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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Michel Drapeau : ancien militaire et avocat

Au service de l’armée canadienne pendant 34 ans, Michel Drapeau a rapidement grimpé les échelons hiérarchiques grâce à son franc-parler et à son dynamisme: major à 29 ans, commandant de bataillon à 34 ans et ensuite colonel.
Son travail l’a amené à déménager 17 fois en 34 ans. L’Allemagne, les États-Unis, l’ouest canadien et Ottawa seront ses lieux de résidence.
À sa retraite, il entreprendra alors une deuxième carrière comme avocat, professeur, commentateur et pourfendeur des injustices.



Réalisateur: Joanne Belluco
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que DANIEL LESSARD présente son invité, on montre des images de militaires canadiens. On voit aussi MICHEL DRAPEAU, avocat et professeur de droit, devant le monument aux morts de la guerre de 1914-1918 à Ottawa.


DANIEL LESSARD

Le colonel Michel Drapeau est

né à Québec d'une famille

nombreuse et modeste.

Son père et son grand-père

étaient aussi soldats.

Au service de l'armée canadienne

pendant 34 ans, Michel Drapeau

grimpe les échelons rapidement,

grâce à son franc-parler et à

son dynamisme.

Major à 29 ans, commandant de

bataillon à 34 ans, et ensuite,

colonel. Son travail a amené

Michel Drapeau à déménager

17 fois en 34 ans. L'Allemagne,

les États-Unis, l'Ouest

canadien et Ottawa seront ses

lieux de résidence.

À sa retraite, il entreprend

alors une deuxième carrière de

commentateur et de pourfendeur

des injustices, notamment lors

des événements en Somalie.

Il décide même de faire son

droit très tardivement, et il

est reçu au Barreau à 59 ans.


MICHEL DRAPEAU

(hors champ)

Y a aucune organisation,

aucune force armée au monde qui

est complètement à l'abri de

toute critique.

(L'entrevue suivante se déroule dans le bureau de MICHEL DRAPEAU ainsi qu'à l'extérieur, dans différents lieux de la ville d'Ottawa.)


DANIEL LESSARD

Michel Drapeau, bonjour.


MICHEL DRAPEAU

Bonjour.


DANIEL LESSARD

Monsieur Drapeau, commençons

par le très commencement, si

vous me permettez. Vous êtes né

à Québec, milieu modeste, aisé?


MICHEL DRAPEAU

Très, très modeste. Moi, je

suis le plus vieux des garçons:

5 garçons, 3 filles. Et alors,

nous étions 8. Mon père était

simple soldat.

Nous demeurions dans un

logement au 2e étage, pendant

des années, avant de déménager

à l'Île d'Orléans. Alors moi,

jusqu'au temps que je parte

de la maison, à 18 ans,

j'ai partagé ma chambre avec

4 de mes autres frères.

Petite avec 2 lits doubles

là-dedans. Alors, tout le monde

travaillait à la maison. Dès

l'âge de 12-13 ans, tout le

monde était mis à partie.

J'ai fait toutes sortes de

travaux, les soirs, les fins de

semaine.


DANIEL LESSARD

Comme quoi, par exemple?


MICHEL DRAPEAU

Comme assistant-laitier.

Le samedi matin, à partir de

13-14 ans, à 3 h du matin, le

camion venait me chercher et on

revenait à 4 h le soir. Alors,

c'était une journée complète.

Et tous les argents qu'on

recevait, on les remettait à ma

mère. Les étés, j'agissais

comme

caddy, à partir de l'âge

de 15 ans. On faisait trois

18 trous par jour souvent.


DANIEL LESSARD

(acquiesçant)

Hum, hum. Vous avez jamais

manqué de rien.


MICHEL DRAPEAU

On n’a pas manqué de rien, non.

On n’avait pas de luxe. Le beurre,

c'était pour la visite.


DANIEL LESSARD

Ha! Ha! Ha!


MICHEL DRAPEAU

Le lait, c'était pour les

enfants. Ça leur prenait du

lait qui était mélangé... du

lait Carnation qui était

mélangé avec de l'eau. Nos

vêtements étaient passés du

plus grand au plus petit, et ma

mère avait une hantise qu'on

soit malades. C'était avant

l'assurance hospitalisation,

puis de médicaments. Alors,

si y arrivait quelqu'un qui

était malade dans la famille,

puis ça n’arrivait pas souvent,

c'était une crise financière en

plus d'une crise de santé.


DANIEL LESSARD

Vous avez dit: « Mon père était

simple soldat », comme si

c'était... à l'époque, c'était

pas honorable, d'être soldat?


MICHEL DRAPEAU

C'était son rang. Il n’avait

aucun grade. Il était soldat.

Je fais allusion peut-être à la

pièce de théâtre...


DANIEL LESSARD

De Marcel Dubé.


MICHEL DRAPEAU

C'est ce qu'il a fait. Il est

devenu au départ comme

artilleur. Il est parti de la

maison. Je me rappelle encore,

j'avais 5 à 6 ans, lorsqu'il

est parti pour l'Allemagne.

Il avait été absent de chez nous

pendant un certain temps,

6 mois, 7 mois, 8 mois.

Et puis, j'avais 5-6 ans, si je

me rappelle bien à ce moment-là.

Et il était de passage à Québec

pour prendre le navire Halifax.

C'était le train. Le train est

arrêté à la station de Canadien

National, je pense, à Lévis.

Toute ma famille, mes frères

et sœurs, mes oncles, mes

tantes, les grands-parents, tout

le monde était là. Toute la

paroisse était là au complet.

Et je me rappelle encore de mon

père qui est sorti du train et

qui marchait avec tous ses

compagnons d'armes en trois

rangs. Finalement, il nous a

rejoints. Tous les enfants, on

s'est lancés sur lui. On

l'avait pas vu depuis 6-7 mois.

Et puis, ça a duré un instant,

un éclair. Je ne sais pas,

peut-être une demi-heure,

une heure. Le sifflet a sonné

et on a dit adieu à mon père et

on l'a vu 2 ans après,

lorsqu'il est revenu dans un

paquebot. La seule chose entre

les deux, c'était des cartes

postales à l'occasion.


DANIEL LESSARD

On a souvent dit - c'est

peut-être moins vrai aujourd'hui

- mais à l'époque, on disait

souvent: les francophones dans

l'armée, c'est des gens de

seconde classe. Ils sont pas

aussi bien traités que leurs

collègues anglophones.

Avez-vous senti ça à ce

moment-là?


MICHEL DRAPEAU

Je me rappelle, quand je suis

arrivé à Borden, j'avais aucune

idée de ce que mes nouveaux

collègues parlaient. Est-ce

qu'on parlait de voitures,

de politique, de sexe,

de boisson... J'avais absolument

aucune idée. Ça m'a pris à peu

près 2 mois à 3 mois avant de

comprendre et avant de me faire

comprendre aussi simultanément.

J'ai jamais eu de difficulté.

Est-ce que c'est dû en partie

à ma taille, à mon caractère,

à ma capacité de prendre ma

place? Je me suis imposé à

quelques reprises,

certainement, je suis devenu un

peu le défenseur des droits de

plusieurs francophones qui

avaient peut-être pas cette

capacité-là ou cette

habileté-là. Je parle pas au

niveau linguistique, mais au

niveau caractère ou de

leadership ou quoi que ce soit.

Tout au long de ma carrière, je

me suis interposé souvent pour

faire valoir le droit des

francophones. Mais est-ce que

moi, je me suis senti lésé?

Du tout.


DANIEL LESSARD

Vous avez passé quoi, 29 ans,

dans les Forces armées?


MICHEL DRAPEAU

J'ai fait 34 en tout et

partout.


DANIEL LESSARD

34 ans en tout et partout.

Des regrets?


MICHEL DRAPEAU

Non, j'ai pas de regrets du

tout. Une belle carrière

variée, difficile. Et dans les

dernières années, ça devenait

de plus en plus difficile d'être

capable de combler mes fonctions

de père et de mari, avec une

armée qui était changeante.

Et quand j'ai décidé de me

retirer en 92, à ce moment-là,

j'avais de grands regrets et de

grandes déceptions. Ça a été au

moment en fait que toute la

crise somalienne a commencé à

débuter, à éclater. Et je

n'étais pas fier de mes

supérieurs hiérarchiques à ce

moment-là. Je mettais en doute

leur véracité, leur fidélité au

pays, au sens de l'honneur et

au code que nous avions.

Et par la suite,

malheureusement, les événements

m'ont prouvé que j'avais

raison.


DANIEL LESSARD

Vous avez jamais rêvé de

devenir chef d'état-major,

le grand patron?


MICHEL DRAPEAU

J'ai jamais rêvé de devenir

quelconque. La seule chose,

j'ai toujours rêvé d'être

capable de faire le mieux de

moi-même. Et j'ai toujours dit

ce que je pensais. J'avais un

travail d'analyse. J'étais

secrétaire exécutif du

ministère. Ma fonction en fait

était de conseiller tant le

ministre que le chef de la

Défense, que le sous-ministre,

ce que je faisais, avec un

groupe d'analystes qui étaient

triés sur le volet. Et je

disais les choses telles

qu'elles devaient être dites.

Et souvent, je revenais à la

maison, puis mon épouse me

disait: tu viens de perdre une

autre promotion. Pourquoi t'as

dit telle chose?

Mais c'était ma façon de faire,

et je voyais pas d'autres façons

de le faire.


DANIEL LESSARD

Aujourd'hui, quand un

journaliste téléphone à la

Défense nationale pour avoir le

numéro de téléphone de Michel

Drapeau, on essaie de nous

décourager, de dire: non,

Drapeau, tout ce qu'il fait,

il essaie de se venger de

l'armée. C'est faux, ça?


MICHEL DRAPEAU

Je l'entends tellement

souvent, ça. C'est complètement

ridicule, parce que je porte,

si vous voyez à ma boutonnière,

l'Ordre du mérite militaire.

J'ai travaillé pendant 35 ans,

34 ans dans les Forces. J'ai

été dans les cadets, j'ai

servi de toutes les façons

possibles dans toutes sortes

de postes possibles, et je me

considère encore membre de cette

profession-là. Mais membre de la

profession ne me rend pas

aveugle à des problèmes sérieux

internes, des problèmes de

structure, problèmes

d'indiscipline, des problèmes

de compétence, et surtout, des

problèmes de transparence

envers... Nous sommes dans une

démocratie, on a la fonction,

le droit en fait de défendre

nos valeurs, qui incluent

certainement l'honnêteté, la

fidélité, la loyauté, et d'être

vrais et justes envers nos

parlementaires et envers le

grand public. Et souvent, c'est

ce qui se produit pas. Alors

souvent, et toujours, ce que je

fais, c'est que je dis le plus

ouvertement, le plus

honnêtement possible, dans mes

écrits, dans mes prononcés,

ce que je vois qui fait

défaillance. Et souvent, je

célèbre aussi les coups d'éclat.

(DANIEL LESSARD et MICHEL DRAPEAU sont devant le monument aux morts de la guerre de 1914-1918 à Ottawa.)


DANIEL LESSARD

Colonel Drapeau, ce monument

aux morts, dans l'histoire

militaire canadienne, c'est

extrêmement important. Peut-être

le symbole le plus fort qu'on

a, renforcé encore avec les

éléments des derniers mois.

Ça représente quoi pour vous?


MICHEL DRAPEAU

Ça représente tout ça, mais

ça représente aussi

112-115 000 Canadiens qui sont

morts au champ d'honneur depuis

la guerre de Boers, et première,

deuxième grandes guerres, guerre

de Corée. Certainement,

l'Afghanistan et certainement le

caporal Cirillo aussi. C'est

tous ces gens-là dans la fleur

de l'âge, une génération

complète dans certains cas,

qui sont partis. Je considère ce

nombre de personnes-là,

l'impact que ceci a eu sur leur

famille et les générations

subséquentes. Et dans plusieurs

cas, certaines familles

pleurent toujours qu'un frère,

un cousin, un père, un

grand-père soit mort au champ

d'honneur, et l'impact que ceci

a eu sur leur vie tout entière.

Alors, c'est ça. C'est notre

Verdun à plusieurs égards.

C'est notre Vimy. Et quand je

rentre ici, c'est un moment de

recueillement. C'est le silence.

Y a une bulle. Une marque de

respect, une marque d'honneur

qu'on doit leur porter.

(On est de retour dans le bureau de MICHEL DRAPEAU pour la suite de l'entrevue.)


DANIEL LESSARD

Monsieur Drapeau, après cette

longue carrière militaire, vous

décidez de devenir avocat, rien

de moins, à un âge quand même

assez avancé. Il fallait

le faire.


MICHEL DRAPEAU

Pour moi, c'était une partie

intéressante de ma vie.

C'était une suite logique de ce

que j'ai fait.


DANIEL LESSARD

Et vous vous intéressez

surtout aux dossiers

militaires, ou exclusivement

aux dossiers militaires?


MICHEL DRAPEAU

Je ne m'intéressais pas. La

dernière chose qui m'avait

traversé l'esprit, c'était de

faire du droit militaire.

J'étais pour avoir une pratique

générale. Et les premiers

clients qui sont venus cogner

à ma porte étaient des

militaires. Et ça a continué.

Et là maintenant, c'est une

clientèle qui vit à travers

le Canada, de tous les rangs,

de généraux à officiers cadets.

Plusieurs vétérans aussi.

Et on touche un peu à tout:

cas de discipline, cas de

pension, les cas de libération,

les cas de griefs...


DANIEL LESSARD

Cour martiale, j'imagine.


MICHEL DRAPEAU

Cour martiale, cour martiale

d'appel.


DANIEL LESSARD

Oui.


MICHEL DRAPEAU

Alors de tout. Et de ceci m'a

amené à publier, à écrire,

publier un livre en droit

militaire. Je parle d'une

brique de 2500 pages. Nous en

sommes à une 3e édition.

Devenir conférencier, écrire...


DANIEL LESSARD

Ça s'intitule comment?


MICHEL DRAPEAU

« Le droit militaire en action ».

Version anglaise seulement.


DANIEL LESSARD

Oui, oui.


MICHEL DRAPEAU

C'est le seul texte en fait.

Et ceci m'a amené à enseigner

le droit militaire à la Faculté

de droit. Je suis devenu malgré

moi, pas parce que j'ai

résisté, mais c'était pas mon

but en premier lieu.


DANIEL LESSARD

Quand il s'agit de militaires,

monsieur Drapeau, et je peux me

tromper, mais on dit que c'est

beaucoup plus difficile

d'obtenir justice.


MICHEL DRAPEAU

C'est vrai.


DANIEL LESSARD

Pourquoi?


MICHEL DRAPEAU

Un système qui est archaïque,

un système qui est renfermé,

littéralement, un système dans

lequel plusieurs militaires

de bonne foi croient. Les

supérieurs hiérarchiques

croient que le militaire qui

rentre dans les forces armées

abandonne ses droits.

Laisse ses droits chez lui,

sur le perron. Il rentre et il

est maintenant complètement

à la merci de ses supérieurs

hiérarchiques. Pas qu'ils vont

lui faire du tort, mais ils ne

croient pas en son droit

d'expression, son droit d'être

représenté par un avocat, son

droit de liberté de différentes

sortes. Ce qui est faux.


DANIEL LESSARD

Pourquoi? Parce qu'il est

encarcané dans une discipline

très rigide?


MICHEL DRAPEAU

Dans une discipline, dans des

moeurs, des coutumes, des façons

de faire qui souvent viennent

du Moyen-Âge. Je fais allusion,

par exemple. Il y a 2000 procès

par voie sommaire dans les

Forces armées canadiennes.

Ce qui est incroyable.


DANIEL LESSARD

Ce qui veut dire, par voie

sommaire?


MICHEL DRAPEAU

Un procès par voie sommaire,

c'est un procès qui peut être

d'ordre disciplinaire ou

d'ordre criminel. Nous

sommes... Voyez-vous, je dis

« nous sommes »...

68 000 militaires canadiens.

Alors une personne sur 34

a possiblement une activité

devant un magistrat. Ce

magistrat, c'est son

commandant, qui risque d'avoir

un record, un dossier criminel,

qui risque la détention. Et

tous ces procès-là se font sans

avocat, sans qu'aucune

procédure ne soit établie, sans

droit d'appel, sans droit de

grief ou quoi que ce soit.

C'est la seule place au Canada.

Un jeune de 18 ans qui a

fumé de la marijuana ou qui

avait fait un vol à l'étalage,

vous avez tous ces droits-là,

lorsque vous vous présentez

devant une cour un bon matin, à

la cour de justice.

Militaire, t'as aucun de ces

droits-là.


DANIEL LESSARD

Et les cas d'agression

sexuelle - parce qu'il y en a

dans l'armée, on ne peut pas se

le cacher - c'est encore plus

difficile. Vous avez fait

récemment le procès de Mme

Raymond à Québec, qui accusait

un de ses collègues de l'avoir

agressée. Pourquoi c'est si

difficile? Pourquoi c'est

presque impossible de faire

condamner quelqu'un?


MICHEL DRAPEAU

Parce que ce sont les

commandants en premier lieu qui

décident si oui ou non, des

chefs d'accusation vont être

portés. Et souvent, y a un

conflit, un conflit d'ordre

très grand, à savoir l'image

des Forces, l'image de la

carrière de ces gens-là, ou le

maintien du droit et de la

justice. Justement, Mme

Raymond, le premier chef

d'accusation qui a été porté

contre son assaillant était

celui d'avoir eu une conduite

qui était préjudiciable au bon

ordre et à la discipline.

Avant que je rentre en jeu,

voici de quoi on accusait

l'adjudant. À ce moment-là,

c'est une infraction

disciplinaire, mais c'est pas

quelque chose de

disciplinaire qu'on devrait

l'accuser d'avoir fait, c'est

quelque chose qui est contraire

au Code criminel du Canada.


DANIEL LESSARD

Mais oui.


MICHEL DRAPEAU

Éventuellement, c'est ce qui

s'est produit, et souvent, c'est

ce qui se passe. Dans le cas de

Mme Raymond justement,

et je vais arrêter là,

à plusieurs reprises, ça a pris

un an avant qu'on porte des

chefs d'accusation comme étant

une conduite au préjudice du

bon ordre et discipline. Durant

cette année-là, on a mis une

pression sur elle continue, à

travers sa chaîne de

commandement, ses supérieurs

hiérarchiques, pour qu'elle se

prête à une médiation.

Vous voyez seulement ça dans les

Forces armées.

D'ores et déjà...


DANIEL LESSARD

Une médiation, ça veut dire

une sorte de réconciliation avec

son assaillant?


MICHEL DRAPEAU

Ça voulait dire une présence,

une rencontre avec son

assaillant. Peut-être que

l'assaillant se serait excusé,

peut-être qu'elle se serait

excusée, qui sait. Alors, c'est

le genre de choses.

Éventuellement, lorsqu'un

procès par cour martiale a eu

lieu, ç'a été devant un comité

de 5 personnes, plutôt qu'un

panel,un comité fait... choisi

par les Forces armées, tous des

militaires, tous des gens qui

portent du galon et qui sont

d'un âge...


DANIEL LESSARD

Et tous des hommes, je pense,

dans ce cas-là.


MICHEL DRAPEAU

Tous des hommes aussi.

Et c'est justement ce que la

France, le Danemark,

l'Allemagne et j'en passe, ont

décidé qu'en temps de paix, on

éliminait les tribunaux

militaires et qu'on ait les

tribunaux de droit commun.

Que vous soyez militaire ou que

vous soyez civil, si vous avez

commis un crime, c'est le même

juge de la Cour supérieure ou

de la Cour provinciale qui va

être juge dans votre cas.

C'est pour ça.


DANIEL LESSARD

Est-ce qu'il y a plus

d'agressions sexuelles dans les

forces armées qu'il y en a dans

d'autres milieux?


MICHEL DRAPEAU

Je pourrais pas vous dire s'il

y en a plus. Je serais pas

surpris qu'il y en ait plus.

Lorsqu'on a un mélange.

Vous avez des jeunes qui portent

du galon, avec d'autres jeunes

qui sont d'un sexe différent,

souvent de jeunes demoiselles,

et qui travaillent côte à côte,

24 heures par jour - souvent,

c'est littéralement 24 heures

par jour en campagne - les

occasions sont peut-être plus

présentes.


DANIEL LESSARD

Sont nombreuses, oui.


MICHEL DRAPEAU

Et les pressions qui sont

capables d'être placées sur les

épaules d'une jeune victime...

et j'en vois au cabinet de ces

jeunes personnes-là qui ont

œuvré ou qui œuvrent au sein,

par exemple, de collèges

militaires ou de bases

d'entraînement, elles sont

souvent plus ciblées que

d'autres. Alors est-ce qu'on a

une proportion équivalente dans

la société civile, je pourrais

pas vous le dire.


DANIEL LESSARD

Et le taux de dénonciation est

sûrement pas plus élevé dans

les forces armées qu'il l'est

dans la société civile?


MICHEL DRAPEAU

Je dirais le contraire. Avant

qu'une personne puisse

s'avancer et dénoncer son

assaillant, la personne y

réfléchit longuement, parce que

la journée qu'elle va le faire,

peut-être y aura-t-il justice

dans son cas, mais une chose

est sûre et certaine, sa

carrière, sa vie, sa réputation

et sa vie privée vont être

changées à jamais.

(MICHEL DRAPEAU et DANIEL LESSARD se trouvent dans la Cathédrale Notre-Dame, à Ottawa.)


DANIEL LESSARD

Colonel Drapeau, vous m'avez

beaucoup inquiété quand j'ai lu

à votre sujet que vous

participez à des messes rouges.


MICHEL DRAPEAU

C'est quelque chose qui

remonte dans l'histoire. En

fait, la messe rouge vient de

la France dans les années du

XIIIe siècle. Pourquoi rouge?

Les bourgeois, la haute

bourgeoisie à ce moment-là, et

ceux qui étaient procureurs,

ceux qui étaient conseillers du

roi, portaient tous des

vêtements éclatants et de

couleur rouge.


DANIEL LESSARD

C'est ce que vous reproduisez?


MICHEL DRAPEAU

C'est ce qu'on reproduit par

la messe rouge. C'était une

messe pour avoir l'inspiration

divine qui soit donnée à ces

gens-là qui conseillent le roi,

qui essaient d'appliquer la loi

de l'Homme envers la société.

Alors, c'est le but premier.

Qui sont ceux qui participent?

C'est tous ceux qui sont reliés

d'une façon ou l'autre à

l'ordre et la justice.


DANIEL LESSARD

Dans une société...


MICHEL DRAPEAU

Pas seulement les avocats,

les policiers, quoiqu'on peut en

voir très peu, plusieurs juges,

plusieurs avocats, notaires,

greffiers, des paralégaux...

Tous ceux qui de près ou de loin

sont associés avec la justice

vont faire office et vont

participer à cette messe rouge.


DANIEL LESSARD

Ça se passe dans

une vraie église?


MICHEL DRAPEAU

La messe en rouge, au départ,

ça a eu lieu à la

Sainte-Chapelle à Paris.

Ici, à Ottawa, ça a lieu à la

Cathédrale Notre-Dame.

C'est toujours dans une église,

et la plus belle église qu'on n’a

pas ici, dans la capitale

nationale, la cathédrale

Notre-Dame.


DANIEL LESSARD

Avec un prêtre qui vient...


MICHEL DRAPEAU

On a plusieurs prêtres

souvent, mais c'est l'évêque

qui préside la cérémonie.

Alors, on est chanceux.


DANIEL LESSARD

Pas lieu de m'inquiéter.


MICHEL DRAPEAU

Pas lieu de vous inquiéter.

Non, je pense pas.

(On présente un extrait vidéo d'une intervention de MICHEL DRAPEAU au Parlement.)

(Début extrait vidéo)


MICHEL DRAPEAU

(propos traduits de l'anglais)

… et si pour aucune autre raison

que de protéger et défendre,

la réputation de nos soldats,

parmi lesquels plusieurs

ont perdu la vie au service

du Canada en Afghanistan.

C'est pour cette raison que

je crois que le Parlement se doit

d'aller au fond de cette question

et c'est pourquoi je vois ai fourni

ce sommaire des voies de recours

pour accéder à l'information tout en

assurant que cette information

est révélée et utilisée selon

les cadres législatifs et stratégiques

existants.

(Fin extrait vidéo)


DANIEL LESSARD

Monsieur Drapeau, dans cette

dernière partie, j'aimerais

qu'on réfléchisse un peu sur

l'état de santé de l'armée

canadienne. Est-ce qu'elle est

en bonne santé?


MICHEL DRAPEAU

Relativement, oui. Je pense

que ses cadres sont venus de

mission en Afghanistan, se sont

couverts de gloire.

Par leurs compétences, leur

leadership, par leur habilité

à assumer une mission qui était

quand même pas facile.


DANIEL LESSARD

Oui.


MICHEL DRAPEAU

Avec un équipement, en fait,

qui fait l'envie de plusieurs

autres pays, à l'exception de

notre marine. Je pense que

nous avons de la difficulté à

retenir la troupe, à recruter

en nombre suffisant à l'âge

requis, et la retenir. Et dans

une démocratie, c'est des

choses telles qu'elles se

doivent. Malgré le fait que

nous avons une petite armée.

Mais je pense qu'il y a des

problèmes sérieux de

l'intérieur, et cette capacité

de se mettre à la page, cette

capacité à réaliser que dans

une démocratie, on se doit

d'être plus ouverts, plus

transparents, et certainement,

plus attentifs à la volonté,

qu'elle soit dite directe ou

indirecte, du grand peuple.


DANIEL LESSARD

(acquiesçant)

Hum, hum.


MICHEL DRAPEAU

Et je pense pas que c'est le

cas. Il y a certaines

manifestations de ce que je

mentionne. Dans un premier

temps, un système de justice

militaire qui est tout

simplement non approprié.

En autant que je suis

concerné, le Canada est en

retard sur plusieurs de ses

alliés, et je pourrais en

nommer plusieurs d'entre eux,

qui font la barbe au Canada, en

partant avec l'Angleterre.


DANIEL LESSARD

Oui.


MICHEL DRAPEAU

Les services qu'ils rendent

aux vétérans, aux anciens

combattants et aux familles

ne sont pas appropriés. Ils

pourraient l'être, ils

devraient l'être. Et souvent,

il faut pousser ou il faut

tirer pour être capable de

recevoir cette chose-là. Et la

presse canadienne en fait état

régulièrement. Alors, il y a un

souci, je pense, démesuré pour

l'image des Forces, qu'elle

soit toujours impeccable,

toujours à l'abri de toute

critique. Et je pense que c'est

de fausser la vérité. Y a

aucune organisation, aucune

force armée au monde qui est

complètement à l'abri de toute

critique. Par une critique,

souvent vous grandissez...


DANIEL LESSARD

Oui.


MICHEL DRAPEAU

Vous apprenez à vous

ajuster, vous apprenez à vous

mettre au diapason. Alors, c'est

pas de déployer une armée

d'officiers des Affaires

publiques pour essayer de

répondre et d'anticiper chaque

consonne qui a pas été bien,

pour ridiculiser toute

critique. C'est souvent

ce qui se passe.


DANIEL LESSARD

Vous avez parlé de

l'Afghanistan. De plus en plus

ou presque exclusivement depuis

quelques années, le Canada fait

des missions militaires; les

missions de paix, c'est fini.

On nous dit: c'est le contexte

mondial qui le veut et ça doit

se passer comme ça. On y va avec

des armes ou on n’y va pas. Vous

êtes d'accord avec ça?


MICHEL DRAPEAU

Non, je ne suis pas d'accord du

tout avec ça. Première chose,

les Forces armées canadiennes

ne sont pas habilitées à prendre

une mission à l'intérieur d'une

guerre classique. Nous n’avons

pas les armes nécessaires.

Une marine qui est rendue

maintenant à toute fin pratique

désuète, et je le regrette

énormément. Mais on n'a pas de

sous-marin, dans un premier

temps. Nos frégates sont...

méritent d'être remplacées le

plus rapidement possible.

À l'armée, on a de peine et de

misère été capable de déployer

3000 personnes en Afghanistan,

dont à peu près 1500 de ces

personnes-là étaient du

personnel opérationnel. C'est

un très, très, très petit

contingent. En Corée en 1950,

on a été capable de déployer

une brigade de 6000 personnes.

Alors, on va pas à la guerre

avec un bataillon ou deux.


DANIEL LESSARD

Oui. Des dizaines et des

dizaines - vous parlez de

l'Afghanistan - de militaires

sont revenus blessés

physiquement, moralement.

Et on entend toujours dire qu'on

ne s'occupe pas bien de ces

gens-là. Pourquoi?


MICHEL DRAPEAU

Soit que la volonté n'existe

pas. C'est pas une question de

ressources. Écoutez, on a perdu

158 militaires qui sont tombés

au combat en Afghanistan.

Durant la même période, depuis

2004 ou 2006, on a perdu 160

militaires au suicide. Alors,

c'était la majorité, sinon pas

la totalité d'entre eux,

sont des militaires qui

souffraient du stress

post-traumatique qui sont venus

et qui ont été... il faut dire

les choses telles qu'elles le

sont... abandonnés.

Qui se sont sentis seuls, qui

ont été repoussés dans leur

village d'origine, qui

n'avaient plus l'encadrement

qu'ils avaient au sein des

Forces armées. Est-ce qu'on a

été capable de s'occuper de ces

gens-là? De toute évidence, pas

suffisamment. On en a perdu

160, mais probablement qu'on en

a perdu d'autres aussi. Et il y

a un mouvement qui est

certainement de mon vivant,

c'est la première fois que

je vois tant de vétérans

mécontents de l'absence de

services, l'absence de soins,

l'absence d'attention qu'ils

reçoivent. Non pas seulement

des Forces armées, mais du

ministère des Anciens

Combattants, du gouvernement

tout entier. Alors, il y a un

manque de volonté.

Je m'exprime de la façon

suivante: au Canada, on dépense

3 milliards et quelque chose

par année pour s'occuper

de nos vétérans.

L'Australie, qui est un pays qui

est plus petit que le Canada

avec des ressources plus

restreintes qu'au Canada,

en dépense 11 et quelque chose

de milliards. Alors tout près

de 4 fois plus. Est-ce que le

Canada fait suffisamment?

J'en doute. Il n’y a pas cette

volonté politique et les

dirigeants des Forces armées,

comme les Anciens Combattants,

reçoivent les budgets qu'on

leur donne et les directives

qu'on leur donne. Il y a un

manque à gagner sérieux.


DANIEL LESSARD

J'aimerais vous entendre, en

terminant, colonel Drapeau,

sur les deux attentats qui ont

fait 2 victimes, 2 militaires,

dans les derniers mois. Ça vous

a surpris?


MICHEL DRAPEAU

Oui, ça m'a surpris.

La façon que ça a été fait et

qu'on vise des gens qui

symbolisent le Canada, qui

symbolisent le respect pour

toutes sortes de symboles que

nous avons, et que ça se fasse

de cette façon-là. Deux

personnes qui sont mortes,

sinon pas au combat, sont mortes

en faisant leur devoir. Et ceci

porte à une réflexion

certainement de tous les

militaires, soient-ils actifs

ou retraités. Je pense, la

plupart de la population

canadienne aussi qui a un

grand respect pour la gent

militaire. On s'attend pas

qu'un militaire soit justement

ciblé de cette façon-là et donne

sa vie au monument des morts.


DANIEL LESSARD

C'était des actes terroristes?


MICHEL DRAPEAU

Je ne pense pas que c'est un

acte de terrorisme. Je suis pas

prêt à aller jusqu'à ce

point-là. Ceci engage à ce

moment-là toute une réaction

beaucoup plus robuste, beaucoup

plus universelle, beaucoup

plus... constabulaire et autres

choses, les services de

sécurité, et nous prête à

vouloir donner plus à se

dégarnir de certaines libertés

et de vouloir donner aux

services de sécurité et de

surveillance, ce genre de

choses-là, des pouvoirs accrus.

Je suis pas prêt à faire ça.

Parce que ce serait en fait de

faire un genre de génuflexion

face à cette crise, à cette

menace-là. Non, je pense qu'il

faut continuer à regarder

l'avenir avec les épaules

carrées, le regard franc à

l'avant, et de continuer à

assumer notre souveraineté

et nos libertés, ce genre de

choses-là, et ne pas tomber

dans la crainte. Et de dire que

c'est du terrorisme, c'est

exactement ce qu'on fait. On

doit se protéger de façon

davantage et on doit donner aux

services de sécurité et de

toutes sortes, les forces

policières, des pouvoirs

accrus.


DANIEL LESSARD

Le Canada a raison de lutter

contre l'État islamique avec

d'autres membres de la

coalition?


MICHEL DRAPEAU

Je crois que oui. Je pense pas

qu'on a le choix. C'est un

fléau. On ne connaît pas

l'avenir, mais à moins qu'on

puisse mater aujourd'hui, ils

vont faire un carnage qu'ils

font présentement qui risque de

faire tache d'huile au

Moyen-Orient, et sait-on

jamais, dans d'autres pays, avec

une présence islamique

présentement. Alors, c'est

absolument quelque chose qu'il

faut que le Canada se mobilise

avec ses alliés pour faire face

à la menace le plus rapidement

possible et le plus loin de nos

frontières possible aussi.


DANIEL LESSARD

Monsieur Drapeau,

merci beaucoup.


MICHEL DRAPEAU

Merci à vous.

(Générique de fermeture)

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