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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Gabor Csepregi : recteur

Son histoire est digne d’un film de Hollywood.
En 1968, Gabor Csepregi fuit la Yougoslavie communiste à la nage pour atteindre le port de Trieste en Italie.
Après des mois dans des camps de réfugiés, le jeune Hongrois obtient passage pour le Canada.
Arrivée à Québec, s’inscrit à l’Université Laval et se retrouve aussitôt membre de l’équipe de natation.
À Laval, il fonde l’équipe de waterpolo. Il se qualifie pour l’équipe nationale et participe aux Jeux olympiques de Munich et de Montréal.
Mais Gabor est aussi un bon étudiant, passionné par la philosophie et la théologie. Il obtient un bac, une maîtrise ainsi qu’un doctorat…ce qui le conduira vers l’enseignement, au Collège Dominicain d’Ottawa et aujourd’hui comme recteur de l’Université de St-Boniface à Winnipeg.



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, on montre des photos qui illustrent différents moments de la vie de GABOR CSEPREGI.


GISÈLE QUENNEVILLE

Son histoire est digne d'un

film de Hollywood. En 1968,

Gabor Csepregi fuit la

Yougoslavie communiste à la

nage, pour atteindre le port de

Trieste, en Italie. Après des

mois dans des camps de réfugiés,

le jeune Hongrois obtient

passage pour le Canada. Arrivé

à Québec Gabor s'installe chez

son oncle et sa tante. Il

s'inscrit à l'Université Laval

et se retrouve aussitôt membre

de l'équipe de natation.

À Laval, il fonde l'équipe de

water-polo. Il se qualifie pour

l'équipe nationale et participe

aux Jeux olympiques de Munich

et de Montréal. Quelques années

plus tard, il devient

entraîneur de cette même

équipe. Mais Gabor est aussi un

bon étudiant, passionné par la

philosophie et la théologie.

Il obtient un bac, une maîtrise

ainsi qu'un doctorat. Il

déménage à Ottawa pour

enseigner et finit par diriger

le Collège dominicain. Des

années plus tard, un autre

déménagement s'impose, cette

fois-ci à Winnipeg où,

aujourd'hui, Gabor Csepregi est

recteur de l'Université de

Saint-Boniface.

(L'entrevue suivante se déroule dans le bureau de GABOR CSEPREGI.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Gabor Csepregi, bonjour.


GABOR CSEPREGI

Bonjour, madame.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monsieur Csepregi, vous avez

eu une... une vie assez

remarquable. Ramenez-moi à votre

jeunesse en Hongrie. Si vous

avez décidé de fuir votre pays,

c'est parce que ça n'allait

pas en Hongrie?


GABOR CSEPREGI

En un sens, ça allait bien,

parce que, quand même, je

pouvais pratiquer mon sport

favori, la natation, et bien

d'autres sports. D'autre part,

j'avais des camarades, j'avais

une famille très accueillante,

très affectueuse. Donc,

en un sens, ça allait bien.

Ce qui n'allait pas, c'est que,

quand même, j'avais une

certaine soif de la liberté.

Liberté au sens de pouvoir se

déplacer, aller dans les pays

que j'estimais beaucoup, comme

la France, l'Allemagne,

l'Italie. Et d'autre part,

il fallait bien surveiller ce

qu'on disait à l'école et aussi

sur la place publique. Pour

cette raison, j'ai décidé de

quitter la Hongrie. Un autre

copain avec moi. Et on se

disait: bien, on va se lancer.

J'ai un frère jumeau, qui

voulait venir avec moi aussi,

mais lui n'a pas reçu le

passeport juste pour aller en

Yougoslavie. Ce qu'il faut

comprendre, c'est que les

jeunes pouvaient pas aller dans

les pays soi-disant libres,

c'est-à-dire dans les pays de

l'Ouest. Ce qu'on pouvait

faire, c'est qu'on pouvait

aller seulement en Yougoslavie,

qui était considérée comme un

pays communiste, mais quelque

peu plus libre que les autres

pays communistes. Donc on s'est

rendus en Yougoslavie, et on

tentait effectivement de passer

par la frontière pour arriver

en Italie.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, est-ce que ça,

c'était... un projet, un

programme très planifié, ou

est-ce que vous êtes partis un

peu sur un coup de tête?


GABOR CSEPREGI

Oui et non. On a étudié

beaucoup les cartes, et on

savait exactement où se

trouvent les villes, où se

trouve la baie qui sépare

l'Italie et la Yougoslavie.

Mais c'était planifié depuis

fort longtemps. Évidemment, sur

place, il fallait improviser,

il fallait savoir où est-ce

qu'on est. On pouvait pas

traverser la frontière comme on

voulait. Il fallait attendre...


GISÈLE QUENNEVILLE

La noirceur.


GABOR CSEPREGI

Que le soleil tombe et

qu'il fasse nuit. Et donc, il

fallait s'adapter à des

situations qu'on a rencontrées

sur le terrain.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, racontez-moi la

traversée à la nage. Bon, de

nuit, vous êtes partis,

qu'est-ce qui vous passe par

l'esprit pendant que vous êtes

dans l'eau?


GABOR CSEPREGI

C'est ça. Donc, on a laissé

nos vêtements sur le champ,

derrière les vignobles, ou je

sais pas exactement où, et on

est descendus sur la plage. Et

lentement, on rentrait dans

l'eau. Il fallait évidemment

pas faire de bruit, parce que,

quand même, y a un bateau qui

circulait. On attendait que le

bateau aille le plus loin

possible et on commençait à

marcher et éventuellement

nager. Et... ce qui passait par

la tête, c'est: « On va se

rendre en Italie! Ça va être

extraordinaire! Ça va être

quelque chose de différent. »

On pensait pas aux conséquences

de nos gestes et, en arrivant,

ça prenait à peu près une

heure, une heure... je pense:

une heure et quart.


GISÈLE QUENNEVILLE

À la brasse?


GABOR CSEPREGI

À la brasse, parce que,

comme je vous ai dit, il fallait

que... y a pas des vagues,

qu'on fasse pas des vagues,

parce que les vagues, quand

même, sont remarquées autant du

sol autant du bateau de

surveillance. Donc, il fallait

bien faire attention qu'on se

passe pas remarquer. Et, peu à

peu, on s'approchait du côté

italien, et c'était très

difficile de sortir, parce

qu'il y avait des roches

immenses. Alors, il fallait

faire encore une certaine

distance. Et, tout mouillés, on

est arrivés vers 2 h, 2 h 30

le matin. Et on... on s'est mis

à marcher. On voulait faire

l'auto-stop. Évidemment,

personne voulait prendre ces

deux jeunes, à 2 h ou 3 h le

matin, tout mouillés. Il

fallait quand même marcher

jusqu'à 6 h ou 6 h 30 le matin

pour arriver vraiment dans la

ville de Trieste.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et arrivés là, qu'est-ce que

vous avez posé comme gestes?


GABOR CSEPREGI

On avait l'instinct d'aller à

une station de police.

Vraiment, on s'est rendus:

« Nous sommes arrivés ici. »

Les policiers étaient fort

agréables et gentils. Ils

comprennent tout à fait ce qui

arrive. Et ils nous ont mis dans

une prison. Mais les portes

étaient ouvertes, ils nous ont

donné une tasse de thé et la

nourriture. Quelques heures plus

tard, une voiture est venue

nous chercher pour nous amener

dans un camp de réfugiés, qui se

trouvait pas loin de Trieste.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et un camp de réfugiés, en

Italie, à cette époque-là,

ça ressemblait à quoi?


GABOR CSEPREGI

Y a des baraques et y a des

lits superposés, et y a toutes

sortes de monde, venant de la

Bulgarie, de Roumanie, de

l'Albanie, de la Pologne et de

la Tchécoslovoquie d'autres

fois. On était pendant trois

jours dans une quarantaine, et

l'Interpol est venu pour

vérifier si nous ne sommes pas des

criminels recherchés.

Ce qui n'était pas

le cas. Et... là, on a réalisé

ce qu'on a fait. Il fallait

attendre dans ce camp de

réfugiés pendant sept mois, et

les conditions n'étaient pas

tout à fait les plus agréables.

Vous avez eu là-bas toutes

sortes de monde. Y avait des

batailles, y avait des... des

mésententes. Des personnes qui

ont fait des excès de boisson.

On était très jeunes,

on avait seulement 18 ans.

Donc c'était une ambiance assez

difficile. On était bien

nourris, mais... il fallait

bien se protéger pour ne pas

entrer dans une situation tendue

avec quelqu'un.

Donc, c'était pas le milieu le

plus agréable. C'était pas un

lieu impossible. Et aussi le

temps d'attente. Il faut

attendre dans ce lieu. Et

l'incertitude. Vous savez, quand

on est incertain devant... dans

une situation, les choses se

présentent d'une manière

différente. C'est pour vous dire

que le copain avec qui je suis

venu, il était effrayé. Alors,

il a paniqué et il a disparu.

Et j'ai appris plus tard qu'il

est retourné en Yougoslavie,

sur le sol, cette fois, et là,

il s'est rendu à l'ambassade,

il est retourné en Hongrie.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, vous, vous avez

attendu les mois. Vous avez

choisi le Canada ou c'est le

Canada qui vous a choisi?


GABOR CSEPREGI

Alors, j'ai choisi le

Canada, et c'est pour la simple

raison que je voulais parler le

français et l'anglais.

Je voulais aller dans un pays

bilingue. D'autre part, j'avais

un oncle à Québec, le frère de

ma mère, et c'est lui qui m'a

finalement donné la garantie.

Il m'a accueilli. Donc, je

pouvais aller, pour cette

raison, à Québec. C'est... c'est

grâce à ces circonstances-là.

Mais j'ai vraiment choisi le

Canada et je n'étais pas déçu.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monsieur Csepregi, votre vie

est digne d'un film, une vie

remarquable; fuite à la nage,

athlète olympique et, tout

récemment, vous avez retrouvé

votre amour de jeunesse.

Qui est-elle et comment ça

s'est fait?


GABOR CSEPREGI

Alors, c'était une camarade de

classe. Elle s'appelle Éva.

On était des très bons amis.


GISÈLE QUENNEVILLE

En Hongrie,

quand vous étiez jeune.


GABOR CSEPREGI

Oui, à l'école secondaire,

c'est-à-dire au lycée. On est

sortis à quelques reprises, on

est allés danser, on est allés à

des partys. On a fait même un

voyage en bateau.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah! C'était sérieux,

votre affaire.


GABOR CSEPREGI

Oui, c'était assez sérieux.

On s'est revus après 30 ans,

lors de retrouvailles des

camarades de classe. Mais

encore, elle était mariée; moi

aussi, j'étais encore marié.

Et, alors, le 40e anniversaire

de retrouvailles des camarades

de classe du lycée, là...


GISÈLE QUENNEVILLE

Les choses avaient changé,

j'ai l'impression.


GABOR CSEPREGI

Oui, les choses avaient

changé dans nos...


GISÈLE QUENNEVILLE

Vos situations.


GABOR CSEPREGI

Situations familiales,

effectivement, et on a repris

où on a laissé. Après 40 ans,

y avait une sympathie mutuelle,

un amour mutuel. Donc je lui ai

dit de venir visiter le Canada.

Elle a bien aimé le Canada.

Et ensuite, on s'est mariés un

an plus tard. Elle est

maintenant naturalisée

canadienne. Et aussi,

elle suit des cours de

français à l'Université de

Saint-Boniface et j'en suis

ravi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monsieur Csepregi, une fois

arrivé au Canada, à Québec,

j'imagine que vous vous êtes

installé chez... chez votre

oncle et votre tante, c'est ça?


GABOR CSEPREGI

C'est ça. Alors, je suis

arrivé chez eux. Et

heureusement, je pouvais

obtenir un travail après une

semaine. Alors, j'étais plongeur

de vaisselle dans un restaurant.

Et, quelques semaines plus tard,

aussi, je pouvais obtenir

un emploi comme moniteur

de natation.


GISÈLE QUENNEVILLE

Évidemment!


GABOR CSEPREGI

Ouais. Dans une piscine

l'été. Et ça m'a... ça m'a

permis de gagner des sous.

Et... j'avais la chance aussi

d'être présenté à M. Jean-Marie

De Koninck, Jean-Marie qui

était membre de l'équipe de

natation de l'Université Laval.

Et qui était très content de

cette rencontre, parce que

quelqu'un pouvait joindre

l'équipe. Et... je me rappelle

également de la réception très

agréable que j'ai reçue des

gens, à l'université, dans les

piscines et ailleurs.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez nagé pour l'équipe

de l'Université de Laval.


GABOR CSEPREGI

C'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais vous avez également

fondé l'équipe de water-polo.


GABOR CSEPREGI

C'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous jouiez déjà au water-polo

à cette époque-là?


GABOR CSEPREGI

J'ai joué un petit peu en

Hongrie durant les week-ends,

parce que l'équipe avait besoin

de bons nageurs. Et, à Québec,

une fois que ce travail d'été

s'est terminé, un monsieur fort

agréable, Jean-Hugues

Boulanger, je me rappelle de

lui encore, il m'a appelé:

« On veut fonder une équipe de

water-polo. Est-ce que tu serais

intéressé à devenir l'entraîneur

de cette équipe? » Mais j'étais

content, très content, parce que

c'était un travail pour un

étudiant, à l'époque. Et je me

rappelle, j'ai fondé cette

équipe. Durant le premier

entraînement, j'avais un garçon.

Alors, peu à peu, je me disais:

« Mais il faut amener des

garçons. Mais comment amener

des garçons dans l'équipe? »

Alors, j'ai rencontré quelques

jeunes filles qui étaient dans

la piscine d'été. Alors, j'ai

dit... j'ai dit aux jeunes

filles: « Venez jouer au

water-polo... »


GISÈLE QUENNEVILLE

Je vois votre stratégie.


GABOR CSEPREGI

C'est ça. Et si les filles

viennent, les garçons vont

venir aussi. Et effectivement,

on a fondé deux équipes, une

équipe féminine et une équipe

des garçons. Et... on est

arrivé, après quelques années,

on avait à peu près 90

personnes. Et j'ose croire que

j'ai laissé une influence sur

leur vie.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous vous êtes retrouvé...

comme entraîneur de l'équipe de

water-polo... nationale,

l'équipe canadienne, et vous

vous êtes retrouvé aux Jeux

olympiques, je crois.


GABOR CSEPREGI

C'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aux jeux de Munich et aux

jeux de Montréal.


GABOR CSEPREGI

C'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Munich, on se souvient de ces

jeux-là, en 72, à cause de

l'assassinat des joueurs...

des athlètes israéliens.

Comment vous avez vécu ça?


GABOR CSEPREGI

C'était très difficile. Donc,

à Munich, j'étais encore joueur

et j'ai... j'ai participé dans

l'équipe. On était tout près

des... de ce bâtiment où

logeaient les Israéliens.

C'était un choc. On voyait des

chars d'assaut, on voyait des

policiers déguisés, des soldats

déguisés... en athlètes. C'était

un choc et ça laissait une

marque très profonde sur les

athlètes. Mais ce qui est

curieux, c'est qu'on ressentait

l'effet des jeux de Munich

surtout à Montréal.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quatre ans plus tard!


GABOR CSEPREGI

Parce qu'à Montréal, nous

étions entourés des soldats,

des policiers. Le contrôle

était beaucoup plus sévère.

Donc, ça changeait...

l'atmosphère qui régnait au

village et aussi sur les lieux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourtant, Montréal, c'était

pour vous l'occasion de jouer

pour votre patrie d'adoption en

sol canadien. Ça devait être

spécial...


GABOR CSEPREGI

C'était tout à fait spécial,

parce que je jouais pour le

Canada. Et... on jouait contre

la Hongrie. Et j'ai joué aussi

contre certains joueurs avec

qui j'ai pratiqué la natation et

j'ai nagé ensemble. Alors,

c'était fort intéressant de me

retrouver en face de mes

compatriotes d'autrefois.

J'étais très content d'être

dans l'équipe canadienne et

c'étaient des souvenirs vraiment

inoubliables.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous avez battu

la Hongrie?


GABOR CSEPREGI

Non. On a perdu 4-2,

mais il faut quand même savoir

que la Hongrie a gagné

la médaille d'or.


GISÈLE QUENNEVILLE

D'accord. Vous avez eu une

brillante carrière sportive,

mais également une belle

carrière académique. Vous vous

êtes inscrit à l'Université

Laval. Vous avez étudié en

théologie et en philosophie.

Pourquoi ces matières-là?


GABOR CSEPREGI

La théologie m'intéressait

parce que c'était un domaine

qui était mal vu dans mon pays,

la religion, la pratique

religieuse. Donc ça

m'intéressait beaucoup. Et

ensuite, après cinq ans, après

une maîtrise, je me suis tourné

vers la philosophie, vers les

grandes questions

philosophiques, le sens de la

vie, le sens de l'existence...

la nature humaine, les questions

tournant autour de l'être

humain: qu'est-ce que le temps,

l'histoire, et pourquoi nous

sommes des êtres historiques.

Le langage. Et aussi le corps,

qui m'intéressait en

particulier.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez enseigné également

au Collège dominicain, à Ottawa.


GABOR CSEPREGI

C'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez même été... vous

avez même dirigé ce Collège

dominicain-là. Vous étiez

le premier laïc à le faire.


GABOR CSEPREGI

C'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que ça a posé, ça,

comme défi?


GABOR CSEPREGI

Bien, ça posait surtout... se

faire reconnaître auprès des

pères dominicains, qu'un laïc

aussi peut s'insérer dans ce

milieu de longue tradition, et

qu'il peut apporter quelque

chose de nouveau. L'autre défi,

c'est que ce collège n'était

pas encore assez connu.

Donc, je voulais faire

connaître cet établissement,

élargir les programmes et aussi

recruter des étudiants.

Et ce que je faisais, ça a été

je pense un accomplissement

assez majeur.

Auparavant, on a donné des cours

uniquement en français. Mais

pour attirer plus d'étudiants,

on a donné aussi des diplômes et

des cours en anglais. Donc...

cette institution est devenue

une institution bilingue sous ma

direction. Et ça continue à être

une institution assez forte,

qui attire des étudiants

très intéressants.


GISÈLE QUENNEVILLE

Durant tout ce temps-là, que

vous étiez à Ottawa, vous

enseigniez à Ottawa. Pendant une

période, vous terminiez vos

études à Laval, vous étiez

entraîneur de l'équipe

canadienne de water-polo et vous

éleviez, seul, vos trois

enfants.


GABOR CSEPREGI

Oui, c'est ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment vous avez fait?


GABOR CSEPREGI

J'ai toujours insisté qu'ils

soient autonomes. Donc, ils ont

pris leur vie, en quelque sorte,

en leurs mains, mais ils m'ont

aidé aussi, à la maison: ils ont

fait leur lit, ils ont fait leur

lavage. Donc... c'était une

belle collaboration entre mes

enfants et moi-même. Et je

pense, je les vois maintenant

très épanouis. Et peut-être une

autre chose, c'est que je

voulais qu'ils soient bilingues.

Eux aussi. Donc, ils ont appris

le français, ils sont allés dans

une école d'immersion ou bien

dans une école française - mon

premier fils, il est allé dans

une école francophone. Donc

c'était très important pour moi

qu'ils soient cultivés. Et

aussi, je les ai amenés aux

musées, aux concerts. Et peu à

peu, ils sont devenus mes amis.


GISÈLE QUENNEVILLE

(Acquiesçant)

Hum hum. Et comment vous vous

êtes retrouvé ici, à Winnipeg,

à Saint-Boniface?


GABOR CSEPREGI

Alors, à Winnipeg, y avait un

appel pour... pour un poste de

vice-recteur, et j'ai postulé

pour ce poste. J'ai gagné le

concours. J'avais besoin de

nouveaux défis. Je pense que

j'ai accompli ce que je

voulais accomplir à Ottawa

pendant 25 ans au Collège

dominicain.

Je garde de très beaux

souvenirs, mais j'avais

besoin de nouveaux défis.

Et, finalement, je me suis

retrouvé ici en 2010.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous nagez encore

aujourd'hui?


GABOR CSEPREGI

Oui, je fais la natation trois

fois par semaine. Et

figurez-vous: c'est le même

entraîneur qui m'entraîne ici,

à Winnipeg, que j'avais en

Hongrie. Curieusement, on s'est

retrouvés ici à Winnipeg.

La vie a fait un cercle.

C'est comme ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Monsieur Csepregi, vous êtes

philosophe et vous êtes sportif.

Donc, à première vue, ce ne sont

pas deux disciplines, si vous

voulez, qui vont ensemble.

Mais vous, dans vos études, vous

avez tenté de trouver une façon

d'expliquer comment ou pourquoi

on devrait être plus conscient

des mouvements de notre corps.

De quelle façon?


GABOR CSEPREGI

Oui, c'est vrai qu'on devrait

être plus conscient. En un sens,

certainement, on devrait être

plus conscient, puisqu'il faut

accorder une grande importance

aux activités corporelles,

aux mouvements.

Mais en même temps,

paradoxalement, aussi, on

devrait être moins conscient.

Je m'explique. Une fois qu'on a

appris les mouvements, il faut

que les mouvements se fassent

tout seuls. Ce que j'ai essayé

de démontrer un petit peu dans

mes réflexions, c'est que nous

accomplissons les bons

mouvements, nous accomplissons

des bonnes prestations lorsque

nous nous oublions, lorsque nos

gestes, d'une certaine manière,

se réalisent presque

automatiquement, sans pensée,

sans préoccupation. Mais vous

savez très bien, lorsque je

pense, par exemple, comment

je devrais danser, comment

je devrais mettre mes pieds...


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça marche pas.


GABOR CSEPREGI

Je fais des erreurs.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est ça.


GABOR CSEPREGI

Alors, une fois que la

structure du mouvement est

intériorisée, pour ainsi dire,

laisser que ces structures, se

développant du mouvement,

chantent en nous-mêmes, et

exécuter ces mouvements d'une

façon inconsciente. C'est

seulement lorsque nous

rencontrons des obstacles que

nous prenons conscience des

gestes et du caractère de ces

gestes que nous accomplissons.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et est-ce qu'on peut

s'entraîner à faire ça comme ça?


GABOR CSEPREGI

Euh, oui... C'est-à-dire, il

faut faire taire ce qu'on peut

appeler ego ou surveillance de

soi-même ou penser à ce que je

vais faire. Il faut s'oublier,

d'une certaine manière. Oui, on

peut s'entraîner. C'est comme

la méditation. On essaie de

s'oublier et de s'identifier à

une activité, ou même avec un

environnement qui nous entoure.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, vous, vous avez

été un athlète de haut niveau,

de haute performance. Vous avez

été entraîneur de haut niveau.

Est-ce que ça, cette

philosophie-là, cette façon de

penser, cette théorie,

s'appliquait aux athlètes

que vous entraîniez?


GABOR CSEPREGI

Tout à fait. Les athlètes

jouent très bien lorsqu'ils ne

se soucient plus du résultat de

leur performance. Et si vous

demandez par exemple à des

athlètes de haut niveau, les

prestations réussies se

réalisent lorsqu'ils ne sont

plus nerveux, lorsqu'ils

s'oublient, lorsqu'ils ne

pensent plus à ce qu'ils

doivent faire. C'est pourquoi,

maintenant, y a des

psychologues auprès des

athlètes, qui veulent produire

justement cet état de détente en

eux. Les choses les plus

réussies, les activités les

plus réussies, se produisent

lorsque nous arrivons à cette

détente. Et je pense que vous

devons nous entraîner à arriver

à cet état détendu, où... la

conscience, si vous voulez,

extérieure recule et nous

prenons conscience de notre

corps, si vous voulez, d'une

façon intérieure.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, si on revient à

l'athlète, qui, c'est sûr, qui

doit se détendre pour améliorer

sa performance, difficile de

détendre compte tenu du

sport... que le sport soit

devenu si commercial, de nos

jours. Alors, j'aimerais vous

entendre là-dessus.


GABOR CSEPREGI

C'est ça. Alors, c'est

extrêmement difficile, parce

qu'il y a beaucoup de pressions

qui s'exercent sur les athlètes,

et aussi, y a toutes sortes de

commandes qui sont données,

soit par les entraîneurs

ou par d'autres personnes.

Mais n'empêche qu'ils doivent,

en quelque sorte, arriver à cet

oubli de soi-même et de... de se

concentrer sur ce qu'ils

doivent faire, mais, en même

temps, comme je viens de le

dire, laisser le corps

accomplir le mouvement par

soi-même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez eu une vie tellement

incroyable. Est-ce que vous

avez déjà pensé à écrire un

livre, un scénario de film?


GABOR CSEPREGI

J'ai pas pensé à cela, parce

qu'il faut... il faut vivre

cette vie-là. Je pense que,

parfois, c'est assez, le vivre.

Il faut pas revivre par les

livres. Mais je pense maintenant

d'écrire sur les grands moments

de la vie, les moments les plus

intéressants de la vie. Par

exemple, des prises de décision

que j'ai faites, j'ai pris

des décisions. Par exemple des

décisions, pas nécessairement

entre le bien et le mal, parce

que ça, c'est facile, mais

la décision entre deux biens.

Parce que c'était pas mauvais

pour moi de rester en Hongrie,

mais c'était un autre bien de

venir au Canada. Alors, ça,

c'est un moment. Un autre

moment: vivre dans le présent.

Ça, c'était un moment, tout à

fait ce que nous chérissons

aussi. Sortir d'une condition

quelconque, ça, c'est un autre

moment. Comment composer avec

les échecs; aussi, nous avons

des échecs. Une autre chose qui

m'intéresse beaucoup, c'est la

tension qui existe entre nos

sentiments les plus personnels

et le rôle que nous jouons dans

la société. Est-ce que nous

devons faire taire ces

sentiments? Comment nous

pouvons combiner les deux?

Évidemment, nous sommes dans

une société, nous jouons un

rôle, nous nous adaptons à ce

rôle-là, nous nous habillons

d'une certaine manière. Mais,

en même temps, nous avons des

préoccupations, des sentiments,

des désirs tout à fait

personnels. Alors cette tension

qui existe entre ce que nous

voulons vraiment et ce que les

autres attendent de nous, ça,

c'est un défi. Et quand il y a

une harmonie qui peut exister

entre les deux, c'est vraiment

le grand moment.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, vous avez « fait » une

grande décision en 1968. Est-ce

que vous... vous pensez des

fois, vous réfléchissez à ce que

votre vie aurait été si vous

n'aviez pas fait cette

traversée à la nage?


GABOR CSEPREGI

Oui, parfois, j'y pense.

Mais vous savez, c'est la

différence entre le choix et la

décision. Le choix consiste en

la confrontation entre deux

possibilités; on peut retenir

les deux possibilités. Une

orange ou une pomme: je peux

retourner à l'orange. Mais la

décision, c'est: on exclut une

possibilité et on détruit cette

possibilité d'une manière

définitive.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous regrettez pas

votre décision?


GABOR CSEPREGI

Non, pas du tout. Je suis

très content d'être au Canada.

Je suis ravi. C'est un pays

qui m'a accueilli. Et... de

toutes mes forces et de toutes

mes capacités, j'aime toujours

rendre ce que j'ai reçu de ce

pays. On doit rendre ce qu'on a

reçu. Je pense que c'est très

important dans la vie. C'est

peut-être un des aspects,

aussi, de ma philosophie, qui

m'animent.


GISÈLE QUENNEVILLE

Gabor Csepregi,

merci beaucoup.


GABOR CSEPREGI

Merci.

(Générique de fermeture)

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