres ici affichées?


RÉAL GODBOUT

Ça me fait replonger dans le

passé. Surtout dans cette

section-ci, y a des choses qui

sont très anciennes. Je ne suis

plus tout à fait la même

personne aujourd'hui. Mais je

regarde ça avec un certain

plaisir.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ici, qu'est-ce qu'on voit? La

Guerre des tuques, c'est vous?


RÉAL GODBOUT

Ici, y a « la Guerre des tuques »

et « La gang des hors-la-loi » qui

sont des bandes dessinées dans

les deux cas inspirées de

films, des Contes pour tous et

des productions La Fête.

À l'époque, « la Guerre des tuques »,

c'était le premier film de la série.

Donc ça remonte à une

trentaine d'années. On m'avait

commandé de faire une

bande dessinée qui

accompagnerait la sortie du

film. Plus récemment, ils m'ont

appelé, Rock Demers m'a appelé

pour faire une bande dessinée

qui accompagnait la sortie du

film qui est sorti cet été,

« La gang des hors-la-loi »,

le dernier de la série.

Ça, c'est vraiment

la bande dessinée du film.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ici, on voit... on voit Red

Ketchup à l'oeuvre.


RÉAL GODBOUT

C'est l'univers de Red Ketchup

sous différentes formes. J'ai

mis quelques planches de bédé,

mais je trouvais intéressant de

mettre des affiches, des

agrandissements. Ici, c'est une

affiche en russe qui est tirée

d'une page, qui est inspirée

d'une page de... ça veut dire...

Ça veut dire

Institut océanographique de Moscou,

c'est tiré d'une page de

Kamarade Ultra, un des albums de

Red Ketchup. Ici, y a un truc assez

amusant. C'est une anamorphose.

Ça, c'est tiré de l'album

« Le couteau aztèque ».

Puis il faut regarder,

l'image est déformée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, vous l'avez dessiné

comme ça.


RÉAL GODBOUT

Je l'ai dessiné déformé. Puis

quand on regarde le tuyau, d'un

certain angle, on voit l'image...

Le truc de l'anamorphose,

c'est pas nouveau,

j'ai pas inventé ça.

Mais...


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous vous êtes fait plaisir.


[RÉAL GODBOUT:] 

Je me suis amusé à faire ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

À quel moment est-ce que vous

avez commencé à dessiner?


RÉAL GODBOUT

Bien, toujours... quand

j'étais petit, enfant. Je

dessinais naturellement.

À l'adolescence, j'ai remarqué

qu'il n'y a pas beaucoup

d'adolescents qui dessinent.

On dirait qu'il y a une espèce

de creux entre l'enfance puis

l'adolescence pour le dessin,

puis l'âge adulte.

Les enfants dessinent

naturellement, spontanément. Y

en a qui... qui ont plus de

créativité que d'autres,

mais... ils se posent pas trop

de questions. Puis à

l'adolescence, bien là, ils

perdent un petit peu ce

naturel-là puis ils essaient de

dessiner comme des adultes puis

ils l'ont pas encore. Souvent,

les adolescents dessinent des

trucs un peu qu'ils essaient

d'imiter. C'est rarement

intéressant curieusement. Je ne

sais pas pourquoi. Y a des

adolescents qui écrivent, des

adolescents qui font de la

musique, qui sont très bons.

Mais en dessin, je ne sais pas

pourquoi. Mais à un moment

donné, à un moment donné, ça

revient. Mais moi, à

l'adolescence, j'avais plus

envie d'écrire puis là, à la

fin de l'adolescence, dans le

fond, je me suis remis à

dessiner. En combinant le...

mon goût pour l'écriture puis

pour le dessin, ça donnait...

dessin plus écriture, ça donne

bande dessinée.


GISÈLE QUENNEVILLE

À quel moment vous avez

décidé que vous vouliez faire

ça dans la vie?


RÉAL GODBOUT

Bien c'est... vers la fin du

cégep. J'étais en sciences

humaines, ça allait un peu

nulle part.

Puis justement à cause... je ne

sais pas, ça m'a semblé comme

une avenue qui s'ouvrait

naturellement devant moi. Sans

me rendre compte que c'était

plus un saut dans l'inconnu,

mais... je me disais:

« Ça peut marcher. »


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est quoi, votre méthode de

travail? Quand vous décidez que

vous voulez faire quelque chose,

qu'est-ce qui passe en premier?


RÉAL GODBOUT

Bien... des fois, c'est un plan

qui s'élabore à long terme.

Souvent, quand je faisais des séries,

là, évidemment, la série

s'enchaînait sur les épisodes

qui étaient faits avant. À un

moment donné, bon, y a un tas

de bonnes idées qui nous

viennent, mais on se dit, des

fois, ça vaut-tu la peine?

Est-ce que j'ai vraiment le

goût de m'embarquer là-dedans?

Des fois, je peux penser à des

bonnes histoires. Ah oui, ça

ferait une bonne histoire.

Est-ce que c'est moi? Est-ce que

c'est une histoire qui me

convient comme dessinateur?

Est-ce que j'ai le goût de

consacrer des semaines puis des

mois sinon des années à cette

histoire-là? Fait que c'est un

peu les circonstances qui font

que on peut embarquer dans un

projet. Ça, c'est... dans le

fond, d'où ça vient, le point de

départ, c'est un peu difficile

à préciser. Après ça, je veux

dire, y a l'écriture,

l'écriture scénaristique. Pas

exactement comme l'écriture

littéraire. L'écriture,

découpage, recherche,

documentation, esquisse,

crayonner, encrage, couleur,

toutes les étapes normales de...

habituelles quand on produit

une bande dessinée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça prend combien de temps un

album, une page, je sais pas.


RÉAL GODBOUT

La question, OK, la question.

Une page... une page couleur

peut me prendre... ça varie.

Mais une page couleur peut me

prendre une vingtaine d'heures,

peut-être 20, 25 heures à peu

près. Normalement, un album

complet, classique de 48 pages,

en gros, ça s'étend à peu près

sur un an de travail. Quand je

travaillais dans Croc, c'était

quatre pages par mois, donc en

un an, je faisais un album.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dans le monde de la bande

dessinée québécoise qui dit

Réal Godbout dit également

Pierre Fournier, votre

collaborateur de longue date.

Comment vous vous êtes

rencontrés?


RÉAL GODBOUT

Euh... la première fois qu'on

s'est vus, c'est en 71. On

avait un stage de l'Office

franco-québécois pour la

jeunesse. Des jeunes auteurs

puis on s'est retrouvés

compagnons de chambre à l'hôtel

à Paris. Puis on a échangé un

peu sur la bande dessinée puis

peu de temps après, il s'est

joint à l'équipe de

l'Hydrocéphale pour sortir le

Capitaine Kébec puis on a

collaboré un peu puis avec le

temps, bien, on avait pris

l'habitude de... d'écrire des

histoires ensemble. Le

personnage de Michel RisQue, je

l'avais créé moi-même, mais

très tôt, je commençais à

collaborer avec Pierre sur

l'écriture. On avait une façon

particulière un peu de

collaborer. C'était pas lui le

scénariste et moi, le

dessinateur. C'est moi qui

dessinais au complet. Sauf que

lui-même avait un point de vue

de dessinateur aussi parce que

c'est quand même quelqu'un

qui dessine aussi.

Puis le scénario, c'était

vraiment... c'était vraiment les

deux. Je veux dire, on se

rencontrait puis on jasait

puis je prenais des notes. Je

donnais la forme finale une

fois... vu que c'était moi

qui le dessinais,

je faisais le découpage final,

les dialogues finaux. Je faisais

ça chez moi, mais l'histoire,

dans le fond, ça venait autant

de l'un que de l'autre. Puis

quand on y repense après coup,

tel gag, tel élément dans

l'histoire, on se rappelle plus

si c'est lui ou c'est moi qui

avais trouvé ça. Je pense qu'il

y avait comme une troisième

personne qui se créait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parlons de votre récent

projet.

« L'Amérique ou le disparu ».

Maintenant, ça, c'est une

histoire de Kafka.

Quand je pense à Kafka, je ne

pense pas à la bande dessinée.

Alors comment est-ce que vous

êtes arrivé là?


RÉAL GODBOUT

Moi, quand je pense à Kafka,

je peux penser à la bande

dessinée. Ça dépend de la

perception qu'on a de Kafka et

ça dépend de la perception

qu'on a de la bande dessinée.

Premièrement, Kafka, c'est pas

si austère, pas si sévère, pas

aussi sinistre qu'on a tendance

à penser. Y a un côté sombre

là-dedans, mais y a de l'humour

aussi beaucoup. De toute façon,

la bande dessinée, c'est pas

obligatoirement drôle. C'est

souvent drôle, mais moi, je...

je trouve qu'une bonne bande

dessinée... en tout cas, moi,

je préfère mettre un peu

d'humour dans les bandes

dessinées sans que ça soit des

« jokes » puis des gags, un aligné

après l'autre, mais j'aime ça

qu'il y ait un peu d'humour

quand même. Mais dans Kafka, y

a de l'humour de toute façon.

Dans le style d'écriture, Kafka,

c'est aussi, le côté cérébral,

mais en même temps, c'est très

visuel, très imagé. Puis quand

on vient pour mettre ça en

dessin, bien là, on a quand

même, on peut imaginer ce qu'on

veut, mais y a déjà... y a une

espèce d'évocation. Surtout dans

l'Amérique justement où si on

regarde d'autres romans, ça

fait plus... de Kafka, c'est un

peu plus en huis clos, un monde

un peu fermé. Tandis que

l'Amérique, c'est un jeune

homme, un jeune immigrant qui

découvre les États-Unis puis

qui débarque, qui ne connaît

rien. Donc y a comme... c'est

découvrir une culture, un

territoire complètement nouveau

pour lui. C'est sûr que ça, ça

se prête beaucoup à...

un aspect visuel, créer un

univers visuel, c'est une vision

de l'Amérique au début du XXe

siècle. Ce qui est curieux

d'ailleurs juste pour finir

là-dessus, c'est que Kafka

lui-même était jamais allé en

Amérique. Quand on lit les

romans, les images qui nous

viennent sont plus européennes

que nord-américaines. Dans mon

cas, y a un petit peu des deux,

mais évidemment, je suis un

Nord-Américain.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ici, on va voir des villes.

Alors commençons avec Montréal,

ça, c'est Montréal au fil des

époques, je crois.


RÉAL GODBOUT

C'est... oui, c'est neuf vues

du port de Montréal avec le

pont Jacques-Cartier. C'est le

même point de vue, même angle

à neuf époques différentes. Ça,

c'était pour l'exposition des

15 ans de La Pastèque au Musée

des Beaux-Arts. Le mandat

était de choisir une oeuvre de

la collection du musée puis de

s'en inspirer pour faire une

bande dessinée. Moi, j'avais

choisi une gravure, une petite

gravure de Marc-Aurèle Fortin

qui représentait le pont

Jacques-Cartier en construction.

Je suis parti de ça,

j'ai agrandi le cadrage.

C'est la sienne qui est ici.

J'ai mis ça en couleurs, je l'ai

interprétée à ma façon puis

j'ai fait le même point de vue,

le même plan à neuf époques

différentes.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'aimerais qu'on regarde ici

New York parce que ça, c'est

assez impressionnant. Ça, vous

avez fait ça à main levée.


RÉAL GODBOUT

Oui, d'une part, dans mes

dessins, j'utilise jamais de

règle pour tracer des lignes.

C'est à partir d'un ensemble de

photos. C'est censé représenter

une rue de New York

au début du XXe siècle. C'est le

contexte de l'histoire.

C'est... encore là, j'ai

travaillé à partir de

différentes photos en

m'inspirant du... de l'extrait

dans le roman de Kafka.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est pas une vraie rue. C'est

pas forcément une rue

qui existe.


RÉAL GODBOUT

Cette rue-là a jamais existé

comme telle, mais on peut

retrouver des éléments à gauche

puis à droite, à Wall Street ou

dans ce coin-là. Le « downtown »

Manhattan, mais cette rue-là,

comme telle, n'existe pas. Donc

y a un travail de perspective

un peu puis de combinaisons

puis de différents éléments

puis de composition. Moi, je

travaille beaucoup d'après

photos, mais en même temps, les

photos sont jamais transcrites,

transposées tel quel. Y a

toujours un... c'est toujours

digéré et adapté pour faire

quelque chose de...

le dessin que je veux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Depuis plusieurs années déjà,

vous donnez des cours à

l'Université du Québec en

Outaouais où il y a un bac en

bande dessinée. Vous avez des

étudiants, beaucoup d'étudiants?


RÉAL GODBOUT

Ça varie selon les années.

Ça fait quand même une quinzaine

d'années que j'enseigne. Y a eu

plusieurs cohortes d'étudiants

qui ont terminé. Les finissants

à chaque année, y a des années

où il y en a trois ou quatre,

mais y a des années où il y en

avait une quinzaine et plus.

Ça varie selon les années.

Parmi eux, y en a quelques-uns

qui percent, qui ont des noms

connus maintenant en bande

dessinée, qui publient. Y en a

d'autres, on en entend plus

jamais parler. Y en a d'autres

qui travaillent dans des

domaines connexes, ils font de

l'illustration, du jeu vidéo,

font... ils travaillent dans

des librairies, en tout cas,

c'est varié, mais c'est sûr que

ça veut pas dire que si y en a

15 finissants une année, ça veut

pas dire qu'il va y avoir

15 auteurs qui vont publier

l'année suivante. Évidemment,

ça ne marche pas comme ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

On voit jusqu'à un certain

point la bande dessinée comme

étant un art marginal. Qu'est-ce

que vous dites à ça?


RÉAL GODBOUT

Moi, je trouve pas. Je sais

que dans l'univers culturel, la

culture officielle, ça a été vu

d'abord comme un truc... de pur

divertissement pour les enfants.

Les choses évoluent

toujours, c'est de plus en plus

de gens qui prennent ça au

sérieux. Puis encore là, on est

pas obligé de prendre sérieux,

de se creuser la tête puis de

faire quelque chose de... le

côté, les origines populaires

de la bande dessinée, les

origines plébéiennes de la bande

dessinée, je veux dire, je

trouve ça bien. De garder

quelque chose de ça. C'est ce

qu'on perd avec les arts

visuels. Au lieu de faire un

tableau qui va être acheté par

un riche collectionneur qui va

mettre ça dans son salon, bien,

on fait un truc qui va être vu

par plein de monde. Ça veut pas

dire que ce qu'on fait va

être... va toucher 100 000

personnes, y a des gens qui

font des choses grand public,

des choses moyen public, ou

petit public. Ça dépend de...

c'est pas planifié au départ.

Ça dépend de ce qu'on a à

dire, ce qu'on a à sortir, mais

le but, c'est quand même de

toucher des gens. D'en rejoindre

le plus possible.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ces dernières années, on a

beaucoup parlé dans le monde

littéraire du roman graphique.

Est-ce qu'il y a une différence

entre un roman graphique et une

bande dessinée?


RÉAL GODBOUT

Y a un gros débat là-dessus

sémantique, entre le roman

graphique et la bande dessinée.

Pour certains, l'expression

roman graphique, c'est un truc

snob. Le terme vient des

États-Unis, le « graphic novel ».

Certains l'utilisent à la place

de « comics » parce que

« comics », ça ne fait pas sérieux.

Mais en réalité, pour moi,

j'ai pas de problème avec l'appellation

roman graphique dans la mesure

où c'est comme une catégorie à

l'intérieur du monde de la bande

dessinée. Y en a qui font du

« strip » quotidien, y en a qui

font du « comic »,

du « comic book ».

Y en a qui font de l'album

classique de 48 pages, y en a

qui font des gags en une page,

toutes les formules sont

possibles. Le roman graphique,

c'est un format, dans le fond,

pour moi. Ce que j'ai fait, les

Red Ketchup, c'est pas des

romans graphiques, c'est des albums,

« l'Amérique ou le disparu »,

c'est un roman graphique

parce que y a plus de pages.

Entre autres, c'est peut-être

un peu plus adulte,

généralement, mais pour moi,

c'est juste une catégorie à

l'intérieur du monde de la

bande dessinée. Tous les romans

graphiques pour moi, c'est des

bandes dessinées. Mais les

bandes dessinées ne sont pas

toutes des romans graphiques.


GISÈLE QUENNEVILLE

L'autre débat adulte ou

enfant, on voit la bande

dessinée comme étant quelque

chose pour les enfants, pour

les petits garçons en

particulier.


RÉAL GODBOUT

Ça, c'est la tradition. Oui,

mais je pense que ça évolue,

tout est possible aussi. Les

étudiants que j'ai, maintenant,

y a une majorité de filles, ce

qui n'était pas le cas au début.

Les... filles ont de plus en

plus de place dans la bande

dessinée entre autres...

l'influence des mangas, y a ça,

puis y a un côté aussi des

bandes dessinées, c'est pas

juste les filles, mais y a un

courant aussi à peu près à la

même époque de bandes dessinées

autobiographiques, intimistes.

Y a ce qu'on appelle

vulgairement la « chick lit ».


GISÈLE QUENNEVILLE

En bande dessinée?


[RÉAL GODBOUT:] :

Y en a en bande dessinée

aussi. J'en lis pas tellement,

c'est pas vraiment mon genre de

lecture, mais je sais que ça

existe puis y en a qui... y en

qui... en font, que c'est

meilleur que d'autres, mais je

veux dire, vraiment des sujets

qui touchent vraiment juste les

filles. Puis y en a de plus en plus.


GISÈLE QUENNEVILLE

On entend parfois des

enseignants dire que petit

Pierre, il aime pas lire, alors

il peut lire une bande dessinée.

Comme si c'était inférieur.


RÉAL GODBOUT

Ça, là-dessus, je suis pas

nécessaire... je suis pas très

d'accord parce que pour moi,

c'est un autre genre. C'est une

autre forme d'expression puis

on peut devenir, y a des gens

qui savent lire, qui vont lire

beaucoup, mais qui sont

analphabètes en bandes

dessinées, sont incapables de

comprendre une bédé. L'inverse

est vrai aussi, mais je veux

dire, c'est pas un sous-produit.

Je veux dire, pour moi,

c'est un art à part entière.


GISÈLE QUENNEVILLE

Après quoi, une quarantaine

d'années de métier, est-ce

qu'il vous reste des choses

à faire?


RÉAL GODBOUT

Oui. En ce moment, je

travaille sur un projet, c'est

plus un album illustré.

Je suis pas encore certain du

titre. Mais c'est des grandes

images avec du texte. C'est pas

vraiment une bande dessinée,

mais ça... ça fait quand même

partie de l'univers de la bédé.

Avec des... c'est des dinosaures

anthropomorphiques. C'est des

dinosaures qui portent des

vêtements, qui vivent dans des

villes à la mode 1900. C'est

l'univers, c'est leur univers

qui est vu à travers les yeux

d'une narratrice qui est une

petite fille, une jeune dinosaure.

Puis je travaille là-dessus.

Je veux dire, j'ai hâte

que ça sorte. Les textes

là-dessus, j'écris une partie

des textes, mais y a ma fille

qui... qui a 18 ans aujourd'hui.

Donc, elle n'est plus exactement

une enfant, mais elle est quand

même plus proche un petit peu

de cet univers-là. Elle écrit

des textes avec moi. Elle écrit

la moitié des textes. Je trouve

ça amusant, intéressant de

travailler avec ma fille. Y a

ça puis l'autre projet que je

voudrais faire ensuite,

c'est... les Red Ketchup. Là,

c'est tout publié en réédition

par La Pastèque. Y a eu à

l'époque, quand ça paraissait en

feuilleton dans le magazine Croc,

y a eu huit... l'équivalent

de huit albums et demi

qui avaient été produits.

Là, on reprend toute la

collection à La Pastèque, mais

le dernier album, le 9e a été

interrompu par la fin du

magazine Croc en 95. Ça avait

été interrompu au milieu. Là,

le projet, ça serait d'ici un

an ou deux de commencer à

travailler là-dessus. De

terminer le 9e album de Red

Ketchup. Comme ça, on va être

satisfait, la boucle va être

bouclée. On va avoir...

D'autres Red Ketchup après, je

ne sais pas. Je sais pas jusqu'à

quel âge je vais dessiner, mais

si je peux dessiner jusqu'à 90

ans, si j'ai encore le goût

puis si j'ai encore l'énergie,

je vais continuer.


GISÈLE QUENNEVILLE

Réal Godbout, merci beaucoup.


RÉAL GODBOUT

Merci.

(Générique de fermeture.)

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