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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Louise Fréchette : ancienne diplomate

Louise Fréchette est une pionnière qui a fait carrière dans un monde d’homme, celui de la diplomatie.
Elle a passé un quart de siècle au service du gouvernement du Canada, sans compter huit autres années au sein des Nations Unies. Ambassadrice, haute fonctionnaire à la défense et aux finances, Louise Fréchette a une carte de visite impressionnante.
Pourtant, rien ne la prédestinait à une telle carrière…



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

DANIEL LESSARD rencontre des personnalités francophones et francophiles; des politiciens, des artistes, des entrepreneurs ou des scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

Pendant que DANIEL LESSARD présente son invitée, des photos et extraits vidéos de LOUISE FRÉCHETTE à différents moments de sa vie défilent à l'écran.


DANIEL LESSARD

Louise Fréchette est une

pionnière qui a fait carrière

dans un monde d'hommes,

celui de la diplomatie

canadienne, où elle a passé

un quart de siècle, sans

compter huit autres années

au service des Nations Unies.

Ambassadrice du Canada en

Argentine et aux Nations Unies,

haute fonctionnaire à la

défense et aux finances,

Louise Fréchette a une carte

de visite impressionnante.

Pourtant, rien ne la

prédestinait à une telle

carrière. C'est un peu par

hasard qu'elle s'est retrouvée

aux Affaires extérieures, un peu

aussi parce qu'elle était femme,

surdouée, et parfaitement

bilingue. À la retraite, Louise

Fréchette se consacre

à l'aide humanitaire et

au mentorat.

(DANIEL LESSARD et LOUISE FRÉCHETTE sont maintenant assis l'un en face de l'autre.)


DANIEL LESSARD

Madame Fréchette, bonjour.


LOUISE FRÉCHETTE

Bonjour.


DANIEL LESSARD

Madame Fréchette, après

une carrière comme la vôtre

où vous avez fait le tour du

monde quelques fois, de revenir

à Montréal, c'est... c'était

votre choix depuis longtemps.


LOUISE FRÉCHETTE

Y a jamais eu de doute

dans mon esprit que quand

je prendrais ma retraite,

je reviendrais à Montréal.

C'est ma ville natale, c'est là

qu'est ma famille.

J'ai gardé des amis, même du

temps du collège, de la petite

école. Et donc, je voulais

revenir à Montréal, et j'ai pas

regretté ma décision.


DANIEL LESSARD

Donc vous êtes née

à Montréal, vous avez grandi

à Montréal. Enfance normale?


LOUISE FRÉCHETTE

Enfance normale, mais je dis

souvent que je suis née au

bon moment. Parce que, bon,

j'ai atteint l'âge adulte au

moment où le monde de

l'éducation s'ouvrait pour

les classes moyennes. Moi,

je viens d'un milieu classe

moyenne-moyenne, je dirais.

Si j'étais née dix ans plus tôt,

j'aurais probablement pas fait

des études universitaires.

Et puis c'est le moment--


DANIEL LESSARD

Aussi l'époque où c'était plus

facile pour les filles.


LOUISE FRÉCHETTE

Bien, c'est ça. Parce que

c'est le début du mouvement

féministe. Hein? Et je

reconnais que ça a joué

un rôle très important. Donc,

je trouve que j'ai eu beaucoup

de chance de vivre à la fois

la Révolution tranquille, et

le début des mouvements

féministes. Mais il faut

ajouter aussi que je suis

l'aînée de quatre filles. Et

donc, dans ma famille, y a

jamais eu de rivalité à savoir

si j'avais des frères qui

avaient priorité sur l'avenir.

On était quatre filles.


DANIEL LESSARD

Et votre mère vous

encourageait à être autonome,

à voler de vos propres ailes,

ou c'était plus traditionnel,

elle aurait préféré un cadre

plus traditionnel de la femme

à la maison?


LOUISE FRÉCHETTE

Ma mère avait travaillé avant

de se marier. Évidemment,

pendant la guerre. Je pense

que, elle, si elle était née

à une autre époque,

elle aurait fait une carrière

professionnelle. Donc pour ses

filles, ce qu'elle voulait,

c'est qu'on soit capable d'être

autonome, de ne pas dépendre.

C'était la façon dont elle

présentait les choses. Dans

son esprit, ça voulait pas dire

une carrière universitaire,

parce que y a personne autour

d'elle dans sa famille qui était

allé à l'université. Et c'était

la même chose du côté

de mon père. Mais ça voulait

dire faire des études

suffisantes pour être capable

d'avoir un bon métier et de

gagner sa vie et d'être

indépendante. C'était ça,

dans son esprit.


DANIEL LESSARD

À l'université, vous avez

choisi quoi, vous êtes allée

en quoi?


LOUISE FRÉCHETTE

Je suis allée en histoire.


DANIEL LESSARD

En histoire.


LOUISE FRÉCHETTE

En histoire, parce que

l'histoire m'intéressait.

Avec l'intention pas très

claire, mais probablement,

si on m'avait demandé ce que

tu veux faire après, j'aurais

dit l'enseignement. Mais là,

encore, d'une part, je me suis

rendu compte que si on faisait

seulement une licence en

histoire, que c'était pas

garanti qu'on allait pouvoir

enseigner l'histoire

à l'école secondaire. Donc

c'était déjà moins intéressant.

Et puis j'ai fait mon premier

voyage en Europe. J'ai

interrompu mes études

universitaires pendant un an

et je suis allée passer trois

mois en Europe.


DANIEL LESSARD

Seule?


LOUISE FRÉCHETTE

Non, avec une amie, que je

suis allée rejoindre là-bas.

Et on a parcouru toute l'Europe,

ce qui se faisait à l'époque,

on a fait les 25 pays en trois

mois ou à peu près. Et quand

je suis revenue, j'avais

très, très envie d'aller

vivre à l'étranger.

Et quand, au début de la

dernière année d'université,

j'ai vu une petite affiche qui

disait: "Êtes-vous intéressé

à une carrière à l'étranger?

Concours ce soir." J'avais rien

à faire ce soir-là. Je suis

allée me présenter,

sans savoir--


DANIEL LESSARD

C'est organisé par qui, ça?


LOUISE FRÉCHETTE

Les Affaires étrangères.

En fait, c'était fonction

publique canadienne et

affaires étrangères canadiennes.

Mais moi, quand je me suis

présentée, je savais pas.

Je savais pas que je faisais

une demande pour devenir

diplomate. Mais j'ai été

sélectionnée. J'ai été

interviewée par la suite.

Et puis première chose que j'ai

su, je me suis retrouvée aux

Affaires étrangères. Et ce

n'est que là que je me suis

rendu compte que j'étais

devenue une diplomate en

formation. Jusque-là, c'était

l'idée de pouvoir partir à

l'étranger qui m'attirait, mais

j'avais aucune connaissance

de la carrière diplomatique.


DANIEL LESSARD

Est-ce qu'à cette époque-là,

on ouvrait déjà toutes grandes

les portes de la fonction

publique fédérale aux femmes

ou si c'était encore difficile?


LOUISE FRÉCHETTE

Moi, en tout cas, dans mon

cas, c'était pas difficile. Mais

il y avait pas un très grand

nombre de femmes. Dans

nos promotions aux affaires

étrangères en 70-71, y avait

peut-être 10% de femmes,

10-15% de femmes. De nos

jours, c'est presque la parité,

c'est 50-50. Mais c'était pas

nécessairement parce que

le ministère ne voulait pas en

prendre plus. C'est peut-être

qu'il y avait moins de femmes

qui se présentaient. C'est

difficile à dire. Mais chose

certaine, c'est qu'on était

vraiment en minorité.


DANIEL LESSARD

Premier travail que vous avez

fait, vous vous en souvenez?


LOUISE FRÉCHETTE

Le premier travail que j'avais

fait, oui. On m'a affectée

à la direction de l'information

pour organiser des visites

de journalistes étrangers.

Mais pour moi, c'était pas

compliqué parce que j'avais

travaillé pendant deux ans

en été à l'Office

franco-québécois pour la

jeunesse. J'ai été ce qu'on

appelle un conseiller de séjour

des premières générations

et le travail, c'était

d'organiser des visites de

groupes de Français. Donc,

quand on m'a demandé

d'organiser des visites de

journalistes, j'avais pas trouvé

ça trop, trop compliqué. Et

c'est comme ça que j'ai

commencé. J'ai passé trois

mois. Puis ensuite, on m'a

envoyée au bureau d'Europe.

C'était un parcours normal,

jusqu'à ma première affectation,

qui a été à New York,

une affectation temporaire qui a

duré trois mois pour aider

à la délégation auprès

des Nations Unies.


DANIEL LESSARD

Et votre ambition à ce

moment-là, c'était de devenir...

je sais jamais si on doit dire

ambassadeur ou ambassadrice,

disons vous choisirez le mot

vous-même, c'était de devenir

ambassadeur, ambassadrice?


LOUISE FRÉCHETTE

J'avais pas d'ambition.


DANIEL LESSARD

Aucune?


LOUISE FRÉCHETTE

Non. À mes tout débuts

dans ma carrière, j'avais pas

de notion très précise du

parcours du diplomate.

Je connaissais pas

d'ambassadeur. Je savais pas

au juste ce que c'était.

C'est que je voulais, c'est

de prendre du plaisir à ce que

je faisais.


DANIEL LESSARD

Et de voyager.


LOUISE FRÉCHETTE

Et de voyager. Les premiers

trois mois à New York, ç'a été

le paradis. J'étais heureuse

à la fois du travail aux

Nations Unies, parce que c'était

intéressant, mais d'être

à New York, de vivre à New York

pendant trois mois,

merveilleux.


DANIEL LESSARD

Ouais.


LOUISE FRÉCHETTE

Donc, j'avais pas de vision

de ma carrière. Et en réalité,

j'ai jamais planifié

ma carrière.

(DANIEL LESSARD pointe à présent des disques et une baguette de chef que LOUISE FRÉCHETTE tient entre ses mains.)


DANIEL LESSARD

Madame Fréchette, Yannick

Nézet-Séguin... les CD, la

baguette. Qu'est-ce qu'il

représente pour vous?


LOUISE FRÉCHETTE

J'adore la musique. Et je

trouve que Yannick Séguin

est un très grand artiste.

C'est un chef d'orchestre

intelligent, qui nous fait

vibrer. Je sais pas ce qu'il

fait, mais chaque fois que je

vais à ses concerts, il vient

me rejoindre au plus profond

de moi. Alors je suis emballée

par l'idée que Nézet-Séguin,

c'est un petit gars d'Ahuntsic.

Moi, je suis de Cartierville.

Et qu'il est aujourd'hui réputé

partout à travers le monde.

C'est un des chefs de la

génération montante. Alors,

ça me comble de joie.


DANIEL LESSARD

Vous avez travaillé avec lui

d'assez près à un moment donné.


LOUISE FRÉCHETTE

Brièvement, parce que j'ai

été membre du conseil

d'administration de l'Orchestre

Métropolitain pendant quelques

années. Et c'est de là que me

vient ma baguette de chef,

parce que c'est un petit cadeau

qu'on m'a donné quand j'ai

quitté le conseil. Donc, c'est

un souvenir précieux pour moi.


DANIEL LESSARD

Madame Fréchette, on a

toujours pas réglé le problème.

On dit... Qu'est-ce que vous

aimez mieux, être ambassadeur

ou être ambassadrice?


LOUISE FRÉCHETTE

Maintenant que je ne suis plus

dans la profession, on peut

dire ambassadrice. Mais quand

j'étais ambassadeur... vous

voyez, j'utilise ambassadeur,

parce que souvent les épouses

des ambassadeurs se font

appelées ambassadrices.


DANIEL LESSARD

Ah bon.


LOUISE FRÉCHETTE

Et c'est important

qu'on sache que j'étais pas

l'épouse de l'ambassadeur,

mais que c'était moi--


DANIEL LESSARD

C'était vous l'ambassadeur.


LOUISE FRÉCHETTE

Eh bien, voilà. Donc, j'ai eu

tendance à me désigner

moi-même comme ambassadeur.


DANIEL LESSARD

Premier poste, en Grèce,

pas comme ambassadeur,

mais un poste important

quand même?


LOUISE FRÉCHETTE

Oh non, écoutez, c'était

un poste de troisième

secrétaire. C'est vraiment

le bas de l'échelle dans

les postes à l'étranger. Avec

un travail... à vrai dire assez

difficile, parce que je faisais

du travail consulaire. Autrement

dit, je m'occupais des Canadiens

qui avaient des problèmes.


DANIEL LESSARD

Qui avaient perdu

leur passeport...


LOUISE FRÉCHETTE

Oui. Et c'était la belle

époque des voyages pour aller

s'acheter du haschich. Alors

des jeunes Canadiens en prison,

j'en ai vu un très grand nombre.

Et j'ai travaillé comme une

damnée pendant deux ans.

Et j'ai fait toutes les prisons

de Grèce, je suis allée dans

les procès. En fait, c'était des

grosses responsabilités pour

quelqu'un qui avait à l'époque

26-27 ans. Et c'était moins

glorieux que de faire de belles

analyses politiques. Mais à vrai

dire, c'était une épreuve...

Ça mettait à l'épreuve

sa capacité de gérer des

problèmes, son jugement.

Et je pense que moi, j'ai jamais

regretté d'avoir fait ça.

Parce que je suis sortie de là,

ayant donné les preuves que

je pouvais avoir une grosse

charge de travail puis que je

savais la gérer.


DANIEL LESSARD

L'Argentine ensuite. Là, vous

devenez ambassadeur.


LOUISE FRÉCHETTE

Entre ça, y a eu Genève,

où j'étais à la délégation du

Canada auprès de la variété

d'organismes qui sont logés..

des Nations Unies à Genève.

Donc j'ai fait un travail de

conférence essentiellement.

Et ce n'est que quelques années

plus tard que j'ai été nommée

comme ambassadeur en Argentine.


DANIEL LESSARD

Ça, ç'a été votre premier

poste d'ambassadeur.


LOUISE FRÉCHETTE

Oui.


DANIEL LESSARD

L'Argentine, vous l'aviez

choisie? On vous l'a offert,

comment ça se passe?


LOUISE FRÉCHETTE

Ah! D'abord les circonstances

étaient un peu particulières,

dans le sens où il y a eu

des élections et puis on a eu

un gouvernement conservateur,

avec un monsieur qui s'appelle

Joe Clark, comme ministre

des Affaires étrangères

et Brian Mulroney comme premier

ministre. Et M. Clark, dès

son arrivée au ministère,

a laissé savoir qu'il trouvait

essentiel d'avoir plus de

femmes dans des postes

de responsabilité.


DANIEL LESSARD

Dans la diplomatie canadienne.


LOUISE FRÉCHETTE

Dans la diplomatie

canadienne. Et donc, à la

première occasion où il y a eu

et des postes d'ambassadeurs

à combler, il a signifié au

sous-ministre qu'il voulait

absolument avoir des femmes

sur cette liste-là. Donc

le sous-ministre a regardé

quelles femmes étaient à peu

près prêtes à occuper ce poste,

et j'étais là, puis ils étaient

satisfaits de mes services.

Donc, ils m'ont proposé pour

l'Argentine. Parce que c'était

un poste qui s'ouvrait au niveau

d'ambassadeur à ce moment-là.

J'avais jamais mis les pieds

en Amérique latine. J'avais

jamais pensé à devenir

ambassadeur en Argentine.


DANIEL LESSARD

Vous parliez espagnol

à ce moment-là?


LOUISE FRÉCHETTE

Non, je parlais pas espagnol

non plus. Moi, j'avais pensé

un petit pays européen, par

exemple, comme premier poste

d'ambassadeur. Je me souviens

que j'avais dit: la Hongrie,

ça pourrait être mieux.

Mais en réalité, ma nomination

en Argentine, c'est le début

d'une période extrêmement

intéressante dans ma carrière,

parce qu'il se passait plein

de choses en Amérique latine.

C'était le retour à la

démocratie, et j'ai beaucoup,

beaucoup aimé mon poste.

Et quand je suis rentrée

après trois ans, je me suis

occupée pendant un autre trois

ou quatre ans des relations

du Canada avec l'ensemble

de l'Amérique latine. Donc,

c'est une grande étape dans

ma carrière qui m'a donné

énormément de plaisir et de

satisfaction. Mais j'étais la

seule femme ambassadeur,

à ce moment-là. Alors

évidemment, j'ai été connue

très, très rapidement par

le président, les ministres,

parce que j'étais la seule.

Et donc, un des défis pour

les ambassadeurs, c'est d'avoir

leurs entrées, de se faire

connaître rapidement. Et moi,

le fait d'être une femme,

ça m'a aidée.


DANIEL LESSARD

L'Argentine, ç'a été...

Vous avez fait quoi,

trois ans là?


LOUISE FRÉCHETTE

Oui.


DANIEL LESSARD

Ç'a été agréable

les trois années?


LOUISE FRÉCHETTE

Très agréable. Très agréable.

D'une part, c'est

l'apprentissage du métier

d'ambassadeur, et dans les pays

où on a des bonnes relations.

Dans le cas de l'Argentine,

puisqu'il y avait le retour

à la démocratie, il y avait

un désir du gouvernement

canadien d'avoir des relations

plus étroites. Donc,

l'environnement était positif.

Et à ce moment-là, c'est à

l'ambassadeur de faire ses

choix. Où est-ce qu'il va

investir son temps, celui de

son équipe pour alimenter

une relation plus riche? C'est

très, très stimulant d'avoir

cette espèce de liberté

de choisir ses axes

d'intervention, pour faire en

sorte qu'au bout du compte,

on ait une relation plus riche.

Et les circonstances étaient

extrêmement propices.

Donc pour moi, au plan

professionnel, ç'a été de très

belles années. Puis au plan

personnel, j'ai eu la chance de

me faire des amis tout de suite

en arrivant. Ce qui fait que

j'avais une vie en dehors du

monde diplomatique. Parce que

mes collègues ambassadeurs...

non seulement j'étais la seule

femme, mais j'étais la plus

jeune de tous les ambassadeurs

qui étaient là. Puis je les

appréciais beaucoup, mais

c'était bien d'avoir des amis

qui me ressemblaient un peu

plus en dehors du monde

diplomatique.


DANIEL LESSARD

Est-ce que le Canada a

bonne réputation? Est-ce que

les gens, par exemple en

Argentine, au Chili, au Brésil,

savent ce que c'est le Canada,

connaissent le rôle du Canada,

ou s'ils sont encore convaincus

qu'on est accrochés aux

États-Unis et qu'on a la même

politique que les Américains?


LOUISE FRÉCHETTE

En réalité... la réputation

du Canada, ç'a toujours été

qu'on était différents

des Américains.


DANIEL LESSARD

Hum-hum.


LOUISE FRÉCHETTE

Et c'est remarquable... Nous,

au Canada, on a l'impression

qu'on est dominés... Mais en

réalité, à l'extérieur, les gens

reconnaissent assez facilement

qu'on est différents, qu'on est

pas américains. Et certainement,

en Amérique latine, le fait

que nous, on ait pas rompu

les relations avec Cuba,

ça suffisait pour envoyer le

message à tout le monde:

on était pas américains.

On avait une politique

différente puis on avait

une approche différente.

Et ça, en tout cas, au moment

où moi, j'étais dans cette

région-là, où j'ai géré les

relations avec cette région-là,

le caractère distinct du Canada

était évident pour tout

le monde.


DANIEL LESSARD

La rumeur veut que vous vous

lanciez dans une deuxième

carrière: golf professionnel.

C'est sérieux?


LOUISE FRÉCHETTE

C'est très sérieux dans mes

rêves. Dans mes rêves, je

souhaiterais avoir une deuxième

carrière dans le golf. Mais

comme je suis une joueuse

médiocre, je pense que ce

serait plus sage de m'abstenir

de rêver d'une carrière

de golf.


DANIEL LESSARD

On m'a dit aussi que vous ne

jouiez qu'avec un seul bâton,

un hybride.

(LOUISE FRÉCHETTE montre alors son bâton de golf hybride à DANIEL LESSARD.)


LOUISE FRÉCHETTE

Essentiellement. Le voilà.

Le voilà. Je ne m'en départirai

pas, parce que je sais pas

ce que je ferais autrement.

C'est ce qui me permet de me

rendre assez proche du vert

pour tenter ma chance.


DANIEL LESSARD

Bref, vous utilisez un fer 1

au départ. Ce bâton et

le putter pour finir?


LOUISE FRÉCHETTE

Oui, puis peut-être un petit

cours pour me rendre sur

le vert.


DANIEL LESSARD

Donc, bref, vous pourriez

jouer avec quatre bâtons

dans votre sac.


LOUISE FRÉCHETTE

Je pourrais. D'ailleurs,

on pourrait faire équipe

ensemble, parce que d'après

ce qu'on me dit, vous aussi,

vous aimez bien le golf.


DANIEL LESSARD

Oui, bien, c'est une longue

histoire. Disons que c'est

une relation amour-haine.


LOUISE FRÉCHETTE

Je comprends ça. Moi,

je suis plutôt zen quand

il s'agit du golf.


DANIEL LESSARD

C'est ce que j'aime de vous.

C'est comme ça qu'il faut

l'aborder. Vous jouez souvent?


LOUISE FRÉCHETTE

Pas assez souvent à mon goût.

Je joue l'été. Puis autrement,

je vais passer huit ou neuf mois

sans jouer. Donc, c'est un peu

comme le rocher de Sisyphe,

ça redescend.


DANIEL LESSARD

Il s'éloigne.


LOUISE FRÉCHETTE

Il s'éloigne puis il faut le

repousser. En fin de saison,

ça va toujours un peu mieux.


DANIEL LESSARD

Vous avez déjà fait

un trou d'un coup?


LOUISE FRÉCHETTE

Jamais. Jamais.


DANIEL LESSARD

Vous en rêvez ça aussi ou...?


LOUISE FRÉCHETTE

Même pas. Vous savez,

j'aime le golf. C'est bizarre,

les gens se moquent de moi

parce que j'aime beaucoup être

sur un terrain de golf, ça me

donne énormément de

satisfaction. Et à vrai dire,

ça me préoccupe pas beaucoup

de savoir si je fais un bon

compte ou un mauvais score.

Le plaisir, c'est d'être là.


DANIEL LESSARD

Madame Fréchette, les Nations

Unies... vous êtes Madame

Nations Unies, quand on pense

au Canada. Vous y êtes allée

d'abord comme ambassadeur

du Canada.


LOUISE FRÉCHETTE

Oui. En 92, monsieur Mulroney

me téléphone un dimanche

après-midi. J'étais au bureau.


DANIEL LESSARD

Ah oui?


LOUISE FRÉCHETTE

Oui, oui. Et je lui ai dit:

"M. Mulroney, c'est le plus beau

cadeau du jour de l'An que

vous pouvez me faire." J'étais

très heureuse. Très heureuse

d'être nommée là. C'était

une époque... Encore une fois,

j'ai eu de la chance dans

ma carrière, parce que c'était

une époque extrêmement

intéressante. Fin de la Guerre

froide, une espèce de mouvement

global en faveur de la

démocratie, des droits de

l'Homme. Y avait un niveau

d'entente au sein de la

communauté internationale qui

était assez exceptionnel.

Et ç'a été un moment

d'hyperactivité aux Nations

Unies. On a créé plein de

nouvelles missions de paix,

y a eu plein de grandes

conférences, la création du

poste de haut-commissaire

aux droits de l'Homme. Tout ça,

ça s'est passé au début

des années 90. Donc c'était

une période emballante.


DANIEL LESSARD

Le Canada était bien perçu

à l'époque aux Nations Unies.

Aujourd'hui, je sais pas, mais

à l'époque, le Canada était

presque toujours le pays

qu'on appelait en premier

quand on avait besoin d'une

mission de paix ou qu'on avait

besoin de quoi que ce soit.

Pourquoi? Parce que, bon,

le Canada, c'était le pays sur

lequel on pouvait compter?


LOUISE FRÉCHETTE

Le Canada avait

une expérience de 40 ans

de maintien de la paix. Et

c'était toujours un pays qui

s'investissait, non seulement

dans la pratique, mais qui

réfléchissait à la façon de

mieux faire les choses.

En fait, si on essaie de

mesurer l'impact du Canada

aux Nations Unies, c'est pas

juste par l'apport au budget

puis les contributions

volontaires puis le nombre

de soldats. C'est parce que...

il nous semblait important

que ce soit une institution qui

fonctionne le mieux possible.

Et on a toujours été prêt

à s'investir dans des réformes,

des améliorations, la création

de nouvelles normes

internationales. Et c'est ça qui

faisait la réputation du Canada

à l'époque.


DANIEL LESSARD

C'est encore vrai aujourd'hui?


LOUISE FRÉCHETTE

Je n'y suis plus depuis

plusieurs années, mais j'ai

l'impression que le

gouvernement actuel ne voit

pas les choses de la même

façon. Il accorde nettement

moins d'importance aux Nations

Unies. Et j'ai l'impression

qu'il voit moins d'intérêt dans

l'action collective, dans

l'élaboration de normes

internationales que les

gouvernements précédents,

conservateurs comme libéraux.


DANIEL LESSARD

Et vous pensez que les Nations

Unies jouent bien leur rôle?

On dit souvent que c'est

un organisme qui existe depuis

longtemps, c'est bureaucratique,

c'est ankylosé. Y a un conseil

de sécurité qui exerce son veto

sur à peu n'importe quoi.

Est-ce que c'est encore très

fonctionnel, très utile?


LOUISE FRÉCHETTE

Écoutez, les Nations Unies

sont ce que ses membres

veulent en faire. Le secrétaire

général n'a pas de pouvoir.

Il a un pouvoir d'influence bien

sûr, mais en réalité, tout

ce qui se décide aux Nations

Unies, c'est décidé par les

États membres. Quand il y a

un minimum d'entente entre

les membres, particulièrement

les grands États, les Nations

Unies peuvent faire beaucoup

de choses. J'ajouterais que

ce qu'on perçoit des Nations

Unies, c'est seulement

les problèmes non résolus.

Mais en réalité, le conseil de

sécurité, même de nos jours,

même avec une Russie qui est

plus agressive, même avec

une Chine qui s'affirme,

le conseil de sécurité s'entend

sur 90% des sujets qu'ils ont

à l'ordre du jour, et ça donne

naissance à des actions précises

en matière de maintien de la

paix en Afrique. Nous, on n'y

est plus au maintien de la

paix, alors on sait pas, mais

il s'est jamais fait autant de

maintien de la paix aux Nations

Unies que maintenant.


DANIEL LESSARD

Dites-moi, après les Nations

Unies, je pense que vous êtes

revenue à Ottawa aux finances

et à la défense. C'était correct

à ce que j'ai compris, mais

peut-être pas les moments

qui vous ont le plus comblée

dans votre carrière?


LOUISE FRÉCHETTE

La défense a été certainement

le poste le plus difficile

que j'ai jamais eu.


DANIEL LESSARD

Ah oui?


LOUISE FRÉCHETTE

Ah bien oui, parce qu'il y

avait à la fois des coupures

profondes au ministère,

comme dans tous les autres

ministères, mais il y avait

aussi la commission d'enquête

sur la Somalie. Et quand il y a

quelque chose qui dérape dans

une institution, alors là...


DANIEL LESSARD

On a pas envie d'être là.


LOUISE FRÉCHETTE

Ah non, puis d'autant plus

que tout ce qui peut aller mal

dans une institution est repéré

tout de suite. On est sur la

première page, on fait la

première page tous les jours

pour des mauvaises nouvelles.

Ç'a été extrêmement exigeant.

Alors des problèmes de moral...

Ça été extrêmement difficile

comme poste de sous-ministre.

Donc quand on m'a appelée--


DANIEL LESSARD

Pour retourner aux Nations

Unies.


LOUISE FRÉCHETTE

Oui, oui.


DANIEL LESSARD

Comment ça s'est passé?

Vous êtes devenue le bras droit

de Kofi Annan, qui était le

secrétaire général à ce

moment-là. Comment il vous a

choisie, comment vous êtes

arrivée là?


LOUISE FRÉCHETTE

Kofi Annan, quand j'étais

ambassadeur, il était le

responsable du maintien

de la paix. Et comme on avait

beaucoup de soldats, j'avais

beaucoup de contacts avec Kofi

Annan, on s'entendait très bien.

Je quitte les Nations Unies,

c'est toujours Boutros-Ghali

qui est secrétaire général.

Mais il se trouve que les

Américains veulent pas

renouveler Boutros-Ghali,

puis c'est Kofi Annan, tout

à coup, qui se retrouve comme

secrétaire général. Très bien.

Et dans la première année

de son mandat, il présente

une proposition de réforme

visant à créer un poste de

numéro 2 au secrétariat.

Ce poste-là n'existait pas

avant. Et l'assemblée générale

accepte. Et Kofi décide que,

comme il est un homme du Sud,

il veut une femme du Nord.

Et comme j'avais travaillé très

étroitement avec lui dans les

années... un peu plus tôt

dans la décennie, il m'a

téléphoné un jour puis il m'a

dit: "Bon, je pense bien que

l'assemblée va accepter de

créer le poste. Je voudrais te

mettre sur ma courte liste."

Il m'a pas fait l'offre à ce

moment-là. Es-tu intéressée?

Oui. Puis il est venu à Ottawa

quatre ou cinq semaines après,

en visite officielle, et puis

on a eu une petite rencontre

privée, puis il m'a dit:

"Ma liste est très courte,

c'est ton nom."


DANIEL LESSARD

Vous étiez seule sur la liste.


LOUISE FRÉCHETTE

"Est-ce que tu veux?" Puis

j'ai eu une seule question pour

lui. Je lui ai dit: Est-ce que

c'est un poste que toi,

tu veux, ou est-ce que c'est

un poste qu'on t'impose?

Parce que parfois, les États

membres peuvent demander,

exiger des choses. Il m'a dit:

"Non, non, c'est moi qui veux

ça." Et j'ai dit: Dans ce

cas-là, je suis certaine

que ça va marcher.


DANIEL LESSARD

Et qu'est-ce qu'il attendait

de vous, Kofi Annan?

Quel travail voulait-il que

vous effectuiez?


LOUISE FRÉCHETTE

Vous savez, c'était pas très

bien défini. Il savait que

son temps à lui serait dévoué

presque essentiellement

à la gestion des conflits

politiques. C'est le rôle

essentiel du secrétaire

général. Et puis à faire

les relations avec les

gouvernements, le monde

extérieur. Et là, lui qui était

issu du secrétariat, il savait

qu'il y avait bien d'autres

choses. De la gestion interne,

faire en sorte que cette

machine fonctionne bien. Ça,

il savait qu'il allait pas avoir

le temps de faire ça.


DANIEL LESSARD

Donc c'était votre rôle,

votre tâche.


LOUISE FRÉCHETTE

Alors c'est de la réforme,

c'est de la coordination,

énormément de coordination.


DANIEL LESSARD

Éteindre les feux.


LOUISE FRÉCHETTE

Voilà. Mais à partir de là,

il m'a laissé un peu carte

blanche. Puis l'important,

c'était que ce nouveau poste

soit accepté par tous les chefs

de service, hein, qui voyaient

pas d'un bon oeil l'arrivée

d'une personne au-dessus

de leur tête. Et il a fallu que

je passe quelque temps pour

prouver à tout le monde--


DANIEL LESSARD

Amadouer tout ce monde-là.


LOUISE FRÉCHETTE

Oui, puis leur prouver que

j'étais pas là pour faire leur

job, que je voulais pas bloquer

leur accès au secrétaire

général, mais que je pouvais

leur être utile.


DANIEL LESSARD

Et vous avez fait avancer

la cause des femmes aussi.


LOUISE FRÉCHETTE

Quand j'ai été nommée comme

vice-secrétaire générale,

au Canada, on avait déjà

vu des femmes dans tous

les postes. Donc les journaux

disaient: "Une Canadienne

aux Nations Unies." Partout

dans le monde, c'était

une femme.


DANIEL LESSARD

Ah oui.


LOUISE FRÉCHETTE

Oui.


DANIEL LESSARD

La nuance est importante.


LOUISE FRÉCHETTE

Oui, puis je me suis rendu

compte que nous, au Canada,

on était quand même... on avait

fait quand même pas mal plus

de chemin que dans bien

d'autres endroits et qu'il y

avait une valeur symbolique

importante au fait d'avoir

une femme à ce poste-là,

en particulier chez les femmes

du secrétariat. Alors là,

pour elles, c'était vraiment

quelque chose qu'elles ont

accueilli avec beaucoup,

beaucoup de...


DANIEL LESSARD

De joie.


LOUISE FRÉCHETTE

... de joie. Et elles m'ont

appuyée.


DANIEL LESSARD

Belle carrière, madame

Fréchette. Merci infiniment.


LOUISE FRÉCHETTE

C'est moi qui vous remercie.

(Générique de fermeture)

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