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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Ibrahima Diallo : professeur

Le vétérinaire sénégalais se retrouve en France en 1979 pour les études. Là, il rencontre Lise Gaboury une Franco-manitobaine étudiante à Paris.
Ils se fréquentent, se marient et s’installent au Sénégal.

Lors d’un voyage à Winnipeg, Lise se fait offrir un poste à l’Université de St-Boniface. Ibrahima la suit quelque temps plus tard. Il décroche un poste à l’université à son tour.

Ibrahima devient un chef de file dans la communauté. Il fonde un organisme qui accueille les nouveaux arrivants. Il siège à divers comités sur l’immigration. Il préside la Société franco-manitobaine.

Après 20 ans au Manitoba, Ibrahima Diallo est considéré un des pionniers de l’intégration. Il est la preuve qu’immigrer au Canada peut mener à de grandes choses.



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, IBRAHIMA DIALLO, professeur de microbiologie à l'université de Saint-Boniface, on montre des photos qui illustrent divers moments de la vie personnelle et professionnelle de celui-ci.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est une histoire d'amour qui

a amené Ibrahima Diallo au

Manitoba. En 1979, le

vétérinaire sénégalais se

retrouve en France pour ses

études. Là, il rencontre Lise

Gaboury, une Franco-Manitobaine,

elle aussi étudiante à Paris.

Ils se fréquentent, se marient

et s'installent au Sénégal.

Mais, lors d'un voyage à

Winnipeg, Lise se fait offrir

un poste à l'université de

Saint-Boniface. Ibrahima la

suit quelque temps plus tard.

Il décroche un poste à

l'université à son tour.

Ibrahima devient un chef de

file dans la communauté. Il

fonde un organisme qui

accueille les nouveaux

arrivants. Il siège à divers

comités sur l'immigration.

Il préside la Société

franco-manitobaine. Après plus

de 20 ans aux Manitoba,

Ibrahima Diallo est considéré

comme un des pionniers de

l'intégration. Il est la preuve

qu'immigrer au Canada peut

mener à de grandes choses.

(L'entrevue suivante se déroule tantôt à l'intérieur, tantôt à l'extérieur de la demeure d'IBRAHIMA DIALLO.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Ibrahima Diallo, bonjour.


IBRAHIMA DIALLO

Bonjour, Gisèle.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ibrahima, votre parcours

commence au Sénégal, où vous

êtes né, vous avez grandi, vous

avez fait vos études, vous avez

travaillé comme... comme

vétérinaire. Mais le gros de

votre vie, ça s'est passé au

Canada, à Winnipeg. Comment

diriez-vous que le Sénégal a

marqué l'homme que vous êtes

aujourd'hui?


IBRAHIMA DIALLO

Bien, le Sénégal m'a marqué

profondément, parce que...

mon enfance a été quand même

bercée entre différents villes

et villages au Sénégal.

Mon père, qui était un garde

républicain, donc, avait

l'habitude de changer de ville

ou de village en fonction des

affectations du moment. Donc

j'étais déjà habitué au

changement. Donc j'arrivais

souvent dans une ville au

milieu de l'année scolaire, et

je continuais et je réussissais.

Donc, ce qui fait que, quand je

suis venu ici, au Canada aussi,

ça faisait partie de ce

processus d'adaptation auquel

j'étais déjà habitué. Et, donc,

mon passé a pu influencer

beaucoup mon avenir et ma

présence ici, au Canada, mon

nouveau pays d'adoption que,

donc, que j'ai beaucoup

apprécié et dans lequel je vis

depuis presque maintenant...

C'est la moitié de ma vie que

je passe ici.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum!


IBRAHIMA DIALLO

Alors, c'est quand même

incroyable quand on regarde

le temps qui s'est écoulé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Au Sénégal, vous étiez

vétérinaire. Vous avez fait

médecine vétérinaire. Pourquoi

la médecine vétérinaire?


IBRAHIMA DIALLO

J'ai fait la médecine

vétérinaire parce que j'adorais

les animaux, j'adorais la

nature. Justement, dans cette

enfance donc je vous parle, où

j'ai passé souvent ma vie dans

des petits villages, y avait pas

d'eau, y avait pas

d'électricité, on allait à la

pêche, on allait se baigner

dans des rivières où y avait

des crocodiles, y avait même

des hippopotames!


GISÈLE QUENNEVILLE

Oh! C'est dangereux, ça,

des hippo...


IBRAHIMA DIALLO

C'était dangereux, mais nous,

on cachait évidemment ça aux

parents, on y allait...

Et quand on revenait, on se

roulait dans la poussière pour

que les gens ne nous voient pas

très propres, parce qu'ils

savaient, ma mère en

particulier, que si on était

devenu très propre, c'est qu'on

était parti se baigner.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était bien d'être sale!


IBRAHIMA DIALLO

Mais... c'était bien d'être

sale... Mais c'était le contact

avec la nature, avec les

animaux. Et quand j'ai eu mon

bac, je pouvais être médecin,

je pouvais être pharmacien,

j'aurais pu aller en chirurgie

dentaire, et j'avais choisi

médecine vétérinaire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et qu'est-ce qu'on soigne

quand on est vétérinaire

en Afrique?


IBRAHIMA DIALLO

On soigne évidemment des

animaux, et en particulier les

grands bovins. Les grands

bovins, moi, j'étais spécialisé

dans la nutrition animale. Et

donc, tout ce qui était bovin,

tout ce qui était ovin, des

caprins. Mais aussi, un

vétérinaire doit connaître les

plantes. Absolument. Donc moi,

ça m'a beaucoup aidé, quand

j'étais... quand je faisais

mes études vétérinaires.


GISÈLE QUENNEVILLE

Un moment donné, vous êtes

allé en France faire des

études postdoctorales. Est-ce

que c'était courant, ça, pour

un Sénégalais, de se retrouver

en France pour des études?


IBRAHIMA DIALLO

Oui. C'était peut-être pas

tout le monde qui pouvait faire

ça, mais moi, comme j'étais déjà

chercheur dans un centre de

recherche, on avait l'habitude

aussi, dans ce... dans ce

centre de rechercher d'amener

les gens à se spécialiser. Donc,

avec ma formation vétérinaire,

moi, je voulais aller faire de

la nutrition animale. Et donc,

j'ai été à l'Agro de Paris,

l'Institut national agronomique,

et aussi, j'ai fait Paris...

Paris-Jussieu, pour la

nutrition, et j'ai aussi fait

l'INRA. Donc, à la fois,

j'étais spécialisé, mais,

aussi, je devais être

généraliste pour pouvoir faire

face à toutes sortes de

situations qui pouvaient se

présenter.


GISÈLE QUENNEVILLE

En France, vous avez étudié,

bien sûr, mais vous êtes

également tombé amoureux,

en France. N'est-ce pas?


IBRAHIMA DIALLO

Oui, ça, c'est...


GISÈLE QUENNEVILLE

D'une Franco-Manitobaine!


IBRAHIMA DIALLO

D'une Franco-Manitobaine,

effectivement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Racontez-moi

cette rencontre-là.


IBRAHIMA DIALLO

Effectivement, moi... pendant

que j'étais en France,

évidemment, j'ai rencontré...

On était à la Cité

internationale, où y a... tous

les pays du monde se

rencontrent. Et c'est dans le

contexte de mon séjour là-bas

qu'une fois, avec des amis, on

a dit: Tiens, on va aller...

on va aller danser quelque

part. Tiens, y a une

Canadienne qui va venir. Y avait

aussi une Hollandaise, une

Algérienne. Et puis, elle m'a

dit qu'elle venait du Manitoba.

Elle me dit: « Tu connais le

Manitoba? » J'ai dit: « Mais oui!

Je connais le Manitoba, parce

que je me souviens, en 1965,

j'ai lu une bande dessinée qui

s'appelle Jim Canada, et le

titre, c'était Le Sourcier

du Manitoba. »

Alors, elle était complètement

surprise, parce que tout le

monde pensait qu'elle était

québécoise, parce que là-bas,

dès qu'une francophone dit

qu'elle vient du Canada, on dit:

« Tiens, du Québec». « Non,

je suis franco-manitobaine. »

Alors, donc, c'est... un peu,

c'est le début, quand on a

commencé, donc, à sympathiser

avec le groupe et tout ça.

Donc, ce qui devait arriver

arriva, finalement. Moi, j'ai

terminé mes études. Je lui

avais toujours dit, à Lise, que

j'allais rentrer en Afrique.

Et puis, elle, elle faisait une

maîtrise. Et je lui ai dit:

« Mais écoute, si ça t'intéresse,

tu peux venir voir l'Afrique. »

Elle est venue, on a fait le

tour, je l'ai amenée à Dahra

Djoloff, c'est dans le nord

du Sénégal, une zone désertique,

semi-désertique, mais c'était

la zone à bovins. Mais elle a

adoré, elle ne voulait même

plus rentrer. J'ai dû la

pousser dans l'avion pour

qu'elle rentre chez elle, pour

qu'elle aille finir sa thèse.

Et c'est par la suite qu'on a

décidé que, finalement, on était

fait l'un pour l'autre, qu'on a

décidé, donc, de se marier.


GISÈLE QUENNEVILLE

On était au début

des années 80, à peu près,

à cette époque-là.


IBRAHIMA DIALLO

C'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Une relation entre une femme

blanche et un homme noir,

comment c'était vu à l'époque?


IBRAHIMA DIALLO

Moi, quand j'ai décidé de me

marier, j'en avais parlé à mes

parents. Et puis, comme Lise

était déjà venue en éclaireur

pour visiter un peu, voir, et

mes parents l'avaient vue, ils

avaient eu beaucoup, beaucoup

d'admiration pour cette jeune

Blanche qui venait... qui

suivait leur fils. Et ils

avaient vu aussi qu'elle avait

été très bien élevée. Puis mon

père m'a dit: « Écoute, l'âme

humaine n'a pas... n'a pas de

couleur. On peut être blanc,

on peut être noir. Tu aurais pu

te marier avec la voisine d'à

côté, ça ne marchera pas. Mais,

en tout cas, c'est ton coeur qui

t'a dit ça. Nous, on ne peut

que te supporter. On te

souhaite bonne chance. »

Et quand je suis venu, je me

suis marié, je ne connaissais

pas non plus ses parents, ils

ont quand même pris quelque

temps avant de me connaître.

On vient de deux familles qui

vivent dans des endroits

complètement différents, mais

on avait une certaine

philosophie de la vie. Et je me

souviens, quand je me suis

marié, je suis parti au

Sénégal, mon père et ma mère

m'ont dit: « Ibrahima, cette

personne-là, qui a tout quitté

pour toi, il faut que tu t'en

occupes. » Je m'en souviendrai

toujours.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais vous avez abouti ici à

Winnipeg. Vous n’êtes pas restés

longtemps tous les deux

au Sénégal.


IBRAHIMA DIALLO

On est restés deux ans et,

entre-temps, eh bien, ma fille

Anna Binta est née au Sénégal.

Par la suite, Lise a amené Anna

Binta ici, au Manitoba, pour

qu'elle puisse la présenter. Et

pendant qu'elle était là, donc,

elle a travaillé... elle a eu

l'occasion de travailler avec

Annette Saint-Pierre, à

l'université de Saint-Boniface.

Et Annette lui avait dit:

« Mais écoute, toi, tu prépares une

thèse de doctorat à la

Sorbonne. Pourquoi tu ne

laisses pas ton CV ici? »

Et finalement, elle a

gribouillé un CV, elle l'a

laissé. Puis là, elle était

supposée rentrer au Sénégal

dans un mois, et là, on

l'appelle en catastrophe pour

lui dire: « Écoutez, y a une

dame... y a un professeur qui ne

peut pas revenir enseigner, à

cause d'une maladie. Est-ce

que tu peux la remplacer?"

Alors, là, évidemment, elle est

toute paniquée, elle m'appelle:

"Ibrahima, Ibrahima, j'ai

déjà... on m'a offert un poste à

l'université. Qu'est-ce que tu

penses que je devrais faire? »

Alors moi, j'ai réfléchi, j'ai

dit: « Écoute, prends le poste.

Moi, je vais prendre mon

congé. » Parce que ça faisait

presque cinq ans que j'avais pas

pris de congé. « Et je vais

venir, puis on va regarder ça. »

Donc, je suis resté séparé de ma

fille et de ma femme pendant

à peu près six mois.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum!


IBRAHIMA DIALLO

Et... quand j'ai débarqué à

Winnipeg pour venir les visiter,

ils sont partis chercher ma

fille à la garderie, elle est

arrivée puis elle m'a regardé,

elle me reconnaissait pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum...


IBRAHIMA DIALLO

Et ça, ça a été, je dois dire,

le grand déclic qui m'a fait...

qui m'a transpercé le cœur.

À ce moment-là, j'ai dit à Lise:

« Écoute, il faut qu'on regarde

la situation, là. » Puis j'ai

réfléchi, j'ai regardé

l'avenir. Et... je me suis dit:

Quand même, cette femme s'est

sacrifiée pour moi. Elle a vécu

deux ans au Sénégal, dans les

conditions les plus...

difficiles, si j'ose dire, mais

elle a été très heureuse. Donc,

elle a appris à nous connaître.

Et moi, si je veux aussi lui

donner la chance, à elle, qui

venait de commencer une

carrière universitaire, il

fallait faire un choix. Et je

dois dire que ça a été le choix

le plus difficile de ma vie,

parce qu'au Sénégal, j'avais

beaucoup de responsabilités.

J'avais une carrière

scientifique, je faisais des

publications. Et je me suis

dit: Ibrahima, faut que tu

prennes la décision et que tu

vives avec. Alors, j'ai tout

rompu, j'ai tout quitté, je suis

revenu à zéro. J'avais déjà une

carrière de huit ans. Donc,

je suis revenu pour recommencer

ma vie ici.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ibrahima, apparemment, vous

êtes un maniaque de la pêche et

que ça vient de votre jeunesse

au Sénégal. Vous pêchez

avec quoi là-bas?


IBRAHIMA DIALLO

Moi, j'ai pêché, par exemple,

à la ligne. Mais c'est ici que

j'ai vu la première fois la

canne à pêche. Mais là-bas,

je pêchais avec un bambou.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah oui.


IBRAHIMA DIALLO

Tu prends un bambou et tu

mets une ficelle dessus et puis

tu lances. Et on pêchait...

comme appâts, on utilisait les

vers de terre. On pouvait

utiliser aussi des...

tu connais la sauterelle?


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum.


IBRAHIMA DIALLO

Tu coupais l'abdomen et tu

mettais dedans. Ou bien tu

pouvais pêcher aussi avec...

avec des grains de maïs.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum.


IBRAHIMA DIALLO

Ou des grains de... ou avec

des boules de pain. Alors, tout

dépend de la saison. Parce qu'à

chaque saison, y avait des

catégories de poissons qui

passaient.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant que vous êtes

arrivé ici, vous avez découvert

la canne à pêche.


IBRAHIMA DIALLO

Ah moi, j'ai...

La première fois que j'ai été

pêché avec mon beau-frère, il

m'a amené à...

à à peu près, quoi?

À 15-20 km d'ici, puis ils m'ont

donné la canne à pêche comme ça.

Mais j'ai dit: « Mais c'est

quoi, ce truc-là? » Puis y avait

le moulinet, je savais même

pas... j'en avais jamais utilisé

de ma vie. En tout cas, j'ai

réussi... j'ai réussi à le

lancer. Et... tout à coup, moi,

j'ai senti que ça... ça mordait,

et je ne savais pas comment...

comment ramener ma ligne. Alors,

j'ai lancé la canne et je me

suis mis à tirer dessus.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ibrahima, je sais que ça a été

une décision difficile pour

vous de quitter le Sénégal et

de vous installer au Manitoba.

Comment vous avez trouvé ça,

ici, le Manitoba, quand vous

êtes arrivé?


IBRAHIMA DIALLO

Mais quand je suis arrivé au

Manitoba, évidemment, j'avais

déjà vécu dans un pays tempéré,

qui était la France, Paris en

particulier. Évidemment, c'était

pas le même type de climat,

mais j'avais déjà vu la neige

au moins dans un autre pays.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est pas pareil.


IBRAHIMA DIALLO

C'est pas pareil!

C'est pas pareil du tout.

Et puis aussi, je dois dire que,

quand je suis arrivé, je voyais

que j'étais tombé dans une

famille qui aimait aussi la

nature, la pêche, les activités

et tout ça. Donc je suis rentré

dedans. Et mon épouse aussi m'a

beaucoup aidé dans la

compréhension du milieu.

Et tout ça, ça a fait que...

j'ai trouvé que le Manitoba

était aussi mon chez-moi.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum. Pas trop difficile

de trouver du travail?


IBRAHIMA DIALLO

Ah! J'ai été très chanceux,

quand je suis arrivé, d'avoir eu

la possibilité d'enseigner un

cours de microbiologie.


GISÈLE QUENNEVILLE

À l'université

de Saint-Boniface.


IBRAHIMA DIALLO

Et de donner le laboratoire.

Et donc, j'avais eu une très

bonne expérience, ce qui fait

que, dès l'année suivante,

le doyen de l'époque et aussi

notre chef de département

avaient cru bon de dire: « Tiens,

Ibrahima, on pourrait lui

donner des cours que d'autres

prenaient en surcharge. » Et

donc, c'est comme ça que j'ai

commencé. Et j'ai mis le pied

dans l'engrenage et c'est parti!

Et là, j'ai commencé à

m'intéresser aussi à... la vie

des francophones du Manitoba,

des Franco-Manitobains. Et

aussi à la nature manitobaine.

Et là, donc, j'étais aussi bien

dans les sciences que dans

le domaine communautaire.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum! Et vous vous êtes

impliqué assez rapidement dans

cette... cette communauté

franco-manitobaine. Vous êtes

devenu président de la Société

franco-manitobaine. C'est

l'association qui représente

les Franco-Manitobains.

Pourquoi avez-vous décidé

de vous impliquer?


IBRAHIMA DIALLO

Bien, je pense que, si on vit

dans un milieu et qu'on voie

qu'on peut apporter quelque

chose, je pense que c'est très,

très important. J'étais... quand

je suis arrivé ici, je dois

dire qu'il y avait très peu

d'immigrants francophones.

Au point que dans les années

80-90, je pouvais même inviter

tous les immigrants francophones

dans mon sous-sol pour faire

une fête, si vous voulez.

Maintenant, ce n'est plus

possible, il faut louer des...

des gymnases. Mais disons

que... c'est peut-être mon

esprit, aussi, ça va avec mon

caractère... altruiste, ça va

avec mon caractère d'ouverture,

qui fait que j'ai tout de suite

vu qu'il y avait des sujets qui

m'intéressaient: parler de la

francophonie, parler des

Franco-Manitobains. Surtout

quand tu es conscient que c'est

des gens qui ont aussi subi des

injustices dans le passé. Et

que moi, qui suis... devenu

subitement faisant partie des

minorités ethnoculturelles,

j'ai regardé ça, j'ai dit:

« Bien, je veux pas être toujours

martyrisé. » Ils ont un combat...

et c'est un combat que moi, je

partage, parce que je viens

aussi d'un pays francophone, qui

est le Sénégal. Et je vois

aussi que c'est une langue qui

est une langue, aussi,

internationale. Et par

conséquent, j'ai pensé que

j'étais en droit de pouvoir

m'allier avec cette

communauté-là, qui m'a

accueilli, d'abord, parce que ma

femme est d'ici et, en plus,

aussi, je voyais que j'avais

beaucoup d'affinités avec les

Franco-Manitobains, j'avais

beaucoup de... points communs.

C'est des gens qui sont, quand

même, quoi qu'on puisse dire,

qui sont très, très...

accueillants, si on les connaît.

Ils vont prendre du temps, mais,

une fois que vous les

connaissez, je pense que vous

sentirez jamais que vous êtes

quelqu'un qui vient de

l'extérieur. Et ça, j'ai eu

cette chance-là. Je peux pas

dire que tous les immigrants ont

cette même chance. Mais moi, ça

a été mon expérience

personnelle, d'aller dans cette

communauté et de faire mes

preuves. Je pense que ça, c'est

un élément important: de faire

mes preuves dans la mesure où,

quand vous venez partager les

défis, trouvez des solutions

pour les surmonter, je pense

que les gens font de vous

un allié. Et moi, j'ai trempé

à toutes les sauces.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'essaie de penser à votre

famille franco-manitobaine.

Qu'est-ce qu'ils ont pensé

du fait que, tout d'un coup,

vous vous présentiez à la

présidence de la Société

franco-manitobaine?


IBRAHIMA DIALLO

Bien... oui. Disons que--


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est assez inhabituel.


IBRAHIMA DIALLO

Ouais, c'était inhabituel.

Mais disons que moi, j'avais

déjà été membre de la Société

franco-manitobaine dans les

années 88-89. à l'époque,

c'était Gary Filmon

qui était là.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum.


IBRAHIMA DIALLO

Donc, j'ai fait mon passage

et, après ça, je suis parti...

faire autre chose. J'étais dans

la vulgarisation, j'étais dans

des comités. Et j'avais

complètement oublié tout ça.

Jusqu'au moment où, un jour,

dix ans plus tard, on est venu

un jour me demander... y avait

des gens qui ont cherché à me

rencontrer, bon, des gens de la

SFM, et ils m'ont dit: « Écoute,

on voulait te voir pour te

parler. » Et moi, je pensais

qu'ils voulaient que je

redevienne membre du conseil

d'administration. On me dit:

« Non, non, non, c'est pas ça.

On veut que toi, tu sois le

président de la Société

franco-manitobaine. » J'ai dit:

« Qu'est-ce que vous racontez?

C'est pas possible! Moi,

président de la Société

franco-manitobaine? »

Il me dit:

« Oui, oui, Ibrahima, écoute, on

est en train vraiment de faire

de la prospection. Mais y a

beaucoup de gens qui nous ont

dit que, peut-être, tu étais la

personne idéale pour prendre ce

poste-là. » Et... évidemment,

entre-temps, j'avais aussi été

doyen de la faculté...


GISÈLE QUENNEVILLE

Des arts.


IBRAHIMA DIALLO

Ça, c'était un élément très

important. Là aussi, c'est une

autre chose, aussi, qui a

peut-être été une grande

surprise. Mais je pense que mes

supérieurs immédiats avaient

une grande confiance en moi.

Et j'étais dans cette

communauté-là, je partageais

leurs valeurs, je partageais

leur vision et je pense que

j'étais un allié sur qui on

pouvait compter. Et donc, tout

ça, ça a été des éléments

extrêmement...

enrichissants pour moi. Et, de

fait, j'ai été président de la

SFM pendant six ans et j'ai été

le doyen pendant dix ans. Donc,

je faisais partie des meubles,

si vous voulez, quand vous venez

au Manitoba.

(IBRAHIMA DIALLO et GISÈLE QUENNEVILLE sont à l'extérieur. C'est l'hiver.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Il fait froid. C'est l'hiver à

Winnipeg. Quel était votre

premier hiver à Winnipeg?


IBRAHIMA DIALLO

Ah! Mon premier hiver ici,

je suis arrivé puis... avec

la famille. On voulait aller

chercher un sapin de Noël.

Alors moi, je regarde dehors

puis je dis: « Mais wow! C'est

très, très ensoleillé. On y va! »


GISÈLE QUENNEVILLE

Bonne journée pour aller--


IBRAHIMA DIALLO

Bonne journée pour aller.


GISÈLE QUENNEVILLE

...choisir un sapin.


IBRAHIMA DIALLO

Alors, je connaissais pas

bien les hivers manitobains.

Je suis sorti avec des runnings

et puis un petit manteau.

Et... et c'était le jour

le plus froid du Manitoba.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parce que quand il fait

beau soleil ici...


IBRAHIMA DIALLO

Exactement!


GISÈLE QUENNEVILLE

... C’est qu'il fait

froid, hein?


IBRAHIMA DIALLO

Je pouvais pas raisonner

comme ça. Et on est parti dans

un grand parc, où il fallait

trouver des arbres. Puis là, ma

femme et mes beaux-frères, ils

étaient en train de passer du

temps: « Non, cet arbre-là,

regarde-moi ça. Il n'est pas

très droit, il est asymétrique. »

Puis là, ils m'ont demandé mon

avis. J'ai dit: « Moi, je m'en

fous. Partons d'ici au plus

sacrant, parce que je ne peux

plus tenir. » J'étais en train

de faire comme ça dans...

(IBRAHIMA DIALLO piétine pour imiter quelqu'un qui a froid et qui bouge pour se réchauffer.)

(On est de retour à l'intérieur.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Ibrahima, vous êtes un

immigrant qui a connu beaucoup

de succès. Vous êtes reconnu

professionnellement, vous êtes

reconnu pour votre implication

communautaire. Autant chez les

francophones que chez les

anglophones, je pense. Vous

êtes une histoire à succès.

Est-ce qu'un Sénégalais qui

arrive à Winnipeg aujourd'hui

peut s'attendre à avoir

une vie comme la vôtre?


IBRAHIMA DIALLO

Mais moi, je pense que oui,

j'ai été chanceux. Mais je pense

aussi que je suis... la

personne, comme je disais un

jour, suite à des éloges

qui m'avaient été envoyées,

que je ne suis pas un arbre qui

doit cacher la forêt. Y a des

tas de gens qui ont des tas de

talents, qui ont... qui peuvent

même faire mieux que moi. Moi,

j'ai eu la chance de défricher

un terrain dans lequel... sur

lequel y avait personne. Mais

je me dis aussi qu'il y a des

gens qui peuvent faire même

mieux que moi et j'ai été

beaucoup aidé par... par le

sort. J'ai été aussi beaucoup

aidé par ma famille, et j'ai

aussi été très curieux dans mon

intégration ici. J'ai fait mes

pas. Mais je suis sûr qu'il y

a des gens qui peuvent faire

beaucoup mieux que moi dans

cette communauté-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parlons de l'immigration au

Manitoba. Chaque année, on

accueille combien d'immigrants?

C'est des gens qui viennent

d'où?


IBRAHIMA DIALLO

Bien, je pense qu'ici,

d'immigrants francophones, on

en reçoit à peu près 300 en

moyenne, 300-350. Des gens qui

viennent de partout. Et plus

spécifiquement, ces dernières

années, donc ces dix dernières

années, c'est des gens qui

viennent du Congo, des gens qui

viennent du Sénégal, des gens

qui viennent du Mali et de

toutes les régions francophones

d'Afrique. Donc on a cette

nouvelle francophonie qui est

en train de changer, justement,

le visage de la francophonie

du Manitoba.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum.


IBRAHIMA DIALLO

Avec cette diversification

dans les sources. Évidemment,

y a des gens qui viennent de la

France, de la Belgique ou de la

Suisse, mais disons que cette

francophonie est actuellement à

l'image de la francophonie

internationale.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pourquoi ces immigrants

choisissent le Manitoba? C'est

pas un choix qui s'impose, hein?

Je pense qu'on peut le dire.


IBRAHIMA DIALLO

C'est pas un choix évident au

départ, parce que la plupart des

immigrants, souvent, vont au

Québec, parce que c'est là-bas,

bon, c'est la francophonie.

Bon, ils savent que le Québec a

une bonne base en français.

Souvent, ils ont fait des études

en français. Et... ils viennent

au Manitoba de plus en plus,

parce que, d'abord, y avait la

perspective de l'emploi, mais

aussi, je pense que c'est des

gens... quand un immigrant

vient au Canada et... souvent,

ils viennent aussi pour les

enfants. Ils veulent que les

enfants réussissent. Ils

veulent que les enfants

apprennent l'anglais. Et nous,

nous vivons dans des

communautés francophones en

situation minoritaire. C'est

une carte maîtresse. De voir un

immigrant qui arrive ici, avec

des enfants qui sont unilingues

ou qui parlent deux langues,

mais qui arrivent ici et, dès

la première année, se mettent à

parler de l'anglais. Et donc,

c'est un atout, et on peut pas

vivre en Amérique du Nord et ne

pas ignorer... et ignorer, si

vous voulez, l'anglais. Et pour

ces gens-là, s'ils peuvent

trouver une façon de pouvoir

s'intégrer sur le plan

professionnel, c'est un

excellent début pour eux pour

pouvoir justement faire leur

vie au Manitoba.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum.


IBRAHIMA DIALLO

Et y a des gens, aussi, qui

font de l'immigration

secondaire, qui arrivent au

Québec, bon, la perspective de

l'emploi n'est peut-être pas

toujours réjouissante pour eux,

et... donc, qui entendent qu'au

Manitoba, y a du boulot, ou

bien qu'en Alberta, y en a, ils

choisissent de faire ce qu'on

appelle la migration

secondaire. Alors, ils viennent

ici puis, quand ça marche, le

téléphone arabe, comme on dit,

ou bien le tam-tam africain, eh

bien: « Venez chez nous, parce

qu'il y a ceci, y a cela », puis

les gens viennent. Et c'est une

très, très bonne chose. Nous, ça

nous grandit notre communauté

et des gens... des gens

trouvent des façons de pouvoir

aussi s'épanouir dans cette

communauté-là. Nous avons une

communauté francophone qui

prend de l'âge, et la

communauté aussi se diversifie.

Y a de plus en plus de couples,

d'enfants qui sont issus de

couples exogames, dont l'un est

anglophone, l'un des parents,

et tout ça, c'est ça qui

dessine actuellement cette

configuration de cette nouvelle

francophonie dont on parle.

Y a un dénominateur commun:

c'est le français. Et que ma

langue maternelle ne soit pas

le français ne m'empêche pas

de parler le français.


GISÈLE QUENNEVILLE

Diriez-vous que...

la communauté franco-manitobaine

traditionnelle, ou les

Franco-Manitobains de souche,

pour utiliser cette expression

que personne n'aime, elle est

confortable avec ce nouveau

visage du Manitoba français?


IBRAHIMA DIALLO

Je pense que tout changement,

évidemment, peut être perçu

comme étant déstabilisant.

Mais je pense qu'il faut donner

le temps au temps. Et je crois

que les Manitobains... à des

moments ou d'autres de leur

histoire, ont su faire ces

changements-là.

Et, actuellement, je crois que

quand ils ont défini ce fameux

concept d'agrandissement de

l'espace... je crois que c'est

quelque chose de très, très,

très important. Parce qu'il y a

une composante de la communauté

qui est extrêmement ouverte sur

l'extérieur. Et je pense que, si

on regarde actuellement notre

communauté, nos institutions,

il faut qu'il y ait des

individus pour faire marcher

des institutions.


GISÈLE QUENNEVILLE

(acquiesçant)

Hum hum.


IBRAHIMA DIALLO

On ne peut pas le faire

quand une communauté

est en train sur le plan

démographique de se rétrécir.


GISÈLE QUENNEVILLE

Le Manitoba est une province

essentiellement anglophone.

Ces nouveaux arrivants

francophones arrivent. Qu'est-ce

que vous faites pour faire en

sorte que ces immigrants

francophones restent

francophones, ici, au Manitoba?


IBRAHIMA DIALLO

D'abord, il faut que ça parte

d'eux. Je crois que c'est très

important. On peut pas arriver

dans un pays et dire: « Tiens!

Intégrez-moi. » Je pense qu'il y

a un effort de notre côté qui

doit se faire. S'ils sont

d'abord capables de trouver un

emploi. Un emploi qui soit

compatible avec leur formation.

Ou s'ils sont capables de

changer, parce que, ça aussi,

il faut que l'immigrant se dise:

« J'ai pas été vétérinaire, je

veux être vétérinaire toute ma

vie! » Vous avez vu, moi, j'ai

changé. Mais j'ai les

connaissances. Donc, c'est...

il faut qu'il y ait cette

adaptation-là. Et aussi, je

pense, à côté de la question

de... d'emploi, qui est la

question numéro un, la question

des enfants - il faut que les

enfants puissent trouver des

structures scolaires qui

puissent les accueillir, et

tout ça - y a toutes sortes

d'éléments, si vous voulez,

rattachés à l'arrivée d'un

immigrant, qui font que des

institutions, les structures

aussi doivent travailler

ensemble pour faire en sorte

que ces immigrants-là se

sentent chez eux. Tous les

immigrants ne peuvent pas

trouver de l'emploi dans leur

domaine chez les francophones.

Donc ça passe aussi par la

maîtrise de l'anglais. Et ça,

il ne faut pas qu'on l'oublie,

pour les communautés

francophones en situation

minoritaire. Pour qu'un

francophone puisse s'épanouir

ici, il faut aussi qu'il

possède la langue de la

majorité. Donc, une personne qui

parle deux langues en vaut deux.

Déjà que l'immigrant qui arrive

ici parle deux ou trois langues.

Pour lui, c'est pas un grand

problème pour parler une autre

langue. En particulier la langue

de la majorité. Et je pense que

tout ça, ce sont des éléments

qui permettent à l'individu de

pouvoir s'insérer dans le tissu

social, économique et culturel.

Et je pense que les gens l'ont

compris, et ça va aller, ça va

se faire tranquillement. Et puis

ça va nous permettre de grandir

ensemble dans notre diversité

en respectant évidemment nos

spécificités. Mais aussi, ça

permet aux gens de mieux se

comprendre et de dire que nous

avons une communauté

francophone. Et c'est ça, le

dénominateur commun, et nous

devons donc travailler ensemble

pour l'épanouissement de toute

notre communauté.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ibrahima Diallo,

merci beaucoup.


IBRAHIMA DIALLO

Merci beaucoup. Ç'a été

un plaisir de vous parler.

(Générique de fermeture)

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