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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Michèle Thibodeau-Deguire : ingénieure

En 1963, la jeune Michèle Thibodeau-Deguire devient la toute première femme à terminer un programme de génie civil.
En 1989, comme directrice des affaires publiques, elle est le visage de Polytechnique Montréal à la suite du fameux massacre qui a fait 14 victimes.
Aujourd’hui, en fin de carrière, elle boucle la boucle en devenant la première femme à présider cette institution vieille de plus de 140 ans.



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2014

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Début générique d'ouverture

[Début information à l'écran]

Carte de visite

Fin formation à l'écran

Fin générique d'ouverture

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invitée, on montre des images de Montréal et de Polytechnique Montréal ainsi que des photos de MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE qui illustrent différents moments de sa carrière.


GISÈLE QUENNEVILLE

Partout à Montréal, on

retrouve l'empreinte de Michèle

Thibodeau-Deguire. Comme

ingénieure civile, elle a bâti

des ponts; comme PDG de

Centraide, elle a amassé des

millions pour des organismes

communautaires; et maintenant,

comme présidente du conseil

d'administration de

Polytechnique Montréal, elle

s'occupe des orientations d'une

grande institution

postsecondaire. Il faut dire

que les liens entre Michèle

Thibodeau-Deguire et l'École

polytechnique ne datent pas

d'hier. En 1963, la jeune

Michèle devient la toute

première femme à terminer

le programme de génie civil. En

1989, comme directrice des

affaires publiques, elle est le

visage de Polytechnique suite

au massacre du 6 décembre.

Aujourd'hui, en fin de carrière,

elle boucle la boucle en

devenant la première femme à

présider cette institution

vieille de plus de 140 ans.

(L'entrevue se déroule dans le bureau de MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE et en d'autres endroits de Polytechnique Montréal.)


GISÈLE QUENNEVILLE

Michèle Thibodeau-Deguire,

bonjour.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'aimerais qu'on retourne

ici, à Polytechnique, fin des

années 50... à votre arrivée à

l'École polytechnique de

Montréal. Vous êtes une femme

parmi des centaines d'hommes.

Qu'est-ce que vous ressentez

en arrivant ici, à ce moment-là?

Ce premier jour.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

J'ai commencé Polytechnique

alors que déjà les classes

étaient commencées depuis trois

semaines. Parce que j'étais

inscrite en faculté des

sciences. Pour tout vous dire,

j'étais en amour avec un petit

garçon qui était en sciences.

Et mon père m'a dit: « Bien,

écoute, je te vois pas dans un

laboratoire toute ta vie.

Pourquoi... T'as pas pensé être

ingénieure? » J'avais aucune

idée ce que c'était. Mais ce que

mon père me disait, là, ça,

c'était la vérité. J'avais une

confiance extraordinaire en lui.

La veille de mon entrée, il m'a

envoyée rencontrer des gens

ici, et c'est comme ça qu'on

m'a dit: « Écoutez,

présentez-vous demain matin,

mademoiselle Thibodeau. »

Et je suis arrivée dans une

salle de classe où y avait

juste des garçons. Je venais

juste d'avoir 17 ans. Alors, à

ce moment-là, t'as pas

conscience de ce qui se passe.

Je me souviens d'avoir acheté le

journal le plus grand que je

pouvais trouver, « Le Devoir »,

je pouvais me cacher en arrière.

Alors, ça a été un moment...

un petit peu... t'es perdue.

Mais y a des gens qui sont

venus rapidement vers moi, et y

en a un qui a dit: « Regardez,

j'ai des notes depuis les trois

premières semaines. » Et là,

j'ai réalisé la grande

camaraderie qui s'était

installée. Rapidement, ils m'ont

adoptée comme une petite sœur.

Alors, je n'ai... je me suis

jamais sentie...

pas à ma place, mais je savais

que j'étais différente.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça, c'est auprès de vos

camarades de classe. Les

professeurs, eux, c'est une

autre génération: comment ils

ont réagi à votre arrivée ici?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Correctement. Bien, ces

hommes-là avaient sûrement des

filles et puis... bon. C'est

sûr que c'était surprenant.

Tout à coup, je devenais

comme... un personnage, alors

que je l'avais jamais été

auparavant. Parce que j'étais

différente. Puis là, j'ai

réalisé aussi que d'être

différent, c'est plaisant, mais

ça a ses... ses obligations.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes pas sous le radar,

quand...


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Non, t'es pas sous le radar.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes une femme

en génie en 1958.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Non. Mais, par contre,

il faut que tu t'adaptes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous étiez, à cet

âge-là, est-ce que vous

étiez... une leader? Est-ce

que vous étiez une meneuse?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Non. Non, non. Franchement,

non, non. J'étais une fille

bien ordinaire. Comme je vous

dis, c'est l'encouragement de

mon père, et le fait, un moment

donné, comme une certaine

fierté, et la fierté, je la

sentais chez mes parents.

Et les gens autour de moi, parce

que: « Ah oui! T'es à

Polytechnique! Wow! »


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous vous voyiez

comme... comme une féministe?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Ah non! Non, non, jamais!

Non, non, parce que...


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous dites ça comme si c'est

quelque chose de terrible.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Non!


GISÈLE QUENNEVILLE

Ou c'était quelque chose

de terrible.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Mais je veux dire:

non, j'étais pas là du tout.

À 17 ans... Mais peut-être

qu'aujourd'hui, les jeunes

filles sont plus... sont plus

politisées ou plus sensibles.

Mais non! à l'époque, non.

Écoute... tu... en 1958... le

cheminement d'une femme, c'était

de prendre mari puis d'avoir

des enfants puis, bon, d'élever

sa famille. Et ça, c'était très

bien. Et, dans le milieu où

j'étais, toutes mes amies,

c'était comme ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vous, est-ce que

vous étiez partie pour ça?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Euh... bien, je pense un petit

peu. Parce que, même quand

j'ai terminé Polytechnique, et

puis je me suis mariée,

justement, au même moment, pour

moi, c'était de: bon, bien, là,

on est mariés, on va avoir des

enfants. Et c'est mon mari, en

fait, qui a pris la relève de

mon père puis qui m'a dit:

« Écoute! Regarde! T'as un

diplôme d'ingénieur. » Et lui, à

ce moment-là, était encore aux

études. Il a dit: « On va

attendre un peu pour les

enfants. » Et je dois vous dire:

c'est la meilleure chose qui

m'est pas arrivée, parce que

j'ai pratiqué plusieurs années

avant d'avoir les enfants, ce

qui a fait en sorte que, bien

là, il n'était plus question de

laisser ma profession. Mais si

j'avais eu des enfants tout de

suite, j'aurais jamais pratiqué,

je suis presque certaine.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez terminé vous études

en 63, je pense. Donc vous vous

êtes lancée sur le marché du

travail... encore une fois,

vous étiez sûrement... unique.

À poser votre candidature dans

des cabinets d'ingénieurs.

Est-ce qu'il y avait des

ouvertures pour des femmes

dans les cabinets d'ingénieurs

à ce moment-là?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

En fait, encore, je vais vous

dire, les relations, vous

savez, les réseaux, c'est

important. Et je me suis rendu

compte que mon père avait des

réseaux. Mon père était

architecte. Alors, il

connaissait un bureau

d'ingénieurs, qui était

Lalonde, Girouard, Letendre.

Alors, il leur a dit:

« Vous savez,

ma fille est ingénieure. »

Alors, peut-être qu'ils

cherchaient quelque chose d'un

petit peu différent. Alors, ils

ont dit: « Bien regarde, on

aimerait ça l'avoir avec nous. »

Et c'est comme ça que je suis

arrivée dans cette... dans cette

boîte. Et puis, tranquillement,

j'ai fait... j'ai fait mes

classes. Puis là, bien, j'ai

commencé à découvrir la grande

satisfaction de faire que ce

que tu faisais sur papier...

Parce que, à ce moment-là, bon,

c'est pas tout de suite, mais,

éventuellement, j'ai travaillé

à faire des ponts de béton,

à faire des... des structures,

les murs de Décarie, mais quand

tu vois les projets que tu fais

sur papier et tu les vois

arriver, bien, c'est fascinant.

Je passais en dessous d'un pont

avec mes enfants, puis... des

fois, je leur disais: « Ça, c'est

maman qui a fait le pont. »

Puis quand ils me demandaient:

« Mais, maman, celui-là, est-ce

que c'est toi? » Puis je disais:

« Non, pas lui. »

« Ah ouache! Il est pas beau! »


GISÈLE QUENNEVILLE

On dit souvent qu'une femme,

pour faire sa marque dans un

monde d'hommes, doit être

deux fois meilleure que ses

confrères masculins. Est-ce que

vous êtes d'accord avec ça?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Je suis d'accord de toute

minorité. Toute minorité qui...

Pour la bonne raison qu'on vous

regarde. Alors, à ce moment-là,

vous avez le focus.

Des professeurs, des confrères.

Puis la première note qu'ils vont

regarde, c'était ma note.

« Hon! T'as eu un C. »

Normalement, faut que t'aies

un A. Alors là, tout le monde

savait que j'avais un C.

Mais c'est la nature humaine qui

est comme ça. Alors, oui, vous

êtes le focus. Mais tu peux pas

faire autrement. Tu sais,

c'est... Faut que tu l'assumes.

Tu peux pas... tu peux pas

faire semblant que t'es un

garçon; t'es pas un garçon!


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Thibodeau-Deguire,

qu'est-ce que vous lisez? Est-ce

que vous avez un type de lecture

que vous préférez, ou un

auteur, un livre fétiche?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

J'ai lu des livres qui

m'ont... qui m'ont

impressionnée. Mais... je suis

en train d'en lire un qui

s'appelle « Being Wrong »

et qui est assez intéressant.

Et qui nous fait comprendre

que, dans le fond, on n'a pas besoin

d'être parfait. C'est bien,

hein?


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est bien.

Vous avez une semaine de

vacances: qu'est-ce que vous

faites?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Ah! Je vais dans mon jardin!

Je vais... je suis dans les

Hautes-Laurentides, j'ai une

magnifique maison là-bas et j'ai

un beau jardin de fleurs.

Alors, pour moi, le plus beau

temps, c'est d'être capable de

m'occuper de mes fleurs sans

autres pensées.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dernière question: est-ce

qu'il y a un endroit, ici à

Montréal, quand vous avez de la

visite qui vient de l'extérieur,

un endroit que vous

privilégiez, que vous voulez

vraiment partager avec les gens?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Je vous dirais que l'oratoire

Saint-Joseph est un endroit

assez... qui dit beaucoup sur

ce qu'on est. Y a de

l'histoire, y a aussi, c'est

très impressionnant quand on

est en haut complètement.

D'ailleurs, vous savez que la

remise des diplômes des

étudiants de Poly se passe à

l'oratoire. Et c'est quelque

chose à découvrir.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

C'est très beau.

(On présente un extrait vidéo d'un reportage qui relate les événements tragiques survenus à Polytechnique Montréal en 1989.)

(Début extrait vidéo)


JOURNALISTE

Bonsoir, mesdames, messieurs.

Des scènes

épouvantables en fin de journée

à l'École polytechnique de

Montréal, où un tireur fou a

tué 14 personnes et fait 13

blessés. Les 14 personnes tuées

sont toutes des femmes. Après

avoir semé la terreur sur

plusieurs étages de l'édifice,

il s'est enlevé la vie.

(Fin extrait vidéo)


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Thibodeau-Deguire,

le 6 décembre 1989, vous vous

êtes retrouvée dans un... un

tourbillon inimaginable. Vous

êtes de retour à Polytechnique,

cette fois-ci comme directrice

des affaires publiques, quand

Marc Lépine entre dans une

salle de classe et tue 14

étudiantes. Comment vous avez

vécu cette journée-là?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Ha! Je vais vous dire, c'est...

C'est comme... tu vis seconde à

seconde, dans un premier temps.

Parce que... y a un déni,

en partant.

Quand t'entends des coups de

feu, tu... j'étais cachée en

dessous de mon bureau avec ma

secrétaire, et puis ma première

réaction-- parce que, quand

t'es en relations publiques,

t'organises des conférences de

presse, tu dis: « Wow! T'as

trois personnes, c'est... wow!

T'as réussi! » Puis là, je lui

disais... Mais tu sais,

t'entends des bruits, tu dis:

« Y a quelqu'un qui tire dans les

murs. » C'est ça que tu penses.

« On va faire la première page

des journaux demain! »

Tu sais, une réaction

tellement... tout est... comme

confus, tu sais. Mais c'est pas

possible! Puis là, un moment

donné, tu te rends compte qu'il

y a quelque chose qui se passe

pour vrai. Puis moi, je m'en

suis rendu compte quand, un

moment donné, il a tiré dans

un... dans une alarme de feu.

Puis là, j'ai dit à ma

secrétaire, parce qu'on avait

fermé la porte, mais je dis:

« Attends minute! Si le feu

prend, là, c'est sérieux,

il faut sortir d'ici. »

Alors j'ai...

j'ai étendu mon bras pour

essayer d'appeler - le téléphone

était sur le bureau. J'ai

appelé le 911, et là, je me

suis rendu compte; ils m'ont

dit: « Où êtes-vous? Bougez

pas. » Puis là, je dis:

« Oh! Y a quelque chose,

y a personne qui joue, là. »

Et... là, ça a été... vraiment,

je me suis rendu compte de ce

qui se passait. Alors, t'es

comme... t'es dans un second

monde. Je dois vous dire,

écoutez, je suis pas une

personne... Moi, ma formation

est en béton. Bon, j'ai accepté

de mettre sur pied un bureau

de... de relations publiques à

Polytechnique parce que je

trouvais que les gens

connaissaient pas assez ce qui

se passait dans notre école

puis je trouvais que c'était

tellement extraordinaire. Donc,

dans le fond, je faisais

toujours appel à des gens

qui pouvaient m'aider, faire

des plans de communication

et autres.

Mais là, c'était comme gros.

Et j'ai réalisé rapidement que

j'avais besoin d'aide, que ça

me dépassait. Écoutez, il y

avait plus de 300 personnes

dehors qui avaient pas le droit

d'entrer, les journalistes...

Il faisait -40. Y avait...

toutes les grosses soucoupes

américaines, les postes

américains, qui étaient là. Puis

là, je me suis dit: mon Dieu,

ç'a pas de bon sens. Alors,

y a des gens qui se sont...

proposés pour m'aider et, parmi

eux, les gens d'Hydro-Québec.

Puis je me suis dit:

« Eux autres, ils savent

comment faire. »

Parce que je pense

que, quand tu vis une crise,

la première chose que tu

penses, c'est qu'il faut que tu

t'entoures de gens qui sont

très compétents. Et c'est ce

qu'on a fait. Donc, j'ai fait

appel à des gens connaissants,

des gens habiles, et les gens

de l'Université, de la Ville de

Montréal nous ont aidés. Alors,

je me suis sentie comme un petit

peu au milieu de tout ça pour

les, je vous dirais, pour les

premières 24 heures. Mais

sentant très bien que j'avais

pas la... les compétences pour

le faire. Mais y avait du monde

autour de moi. Alors, moi, ce

que je suis capable de faire,

c'est de réunir du monde.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, ça, c'est ce que

vous avez vécu sur le plan

professionnel. Sur le plan

personnel, maintenant, parce que

Marc Lépine est entré dans

cette salle de classe et a tué

des femmes. Vous qui avez été

sur ces mêmes bancs d'école-là,

25 ans plus tôt... première

femme ici, qu'est-ce que vous

avez ressenti?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Dans le tourbillon, t'as pas

le temps de penser. Tu... tu

dois agir. Alors, je vous

dirais que c'est seulement a

posterio... plus tard que j'ai...

j'ai pris conscience de ce qui

s'était passé. Et je me

souviens que la police était

venue me voir, à un moment

donné dans la nuit, pour me

dire: « Vous savez, ce sont

seulement des filles. » Et, à ce

moment-là, y a quelqu'un qui a

appelé puis elle cherchait son

garçon. Puis je lui ai dit:

« Vous êtes chanceuse, c'est

seulement des filles. »

Et ça, ça m'a résonné dans le cœur.

Mais, encore, la profondeur de

ce qui s'est passé, l'absurdité

et surtout dans un endroit où y

avait une telle coopération,

collaboration entre les filles

puis les garçons.


GISÈLE QUENNEVILLE

(Acquiesçant)

Hum hum.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Alors, c'était comme absurde,

une affaire comme ça. Alors,

t'es un peu comme dans un rêve,

dans un rêve, mais un très

mauvais rêve.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est un monde d'entraide,

comme vous le dites, entre les

filles et les garçons, l'École

polytechnique, les programmes

de génie en général. Pourtant,

les femmes sont encore assez

peu nombreuses, pas dans tous

les domaines de génie, mais

encore dans certains domaines

où les femmes sont pas très

présentes. C'est dû à quoi,

diriez-vous?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Bien, y a peut-être des

préjugés qui ont la vie dure.

Il faut se donner le temps, vous

savez, il faut... Moi, je...

je suis convaincue d'une chose:

on a besoin de développer

tous les cerveaux qu'on est

capable de faire, parce qu'on en

a besoin pour trouver des

solutions aux problèmes très

complexes de société qu'on a.

Et c'est à partir de ce constat

que je me dis: il y a déjà...

y a des femmes qui seraient

capables, qui aiment les

mathématiques, les sciences, et

qui pourraient faire partie du

groupe qui va nous aider à

avoir une meilleure société.

Alors, c'était pas... c'est pas

l'idée d'avoir des femmes, mais

c'est l'idée que tout le monde

qui a une capacité puisse se

développer. Alors, il faut qu'on

fasse comprendre à celle qui ose

pas venir, parce qu'elle se dit:

« Ah bien, c'est pas ma place!

S'il y a pas de filles... », que,

dans le fond... Moi, ce que

je leur dis: « Écoutez, vous

allez avoir une profession qui

va être bien payante; vous allez

être indépendantes. Vous allez,

à part de ça, être reconnues

comme ayant fait quelque chose

de spécial. Y a un grand...

un grand plaisir à être

indépendant et puis... si vous

avez les capacités, venez. »

Donc, dans le fond, le message,

c'est pas « ça prend des filles »,

c'est: pourquoi vous vous

priveriez de quelque chose

d'extraordinaire si vous avez un

tantinet un penchant pour les

mathématiques et les sciences?


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qu'une femme apporte

à cette profession?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Ah! Une grande conscience

sociale, une conscience de

l'impact sur nos vies avec

la technologie.

J'écoute et je parle avec

des jeunes filles, et

l'environnement est quelque

chose - l'environnement et

tout ce que ça peut

représenter, la qualité de vie,

dans le fond - est quelque chose

pour lequel elles ont

énormément de sensibilité.

D'ailleurs, c'est pour ça qu'on

en retrouve un plus grand nombre

en génie chimique, en

biomédical, même en génie

géologique. Et je leur

demandais, en génie géologique:

« Pourquoi? » Parce que je pense

qu'il y a plus de 50% des

étudiants qui sont des filles.

Elles veulent, en tout cas

celles qui m'ont répondu, c'est

qu'elles veulent influencer

leurs futurs employeurs sur

l'importance de l'environnement

dans le travail qu'ils font en

géologie. Je me suis dit: ah,

regarde donc ça! Regarde donc

ça, c'est pas bête. Maintenant,

faut peut-être pas généraliser.

Mais ça te donne une idée

qu'est-ce qui fait que c'est

pas seulement être infirmière

ou professeure, mais qu'elle se

rendent compte qu'elles peuvent

avoir une... un impact sur nos

qualités de vie. Et ça, les

hommes aussi l'ont, mais je

pense que... la femme l'a

peut-être d'une façon

différente.


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Thibodeau-Deguire,

vous avez un cinq dollars

d'encadré sur... sur votre

classeur ici. Euh... J'imagine

qu'il a une signification

spéciale, ce cinq dollars-là.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Oui. Je l'ai eu longtemps

dans mon sac à main, pour le

montrer en exemple, en disant

aux gens que c'était le plus

beau don que j'avais eu pour

Centraide. C'est une jeune fille

qui avait... qui était aidée

par un organisme communautaire

de la Rive-Sud, qui avait été

abusée par ses parents et qui

était venue faire un témoignage

alors qu'on rencontrait des gens

qui étaient pour solliciter des

collègues de classe-- leurs

collègues de travail. Par la

suite, elle est venue alors que

je ramassais mes papiers, parce

que la présentation était

terminée. Et elle me donne cinq

dollars. Elle dit: « Madame

Deguire, c'est pour Centraide. »

Je n'en revenais pas.

Et... aujourd'hui, elle est

coiffeuse, elle est magnifique,

cette jeune fille. Alors, je

l'ai montré à bien des gens,

pour dire: « Écoutez, regardez.

Si elle a pu faire ça, regardez

ce que d'autres peuvent faire. »


GISÈLE QUENNEVILLE

Madame Thibodeau-Deguire,

on a beaucoup parlé de

Polytechnique et on va y

revenir, mais je veux absolument

parler de deux choses avant.

La première: vous avez été

déléguée du Québec à Boston,

première femme déléguée du

Québec. En quoi vos années comme

ingénieure, à bâtir des routes

et des ponts, vous ont préparée

pour un poste de diplomate?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

C'est peut-être plus mes

années à Polytechnique qui

m'ont préparée à être

diplomate. À bien y penser.

Parce que... dans le fond, c'est

comment créer des liens avec

les gens. Comment être à

l'écoute des gens.

Et mon rôle était un peu de

faire en sorte qu'il y ait une

bonne compréhension, en

Nouvelle-Angleterre, des

aspirations des Québécois, et,

du côté des Québécois, de bien

comprendre les aspirations des

gens de la Nouvelle-Angleterre.

Moi, dans mon rôle, c'étaient

surtout les liens avec les six

gouverneurs des États,

de ces six États-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'aimerais qu'on parle de

Centraide, maintenant. Pendant

une vingtaine d'années, vous

avez présidé Centraide du Grand

Montréal, et durant ces

années-là, je pense que... le

montant de dons fournis aux

organismes de Centraide du

Grand Montréal a doublé.

Quel était votre secret?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Ah! Bien, de donner des

objectifs aux gens. De dire aux

gens: « On est capables! » Parce

que je me suis fait... un peu de

recherche dans ma tête, en me

disant... j'avais appris

qu'au Canada, y avait à l'époque

300 000 personnes qui avaient

un million de dollars dans leur

poche. Et une étude par

Capgemini disait que 21% de ça,

c'était au Québec. Dans

notre cas. Puis je me disais:

Ça fait 60 000 personnes.

Y en a bien 40 000

à Montréal. Donc, si tu as un

million dans ta poche et je te

demande 1000$, c'est vraiment

pas grand-chose.

Et nous, on se... on se disait

très bons, parce qu'à l'époque,

on avait quelque chose comme

2000 personnes qui faisaient un

don de 1000$. Vous savez...


GISÈLE QUENNEVILLE

On peut faire mieux.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

On peut faire beaucoup mieux.

Donc, première des choses, c'est

de connaître qu'est-ce que

c'est qu'il est possible de

faire. Mais l'important, c'est

pas de demander, c'est qu'il

faut prendre le temps de

montrer aux gens à quoi ça

sert. Dans le fond, c'est de

rapprocher les gens de réalités

qui, à toutes fins pratiques,

les effraient. Parce que c'est

un monde qu'ils connaissent

pas. Alors, ce que j'ai aimé

faire, c'était d'amener des

gens qui avaient, dans le fond,

des ressources, qui avaient

de l'influence, qui avaient des

ressources financières, qui

avaient beaucoup... qui avaient

accès à beaucoup de

connaissances, et de les mettre

en lien avec... avec les gens

qui connaissent ce dont ils

avaient besoin. C'est ceux qui

vivaient le problème.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous vous êtes déjà décrite

comme étant un sherpa.

Vous êtes toute petite, me semble

que je vous vois pas...

...traîner plein de choses.

Pourquoi un sherpa?


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

C'est-à-dire que quelqu'un

m'a dit que j'étais son sherpa.

Et j'ai trouvé que la

responsabilité était très

grande. C'est que j'amenais

cette personne, justement, qui

est pas habituée d'être dans ce

milieu communautaire, je...

il me suivait en me faisant

confiance, que je... qu'il

pouvait... qu'il se sentirait

pas mal. Qu'il pourrait aller au

bout d'une relation et qu'il

pourrait venir à comprendre ce

qui se faisait. Alors, quand il

m'avait traitée de sherpa,

j'étais... j'étais très fière.

Mais, comme je vous dis,

la responsabilité est grande,

parce qu'il faut les mener

à bien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aujourd'hui, vous êtes de

retour à Polytechnique, la

première femme diplômée en génie

civil est devenue la première

femme présidente du conseil

d'administration. C'est votre

troisième fois à Polytechnique.

Vous êtes sans doute

confortable ici.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Oui.

Bien, oui et non. Oui et non,

parce que c'est tellement

différent. Même depuis le temps

où j'étais aux relations

publiques, il y a plus de 25 ans

qui se sont écoulés, ce n'est

plus du tout la... C'est grand!

Y a du monde! Moi, quand j'ai

étudié, y a 50 ans, nous étions

1500 à l'école; maintenant, y a

8000 étudiants. Et ils font des

choses extraordinaires, que

j'ai jamais faites. Y avait...

maintenant, les professeurs

sont des chercheurs.

La recherche se faisait même

pas à l'époque. Y avait un

laboratoire de chimie,

physique, et puis c'était tout.

Aujourd'hui, ils sont dans la

nanotechnologie, ils sont dans

des affaires... tellement

avant-gardistes. Et puis,

écoutez, j'aurais pas assez

de 25 ans pour essayer de faire

le tour puis de comprendre tout

ce qui se passe. Alors, c'est

avec beaucoup d'humilité, je

vous dirais... Je me sens pas

très grosse dans ça. Mais

j'apprivoise tranquillement les

étudiants, j'apprivoise ce

qu'ils font, qui est différent.

Mais, surtout, je vous dirai que

j'ai beaucoup d'espoir pour

l'avenir. Je suis très

optimiste. Même si on entend

plein de choses... qui nous

font frémir, puis on se dit:

oh non... la vie demain, vous

savez, l'environnement, tout ça.

C'est pas ce que je vois, c'est

pas ce que j'entends. Moi, je

me dis qu'il y a plein de

ressources qui vont nous... qui

vont faire que la vie pour nos

petits-enfants va être bonne.


GISÈLE QUENNEVILLE

Michèle Thibodeau-Deguire,

merci beaucoup.


MICHÈLE THIBODEAU-DEGUIRE

Ça me fait plaisir.

(Générique de fermeture)

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