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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Jean Lemire : biologiste et cinéaste

Jean Lemire est biologiste de formation, cinéaste de profession et environnementaliste de conviction.
Et son bateau, le Sedna IV, en est un pas comme les autres. Ce navire a parcouru les océans du monde et les deux pôles, par beau temps et mauvais temps.
À son bord, une équipe d’une vingtaine de personnes : des chercheurs, des cinéastes et des membres d’équipage.
Jean Lemire et son équipe ont passé des mois à bord du Sedna IV à produire de grands films et des séries télévisées. Une soixantaine en tout.
Des films qui émerveillent de par leur beauté et qui choquent parfois devant le désastre écologique qui nous attend tous…



Réalisateur: Alexandra Levert
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Début générique d'ouverture


[Début information à l'écran]

Carte de visite

[Fin information à l'écran]


Fin générique d'ouverture


Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE, présente son invité, JEAN LEMIRE, on montre des images du Sedna IV.


GISÈLE QUENNEVILLE

Le Sedna IV est un bateau pas

comme les autres. Aujourd'hui,

il est confortablement accosté

dans le port de Montréal. Mais

ce voilier a parcouru les océans

du monde, beau temps, mauvais

temps. à son bord, un équipage

d'une quinzaine de personnes.

Des explorateurs, des

scientifiques et des cinéastes.

Au coeur des expéditions,

Jean Lemire, un biologiste

de formation, un cinéaste

de profession, un

environnementaliste

de conviction.

Au fil des ans, Jean Lemire et

ses équipes ont passé des mois à

bord du Sedna à produire des

grands films et des séries

télévisées. Une

soixantaine en tout.

Des films qui émerveillent de

par leur beauté et qui

éveillent les consciences.


L'entrevue suivante se déroule dans la cabine du Sedna IV.


GISÈLE QUENNEVILLE

Jean Lemire, bonjour.


JEAN LEMIRE

Bonjour, bienvenue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Merci. Jean Lemire, vous êtes

biologiste, vous êtes

cinéaste, vous êtes défendeur de

l'environnement. Quelle est,

selon vous, votre

mission première?


JEAN LEMIRE

L'éducation. C'est vraiment,

vraiment la mission principale.

C'est peut-être une des facettes

qu'on entend le moins parler,

dans le sens qu'avec l'équipe,

on travaille beaucoup

avec les jeunes.

Euh, mais pour moi, c'est le

plus important. Je pense

que oui, j'ai des prises de

position, bien sûr, mais c'est

toujours dans un but d'éduquer,

d'amener un point de vue qui

est souvent très personnel.

Mais vraiment, de se servir

aussi de la science pour

expliquer les choses et je pense

que quand on comprend bien les

choses, bien ça nous aide à

les aimer. Et règle générale, on

veut protéger ce que l'on aime.

Alors, donc, c'est une démarche

assez précise dans ce cas-là,

qui passe par l'éducation.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez étudié en biologie,

en biologie marine en

particulier, à quel moment

est-ce que le monde marin

s'est éveillé chez vous?


JEAN LEMIRE

En fait, c'est venu sur le

tard, j'ai vu la mer, ce qu'on

appelle la mer, qui était

vraiment le golfe

du Saint-Laurent.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parce que vous êtes de

Drummondville. Alors là,

il y a pas de mer.


JEAN LEMIRE

Alors, on est loin de la mer

et de ses rivages. Et je suis

parti aux îles Mingan, j'étais

plus un ornithologue. J'étais un

spécialiste des oiseaux. Et je

voulais voir une espèce de petit

pingouin, qu'on appelle les

macareux moines et donc,

la seule place où je pouvais les

voir, c'était au large de

Mingan. Mais pour me rendre sur

l'île, il fallait évidemment que

quelqu'un vienne me déposer

sur l'île et j'ai rencontré un

biologiste, Richard Sears,

qui se spécialisait

dans les baleines.

Et il m'a dit: "Écoute, est-ce

que tu veux sortir en mer?" Et

on est sorti un matin, très tôt,

jour de brume, on voyait

À peu près rien.

Et très, très près de notre

petite embarcation, il y a une

baleine bleue qui est sortie. Et

là, ça a été vraiment le coup de

foudre, ça a changé ma vie.

Et j'ai passé les 20 années

suivantes de ma vie à faire de

la recherche sur les baleines.


GISÈLE QUENNEVILLE

D'où est venu l'intérêt pour

le cinéma, le film, ce monde-là?


JEAN LEMIRE

C'est très drôle, parce que

quand j'étais biologiste à

Mingan, il faut voir, Mingan, ça

venait d'être relié par la

route, ça faisait seulement 10

ans, c'était vraiment isolé.

Donc, travailler là, c'était

quand même... on voyait pas

beaucoup de monde, hein. Pour

une jeunesse. T'sais, on était

tous des jeunes biologistes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous étiez plates, quoi.


JEAN LEMIRE

On était... Oui. Exactement.

Et à un moment donné, une équipe

de tournage de Montréal arrive

et s'en viennent faire une

fiction qui s'appelle la

grenouille et la baleine.

Et là, ils ont besoin,

évidemment, de guides locaux et

tout ça. Donc, on se retrouve,

je me retrouve en poste comme

sauveteur, parce qu'ils tournent

en mer, donc ils ont besoin

de gens, de plongeurs, comme

conseillers scientifiques. André

Melançon est au scénario et à un

moment donné, il écrit une scène

et il manque des notions en

biologie. Il dit: "Scène à

terminer avec le biologiste

Jean Lemire, biologiste de

Longue-Pointe-de Mingan".

Et donc, il y a un contact

fantastique qui se fait avec

ce monde du cinéma et je deviens

accessoiriste de plateau.

Parce que tout se passe en mer,

et là, j'ai fait mes premières

connaissances avec le monde

du cinéma. J'ai trouvé ça

fascinant. Et j'ai compris

surtout que le message que moi,

je voulais passer dans la vie,

passait davantage par le cinéma

que par ma surspécialisation,

puisque plus j'avançais dans mes

recherches sur les baleines,

plus il y avait, peut-être, une

centaine de scientifiques

qui lisaient ces articles

scientifiques spécialisés alors

qu'avec... Si je me mettais

À faire des films, je pouvais

toucher des millions

de personnes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et à ce moment-là, quand vous

avez parti votre compagnie de

production, quelles étaient

les histoires que vous

vouliez raconter?


JEAN LEMIRE

Alors, c'est évidemment des

histoires de conservation, parce

que je voyais, comment ça

changeait sur le terrain. En

nature, je voyais bien qu'on

était en train de perdre

beaucoup, beaucoup de cette

nature si précieuse. Et comment

on était directement reliés

À cette nature. Et plus on

avançait et plus on avait un

développement économique,

plus... C'est comme si les gens

avaient perdu ce contact avec la

nature. Et c'est important de

leur dire que oui, on peut

bien trouver de la nourriture au

supermarché, mais elle vient de

quelque part, et ce quelque part,

c'est notre maison, c'est notre

environnement. Et c'est ça

qu'il faut protéger.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pour faire ça, vous deviez

vous lier d'amitié avec des gens

partout dans le monde pour

raconter ces histoires-là.

J'imagine, vous avez eu des

rencontres assez incroyables.

Est-ce qu'il y en a qui vous

viennent à l'esprit comme ça?


JEAN LEMIRE

Il y a eu des rencontres

mémorables récemment. Ça fait

peut-être moins d'une année.

On était au large

des îles Salomon.

Et on est tombé sur une petite

île. C'était fantastique, il y a

300 personnes qui vivent sur

cette île, qui est toute petite,

minuscule. Et ils sont en

autarcie complète.

Ils n'ont pas de contact avec

l'extérieur. C'était leur

troisième contact avec

des contemporains.


GISÈLE QUENNEVILLE

(Impressionnée)

Hum!


JEAN LEMIRE

Et donc, on a passé une

semaine, dix jours avec eux. Et

ils nous ont vraiment pris...

On est devenus presque des

habitants de l'île.

Et ça a été fantastique. Et

je me souviendrai toujours de la

dernière journée, on devait

quitter. Et dans leur tradition,

ils nous ont évidemment habillés

avec les costumes d'époque, on a

marché l'île au complet parce

qu'on était copropriétaires de

l'île avec eux. Et ils ont fait

les chants, etc. Et à la fin, on

est l'équipage du Sedna. On est

assis par terre, et il y a ces

300 personnes qui sont autour de

nous. Et ils se

mettent à pleurer.

C'est dans les traditions, tout

ça. Et bon, ça va une minute,

deux minutes, mais ça dure 45

minutes, Gisèle. 45 minutes de

pleurs. Et là, évidemment,

tout le monde est dans un état

complètement bouleversant.

Donc, ça, c'est une des belles

rencontres, vraiment. On a eu ce

privilège, on a été là avec

l'anthropologue qui les a

découverts dans les années 70.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, pour raconter vos

histoires, ça vous

prenait un bateau.


JEAN LEMIRE

J'avais besoin, en tout cas,

d'une plateforme. J'en ai

loué les premières années. Et on

s'est mis à chercher. On

s'est mis à chercher, mais

on cherchait plus dans le 20

mètres, 65 pieds. Et un jour, on

est tombés sur cette petite

annonce où ce grand trois-mâts

était à vendre, 51 mètres, 165,

et on s'est dit: Non, c'est pas

pour nous. Et les négociations

ont duré 18 mois. Et au bout de

tout ça, je suis allé à Gênes,

en Italie, visiter le bateau. Je

ne connaissais absolument

rien aux bateaux. Et puis on est

partis de là et on a convaincu

le propriétaire, qui était

évidemment très riche, c'était

un bateau privé. On lui a dit:

votre amour des océans est tel

que vous devriez nous le vendre

pas cher pour qu'on puisse

prendre soin des océans qui

vous amène autant de plaisir.

Et c'est un argument qui a porté

et puis lui s'était déjà

construit un nouveau voilier et

donc on l'a eu pour pas très

cher en ne sachant pas qu'on

venait de mettre la main dans un

tordeur qui allait ensuite nous

prendre le reste du corps.

Évidemment, pour entretenir

un navire comme ça dans un petit

marché, c'est très difficile.


L'entrevue se poursuit sur le pont du Sedna IV.


GISÈLE QUENNEVILLE

Jean, le Sedna se fait faire

une petite cure de

beauté cet été.


JEAN LEMIRE

Oui, oui, absolument.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qu'on va faire en ce

moment? Parce qu'il est rentré à

l'automne et maintenant,

vous faites quoi?


JEAN LEMIRE

En fait, c'est ça, on est

entrés à l'automne 2014 et donc,

là, c'est vraiment la rouille

qui s'est installée. C'est

normal, sur tous les bateaux,

c'est comme ça. Alors, on

travaille avec un produit

biologique, qui est en train de

manger la rouille. C'est pour ça

que vous voyez des

coulisses un peu partout.

Et puis là, ensuite, il y a

vraiment l'équipage qui va se

mettre à la peinture et ça,

c'est un travail sans fin. C'est

toujours comme ça. C'est...

Commencer d'un côté, vous

terminez, bien il faut

recommencer. C'est le drame en

fait, de tous les armateurs

d'avoir des bons bateaux,

mais qui demandent

beaucoup d'entretien.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est un trois-mâts. Est-ce

que vous utilisez

les voiles beaucoup?


JEAN LEMIRE

Beaucoup, beaucoup.

Normalement, sur les longs

transits, on choisit nos routes

évidemment pour les courants et

les vents, donc on est presque

toujours sous voile. Mais

je dirais que si on regarde dans

l'ensemble de la vie du Sedna,

c'est au moins, au moins,

50 à 70% sous voile et...

voile et moteur.


L'entrevue se poursuit dans la cabine du Sedna IV.


GISÈLE QUENNEVILLE

Jean, vous avez produit une

soixantaine de films et de

séries télévisées, mais je pense

que vous êtes surtout connu pour

vos expéditions dans les pôles.

L'Arctique et l'Antarctique.

Pourquoi les pôles

en particulier?


JEAN LEMIRE

Quand on parle de climat,

c'est les pôles qui réagissent

en premier. Vous savez,

c'est relativement simple.

Vous avez une planète, la

chaleur est surtout en son

centre. Et avec un système

de grands courants et

de grands vents,

qui correspondent à 50% du

travail fait, ça passe par les

pôles et c'est ainsi qu'on a des

climats qui sont tempérés,

évidemment, et donc, c'est les

refroidisseurs de la planète.

Alors, si nos refroidisseurs

commencent à mal fonctionner,

évidemment, ça va avoir un effet

sur la planète au complet. Quand

on se dirige en ce moment, par

exemple, à des réchauffements

planétaires qui vont chiffrer

autour de 4-5 degrés,

évidemment, pour l'Arctique,

par exemple, on parle de

réchauffement qui vont plus

autour de 8-9 degrés. Alors, 8-9

degrés dans l'Arctique, c'est

complètement autre chose.

La différence entre une ère

glaciaire et maintenant,

c'est à peu près 6 degrés.

Donc, on voit qu'on s'en va vers

quelque chose de vraiment...

Où les changements vont être

dramatiques dans certains

endroits et les premiers signes

viennent, évidemment, de

l'Arctique et de l'Antarctique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quand vous allez dans les

pôles, c'est pas pour un

week-end, vous y allez pendant

des semaines et des mois à

la fois. Qu'est-ce que vous

recueillez comme information?


JEAN LEMIRE

Ça dépend des missions, par

exemple. La plus grande mission

qu'on a fait, c'est la mission

antarctique, où là, on a osé

un hivernage en Antarctique.

Encore une fois, il faut bien

mettre les choses en

perspective.

L'Antarctique, c'est un

continent qui est grand comme le

Mexique et les États-Unis, donc,

on n’a pas été au centre du

continent, on était plutôt dans

la partie qui se réchauffe

plus rapidement, la péninsule

antarctique, et là, on a passé

430 jours dans ce secteur-là.

Bon, c'était 430 jours

complètement isolés, on avait

beaucoup de scientifiques à

bord, il y avait beaucoup

de prise de résultats...

Et surtout, on s'est retrouvés

dans une situation où on a vécu

les changements climatiques. On

allait là pour les filmer, pour

les expliquer dans un film

plutôt conventionnel, et

finalement, on a enlevé toute la

science de premier film-là, qui

s'appelait

Le dernier continent

pour se concentrer sur ce qu'on

avait vécu. Parce qu'il y avait

un drame humain. En fait, il y a

pas eu de glace de l'hiver.

Et donc, là, on est en

Antarctique, vous regardez

autour et c'est des glaciers

millénaires. Et attends,

en hiver, s'il y a pas de glace,

c'est parce que ça change

beaucoup. Je pense que c'est

peut-être ça qui fait que

quelquefois, les films vont

aller toucher de façon peut-être

un peu différente parce qu'au

lieu d'aller documenter quelque

chose, on s'en va le vivre. Des

phénomènes comme

Le Dernier

continent, que le public a vu

beaucoup, beaucoup, je pense

qu'on n'aurait pas pu avoir ça,

ce genre de succès si on avait

pas transmis ce

qu'on avait vécu.


On présente un extrait du film « Le dernier continent » au cours duquel l'équipage connaît des problèmes d'ordre mécanique qui forcent une évacuation.


GISÈLE QUENNEVILLE

Quels sont les défis de

tourner, de faire un film dans

ces conditions-là?

Le froid, le noir...


JEAN LEMIRE

Oui, en fait, le plus grand

défi, dans ce cas-là, c'était

surtout de maintenir le moral

des troupes, parce qu'on avait

très, très peu de contact avec

les familles, on avait droit à

un courriel de 10 k par jour.

Et évidemment, on était dans

la noirceur totale, 13 personnes

à bord de ce voilier qui

devient rapidement très petit.

Promiscuité complète, euh...

Donc, il y avait défi

psychologique important. Et ça

été surtout ça qui a été le

grand défi, en fait, de passer

au travers de ces 14-15 mois

complètement isolés. Et on était

suivis par les psychologues de

la NASA, d'ailleurs. Chaque

semaine, on remplissait des

questionnaires psychologiques

parce qu'eux préparaient leur

équipe pour la grande expédition

qui allait sur Mars et on

était peut-être l'équipe qui

représentait le plus la réalité

de ce que ces gens allaient

vivre, puisqu'il y avait aucun

sauvetage possible, et on était

vraiment isolés. Je me souviens

de certaines réunions en

préparation. Vous êtes avec

votre équipe et il faut voir

tous les scénarios possibles et

il fallait entre autres décider

un jour, bon, qu'est-ce qu'on

fait s'il y a un

de nous qui meurt?

Est-ce qu'on ramène le

corps ou est-ce que les familles

acceptent qu'on laisse le corps

là-bas? Si on ramenait le corps,

ça voulait dire prendre un

des congélateurs, le mettre à

l'extérieur du bateau, sortir

l'électricité. Bref. Ça fait des

drôles d'ambiances dans les

réunions de production,

c'est assez exceptionnel.


GISÈLE QUENNEVILLE

Bien justement, vous prenez

pas n'importe qui pour faire ces

expéditions-là. Ça prend quoi

pour faire partie

de vos équipages?


JEAN LEMIRE

D'abord et avant tout de la

passion. C'est drôle

parce que souvent...

si on a pu apporter une petite

chose dans l'analyse pour

la NASA, c'est vraiment ça.

C'est que... Il faut que les

caractères soient compatibles.

Et la force de l'équipe est

beaucoup plus grande que la

somme des forces individuelles.

On choisit nos gens beaucoup en

fonction de leur capacité à

interagir avec les membres de

l'équipe, et bien sûr, une

grande souplesse, parce que les

conditions sont souvent pas

tout à fait celles standard.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment on se prépare? Je

suis sûr qu'il y a tous les

préparatifs qui sont sur

le bateau, mais psychologiquement

et moralement, est-ce qu'il est

possible de se préparer à

une telle expédition?


JEAN LEMIRE

C'est très difficile de se

préparer pour un départ qui peut

être aussi définitif. Dans le

sens que quand on est partis en

Antarctique, le but premier,

c'était de ramener tout le

monde. L'expédition avant nous,

il y avait eu six morts,

ça peut mal tourner, évidemment,

avec les crevasses et tout.

Donc, le but premier, c'est

ça. Donc, il y a toujours

cette pression, en se disant: on

est tellement isolés, vous

ouvrez une boîte de conserve,

par exemple, si vous vous

coupez et que ça s'infecte...

Vous êtes pas près d'un hôpital

ou... Donc, il y a toute

cette façon de se préparer en se

disant: OK, je dois repenser les

trucs de base pour les faire

d'une façon différente, parce

que je ne peux plus me

permettre d'erreur.

Mais en même temps, la

préparation psychologique pour

ça, elle est presque impossible.

Parce qu'on se lance, en fait,

dans un chemin inconnu et

on laisse surtout derrière nous,

des gens qui sont très proches

de nous. Il faut aussi avoir

le courage d'accepter de les

laisser derrière. Et ça, ça veut

dire de faire une coupure

avec les gens que l'on aime,

souvent. Donc, est-ce que vous

êtes prêt à aller jusque-là?

C'est la grande question qui

se pose. Et ceux qui avaient des

familles, évidemment, on leur

demandait pas de laisser leur

famille. Mais, peut-être la

plus grande, je dirais, pas

déception, mais le plus grand

poids moral pour moi, ça a été

de voir qu'à peu près toutes ces

familles-là on explosé après

parce que vous êtes partis

trop longtemps. Vous vous rendez

compte, au contact de cette

nature grandiose que vous êtes

en train de changer. Et les gens

qui sont restés derrière, à qui

vous avez donné la tâche ingrate

de s'occuper du quotidien, de

payer le loyer, de payer les

bills, n'ont pas la même

évolution, parce qu'ils ne

vivent pas la même chose.

Et quand vous revenez de

ce grand périple intérieur, vous

êtes confronté à la personne qui

vous rappelle quoi, exactement?

Ce que vous étiez, plus que

n'importe quoi d'autre. Et donc,

il y a, inévitablement

une confrontation.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est lourd de conséquences.


JEAN LEMIRE

C'est très lourd.

Et moi, ça a été très, très,

très... J'en parle et ça me rend

émotif encore, parce que quelque

part, oui, les gens avaient

accepté de partir, mais j'ai

quand même brisé beaucoup de

familles. T'sais, alors ça, ça a

été un poids assez difficile.


L'entrevue se poursuit dans la cuisine du Sedna IV.


GISÈLE QUENNEVILLE

Là, en ce moment, on est dans

la cuisine du bateau. Chez nous,

tout se passe dans la cuisine,

est-ce que c'est

comme ça chez vous?


JEAN LEMIRE

On appelle ça une galley et

tout se passe ici, vraiment,

vraiment et c'est là où on peut

savoir si on a fait les bons

choix pour l'équipage, souvent,

souvent. Les conflits originent

d'ici. Les conflits se règlent

ici aussi. Alors, c'est

vraiment le coeur du bateau.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, ici, on se parle et on

mange également et on prépare

À manger. Est-ce que...

Traditionnellement, on mange

bien à bord d'un bateau.

Est-ce que c'est la même

chose sur le Sedna?


JEAN LEMIRE

C'est exceptionnellement bien

sur le Sedna, parce que... Comme

on est dans des missions où

on est isolés pendant de longues

périodes, on sait que c'est

le seul plaisir que plusieurs

auront durant des mois, alors,

on essaie de mettre la barre

très, très haute, alors on mange

très, très bien. On mange bio,

on essaie de manger local

aussi dépendant où on est sur la

planète. Et on a toujours des

chefs qui aiment venir. Alors,

non, on mange très, très

bien sûr le Sedna.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment est-ce qu'on

mange local en Antarctique?


JEAN LEMIRE

En Antarctique, non, c'est

un brise-glace qui nous a

ravitaillés avant l'hivernage,

et pour les neuf mois, nous a

ramené, en fait, 24 tonnes

de nourriture. Et ça a été

extrêmement complexe parce pour

transborder cette nourriture

dans des espèces de grands

filets où toute la nourriture

était là, il y a eu des erreurs

dans la commande, mais des

erreurs notables. Évidemment,

c'est une commande que vous avez

passée il y a plusieurs mois, ça

a pris plusieurs mois avant

que ça arrive, il y

avait des erreurs...


GISÈLE QUENNEVILLE

Par exemple?


JEAN LEMIRE

On avait commandé 14 gigots

d'agneau, on a reçu 14 agneaux

complets gelés, non dépecés.

Alors, il a fallu sortir

les scies sauteuses et se

transformer en bouchers. On a

commandé 500 kilos de boîtes de

tomates, évidement, parce que...

Et ce qu'on a reçu, c'est 500

kilos de pâte de tomate, c'est

pas du tout la même chose pour

les recettes. Alors, vous pouvez

pas renvoyer rien. C'est

comme ça, c'est comme ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et tout le monde

mange ici ensemble.


JEAN LEMIRE

Oui, ça, c'est très important.

À l'heure des repas, tout le

monde doit être là. T'es pas

obligé de manger, mais je veux

que tout le monde soit autour de

la table. Pour qu'il y ait

ce contact, encore une fois,

visuel, pour voir comment les

gens vont, etc. Alors que tu te

sentes bien ou pas, tu viens

au repas autour de la table.


L'entrevue reprend dans la cabine du Sedna IV.


GISÈLE QUENNEVILLE

Jean, quand les gens

voient vos films,

qu'est-ce que vous

voulez qu'ils retiennent?


JEAN LEMIRE

J'espère qu'ils vont ressentir

quelque chose, pour moi,

l'émotion, elle est vraiment à

la base de ce que j'essaie de

faire passer dans les films.

J'aime raconter une histoire,

mais j'aime bien que l'émotion

fasse partie de cette histoire,

parce que les films sont souvent

comme un pâle reflet de ce qu'on

vit sur le terrain. Alors,

évidemment avec la complicité

d'un monteur, souvent d'un

musicien, on va essayer de

mettre ça en oeuvre pour essayer

de raconter l'histoire avec

le plus d'émotion possible.

Et on a essayé, on a essayé

quelque chose, peut-être, vu

l'urgence de la situation

environnementale, on a décidé

d'aller choquer un peu plus. En

fait, de montrer, de pas mettre

de filtre et de montrer par

exemple, si on était avec un

orang-outan qui vient de se

faire battre à mort, bien, on va

montrer l'orang-outan qui vient

de se faire battre à mort. Et on

a été un peu critiqués, par

contre, ce n'est que le reflet

de la réalité sur le terrain,

alors c'est une approche un

peu différente dans les derniers

pour essayer de toujours

sensibiliser davantage pour

que cette sensibilisation mène à

l'action. C'est ça qui

est le plus important.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais justement, ça fait des

années maintenant que vous

parcourez les mers du monde,

est-ce que... Ou à quel point

l'environnement a changé depuis

que vous avez

commencé vos voyages?


JEAN LEMIRE

Ah, c'est complètement fou,

quand vous regardez ça. Moi,

j'ai vu des trucs dans ma vie,

je suis pas si vieux que ça, qui

n'existent plus. Évidemment,

tout ce qui est le monde des

glaces, ce que moi, j'ai vu, ça

ne reviendra pas avant quelques

millions d'années. C'est parti,

c'est disparu et la machine

climatique est en train de

transformer ça, il y

a rien qui va l'arrêter.

Au niveau des océans, on voit

une dégradation incroyable, les

récifs coralliens meurent à

une vitesse accélérée. C'est

l'habitat et la source de

nourriture principale pour les

poissons, donc, de moins

en moins de poissons.

On devient, nous, humains, des

prédateurs extrêmement efficaces

avec des bateaux qui sont

très performants, avec une

technologie qui fait que la

compétition est rendue injuste.

On vide tous les océans.

Vraiment, vraiment si rien ne

bouge rapidement dans nos façons

de faire, il y aura plus de

pêche commerciale d'ici 50 ans.

On est rendu là. On essaie de

passer des lois, mais sans

consulter les populations

locales. Souvent, ça se fait à

de très, très hauts niveaux,

au niveau de l'ONU, par exemple,

etc. et on réussit à convaincre

le gouvernement d'un petit pays

qui contrôle un grand territoire

marin de faire une réserve.

Alors, à force de mettre de

la pression sur lui, il fait une

réserve, mais à peu 80% de la

population dépend du poisson

comme apport protéinique pour

survivre. Il y a un milliard

d'humains sur la planète qui

dépendent du poisson pour

survivre. Donc, on est vraiment

dans cette balance-là. Il va

falloir trouver une recette,

parce que la machine est

telle, la machine humaine, en ce

moment, est en train de détruire

tout et on ne pourra pas

continuer comme ça. La formule

mathématique ne fonctionne pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, qui avez été en

Antarctique, vous avez constaté

le réchauffement de la planète,

est-ce que vous croyez qu'il est

encore possible de renverser la

vapeur ou est-ce

qu'il est trop tard?


JEAN LEMIRE

J'aimerais ça dire que oui,

oui, il y a pas de problème, il

suffit juste... Mais je viens de

faire le tour du monde... Je ne

pense pas qu'on va y arriver. Je

pense qu'on va réussir à limiter

les dégâts, mais il va falloir

ajouter une clause d'adaptation

dans notre façon de voir

l'avenir parce que les

changements, ils

sont inévitables.

Mais pour limiter l'augmentation

de température planétaire à 2

degrés Celsius, ça prendrait des

restrictions importantes dans

notre façon de vivre et je ne

crois pas qu'on soit prêts à

faire ça, malheureusement.


GISÈLE QUENNEVILLE

On est présentement sur le

Sedna, le Sedna est de retour à

Montréal depuis l'automne 2014,

qu'est-ce qui arrive maintenant?


JEAN LEMIRE

Hahaha! C'est une bonne

question. Vous savez dans le

petit marché où l'on est, moi,

j'ai tout mis dans ce bateau,

j'ai mis... En fait, j'ai tout

perdu avec ce bateau, alors je

sais pas. J'aimerais continuer,

mais c'est un marché difficile.

Les grands téléviseurs, les

Radio-Canada de ce monde, ceux

qui nous permettaient de

partir en grande mission--


GISÈLE QUENNEVILLE

Parce que ça coûte cher.


JEAN LEMIRE

Ça coûte très

cher, évidemment.

Évidemment, la télévision n'est

plus ce qu'elle était non plus.

On est sur... Dans

un nouveau marché,

et donc, ça va être de plus en

plus difficile de financer les

grandes missions

scientifiques comme ça.

Et donc, l'avenir n'est pas

nécessairement rose. L'idée,

c'est vraiment maintenant, que

les gens se sont identifiés à ce

bateau beaucoup, d'en faire une

espèce de bateau-école. Ou bien

d'avoir un mécène, un jour, qui

va dire, un jour, avec tout ce

que vous avez fait, on va

vous encourager, vous allez

continuer, c'est trop important

ce que vous faites avec les

jeunes, c'est trop important.

Mais j'attends toujours ce

mécène. Il s'est toujours pas

manifesté. Après, on a acheté le

bateau en 2001, quand même.

Ça fait longtemps. Et donc,

c'est triste, en même temps, de

voir qu'on a construit tout ça

et de voir qu'on est tout

près du but. Je dis pas qu'on va

abandonner, mais disons que

j'aimerais surtout construire

une relève, une relève qui

peut aussi faire vivre cette

expérience formidable qui a

touché des millions de personnes

À travers le monde, alors...


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vos projets, j'ai

l'impression que vous en avez

laissé beaucoup sur ce bateau?

Qu'est-ce que vous

faites, maintenant?


JEAN LEMIRE

Disons que le dernier retour a

été assez difficile, vous savez,

ce bateau, je lui ai donné tout.

J'avais une famille au début de

cette mission. Cette famille

n'est plus, donc, il faut que je

refasse un peu une vie et donc,

c'est les grandes questions.

Est-ce que je demeure ici au

Québec, au Canada ou bien je

m'en vais sur l'international et

ce sera peut-être un

grand départ ou bien...

Ou bien... Un nouveau départ

avec le Sedna, mais c'est

vraiment... Il faudrait que Jean

Lemire puisse trouver une place

comme personne

aussi dans tout ça.

Et c'est peut-être ce que

je cherche en ce moment.


GISÈLE QUENNEVILLE

Eh bien, Jean Lemire,

merci beaucoup.


JEAN LEMIRE

Merci à vous.


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