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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Françoise Sigur-Cloutier : militante fransaskoise

À peu près tous les organismes francophones de la Saskatchewan portent l’empreinte de Françoise Sigur-Cloutier.
Elle est la présidente de l’Assemblée communautaire fransaskoise. Elle a dirigé les Éditions de la nouvelle plume. Elle a fondé la fédération provinciale des fransaskoises. Et elle a travaillé presque 20 ans à Radio-Canada en Saskatchewan.



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2014

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Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invitée, on montre des photos qui illustrent différents moments de la vie de FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER. On présente aussi des images de Calgary et de Régina ainsi que des paysages hivernaux de la Saskatchewan.


GISÈLE QUENNEVILLE

À peu près tous les

organismes francophones de la

Saskatchewan ont l'empreinte de

Françoise Sigur-Cloutier. Elle

est la présidente de

l'Assemblée communautaire

fransaskoise. Elle a dirigé

les éditions de La nouvelle

plume, elle a fondé la

Fédération provinciale des

Fransaskoises et elle a

travaillé presque 20 ans à

Radio-Canada à Régina.

Pourtant, Françoise

Sigur-Cloutier est française.

Elle est née et a grandi à

Toulouse. À la fin des années

60, Françoise et son conjoint

déménagent leur jeune famille

au Québec. Ils mettent ensuite

le cap sur Calgary. Françoise

aboutira à Régina une vingtaine

d'années plus tard. En

Saskatchewan, Françoise

Sigur-Cloutier a embrassé les

rigueurs de l'hiver. Elle

s'est impliquée à fond et elle

a même perdu un peu de son

accent français.

(L'entrevue suivante se déroule dans les locaux de l'Assemblée communautaire fransaskoise.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Françoise Sigur-Cloutier,

bonjour.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parlez-moi de la communauté

francophone de la Saskatchewan.

Combien êtes-vous? Qui

êtes-vous? Où vivez-vous?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors, disons que la communauté

fransaskoise, puisque c'est

comme ça qu'on appelle les

francophones de la Saskatchewan,

tous les gens qui parlent

français en Saskatchewan et qui

veulent appartenir à cette

communauté-là y appartiennent.

Alors ça va être très difficile

de vous donner des chiffres puis

ça va dépendre si on va par

langue maternelle, par langue

d'usage, par langue parlée à la

maison. Alors, en tout cas,

grosso, on dit qu'il y a une

communauté d'environ 50 000

personnes qui parlent français

en Saskatchewan régulièrement.

Et à cause de la nouvelle

immigration, surtout qui vient

d'Afrique, ce chiffre-là ne

baisse pas, au contraire, il

grandit, malgré quand même tous

les ravages de l'assimilation.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que les Fransaskois

sont principalement dans la

région de Régina, sont partout

en Saskatchewan et qu'est-ce

qu'ils font dans la vie?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors d'abord, évidemment,

ils sont principalement et

surtout maintenant, dans les

grandes villes, donc Régina et

Saskatoon. Y en a aussi une

bonne communauté à Prince

Albert, mais la Saskatchewan,

originalement, était

essentiellement une Saskatchewan

francophone rurale. Moi, j'ai

une image pour illustrer ça,

c'est qu'à un moment donné,

contrairement, par exemple, à

Winnipeg où la communauté s'est

vraiment concentrée autour de

la ville et autour de

Saint-Boniface, en Saskatchewan,

c'est comme si on avait lancé

tout le monde un petit peu aux

quatre coins. Alors

Bellegarde, Zenon Park,

Ponteix, Debden.

C'est vraiment un petit peu

partout dans la province où

sont ces petites communautés

francophones rurales qui,

malheureusement, sont... elles

ne sont pas en expansion. Ces

communautés-là souffrent de plus

en plus.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, vous êtes la présidente

de l'Assemblée communautaire

fransaskoise. Quels sont,

diriez-vous, les plus grands

défis pour cette communauté à

ce moment-ci?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Actuellement, y a les

quelques grands défis auxquels

nous faisons face évidemment,

c'est toujours garder une

éducation de qualité et

poursuivre le postsecondaire,

c'est intégrer les nouveaux

arrivants qui nous arrivent

quand même beaucoup de ce

temps-ci et les intégrer à notre

communauté. Et, évidemment,

tous les défis de la communauté

fransaskoise aussi ont une base

financière, c'est-à-dire, du

financement pour pouvoir

survivre. Et les petites

communautés rurales ont de plus

en plus de mal à survivre avec

les fonds qu'ils ont, les

ressources qu'ils ont, etc.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand vous parler de... avoir

une éducation de qualité que ce

soit, j'imagine, élémentaire,

secondaire, postsecondaire,

peut-être nous parler davantage

de ces défis-là.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Bien, disons évidemment

puisque pendant des années et

des années, presque une

centaine d'années, peut-être

pas tout à fait, 80 ans en tout

cas, la communauté n'avait pas

d'écoles fransaskoises et le

français a eu du mal à

s'implanter. Les seules écoles

où le français était enseigné,

c'était les écoles

d'immersion, ce qui n'est pas

idéal pour une communauté.

Donc évidemment, le français

s'est un petit peu perdu. Donc

il faut faire tout ce

rattrapage-là actuellement. Avec

les jeunes, avec leurs parents,

avec... et avec les

professeurs, les enseignants

qui enseignent. Faut souvent

importer des enseignants de

l'extérieur de la province pour

pouvoir avoir le français...

Quoique maintenant, y a le

programme du Bac qui fournit un

certain nombre d'enseignants,

mais c'est quand même, c'est

quand même un défi d'avoir un

enseignement de qualité et que

les jeunes parlent français dans

les écoles, sur le terrain

des écoles.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et au niveau postsecondaire,

qu'est-ce que vous avez?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors pour l'instant, au

niveau postsecondaire, il

existe deux choses que nous

avons. Et une chose qui est en

devenir. Donc ce que nous

avons, c'est le collège

Mathieu qui offre des cours

au niveau collégial et qui

grandit de plus en plus. Pour

les cours universitaires,

évidemment, y a le Bac en

éducation qui est situé sur le

terrain de l'université de

Régina et qui a... Les cours

sont toujours pleins,

ce sont des...


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça, c'est pour former les

gens d'ici à enseigner dans les

écoles françaises.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

C'est exact. Et ce qui est en

devenir, c'est évidemment,

maintenant, ce qu'on veut, c'est

un peu plus que ça. Donc à

l'intérieur de la province, ce

qu'on est en train de travailler

très fort avec l'université de

Régina qui a quand même un

mandat de desservir les

francophones depuis 68, OK. On

est en train de travailler avec

eux de façon constructive

actuellement pour essayer de

faire en sorte que maintenant

naisse... Le 1er juillet 2015,

devrait naître en tout cas, la

Cité universitaire francophone.

Et la Cité universitaire

francophone va pouvoir donner

des programmes et des cours

accrédités. Donc quelque chose

de supplémentaire sur lequel

nous allons pouvoir bâtir

des... des programmes

différents, etc.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, j'aimerais qu'on

revienne à l'Assemblée

communautaire fransaskoise

dont vous êtes la présidente.

Je pense que vous avez une

façon assez inusitée de

choisir, peut-être pas les

membres, mais les dirigeants de

cette assemblée-là,

n'est-ce pas?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Disons que l'Assemblée

communautaire fransaskoise

est basée sur le système de la

majorité, c'est-à-dire qu’en

tant que présidente, j'ai été

élue au suffrage universel

en... en novembre 2012

et j'ai été réélue, mais sans

opposition cette fois en

novembre 2014. Mais les députés

aussi, tout le monde est élu

par les membres. Y a pas de

membres. C'est-à-dire que c'est

la population.


GISÈLE QUENNEVILLE

Tout le monde est membre. Si

on est francophone, on est

membre de cette assemblée.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Si vous pouvez comprendre le

français, lire le français, dire

oui, moi, je signe là, je

comprends, vous pouvez voter

pour aller élire. Alors, disons

que c'est un système qui est

unique au Canada et qui est

assez... c'est assez chouette

quand même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quels sont, diriez-vous, les

avantages d'un système comme ça

comparativement à ce qui se

passe au Manitoba, en Alberta

ou en Acadie où faut être membre

et souvent les gens sont nommés

ou votés par les membres

de l'association?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Oui, alors, ce que ça fait,

c'est qu'on essaie que ça

mobilise beaucoup plus les

gens. C'est-à-dire qu'ils soient

plus impliqués dans le choix de

leurs dirigeants, de leurs

leaders. Et ça oblige à la fois

ceux qui se présentent et les

personnes à prendre une

responsabilité qui n'est pas une

responsabilité où il faut

carrément s'inscrire et payer

ou aller à tel endroit et

dépenser 200, 300$ pour se

rendre à un congrès. Mais on

peut aller voter. Puis le vote

est organisé comme un vote

provincial, municipal ou des

conseils scolaires.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vous faites campagne?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Faut faire campagne, bien sûr.

Faut faire campagne, faut aller

rencontrer les gens, faut se

distinguer de ses collègues et

puis... Mais évidemment, faut

pas se battre à mort et puis on

n’a pas beaucoup de sous pour

faire ça. Mais quand même, ça

devient intéressant de faire ce

genre de campagne. Moi, je

trouve que c'est un... moi, je

trouve ça extrêmement

intéressant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous diriez que

les gouvernements sont à

l'écoute des besoins de la

communauté fransaskoise?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors ça, c'est une grande

question évidemment. Je veux

dire, y a une certaine écoute

à la fois au niveau provincial

et au niveau fédéral. Au niveau

fédéral, si y a une écoute, y a

pas les moyens qui viennent avec

et c'est la même chose au niveau

provincial. C'est-à-dire que,

finalement, on nous écoute, mais

les actions ne sont pas là pour

dire, bon, bien voilà, on vous

a écoutés, donc... on sait ce

que vous voulez, on va vous

aider pour faire ça. Par contre,

il n'y a pas un mur qui est

fermé, on peut toujours

rencontrer les dirigeants, les

ministres, les hauts

fonctionnaires, on peut les

rencontrer quand on veut

les rencontrer.


GISÈLE QUENNEVILLE

Diriez-vous que la communauté

fransaskoise est plus choyée

ou moins choyée que les autres

communautés francophones

du Canada?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

C'est une question très

difficile, parce que je... je

connais assez bien la communauté

en Alberta, je connais un peu

certaines autres communautés

pour les côtoyer à la

Fédération des communautés

francophones et acadiennes, mais

ça dépend des perceptions. Moi,

je trouve que pour une petite

population comme ça, on est

extrêmement vivants et on est

très reconnus. Je nous trouve

choyés de vivre en français en

Saskatchewan. Et je crois que

c'est le plus beau cadeau que,

moi, j'ai eu dans ma vie

finalement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Françoise, parlez-moi des

éditions de La nouvelle

plume. Cette maison d'édition de

la Saskatchewan finalement.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors cette maison d'édition a

été fondée par Robert Authier

à qui je rends hommage chaque

fois que je peux. C'est la seule

maison d'édition à l'ouest de

Winnipeg et disons que je

voulais que ces voix de la

Saskatchewan, ces voix écrites

se fassent entendre et restent

comme, disons, pour

la postérité.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qui se publie aux

Éditions de La nouvelle plume?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors il s'est publié des

petits romans, il s'est publié

des poèmes. Moi, quand je suis

arrivée là, j'ai commencé à

faire ce qu'on appelle

développer des collections. Et

comme il s'écrit beaucoup de

théâtre en Saskatchewan avec la

Troupe du Jour, bien disons

qu'on a fait une collection de

théâtre dont je suis très

fière. Alors ça s'appelle

« Le théâtre fransaskois ».

Et aussi aux éditions, nous avons

développé une collection qui

s'appelle la collection

« Escapade » qui est écrite avec à

la fois un auteur établi et des

élèves d'une école ou d'une

classe, soit fransaskoise, soit

d'immersion. Alors je suis très

fière de ces deux

collections-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Françoise, vous, vous êtes

française, mais vous avez

quitté la France à la fin des

années 60 pour vous installer

au Canada. Qu'est-ce qui vous a

poussée à quitter votre

mère patrie?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Beaucoup de choses.

Peut-être mon instinct.

Mon instinct de survie.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah oui.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Mais... je m'étouffais

littéralement. Je trouvais pas

ma voie, j'arrivais pas à

m'épanouir, j'arrivais pas à

trouver où est-ce que je

pourrais me dire, oui, là,

je vais être bien, là, je me

vois aller là au moins pour

quelques années. Je dis pas 40

ans, mais quelques années.

Oui, ce sentiment

d'étouffement. Dans la famille,

dans la société, dans Toulouse

où j'étais, je me sentais

étouffée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors vous avez choisi

le Canada.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors on a choisi le Canada

parce que le Canada d'abord

à ce moment-là faisait une

grande campagne dans la

« Sélection du Reader's Digest »,

entre autres, et partout, et

tout à coup, on a balancé un

petit peu entre l'Australie et

le Canada. Et on a comparé les

deux et puis ce qui a fait la

différence, évidemment, c'est

que le Canada était un pays

bilingue, le Québec était

francophone. Alors, disons y

avait cet aspect de français

qui nous a plutôt attirés. Et

c'était moins loin aussi.

Quand même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et quand on dit « nous », on

parle de qui, là?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Nous, moi, j'étais déjà dans

ma première relation de couple.

C'est-à-dire que j'étais mariée

et j'avais déjà deux jeunes

bébés et j'en avais un troisième

qui arrivait aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors vous êtes arrivés,

j'imagine, à Montréal. Qu'est-ce

qui vous attendait à Montréal

à cette époque-là?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

On n’est pas arrivés directement

à Montréal. On est arrivés à

Trois-Rivières.


GISÈLE QUENNEVILLE

À Trois-Rivières!

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Trois-Rivières parce que

Montréal, c'était l'année de

l'Expo. Alors c'était en 67,

tous les petits appartements

pas chers étaient déjà occupés.

On nous a envoyés à

Trois-Rivières et c'est là

qu’on s'est aperçu qu'il y avait

la grève de la construction.

Mon mari était à ce moment-là

menuisier ébéniste et il

pouvait pas trouver de

travail. Donc lui est allé

travailler à Montréal et moi,

je suis restée toute seule à

Trois-Rivières sur la rue

Saint-Christophe, perdue,

complètement isolée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous n'êtes pas restés très

longtemps au Québec?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Deux ans.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez pris la route vers

l'ouest canadien.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors d'une façon assez

magique, la route de l'ouest

était ouverte et c'était... On

est partis s'installer dans

l'ouest assez rapidement. Et

pour moi, je suis arrivée à

Calgary et ça a été

l'illumination vraiment. Y

avait beaucoup de soleil,

beaucoup de soleil. Une

communauté, mes... mes voisins,

mes voisines se fendaient en

quatre pour essayer de

communiquer avec moi, pour

essayer de m'intégrer dans leurs

activités. Et j'ai découvert

aussi assez rapidement la

communauté francophone avec la

paroisse Sainte-Famille et

surtout avec le Cercle français

de l'université de Calgary.

Puisque je me suis mise à

étudier là et aussi j'ai

découvert, ces jeunes très

enthousiastes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais si je comprends bien, le

train vous a pas amenés

à Calgary.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Non, pas tout à fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous pensiez qu'il allait

vous emmener à Calgary.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Pour une raison quelconque, y

a eu un manque de communication

à la gare, quelque part. Non,

on est arrivés, de fait, on est

arrivés à Edmonton. Finalement,

on a fait le trajet d'Edmonton

jusqu'à Calgary. Claire, ma

fille aînée était en dessous du

siège de l'autobus. Elle ne

pouvait plus se supporter, moi

non plus. Là, j'avais envoyé un

télégramme à celui qui était

mon mari dans ce temps-là.

Et je lui avais dit, on arrive

telle date. Puis on arrive à la

gare d'autobus, je prends un

taxi, j'ai une adresse, je lui

montre l'adresse. On va à

l'adresse. Ma fille... Je

sonne, personne n'ouvre la...

Personne ne répond à la porte,

c'était l'enfer, cette

arrivée-là. Finalement, la

porte était ouverte, je suis

rentrée et... J'ai dit donc

à mon mari à ce moment-là, le

père de mes enfants, je lui

dis, bien là, on est là.

Puis là, son accueil a été

exactement celui-là.

Je t'attendais demain.

Je pensais pas que c'était

aujourd'hui que t'arrivais.

Là, je crois que j'ai pleuré toutes

les larmes de mon corps. J'ai

pleuré. C'est la journée où

j'ai le plus pleuré de ma vie.

Cinq minutes après, pendant que

j'étais en train de pleurer,

y a quelqu'un qui sonne encore à

la porte, on descend et c'était

le chauffeur de taxi qui nous

rapportait le petit sac à main

de ma fille qui avait quatre

ans à ce moment-là et qui dit:

« Elle a oublié ça dans l'auto. »

Alors j'ai trouvé que c'était

tellement un geste magnifique.

Mais c'est surtout à la fois, y

avait ce non-accueil par le

père de mes enfants et cet

accueil, dans un sens, de la

communauté de Calgary.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais à quoi ressemblait

Calgary dans les années 70

surtout par rapport à la

communauté francophone? Parce

qu'on est tout de suite après

l'adoption de la Loi sur les

langues officielles et on sait

qu'en Alberta, cette loi-là

n'avait pas été accueillie à

bras ouverts.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors écoutez, ce qu'il y a,

c'est que j'ai jamais senti ça.

À Calgary, entre autres, les

gens voulaient essayer. Les

gens qui parlaient n'importe

quel français essayaient de me

parler français. Moi, j'ai

toujours parlé français avec

mes enfants, avec mon mari.

J'ai toujours parlé français

là où je voulais et tout le

monde se forçait pour me parler

français. Alors moi, j'ai jamais

senti de sentiment

anti-francophone à Calgary

à ce moment-là, du tout, du

tout. Faut dire que l'Alberta,

c'est une chose. Calgary,

c'était autre chose aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment vous vous êtes

retrouvée ici à Régina?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors là, c'est une longue

histoire. Après 21 ans à

Calgary, moi, j'avais fait un

peu le tour et... il semble que

j'ai la bougeotte un peu. Ça

faisait... J'ai des cycles comme

ça de 20 ans, on dirait. Puis...

c'est l'occasion. Je suis

arrivée là avec, finalement, je

cherchais un travail à ce

moment-là. J'avais fait le tour

de ce que je pouvais faire à

Calgary en français. Je voulais

continuer à travailler en

français. Et y a eu une

occasion avec la Fédération

provinciale des Fransaskoises.

Qui cherchait une directrice

générale. Moi, j'avais commencé

à travailler... Je travaillais

pour les francophones en

Alberta. Mais j'avais beaucoup

travaillé, j'avais commencé à

faire beaucoup de choses pour

les femmes. Donc je suis venue

travailler pour la Fédération

provinciale des Fransaskoises

à Gravelbourg et j'ai passé

quatre ans à Gravelbourg pour

ce groupe de femmes-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Françoise, je sais que ça fait

déjà plusieurs années que vous

êtes au Canada, mais je dirais

que vous n’avez peut-être pas

complètement perdu votre accent

français, mais vous en avez

beaucoup perdu. On dirait que

vous êtes presque canadienne

avec votre accent.

C'est voulu, ça?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Pas du tout. Je crois que

c'est une évolution naturelle

de la façon dont je parle. Ça

dépend à quel moment je parle

et à qui je parle. Sur le coup

d'une émotion ou dépendant avec

qui je suis, etc. Je crois que

mes accents bougent beaucoup.

Moi, je vis avec un Montréalais.

Évidemment, ça doit

m'influencer quelque peu. J'ai

toujours été immergée dans

les communautés francophones de

l'ouest avec les gens avec qui

je travaille. Ça a dû

m'influencer. Quand je suis en

France, tout le monde me dit

que j'ai un petit accent

canadien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vos enfants, est-ce qu'ils

ont l'accent... votre accent,

l'accent de votre mari? Ils

parlent comment?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors mes enfants, c'est

drôle, mais mes enfants ont

plus l'accent toulousain presque

que moi. Parce qu'ils ont

appris, par exemple, avec moi

quand j'avais moins l'accent

d'ici. Moi, je m'étais moins

intégrée. Mais par exemple,

ils disent « rause » encore. Au

lieu de dire « rose ».

Puisqu'on vient de Toulouse, la

ville « rause ». Ils disent

encore « rause ». Ils emploient

certaines expressions

typiquement que moi, je leur ai

apprises quand ils étaient

petits. Puis ils emploient

encore ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Françoise, vous avez beaucoup

travaillé pour la cause des

femmes au cours des dernières

décennies. Je pense, en 1970,

vous avez créé, fondé le Réseau

des femmes de Calgary. Qu'est-ce

qui vous a attirée au mouvement

féministe?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

D'abord, une situation

personnelle. Et j'étais pas dans

une relation qui était

particulièrement heureuse

à ce moment-là.

Et donc j'ai cherché des

solutions pour sortir de cette

situation où je me trouvais

enfermée. Alors moi, la pire

des choses qu'on peut me faire,

c'est essayer de m'enfermer

quelque part. Et... dans cette

situation-là, je me suis dit:

il doit y avoir des solutions.

Il doit y avoir des solutions

quelque part. Et à ce moment-là,

le mouvement des femmes, de

fait, commençait à naître.

L'Année internationale de la

femme a été... est de 75. On a

commencé à en parler partout.

Je me suis jointe à des groupes

de femmes anglophones pour

commencer. J'ai participé à

leurs activités et j'ai commencé

à faire des lectures. J'ai

beaucoup lu. J'ai lu toutes les

grandes auteures de l'époque et

ça commençait à m'ouvrir, à

m'ouvrir des horizons, à

m'ouvrir des horizons. Entre

femmes, on s'est mises à se

parler, à se rassembler

régulièrement et on a créé

Réseau femmes Calgary, de fait,

dans les années 80. On a fini

par accoucher de ce bébé-là dans

les années 80. Les femmes de

Calgary se rencontrent encore

et elles se disent on va au

Réseau une fois par mois ou par

deux mois. Je trouve ça

merveilleux. Ça veut dire que

les groupes les moins

structurés peuvent tenir juste

par l'intérêt qu'ils provoquent.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce que ça veut dire

pour vous d'être féministe

aujourd'hui?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Bien, disons qu'il n'y a plus

personne qui veut se faire

appeler féministe quoiqu'il y a

une espèce de regain quelque

part dont certaines jeunes

femmes commencent à s'affirmer.

À ce moment-là, le mot

« féministe » a toujours été un

mot difficile à dire, difficile

à accepter, difficile à

prononcer, on dirait.

Et pourtant, la seule affaire

qu'il veut dire, c'est moi, je

veux, en tant que femme,

m'affirmer en tant que ce que

je suis. Pas me faire définir

par quelqu'un d'autre. Comment

est-ce qu'on peut s'appeler si

on s'appelle pas comme ça si on

veut militer pour nos droits,

si on veut les faire

reconnaître? Vous savez, moi,

j'avais pas pu ouvrir un compte

de banque sans que mon mari

signe à la banque. Je veux

dire, c'est des choses

absolument aberrantes. C'était

un éveil pour moi. Je pouvais

pas comprendre ça et je pouvais

pas l'accepter surtout.

Et je suis née heureusement au

bon moment parce qu'au bon

moment où tout ça émergeait. Et

de nos jours, je crois que bien

des jeunes femmes s'aperçoivent

quand elles sont très jeunes,

elles se disent: moi, je serai

pas féministe ou je suis pas

féministe. Pour s'affirmer

contre leur mère, des fois,

c'est juste ça. Ou s'affirmer

contre la génération d'avant.

Moi, je dis, y a pas de

problème avec ça. On a toujours

le droit d'être en révolte

contre quelque chose. Mais ce

qu'il y a, c'est que c'est

finalement, c'est se faire

respecter dans qu'est-ce qu'on

est foncièrement. Alors moi,

j'ai découvert avec... avec le

mouvement féministe, j'ai

découvert tellement, tellement,

tellement et je trouve que ça

enrichit les gens. Ça enrichit

la société, le monde. Et pour

moi, le féministe, ça a été ça.

Et ce que j'ai voulu dire aux

femmes, c'était de dire: vous

avez des choix. Vous pouvez

prendre des moyens pour prendre

contrôle de votre vie. Pas au

détriment de quelqu'un, mais

pour votre épanouissement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous dites que le féminisme,

c'est pour permettre le

respect de la femme telle

qu'elle est. Et c'est sûr qu'il

y a eu énormément de progrès

depuis les années 70. Mais

justement, est-ce que c'est

plus facile d'être une femme

aujourd'hui?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Est-ce que c'est plus facile?

Je regarde les jeunes femmes et

je regarde... Maintenant, ce

que je me dis, c'est que dans

un sens, elles se disent: faut

que je travaille, faut que je

fasse ci, faut que je fasse ça.

Alors dans un sens,

l'obligation de performer aussi

est venue s'ajouter, est venue

ajouter une autre dimension à

ça. Et c'est-à-dire que... on

questionnerait les jeunes femmes

aujourd'hui, y a des choix

qu'elles ont faits, d'autres

qu'elles ont pas faits. Mais...

le monde... on a ces...

genres de situations-là.

Par contre, est-ce que c'est

plus facile? Toutes les portes

sont ouvertes. Est-ce qu'on

veut prendre toutes les portes?

Non, pas nécessairement. Mais

justement, ce qu'il faut, c'est

enlever un petit peu cette

pression de la performance qui

est très, très écrasante

finalement pour donner

aux femmes...

Moi, disons que ce que je

voulais, c'était plus

m'épanouir, c'était pas être

plus écrasée. Là, je crois

qu'il y a certaines jeunes

femmes qui se sentent un peu

plus écrasées par...

en tout cas, les exigences de

la société. Alors va falloir

venir à ça. C'est-à-dire que ce

qu'on veut, c'est que les gens,

finalement, choisissent le

plus possible leurs options.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça fait une quarantaine

d'années que vous êtes au

Canada. Est-ce que quand vous

êtes arrivée à la fin des

années 60, est-ce que vous

pensiez que vous seriez aussi

impliquée dans la société

canadienne, dans la société

francophone que vous l'avez été?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Alors, écoutez, non, je le

savais pas parce que j'étais

dans les couches, dans les

bébés quand je suis arrivée et

c'était une question de survie

à tous les jours. Par contre,

ce que je savais, je crois, et

ce qui m'a poussée vers

l'ouest, ça a été cette

ouverture, ce ciel qui s'est

ouvert et ses options qui se

sont ouvertes et je crois que

c'est ça qui a fait que je suis

allée vers l'ouest et que je

suis surtout restée. Et c'est là

où je me sens le mieux

finalement au monde.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quelle est la réussite dont

vous êtes la plus fière?

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Bon, là, je vais toujours le

dire, c'est sûr que c'est mes

enfants. C'est mes enfants,

c'est les voir avoir des enfants

puis... continuer à parler

français. J'ai la relation que

je veux avoir avec mes enfants.

J'ai la relation que je veux

avoir avec mes petits-enfants.

C'est... J'ai une vie de femme

épanouie. Mais évidemment, j'ai

contribué tout ça, je

m'aperçois que je suis fière

aussi d'avoir contribué... à

partir de besoins personnels,

j'ai contribué aussi aux

développements de la société

autour de moi. Que ça soit à

Calgary, que ça soit avec les

femmes, que ça soit dans les

communautés francophones, grosso

modo, tout ce que j'ai fait,

tout ce que j'ai donné comme

francophone pour les

francophones dans l'ouest, ça,

je suis très, très heureuse

avec ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Françoise Sigur-Cloutier,

merci beaucoup.

FRANÇOISE SIGUR-CLOUTIER

Ça m'a fait plaisir.

(Générique de fermeture)

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