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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Laurent Sagalovitsch : romancier et blogueur

L´auteur et blogueur français Laurent Sagalovitsch a toujours été obsédé par l´Amérique, et il a finalement choisi de s´installer à Vancouver.
Il a échangé la Tour Eiffel et les Champs Élysées pour Stanley Park et English Bay. Il est un Français qui n´aime pas la France; un juif qui ne se sent chez lui nulle part.
À Vancouver, il écrit des romans, un blogue et des chroniques avec une plume à la fois drôle et touchante, acerbe et hargneuse.
Et malgré la mer et les montagnes de sa ville d´adoption, pour Laurent Sagalovitsch, la France n´est jamais très loin…



Réalisateur: Joanne Belluco
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Générique d'ouverture


Titre :
Carte de visite


Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, LAURENT SAGALOVITSCH, auteur et blogueur, on montre des images de la ville de Vancouver et de son centre culturel francophone, où se déroule l'entrevue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il a échangé la tour Eiffel et les

Champs-Élysées pour Stanley Park

et English Bay. Il est un

Français qui n'aime pas la

France, un Juif qui se sent chez

lui nulle part. Mais Laurent

Sagalovitsch avait toujours été

obsédé par l'Amérique. Il

a choisi de s'installer à

Vancouver. Ici, il écrit des

romans, des blogues et des

chroniques. Avec une plume à

la fois drôle et touchante, à la

fois acerbe et hargneuse.

Malgré la mer et les montagnes

de sa ville d'adoption, pour

Laurent Sagalovitsch, la

France n'est jamais très loin.


LAURENT SAGALOVITSCH

J'avais pas envie de continuer

dans ce pays-là. J'avais

besoin de me refaire une

virginité historique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Laurent Sagalovitsch, bonjour.


LAURENT SAGALOVITSCH

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes un Français à

Vancouver, pourquoi avez-vous

décidé de quitter la France?


LAURENT SAGALOVITSCH

Parce que c'était une

question de vie ou de mort.


GISÈLE QUENNEVILLE

De vie ou de mort?


LAURENT SAGALOVITSCH

Oui, j'étais très mal...

J'étais très malheureux en

France. J'ai tout fait... Je

crois que j'ai jamais

vraiment aimé la France,

je suis né par erreur, enfin,

par hasard, en France. Parents

étrangers, père belge, une mère

tunisienne. Donc, je me suis

jamais vraiment senti français.

Puis j'étais... J'ai toujours eu

un désir d'Amérique, en fait, je

pense. Désir d'aller voir

ailleurs. Euh... Le Canada me

semblait être un compromis

acceptable entre

l'Europe et l'Amérique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez dit que votre

famille, père belge, mère

tunisienne, vous avez grandi à

Paris, je pense. Donc, vous,

vous êtes quoi, à ce moment-là?


LAURENT SAGALOVITSCH

Ah bien ça, je ne sais pas.


LAURENT SAGALOVITSCH rit.


LAURENT SAGALOVITSCH

Je suis un enfant de Français

de la première génération,

élevé dans un milieu laïque,

mais de culture juive...

Je suis... Je suis un

élève moyen, médiocre.

Je m'ennuie beaucoup à l'école.

Heureusement, on a une maison de

campagne, on y va tous les

week-ends, pendant toutes les

vacances, donc euh... Je peux

m'échapper un peu, mais oui,

je suis un adolescent un peu

à la dérive, en fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

On sent que vous avez pas un

grand amour pour la France.


LAURENT SAGALOVITSCH

Non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qui marchait

pas en France? Pour faire

ce grand pas de quitter?


LAURENT SAGALOVITSCH

J'ai tout fait, je me sentais

à l'étroit, je sais pas,

peut-être que j'avais la

bougeotte et après tout,

je pense que dans ma famille,

on est jamais restés plus d'une

génération dans le même pays,

donc peut-être que j'avais...

J'avais la bougeotte et j'avais

envie d'aller voir ailleurs...

Oui, je sentais que le

monde était vaste et qu'il

m'appartenait, hein...


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez mentionné cet

intérêt, voire même cette

obsession pour l'Amérique. D'où

est venue cette obsession-là?


LAURENT SAGALOVITSCH

Je crois qu'elle vient d'abord

de la littérature. J'ai beaucoup

lu depuis que j'étais petit et

puis, je commençais à lire des

policiers qui m'ont amené sur

des auteurs américains et puis

de fil en aiguille, je me

suis intéressé et passionné

pour cette littérature-là, sur

laquelle après, j'ai travaillé

pour des journaux et le

cinéma américain, aussi. Tout

l'imaginaire américain, en fait,

me parlait. Continent vaste, où

tout le monde pouvait

accomplir son rêve.

Loin, loin de cette vieille

Europe qui semblait être une

vieille dame et j'avais pas

envie de participer à

son vieillissement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes pas le seul Français

obsédé par l'Amérique.


LAURENT SAGALOVITSCH

Non.


GISÈLE QUENNEVILLE

D'où vient cet intérêt, cette

obsession pour l'Amérique chez

les Français en particulier?


LAURENT SAGALOVITSCH

Ah bien je crois qu'il y a pas

que chez les Français, hein.

Depuis un siècle, on est tous un

peu fascinés par l'Amérique. En

même temps, une fascination

mêlée de répulsion, c'est

toujours un sentiment... On sait

pas très bien se situer par

rapport à l'Amérique. On a

tous un rêve d'Amérique. En même

temps, il y a toujours un

but aussi par rapport à ce pays.

Donc, on est toujours tiraillés,

c'est intéressant. C'est à la

fois un pays du

mainstream,

une culture qui est pas très

intéressante, mais en même

temps, il s'est développé

une élite ou une culture

underground qui reste quand

même de référence, donc...

Le mélange des deux fait

un mélange assez intéressant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, à ce moment-là,

pourquoi choisir Vancouver?

Parce que Vancouver, c'est

pas l'Amérique typique non plus.


LAURENT SAGALOVITSCH

C'est Vancouver qui m'a

choisi, en fait, j'ai pas choisi

Vancouver, je suis tombé

amoureux de Vancouver. Et voilà,

c'est une ville qui m'a tout de

suite parlé, charmé et ma

seule obsession quand j'ai dû la

quitter, ça a été d'y retourner.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vancouver, c'est aussi le plus

loin possible qu'on peut aller

en Amérique. Est-ce qu'il y

avait un peu de ça là-dedans?


LAURENT SAGALOVITSCH

Je pense.

Je pense que le Canada

avait l'avantage...

D'avoir tous les avantages,

précisément, de l'Amérique,

sans les inconvénients.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum.


LAURENT SAGALOVITSCH

Sans la violence, sans le côté

dur de l'Amérique, quand même.

Le côté un peu suisse du Canada.

Tranquille. Et j'aurais pas

pu aller au Québec, parce que je

pense que ça aurait pas été une

vraie rupture avec la France.

J'aurais eu l'impression d'être

quand même resté en France si

j'avais été au Québec. C'est

comme si j'avais

déménagé en Provence.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez déjà écrit que

"Vouloir immigrer de France au

Canada, c'est comme désirer

d'échanger son valeureux

pitbull contre un

indolent saint-bernard".

Ça veut dire quoi, ça?


LAURENT SAGALOVITSCH rit.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est beau, c'est imagé.


LAURENT SAGALOVITSCH

Ce que je veux dire ici, pour

moi, le Canada, c'est... le

Canada, c'est un bébé... tout

rose, qui rit tout le temps,

et qui a toutes les

raisons de rire,

parce qu'il est tout jeune, il

vit dans un environnement

assez grandiose,

une relative prospérité.

Contrairement à l'Europe, qui

est un très vieux continent, qui

a été marqué par tellement de

génocides, l'Holocauste, de

guerres de religion, de drames,

et ça pèse beaucoup, ça, en

fait, sur les consciences et sur

les gens. On s'en rend pas

compte, mais... Et ici, on

respire. On respire, parce

que finalement, c'est un pays

qui a pas été marqué par toute

cette histoire douloureuse.

Et je pense que j'avais besoin

aussi de cette tranquillité

pour penser, pour écrire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ici, à Vancouver, vous

vivez en français ou en anglais?


LAURENT SAGALOVITSCH

En français. Enfin, quand je

leur parle en anglais, je parle

en anglais, mais bon. Je veux

dire, je vis d'abord

avec moi-même.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum.


LAURENT SAGALOVITSCH

Donc, je reste à la maison, je

travaille à la maison, je vis

à la maison, mon contact avec

l'extérieur étant très réduit,

bon, c'est le supermarché du

coin. Bon, on me parle anglais,

moi, je leur réponds... Enfin,

je leur réponds, je fais des

signes de tête, oui. Mais sinon,

mes amis sont plus francophones

qu'anglophones. Mais ça me

dérange pas, au contraire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum. Est-ce que la

France vous manque, des fois?


LAURENT SAGALOVITSCH

Non, jamais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Jamais.


LAURENT SAGALOVITSCH

Ah, des amis, de temps

en temps, une baguette, la

nourriture. Euh... Où là, c'est

vraiment un côté négatif. Disons

pourvu que j'y retourne pas.


Des images d'un parc en périphérie de Vancouver se succèdent. Un sentier de ce parc est dédié à l'écrivain Malcom Lowry.


LAURENT SAGALOVITSCH

(Narrateur)

En fait, je pense que mon lieu

préféré, c'est pas à Vancouver,

même. C'est un tout petit peu à

la périphérie de la ville. C'est

l'endroit où a vécu

Malcolm Lowry.

C'est un écrivain pour qui j'ai

une estime infinie, qui a écrit

un des plus grands romans du 20e

siècle,

Au-dessous du volcan.

Malcolm Lowry m'a toujours

inspiré. Peut-être que c'est

pour ça aussi que je

suis venu à Vancouver.

Comment c'est possible que ce

type-là et pourquoi ce type-là

a dit qu'il avait trouvé

le paradis à Vancouver.

Qu'est-ce qui a fait que...

Maintenant, j'ai compris.

Et donc, Malcolm Lowry a vécu

dans les années 40-50, sur

une petite cabane au bord du

Pacifique. Donc, la cabane

a disparu. C'était un squatteur.

Et j'aime aller là-bas en

pèlerinage, en souvenir. Bon,

c'est un endroit extrêmement

pittoresque et charmant.

Je crois pas aux fantômes,

mais il y a toujours quelque

chose qui s'y passe.


GISÈLE QUENNEVILLE

Laurent, vous avez signé

cinq romans, je pense, jusqu'à

maintenant. Les trois derniers

mettent en vedette un certain

Simon Sagalovitsch qui

s'expatrie, lui, de France à

Vancouver. Est-ce que

Simon, c'est Laurent?


LAURENT SAGALOVITSCH

Non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pas du tout?


LAURENT SAGALOVITSCH

Non. Oui et non. Euh...

C'est moi, mais c'est pas moi.

C'est un frère jumeau, que je

n'aurais jamais rencontré.


GISÈLE QUENNEVILLE

Simon aime bien son whisky

et ses antidépressifs.

C'est pas vous, ça?


LAURENT SAGALOVITSCH rit.


LAURENT SAGALOVITSCH

Ça peut être moi, peut-être!


GISÈLE QUENNEVILLE

Par moments.


LAURENT SAGALOVITSCH

Je ne sais pas, mais c'est...

Mais c'est l'imaginaire. Je

vais prendre un tout petit trait

qui appartient à moi et je vais

grossir un maximum pour

ces romans-là, par exemple.


GISÈLE QUENNEVILLE

Le premier roman, c'est

Loin de quoi? Et là, dans ce

roman-là, on voit Simon qui

quitte la France, qui s'installe

à Vancouver de façon assez

loufoque, je pense qu'on peut

dire. Qu'est-ce qui vous a

poussé à écrire ce premier roman

qui vous ressemble un peu? C'est

quand même votre situation.


LAURENT SAGALOVITSCH

C'est pas moi. Euh...


GISÈLE QUENNEVILLE

Ha, ha! D'accord, d'accord,

c'est pas vous. Mais

qu'est-ce qui vous a poussé

d'écrire ce roman-là?


LAURENT SAGALOVITSCH

J'étais pas programmé pour

écrire ce genre de bouquin.

Euh... Mes deux premiers romans

étaient des romans extrêmement

noirs et tragiques. Parce que je

suis noir et tragique. Et...

En fait, j'ai dû écrire une

nouvelle pour un journal

français,

Le journal du

Dimanche, et donc, j'ai écrit

cette nouvelle et elle était

comique. Enfin, elle

était tragicomique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


LAURENT SAGALOVITSCH

Je me suis dit... C'est

bizarre. Je pensais pas...

vraiment, je pensais pas être

capable d'écrire des dialogues,

je pensais pas être capable de

faire des dialogues. Et puis

après, je me suis dit,

je sais pas, il y a quelque

chose à creuser. J'aimais bien

le ton qu'il y avait dedans.

Et donc, comme toujours, quand

on écrit un roman, c'est une

ficelle qu'on tire et puis, j'ai

essayé de chercher, et puis j'ai

essayé de voir si j'avais

la matière pour... Et je me suis

rendu compte que oui. C'est

comme ça que j'en suis arrivé à

écrire ce premier tome. Et puis

après, j'ai été pris dans

l'engrenage, j'ai écrit un

deuxième et un troisième.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est ça, c'est une trilogie,

il y en a un deuxième, un

troisième, ça, c'était

voulu, ça? Ou pas au départ?


LAURENT SAGALOVITSCH

Non, je pense pas. Non,

non, on m'a forcé, là aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE rit.


LAURENT SAGALOVITSCH

Non, mais une fois que

j'ai fini le premier,

bon, comme il avait bien marché,

en plus, c'était un peu bête de

le laisser en plan et puis après

de... bon, et puis après je...

Si bien que le troisième, je

l'ai fait tuer, je l'ai...


GISÈLE QUENNEVILLE

J'ai pas fini le

troisième encore.


LAURENT SAGALOVITSCH

Ça finit mal parce que je

ne voulais pas que... Après,

j'étais pris au piège.

Après ça, c'était...


GISÈLE QUENNEVILLE

Dans la trilogie, Simon est

juif, sa religion, au fur et à

mesure qu'on avance dans les

romans, prend de plus en

plus d'ampleur. Est-ce que c'est

votre cas, ça? Est-ce que votre

religion prend beaucoup

de place dans votre vie?


LAURENT SAGALOVITSCH

Non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ou a déjà, peut-être, pris

beaucoup de place

dans votre vie?


LAURENT SAGALOVITSCH

Non. C'est ça qui est

compliqué avec les Juifs.

Mais je comprends que les

gens ont du mal à saisir, à

comprendre. La particularité du

Juif, c'est qu'il peut très bien

se revendiquer en tant que

Juif et avoir aucun sentiment

religieux en lui. Parce qu'être

Juif, en fait, la plupart des

Juifs, c'est plus une référence

à une culture, une mémoire, une

histoire, qu'à une religion.

Et c'est comme ça que je me

définis, moi. Ma judaïté me

définit. Mais pas dans le point

de vue religieux. Je vais jamais

à la synagogue, j'applique

aucune des lois et aucune des

règles, mais... oui, je me

sens profondément Juif.

Et Simon étant... effectivement,

là, il me rejoint, est un Juif

en colère contre un possible

Créateur, euh... C'est quelqu'un

qui est à la recherche de son

identité, qui est tiraillé entre

son identité française et sa

mémoire juive et qui essaye,

sans vraiment les trouver, de

trouver un équilibre entre ces

deux... ces deux versions

de sa propre identité.

Mais c'est une nouvelle fois, je

pense que c'est... L'humour juif

est... c'est ça. On a tellement

été peu gâté par le sort qu'il

vaut mieux en rire. Parce que

sinon, on va se mettre une

balle dans la tête.

Donc, oui, voilà, c'est aussi

une façon de s'en sortir

en écrivant ce roman.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça fait déjà quelques années

que le dernier est sorti. Est-ce

que vous en avez d'autres en

chantier? Pas des Simon,

on s'entend, c'est fini.


LAURENT SAGALOVITSCH

Non, pas des Simon, mais oui,

on écrit, enfin, pas le choix,

on est fait pour ça, il faut

écrire. Je sais faire que

ça, j'ai jamais fait que ça, je

suis bon qu'à ça, donc... Oui,

évidemment, oui. Ah oui,

il y en aura d'autres.

J'espère.


GISÈLE QUENNEVILLE

Une journée typique dans

la vie de l'écrivain?

Vous, de l'écrivain?


LAURENT SAGALOVITSCH

De moi? Ah, c'est une journée

dure de 9h du matin à 5h

le soir. Non, non...

Mais c'est une sorte de...

brancher le contact le matin

comme ça. Mais il se passe rien

pendant la matinée, enfin chez

moi, il ne se passe absolument

rien. Donc, je fais les courses,

je fais à manger.

Je fais ma sieste.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il est pas midi encore!


LAURENT SAGALOVITSCH

Si, si, il est midi. À 2h, je

me mets dans mon bureau, je suis

devant l'ordinateur. Et puis,

c'est comme, c'était... Quand

on avait avant l'ordinateur

qui se connectait au modem là,

vous savez, on faisait bip!

bip! bip! Il y avait pas la

connexion. Donc, ça reste comme

ça pendant assez longtemps,

mais il faut rester devant

l'ordinateur. Et à un moment, je

sais pas pourquoi, la connexion

se fait. Voilà, et ça marche.

Et alors, là, pendant une heure,

une heure et demie, deux

heures, maximum, je vais être

complètement immergé dans mon

écriture et puis tout à coup,

c'est fini, ça disparaît

et la journée est finie.


GISÈLE QUENNEVILLE

Laurent, il paraît que vous

n'avez jamais eu d'emploi

officiel. Qu'est-ce que ça veut

dire un emploi officiel

et de ne pas en avoir eu?


LAURENT SAGALOVITSCH

Oui, dans le sens

traditionnel, oui,

j'ai jamais eu de patron, je

n'ai jamais été patron, j'ai

toujours travaillé

seul à la maison,

parce que j'étais pas fait pour

le monde du travail...

comment vous dites, officiel?


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui.


LAURENT SAGALOVITSCH

Non, non, en fait, il fallait

mieux... Non, j'étais pas fait

pour... Je pense que la vie

de bureau, non, ça aurait mal

tourné ou pour moi, ou pour...

Mais même d'être un chef,

j'aurais été insupportable, être

un employé, j'aurais été aussi

insupportable. Non,

c'était pas fait pour moi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous écrivez un blogue, en ce

moment, qui s'appelle

You Will

Never Hate Alone. Qu'est-ce

que c'est, ça? C'est

un drôle de titre.


LAURENT SAGALOVITSCH

Parce qu'il fallait trouver un

titre, justement. Et avec mon

rédacteur en chef, il m'a dit:

"J'ai jamais vu quelqu'un qui

était aussi critique que toi."

Et pourtant, il l'était, lui.

Et il y a une chanson de foot

assez connue, de Liverpool,

qui s'appelle

You'll Never Walk

Alone. C'est quand les joueurs

sont un peu fatigués, et ils

sont menés au score, et les

supporters leur disent: vous

êtes pas tout seuls. Eh bien, on

est là. Je sais pas, je trouvais

que

You'll Never Hate Alone,

pour dire à tous les gens

qui sont comme moi, qui sont

scandalisés par le monde qui

les entoure, qui ont des coups

de gueule, comme ça, qu'ils sont

pas tous seuls, qu'ils peuvent

compter sur moi pour être

leur porte-parole. Voilà,

c'est un clin d'oeil.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qui vous scandalise?


LAURENT SAGALOVITSCH

Tout. Oui, mais c'est vrai,

mais... Je me rends bien

compte que j'ai une capacité

d'indignation

absolument remarquable.


LAURENT SAGALOVITSCH rit.


LAURENT SAGALOVITSCH

Ce qui est très pénible pour mon

entourage. Je sais pas. Tout

m'énerve. La bêtise, la

méchanceté, les gens, comment

les gens se comportent, comment

les gens se conduisent ou

conduisent. À peu près tout. Ça

peut aller du plus anecdotique à

des choses beaucoup plus

sérieuses. Je sais pas,

peut-être que j'ai toujours été

comme ça. Mon esprit critique.

Mais c'est fatigant.

Enfin, pour les autres, pas pour

moi, mais pour les autres, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes un

éternel insatisfait?


LAURENT SAGALOVITSCH

Oui, mais heureusement. Parce

que si on est satisfait, on

est mort, donc... Non, non, mais

bien sûr. Ça va de soi.

Oui, oui, insatisfait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous vous inspirez de quoi?

Ou comment pour votre blogue?

C'est des choses que vous voyez

dans la rue? L'actualité?


LAURENT SAGALOVITSCH

Ça dépend. Soit ce sont des

choses qui m'arrivent dans ma

vie personnelle que j'essaie de

traduire et de restituer ou

alors, ce sont des choses...

J'essaye de rester le plus

collé à l'actualité française,

d'ailleurs. La politique,

l'économie, le sport, et

j'essaie de trouver un angle

qui soit comique et en

même temps écrit où...

j'essaie d'apporter ma petite

contribution à... cette société

de l'information que je hais et

en même temps, qui me fascine.


GISÈLE QUENNEVILLE

On peut jouer à un petit jeu?


LAURENT SAGALOVITSCH

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Moi, je vais vous dire un nom

ou un mot et vous, vous allez

dire ce que ça représente pour

vous. On y va? Je sais que

vous êtes amateur de

foot, alors FIFA.


LAURENT SAGALOVITSCH rit.


LAURENT SAGALOVITSCH

Mieux vaut en rire qu'en

pleurer. Moi, le jour où ils

ont attribué la Coupe du monde

au Qatar, c'est tellement énorme

quand vous y réfléchissez

deux secondes.

Mais c'est fou parce que comme

quoi, la passion du foot, elle

est forte. Et elle peut résister

à tout, quoi. Parce que des

fois, vous êtes dégoûté, comme

vous dites, ouf... Pourtant,

vous y replongez à chaque fois.

C'est une drogue extrêmement

puissante et que rien ne

parvient à vous dégoûter.


GISÈLE QUENNEVILLE

Un peu de politique

française? François Hollande.


LAURENT SAGALOVITSCH rit.


LAURENT SAGALOVITSCH

Oui, voilà quelqu'un que...

vous avez pas de prise sur lui.

Il est... normal. Il est

sympathique. Il est rond, il

provoque ni colère, ni passion,

alors on vote pour lui parce

qu'il y avait pas... Il y avait

personne d'autre. Mais c'est

quelqu'un qui déclenche

aucune ferveur.

En même temps, c'est très

méritant, ce qu'il a fait, c'est

vrai qu'il était pas prévu,

il est arrivé en... Il est

arrivé là où... Il était

pas prévu pour le poste.

Mais c'est pas quelqu'un qui

me fait lever de mon siège.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors Sarkozy, à ce moment-là?


LAURENT SAGALOVITSCH

Mais moi, je l'aime bien,

Sarkozy, quitte à me faire...

J'ai écrit un papier un jour où

je dis: Je suis un Sarkozyste de

gauche. Non, mais j'aime

beaucoup... Je me suis fait

beaucoup d'ennemis. Mais je le

prends toujours... J'aime

beaucoup Sarkozy. Je comprends

le personnage. Je suis assez

fasciné par sa façon de...

Par son intelligence, sa

vivacité. Bon, il y a des choses

qui m'effrayent chez lui.

Son goût de l'argent, ça, j'aime

pas. Mais je vais avouer,

le personnage, il se passe

quelque chose. Quand vous

le voyez à la télévision,

bien, vous le regardez, parce

que même si vous êtes pas

d'accord, je sais pas, il vous

titille, vous voyez un cerveau

qui est en train de fonctionner,

ce qui est pas souvent le

cas avec François Hollande.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez quitté la France

parce que vous n'aimiez pas la

France, pourtant, aujourd'hui,

vous vivez de la France.


LAURENT SAGALOVITSCH

À travers mon blogue?


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui.


LAURENT SAGALOVITSCH

Ah oui, bien, c'est le moindre

qu'elle puisse faire

pour moi, hein.


LAURENT SAGALOVITSCH rit.


LAURENT SAGALOVITSCH

Oui, non, bien je

vis de la France...

Non, mais j'ai quitté la France.

Pourquoi je... Enfin, mais parce

que c'est plus profond que ça.

La France, c'est quand

même un drôle de pays.

C'est un pays qui a les mains

sales. En tant que Juif, c'est

quand même très difficile de se

dire, qu'un jour, en 1942, les

gendarmes français, de leur

propre chef, sont venus frapper

à la porte des gens, des Juifs,

et qu'ils les ont déportés. Je

crois que tout vient de là, en

fait. Moi, j'ai eu un père, un

bon père, qui a dû être caché

pendant la guerre. Il a perdu sa

mère pendant cette période-là.

Il y a eu des gens formidables,

en France, des gens qui ont

caché les Juifs, évidemment.

Mais il y a aussi tout ce côté

sombre, qui, je pense, a

trouvé chez moi... parce que

j'ai vu mon père aussi, parfois,

extrêmement atteint dans

sa chair par cela.

J'avais pas envie de continuer

dans ce pays-là, j'avais besoin

de me refaire une

virginité historique.

Non, parce qu'en fait, au fond,

j'ai conscience, je suis très

français. Beaucoup de gens me

disent ça, mais moi, je prends

ça comme une insulte, mais force

est de reconnaître... D'abord,

je suis de langue française,

j'adore la langue française,

j'adore la littérature

française. Une langue

magnifique, le français,

donc, je peux pas renier cet

héritage, j'en suis très fier.

Pour ça, finalement, le

terme francophone, écrivain

francophone, finalement,

m'irait bien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je pense qu'on peut dire

que vous êtes pas toujours

politically correct dans

vos blogues, dans vos billets.

Vous avez souvent des retours

sur ce que vous écrivez?


LAURENT SAGALOVITSCH

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et ça ressemble à quoi?


LAURENT SAGALOVITSCH

À partir du moment où je dis

que je pense ceci, il y a des

gens qui vont se sentir...

alors que je ne les connais pas,

que je ne les connais pas,

vont se sentir insultés, ils

vont m'insulter, mais c'est

l'époque. Et c'est absolument

extraordinaire la violence

verbale qu'on a sur Internet,

moi, ça me fascine. Enfin, ça me

fait rire. Je vais vous faire

une confidence, c'est mon

dessert. Mais vraiment!

C'est-à-dire, quand je fais un

billet, j'attends le soir pour

voir la réaction sur Facebook et

là, je prends un plaisir inouï.

Parce que c'est tellement...

Mais c'est... C'est tellement

outrancier, c'est tellement à

côté de la plaque. Internet,

c'est un café du commerce géant

rempli de gens, qui, pour

la plupart... et c'est

extraordinaire de voir la

bêtise. C'est extraordinaire de

voir la bêtise à l'oeuvre et

je pense que c'est un des grands

avantages d'Internet, c'est de

nous avoir donné cette fenêtre

sur la bêtise, qui est

effrayante. Et vous comprenez

beaucoup de choses.

Vous comprenez le nazisme, vous

comprenez les grands mouvements

collectifs, vous comprenez

comment les pays peuvent

sombrer, vous comprenez comment,

finalement, ça peut

aller très vite.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes sur le point,

je pense de devenir citoyen

canadien. Vous avez passé votre

test. Comment ça a

été comme expérience?


LAURENT SAGALOVITSCH rit.


LAURENT SAGALOVITSCH

Stressant, étrange, surtout

ici, en fait, je me suis

retrouvé entouré d'Asiatiques,

en fait, j'ai pris conscience,

je me suis dit pour Vancouver,

je sais pas si c'est pour

le reste du Canada, que...

Ils étaient en train de se

préparer des lendemains

compliqués. Parce que je me suis

retrouvé le seul, d'abord,

francophone, le seul Européen

sur 200 personnes. Je me suis

dit, il y a quand même un

déséquilibre, à ce point-là...

Euh...

Qu'on ait ouvert autant les

vannes de l'immigration, c'est

vraiment le genre de chose

où dans 30 ans, on va dire: mais

comment on a pu être

si légers en 2010? Parce

qu'inévitablement, il y aura des

frottements, il y aura des

problèmes qui surgiront.

Mais sinon, c'est une expérience

assez... En fait, je faisais pas

le malin, en fait, non. J'ai

beaucoup travaillé, beaucoup

trop, évidemment, euh... Mais...

non, mais c'est bien, c'est

assez bien, c'est-à-dire, je

pense que c'est... Je crois que

Sarkozy avait voulu le faire en

France, un moment, ce genre

de truc. Et, évidemment, tout

le monde lui était tombé

dessus. Mais finalement,

c'est pas si bête.

Parce que ça... Ça vous oblige à

connaître l'histoire, la

géographie du pays... Que je

connaissais pas, en fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Laurent Sagalovitsch,

merci beaucoup.


LAURENT SAGALOVITSCH

C'est moi.


Générique de fermeture


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