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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Guy Berthiaume, Bibliothécaire et archiviste du Canada

Guy Berthiaume est le grand archiviste du gouvernement du Canada.
Il s’amuse à dire qu’il est l’une des trois colombes culturelles du Québec à Ottawa, avec Simon Brault et Nathalie Bondil, tous deux du Conseil des Arts du Canada.
Il constate avec plaisir que le Québec est plus présent que toute autre province au sein des directions des grands organismes culturels fédéraux.



Réalisateur: Joanne Belluco
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que DANIEL LESSARD présente son invité, on montre des images extérieures et intérieures de Bibliothèque et Archives Canada.


DANIEL LESSARD

Guy Berthiaume est le

président-directeur général de

Bibliothèque et Archives

Canada.

Guy Berthiaume est d'abord un

historien. L'Antiquité

classique le passionne.

Il arrive à Ottawa après avoir

été président-directeur général

de Bibliothèque et Archives

nationales du Québec, qui gère,

entre autres, la Grande

Bibliothèque de Montréal.

Guy Berthiaume est l'une des

trois colombes culturelles

du Québec, comme il

s'amuse à le dire. Avec Simon

Brault et Nathalie Bondil,

tous deux du Conseil des Arts

du Canada.

Il constate avec plaisir que le

Québec est plus présent que

toute autre province au sein

des directions des grands

organismes culturels fédéraux.

Son grand défi: la numérisation

des archives, dont, dans un

premier temps, les 640 000

dossiers et huit millions de

pages d'archives de la Première

Guerre mondiale. Mais son mandat

est plus vaste encore, et sa

tâche, des plus diversifiées.


GUY BERTHIAUME

(Citation tirée de l'entrevue)

C'est bien, le virtuel,

c'est bien, le numérique,

mais y a une émotion à être en

contact avec le document.

(L'entrevue suivante se déroule dans différentes salles de Bibliothèque et Archives Canada.)


DANIEL LESSARD

Je disais à des amis en fin

de semaine: « Je fais une

entrevue avec Guy Berthiaume. »

On m'a dit: « Ah! Le gars

de la Bibliothèque de Montréal,

la Grande Bibliothèque! »

Ça a été une expérience

exceptionnelle, j'imagine.


GUY BERTHIAUME

Ah! Unique. Vraiment d'hériter

de cette maison-là, à cette

époque-là de son histoire--

parce que j'arrivais pas dans

une institution en crise,

j'arrivais au contraire dans

une institution en pleine

santé, en plein développement,

et qui jouissait d'un... d'un

capital de sympathie que je

n'avais pas connu depuis très

longtemps. Alors là, j'arrive

dans un endroit où les médias,

non seulement essaient pas de

me piéger, mais me posent des

questions pour me mettre

en valeur, mettre la

bibliothèque... Alors, j'étais

dans un monde... parfait. Et

j'ai essayé de maintenir le cap.

Et y a eu une année, en 2009,

où on a eu trois millions

de visiteurs.


DANIEL LESSARD

Ce qui est énorme.


GUY BERTHIAUME

Faut le faire. Oui. C'était...


DANIEL LESSARD

C'est plus que n'importe où

ailleurs, ou...?


GUY BERTHIAUME

Oui, en effet. C'est la

bibliothèque la plus fréquentée

en Amérique du Nord, c'est la

bibliothèque - un lieu! Les gens

disent toujours que ç'a pas

d'allure, parce que New York,

c'est beaucoup plus gros. Non,

je parle d'un seul édifice.

En Amérique du Nord, dans la

francophonie. Je suis prudent,

je dis pas « au monde », parce

que... Mumbai, Shanghai, y a

peut-être quelque chose de plus

gros que je connais pas. Mais

effectivement trois millions

de visiteurs la même année,

c'était... extraordinaire. Et

moi, j'ai voulu utiliser ça

comme levier pour faire valoir

l'intérêt de la Grande

Bibliothèque dans le milieu des

affaires, bien sûr, parce qu'on

a voulu faire une campagne de

financement. Dans le milieu des

arts, aussi. Quand j'offrais à

l'Opéra de Montréal de venir

montrer, parler de leur

répertoire. Au TNM, aux Grands

Ballets canadiens. Ils

découvraient, ils étaient

devant de nouveaux publics,

parce qu'on avait chez nous une

abondance de personnes qui

étaient là, et des gens qui

fréquentaient pas ces

institutions culturelles-là.

Et là, je leur donnais

l'occasion de venir à la

rencontre de ces gens-là. Et ça

a été des mariages formidables.


DANIEL LESSARD

Pourquoi une Grande

Bibliothèque à Montréal?

D'où ça vient, l'idée?


GUY BERTHIAUME

Ça vient de Lucien Bouchard.

Alors, Lucien Bouchard m'a

raconté ça. Donc, sa jeunesse,

évidemment, privée. La femme du

bedeau, dans un garde-robe,

avait quelques livres, et Lucien

Bouchard, étant... féru de

lecture, relisait deux, trois,

quatre fois les mêmes Jules

Verne. Alors... il a été nommé

premier ministre,

rappelons-nous, à la suite du

départ de M. Parizeau, sans

élections. Et donc sans

programme. Et donc, le lendemain

de son élection... de sa

nomination, les gens lui ont

demandé: « Mais quels sont vos

projets? » Et le premier projet

qu'il a dit, qu'il a mentionné,

c'était: « Faut faire une grande

bibliothèque à Montréal. »

Parce que c'était

une époque où Montréal

se préoccupait pas de

ses bibliothèques, la Centrale

était dans un état de

décrépitude important. Et donc,

il s'est dit: « On fait une

bibliothèque à Montréal. »

Il était inspiré, bien sûr, par

la bibliothèque qui venait de se

faire à Paris, la BNF. Et donc,

ç'a été son projet, ç'a été son

bébé, et c'est grâce à ça

qu'elle a vu le jour. Parce

qu'il y a toujours des

objections, y a toujours des

problèmes, puis c'est

toujours... c'est jamais le

temps. Regardons la saga du

CHUM, comment ça a été long.

Et lui, il y tenait. Et il a

souhaité que ça se fasse, et ça

c'est fait, parce que, au-delà

de tous les ministres qui se

sont succédé, le premier

ministre le voulait et ça

s'est... ça s'est bien fait.

Et... au-delà de ça,

quelqu'un... Lise Bissonnette,

sûrement, et d'autres,

peut-être, ont eu l'intuition

de bâtir la bibliothèque sur la

plaque tournante du métro de

Montréal. C'est ce qui a fait

aussi qu'on a eu cette

fréquentation-là. Non seulement

c'était facile d'accès sur le

plan géographique, mais c'était

aussi, philosophiquement, un

message fort, dire aux gens:

Cette bibliothèque, elle est

sur la plaque tournante du

métro, elle est en plus de

plain-pied avec la rue. Donc,

quand on est de la rue, on voit

l'intérieur, on voit que c'est

pas une bibliothèque de savants

à barbichette et à lorgnon; on

voit que c'est des gens de tous

les milieux, et on voit que

c'est accessible, que c'est

ouvert, qu'il y a là une

multitude de services. Donc

c'est un grand succès.


DANIEL LESSARD

Au-delà de... ou à partir de

l'expérience de la Grande

Bibliothèque et si on regarde

l'ensemble des bibliothèques,

y a des changements importants

qui se font: le numérique,

la numérisation. Est-ce que ça

menace les bibliothèques ou si

ça va renforcer la vocation des

bibliothèques?


GUY BERTHIAUME

Ça force les bibliothèques à

se réinventer. Au même titre

que le milieu de la musique

s'est complètement réinventé...

depuis plus que dix ans,

maintenant, les bibliothèques

doivent se réinventer, s'ouvrir

sur d'autres vocations, et

aussi utiliser le numérique

comme un levier pour atteindre

davantage de personnes. Moi,

par exemple, à la Grande

Bibliothèque, je disais toujours

que j'étais très favorable à

l'éclosion du numérique, parce

que nous étions quand même une

bibliothèque provinciale,

financée par l'ensemble des

contribuables du Québec. Et

donc, j'étais pas au service

seulement des gens qui étaient

au coin de Maisonneuve et

Berri. Et en prêtant

des livres électroniques,

je pouvais en même temps servir

la personne à Sept-Îles que la

personne du Plateau-Mont-Royal.

Donc ça, c'est un premier degré.

Le deuxième degré, c'est aussi

de se questionner sur la nature:

qu'est-ce que c'est, une

bibliothèque publique? C'est un

carrefour, c'est un endroit où

les gens se rencontrent. Je vous

ai parlé de mes expériences du

milieu culturel, mais on peut le

faire aussi en santé, on peut le

faire en littératie, on peut le

faire dans toutes sortes de

domaines. Donc, animer ces

lieux-là, qui sont un des

seuls... des rares lieux de

notre société d'accès gratuit.

Au théâtre, au cinéma...


DANIEL LESSARD

Il faut payer.


GUY BERTHIAUME

Au bowling, faut payer,

mais pas dans une bibliothèque

publique. Et donc, utiliser ça

pour se redéfinir, pour offrir

aux gens une expérience

nouvelle. Les bibliothèques

se réinventent, elles sont

davantage... on s'y sent

davantage dans... dans un salon

ou dans un café que dans un

endroit où y a des rayonnages

de livres, comme on a choisi

ici de le faire... pour pas

mêler les gens, mais...

donc les bibliothèques se

réinventent, elles deviennent

des carrefours, des lieux de

vie, et moi, je crois au

contraire qu'elles sont vouées

à un très bel avenir, malgré,

et grâce, peut-être, à

l'avènement du numérique.


DANIEL LESSARD

Même si les jeunes lisent de

moins en moins, qu'ils passent

tout leur temps sur des trucs

technologiques. On les voit

plus souvent avec un iPad,

un iPhone qu'avec un livre.


GUY BERTHIAUME

C'est vrai. Est-ce qu'ils

lisent moins? Les études sont

pas claires là-dessus.

Ils lisent sur d'autres

supports, on s'entend.

Ils lisent d'autres choses,

oui. Ils lisent pas les

mêmes journaux que vous et moi.

Puis... Mais, bon, je me

souviens pas, ado, d'avoir lu

avec passion Le Devoir chaque

matin. Je m'en souviens pas.

J'ai pas ce souvenir-là. Et

donc... ils lisent autre chose.

Ils sont bien sûr dans une

autre réalité. Mais...

Vous savez, à la Grande

Bibliothèque, on prêtait des

jeux vidéo aussi, on faisait

des soirées Wikipédia, on

faisait toutes sortes

d'activités. On a eu des camps

de jour manga. On s'est ouvert

à toutes ces réalités-là, qui

sont une autre appropriation de

la culture. Mais, comme disait

la chanson, « qui sommes-nous

pour juger », aujourd'hui, que

ces modes d'appropriation de la

culture-là sont moins dignes,

moins nobles que ceux que nous

avons privilégiés?


DANIEL LESSARD

Vous avez des regrets à la

Grande Bibliothèque? Des choses

que vous auriez aimé faire, que

vous n’avez pas eu le temps de

faire ou que vous avez pu faire?


GUY BERTHIAUME

Ce à quoi j'ai travaillé

beaucoup et que je n’ai pas réussi

à faire, puis ça va répondre

à la question précédente: j'ai

toujours rêvé de créer, sur un

terrain qui nous était adjacent,

qui nous appartenait, une

bibliothèque pour les

adolescents. Et je n’ai jamais

réussi à convaincre... euh...

le gouvernement. Mais un endroit

qu'ils se seraient approprié,

avec des horaires, aussi, qui

leur auraient été propres.

Nous, on fermait à 10 h; on

aurait pu ouvrir à midi, fermer

à minuit... Et ça, c'est un

modèle que j'avais vu

fonctionner à Queens, dans un

quartier très difficile de

New York. Et j'avais vu l'effet

extraordinaire qu'une

bibliothèque d'ados pouvait

avoir. Donc, j'ai rêvé de ce

projet-là, et bon! Je souhaite à

mes successeurs, un jour, de

couper ce ruban-là, parce que

je trouve que ça s'impose.

(GUY BERTHIAUME tient dans ses mains un modèle réduit d'une voiture de formule 1.)


DANIEL LESSARD

Excellente idée, oui.

Monsieur Berthiaume, c'est vrai

que vous êtes passionné,

maniaque de courses automobiles?


GUY BERTHIAUME

Ouais. Surtout de Formule 1.

J'ai apporté un modèle...

C'est bien, parce que c'est,

j'imagine, un jeune d'une favela

qui avait construit... C'est

une amie qui avait acheté ça à

Rio. Une Formule 1 à... qui

était celle d'Ayrton Senna.

On n'a pas idée... on s'imagine

que Maurice Richard, c'est

l'idole, mais Ayrton Senna, au

Brésil, c'est l'âme d'un peuple

beaucoup plus.


DANIEL LESSARD

Ah ouais?


GUY BERTHIAUME

La Formule 1, au contraire

d'autres formules automobiles,

que j'aime moins, dans le fond,

c'est de jouer aux échecs à

230, 260 km/h. Parce que les

pistes sont très sinueuses; il

suffit pas de tourner en rond.

Il faut vraiment avoir des

stratégies. Et plus on s'y

intéresse, plus on comprend à

quel point le calcul, la

stratégie... est déterminante en

Formule 1, et c'est ce qui

me... c'est ce qui me

passionne. Ayrton Senna, côté

mystique, un grand croyant,

était un pilote d'exception,

unique.


DANIEL LESSARD

Monsieur Berthiaume, né à

Montréal, si je comprends bien.


GUY BERTHIAUME

Ouais, en effet, Montréal.


DANIEL LESSARD

Quartier?


GUY BERTHIAUME

Ahuntsic.

Paradoxalement, un quartier

bilingue. Pourquoi?

J'en sais rien. Une rue,

en tout cas, bilingue.

Et c'est comme ça que,

très jeune, malgré moi ou...

grâce au Ciel, je suis

devenu bilingue sans même

y réfléchir.


DANIEL LESSARD

Famille modeste?


GUY BERTHIAUME

Très modeste. Aujourd'hui,

mon père, s'il était toujours

de ce monde, serait

denturologiste; à l'époque,

c'était beaucoup moins noble,

c'était technicien dentaire.

Ils étaient condamnés à

travailler pour les dentistes.

Ils n'avaient pas de relations

directes avec le public. Et

c'était toujours une servitude

pour mon père de devoir avoir

un intermédiaire entre ses

clients et lui. Ça s'est réglé

par la suite, le Code des

professions, etc. Mais,

effectivement, très modeste.

Éducation primaire.


DANIEL LESSARD

Et votre mère?


GUY BERTHIAUME

Ma mère... cours de

secrétaire dans une école...

(Propos en anglais et en français)

un business school de Montréal,

comme on appelait à l'époque.


DANIEL LESSARD

(Acquiesçant)

Hum hum. Et vous vous êtes

retrouvé, malgré ce milieu

modeste, dans un collège

classique, ce qui était pas

donné à tout le monde

à l'époque.


GUY BERTHIAUME

En effet. Et ce fut des

sacrifices importants pour ma

famille. Puisque j'étais non

seulement au collège - donc il

fallait payer - mais j'étais

pensionnaire, ce qui supposait

aussi des frais

supplémentaires. Imaginez, au

bout de deux ans, quand on m'a

montré la porte du collège,

quel impact ça a eu sur ma

famille, tous ces sacrifices

qui s'en allaient à l'eau.


DANIEL LESSARD

Qu'est-ce que vous aviez fait?


GUY BERTHIAUME

Bien, j'avais été la forte

tête. J'avais contesté.

C'était... j'étais pensionnaire

au collège Brébeuf et j'avais

contesté l'obligation d'aller

à la messe chaque matin.

Alors, les Jésuites étant

les Jésuites, ils avaient

rien dit, ils avaient toléré,

mais, à la fin de l'année,

mes parents avaient

reçu une lettre disant:

« Il serait peut-être préférable

que votre fils aille voir sous

de meilleurs cieux. »


DANIEL LESSARD

Donc, vous avez quitté Brébeuf

pour aller...


GUY BERTHIAUME

J'ai quitté Brébeuf pour aller

au collège Sainte-Marie.


DANIEL LESSARD

Qui était aussi les Jésuites.


GUY BERTHIAUME

Aussi un collège de jésuites.

Mais c'était vraiment, à

l'époque, assez fréquent. Les

Jésuites s'échangeaient les

fortes têtes, en se disant que

peut-être qu'il serait dans un

contexte plus favorable.

Mes parents avaient été anéantis

par la nouvelle, mais, tout de

suite, au collège Brébeuf,

on leur avait dit: « Mais vous

savez, s'il demandait au

collège Sainte-Marie, je pense

qu'il pourrait être accueilli. »

Puis, en 48 heures, ça s'était

réglé. Donc, j'ai terminé,

effectivement, ce que la société

m'a permis de cours classique

au collège Sainte-Marie.


DANIEL LESSARD

C'est vrai qu'à l'époque,

les Jésuites, c'est ce

qu'il y avait de mieux?

Dans le domaine de

l'enseignement, de l'éducation?

Formation?


GUY BERTHIAUME

Si on voulait être avocat, si

on voulait avoir une profession

libérale. Pas trop en sciences.


DANIEL LESSARD

L'université?


GUY BERTHIAUME

Alors, le collège

Sainte-Marie, je l'ai fréquenté

pendant dix ans. Poursuite, dans

le fond, si j'y réfléchissais,

du cours classique dont on me

privait, puisque j'avais choisi

d'aller étudier en histoire,

de me spécialiser en histoire

ancienne, de faire des études

classiques, de continuer à

faire du latin et du grec à

l'université. Donc c'est un peu

comme si j'avais décidé, par

mes propres moyens, de

m'approprier le cours classique

dont on me privait.


DANIEL LESSARD

Donc vous avez fait,

si je comprends bien,

l'UQAM, et ensuite,

vous êtes allé à Laval.


GUY BERTHIAUME

Maîtrise à l'Université

Laval et doctorat à l'École des

Hautes Études en sciences

sociales à Paris.


DANIEL LESSARD

Pourquoi Paris? Parce que

c'était le meilleur endroit

pour faire ce genre d'études-là?


GUY BERTHIAUME

C'est-à-dire qu'à l'époque,

on avait vraiment deux choix,

où y avait de longues

traditions. Y avait

l'Angleterre et y avait la

France. Donc... le choix s'est

fait assez facilement, d'autant

que c'était une époque où y

avait un centre de recherches,

à Paris, auquel j'ai appartenu

longtemps dans ma vie, qui était

vraiment à la fine pointe de la

science. C'était à l'époque de

Lévi-Strauss, du structuralisme.

Donc toute cette école de

pensée-là, dont certains

hellénistes... s'occupaient.

Donc c'était très attirant pour

moi de m'y retrouver.


DANIEL LESSARD

Vous avez occupé toutes sortes

de positions à l'Université du

Québec à Montréal, à

l'Université de Montréal.

Passons là-dessus. J'ai

l'impression que vous avez fait

beaucoup de choses

sauf enseigner.


GUY BERTHIAUME

Vous avez tout à fait raison.


DANIEL LESSARD

Vous avez enseigné, quoi,

deux ou trois ans, je pense?


GUY BERTHIAUME

J'ai été prof,

effectivement, deux ans.


DANIEL LESSARD

Ça vous a pas manqué?


GUY BERTHIAUME

Ça m'a manqué beaucoup.

C'est que, quand j'ai terminé

mon doctorat, y avait pas de

postes. Je pense que j'ai...

fait une centaine de demandes de

postes. C'était une période où

y avait une désaffection pour

les études anciennes. On était

devenu moins... centré sur

l'Occident. Donc un intérêt pour

la Chine, pour l'Inde, pour les

sociétés non occidentales, qui

faisait que beaucoup de postes

d'histoire ancienne, au moment

où les gens prenaient leur

retraite, étaient modifiés:

histoire de l'Amérique latine,

histoire des femmes, par la

suite, etc. Donc, pas de

postes. Et, donc, par la force

des choses, j'ai été attiré vers

l'administration universitaire.

Parce que, quand même,

l'université, c'était le milieu

que je connaissais le mieux.


DANIEL LESSARD

(Acquiesçant)

Hum hum.


GUY BERTHIAUME

Donc j'ai fait ça. Et... il a

fallu effectivement attendre

presque 25 ans... pour qu'une

possibilité s'offre à moi, à

l'UQAM, de devenir prof au

département d'histoire.

Malheureusement, l'UQAM étant

l'UQAM, y a eu une crise, et

là, on m'a demandé: « Est-ce que

tu pourrais revenir dans

l'administration régler tel

problème? » Et puis, bon, par la

suite, le chemin est...

Et, aujourd'hui, ça serait

carrément impossible, c'est un

effort de recyclage...


DANIEL LESSARD

Incroyable!


GUY BERTHIAUME

Au-delà de mes capacités.

(GUY BERTHIAUME et DANIEL LESSARD se trouvent dans une salle de Bibliothèque et Archives Canada où plusieurs livres sont conservés dans des armoires vitrées. GUY BERTHIAUME, portant des gants blancs, apporte un grand livre ancien et le pose sur une table devant eux.)


GUY BERTHIAUME

Alors, je vous ai apporté...


DANIEL LESSARD

Un cadeau.


GUY BERTHIAUME

Ouais. Cadeau de Grec, c'est

le cas de le dire, puisque

l'original était en grec.

Alors, un incunable,

donc un ouvrage imprimé,

mais imprimé avant 1501.


DANIEL LESSARD

Oh!


GUY BERTHIAUME

Et donc, les enluminures sont

originales. Ce qui est imprimé,

bien sûr, c'est le texte

en noir.


DANIEL LESSARD

Et qu'est-ce que c'est?


GUY BERTHIAUME

Alors, ça, c'est Flavius

Josèphe, qui a écrit, en grec,

au début de notre ère,

l'histoire... des Juifs.

Et donc... la particularité,

évidemment, de Flavius Josèphe,

c'était d'écrire dans la langue

savante du temps. Il avait beau

être juif, il écrivait en grec.

Et ici, ce qu'on retrouve, c'est

une traduction latine, qui nous

a été léguée par M. Lowy, donc

qui avait fui la guerre et

qui avait une collection de

Judaica dont il nous a...

laissé, donc, en héritage.

On retrouve même une

annotation manuscrite, ici,

ce qui donne encore plus

d'intérêt à notre manuscrit.

Et encore une fois,

l'enluminure est originale.

Donc on est dans cette

collection de livres rares ici,

au 395, Wellington, où on

retrouve... Bien, écoutez, on

en a, des incunables, on n'en a

pas de milliers, mais on en a

quand même un certain nombre.


DANIEL LESSARD

(Acquiesçant)

Hum hum.


GUY BERTHIAUME

C'est des livres qui sont

effectivement très rares,

puisque l'imprimerie a à

peine... une vingtaine d'années

au moment où ceci est imprimé.

C'est les premiers procédés.


DANIEL LESSARD

S'il y avait de rares savants

qui voudraient les consulter,

c'est possible?


GUY BERTHIAUME

Ils ont qu'à prendre

rendez-vous et on va leur

ouvrir les portes toutes

grandes. On va même leur prêter

des gants, pour être sûr que

l'huile de leurs mains ne va

pas tacher nos pages très

précieuses.


DANIEL LESSARD

Parce que c'est très précieux.


GUY BERTHIAUME

En effet. En effet.

(L'entrevue se poursuit dans une autre salle de Bibliothèque et Archives Canada, entre les rayons de livres.)


DANIEL LESSARD

Monsieur Berthiaume, grand

patron des Archives nationales,

vous avez pas l'impression que

vous êtes tombé dans une boîte

de Pandore en arrivant ici?


GUY BERTHIAUME

Bien, écoutez, c'est quand

même une institution qui a

une vocation extraordinaire.

Et qui, avec Bibliothèque et

Archives nationales du Québec,

où j'étais avant, a la

caractéristique d'avoir réussi

la fusion d'une bibliothèque

nationale et d'archives

nationales. C'est assez unique

au monde. Singapour vient de le

faire, le Québec l'a fait après.

Ça fait dix ans ici qu'on a

réussi. Les Néerlandais ont

essayé, ils ont pas réussi.

Les Belges ont pas réussi.

Les Australiens, les

Néo-Zélandais ont pas réussi.

Donc, c'est compliqué. On a

réussi, ici, pour le plus grand

bien de nos usagers, à fondre

ces deux fonctions-là. Vu de

5000 pieds dans les airs,

archives, bibliothèque, ça a

l'air de la même chose. Pas du

tout! C'est deux professions

très différentes, deux façons

d'aborder les documents, de

décrire les documents, etc.

Donc, d'avoir réussi ce

travail-là, de fusion, pour le

plus grand bien de nos usagers,

c'est vraiment extraordinaire.


DANIEL LESSARD

Et votre premier défi,

c'est le moral des troupes!


GUY BERTHIAUME

On m'avait dit que mon

premier défi serait

le moral des troupes,

parce qu'effectivement,

la maison avait connu des

bouleversements importants.

Et si j'étais... un peu habile

politicien, je vous dirais que

oui, c'est mon plus grand défi.

Et j'aurais l'air de celui qui

est le héros de l'heure. En

revanche, je dois à la vérité

vous dire que... y a eu un

intérim de plus d'un an qui a

précédé mon arrivée, et ceux

qui ont pris en charge

l'intérim ont fait un très bon

travail sur ce plan-là.


DANIEL LESSARD

(Acquiesçant)

Hum hum.


GUY BERTHIAUME

Donc je suis pas arrivé dans

un... un champ de pleurs. Au

contraire, le moral des troupes

était à la hausse. Les gens sont

très contents que j'aie été

nommé. Donc, malheureusement,

je serai pas le héros que les

gens souhaiteraient que je sois.


DANIEL LESSARD

Quand on pense... quand les

gens en général pensent aux

Archives nationales ou à la

Bibliothèque, ils se disent:

« Ça, c'est pour les chercheurs,

les spécialistes. Le monde

ordinaire a rien à voir

là-dedans. » Est-ce qu'on peut

démocratiser ça? Est-ce qu'on

peut relever l'accessibilité?


GUY BERTHIAUME

On doit. Et... c'est une des

choses que je veux faire ici.

Mais je dirais qu'encore une

fois, je veux pas m'attribuer

tout ce mérite-là. J'ai discuté

l'été dernier avec mes

collègues Bibliothèque de

France, Archives de France,

Archives d'Australie...

Royaume-Uni, c'est une sorte de

tendance lourde dans le monde

que le grand public, grâce à

l'Internet, soit dorénavant

consommateur des archives

nationales. Première

préoccupation: la généalogie.

On est ici dans le Centre de

généalogie de 395, Wellington,

Ottawa, et c'est une forte

demande de nos usagers de

retracer les parents, les

grands-parents, faire l'arbre

généalogique, et ça, c'est le

grand public.


DANIEL LESSARD

Plus ici que dans des

sociétés de généalogie qu'on

voit un peu partout?


GUY BERTHIAUME

Non, mais les gens s'appuient

beaucoup sur les documents

que nous avons, et les

généalogistes amateurs passent

par nos sites Web à nous pour

avoir accès. Par exemple, en ce

moment, on est en train de

numériser les dossiers de tous

les militaires de la Première

Guerre mondiale. C'est

colossal. C'est des millions de

pages qu'on est en train de

mettre en ligne, graduellement.

Malheureusement, votre nom

commence par L; donc, vous

allez être plus patient que

moi; moi, c'est un B. Mais on

les met au fur et à mesure. On

a décidé de pas attendre la fin

pour le faire. Cinq cent

soixante mille dossiers qu'on

va numériser, et ça, la demande

est incommensurable.


DANIEL LESSARD

Ouais.


GUY BERTHIAUME

Donc, la distinction qu'on

avait autrefois entre,

effectivement, la bibliothèque

des chercheurs et la

bibliothèque publique

s'estompe. Sur l'Internet,

personne va m'interdire d'avoir

accès à un document. Y aura pas

une salle réservée, comme moi,

j'ai connu quand j'étais jeune

à la BNF, à Paris,

fallait avoir une carte...

Réservé aux doctorants

et puis aux profs...

Sinon, on n'avait pas accès.

Là, ça n'existe plus sur

l'Internet: tout le monde a

accès à tout. Tout le monde

comprend pas tout, puis on

connaît toutes les perversions,

notamment en santé: les gens

comprennent pas la moitié de ce

qu'ils lisent puis ils se font

des... des médecines un peu

particulières. Mais on est à une

époque où le grand public veut

s'approprier les documents.


DANIEL LESSARD

Et ce grand public veut lire

les journaux de 1940 ou

de la Première Guerre mondiale.

Tout sera disponible,

éventuellement, sur...


GUY BERTHIAUME

Tout à fait.


DANIEL LESSARD

C'est votre objectif?


GUY BERTHIAUME

Tout à fait. Pas tout.

Mais le type de documents que

vous décrivez, je dirais oui.

Dans la numérisation, y a une

sorte de mythe, où les gens me

demandent toujours: « T'as

combien numérisé? » Je leur dis:

« Bah... 3-4%. » Puis les gens

sont effarés. Mais l'objectif...


DANIEL LESSARD

C'est seulement 3-4%?


GUY BERTHIAUME

Oui. Mais vous imaginez,

ce que c'est, le fonds...


DANIEL LESSARD

Oui, oui. Non, je comprends.


GUY BERTHIAUME

Mais comme on dit en anglais:

c'est « par for the course ».

Posez la question à la BANQ, c'est

5%. Puis à la BNF... puis c'est

partout pareil. Mais

l'objectif, c'est pas 100%.

Si je numérisais 100% de ce

qu'on a, y compris des caisses

de documents qui sont jamais

consultés, qui sont consultés

une fois par dix ans ou trois

fois par cent ans,

ça serait une dépense, une orgie

de fonds publics. Ce qui est

mieux, c'est de les conserver,

de les avoir, de savoir ce

qu'ils sont, et, sur demande,

de numériser pour nos clients

ou, à la limite, de leur

demander de venir ici consulter

les boîtes d'archives. Mais

tout numériser, c'est une

utopie, et c'est pas logique

puis c'est pas rentable, puis

c'est... incommensurable.

On n'en a pas les moyens;

personne n’en a les moyens.


DANIEL LESSARD

Donc, pour l'instant, cette

étape-ci, les soldats de la

Première Guerre mondiale.

Après...


GUY BERTHIAUME

C'est un effort, mais on fait

beaucoup d'autres choses aussi.

Le recensement, par exemple,

de 1911, qu'on a mis en ligne

l'année passée, crée un

engouement extraordinaire. C'est

des millions de personnes qui

vont voir... qui était l'aïeul

puis qui complètent l'arbre

généalogique. Malheureusement,

la loi nous demande de

respecter 92 ans après chaque

recensement avant de publier.

Mais, à chaque fois, c'est un

engouement extraordinaire. Et

y a des sites privés, comme

Ancestry, qui vendent ces

services-là, d'accès aux

données.


DANIEL LESSARD

Vos objectifs à plus long

terme. Qu'est-ce que vous

aimeriez accomplir dans ce

premier mandat?


GUY BERTHIAUME

Moi, je rêve de nous donner

une personnalité, une visibilité

publique plus forte

que celle qu'on a eue.

Les gens ont souvent le réflexe

de penser que Bibliothèque et

Archives nationales, c'est

quelque chose d'un peu

confidentiel, comme on vient

de se le dire, pour

les chercheurs.

En revanche, moi,

je pense qu'au contraire, on a

à offrir des choses aux gens,

extraordinaires. On peut les

réconcilier avec les archives.

Les archives photographiques,

filmiques. C'est pas seulement

des papiers jaunis. Bien sûr

qu'il y en a. Et ici, dans ce

lieu, inviter... Vous savez,

on a les archives de tous les

anciens premiers ministres,

d'à peu près tous les ministres,

de tous les ambassadeurs.

On a des archives

extraordinaires. Si on peut

inviter ici, à parler de leurs

documents, à parler de leur

carrière, tous ces gens-là,

on peut créer une animation ici

extraordinaire. Et ça aussi,

je veux le faire. Parce que

c'est bien, le virtuel, c'est

bien, le numérique, mais y a une

émotion à être en contact avec

le document, avec l'acteur,

qu'on pourra jamais remplacer.

C'est comme de dire aux gens:

« Ce n'est plus la peine d'aller

voir... la Mona Lisa au Louvre,

regardez-la, la voilà sur mon

site Web. » C'est pas vrai.

Les gens font la queue. Et la

même chose pour tous les

musées. On remplacera jamais

le... l'émotion d'être en

présence du document. Et je

veux aussi faire revivre cette

émotion-là. Ici, mais aussi en

étant présent, parce qu'on a,

par exemple, toute une

collection de portraits

extraordinaires, et je veux que

ça circule, que ça soit présent

dans les musées, etc. Donc je

veux qu'on soit plus présent

dans la vie des gens, et que

les gens aient conscience

davantage de ce que ça

représente, une bibliothèque

nationale, des archives

nationales, au XXIe siècle.


DANIEL LESSARD

Vous allez jouer un rôle

important dans les fêtes de

2017, du...?


GUY BERTHIAUME

Oui. On veut être actif

nous-mêmes, puis on est surtout

en soutien. Écoutez, on prête

je sais pas combien... jusqu'à

maintenant, et c'est pas

terminé, combien d'objets on va

prêter, par exemple, au Musée

de l'Histoire, qui veut refaire

complètement sa grande... son

grand... sa grande salle. Musée

de la Guerre, qui est ici.

Le Musée des Droits de l'homme,

qui est... à Winnipeg. Ma

grande fierté du mois, le...

Musée du Hockey, le Hockey

Hall of Fame, à Toronto, a

actuellement une exposition,

avec nos objets, sur les joueurs

de hockey qui ont participé à

la Première Guerre. Donc c'est

autant l'action de démocratie

culturelle, qui est de donner

accès aux gens ici, mais aussi

partout à l'échelle du Canada.


DANIEL LESSARD

C'est ça, partout.

Monsieur Berthiaume,

merci beaucoup.


GUY BERTHIAUME

Merci, monsieur Lessard.

(Générique de fermeture)

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