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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Jean Grand-Maître : directeur artistique, Alberta Ballet

Jean Grand-Maître est, dit-on, l’un des chorégraphes canadiens les plus intéressants de sa génération. Lui-même danseur, il est devenu chorégraphe par la suite et depuis 2002, il est le directeur artistique de l’Alberta Ballet. C’est lui qui a mis en ballet les oeuvres de Sarah McLachlan, Joni Mitchell et Elton John, sans oublier ses contributions dans des spectacles plus classiques. Rencontre avec un homme d’exception…



Réalisateur: Joanne Belluco
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Générique d'ouverture


Titre :
Carte de visite


Pendant que LINDA GODIN présente son invité, JEAN GRAND-MAÎTRE, chorégraphe et directeur artistique du Alberta Ballet, on montre des images de danseurs de ballet en répétition.


LINDA GODIN

Le ballet,

moderne ou traditionnel,

est d'une grande élégance.

Les danseurs avec leurs pointes,

leurs premières positions et

leurs arabesques sont gracieux.

C'est un privilège de pouvoir

observer Jean Grand-Maître

pendant une répétition.

Lui-même danseur, il est devenu

chorégraphe, et depuis 2002,

il est le directeur artistique

du Alberta Ballet.

C'est lui qui met en ballet

les oeuvres de Sarah

McLachlan, Joni Mitchell

ou encore Elton John.

On le dit l'un des chorégraphes

canadiens les plus réputés

de sa génération.


JEAN GRAND-MAÎTRE

(Citation tirée de l'entrevue)

Je suis un chorégraphe qui ne

veut pas ennuyer son public.

Il faut que l'art soit

aussi exigeant avec

les spectateurs qu'elle l'est

avec les créateurs.


L'entrevue suivante se déroule dans la une salle de répétition du Alberta Ballet.


LINDA GODIN

Jean Grand-Maître, bonjour.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Bonjour.


LINDA GODIN

Votre histoire avec le ballet,

ça a commencé avec la danse,

donc comme danseur, mais

à 17 ans. C'est tard, ça,

pour commencer à danser, non?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Bien, c'est parce que...

J'ai vécu ma tendre jeunesse

à Aylmer, au Québec, qui

aujourd'hui, s'appelle Gatineau,

évidemment, dans l'Outaouais.

Et la première fois que

j'ai vu de la danse,

c'était à 15 ou 16 ans. Ça a été

vraiment une révélation et c'est

pour ça que je dis que c'est

tellement important d'amener les

arts dans les écoles, que les

jeunes voient et découvrent les

arts jeunes. Alors, évidemment,

j'avais vu le théâtre à l'école,

j'avais vu la musique, on avait

la musique, mais la danse,

ça faisait pas partie de notre

curriculum. Alors, quand j'ai

vu, la première fois, la danse,

c'était les films comme

Fame, Flashdance, Saturday Night

Fever, la danse faisait

vraiment partie de l'état

du cinéma à cette époque-là.

Et puis, il y avait quelque

chose là qui m'appelait et puis

j'étais bon danseur le vendredi

à l'école, les femmes voulaient

toutes danser avec moi, parce

que j'étais le meilleur danseur,

alors je me sentais à l'aise

dans la danse, et c'est quelque

chose qui m'a un peu appelé,

mais tard dans ma vie. À 17 ans,

c'est là que... vraiment, je me

suis lancé dans une formation,

un entraînement professionnel.


LINDA GODIN

Et donc, quelle sorte de

carrière de danseur avez-vous

eue? Est-ce que ça vous a limité

de commencer plus tard ou pas?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui, ça m'a limité quand même,

parce qu'au niveau de la

coordination, de la flexibilité,

les éléments fondamentaux

de la formation d'un danseur

classique, lorsqu'on commence

tard, il y a un raffinement qui

va manquer dans la technique.

Alors, j'étais un danseur

compétent corps de ballet.


LINDA GODIN

OK.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Et puis j'étais bon

partenaire, j'avais beaucoup

de coordination, mais c'était

là une frustration pour moi,

parce que j'arrivais pas

à aller chercher la danse avec

la profondeur, la technique,

un niveau de performance que

je ressentais dans ma tête,

mais que je pouvais pas

donner à mon corps.


LINDA GODIN

On parle beaucoup

des blessures chez les danseurs,

hein. De tous les danseurs,

les danseurs de ballet aussi.

Est-ce que vous, vous avez

déjà été blessé?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui, j'ai été blessé, parce

que j'ai commencé tard aussi.

Les enfants qui commencent

une formation athlétique, que ce

soit de la gymnastique ou de la

danse, ont une grande endurance

au niveau du tissu musculaire et

aussi au niveau de l'ossature.

Alors, moi, ayant commencé

plus tard, j'avais une ossature

beaucoup plus fragile, alors à

force de sauter avec les années

de répétition, de formation,

j'ai développé des petites

fractures dans le tibia,

c'était presque des fractures

microscopiques. Et la douleur

que ça me donnait, c'était quand

même assez... Ça m'empêchait

de danser vraiment à fond.

Alors, il a fallu que j'arrête

ma carrière à 32 ans, parce que,

vraiment, à un moment donné,

je marchais avec deux cannes.

J'étais incapable de marcher par

moi-même à 30 ans, je me dis:

Ça a pas de bon sens, il faut

que je découvre un autre métier,

et c'est là que la chorégraphie

m'a vraiment appelé.


LINDA GODIN

Et donc, d'avoir

été danseur...


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui.


LINDA GODIN

Est-ce que ça vous aide

À être un meilleur chorégraphe?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Je crois que oui. Évidemment,

il y a très, très peu

de chorégraphes qui ont

jamais dansé. J'en ai connu

quelques-uns qui étaient très

bien, il y a beaucoup de grands

metteurs en scène qui ont

jamais été comédiens.


LINDA GODIN

(Acquiesçant)

Hum-hum.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Mais dans la danse, c'est

beaucoup plus compliqué.

Parce qu'il y a la technique et

l'endurance. Il faut comprendre

à quel point on peut pousser les

danseurs dans une programmation.

Alors, avoir été danseur, c'est

important pour être chorégraphe,

parce qu'on comprend aussi

ce que les danseurs vivent.

Alors, on a plus de symbiose

comme ça que si on a

jamais dansé.


LINDA GODIN

Est-ce que la danse

vous manque quand même?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Ça me manque quelquefois.


LINDA GODIN

Oui.


JEAN GRAND-MAÎTRE

L'énergie de la scène me

manque, parce que c'est quelque

chose d'inexplicable, notre

corps, c'est notre instrument,

l'espace nous appartient,

on travaille avec une équipe de

danseurs, évidemment, un corps

de ballet, des solistes, alors,

l'énergie, la symbiose, comment

on se regarde sur scène, c'est

quelque chose qui me manque

énormément. Et pour cette

raison-là, je suis remonté

sur scène l'année dernière après

22 ans et j'ai dansé le rôle du

vieux Don Quichotte, évidemment,

je peux faire les plus vieux,

pas les plus jeunes. Mais

ça a été une expérience--


LINDA GODIN

Le corps suit?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui, le corps a suivi, pendant

ces semaines-là, du moins. Et de

me retrouver sur scène avec les

danseurs que je dirige depuis

12 ans, mais tout à coup, être

en performance avec eux, ça a

été quelque chose de vraiment...

J'oublierai jamais ces

moments-là. Être sur scène,

c'est un grand privilège.


LINDA GODIN

Est-ce que c'était évident

pour vous que vous deviendriez

chorégraphe? C'est-tu quelque

chose que vous vouliez faire,

même quand vous étiez danseur?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Je pense que oui.


LINDA GODIN

OK.


JEAN GRAND-MAÎTRE

La première fois que j'ai vu

le ballet classique, c'était les

oeuvres de George Balanchine,

le grand chorégraphe,

qui a vécu presque toute

sa carrière à New York, mais

ses oeuvres étaient souvent

diffusées aux

Beaux Dimanches,

hein. Qu'on s'ennuie des

Beaux Dimanches. Mais c'est là

que j'ai découvert la danse.

Et les ballets de George

Balanchine, ils étaient

tellement compliqués,

mais sophistiqués, ils étaient

vraiment des grands

chefs-d'oeuvre du XXe siècle. Et

je les ai étudiés longtemps et

je me suis dit: J'aimerais, moi,

créer des danses. Je me sentais

plus à l'aise dans les coulisses

que sur scène. Il y a quelque

chose qui m'inspirait encore

davantage d'être dans la

direction, de concevoir avec

des concepteurs en scénographie,

costumes, tout ça. Toute cette

collaboration-là, ça m'inspire

énormément beaucoup. Plus

que d'être sur scène. Alors,

j'ai compris que j'allais vivre

une carrière beaucoup plus

excitante dans les coulisses

que sur scène.


LINDA GODIN

Vous avez fait, comme

chorégraphe, beaucoup carrière

en Europe. Quoi, presque

une quinzaine d'années?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui, 12-13 ans en Europe.


LINDA GODIN

12-13 ans.


JEAN GRAND-MAÎTRE

De la Norvège à l'Italie,

l'Allemagne, la France,

évidemment. Alors, ça a été

12 années de création avec

une équipe de concepteurs

montréalais, on était tous six

mois à Montréal où on faisait

des conceptions et après,

on allait six mois en Europe

créer les ballets, et ça

a été vraiment une grande

école pour moi.


LINDA GODIN

Ça a été des années où vous

avez aussi beaucoup travaillé,

À un tel point que vous avez

flirté avec le burnout.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui, il y a eu un burnout.

Évidemment, ce qui arrive,

c'est qu'on dit oui, on dit oui.

Les commandes s'enlignent et

puis, tout à coup, on réalise,

je pense que c'était en 1999,

j'avais fait huit ballets dans

sept pays différents. Ce qui a

été comique, c'est que toutes

les créations ont eu un grand

succès cette année-là. Mais à la

fin de l'année, je n'avais plus

d'émotions, je ne riais plus, je

ne pleurais plus, j'étais un peu

vidé. Et ce qui arrive souvent,

quand on est parti de chez soi

pendant des années comme ça, des

longues périodes de temps, on

perd un peu notre ancre, notre

centre. Et là, j'ai décidé à ce

moment-là de prendre une année

sabbatique pour me reposer,

me ressourcer. Il faut retomber

en amour avec la vie.


LINDA GODIN

Douze ans en Europe

à travailler avec différentes

compagnies de ballet,

dans différentes villes, dans

différentes langues, qu'est-ce

que ça a donné à votre carrière?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Je pense qu'aujourd'hui, je

réalise encore plus que jamais

la chance que j'ai eue. Parce

que voyager en France, c'est une

chose, mais d'aller en France

pour créer une oeuvre, que

ce soit le théâtre ou la danse,

c'est autre chose. Ou on

travaille avec des concepteurs

aussi qui sont de leur culture,

de leur monde de création.

Alors, c'est des cultures qui

se rencontrent, qui se choquent,

qui s'entrecroisent, qui

s'aiment. Des fois qui s'aiment

moins, hein. Mais ce qui arrive,

c'est qu'on a l'école du voyage,

l'école des grands événements

où non seulement on voyage dans

un autre pays, mais on collabore

avec eux pour créer une oeuvre

d'art. Je crois qu'aujourd'hui,

d'être ici, à Calgary.

Ça m'inspire, l'Alberta,

évidemment, il y a beaucoup

de choses qui nous

inspirent ici, hein.

C'est une province qui connaît

une émancipation très rapide.

Mais en même temps, je réalise

que les idées que j'ai connues

en Europe, ce que j'ai pu

découvrir dans le théâtre...

Parce que j'allais voir beaucoup

de spectacles, c'est une grosse

valise que j'ai maintenant

pleine d'inspiration et d'idées

que je peux utiliser pendant

plusieurs années ici, dans la

création de plusieurs ballets.


On présente un extrait vidéo d'une répétition de danse dirigée par JEAN GRAND-MAÎTRE.


JEAN GRAND-MAÎTRE

La relation que j'ai avec

les danseurs de la compagnie,

c'est une relation qui a évolué

depuis mes premières années en

création, parce que j'ai jamais

été un grand danseur moi-même,

alors j'ai beaucoup besoin de

leur talent, de leur technique

pour arriver à créer de beaux

ballets. Alors, ils savent

que j'ai cette confiance en eux,

ils ont confiance en moi,

et c'est cette énergie-là qui

nous amène à se surpasser.

La création d'un ballet,

c'est long, ça prend beaucoup

de temps. Souvent, la recette,

c'est trois heures par minute

de chorégraphie. Alors, si

on travaille avec un orchestre

symphonique, on réalise

que c'est énorme.


On présente un extrait vidéo d'une répétition de danse dirigée par JEAN GRAND-MAÎTRE.


JEAN GRAND-MAÎTRE

(Propos en anglais)

Let's do it from after the

fish, you go to arabesque.

Let's do it from

that arabesque.


Fin de l'extrait vidéo


JEAN GRAND-MAÎTRE

Les ballets qu'on répète

en ce moment, c'est pour un

gala-bénéfice pour la compagnie

qu'on aura au mois de novembre,

alors on a créé des pas de deux,

des solos, des trios sur des

musiques beaucoup entendues de

Ella Fitzgerald, Billie Holiday.

On travaille avec Holly Cole

aussi, une chanteuse de jazz

canadienne qui va d'ailleurs

chanter cette chanson-là

en direct avec nous

pendant le gala.


On présente un extrait vidéo d'une répétition de danse dirigée par JEAN GRAND-MAÎTRE.


JEAN GRAND-MAÎTRE

(Propos en anglais)

This is good. When you do that

last... more glamourous. Yes!

Rex Harrington. Boom, boom,

boom! Rex Harrington!


Fin de l'extrait vidéo


JEAN GRAND-MAÎTRE

Aujourd'hui, il faut travailler

au niveau de la création de

façon très pragmatique et aller

chercher des muses de façon

beaucoup plus consistante

que c'était avant.


On présente un extrait vidéo d'une répétition de danse dirigée par JEAN GRAND-MAÎTRE.


JEAN GRAND-MAÎTRE

(Propos en anglais)

So we were one count late.


Fin de l'extrait vidéo


On présente un extrait de spectacle chorégraphié par JEAN GRAND-MAÎTRE. Les danseurs dansent sur la chanson « Acquiesce », de k.d. lang


LINDA GODIN

M. Grand-Maître, un moment

donné dans votre carrière, vous

avez voulu devenir directeur

artistique d'une compagnie

de ballet, n'est-ce pas?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui. Ce qui est arrivé, c'est

que j'avais beaucoup de mes

collègues qui me disaient qu'en

tant que chorégraphe, c'est

important, à un moment donné,

d'avoir sa compagnie. On pense à

Édouard Lock, on pense à Ginette

Laurin, Paul-André Fortier,

beaucoup des grands chorégraphes

aussi en ballet avaient leur

compagnie avec laquelle ils ont

créé beaucoup de grands

chefs-d'oeuvre, parce que

la relation entre le danseur et

le chorégraphe devient beaucoup

plus intime avec les années.

On se comprend mieux, on va

beaucoup plus en profondeur.

Lorsqu'on travaille, souvent,

avec des nouveaux danseurs,

il faut recommencer à zéro,

recomprendre la respiration, le

vocabulaire chorégraphique, les

intentions et tout ça. Alors...

J'ai pris leur conseil, un jour,

je me suis dit: OK, ça serait

peut-être le prochain défi

et aussi de continuer à créer

des ballets, mais de diriger

une institution composée

d'une administration,

d'un conseil d'administration,

de plusieurs artistes, parce

qu'une compagnie de danse, c'est

un microcosme d'une société.


LINDA GODIN

Et donc, vous, comme

chorégraphe, vous vous décririez

comment? Quel genre

de chorégraphe vous êtes?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Je suis un chorégraphe qui

ne veut pas ennuyer son public.

Alors, c'est important pour moi

que je les touche, que je les

inspire, que des fois, je leur

lance des défis, aussi. Il faut

que l'art soit aussi exigeant

avec les spectateurs qu'il l'est

avec les créateurs. Alors, ça,

c'est ma pensée philosophique

au coeur de ma création.


LINDA GODIN

Mais on dit que vous avez

un style qui est théâtral.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui.


LINDA GODIN

D'accord? Qu'est-ce

que ça veut dire?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Ce qui m'a amené à créer

des ballets théâtraux, beaucoup

plus théâtraux, des ballets

qui souvent, ont une structure

narrative au lieu d'abstraite.

Alors, j'ai vraiment beaucoup

appris mon métier ici, parce

que j'ai créé des ballets et des

ballets néo-classiques, comme

Cendrillon, comme Roméo et

Juliette, d'autres ballets

beaucoup plus contemporains,

comme nos portraits avec Joni

Mitchell ou Elton John. Alors,

c'est une programmation très,

très diversifiée, beaucoup plus

éclectique qu'on voyait avant.

Et ça nous amène des publics

différents et on peut survivre

comme ça. On a des ballets

pour enfants, des ballets

pour adultes. Alors, c'est

intéressant, parce que ça m'a

beaucoup plus ouvert l'esprit

sur la création et m'a amené

à créer des ballets que j'aurais

jamais pensé créer auparavant.


LINDA GODIN

Mais, justement, comme ces

ballets-là sur la vie ou sur la

musique des grandes stars comme

Joni Mitchell, k.d. lang, Sarah

McLachlan, si je ne me trompe,

et Elton John aussi, est-ce

que c'est un peu devenu votre

signature comme chorégraphe?


JEAN GRAND-MAÎTRE

On en parle beaucoup de ces

ballets-là, parce qu'évidemment,

quand on a travaillé avec Joni

Mitchell, ça a fait le tour du

monde. Ça faisait 12 ans qu'elle

avait pas créé rien de nouveau

parce qu'elle était un peu à la

retraite, hein. Et tout à coup,

elle voulait parler de la guerre

en Irak, elle voulait parler

de la crise environnementale,

et c'était la Joni Mitchell

des années 60 qu'on voyait

avec Bob Dylan, qu'on voyait

avec John Lennon. Alors ça a

été incroyable, alors, là,

elle faisait un ballet qui était

vraiment pamphlétaire contre

la guerre en Irak, contre George

Bush et contre cette crise

environnementale qu'on semble

incapable de gérer. Alors,

ce ballet-là a fait le tour du

monde. On a eu la BBC qui sont

venus faire des documentaires,

on a eu le New York Times.

Ça nous a fait réaliser dans notre

compagnie de danse que l'Alberta

Ballet, avec une création,

on était allé chercher

des centaines d'articles dans

les médias à travers le monde.

On a eu Joni Mitchell qui a

collaboré avec nous, une des

plus grandes artistes du siècle

et ça a été inoubliable pour

les danseurs, pour moi-même,

pour tous les concepteurs

de la production. Alors, on a

continué. On s'est dit: ça veut

la peine de continuer à créer

ces ballets-là. On a travaillé

avec k.d. lang, Sarah

McLachlan, Elton John aussi.

Alors, avec chaque chanteur,

on a une relation très intime.

On parle beaucoup avec eux,

et on est capable d'aller créer

des portraits de leur musique,

aussi de leur vie, mais surtout

de leur musique, qui sont très

personnels. Il y a beaucoup de

vérité dans ces ballets-là, ces

chanteurs ont tous été vraiment

ravis des productions

qu'on avait créées.


LINDA GODIN

Est-ce que ça, c'est votre

regard aussi sur le ballet?

C'est-à-dire de vouloir

démocratiser davantage cet art

qu'on qualifie d'élitiste?

Est-ce que c'est une façon?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui, c'est absolument une façon.

Ça nous a amené beaucoup

de nouveau public et d'ailleurs,

c'est une des raisons pour

laquelle Elton John était

intéressé. Parce que

dans ma première lettre

que je lui avais écrite, j'avais

dit: "On a besoin d'amener

un nouveau public à la danse

classique, aux orchestres

symphoniques aussi, l'opéra." On

a tous le même défi aujourd'hui.

Comment aller chercher un

nouveau public? Un jeune public

aussi. Alors, pour Elton John

et pour Joni Mitchell,

c'était vraiment important

que ces ballets-là nous aident

à amener un jeune public.

Alors, évidemment, ça nous amène

dans une autre esthétique

que Le Lac des cygnes.

Et les gens réalisent

que la danse, ça peut être

tout ça en même temps.


LINDA GODIN

Mais c'est ça, moi,

la comparaison que je faisais,

c'est entre l'exubérance

du ballet que vous avez fait

avec Elton John, qui était

complètement éclaté.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui.


LINDA GODIN

Et le classique,

le traditionnel, justement

Casse-Noisette, il y a

une mer... Vous allez

d'un extrême à l'autre.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Aussi une mer de public,

des gens qui veulent pas voir

Le Lac des cygnes, mais qui

veulent voir des ballets

contemporains. Alors,

ça nous a aidés à comprendre

qu'aujourd'hui, il faut

diversifier ses esthétiques

pour survivre, dans toutes les

disciplines artistiques. On voit

ce que le Cirque du Soleil

a créé en fusionnant

des esthétiques, la danse

avec l'acrobatie, l'esthétique

des cultures à travers le monde.

La fusion, c'est le futur pour

les arts. Il faut aussi protéger

son patrimoine, son histoire,

ses grandes oeuvres, mais

dans la pensée d'une création,

d'un répertoire futur,

il faut vraiment ouvrir

nos esprits, maintenant.


On présente un extrait de spectacle chorégraphié par JEAN GRAND-MAÎTRE. Les danseurs dansent sur la chanson « Bennie and The Jets », d'Elton John.


LINDA GODIN

M. Grand-Maître, pour vous, le

ballet, c'est une grande partie

de votre vie, mais ce n'est pas

tout, dans le sens où vous avez

beaucoup travaillé pour d'autres

arts de la scène: la télé, vous

avez fait des grands événements,

vous avez travaillé avec des

marionnettistes, des gens qui

travaillent pour le cirque, ça

vous amène quoi de faire... de

travailler sur ces différentes

scènes-là, dans le fond?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Beaucoup de choses.

Parce que premièrement, on

comprend ce que vit un chanteur

d'opéra, on comprend

ce que vit un peintre,

ou une peintre et on comprend

chaque discipline artistique

et ses exigences, et on a un

très grand respect par la suite

pour les comédiens, pour les

chanteurs, pour les musiciens

aussi. Tous les gens qui

travaillent dans ces disciplines

artistiques. Ça nous amène une

grande école de cette façon-là.

Et aussi, ça nourrit beaucoup

notre esprit créatif.

J'ai travaillé avec des

marionnettistes, par exemple,

alors j'ai compris comment

donner vie à des objets

inanimés. De travailler avec

des compositeurs, de comprendre

la musique d'une façon beaucoup

plus profonde. Et j'ai adoré

connaître des comédiens, leur

honnêteté, leur grande énergie,

leur grande passion. C'est

des gens qui se mettent vraiment

à nu devant des publics,

un comédien, beaucoup plus qu'un

danseur. On pense qu'un danseur,

parce qu'il est à moitié nu

se sent vulnérable devant

un public, mais pas vraiment,

comme un plongeur olympique,

d'ailleurs. Mais... d'être

comédien, c'est quelque chose,

c'est de vraiment mettre

son âme à nu. Alors, on apprend

à aimer tous ces arts et à

les intégrer dans notre travail

de création personnel aussi.


LINDA GODIN

Vous avez fait la chorégraphie

des cérémonies d'ouverture et

de clôture des Jeux olympiques

de Vancouver. Comment c'était,

ça, comme expérience?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Ça, ça a été une grande

expérience aussi, parce que

c'est une nouvelle façon

de créer les mégaspectacles dans

(Propos en français et en anglais)

les stadiums. Je crois que ça

a commencé, je crois que c'était

aux Olympiques en Russie,

ils ont créé les premières

grandes cérémonies d'ouverture.

Ensuite, il y a eu Philippe Découflé,

en France, qui a vraiment

renouvelé toute l'esthétique

de ces grands spectacles-là.

On travaille, on est des fois, trois,

quatre, cinq mille intervenants,

des concepteurs, des metteurs

en scène, éclairagistes, et

puis il y a des vingtaines

de milliers d'interprètes, hein.

J'ai auditionné, je pense, pour

Vancouver, 200 000 personnes

pour vraiment faire un casting

pour les cérémonies d'ouverture.

Alors, c'est une équipe qui

s'est réunie pendant deux

ans pour essayer de créer

un spectacle qui, en 45 minutes,

donnait une idée vraiment

précise de l'âme canadienne,

de la culture canadienne de

l'ouest à l'est. Ça m'a appris

beaucoup aussi à aimer notre

pays, et de comprendre à quel

point on est chanceux de vivre

au Canada. Alors, c'était

un grand moment dans ma vie, ça.


LINDA GODIN

C'est quoi, votre relation

avec la scène, finalement?


JEAN GRAND-MAÎTRE

J'aimerais que la scène

soit une place où on vient

se recueillir, avoir confiance

en la vie, avoir une vision

optimiste du futur où on peut

arriver à s'aimer, à se

comprendre, les différences. La

scène, c'est une place sacrée et

de plus en plus, avec les temps

qu'on voit, les agressions entre

les pays, les guerres, on voit

que ce monde qui se comprend de

moins en moins et les gens sont

beaucoup plus individuels avec

leurs équipements électroniques

qu'on a, des fois, monstrueux,

hein. C'est quelque chose

qui nous sépare de plus en plus.

Alors, la scène, c'est l'endroit

où on vient tous se recueillir,

on éteint les lumières, personne

va s'interrompre, et on va avoir

un dialogue émotif ensemble.

On va comprendre des choses

ensemble sur la condition

humaine. Alors, c'est important

de plus en plus et je crois

qu'aujourd'hui, à 52 ans,

je réalise que c'est une

responsabilité, pour nous,

en tant qu'artiste, qui était

plus grande que ce l'était

même il y a 20 ans.


LINDA GODIN

Parlons un peu de la scène

et des compagnies de ballet

un peu au Canada.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui.


LINDA GODIN

Comment ça va? Est-ce qu'elle

se porte bien, cette scène-là?


JEAN GRAND-MAÎTRE

C'est difficile.

Et encore plus difficile

aujourd'hui que ça l'a toujours

été. Je me souviens que mon

premier cours de ballet avec

Mme Chiriaeff, aux Grands Ballets,

j'entendais les gens dire

qu'il y avait pas d'argent pour

les arts. Que c'était difficile.

Ça a toujours été comme ça,

je crois. Mais aujourd'hui,

c'est pire que ça a jamais été.

On voit l'économie, surtout

en Alberta, parce que c'est

différent aussi pour chaque

compagnie dans chaque ville.

Ce que vit Karen Kain avec

le Ballet national du Canada

à Toronto, c'est autre chose.

Alors, on a chacun nos défis,

mais c'est de plus en plus

difficile. Et des fois,

je me demande s'il faut pas

revenir à la source. Pourquoi

on veut une compagnie de danse?

Pourquoi on veut des arts

dans notre vie? Et à partir

de cette décision-là,

de reconstruire la structure

fondamentale du financement

des arts et comment on arrive...

Parce que c'est de plus en plus

difficile à créer, des beaux

ballets. Et à soutenir un niveau

d'excellence avec les défis

qu'on voit, surtout des défis

financiers, évidemment.


LINDA GODIN

(Acquiesçant)

Hum-hum.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Et puis, on sent qu'il y a pas

vraiment eu d'efforts pour

mettre des montants d'argent

dans des fonds, dans des bourses

pour que les compagnies puissent

créer un répertoire de façon

plus continuelle. Alors, c'est

difficile. Je me décourage pas,

parce qu'il y a toujours

des moments d'espoir. Et c'est

ça qui nous sauve toujours.

Un spectacle extraordinaire,

un don auquel on s'attendait pas

du tout. Il y a des moments

où on continue à persévérer,

à survivre. Et si vous regardez

bien la liste des compagnies,

des grandes corporations qu'il

y avait dans les années 80,

il y en a plusieurs qui sont

disparues aujourd'hui,

qui ont été avalées, assimilées

ou qui ont fait faillite.

Mais si vous regardez la liste

des institutions culturelles

canadiennes, la plupart ont

survécu. Les compagnies d'opéra,

les festivals, les théâtres, la

danse. La plupart ont survécu,

parce qu'il faut que la

communauté nous accueille.

Il faut qu'elle nous soutienne,

et c'est comme ça qu'on voit

que les institutions culturelles

survivent beaucoup plus que des

grosses corporations auxquelles

on s'attache beaucoup moins.


LINDA GODIN

Mais même ici, vous, vous le

sentez avec le ballet, il y a eu

un boom économique en Alberta,

et il est là toujours là,

mais il y a comme un creux

de vague présentement.

Vous le sentez, ça?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Oui. Ce que j'ai vu depuis la

crise économique qu'on connaît

maintenant, avec la chute

du prix du pétrole, c'est

une transformation comme j'en ai

jamais vu auparavant, parce

qu'ici, l'Alberta a mis toutes

ses énergies dans le pétrole,

le gaz et a pas diversifié

son économie. Et aujourd'hui, on

voit ces répercussions-là, même

dans le milieu de la culture,

je perds beaucoup d'abonnés,

de donations privées,

de dons privés. Je perds des

commanditaires énormément aussi,

alors il faut s'atteler. Il va

falloir attacher sa tuque et de

partir avec une nouvelle vision.


LINDA GODIN

Est-ce qu'il y a un ballet

que vous rêvez de créer? Un rêve

fou, peut-être, complètement?


JEAN GRAND-MAÎTRE

Le ballet que je rêve de

créer? Bon, bien ça, c'est une

très bonne question. J'avais une

création qui n'avait jamais vu

le jour parce qu'on avait manqué

d'argent. C'était inspiré

de l'ange Gabriel et on voyait

Gabriel voyager à travers les

millénaires et voir les grandes

souffrances humaines et les

grandes joies, les grandes

violences humaines. Et que cet

être-là avait sur ces épaules

toutes ces connaissances-là, et

la voix de Gabriel devrait être

k.d. lang, qui aurait chanté

ces paroles et Daniel Taylor, le

contre-ténor très, très connu,

Daniel Taylor, qui, ensemble,

devait créer la voix terrestre

et céleste de l'ange Gabriel.

On avait une conception

scénographique magnifique,

qui intégrait des pianos,

un orchestre symphonique, et par

la suite, on a manqué d'argent

et ça a jamais vu le jour,

alors, c'est un petit rêve qui

est dans ma tête. Les chanteurs,

d'ailleurs, sont bien intéressés

à ce que ça arrive un jour. Mais

il va falloir trouver les fonds.


LINDA GODIN

Bien je vous le souhaite,

en tout cas, un jour.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Merci.


LINDA GODIN

Merci, beaucoup,

Jean Grand-Maître.


JEAN GRAND-MAÎTRE

Merci.


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