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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Alain Vadeboncoeur : urgentologue

Le Dr Alain Vadeboncoeur n’est pas un médecin comme les autres : dans ses temps libres, il écrit des essais, des récits et a même écrit une pièce de théâtre.
Être urgentologue est un travail exigeant et épuisant. En l’espace de quelques minutes, nos choix provoqueront la mort ou prolongeront la vie d’êtres humains.
C’est l’environnement de travail que le docteur Alain Vadeboncoeur a choisi quand il est devenu urgentologue.
Et pour se ressourcer, il se réfugie au chalet familial du Lac Nominingue dans les Laurentides.



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION


Générique d'ouverture


[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]


Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, on montre des images de l'urgence de l'Institut de cardiologie de Montréal ainsi que des images du chalet d'ALAIN VADEBONCOEUR.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est un

travail exigeant et épuisant.

Dans l'espace de quelques

minutes, on prend des décisions

de vie ou de mort. C'est

l'environnement que le docteur

Alain Vadeboncoeur a

choisi quand il est devenu

urgentologue, d'abord à

l'hôpital Pierre-Boucher de

Longueuil et depuis 1999,

comme chef de l'urgence à

l'Institut de cardiologie

de Montréal. Mais pour se

ressourcer, c'est ici qu'il

vient, au chalet familial

du lac Nominingue, dans

les Laurentides. Le docteur

Vadeboncoeur n'est pas un

médecin comme les autres.

Dans ses temps libres, il écrit

essais, récits et pièces de

théâtre. Toujours sur le même

thème: le système de santé

universel qui lui tient

tant à coeur.


L'entrevue suivante se déroule dans le chalet d'ALAIN VADEBONCOEUR.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alain Vadeboncoeur, bonjour.


ALAIN VADEBONCOEUR

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre père, Pierre

Vadeboncoeur, était écrivain.

Votre parrain, Michel Chartrand,

était syndicaliste. À quoi

ressemblait une soirée

chez les Vadeboncoeur

quand vous étiez petit?


ALAIN VADEBONCOEUR

Oh, à tout et à rien, en fait.

Mon père était assez impliqué,

effectivement, dans les

syndicats, mais c'était

mon papa, donc, c'était pas

quelqu'un qui jasait tant

que ça de ses affaires

professionnelles à la maison.

C'était plutôt quelqu'un de bon

vivant avec qui on avait pas mal

de plaisir. C'est sur qu'on

parlait un peu de politique.

On parlait un peu de société.

Mais en fait, on parlait

un peu de tout, si on veut.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, j'imagine qu'on parlait

pas beaucoup de science

ou de médecine chez vous?


ALAIN VADEBONCOEUR

Mais la médecine avait un

statut particulier parce que

c'était un sujet tabou. Mon père

avait une caractéristique:

il était extrêmement

hypocondriaque. Donc, la

maladie, pour lui, c'était

vraiment le pire sujet dont on

pouvait discuter. Donc, c'est

certainement pas quelque chose

dont on parlait. Ceci dit, ma

mère étant travailleuse sociale,

on parlait quand même de...

Elle travaillait à l'hôpital.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pourtant, il y avait eu

des médecins dans la famille?


ALAIN VADEBONCOEUR

Oui, en fait, du côté de ma

mère. Donc, son propre père,

mon grand-père, un médecin,

d'ailleurs, qui travaillait

en Ontario, qui a travaillé

à Plantagenet, mon

arrière-grand-père aussi,

et tous ses frères, en fait,

étaient médecins. Des médecins

de famille un petit peu partout

au Québec, au Canada, en

Ontario, même aux États-Unis.

Donc, il y en avait de ce

côté-là, mais ça avait

sauté une génération du

côté de ma mère. Du côté de

mon père, non, il y avait pas

de médecine, et mon père était

presque antimédecine, en fait,

antimédical. En tout cas,

il aimait pas beaucoup

les médecins.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, pourquoi vous

avez choisi la médecine?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, en fait, est-ce

que je l'ai choisie vraiment?

Ça a été presque un hasard, moi,

mon choix de carrière. Moi,

je m'intéressais, bon, pas mal

aux sciences, surtout aux maths,

en fait. Les maths, la physique.

J'ai choisi médecine et

mathématiques à l'université,

puis j'ai vraiment décidé

médecine à peu près cinq

minutes... Je me rappelle,

c'était un vendredi à 15h55,

quand il faut cocher sur une

petite feuille médecine ou

maths, parce que j'étais admis

dans les deux, et j'ai coché

médecine. Donc, c'est vraiment

un choix, une inspiration de

dernière seconde. J'ai jamais

pensé à la médecine

sérieusement avant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez aimé

vos études en médecine?


ALAIN VADEBONCOEUR

Euh, pas du tout. Pas du tout.

À l'époque... Moi, j'ai fait

ma médecine à l'Université

de Montréal. À l'époque,

l'enseignement de la médecine,

c'étaient des grands groupes.

Donc, on était 200 à peu près

dans la classe. Quatre journées

et demie par semaine dans des

grands amphithéâtres à écouter

des professeurs des fois, bons,

des fois, assez moyens, à vous

remplir la tête avec un million

de connaissances sans faire trop

de liens. C'était trois ans

comme ça, là. Et honnêtement,

cette méthode d'enseignement là,

moi, ça me rentrait pas dans

le cerveau, tout simplement.

Et j'ai pas aimé mes études

de médecine. D'ailleurs, j'ai

arrêté d'aller à mes cours

assez rapidement après, à peu

près, un an, un an et demi.

J'étais pas le seul, il y a

plusieurs personnes qui

étudiaient par eux-mêmes

à l'extérieur, puis qui venaient

aux examens, et qui se

débrouillaient comme ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ils étudiaient par eux-mêmes?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, ils se mettaient en

petits groupes, puis on étudiait

les matières, tout ça. On avait

quand même du matériel

à étudier. J'allais de moins

en moins à mes cours. J'étais

beaucoup plus souvent au journal

étudiant que dans la classe de

médecine. Et honnêtement, j'ai

même abandonné. J'ai été voir

le vice-doyen pour lui dire que

j'arrêtais la médecine après la

troisième année. Donc, c'était

les années universitaires. Et

puis, là, il m'a dit: "Écoute,

tu peux faire ça, mais en même

temps..." C'est assez rare que

les gens abandonnent la médecine

quand ils sont dedans. Il y en a

quelques-uns. Et il dit: "Tu

peux prendre un an. T'as droit à

un an où tu peux faire d'autres

choses, puis tu vas pouvoir

revenir quand même en quatrième

année." J'ai dit: "Bon, bien,

on verra ce qui arrivera à ce

moment-là." Mais effectivement,

j'ai quitté la faculté après la

troisième année de médecine.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vous avez fait quoi?


ALAIN VADEBONCOEUR

Je suis parti. Je suis parti

donc un an... plutôt dix mois.

Essentiellement en voyage sans

itinéraire, vraiment, avec un

pack-sack. J'ai commencé par

l'Europe, mais finalement,

j'ai passé pas mal de temps

en Afrique du Nord. Et c'est là

que j'ai commencé à réfléchir,

peut-être à maturer un peu, puis

me dire: Oui, peut-être que ça

a pas vraiment de sens d'arrêter

ça là. Et là, j'ai apprivoisé

l'idée de revenir en médecine,

en fait. Et j'ai continué mon

voyage, mais je me suis dirigé,

et je suis revenu finalement en

quatrième année comme j'avais eu

la possibilité de le faire, et

j'ai raccroché. À l'hôpital

à ce moment-là, parce que la

quatrième année, on rentre à

l'hôpital, et on prend en charge

des patients. Et là, j'ai

adoré ça tout de suite.


GISÈLE QUENNEVILLE

Donc, les choses

avaient changé.


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, c'est-à-dire que c'est

la quatrième année, donc

on rentrait à l'externat,

où le rôle de l'externe est

vraiment... Ça se passe surtout

à l'hôpital, et dans des unités

de soins: en chirurgie, en

médecine, tout ça. Et c'est

vraiment un rôle très clinique.

On apprend le métier encore,

mais on s'occupe de patients. On

a nos responsabilités, on prend

en charge cinq, six patients, on

fait des histoires... Donc, là,

c'est vraiment de la médecine

qu'on fait. Et ça, tout de

suite, ce contact-là, le milieu

de l'hôpital, que je connaissais

pas vraiment beaucoup, les

patients, le lien, le travail

avec les infirmières, avec

les patrons, ça, j'ai adoré ça.

Mais c'était très, très

différent de ce qu'on nous

avait montré jusque-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez choisi la médecine

d'urgence. Pourquoi?


ALAIN VADEBONCOEUR

Quand j'ai mis le pied

à l'hôpital, j'ai aimé

l'environnement tout de suite.


GISÈLE QUENNEVILLE

De l'urgence?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, de l'hôpital d'abord.

J'aimais ça. C'est pas tout

le monde. Il y a bien des gens

qui rentrent dans un hôpital

et qui se sentent pas très bien.

Mais moi, quand je suis rentré à

l'hôpital, j'ai aimé ça. Et dans

les différentes... Parce qu'en

formation, on est exposés

à différentes pratiques,

l'urgence, comme telle, être

à l'urgence, donc, au milieu

de cette espèce de chaos, si

on veut, où il se passe plein

de choses, j'ai aimé ça, je me

sentais très bien là-dedans.

Il y a l'atmosphère, il y a

les patients, il y a l'imprévu,

il y a le travail d'équipe. Et

donc, c'est un peu l'urgence

qui m'a choisi, parce que

c'est un milieu que j'ai tout

de suite aimé, que j'ai adopté.


GISÈLE QUENNEVILLE

À quoi ressemble

une journée typique?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, en fait, ça ressemble

à... L'avantage de l'urgence,

pour les gens qui aiment ça,

c'est qu'on sait jamais à quoi

va ressembler la journée,

justement. Et en fait, on sait

même pas à quoi vont ressembler

les cinq prochaines minutes.

Parce que tout peut arriver

tout le temps, dans n'importe

quel ordre. Et on peut être en

train de jaser parce que c'est

tranquille, et tout d'un coup,

arrive un arrêt cardiaque ou

arrive un infarctus. Moi, je

travaille maintenant dans un

centre de cardio, c'est plus

de la cardio, mais arrive tout.

C'est donc cette espèce

d'imprévisibilité de ce qu'on va

faire dans une journée qui

moi... Moi, je suis très

à l'aise là-dedans.


GISÈLE QUENNEVILLE

La relation que l'urgentologue

a avec son patient, elle doit

être de très courte durée, en

fait. Vous voyez peut-être même

pas éveiller votre patient dans

certains cas. Est-ce que c'est

quelque chose qui vous manque,

ça, cette relation

avec le patient?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, la caractéristique de la

relation est assez particulière.

Elle est, c'est vrai, très

courte, bien qu'il y a des

patients qui deviennent... qui

sont récurrents, quand même, qui

reviennent, parce qu'ils ont des

conditions qui se déstabilisent

souvent. Il y a des patients

qui ne m'ont jamais vu.


GISÈLE QUENNEVILLE

Oui.


ALAIN VADEBONCOEUR

Que je vois deux mois après,

puis je les informe: "Bien,

c'est moi qui vous a sauvé

la vie." Donc, c'est un peu

particulier parce que c'est très

court, mais en même temps, c'est

très intense. Parce que, moi,

demain, je peux me retrouver

face à un patient... Comme il

y a quelques semaines, perdre un

patient de 50 ans, me retrouver

avec la famille, le fils de

14 ans, leur annoncer ça,

leur expliquer ça, les plonger

dans la détresse, essayer

de les aider un peu. Et ces

réalités-là, elles sont

très fortes humainement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment on survit à ça

sur une base quotidienne?


ALAIN VADEBONCOEUR

Je dirais que, d'abord, il y a

l'équipe. C'est quand même un

travail qui se fait beaucoup en

équipe. Donc, quand il y a des

choses intenses, on en discute

quand même beaucoup. On échange

là-dessus, ce qui aide. Je

dirais aussi que, malgré tout,

je dirais pas qu'on s'habitue,

mais on apprend à vivre avec

des réalités qui sont pas si

fréquentes pour la majorité

des gens. Donc, voir des gens

mourir, par exemple, les

réanimer. Le problème des gens,

en général, c'est que comme

ils sont très peu exposés à

ces réalités-là, ils peuvent pas

concevoir que ça peut s'intégrer

dans une vie. Mais en fait, la

réalité de la vie, de la mort,

nos ancêtres l'ont connue

peut-être beaucoup plus que nous

autres, et ça fait partie

de la réalité humaine.


L'entrevue se poursuit à l'extérieur, au bord du lac.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alain, où sommes-nous

en ce moment?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, ici, on est au lac

Nominingue. Et donc, c'est

un lac, un assez grand lac des

Laurentides. Moi, je suis pas né

ici, mais depuis l'âge de 4 ans,

j'en ai 51, tous les étés,

je les ai passés ici, au bord

du lac. Ça fait 30 ans qu'on a

ce chalet-là, que ma mère a eu

ce chalet-là, mais j'étais dans

une autre partie du lac. Donc,

j'ai pratiquement grandi au bord

de ce lac-là qui est pour moi,

donc, une espèce de lieu très

spécial. Et je passe encore mes

étés, enfin, une partie de mes

étés ici. Mes enfants, pendant

une quinzaine d'années, sont

venus ici, ont grandi ici. Eux

autres, ils aimaient moins ça,

c'est des petits enfants de

la ville, un petit peu plus

inquiets quand il y a des

bibittes, des trucs comme ça.

Et mes parents, on a passé, en

fait, 15 ans avec mes enfants

et mes parents ici, on passait

facilement trois, quatre

semaines dans le chalet.

Et donc, pour moi, c'est un

lieu que j'ai beaucoup habité,

et c'est comme mon lieu

refuge toutes catégories.


L'entrevue reprend à l'intérieur du chalet.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alain, votre père était

écrivain, et vous, vous l'êtes

aussi. Un essai, des récits,

une pièce de théâtre... C'est

important pour vous d'écrire?


ALAIN VADEBONCOEUR

J'ai toujours écrit, ça a

toujours fait partie de ma vie.

Évidemment, quand on écrit et on

est le fils d'un vrai écrivain,

c'est toujours un peu

particulier, parce que,

évidemment, on se compare,

on se juge, puis, je veux dire,

on veut pas imiter le père.

Donc, moi, en fait, j'ai

toujours écrit dans différents

contextes, que ce soit

un contexte plus ou moins

journalistique, que ce soit un

contexte plus scientifique, ou

des textes de formation, ça m'a

toujours suivi. Mais c'est vrai

que depuis cinq, six ans, c'est

quelque chose qui a pris de plus

en plus de place. En fait,

mon père est décédé depuis

cinq ans, et j'ai publié deux

bouquins depuis ce temps-là.

Peut-être qu'il y a un lien

entre les deux aussi. Le fait

que mon père ne soit plus là,

peut-être que ça...

Je dirais pas que ça a permis,

mais ça a ouvert un peu plus

cette fenêtre-là que je peux

assumer maintenant plus

facilement d'écrire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Une pièce de théâtre, ça a dû

être tout un défi, ça? C'est pas

un essai, c'est pas des récits.

Qu'est-ce qui a

déclenché la pièce?


ALAIN VADEBONCOEUR

Oui, bien, ça, c'est assez

particulier, parce que de

dehors, ça a été une des

plus belles expériences que j'ai

faites dans ma vie. Mais un de

mes amis d'enfance, c'est Alexis

Martin, qui est un comédien, un

auteur, en fait, un directeur de

théâtre. Quand on s'est revus,

parce qu'on s'est pas vus

pendant une quinzaine d'années,

on discutait... Moi, j'aime

beaucoup le théâtre, et on

discutait beaucoup des acteurs.

Et venant de la médecine,

à l'urgence, on discutait

souvent de la mort. Et j'avais

constaté, et je devais le dire

à Alexis, que malheureusement,

une fois je l'avais vu dans une

scène, ils étaient pas très bons

pour représenter la mort

de manière générale, les

acteurs. Et là, on peut le voir

dans des téléséries, on peut

le voir dans un paquet de

contextes, mais au théâtre

aussi. Mais la représentation

de la mort était toujours, je

dirais, assez loin de ce que moi

j'en savais. Puis, évidemment,

j'en sais un peu plus que

lui, parce que j'ai vu ça

des centaines et des centaines

de fois. Donc, la pièce est

venue de l'idée que... En fait,

c'est Alexis qui me l'a proposé,

on va faire un travail sur la

médecine, sur la mort, en fait,

à l'urgence. Et donc, on a écrit

une pièce ensemble qui traite

essentiellement de ça, à

travers un récit évidemment,

d'un médecin d'urgence, je sais

pas trop pourquoi. Et donc, pour

moi, ça a été une expérience

très particulière, parce qu'il a

fallu d'une part savoir à quoi

ressemblait un médecin dans sa

pratique ou les infirmières. On

s'observait soi-même. Alexis est

venu avec moi à l'urgence, nous

a regardé travailler. Comment

on parle quand on parle à

des patients. Je me suis même

enregistré pour comprendre

quel langage on utilisait dans

ces contextes-là. Et représenter

donc son métier avec un vrai

auteur, qui est Alexis Martin,

sur une scène, ça a été toute

une expérience. Et on a réussi

à former quelques comédiens

à bien mourir, ce qui était

un accomplissement...


GISÈLE QUENNEVILLE

Sur scène.


ALAIN VADEBONCOEUR

Sur scène. Parce que moi, j'ai

toujours l'impression que si on

représente bien les choses, ça

va toucher les gens davantage.

Puis, j'avais l'impression,

effectivement, qu'en

représentant bien ces

moments-là, on touchait les

gens d'une certaine façon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez créé une compilation

de récits qui s'intitule,

justement, Les acteurs ne

savent pas mourir. Et là,

dans ces récits-là, on voit

vos expériences avec la mort.

Parce que vous l'avez dit

tantôt, vous côtoyez la mort,

pas sur une base quotidienne,

presque quotidienne, j'imagine.

Comment vous faites face

à la mort d'un patient?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, je pense que ça varie

beaucoup avec les années de

pratique. Quand on est jeune

médecin ou étudiant, la mort en

soi, de voir quelqu'un en train

de mourir, ou un mort, c'est

quelque chose d'assez dramatique

en soi. Mais quand on avance

en pratique, d'abord, on est

exposés souvent. C'est pas

quotidien, mais c'est très

fréquent. Et donc, on finit

par comprendre, en fait,

ou ressentir que la personne

qui arrive, disons en arrêt

cardiaque, bon, on va faire

notre métier. On va réanimer,

on va faire ci, on va...

On va faire des gestes qui sont,

je dirais pas techniques, mais

essentiellement techniques.

Et cette partie-là, c'est une

partie dans laquelle on est

assez à l'aise normalement,

évidemment, comme médecin

d'urgence. Ça, c'est une chose.

Tout l'autre volet, c'est la

famille. C'est là que les choses

se passent en réalité. Quand

on a un mort, qu'on annonce un

décès quand on perd quelqu'un,

bon, en général, si on a fait ce

qu'on devait faire, on vit pas

ça nécessairement comme un

échec, parce qu'on a fait

ce qu'on pouvait, humainement ou

médicalement. Mais il va rester,

évidemment, le contact avec la

famille qui est toujours quelque

chose de très particulier.

Donc, il y a un moment où je

vais leur dire: "Vous savez, il

reviendra pas. Il est décédé."

Puis, là, tout se cristallise.

L'émotion devient extrêmement

forte. Et ça, évidemment, ça

vient nous chercher comme

n'importe qui de façon intense.

Moi, j'ai l'impression que

je vis bien ça, et j'apprends

beaucoup dans ces moments-là

avec les familles.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je pense qu'en tant que

société, on va être appelés

à faire face à la mort de plus

en plus comme projet de société,

parce qu'il y a eu la décision

de la Cour suprême qui ouvre la

porte, ouvre la voie au suicide

assisté, à l'aide à mourir.

Ici, au Québec, il y a déjà

des pas qui ont été franchis

dans ce sens-là. Est-ce

que c'est une bonne chose

pour notre société, ça?


ALAIN VADEBONCOEUR

Ça ouvre la porte, évidemment,

à une réflexion qui risque de

transformer un peu le visage

de la médecine. On sait que,

d'ailleurs, au Canada anglais,

ces réflexions-là sont moins

avancées qu'au Québec.

Dans la profession médicale,

on le voyait il y a quelques

années. Donc, dans les grandes

réunions canadiennes, les

médecins avaient beaucoup

de réticence à aborder cette

question-là. Là, ils auront plus

le choix, en fait, d'aborder ça.

Et c'est des changements

profonds, parce qu'évidemment,

comme vous l'avez dit, la mort

est restée très loin, de plus

en plus loin de nos réalités. Et

là, c'est nouveau, ça. Parce que

dans l'histoire, si on remonte

100 ans en arrière, la mort

était quotidienne autour

des gens, présente à la maison.

Mais on l'a beaucoup éloignée,

on l'a beaucoup médicalisée. Et

je pense que les gens la vivent

de moins en moins bien, entre

autres, à cause de ça. En tout

cas, j'ai des récits comme ça.

Il y a eu des récits

comme ça que...


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, à quelque part, il

va falloir qu'il y ait des lois.

Parce qu'en ce moment, il y en a

pas. Il y a la décision de

la Cour suprême, et c'est tout.

Donc, va falloir avoir des

lois et encadrer la médecine,

encadrer les médecins dans ces

circonstances-là. Et déjà, on

voit que ça risque d'être corsé

entre les législateurs et

les médecins, et les patients.

Y a-t-il possibilité de trouver

un terrain d'entente? Et si

oui, quel serait ce terrain

d'entente, selon vous?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, évidemment, c'est pas

tous les médecins qui sont

confortables avec ça. C'est un

comme l'avortement. Il y a des

médecins qui refusent cette

idée-là. Là, il reste à arrimer

ça. Au Québec, on a maintenant

une loi qui, en théorie,

prendrait effet fin 2015. Mais

il reste qu'entre une loi et ce

qui va se passer sur le terrain,

il y a quand même une marge.

Comment, dans un hôpital

comme le mien, par exemple,

si un patient, en 2016, fait

la demande d'aide médicale

à mourir, comment ça va se faire

concrètement? Qui va le faire?

Qui va être confortable avec ça?

Les premiers cas qui vont

survenir, comment ils vont être

acceptés dans le milieu?

Ça, ça reste beaucoup, beaucoup

d'inconnu. Donc, je pense pas...

Même avec une loi claire, et

consensuelle comme au Québec,

je pense pas que ça va être si

facile que ça. Donc, il y a

quand même un gros travail

à faire qui est d'abord les lois

dans les provinces, parce que ça

relève des provinces, mais bien

au-delà de ça, comment les gens

vont faire ça dans la réalité?


L'entrevue se poursuit à l'extérieur du chalet, sur la terrasse.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alain, votre papa, c'est

un grand écrivain, bien sûr,

syndicaliste également avec

une grande conscience sociale.

Est-ce que cette conscience

sociale a eu un effet sur

vous et qui vous êtes devenu?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, on sait jamais trop

ce qu'on reçoit de ses parents.

Mais c'est sûr que mon père

était très engagé, on pourrait

dire, socialement. Il était

écrivain, mais avant tout,

c'était un syndicaliste. Il a

passé 25 ans à la CSN. Et c'est

probablement une des personnes

qui définissait beaucoup

les orientations générales de la

CSN, des syndicats. La réflexion

sur le système de santé,

sur les programmes sociaux,

sur l'engagement des syndicats

dans les débats sociaux.

Il était beaucoup là-dedans.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il paraît que vous

utilisez ses écrits.


ALAIN VADEBONCOEUR

Oui, bien, en fait, on a

retrouvé... Quand j'enseigne aux

étudiants le système de santé,

on a retrouvé un texte écrit par

la CSN en 1970 qui place un peu

les positions du syndicat pour

l'assurance-maladie qui s'en

vient, et qui attaque violemment

les médecins. Qui a écrit ça?

Bien, en fait, c'est mon père

qui a écrit ça. Donc, déjà, à

l'époque, il avait une dent

contre les médecins un petit

peu, puis il accusait un peu

les médecins de vouloir

profiter des négociations

de l'assurance-maladie

pour rehausser leurs revenus,

leur statut, etc., etc.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais je suis sûre qu'il était

fier de vous quand même.


ALAIN VADEBONCOEUR

Je pense qu'il a trouvé ça

très curieux comme choix de

carrière, mais c'est sûr que

quand je lui ai dit que j'étais

rendu docteur Vadeboncoeur, j'ai

cru voir quand même une petite

lueur de fierté dans son regard.

Même si de façon générale,

il avait beaucoup de difficulté

avec les médecins.


L'entrevue reprend à l'intérieur du chalet.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alain, comme urgentologue,

je devine qu'une des questions

qu'on vous pose souvent, c'est:

pourquoi ça prend si

longtemps à l'urgence?


ALAIN VADEBONCOEUR

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, je vous la pose.


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, en fait même au Québec,

on est dans une position

un peu particulière, parce

que c'est ici que les délais

sont les plus longs.

C'est ici, au Canada, que

l'accès à la première ligne est

le plus difficile en dehors de

l'hôpital. Il y a un peu un lien

entre les deux, parce que

c'est assez évident que...

Pourquoi, d'une part, il y a

beaucoup de patients qui

se présentent à l'Urgence

au Québec? C'est entre autres

parce que leur médecin est moins

accessible. Donc, ça c'est

probablement le grand défi du

système. Mais on sait très bien

que... D'ailleurs, au Canada,

l'attente à l'urgence, on veut

surtout l'accès à un lit quand

les gens sont hospitalisés.

C'est de plus en plus long.

Les séjours sont de plus en plus

longs. Et ça commence, dans

certains coins, à ressembler

un peu à ce qu'on a vécu depuis

relativement longtemps au

Québec. Et il y a quand même

un phénomène qui est arrivé

dans les années 90, c'est la

fermeture de beaucoup, beaucoup

de lits d'hôpitaux. Et on sait

qu'un des grands déterminants

de ce problème-là, des séjours

sur civière prolongés en attente

d'un lit, c'est l'accès à un lit

d'hôpital. Et on sait que dans

les lits d'hôpital, il y a

beaucoup de patients en attente

de placement. En tout cas, à

Montréal, c'est un problème qui

est assez fréquent. Il y a pas

beaucoup de ressources, si

on veut, pour accueillir ces

patients-là une fois que les

soins aigus sont terminés. Donc,

c'est un problème d'une grande

complexité, qui touche à la fois

l'affluence, la capacité, en

première ligne, de s'occuper

des gens âgés avant qu'ils

décompensent. Donc, ça prend

un accès, ça prend une capacité

d'agir qui est coordonnée. Mais

ça touche aussi les ressources

qui sont mises dans le système,

notamment à l'hôpital ou

pour d'autres types de lieux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez présidé un

regroupement, les Médecins

québécois pour un régime public.

Alors, je vais me permettre de

vous poser quelques questions,

justement, sur notre système

public. On entend souvent dire

que notre système est pourri.

Est-ce que c'est le cas?


ALAIN VADEBONCOEUR

Ça dépend qu'est-ce qu'on

regarde. Au Québec, les gens

sont extrêmement critiques

par rapport au système de santé.

Mais ils vivent aussi des

difficultés qui sont moins

réelles dans d'autres provinces,

comme la difficulté d'accès à la

première ligne, à son médecin de

famille, qui est beaucoup plus

facile, que ce soit en Ontario,

en Colombie-Britannique. On

dirait que c'est mieux organisé.

Donc, la première chose, c'est

l'expérience du patient dans

l'accès. Plus l'accès est

difficile, plus son expérience

est négative. Mais il reste

que notre système a beaucoup de

qualités, aussi, dont on parle

très peu. D'une part, c'est

un système qui est universel, où

tout le monde peut avoir accès

au moins aux soins hospitaliers

et aux médecins, contrairement

aux États-Unis où il y a quand

même un fort pourcentage de la

population qui est pas couvert.

Et contrairement à beaucoup de

pays d'Europe où le système est

universel, mais de plus en plus,

même en France, il y a des

barrières à l'accès. Donc, c'est

pas si simple que ça, accéder

à un médecin. Donc, on a un

système qui est universel, qui a

une approche très, si on veut,

socialisante, qui permet

de donner accès à tout le monde,

qui est une grande qualité, mais

qui a des défauts qui sont liés

surtout aux délais. Et comme

tout système vaste, c'est un

système qui doit se transformer,

parce que la population vieillit

et qu'il y a des difficultés

à faire face à ces défis-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

La privatisation, j'ose croire

que vous allez dire: ce n'est

pas une solution. Pourquoi pas?


ALAIN VADEBONCOEUR

Mais en fait, d'abord,

faut comprendre qu'au Canada,

le système est déjà passablement

privatisé. Si on parle de

l'assurance, donc, qui paie

pour les soins, 70% est publique

au Canada, ce qui est beaucoup

moins que dans n'importe quel

pays d'Europe, où la couverture

publique est plus de l'ordre

de 80%, 85%, autour de ça.

Donc, d'une part, on a déjà une

assurance qui est passablement

privée, c'est-à-dire, qui dépend

de l'assurance privée ou des

coûts qui sont dépensés.

Donc, ça, c'est une chose.

Si on augmentait, si on veut,

l'assurance privée dans notre

système, on se rapprocherait,

on commencerait à ressembler

beaucoup aux États-Unis, où

la couverture publique, on dit

que c'est entre 50% et 60%,

dépendamment de quels chiffres

on regarde, mais au moins 50%.

On se rapprocherait beaucoup

de ça. Donc, la privatisation,

si on parle de l'assurance,

du financement, on sait que

ça induit des problèmes majeurs.

Parce que, évidemment, s'il y a

une assurance privée, ou un

financement payé par le patient,

les gens qui ont beaucoup

de moyens, évidemment, vont

passer avant les autres,

et ça induit beaucoup de

distorsion dans l'accès, et

d'iniquité. Maintenant, pour

ce qui est de la prestation,

de l'organisation des soins,

effectivement, on n'a pas

vraiment d'hôpitaux, privés,

par exemple, ici, au Canada.

Et il y a en a qui disent:

"On devrait faire ça, parce que

pour donner des soins, le privé

s'organise mieux." Les preuves

de ça, les preuves empiriques

de ça, sont pas solides. Quand

on compare ce qui se fait dans

la prestation privée, un hôpital

privé, un hôpital public, la

plupart du temps, si on regarde

les États-Unis, les coûts

d'administration sont plus

élevés dans un hôpital privé que

public. Donc, si on compare les

coûts et la capacité de donner

des soins, c'est pas si clair

que ça, que plonger dans

la prestation privée ce serait

une bonne chose non plus.


GISÈLE QUENNEVILLE

La rémunération des médecins.

La plupart des médecins, c'est

paiement à l'acte. Est-ce que

ça, c'est la voie de l'avenir?


ALAIN VADEBONCOEUR

Bien, on est en Amérique du

Nord. D'une part, les médecins

sont beaucoup payés à l'acte.

Effectivement, au Canada,

au Québec, aux États-Unis, c'est

beaucoup ça. Et d'autre part,

les médecins sont payés cher,

si on compare, supposons, à

l'Europe, et ça induit beaucoup

de problèmes. C'est sûr que,

quand on est payé à l'acte,

on a tendance à faire beaucoup

de gestes qui vont rapporter.

Donc, on en fait plus et on va

faire plus de gestes inutiles.

Et c'est bien documenté

qu'effectivement, une

rémunération à l'acte amène la

multiplication de gestes qui ont

relativement peu d'effets sur

la santé, plutôt que des gestes

plus complexes qui vont prendre

plus de temps, mais qui ont plus

d'impact, par exemple, sur les

soins aux personnes âgées.

Donc, ça induit des pratiques,

ça pousse les médecins à

pratiquer dans des champs où

il y a beaucoup d'actes qui sont

faits, justement. Et ça, on sait

que c'est des effets pervers de

la rémunération à l'acte. Et par

exemple, voir un patient à tous

les ans pour un bilan annuel,

on sait que ça donne rien si

la personne est en bonne santé.

Mais ça rapporte au médecin,

c'est une clientèle qui est

acquise, donc, ça se fait

facilement, et c'est des

pratiques qui se font,

mais qui ont pas beaucoup

de valeur ajoutée.


GISÈLE QUENNEVILLE

On n'arrête pas de nous dire

que ce système de santé canadien

va s'écrouler sous le poids,

justement, de tous ces petits

vieux qu'on deviendra

dans les années à venir.


ALAIN VADEBONCOEUR

Inévitablement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que c'est le cas?


ALAIN VADEBONCOEUR

Il y a différentes

interprétations là-dessus.

Je pense que les plus justes...

Parce qu'il y a toujours une

façon de présenter la réalité

comme étant catastrophique. Il y

a des gens qui espèrent, même,

que les gens vont gober cette

projection qui dit qu'on va

rentrer dans un mur et que tout

va s'effondrer, de façon à faire

des réformes qui sont, à mon

avis, pas souhaitables. Comme

privatiser davantage le système

qui l'est déjà pas mal. La

meilleure interprétation, c'est

probablement que pour faire

face au vieillissement de la

population, il faut vraiment

transformer nos façons de

faire. Et que si on le fait

correctement, en améliorant

la première ligne, en améliorant

l'intégration des soins,

en prévenant le recours

à l'hôpital, surtout pour

les gens âgés, on pourrait

réussir à faire face à cette,

effectivement, augmentation

de la demande. Mais ça demande

beaucoup de changements. Et

en fait, ce qu'on vit, puis,

ce qu'on vit beaucoup au Québec,

c'est la capacité de transformer

les pratiques pour faire face à

ce qui s'en vient, c'est-à-dire,

les menaces du vieillissement

de la population. Et ça, c'est

pas évident. Ça demande aussi

un changement dans l'approche,

parce qu'on soigne encore

des gens de, disons, 90 ans, qui

sont en institution, comme des

gens beaucoup plus jeunes, alors

qu'on sait très bien que les

médicaments ont probablement

beaucoup moins d'impact à cet

âge-là. On sait très bien que

certaines chirurgies ne servent

pas à grand-chose, ne prolongent

pas nécessairement la vie. Et

on sait qu'il y a une bonne part

de nos soins qui sont inutiles.

Beaucoup de dépistages qui sont

inutiles, beaucoup de tests

qui sont inutiles. Au Québec,

ça a été chiffré à trois ou cinq

milliards annuellement. Donc,

travailler aussi sur la pratique

médicale, c'est un des gros

défis. Le problème,

c'est que c'est des défis

d'une très grande ampleur. Et

la difficulté, c'est de faire

face correctement à ces défis.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alain Vadeboncoeur,

merci beaucoup.


ALAIN VADEBONCOEUR

Merci.


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