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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Aimée Craft : avocate

Aimée Craft est à la fois manitobaine, francophone et surtout autochtone.
Durant ses études en droit, Aimée a vite compris que les conditions dans lesquelles vivaient plusieurs autochtones aujourd’hui découlaient directement des traités signés avec la couronne britannique et les autochtones du Manitoba vers la fin du 19e siècle.
Aujourd’hui, comme avocate, elle veut s’assurer que les promesses d’autrefois soient interprétées de façon à bénéficier aux générations futures.



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

GISÈLE QUENNEVILLE rencontre des personnalités francophones et francophiles; des politiciens, des artistes, des entrepreneurs ou des scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invitée, des extraits vidéos d'AIMÉE CRAFT défilent à l'écran.


GISÈLE QUENNEVILLE

Elle est à la fois

francophone, métisse et

manitobaine. Trois identités

qui définissent Aimée Craft.

Comme francophone, elle connaît

bien la réalité de vivre en

minorité. Elle milite d'ailleurs

pour l'accès à la justice en

français au Manitoba. Mais ce

sont ses origines métisses qui

l'interpellent encore plus.

Durant ses études en droit,

Aimée a vite compris que les

conditions dans lesquelles

vivaient plusieurs autochtones

aujourd'hui découlaient

directement des traités signés

avec la Couronne britannique

vers la fin du XIXe siècle.

Aujourd'hui, comme avocate, elle

veut s'assurer que les

promesses d'autrefois soient

tenues et qu'elles profitent aux

siens.

(GISÈLE QUENNEVILLE et AIMÉE CRAFT sont maintenant assises l'une en face de l'autre.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Aimée Craft, bonjour.


AIMÉE CRAFT

Bonjour, Gisèle.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aimée, quand on vous demande

qui vous êtes, d'où vous venez,

qu'est-ce que vous répondez?


AIMÉE CRAFT

Oh... Bien, je suis une fille

du Manitoba. Alors c'est chez

moi, le Manitoba. J'ai grandi

dans un petit village, mais

vraiment à la campagne. Pas même

dans le village.

Tout près de La Broquerie. C'est

où je suis allée à l'école

et je me définis comme...

personne autochtone de cette

région. Je suis très liée au

territoire d'où je viens. Et

mes ancêtres métis,

anishnaabes, français sont de

cette région, ici.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes une descendante de

Louis Riel, je pense.


AIMÉE CRAFT

Oui. C'était mon grand grand

grand-oncle. Oui. Et justement,

c'est quelque chose qui est très

important dans notre famille.

Tout récemment, ma grand-tante,

Augustine Abraham est décédée.

Elle était une grande

revendicatrice des droits

métis. Et c'est quelque

chose qu'on porte dans notre

coeur, dans notre culture, dans

notre patrimoine. C'est un peu

la raison qu'on continue à

parler le français au Manitoba.

Alors pour nous, c'est

important. Pour moi, c'est

vraiment important.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors une... double identité

en quelque sorte, dans le sens

qu'on parlait le français chez

vous. On parle le français

chez vous?


AIMÉE CRAFT

Oui. Mais mon père est

anglophone. On a été élevés

quand même en français. C'était

une priorité. Notre langue

maternelle, c'est le français

dans notre famille. On se parle

encore en français. Toujours

dans mon coeur, le français,

c'est ma langue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, y a cette

culture métisse, cette culture

autochtone. Comment vous la

viviez cette culture-là chez

vous? Est-ce que vous la viviez

chez vous?


AIMÉE CRAFT

Je pense qu'on a toujours eu

la connaissance, quand on était

plus jeunes, que le côté métis

était important. On en

discutait en famille. C'est

quelque chose que j'ai eu la

chance de discuter avec mon

grand-père et de voir

l'interaction même dans la

langue michif entre lui et ses

soeurs. D'apprendre aussi

beaucoup de ma grand-tante au

sujet des Métis, de connaître

ça dans mes interactions avec

les gens dans la communauté.

Mais c'était quelque chose que

pour les plus vieilles

générations était un petit peu

caché pendant une longue période

de temps. Je dirais

même pas un peu caché.

C'était beaucoup caché.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était mal vu.


AIMÉE CRAFT

C'était très mal vu. Alors on

se disait francophone. Mais dans

ma génération, y a eu une

nouvelle fierté, une

reconnaissance. Et pour moi, le

côté métis était important en

termes de revendications qui

ont été faites pour la création

de la province du Manitoba, la

protection des droits

linguistiques. Pour moi, de

vivre l'aspect autochtone, les

valeurs traditionnelles

anishnaabes, c'était très

important. Quand je vais par

exemple dans des SASH, je

travaille beaucoup avec les

aînés autochtones. Et je vais

entrer dans une cérémonie, ils

vont me reconnaître, même si

j'ai les yeux bleus, ils vont

savoir. OK, ils disent:

(propos en langue ojibwé)

Tu es une femme anishnaabe. Et

ça, c'est vraiment unique comme

expérience de voir ou de

ressentir que les gens te

reconnaissent de cette façon-là.

Et de vivre cette façon de

vivre, avec les cérémonies, avec

les valeurs, ça fait tellement

partie de qui je suis puis de

ma connexion avec mon histoire

et notre patrimoine familial.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez mentionné tantôt

qu'à un moment donné, c'était

un peu caché. On en parlait pas

si on était métis ou si on était

autochtone au Manitoba, ou

ailleurs au Canada tant qu'à ça

aussi. Qu'est-ce qui a changé?


AIMÉE CRAFT

Je pense qu'il y a plusieurs

événements marquants. Les

années... Les réformes

constitutionnelles ont été très

importantes. Mais même avant

ça, c'était les modifications

à la loi sur les Indiens.

Parce qu'on pouvait pas

embaucher un avocat, on pouvait

pas voter comme personne

autochtone. Y a presque un

siècle. Et puis ensuite, dans

les années 60, ça commence à

changer. Y a des revendications

politiques. Y a les

modifications constitutionnelles

des années 80. Puis ensuite, y

a comme une ouverture d'esprit,

je pense.

Pas qu'on est complètement

rendus où on devrait être. Mais

quand même, une acceptation du

fait qu'il y a une place pour

les gens autochtones au Canada.

Qu'il y a des valeurs auxquelles

on devrait se rattacher. Et

qu'il y a une présence sur le

territoire qui est historique,

qui est importante. Et que...

les peuples autochtones sont un

peuple fondateur du Canada.

Comme toute autre chose,

c'est... de reconnaître la...

les droits qui existent, qui se

rattachent et la valeur de

quelque chose. Et avec les

réformes constitutionnelles, on

a revendiqué les droits de

chasse, de pêche, les droits

territoriaux puis on commençait

à voir cette présence-là. Et ça

cause des tensions. Évidemment,

ces tensions-là sont encore

ressenties. Y a encore une

partie importante du racisme

historique qui continue à

exister, mais y a quand même,

je pense, un peu plus

d'ouverture et certainement

plus de connaissances. Et c'est

peut-être cette prise de

connaissance qui commence à

prendre priorité. Et par

exemple, y a des efforts, comme

la Commission des relations de

traités et des efforts pour

essayer d'informer le public

sur qui sont les gens

autochtones, c'est quoi leur

rôle dans la création du Canada,

c'est quoi leur relation par

rapport au territoire. Et... ce

partage d'information et ces

efforts de réconciliation sont

très importants.


GISÈLE QUENNEVILLE

Y a combien d'autochtones ou

la population métisse au

Manitoba en particulier?


AIMÉE CRAFT

Je pense qu'on est environ 14%

ou 15% de gens autochtones au

Manitoba. C'est quand même une

proportion très importante. Et

ça... ce qui est intéressant,

c'est que ça a été un flux.

Parce que les identités

n'étaient pas toujours connues

ou partagées. Et on a vu

qu'avec, par exemple, l'arrêt

Powley de la Cour suprême du

Canada en 2003, le nombre de

gens qui se déclaraient métis a

augmenté dramatiquement. Et ça a

changé la démographie autochtone

au Canada. Quand on était dans

une période d'assimilation y a

100 ans, les nombres

déclinaient. On avait des gens

qui refusaient d'avoir un

statut autochtone ou qui se

faisaient enlever leur statut

autochtone. On a eu des

épidémies, des maladies qui ont

eu un grand impact sur le

nombre de population. Puis

maintenant, on voit une

différente... un différent

phénomène démographique où les

gens s'auto-déclarent, qui se

seraient pas déclarés dans le

passé. Il faut se poser la

question: C'est quoi mon

rattachement à la communauté?

Parce que les valeurs

autochtones sont

communautaires. Alors si je

veux me dire autochtone de

telle et telle façon, c'est quoi

mon lien à la communauté. Et

surtout, qu'est-ce que je

contribue à cette communauté?


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, en quelque part, en

étant métisse, en étant... bon,

à la fois autochtone et

francophone, vous êtes

doublement minoritaire. Est-ce

que ça change quelque chose

pour vous?


AIMÉE CRAFT

C'est drôle. Je pense

vraiment pas souvent à l'idée

d'être minoritaire. Je me sens

différente, mais...

qu'il y a beaucoup

d'opportunités dans ça, y a

beaucoup de possibilités.

Je peux marcher dans un monde

autochtone. Je peux comprendre.

Mais je peux aussi marcher dans

un monde non autochtone et me

faire comprendre. Alors j'ai

toujours vu et vécu ça comme

un avantage. Et d'avoir le

français comme langue

maternelle, ça me permet de

communiquer avec encore plus de

gens. Alors cette idée de

minorité est, dans ma

perspective, un avantage,

parce qu'elle me permet de

voyager dans tous ces

mondes-là et de créer

ces liens.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aimée, la langue anishnaabe,

c'est l'ojibwé. Est-ce que vous

parlez l'ojibwé?


AIMÉE CRAFT

J'essaye. J'apprends tous les

jours. Justement, je me suis

donné le défi y a quelques

années d'apprendre un mot par

jour. Parce que je me suis dit:

D'apprendre une langue au

complet, c'est difficile,

puis y a pas vraiment les

mécanismes comme pour certaines

autres langues. Alors

j'apprenais un mot par jour.

Puis en allant aux cérémonies

puis en discutant avec les

aînés, j'apprends petit

à petit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors quelques mots préférés

peut-être?


AIMÉE CRAFT

Souvent, on connaît bien les

choses qui nous identifient.

Alors une des premières choses

que j'ai apprise, c'était de

dire mon nom autochtone.

Mon nom d'esprit qui est:

"kiwene noden kwe."


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est long.


AIMÉE CRAFT

Oui! Ha! Ha! Ha!

Puis ça, ça veut dire "kiwene",

c'est le nord, "noden", c'est le

vent, puis "kwe", c'est le mot

pour femme.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors une femme...


AIMÉE CRAFT

Du vent du nord. Hum-hum.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est beau.

Aimée, vous avez fait vos études

en droit. Est-ce que vous

saviez au moment de faire vos

études que vous alliez vous

spécialiser dans le droit

autochtone?


AIMÉE CRAFT

Pas du tout. Je m'orientais

vers une carrière en droit de

l'environnement, au plan

international. C'est vraiment

ce que je voulais faire. J'étais

passionnée par l'environnement.

Je suis allée à l'Université

d'Ottawa pour faire un bac en

common law en français puis

je m'en allais à

l'international. Puis j'ai pris

un cours de droit autochtone où

on parlait de la définition de

qui sont les Métis. Et...

dans le cours, on nous a dit:

"Voici qui sont les Métis." Et

j'ai dit: "Oh, vraiment? C'est

pas ça, les Métis." Moi, j'ai

une idée complètement différente

de qui sont les Métis. Même en

droit, je pense qu'on a pas la

bonne réponse. Et c'est sur ça

que la Cour suprême devait

finalement se pencher. Et

ensuite, je suis devenue

passionnée par toutes les

questions en droit autochtone.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quelle est votre définition

de Métis?


AIMÉE CRAFT

Je pense qu'on peut pas dire

à quelqu'un définitivement qu'il

est métis. Parce qu'il y a un

élément personnel identitaire.

Alors pour moi, l'idée de... de

n'importe quelle identité

autochtone, c'est pas ce qui

serait imposé par un

gouvernement, mais plutôt

comment tu te ressens. Et dans

ça, de s'assurer de poser la

question à soi-même: Où est-ce

que je me vois? À quoi est-ce

que me rattache? C'est quoi ma

communauté? Et principalement,

la question, c'est qu'est-ce que

je contribue à cette

communauté-là? Alors si je veux

me dire telle et telle chose,

c'est quoi mon rattachement,

c'est quoi ma contribution?


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, vous, vous avez

écrit un livre récemment sur

le Traité un, le Traité numéro

un. C'est un traité signé entre

les autochtones, les Premières

Nations du sud-est du Manitoba

et la Couronne en 1871. Et vous,

dans votre livre, vous dites que

ce qui a été négocié, c'était

vraiment pas ça qui a été

adopté en pratique.

Dans quel sens?


AIMÉE CRAFT

Eh bien, moi, j'utilise jamais

le mot signé même. Je dis: c'est

de faire le traité. Parce que

le traité lui-même est une

relation entre peuples, entre

nations. Et je pense que l'une

des places où on dévie de

l'intention et l'esprit du

traité, c'est en disant: "On va

l'interpréter selon les valeurs

et coutumes juridiques..."


GISÈLE QUENNEVILLE

Donc blanches.


AIMÉE CRAFT

Oui. Canadiennes. Et on se

doit de retourner revoir est-ce

que c'est vraiment le droit, la

common law canadienne qui

s'applique à la création du

traité ou est-ce qu'on peut

regarder les traditions

juridiques autochtones de

l'époque et celles qui existent

aujourd'hui pour aider à

définir quelle était l'entente.

Que c'est une relation, une

relation de partage. Et la

tradition anishnaabe est très

forte à cette époque-là. On a la

traite des fourrures, des

traités entre les Anishnaabes

et autres gouvernements et

entre eux-mêmes qui sont toutes

exercées selon ces coutumes et

ces valeurs juridiques

anishnaabes. Ensuite, on bâtit

le traité, la relation de traité

sur ces mêmes valeurs et sur

les mêmes protocoles qui ont

fait les négociations

précédentes. Alors dans

l'esprit des Anishnaabes à

cette époque-là, c'est les

valeurs et le droit anishnaabe

qui s'appliquent à la relation

qui est créée dans le Traité

numéro un.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors si on interprétait ce

traité-là de la façon que vous

proposez, qu'est-ce qui

changerait pour les autochtones?


AIMÉE CRAFT

Je pense que l'élément le plus

important qui change dans cette

interprétation selon les normes

anishnaabes, c'est l'idée du

partage. Parce que le texte

en anglais dit...

(propos en anglais)

C'est de relâcher tout droit à

la terre puis ça, c'est

impossible à faire en droit

anishnaabe.

Les Anishnaabes ont toujours

dit: "On est pas propriétaire

de la terre. On a été placé ici.

C'est à nous de se servir de

cette terre. On a une

responsabilité particulière."

Responsabilité, pas un droit,

mais une responsabilité envers

la terre. Et ça, ça veut dire

qu'on peut avoir des ententes

de partage. On a même des

obligations de partager avec

ceux qui entrent dans le

territoire, qui ont besoin de

se nourrir, qui ont besoin de

se loger. On va reconnaître ça.

Mais l'idée qu'on peut remettre

la terre à quelqu'un d'autre

comme si on avait un droit sur

la terre, c'est faux dans la

conception anishnaabe. Le droit

anishnaabe est fondé sur les

relations. Tandis que les autres

systèmes de droit sont beaucoup

axés sur l'individualisme.

Alors c'est très collectif, mais

collectif dans le sens

d'établir une relation au lieu

de revendiquer dans un silo

individuel. Alors ça, c'est une

distinction importante à

reconnaître. La 2e distinction

importante, c'est de savoir de

quoi le système de droit essaye

de protéger. C'est quoi les

valeurs fondamentales? Et en

droit anishnaabe, la valeur

fondamentale, c'est...

(propos en ojibwé)

Qui veut dire une bonne vie. Et

quand on regarde cette idée de

la bonne vie, c'est LA bonne

vie, pas MA bonne vie. Mais une

bonne vie collective.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce qu'il est possible

d'envisager que cette

interprétation-là du Traité

numéro un puisse voir le jour

140 ans plus tard? 120 ans

plus tard?


AIMÉE CRAFT

Je pense qu'on a besoin

d'avoir le dialogue autour de

qu'est-ce qu'on fait avec cette

interprétation-là. Alors on se

doit d'avoir les conversations

de réconciliation par rapport

à l'idée qu'on a des différentes

interprétations du traité.

J'entends souvent des gens de

l'autre côté dire: "Mais

oublions le traité, mettons-le

de côté, négocions maintenant

qu'est-ce qu'on va faire de nos

jours." Et ma réponse à ça,

c'est toujours: "OK, si c'est

vraiment ce que tu veux. Où

vas-tu aller vivre dans cette

période où on va renégocier

notre relation de partage de

ce territoire? Parce que s'il y

a pas de traité, y a pas de

présence légitime sur le

territoire de gens non

autochtones. Ça, c'est pas mal

puissant comme message. C'est

certainement pas ce que moi, je

revendique, cette idée

d'exclure des gens. Mais je

pense qu'on a besoin de vraiment

s'asseoir puis avoir les

conversations importantes pour

dire: "On a une différente

compréhension du traité. Comment

est-ce qu'on peut donner effet

à chacune de ces différentes

visions et d'essayer de revoir

comment on peut se pencher un

peu plus maintenant, après

140 ans, sur cette conception du

traité anishnaabe.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors Aimée, à Winnipeg, il

fait froid l'hiver. On est en

hiver. Ça prend des bottes. Des

bonnes bottes. Et vous avez des

bottes mocassins, des mocassins

bottes. Je sais pas comment on

appelle ça.


AIMÉE CRAFT

Oui. C'est un mocassin

traditionnel ojibwé, mais y a un

feutre de Sorel à l'intérieur.

Pour garder les pieds vraiment

au chaud. Parce que les

mocassins traditionnels, on

avait comme de la fourrure à

l'intérieur. Puis là, c'est

comme non, on veut vraiment une

bonne botte qu'on peut porter

tout l'hiver. Puis celles-ci,

je les porte tout le temps. à

l'intérieur, à l'extérieur. Je

les adore. Je pense que

celles-ci sont faites

entièrement d'orignal puis

ensuite, on s'assure que le

tout est bien scellé avec les

coutures puis tout ça. On

s'organise pour s'assurer qu'il

y a pas de l'eau qui rentre

puis on se tient au chaud

comme ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Puis ça va vous durer combien

de saisons, ça?


AIMÉE CRAFT

Celles-ci, ça fait six ans que

je les ai.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand même!


AIMÉE CRAFT

Puis ça commence à se défaire.

Mais c'est le fun. Puis là,

c'est le temps où on fabrique

la prochaine paire. Puis mon

perlage s'est amélioré depuis.

Alors celles-ci vont être,

j'espère un peu plus belles.

Mais tout aussi pratiques.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aimée, je sais qu'un des

dossiers qui vous préoccupe en

ce moment, c'est celui de

toutes ces femmes autochtones

assassinées ou portées

disparues au cours des

dernières années. Qu'est-ce qui

vous interpelle dans

ce dossier-là?


AIMÉE CRAFT

Je pense, venant de Winnipeg,

c'est quelque chose qui est très

visible pour nous. C'est

ressenti dans la communauté.

C'est quelque chose dont on

parle. Beaucoup des exemples

qu'on entend dans les médias se

rattachent à notre province.

Et c'est quelque chose qui...

évidemment, je pense que tout le

monde devrait être très

intéressé par la question et de

vouloir agir sur cette

question-là. La violence faite

contre les femmes, c'est une

question que... que, je pense,

beaucoup des femmes tiennent à

coeur. Si on a le privilège de

vivre une bonne vie, on se doit

d'essayer d'aider celles qui

ont peut-être un peu plus de

difficulté. Et... quand je

travaillais à Radio-Canada,

j'ai eu... C'était au moment de

la découverte des femmes à la

ferme Pickton en

Colombie-Britannique. Et j'ai

travaillé ce dossier-là. Alors

de façon intellectuelle, je

pense que ça a captivé mon

attention encore plus à cette

époque-là. Mais... c'est

vraiment une des questions qui

touche le coeur. Puis on se

doit de faire quelque chose.


GISÈLE QUENNEVILLE

On réclame une enquête

publique dans cette affaire-là.

Qu'est-ce qu'une enquête

publique pourrait tirer au

clair au juste?


AIMÉE CRAFT

Je pense qu'il y a plusieurs

éléments importants d'une

enquête publique. Premièrement,

ça permet de rassembler toute

l'information. Alors de ceux

qui ont vécu l'expérience. Puis

ça, ça a déjà été fait dans

certaines situations. Mais c'est

un problème national. Alors il

faut commencer à regrouper

ces informations-là de façon

coordonnée. Ça permet

d'entendre les voix de ceux qui

connaissent la situation dans

laquelle les femmes se

retrouvent, qui connaissent les

vulnérabilités. Aussi, d'essayer

d'être créatif dans les

solutions et les priorités

communautaires, les priorités

des gouvernements en termes

d'action. Je sais qu'il y a des

gens qui disent qu'une enquête

publique, c'était pas la

meilleure façon d'agir. Qu'on a

besoin d'une action sur le

terrain. Je suis d'accord qu'on

a besoin des deux. On a besoin

d'un effort coordonné. Puis

l'enquête publique, malgré

qu'elle n'est pas

nécessairement un résultat

direct, immédiat, c'est quand

même un outil qui nous permet

de toujours se souvenir de ces

questions importantes. Un

document qui nous permet de

refléter, ou un processus qui

nous permet de refléter puis

ensuite de porter ça dans le

futur. On a eu dans les années

90 une enquête au Manitoba.

Aboriginal Justice Inquiry.

Et c'est un document auquel on

fait encore beaucoup référence,

qui a exploré toute la question

de l'interaction des gens

autochtones avec le système

judiciaire au Manitoba. Mais

une des sources de ça, c'était

la mort de Elijah Harper, et

l'autre de Helen Betty Osborne.

Qui était une femme autochtone

qui a été violée et assassinée

à The Pas.

Moi, je connaîtrais pas

l'histoire de Helen Betty

Osborne si on avait pas eu

l'enquête. J'aurais pas accès

à ces informations-là et des

conclusions des commissaires

qui ont dit: "On a un racisme

institutionnel au Manitoba. On

a des problèmes qu'on doit

remédier. Et la mort de cette

femme-là est due au racisme."

Ça, c'est des conclusions très

importantes. C'est des

conclusions historiques. Et qui

nous mettent en pleine face la

réalité dans laquelle on vit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais là, y a eu une enquête.

Des Helen Betty Osborne, y en a

encore aujourd'hui. Alors

qu'est-ce qu'on peut faire avec

ou sans enquête publique pour

améliorer le sort de ces jeunes

femmes autochtones?


AIMÉE CRAFT

Y a plusieurs choses qu'on

peut faire et je fais partir un

projet qui est en train

d'essayer de revoir toutes les

recommandations, parler avec

les familles. On a besoin de

créer un sentiment de sécurité

à l'intérieur de nos

communautés, mais aussi

d'adresser les questions de

vulnérabilité pour les gens et

les femmes autochtones qui se

rendent dans les centres

urbains. Alors les places

sécures à vivre, essayer de

s'assurer que les gens ont

accès aux services qu'ils ont

besoin et aussi d'essayer

d'atténuer les gens qui ciblent

la vulnérabilité des jeunes

femmes autochtones. Plus

profondément que ça, y a des

vulnérabilités qui sont

ressenties en terme de sécurité

de logement, de sentiment

familial et ça se rattache à ce

que je disais tantôt au sujet

de cette idée de collectivité.

Le sentiment collectif du

bien-être. Si on a pas ça, si

on perd des individus dans ce

sentiment collectif de

bien-être, on a pas fait notre

job. Et nous, on peut pas avoir

notre bien-être.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre ville a été ciblée

récemment dans les médias comme

étant une ville où le racisme

est très présent, le racisme

envers les autochtones en

particulier. On a vu la réponse.

On semble vouloir changer des

choses au niveau politique.

Est-ce que le constat était

juste et est-ce que les choses

vont changer?


AIMÉE CRAFT

Je pense que partout au

Canada, y a du racisme.

On le ressent beaucoup à

Winnipeg, parce qu'une grande

partie de notre population

commence à être autochtone dans

la ville de Winnipeg.

Et évidemment, on s'est parlé

des problèmes sociaux qui se

rattachent à l'exode des

communautés autochtones dans le

nord, des communautés rurales.

Venir à Winnipeg où y a pas de

logement. Les services sociaux

sont différents. Y a des

problèmes de linguistique. Des

gens qui parlent moins bien

l'anglais, qui sont pas

nécessairement capables de

naviguer le système. Quand tu

viens d'une petite communauté,

tu te plantes dans le milieu

d'un centre-ville avec pas

d'appui. Qu'est-ce qui va

t'arriver? Alors ça, c'est des

questions sociales qui sont

visibles à la communauté non

autochtone. Et je pense que ça

crée des tensions. Alors on a

besoin d'être beaucoup plus

accueillants. Si on repense au

Traité numéro un, quand l'idée,

c'était vraiment que les

Anishnaabes disent: "On veut

négocier un traité. On veut

négocier le traité pour qu'on

sache c'est quoi les paramètres

de notre relation, comment

s'établir sur le même

territoire, comment vous

accueillir et comment s'assurer

qu'on respecte nos valeurs

communes et nos valeurs

différentes." Et je pense qu'on

est à ce point-là où on doit...

on doit vraiment renouveler la

relation de traité, mais de

l'autre côté. Où y a une

majorité qui est non

autochtone, qui doit maintenant

dire: "C'est quoi notre entente

de partage, comment est-ce qu'on

reconnaît notre réconciliation

sur le territoire, quelle

relation est-ce qu'on forme

entre nous, comment est-ce qu'on

peut s'assurer que tout le monde

se sente accueilli sur le

territoire qu'on partage en

commun maintenant, dans la

situation dans laquelle

on se trouve."


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes une femme

autochtone, une femme métisse.

Vous avez choisi de vous

identifier à votre communauté.

Vous travaillez pour votre

communauté. Est-ce que ça

aurait été plus simple pour vous

juste de travailler dans la

majorité manitobaine?


AIMÉE CRAFT

Absolument.


GISÈLE QUENNEVILLE

Des regrets alors?


AIMÉE CRAFT

Aucun regret. C'est la chose

la plus valable que j'ai faite

dans ma vie, que je vais

continuer à faire. Je peux pas

m'imaginer une autre vie qui a

autant de valeur. Et... je me

souviens, y a longtemps qu'un

elder m'avait dit: "T'as pas

encore trouvé ta vision." Puis

j'étais vraiment frustrée parce

que j'ai dit: "Oui, je sais où

je m'en vais dans ma vie. Je

suis une personne confiante."

Mais maintenant, je regarde à

ce moment-là puis je me dis:

Wow, je l'ai eue ma vision! Puis

c'est pas venu dans le sens que

je pensais. C'était pas une

idée claire et formée. Mais

c'était plutôt quelque chose

auquel je voulais me donner,

donner ma vie.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aimée Craft, merci beaucoup.


AIMÉE CRAFT

Ça fait plaisir, Gisèle.

(Générique de fermeture)

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