Image univers Carte de visite Image univers Carte de visite

Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Partager

Afin de visionner le contenu, il est nécéssaire d'installer un plugin

https://get.adobe.com/flashplayer/

Mina Grossman-Ianni : ancienne directrice Radio-Canada, Windsor

La vie de Mina Grossman s’étend des ruines d’une Pologne en guerre à l’éclat des soirs de premières à l’Orchestre symphonique de Windsor…
Après la guerre, la famille Grossman s’est retrouvée à Toronto, sans fortune. Tout était à reconstruire.
Mina Grossman s’est immergée dans sa nouvelle culture et s’est construit une vie professionnelle tout à fait remarquable, d’abord à Radio-Canada, puis à l’Orchestre symphonique de Windsor, comme administratrice.



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2015

Accessibilité
Déterminer le comportement de la visionnneuse vidéo:

VIDÉO TRANSCRIPTION

Générique d'ouverture

Titre :
Carte de visite


Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invitée, MINA GROSSMA, on montre des images d' Amherstburg, la rivière, l'ancien fort militaire et la résidence de l'invitée. On montre une photo de MINA GROSSMAN enfant en robe de communiante. Puis des images de Toronto, de MINA GROSSMAN étudiante et de son mari Ron Ianni. [GISÈLE QUENNEVILLE

Amherstburg est située à

l'embouchure de la rivière

Détroit dans le Sud-Ouest

ontarien. Les États-Unis sont

là, juste de l'autre côté de la

rivière. Autrefois, c'était un

endroit stratégique pour les

Britanniques. En 1796, ils ont

érigé un fort militaire, qui

aujourd'hui est un site

historique national. C'est ici

que Mina Grossman a choisi

de s'établir avec son mari, il y

a presque 20 ans. Ce village

paisible n'a rien à voir avec

sa Pologne natale, où, au moment

de sa naissance, des familles

juives comme la sienne se

faisaient déporter vers des

camps de concentration. Après

la guerre, la famille Grossman

s'est retrouvée à Toronto.

La jeune Mina s'est immergée

dans sa nouvelle culture. Elle

a rencontré l'homme de sa vie,

et ensemble, ils ont fait leur

vie à Windsor. Alors que Ron

Ianni faisait sa marque à

l'université comme professeur,

doyen et président, Mina, elle,

faisait sa marque dans la

communauté, à Radio-Canada et

à l'Orchestre symphonique de

Windsor.

Mina Grossman, bonjour.


MINA GROSSMAN

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mina, vous êtes née en Pologne

durant la Deuxième Guerre

mondiale, d'une famille juive.

On sait ce qui arrivait aux

familles juives à cette

époque-là. Comment est-ce que

votre famille a pu s'échapper

des camps de concentration?


MINA GROSSMAN

Mes parents... se sont évadés.

Et ils s'en allaient un petit

peu partout.

Mon père me racontait que les

gens entendaient parler que

c'était mieux à Lodz. Là,

c'était la folie furieuse. Ils

sont retournés à Varsovie.

Finalement, mes parents se sont

évadés vers l'est, la Russie,

et plus à l'est encore, et puis

là, ils ont vécu avec des

familles musulmanes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah oui?


MINA GROSSMAN

Enfin, il y avait toutes

sortes d'histoires comme ça,

mais ils se sont évadés. J'étais

née là. Après, on est revenu,

petit à petit, comme toutes les

familles juives, toutes les

familles qui ont survécu. Ils

vivaient à Bergen-Belsen, qui

était auparavant un camp de

concentration, qui est devenu

un camp de réfugiés. Puis ils

vivaient là pendant 2-3 ans

en attendant qu'il y ait un pays

qui allait les accepter. Et le

Canada les a acceptés en

premier. C'est pour ça que je

suis vraiment Canadienne

fervente, mais mes parents

étaient encore plus fervents

que moi, en reconnaissance de ce

qu'ils avaient fait pour nous.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourquoi le Canada?


MINA GROSSMAN

Parce que c'était les

premiers. On avait le Canada,

les États-Unis et Israël.

Israël venait juste de

commencer, et puis, le Canada

nous a acceptés le premier.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'imagine, en arrivant ici,

votre famille n'avait

probablement pas grand-chose.

Comment la famille s'est

débrouillée à votre arrivée au

Canada, à Toronto, je pense

en particulier?


MINA GROSSMAN

Je pense qu'il y avait une

agence juive qui aidait les

familles en arrivant. Puis après

ça, mon père a tout de suite

trouvé du travail dans les

shmata factory,les usines qui

produisaient des vêtements,

À Toronto.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il était tailleur, votre père?


MINA GROSSMAN

Oui, mon père était tailleur.

Il travaillait dans la rue

Spadina, à Lou Larry's,

pour commencer. Et après, il a

ouvert sa propre boutique. Mes

parents ont toujours fait de

l'argent en vivant à Toronto.

Ils ont acheté une maison,

vendu une maison, acheté une

autre maison, vendu...


GISÈLE QUENNEVILLE

Les choses ont pas changé,

hein, à Toronto.


MINA GROSSMAN

En huit années d'école

élémentaire, je suis allée dans

six écoles différentes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ha! Ha! Ha! Et comment est-ce

qu'une jeune fille juive était

accueillie à Toronto à cette

époque-là?


MINA GROSSMAN

Euh... Ça dépendait.

Généralement, très bien.

Très, très bien. Mais parfois...

Parfois, des gens étaient...

Il y avait plus de préjugés

À cette époque-là que

maintenant. Enfin, plus de

préjugés ouverts. Et là,

maintenant, c'est peut-être

plus couvert, mais

généralement, j'avais une

enfance très heureuse.

J'avais pas trop de difficultés.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous parliez

anglais en arrivant ici?


MINA GROSSMAN

Non. Non. Je parlais--


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était peut-être une

difficulté.


MINA GROSSMAN

Je vois dans les rapports

d'école que j'étais une petite

fille tranquille. C'est parce

que je ne savais pas parler.

Mais je parlais le yiddish en

premier, puis je parlais après,

le polonais et l'allemand.

Et mon père me disait que je

parlais russe, mais je ne me

rappelle plus le russe.

Ni le polonais d'ailleurs.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous parlez encore le yiddish

aujourd'hui?


MINA GROSSMAN

Oui. Y a de moins en moins de

gens avec qui je peux parler

yiddish maintenant, mais...

Je pense que je parle yiddish.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et comment vous avez fait

votre petit bonhomme de chemin

À Toronto, comme écolière?


MINA GROSSMAN

J'ai toujours été très bonne

en études, et puis, comme je

disais, j'allais dans six

écoles différentes. J'ai

terminé dans la région

de Bathurst et Sheppard,

et puis après ça, je suis allée

dans des écoles secondaires,

où j'ai très bien fait des

études aussi, puis je suis allée

à l'université de Toronto.

J'ai étudié les langues,

évidemment. Tu sais, le

français pour moi est

une langue apprise.

Je dois avoir été, dans une

autre vie, francophone, quelque

part, parce que je suis tout de

suite tombée amoureuse

de cette langue.

Et puis, j'ai continué mes

études là-dedans. Et...

j'étais allée en France après

mes études à l'université

avec une bourse du gouvernement

français où j'ai continué mes

études. Et puis... Et voilà.

Mon allemand était très bon

aussi, parce que évidemment, je

parlais yiddish et c'était...

C'est carrément la même langue.


GISÈLE QUENNEVILLE

On va revenir au français dans

le prochain bloc, mais vous

avez mentionné tout à l'heure

que vous avez pas beaucoup de

souvenirs de votre jeune

enfance, en particulier,

en Europe. Est-ce que vos

parents vous en parlaient

beaucoup quand vous étiez

jeune?


MINA GROSSMAN

Oui, oui, oui. Mon père avait

toujours des histoires drôles,

mais il avait toujours le

penchant pour rigoler de cette

époque-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment diriez-vous que ce que

votre famille a vécu en Europe,

durant la guerre, a façonné

qui vous êtes devenue, vous?

Ou est-ce que ça a façonné

qui vous êtes devenue?


MINA GROSSMAN

Euh... C'est drôle, j'ai pas

beaucoup pensé à ça, mais ça a

dû me façonner dans le sens que

je suis très, très adaptable.

Ça me fait pas beaucoup de

différence où je vis. Là, je

suis toute seule à Windsor.

Puis parfois je m'épate, je

m'étonne de cela, parce que qui

aurait jamais pensé que

j'allais terminer ici?

La première fois que je suis

venue à Windsor, je trouvais

ça effrayant, je trouvais ça

pauvre et terrible, mais...

Finalement, c'est drôle, parce

que ça, c'est la première

impression, mais ça a duré

exactement une semaine; après

ça, j'ai commencé à connaître

des gens, puis les gens sont

tellement accueillants. Alors,

je pense que c'est ça, je suis

adaptable.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mina, où sommes-nous

en ce moment?


L'entrevue se déplace dans un solarium avec une vue sur la rivière Détroit et un cargo qui passe.


MINA GROSSMAN

Nous sommes dans le salon de

soleil. C'est une très belle

pièce ici, je trouve. Je viens

ici pour lire, pour juste

m'asseoir, regarder. Parce que

la vue est très, très belle.

En fait, c'est ça qui nous a

vendu sur la maison pour

commencer, parce qu'on a une

très belle perspective sur la

rivière Détroit, puis l'île

Boblo en face. Puis aussi,

je somme ici.


GISÈLE QUENNEVILLE

Des petits dodos d'après-midi.


MINA GROSSMAN

Les petits dodos d'après-midi,

oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ici, c'est la rivière Détroit;

de l'autre côté?


MINA GROSSMAN

De l'autre côté, c'est l'île

Boblo, puis de l'autre côté de

cela, c'est le Fighting Island.

Puis cette île-là a été créée,

parce qu'ils ont creusé la

rivière Détroit. On a des

grands bateaux qui traversent

et qui viennent du lac Ontario.

Et qui s'en vont jusqu'au lac

Supérieur. Parfois, c'est des

grands bateaux qui font aussi

l'océan, et parfois, c'est

juste des

freighters.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et de l'autre côté de la rive,

par exemple?


MINA GROSSMAN

C'est Détroit.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est les États-Unis, ça.


MINA GROSSMAN

C'est les États-Unis, oui.

C'est pas Détroit, enfin c'est

Grosse-Île.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mina, je pense que la question

s'impose. Comment vous avez

appris le français?


MINA GROSSMAN

À l'école, à l'école

secondaire, en 9e année.

On a commencé, puis...

C'est drôle, je me rappelle ma

première professeure. Je me

rappelle pas comment elle

s'appelait, mais c'était une

Française de Paris, puis moi,

je suis tombée amoureuse de

cette langue tout de suite.

Tout de suite.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et qu'est-ce qu'il y avait

dans cette langue

que vous aimiez?


MINA GROSSMAN

Je ne sais pas du tout.

Euh... Apparemment que...

Pour moi, c'était tellement

facile d'apprendre cela.

Puis parler, ça a jamais été

un problème pour moi, ça fait

que... J'ai tout de suite aimé

cette langue, puis après, j'ai

continué mes études, j'ai

poursuivi puis j'ai lu toutes

sortes de livres. Puis je suis

allée en France.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est là où vous avez

rencontré l'homme de votre vie,

n'est-ce pas?


MINA GROSSMAN

C'est ça. J'étais à la Maison

du Canada, à l'université de

Paris, puis j'étudiais à la

Sorbonne. Et puis, lui, il

étudiait en droit. Et il était

aussi à la même maison.

On avait des ailes: une aile

pour les hommes, une aile pour

les femmes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et comment vous vous êtes

rencontrés?


MINA GROSSMAN

Il y avait des réceptions au

début, quand on est arrivés,

au mois d'octobre. Alors, je

l'ai rencontré tout de suite.

On s'est tous rencontrés là.

Puis c'est... Autrement, on se

croisait seulement à des

soirées, des réceptions, des

choses comme ça. Parce que lui

allait à la fac de droit; moi,

j'allais à la Sorbonne.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, votre mari, Ron

Ianni, il n’était pas juif.


MINA GROSSMAN

Non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ça posait

un problème, ça?


MINA GROSSMAN

Oui.

On s'est mariés en 68. On s'est

rencontrés en 65, puis...

on a commencé à sortir ensemble.

Et puis, on a passé un été

ensemble, mais j'essayais de

tout faire pour ne pas le

marier, parce que mes parents

n'étaient pas du tout heureux.

Tu comprends? C'était en 66.

Mes parents venaient d'arriver

au Canada en 48. C'était même

pas 20 ans, puis c'était un

Italien en plus.

Un Italo-Canadien.

Ils résistaient beaucoup.

Ils voulaient que j'épouse

un juif. Mais finalement, je

suis restée fidèle.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et entêtée.


MINA GROSSMAN

Et peut-être entêtée.

On s'est mariés en 68.

Et puis là, on est allés en

Angleterre pour qu'il finisse

ses études en droit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Au retour au Canada, je pense

qu'il a obtenu un poste à

l'université de Windsor. C'est

comme ça que vous vous êtes

retrouvés ici. Qu'est-ce qu'il

y avait pour vous à Windsor?


MINA GROSSMAN

D'abord, j'avais toujours

pensé être professeure de

français. Puis y avait aucun

poste. Y avait même pas

d'endroit pour laisser les

candidatures. Et euh... Alors,

j'allais poser ma candidature,

parce qu'il y avait une station

française de Radio-Canada.

M. Lionel Forestier m'a

rencontrée. Après un mois,

M. Forestier m'a téléphoné pour

m'offrir une... pas un poste,

j'allais faire les annonces

publiques. Alors, je faisais

les annonces publiques

en français.


GISÈLE QUENNEVILLE

Les activités, les choses

qui se passaient.


MINA GROSSMAN

Les activités, oui. Il me

payait de la petite caisse.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ha! Ha! Ha!


MINA GROSSMAN

Et puis, finalement, quand...

Enfin, une fois que j'étais à

Radio-Canada, j'ai rencontré

des réalisateurs, j'ai

rencontré des gens anglais.

La deuxième chose que j'ai faite

À Radio-Canada, c'est que je

faisais les petites annonces

en anglais aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ha! Ha! Ha!


MINA GROSSMAN

Alors, comme ça, deux stations

qui me payaient de la petite

caisse.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand vous êtes arrivée à

Radio-Canada, qu'est-ce que

vous saviez de la radio

ou du journalisme à l'époque?


MINA GROSSMAN

Rien. Rien, absolument zéro.

Je connaissais... Je n'écoutais

même pas Radio-Canada

À la radio quand j'étais petite.

J'avais le loisir de commencer

À apprendre petit à petit.

J'avais pas besoin d'arriver

toute prête. C'était une époque

où les gens recrutaient beaucoup

pour les journalistes, surtout

des journalistes dans la

région.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum, hum.


MINA GROSSMAN

J'avais commencé par apprendre

comment faire les petites

annonces. Après ça, j'ai fait

une histoire, une histoire et

une autre histoire, puis

finalement, j'ai abouti

comme pigiste,

mais comme journaliste.

Une histoire, si je la vendais

pas aux anglais, au français,

À CBC, au réseau...

À Radio-Canada, au réseau,

je vendais une histoire au moins

quatre fois. Et parfois, ça

terminait à la télévision

aussi. Alors, cinq fois. Cinq

fois je suis payée pour une

histoire. Après ça, y avait un

poste de réalisateur. Je

trouvais que c'était encore un

poste où j'étais très impliquée

dans l'histoire du jour. Alors,

j'ai accepté ça. Après ça,

je suis devenue la directrice

des programmes. Ça, j'étais un

peu loin des histoires.


GISÈLE QUENNEVILLE

Justement, vous avez monté les

échelons à Radio-Canada,

jusqu'au poste de directrice de

la station. Quel a été pour

vous le plus grand défi

À Radio-Canada, ici, à Windsor?


MINA GROSSMAN

Ça a été de trouver des

journalistes locaux.

Je travaillais beaucoup avec

Paulette Richer. Et toutes les

deux, on cherchait à encourager

les gens de la région à devenir

journalistes. Paulette surtout,

elle trouvait des jeunes

talents. Elle trouvait des

talentueux dans la région.

Moi, je cherchais des

journalistes. Alors, ç'a été un

plus grand défi pour moi.

Vraiment, c'était le plus gros

défi. Parce que, quand j'écoute

encore aujourd'hui, c'est

combien d'années? 30 ans?


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum, hum.


MINA GROSSMAN

40 ans? J'entends encore des

voix que moi, j'ai embauchées.

Et euh...


GISÈLE QUENNEVILLE

Des journalistes qui sont

rendus à Montréal qui sont

passés par Windsor.


MINA GROSSMAN

Des journalistes à Toronto,

des journalistes à Sudbury,

oui, oui. Y compris à TFO.

Y compris une certaine Gisèle

Richer, Gisèle Quenneville.


GISÈLE QUENNEVILLE

D'accord. C'est ça, on peut

tout déclarer. Mina Grossman m'a

offert mon premier contrat,

justement à Radio-Canada

À Windsor. Difficile de garder

les gens ici, par contre.


MINA GROSSMAN

Exactement, exactement.

Ils sont partis. Parce qu'on

était une station

d'entraînement, c'est comme ça.

C'était frustrant pour nous

parfois, parce que, une fois que

les gens devenaient très bons,

ils s'en allaient tout le temps.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aujourd'hui, Radio-Canada à

Windsor est loin, je pense qu'on

peut dire, loin d'être la radio

que vous avez dirigée à

l'époque. On est rendu avec une

demi-douzaine de postes

seulement, une émission

matinale la semaine.

Qu'est-ce que ça vous dit, ça?


MINA GROSSMAN

Euh... C'est la réalité de nos

jours. Les gens n'écoutent plus

la radio de la même façon, ne

regardent pas la télé de la même

façon. Moi, je ne regarde pas

la télé de la même façon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum, hum.


MINA GROSSMAN

On a besoin de moins de gens.

Puis on a besoin de gens

différents, puis on ne sait pas

comme... C'est très difficile

de savoir planifier maintenant.

C'est pas comme dans mon temps.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous pourriez être

journaliste aujourd'hui?

Arriver sur le marché du

travail aujourd'hui comme

journaliste?


MINA GROSSMAN

Pas comme j'étais auparavant,

non, non, non. Non, non.

Il faudrait que j'aie étudié en

journalisme, que je sois prête

À commencer tout de suite.

Je pourrais pas apprendre sur le

vif comme je l'ai fait dans mon

temps. Je pense pas en tout

cas.


L'entrevue se déplace sur la terrasse de la maison avec une vue sur la rivière.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mina, vous avez dirigé un

orchestre symphonique, alors

j'imagine que vous êtes une

inconditionnelle de la musique

classique. Est-ce qu'il y a un

morceau, un compositeur que

vous affectionnez

particulièrement?


MINA GROSSMAN

Hum, j'adore tous les

compositeurs. Un compositeur

que j'aime beaucoup,

c'est Richard Strauss, parce que

j'adore l'opéra. Et puis, lui,

il était un compositeur

d'opéras. Mais j'adore toutes

les musiques. J'adore la musique

country aussi. Et puis, à

l'orchestre symphonique, on

joue les pops. Le mois dernier,

on était à une présentation de

Pink Floyd par l'Orchestre

symphonique de Windsor.

C'était absolument

extraordinaire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il y a des puristes qui ne

seraient pas d'accord avec ça.


MINA GROSSMAN

Oui. Mais des puristes, il y

en a de moins en moins. De

moins en moins de puristes

viennent à l'orchestre

symphonique. On a toutes sortes

de gens qui viennent à

l'orchestre symphonique.

Ça fait que les orchestres ont

besoin de se moderniser aussi.

Puis tu sais qu'à l'époque de

Mozart, de Beethoven, de Bach,

toute cette musique-là était

de la musique neuve. Si tu

allais à un concert de Mozart,

on voulait pas écouter ce qu'il

avait déjà fait; on voulait

écouter un morceau nouveau.

Alors, c'est ce qu'on fait

maintenant aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Nina Grossman, en 1997,

lorsque vous étiez directrice

À Radio-Canada, votre mari est

tombé malade. Une maladie...

foudroyante.


MINA GROSSMAN

Effrayante.


GISÈLE QUENNEVILLE

La maladie de Lou Gehrig.

Comment un diagnostic comme ça

change une vie?


On montre des photos de MINA GROSSMAN et de son mari Ron Ianni.


MINA GROSSMAN

Ça change complètement

une vie. Puis euh... lui...

On avait tous les deux

des belles carrières, vous

savez. Moi, j'étais à

Radio-Canada; lui était le

président de l'université,

le recteur. Il avait accepté

son troisième mandat.

Je me rappelle la première fois,

la première manifestation de

cette maladie. On était chez

des amis à Sarnia, puis on

était tout un groupe, puis on

buvait, on était content. Puis

un moment donné, il a arrêté de

parler. Il pouvait pas parler.

Et puis euh... Je disais...

"Qu'est-ce que tu as?

Pourquoi tu ne parles pas?"

En tant que femme de mon mari,

j'avais aucune sympathie.

Spit it out.

Finalement, après, il a commencé

À parler encore une fois. Puis

on l'a envoyé chez le médecin,

puis le médecin est revenu, il

a fait toutes sortes de tests,

et tout, et il est revenu avec

ce diagnostic. Puis nous, on

savait c'était quoi, cette

maladie-là, parce que son père

était mort de cela.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ah.


MINA GROSSMAN

Généralement, ça frappe

n'importe qui, n'importe où,

n'importe comment. Mais mon

beau-père était malade de cela.

Apparemment, dans 4% des cas,

c'est génétique. Alors, on

savait que c'était une sentence

de mort. Une sentence mortelle.

On a quand même vécu

normalement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Aussi normalement que

possible.


MINA GROSSMAN

Exact. Puis après, il est...

descendu petit à petit.

Et on a fait face à cela.

Puis finalement, il a... la fin

de son mandat arrivait au mois

de juillet. Il a travaillé

jusqu'au dernier jour avec son

petit ordinateur. Et puis, il

pouvait encore marcher, il

pouvait... Il commençait à

descendre là, mais il pouvait

pas parler, il pouvait pas

manger. Finalement, il a

terminé au mois de juillet. Au

mois d'août, on est déménagés

ici; au mois de septembre,

il est mort. C'est effrayant,

oui. Quand je pense à ça,

c'était effrayant, mais on a

fait face à cela. On n'avait pas

le choix.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum, hum. Vous avez décidé de

rester dans la région de

Windsor.

MINA GROSSMAN

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Un choix facile, ça?


MINA GROSSMAN

Oui, très, très facile. Comme

je vous ai dit quand on est

arrivés, moi, je trouvais que

la ville était pas belle. La

ville s'est beaucoup embellie

depuis ce temps-là.

Mais, après une semaine, on

n'avait pas le temps de faire

le tour de tous nos amis. Parce

que c'est une ville extrêmement

amicale et ouverte, et

fantastique. Et puis, on avait

Détroit... toutes sortes de

choses qui se sont ouvertes

À nous. Alors, pour nous,

c'était un choix très facile

À faire. On allait vivre notre

vie ici.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez obtenu un autre

poste. Vous avez pris votre

retraite de Radio-Canada

À ce moment-là. Mais vous êtes

assez rapidement retournée sur

le marché du travail à

l'Orchestre symphonique de

Windsor.


MINA GROSSMAN

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourquoi un retour sur le

marché du travail? C'était pour

passer le temps?


MINA GROSSMAN

J'avais vraiment besoin de

cela. Je... J'avais une amie

qui était sur le conseil

d'administration de

l'orchestre, qui m'avait

invitée à faire partie du

conseil. Et j'ai accepté. Tu

sais, quand mon mari est mort,

en 97, j'avais moi aussi, ma

mère qui était malade, mon père

qui était malade. Je faisais

l'aller-retour à Toronto tout le

temps, une fois par semaine.

Finalement, j'ai accepté d'être

sur le conseil d'administration

de l'orchestre symphonique,

mais j'ai bien vu qu'il y

avait... Pour toute l'expertise

qu'il y avait sur la scène, il

y avait aucune expertise dans

le bureau. Alors finalement, le

conseil d'administration a

décidé d'ouvrir un poste à la

direction de l'orchestre.

Ils m'ont demandé de postuler.

J'ai résigné du conseil, j'ai

postulé pour le poste, j'ai eu

le poste, et puis, après ça,

on a commencé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment est-ce que vous avez

redressé la situation

financière?


MINA GROSSMAN

Je ne sais pas comment j'ai

fait. Je suis allée voir des

gens avec de l'argent et je

leur ai dit que s'ils ne

faisaient pas quelque chose, on

allait perdre notre orchestre

symphonique. Puis on avait un

très bon orchestre symphonique.

On encore un meilleur

orchestre symphonique

ces jours-ci.

On pouvait pas couper plus.

On avait coupé au bout, au

maximum. Là, il fallait

agrandir. Il fallait chercher

de l'argent.

J'ai toujours dirigé avec des

projets. J'ai fait ça à

Radio-Canada et j'ai fait ça

aussi à l'orchestre

symphonique. On a agrandi notre

répertoire. On a agrandi le

nombre de concerts. On a fait

des concerts l'été, des

concerts gratuits, des concerts

dans les maisons pour les

personnes âgées, on est allé

dans les écoles, on a fait des

concerts dans le comté.

C'est vraiment impressionnant.


GISÈLE QUENNEVILLE

En 2006, vous avez face à une

autre épreuve, un grave

accident de la circulation

en Allemagne.


MINA GROSSMAN

En Allemagne, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qui s'est passé?


MINA GROSSMAN

Bien, on était dans une petite

route de campagne, puis je ne

sais pas ce qui s'est passé.

Mais je me suis cassé le cou.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dans le sens littéral.


MINA GROSSMAN

Vraiment cassé le cou.

Vraiment cassé le cou.

J'étais en soins intensifs

pendant deux semaines en

Allemagne. Puis ils m'ont

transférée à Windsor. Soins

intensifs encore deux semaines.

Après cela, je suis allée en

réhabilitation six semaines,

douze semaines en tout.

Moi qui n'avais jamais été dans

un hôpital de ma vie. Jamais,

jamais, jamais. Mais

heureusement, ils étaient

tellement habiles, les

chirurgiens d'Allemagne, que je

pouvais encore marcher.

Heureusement, parce que ça

aurait pu être pire que ça.

Mais euh....

Je me débrouille assez bien.

Je conduis ma voiture.

Et puis, je vis ici toute seule.

Pendant quatre ans, au début,

quand je suis sortie de

l'hôpital, j'avais quelqu'un

qui vivait avec moi. Mais

maintenant, je suis toute

seule, seule.


GISÈLE QUENNEVILLE

On parlait de comment la mort

et la maladie de votre mari ont

changé votre vie. Comment

l'accident a changé votre vie?


MINA GROSSMAN

Ah, mon Dieu, ça a changé

beaucoup. Ça a changé dans un

sens qu'il faut que je lutte

plus. Mais je suis toujours la

même. J'avais pensé à ça,

je fais toujours les mêmes

choses, je sors, je vais à

l'opéra, je vais au théâtre,

je vais dans les concerts de

l'orchestre, je sors manger,

mais chaque chose est plus

difficile. C'est très difficile.

Mais j'ai pas le choix,

faut que je me débrouille.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mina Grossman,

merci beaucoup.


MINA GROSSMAN

De rien.


Générique de fermeture

Épisodes

>Choisissez une option de filtrage par âge, fiction, ou saison

  • Catégorie Saison
  • Catégorie Documentaire
  • Catégorie Reportage

Résultats filtrés par