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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Matthew Jocelyn : Canadian Stage

Du théâtre en Pologne. De la danse au Japon. De l’opéra à Paris. Matthew Jocelyn a fait le tour du monde culturel. Il a enseigné. Il a créé. Il a dirigé.
Et après presque 30 ans au sein d’importantes institutions artistiques en France, Matthew Jocelyn est rentré chez lui à Toronto pour devenir directeur artistique du Canadian Stage, une des plus importantes compagnies de théâtre au pays.



Réalisateur: Joanne Belluco
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

GISÈLE QUENNEVILLE rencontre des personnalités francophones et francophiles; des politiciens, des artistes, des entrepreneurs ou des scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, des extraits vidéos de MATTHEW JOCELYN se rendant au théâtre du Canadian Stage défilent à l'écran.


GISÈLE QUENNEVILLE

Le théâtre en Pologne, la

danse au Japon, l'opéra à

Paris. Matthew Jocelyn a fait

le tour du monde culturel.

Il a enseigné, il a créé, il a

dirigé. Et après presque 30 ans

au sein d'importantes

institutions artistiques en

France, Matthew Jocelyn est

rentré chez lui à Toronto.

Il est devenu directeur

artistique du Canadian Stage,

une des grandes compagnies de

théâtre au pays. Ce retour en

2010 n'a pas été facile.

Matthew Jocelyn était

avant-gardiste. Le public du

Canadian Stage l'était moins.

Mais au cours des dernières

années, il a commencé à faire

sa marque en proposant de la

danse moderne et du théâtre

contemporain et le public, lui,

a commencé à apprécier

ses choix.


MATTHEW JOCELYN (hors champ)

Je savais que ce n'était que

dans le spectacle vivant que je

pouvais rencontrer l'essence de

l'humanité.

(GISÈLE QUENNEVILLE et MATTHEW JOCELYN sont maintenant assis l'un en face de l'autre au Canadian Stage.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Matthew Jocelyn, bonjour.


MATTHEW JOCELYN

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dites-moi, comment est-ce

qu'on peut décrire votre

travail? C'est du théâtre, c'est

de la danse, de l'opéra,

qu'est-ce que c'est?


MATTHEW JOCELYN

Quand j'essaie de décrire de

façon globale, je dirais que

c'est l'art de la performance

contemporaine. C'est toutes...

toutes les formes de spectacle

vivant. Je dirais presque en

français, c'est plus facile

parce que je dirais que c'est

du spectacle vivant.

Ce qui m'intéresse, c'est le

contact entre l'artiste et le

corps de l'acteur, chanteur,

danseur et la rencontre réelle,

vivante entre la performance

et les spectateurs.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il y a une

discipline que vous privilégiez

plus qu'une autre? Vous

travaillez dans le théâtre,

alors est-ce que c'est

le théâtre que vous privilégiez

davantage que la danse

ou l'opéra?


MATTHEW JOCELYN

Je dirais que mon passé a été

davantage dans le théâtre.

J'ai été formé un peu comme

acteur et puis beaucoup comme

metteur en scène. J'ai

pratiqué le théâtre pendant de

très longues années, mais un

théâtre très physique. J'étais

moi-même engagé dans des

mouvances de théâtre physique.

Mais les spectacles qui m'ont

toujours le plus impressionné,

ce sont des spectacles de

danse. En tant que spectateur,

c'est des gens... c'est des

Pina Bausch, c'est des gens de

Wim Vandekeybus, des

chorégraphes qui m'ont le

plus appris sur les possibilités

du plateau.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous parlez d'un théâtre

physique, commençons avec votre

formation en théâtre. Votre

formation en théâtre s'est

faite avec un mentor qui, lui,

était en Pologne. Qu'est-ce qui

se faisait en Pologne à l'époque

pour vous attirer à ce point-là?


MATTHEW JOCELYN

Mais dans les années 60, y

avait ce... ce grand bonhomme

du théâtre, Jerzy Grotowski, qui

s'est rendu compte que le

théâtre se tournait vers quelque

chose de plus en plus en

imitation du cinéma où y avait

une volonté de moyens

extravagants, où y avait une

volonté de réalisme, de... de

personnages que lui considérait

comme étant à l'opposé de

l'origine du théâtre. Et moi,

j'ai découvert son travail par

le biais de son livre qui

s'appelle Vers un théâtre

pauvre. À la fin des années 70,

il était déjà une sorte de

vedette dans les mouvances de

théâtre expérimental ou de

théâtre parallèle et je vivais

en Angleterre à l'époque et

j'ai décidé de partir en

Pologne découvrir ce travail. Et

après pendant trois, quatre ans,

j'étais très, très engagé

en France, en Pologne, en

Italie, en Espagne avec des

cellules de gens qui étaient

un peu...


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça fait clandestin un peu,

votre affaire.


MATTHEW JOCELYN

Ça fait même un peu secte et

il y avait un côté un peu

secte, un peu côté, nous sommes

en contact direct avec la

vérité du théâtre. Voilà, on

était très convaincus de notre

bon droit et de notre... de

l'intégrité de notre travail.

J'ai maintenant beaucoup

d'ironie par rapport à... qui

j'étais à cette époque-là et

certaines aventures que j'ai pu

vivre à cette époque-là, mais

ce qui reste de fondamental,

c'est la capacité d'exprimer

une vérité et d'atteindre une

vérité et de communiquer une

vérité, par le corps d'un

acteur, qui n'est pas

reproduisible dans d'autres

formes de... d'art comme la

télévision ou comme le cinéma.


GISÈLE QUENNEVILLE

Après le théâtre, vous vous

êtes dirigé vers la danse et

là, la danse au Japon. Alors

là, si je me fie à mes

instincts, ça doit pas être

très traditionnel comme danse

ce que vous avez appris, ce que

vous avez étudié au Japon?


MATTHEW JOCELYN

Oui, non, pas du tout. J'ai

découvert le travail de Tanaka

Min qui était l'un de la

deuxième génération des danseurs

butô. Et j'ai découvert son

travail dans un tout petit

théâtre, plus petit

que l'espace dans lequel

nous sommes aujourd'hui, à

Paris et il faisait pendant une

heure et demie un spectacle

absolument silencieux, nu, avec

une espèce de... de bandage qui

enrobait son sexe et pendant

une heure et demie, il a

traversé la salle, c'est tout

ce qu'il a fait pendant une

heure et demie. Mais avec une

intensité de vibration et une

intensité émotionnelle qui

était à couper le souffle.

J'étais paralysé pendant une

heure et demie. Et à la fin, il

a mis une chanson un peu rock

et il a dansé sauvagement

pendant deux minutes. Le

spectacle était terminé.

Et je suis allé le voir

directement et j'ai dit: "Je

dois travailler avec vous." Il

a dit: "Écoutez, tous les ans,

j'accueille dix étrangers et dix

Japonais dans ma cellule à moi."

Dans son laboratoire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous étiez un peu marginal

à l'époque.

(Ils rient ensemble.)


MATTHEW JOCELYN

Fort marginal, on peut le

proclamer. Et donc je suis

parti au Japon pour travailler

avec lui et j'ai passé cinq,

six mois au Japon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes retourné en France

pour faire de l'opéra après ça.


MATTHEW JOCELYN

Naturellement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bien oui, mais quand je

regarde l'opéra en France, c'est

presque aussi traditionnel que

l'opéra en Italie, alors comment

est-ce que vous avez réussi à

intégrer votre bagage de danse

et de théâtre et l'insérer dans

le monde de l'opéra parisien?


MATTHEW JOCELYN

Je dirais que mon bagage

était surtout un bagage

d'énorme curiosité et curiosité

de choses que j'expérimentais

sur moi-même. J'étais moi-même

le premier sujet de mes

expérimentations. J'étais...

c'est les raisons pour

lesquelles j'ai très vite

quitté l'université, je pense.

J'avais beaucoup d'opportunités

à l'université, j'ai eu...

j'avais eu une bourse pour faire

un doctorat à Oxford, j'ai eu

des portes qui m'ont été

ouvertes de façon extrêmement

généreuse, mais je me suis

assez vite rendu compte que je

n'étais pas quelqu'un de...

d'uniquement ou de

principalement cérébral. Ou

académique. Que j'avais besoin

d'expérimenter les choses, de

les expérimenter de façon

physique et donc le voyage du

théâtre à une certaine forme de

danse à l'opéra, c'était toutes

des manières... enfin, pas

l'opéra, mais c'était des

manières d'expérimenter des

choses et puis de voir comment

est-ce que je pouvais

communiquer ça à d'autres pour

produire des spectacles.

(GISÈLE QUENNEVILLE et MATTHEW JOCELYN sont à présent debout dans le bureau de ce dernier. Des peintures ornent les murs.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Matthew, on est dans votre

bureau en ce moment et vous

aimez ça vous entourer de

belles choses, de belles

oeuvres d'art en particulier,

peut-être nous parler un peu

de celle-ci.


MATTHEW JOCELYN

C'est une oeuvre d'un artiste

qui s'appelle Ian Busher qui

est, à la base, en fait, un

photographe. J'aime beaucoup la

franchise de cette oeuvre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et celle-ci, c'est un

jeune artiste.


MATTHEW JOCELYN

Ici, c'est un jeune artiste

canadien qui a été formé à OCAD

University et qui habite

maintenant à New York, il

s'appelle Jimmy Mezei, qui est

graphiste et également, c'est

une pièce que j'aime

énormément. J'aime cette série

d'images en contraste et

en dialogue.

(GISÈLE QUENNEVILLE et MATTHEW JOCELYN sont assis de nouveau l'un en face de l'autre au Canadian Stage.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes né à Toronto. Vous

avez grandi à Toronto dans une

famille anglophone, même très

anglophone. Comment vous avez

appris à parler français?


MATTHEW JOCELYN

J'ai eu l'oreille qui a été

réveillée au français, jeune.

Quand j'étais gamin, quand

j'avais neuf, dix et 11 ans,

nous avons passé trois étés à

Trois-Pistoles au Québec lors

de ces programmes de

bilinguisme mis en place par

Pierre Trudeau et mon père

était prof d'anglais.

Chose absolument absurde, mais

mon père était prof d'anglais

dans des cours à Trois-Pistoles

et moi, comme gamin, je jouais

sur la plage avec des voisins

sur la grève Morency et puis la

troisième année à l'âge de 11

ans, je participais à des cours

avec des élèves universitaires

qui étaient... des cours donnés

par des bonnes soeurs de... de

Trois-Pistoles. Puis j'avais

des parents un peu voyageurs.

On a passé une année à voyager,

quand j'avais 12, 13 ans, en

Europe. Une espèce de...

d'accès à plusieurs langues, à

l'italien, l'espagnol. On a

vécu trois mois en Espagne, on

a passé un certain temps en

France. Beaucoup de temps en

Grèce. Donc une fascination

pour les langues comme ça, mais

je dirais une obsession

grandissante avec la France.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum... Vous l'avez dit, votre

père était professeur

d'anglais, donc assez

standard. Votre mère, elle,

travaillait pour Planned

Parenthood et là, j'imagine

à une époque où, bon, on

commençait sans doute à parler

de contraception, mais

avortement, peut-être un peu

moins. Qu'est-ce qu'elle

faisait là?


MATTHEW JOCELYN

Elle était, en fait, la

première employée payée par

Planned Parenthood au Canada. Y

avait une pièce dans notre

maison ici dans le Beaches à

Toronto qui était consacrée à

ses appels. Et moi, mon souvenir

de gamin de 7, 8 ans, c'est ma

mère au téléphone en essayant

de garder le calme avec des

femmes désespérées qui avaient

des aiguilles de tricot qui

disaient: "Est-ce que je dois

la mettre plus à gauche ou plus

à droite."


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était pas très conventionnel

chez vous?


MATTHEW JOCELYN

Je pense que c'était pas très

conventionnel. Je pense que, en

fait, j'avais deux parents qui

étaient à la fois... très

libéral chacun, qui étaient...

qui avaient une sensibilité

artistique réelle, mais qui

étaient complètement dépassés

par quatre gamins qui étaient

plus aventureux les uns que les

autres, qui étaient plus...

difficiles à vivre les uns que

les autres, qui avaient des...

Mon frère aîné était un type

absolument brillantissime et

excessif qui faisait des fêtes,

nu avec ses camarades à l'âge

de 15 ans. Ça, c'était choquant

pour mes parents, mais... ils

étaient en situation à être

provoqués par nous tout

le temps.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vos parents sont originaires,

je crois, tous les deux, de

Stratford en Ontario.


MATTHEW JOCELYN

Tout à fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Donc la ville de Shakespeare.

Bon, vous avez grandi ici à

Toronto, mais vous alliez

sûrement voir les

grands-parents à Stratford.

Est-ce que cette ville de

théâtre vous a marqué dans ce

que vous êtes devenu finalement?


MATTHEW JOCELYN

Oui, je crois que, en fait, je

n'ai eu aucun choix réel dans

la vie. Je crois que j'étais

comme ça initié au théâtre à

l'âge de cinq ans. J'ai eu...

j'ai été fixé au théâtre et...

je prétends avoir fait des

choix, mais je n'en ai fait

aucun. C'est parce que mes

parents venaient de Stratford,

on passait tous les étés là-bas.

Mon père était... participait au

premier Festival de Stratford

en tant que habilleur. C'était

l'habilleur de James Mason,

de Alec Guinness, des grandes

vedettes des premières années.

Ensuite, dans la troisième

année, il est devenu le

codirecteur du Festival de

musique, du Festival de

Stratford à faire venir des

gens comme Billie Holiday. On a

une photo magnifique dans la

famille de ma mère enceinte de

ma soeur avec Billie Holiday

qui a la main sur son ventre. Y

avait une sorte de présence de

grandes histoires. Et de

présences de célébrations de

grandes histoires dans

la famille depuis mes

premiers souvenirs.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre mère est décédée,

vous étiez jeune, elle était

relativement jeune. Vous, vous

étiez jeune aussi, adolescent.

Qu'est-ce que ça a comme

impact sur un jeune ado de

perdre sa mère si jeune?


MATTHEW JOCELYN

Wow, c'est difficile à mettre

en quelques mots, mais

c'est... je pense que le décès

de ma mère a été déclencheur

dans un... dans un appétit de

vie, dans un appétit de ne

perdre aucun moment de la vie

parce qu'elle est chose si

éphémère et si fragile. Mais

j'ai eu l'énorme chance d'être

avec ma mère pendant les deux

derniers mois de sa vie. D'être

avec mon frère pendant les

derniers mois de sa... il est

mort du sida au tout début de

l'épidémie de sida. D'être

physiquement avec ma soeur le

moment où elle a été cognée par

une voiture et... en France, on

vivait tous les deux en France

et donc j'étais seul à 19 ans

avec ma soeur dans le coma dans

un hôpital à Montpellier et...

Ce sont des choses absolument

tragiques et, en même temps, ce

sont des cadeaux dans la vie,

parce que ce sont des cadeaux

d'amour, d'accompagnement,

d'être avec des gens en fin de

vie qui ont des choses

essentielles à nous apprendre.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est des tragédies que vous

avez vécues les unes après les

autres. Vous êtes jeune adulte

à ce moment-là, est-ce que ces

tragédies-là ont eu un impact

sur votre travail, sur votre

art, diriez-vous?


MATTHEW JOCELYN

Je crois que profondément,

exactement dans l'endroit que

je viens de dire, c'est-à-dire

de privilégier l'uniquement

humain dans le travail que je

fais et même d'avoir choisi ça

comme métier en fin de compte.

Mais si j'ai choisi un moment

de dire OK, ça, c'est mon

métier, il faut que je fasse

quelque chose, c'est parce que

je savais que ce n'était que

dans le spectacle vivant que je

pouvais rencontrer sur le plan

quotidien l'essence de

l'humanité. Et ce désir d'être

en contact avec les sens de

l'humanité dans mon travail

quotidien a certainement été

nourri, entre autres, par cette

situation très personnelle, ces

tragédies que j'ai pu vivre.

(GISÈLE QUENNEVILLE est à présent assise avec MATTHEW JOCELYN et son père GORDON JOCELYN. Ils discutent en anglais.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Nous sommes ici dans le hall

d'entrée du Canadian Stage

avec votre père.

Parlez-moi de Gordon.


MATTHEW JOCELYN

Gordon est, comme vous le dites,

mon père. Et nous allons au

théâtre ensemble, habituellement

une fois par semaine.

Il a assisté à presque toutes

les premières ici, mais

nous allons également

à d'autres théâtres.

Gordon était enseignant

au secondaire et comédien.

À l'âge de 60 ans, il a pris

sa retraite de l'enseignement

et est devenu comédien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parlez-vous souvent du théâtre?


GORDON JOCELYN

Non, pas vraiment,

nous parlons parfois...

(MATTHEW JOCELYN éclate de rire à ce moment.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Je ne crois pas qu'il est d'accord

avec vous.


GORDON JOCELYN

Il aimerait que je sache

de quoi je parlais.

Ou que ça m'importe. Etc. Etc.

Nous ne parlons pas exactement

du théâtre, mais...


MATTHEW JOCELYN

Des pièces de théâtre.


GORDON JOCELYN

Oui, des pièces de théâtre.


MATTHEW JOCELYN

Pas du théâtre en général,

mais de choses spécifiques

que nous avons vues.


GORDON JOCELYN

Et parfois aussi...

Comment appelle-t-on les gens

qui jasent de théâtre?


MATTHEW JOCELYN

Les critiques.


GORDON JOCELYN

Les critiques.

Nous discutons au sujet

des critiques de théâtre.

Ils ne savent pas ce dont

ils parlent.


GISÈLE QUENNEVILLE (riant)

Merci beaucoup.

(GISÈLE QUENNEVILLE et MATTHEW JOCELYN sont maintenant assis l'un en face de l'autre au Canadian Stage.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Matthew, vous avez passé votre

vie adulte en Europe, votre vie

professionnelle en France où

vous avez été connu et reconnu

pour votre travail. Alors la

question qui s'impose, bien sûr,

pourquoi revenir à Toronto

diriger le Canadian Stage?


MATTHEW JOCELYN

Euh... demandez toujours.

(Ils rient ensemble.)


MATTHEW JOCELYN

Je dois dire que c'était un

choix extrêmement difficile et

puis finalement un choix qui

s'imposait. Quand j'ai eu un

appel par une femme qui faisait

du recrutement pour la nouvelle

direction de ce théâtre,

j'étais en train de faire la

mise en scène d'un opéra à

Francfort avec plusieurs projets

qui s'annonçaient en

Allemagne, en Belgique, en

France dans ce que je m'étais

choisi comme nouvelle vie.

Je déménageais à Berlin, les dix

prochaines années étaient déjà

déterminées plus ou moins.

Puis j'ai dit non, ça ne

m'intéresse absolument pas. Mais

elle m'a demandé quand même de

rencontrer le... le comité de

recrutement pour ce théâtre

pour leur dire pourquoi ça ne

m'intéressait pas. Et comme

j'étais au Canada pour voir mon

père à Noël, j'ai accepté de le

faire et lors de cette

rencontre, j'étais... fasciné

par le désir du conseil

d'administration du théâtre de

changer de cap réellement de ce

théâtre. Et je leur ai dit très

clairement que le... le passé

artistique de ce théâtre, pour

lequel j'avais grand respect,

mais c'était un type de théâtre

que je ne savais pas faire et

que je n'avais pas envie de

consacrer du temps à apprendre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Assez conventionnel,

la réputation...


MATTHEW JOCELYN

C'était assez conventionnel

et c'était... voilà, ça

cherchait une autre place dans

la société à Toronto et ça

cherchait une autre place, je

dirais, dans le monde du théâtre

international. J'ai dit ça au

comité en pensant, voilà, j'ai

passé ma demi-heure, c'est très

bien, je peux repartir.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais forcément, ils vous

ont convaincu.


MATTHEW JOCELYN

Et voilà. Eux, ils m'ont

convaincu par leur désir, par

leur curiosité et par leur

capacité de prendre un risque.

Et parce que j'étais un grand

risque. Je pense que sur le

plan de la stabilité

artistique, du connu d'un

modèle prédigéré, j'étais

un énorme risque sur tous

ces plans-là.

Et puis y avait... de l'autre

côté, y avait mon père. Et je

dois dire que mon père qui

avait 89 ans à l'époque et je me

suis dit: "Ça fait 35 ans que je

vis loin de lui. Lui, il a vécu

des tragédies monstrueuses dans

sa vie, c'est un moment pour

passer du temps privilégié avec

lui et puis m'occuper de lui

un peu." Je dirais que sur les

deux plans, je suis

largement exaucé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, vous êtes venu ici

au Canadian Stage, vous avez

dit vous-même que vous étiez un

risque. Donc vous vouliez faire

des grandes choses, des choses

que le public torontois avait

peut-être pas l'habitude de

voir. Et je pense que ça a été

assez difficile cette première

saison. Pourquoi pensez-vous

que ça a été si difficile?


MATTHEW JOCELYN

Je pense que ça a été

difficile la première saison

pour beaucoup de raisons. D'une

part, je n'y étais que depuis

quelques mois quand j'ai

commencé à construire cette

saison. Je ne connaissais pas

encore suffisamment bien les

artistes avec qui je voulais

travailler et comment travailler

avec eux. J'ai passé beaucoup

de temps à rencontrer des gens,

à traverser le pays d'est en

ouest, et d'ouest en est. Mais

je ne faisais pas partie de la

communauté des artistes. Je

faisais beaucoup de choses comme

une espèce de chef français qui

essaie de faire de la cuisine

thaïlandaise. Et c'est pas mal,

mais c'est pas exactement ça.

Et ma première année, je pense

que je ne savais ni bien

choisir les oeuvres, ni bien

communiquer. J'étais nul.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais vous vous êtes amélioré

depuis, hein.


MATTHEW JOCELYN

J'espère, j'espère. En tout

cas, j'ai eu un conseil

d'administration qui était

extrêmement... souple et...

gracieux avec moi et qui...

parce que je suis le premier à

critiquer mon propre travail.

Ils savaient qu'il y avait

quand même une... quelques murs

de percés, il y avait quelques

trous dans le mur et on pouvait

voir le paysage de l'autre côté

et voir que ce paysage était

plutôt... plutôt appétissant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et quel devrait être le rôle

d'un théâtre comme Canadian

Stage qui porte son nom,

Canadian Stage, un théâtre à

but non lucratif, dans une

ville comme Toronto? Quelle est

la place de ce théâtre?


MATTHEW JOCELYN

La place de ce théâtre, c'est

à la fois de produire et de

présenter ce qu'il y a de mieux

dans le théâtre contemporain ou

dans le spectacle vivant

contemporain au Canada. Mais de

le faire en dialogue avec ce

qui se passe dans le monde

entier. C'est-à-dire de

représenter le Canada comme

faisant partie d'un dialogue

international sur le

spectacle vivant.

Sur les sujets qui sont... qui

nous concernent, sur les modes

d'expression qui nous

concernent.

Je pense que les artistes

sont toujours un pas en avant

ou cinq pas en avant

des institutions qui les

représentent. Et mon travail à

Canadian Stage, c'est d'essayer

d'être au diapason avec les

besoins d'artistes aujourd'hui.

Quelle histoire vous voulez

raconter? Avec quelle

technologie vous voulez la

raconter? Pourquoi est-ce que

c'est nécessaire de raconter

de cette manière-là? Comment

est-ce que nous pouvons

mobiliser nos moyens pour être

à votre service parce que le

rôle de l'artiste, s'il est...

s'il est compromis ou si le

premier dialogue avec

l'artiste, c'est: non, on ne

peut pas faire ça parce que

notre espace n'est pas bon,

parce qu'on a pas l'argent ou

parce qu'on a pas les

technologies ou parce que le

public n'acceptera pas ça, on

est en train de censurer le

véritable rôle du poète dans

la société.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et où s'insère, par contre, la

préoccupation de vendre

des billets?


MATTHEW JOCELYN

Bien évidemment. De vendre des

billets, mais aussi de vendre

l'idée parce que le soutien

privé, le soutien des

corporations est tout aussi

important que la vente des

billets et surtout dans la

manière dont fonctionnent les

économies au théâtre en Amérique

du Nord, ce n'est jamais par la

vente de billets que nous

allons pouvoir financer notre

travail, jamais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand on dirige un théâtre

comme celui-ci, et ça doit être

très accaparant comme travail,

comment on fait pour... comme

artiste, pour rester frais,

avant-gardiste, pertinent?


MATTHEW JOCELYN

J'aimerais bien savoir. On le

fait aux dépens de beaucoup

d'autres choses. On le fait aux

dépens de temps libre, on le

fait aux dépens de temps de

repos. Mais je suis un

consommateur culturel totalement

goulu. Je veux dire, je n'ai

pas de limites dans les...

Ce qui, pour moi, est très

important, c'est de continuer

à m'intéresser aux autres arts.

Parce que c'est dans les arts

plastiques, dans la musique,

surtout dans les arts

plastiques et dans la musique,

je pense qu'on rencontre les

choses les plus radicales parce

que ce sont les arts les plus

indépendants, qui nécessitent

le moins de gens et donc les

individus peuvent se manifester

leurs... leurs esthétiques de la

façon la plus radicale. D'aller

voir la danse. Ici à Toronto,

on a la chance d'avoir une

maison d'opéra formidable,

d'avoir une compagnie nationale

de danse qui est parmi les

meilleures du monde.

L'essentiel, c'est de continuer

à se nourrir, de continuer à

être secoué par la nécessité

qu'ont les artistes d'autres

générations et d'autres pays

à dire des choses qui, en fin

de compte, m'apprennent,

enrichissent ma vie et

apprennent à faire mon

travail à moi aussi, qui

m'apprennent à faire ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Matthew Jocelyn,

merci beaucoup.


MATTHEW JOCELYN

Merci à vous.

(Générique de fermeture)

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