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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Joseph Dunn : entrepreneur et guide (Nouvelle-Orléans)

La Laura Plantation est au coeur du quotidien de Joseph Dunn. Elle est l’une des dernières plantations créoles de la Louisiane. Cette plantation est la seule, encore debout, ayant appartenu à des Français. Elle a, un temps, abrité près de 200 esclaves. Plus jeune, le Louisianais francophone Joseph Dunn y travaillait comme guide. Aujourd’hui, la plantation est cliente de sa boîte de relations publiques. En tant qu’entrepreneur, Joseph Dunn rêve d´une Louisiane où le fait français pourrait être pleinement intégré à la vie économique de cet État américain.



Réalisateur: Linda Godin
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Générique d'ouverture


Titre :
Carte de visite


Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, JOSEPH DUNN, directeur et fondateur de«Louisiana Perspectives marketing & consulting», on montre des images extérieures d'une plantation louisianaise. L’entrevue se déroule dans un salon à l'intérieur de la plantation.


GISÈLE QUENNEVILLE

Les plantations sont un symbole

puissant du Sud des États-Unis.

C'était l'époque des grands

propriétaires terriens avec

des centaines d'esclaves qui

travaillaient dans les champs

de coton ou de canne à sucre.

La Laura Plantation est située

sur le Mississippi à une

cinquantaine de kilomètres à

l'ouest de La Nouvelle-Orléans.

Elle appartenait à Guillaume

Duparc, un Français vétéran

de la Révolution américaine.

Pendant une trentaine d'années,

elle était au coeur du commerce

agricole en Louisiane.

De nos jours, la Laura

Plantation est au coeur du

quotidien de Joseph Dunn.

Plus jeune, ce Louisianais

francophone y travaillait

comme guide. Aujourd'hui, la

plantation est cliente de sa

boîte de relations publiques et

elle est toujours un symbole de

comment jumeler le fait français

à l'économie louisianaise.

Joseph Dunn, bonjour.


JOSEPH DUNN

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Joseph, on est à la Laura

Plantation en ce moment en

Louisiane et cette plantation,

il faut dire que c'est une

plantation créole. Qu'est-ce

que ça veut dire ça, une

plantation créole?


JOSEPH DUNN

Une plantation créole,

c'est pour nous en Louisiane,

comme vous le savez, il y a

différentes définitions

de ce terme. Au XIXe siècle

en Louisiane,

c'était une identité, presque

une identité nationale, qui

définissait les gens qui étaient

nés ici, qui parlaient français,

créole ou même espagnol, et qui

pratiquaient la foi catholique.

Et pour nous, c'était une

identité qui dépassait toute

notion de race ou d'ethnie,

parce qu'ici, blanc, noir ou

même entre les deux, les

gens se disaient créoles.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors qu'est-ce qui se passait

ici dans cette plantation?


JOSEPH DUNN

C'était une plantation de

canne à sucre. Donc c'était la

canne à sucre qui était cultivée

ici. Et la plantation a été

fondée, en fait, par un ancien

militaire français qui était

venu en Amérique du Nord pour

combattre les Anglais dans

la guerre d'indépendance

américaine.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ce monsieur s'appelait

Guillaume Duparc, je crois.


JOSEPH DUNN

C'est cela.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et c'était une plantation,

c'est de la canne à sucre.

Qu'est-ce qui se passait ici

au quotidien?


JOSEPH DUNN

Eh bien au quotidien,

Guillaume, en fait, il est mort

juste avant la première récolte

de canne à sucre et a laissé sa

veuve et les enfants ici sur

l'habitation, c'est comme ça

qu'on dit, "sur l'habitation",

avec 17 esclaves entourés

d'Amérindiens. Et c'est la

veuve, Nanette Prud'homme, parce

que sa famille était originaire

de Montréal, c'est elle qui

a pris la relève et qui a dirigé

la plantation pendant 21 ans.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que la vie se passait

en français ici au quotidien?


JOSEPH DUNN

Évidemment, évidemment.

Ces gens... Être créole en

Louisiane, comme je disais,

c'était une identité dont

l'axe central était

la langue française.


GISÈLE QUENNEVILLE

On parle beaucoup de créole en

Louisiane. On parle également de

cajun en Louisiane. Quelle est

la différence entre les deux?


JOSEPH DUNN

Au début, il n'y en avait

pas beaucoup. Cette notion

de séparation de ces deux

groupes vient en fait

avec l'américanisation et

l'assimilation forcée qui a

débuté vraiment pendant la

guerre de Sécession et qui a

continué bien après, jusque

dans les années 1920. Mais les

Créoles étaient les gens nés en

Louisiane, de langue française.

Et on voit dans les registres

paroissiaux, dans les registres

de l'église, etc., même les

descendants des exilés acadiens

étaient nommés créoles en

Louisiane, parce que nés

ici et parlant français.


GISÈLE QUENNEVILLE

La Louisiane a donc été vendue

aux Américains, des Américains

sont arrivés ici, donc ils

parlaient l'anglais. Comment

s'est faite l'américanisation

de cette région-ci?


JOSEPH DUNN

Lentement, lentement. Ce qui a

vraiment, vraiment changé la

chose, ça a été la guerre

de Sécession, parce que la

Louisiane a été très rapidement

occupée par les forces nordistes

pendant la guerre de Sécession.

Ces gens ne se considéraient pas

comme des Américains. Pour eux,

la guerre de Sécession, c'était

des familles françaises qui

étaient envahies par les

Américains. Et ça, c'est quelque

chose que l'on ne voit pas trop,

parce qu'on voit cette grande

guerre civile comme le Nord

versus le Sud. Mais le paradigme

en Louisiane était un peu

différent. Cette famille-ci

poursuit le gouvernement

américain en justice après

la guerre pour avoir des

réparations de guerre, basées

sur l'idée que c'était

une famille française.


GISÈLE QUENNEVILLE

L'esclavagisme était

quand même présent ici?

Il y avait des esclaves?


JOSEPH DUNN

Évidemment, évidemment.

L'esclavage ici... Toute

l'économie était basée sur

l'esclavage. On ne peut parler

de culture créole et de ces

plantations sans parler

de l'esclavage, parce

qu'évidemment, ça fait partie de

cette histoire. Une autre chose

très importante à comprendre,

c'est que quand on parle de

l'esclavage ce n'est pas

simplement une question de

Noirs, de Blancs. On peut même

dire ici que c'est 50 nuances de

créolité, parce qu'il y avait

sur ces plantations-ci et

sur beaucoup d'autres deux

catégories d'esclaves. Et ici,

la majorité des esclaves qui

appartenaient à l'entreprise

étaient Américains. C'est-à-dire

que eux, ont été importés depuis

les Sud-Américains, parlaient

anglais, étaient protestants.

Mais les esclaves personnels qui

auraient été la propriété des

membres de la famille étaient,

pendant les deux premières

générations, créoles, partageant

la même langue, la même culture,

la même foi. Donc, il y a aussi

cette histoire en Louisiane

qui diffère beaucoup

du reste des États-Unis.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et pour les francophones ici

à cette époque-là, bon, on

parle français, tout se passe

en français. Mais petit à petit,

les Américains arrivent, il y en

a de plus en plus. Il y a eu

cette fameuse interdiction

d'enseignement du français

au début des années 1920. Est-ce

que cette interdiction-là

d'enseigner le français était

le dernier clou dans le cercueil

des francophones, ou est-ce que

ça allait arriver peu importe?


JOSEPH DUNN

Le français a été relabellisé,

avec toutes les autres langues

d'héritage, "langue

étrangère", d'accord?

Même si l'on parlait français à

la maison, on était scolarisé en

français, on pouvait suivre des

cours de français comme langue

étrangère à l'école secondaire.

Mais c'était pour assimiler

de force les francophones, les

créolophones, les hispanophones,

les germanophones, les

autochtones dans la langue

anglaise et aussi dans le

mainstream américain. Ça,

c'est très, très important à

comprendre parce que c'est un

choc psychologique. Et comme ça,

les Créoles et toutes les

personnes qui parlent une langue

d'héritage en Louisiane sont

désormais considérées comme des

étrangers par les Américains.

Donc la Louisiane est

recolonisée par les Américains.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et ça a marché?


JOSEPH DUNN

Ça a vraiment marché. Ça

a vraiment marché. Parce que non

seulement à ce moment-là il y

a... imposition de l'anglais

comme langue de scolarisation,

c'est aussi le moment de la

ségrégation raciale, d'accord?

Donc, les Noirs qui parlaient

français, les autochtones qui

parlaient français, les Blancs

qui parlaient français étaient

tous ségrégués dans des écoles

pour leur race. Donc, ils

étaient non seulement...

éloignés de leur langue

commune, qui était le français,

ils étaient aussi ségrégués de

façon raciale. Donc c'est tout

le concept de diviser pour mieux

régner. C'est exactement ce qui

a été fait par les Américains...

aux autochtones, aux

Amérindiens, etc. Donc c'était

exactement la même chose ici

avec les francophones et

les créolophones.


GISÈLE QUENNEVILLE et JOSEPH DUNN sont à l'extérieur, devant la plantation.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors Joseph, on est devant

la maison principale de la

plantation Laura. Peut-être nous

parler de ce qu'elle a de

particulier. Très

colorée cette maison-là.


JOSEPH DUNN

Oui, cette maison est très

colorée et c'est exactement ce

que l'on aurait vu ici sur le

long du fleuve jusque dans les

années 1820-1830, en fait. Parce

que cette architecture, ce n'est

pas exactement ce que l'on pense

ou ce que l'on imagine comme

maison de plantation, et c'est

parce qu'on n'est pas ici dans

le vieux Sud américain. Encore

une fois, c'est une extension

de l'expérience coloniale

française. Et donc, dans son

contexte historique, son

contexte culturel, c'est

exactement ce que l'on aurait

trouvé ici jusqu'à l'arrivée

de l'architecture néo-classique

dans les années 1820-1830.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est pour ça qu'on ne voit

pas de grandes colonnes ici.


JOSEPH DUNN

Exactement, exactement. Donc

la maison est surélevée. Elle

fait face à l'eau, donc c'est

dans ce cas, le Mississippi

qu'il y a derrière moi. Et c'est

pour éviter les inondations

printanières du

fleuve évidemment.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est donc une

maison bourgeoise.


JOSEPH DUNN

Complètement, complètement.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que la famille

vivait ici à l'année?


JOSEPH DUNN

La famille vivait ici entre

avril et décembre. C'est le

siège social pour la plantation

puisque c'était ici l'économie,

en fait. Leur vraie résidence,

leur vrai chez eux, c'était

La Nouvelle-Orléans

dans le Vieux Carré.


L'entrevue se poursuit au salon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Joseph, j'aimerais qu'on parle

un peu de vous. Vous, vous

êtes Louisianais, vous êtes

francophone, vous vous

définissez comment?


JOSEPH DUNN

Franco-Louisianais. Je me

définis comme Franco-Louisianais

parce que là, l'accent

est sur la langue.

Autrefois, mes ancêtres se

seraient dits Créoles parce

qu'arrivés à La Nouvelle-Orléans

directement de France.

Mais comme aujourd'hui, je viens

d'expliquer comment ce terme

s'est racialisé et tout cela,

je crois dans mon cas qu'il faut

vraiment mettre l'accent sur

cette identité linguistique que

j'ai fait exprès de réacquérir,

et c'est cela le plus important.


GISÈLE QUENNEVILLE

Maintenant, est-ce que le

français était toujours présent

dans votre famille, ou est-ce

que ça s'est estompé

à un moment donné?


JOSEPH DUNN

Cela avait disparu en fait. Je

me rappelle avoir entendu mon

arrière-grand-mère parler

français, mais évidemment, il

y a quelque chose qui est resté.

Et pour moi, c'était quelque...

Enfin, quand je l'ai entendu,

quand j'ai commencé à l'étudier,

j'avais 8 ou 9 ans. C'était

à l'école primaire et c'était

un déclic immédiat pour le

français. C'était inné. Et j'ai

commencé à le parler et

j'ai pas arrêté depuis.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors d'où vient l'accent

européen? Parce que vous n'avez

pas l'accent des jeunes qui

sortent d'immersion, comme vous

n'avez pas l'accent cajun que

j'ai entendu à Lafayette.


JOSEPH DUNN

Bon, comme ma famille était

créole de La Nouvelle-Orléans,

donc des citadins, le référent

langagier pour les Créoles sur

le fleuve et les gens à La

Nouvelle-Orléans avait toujours

été la France. Donc même les

textes scolaires qui étaient

utilisés dans les écoles

louisianaises jusqu'en 1921

venaient de France. Donc

pendant toutes ces années, la

scolarisation avait été livrée

en français standard avec

des manuels scolaires de France.

J'ai passé des heures et des

heures et des heures dans

les archives à écouter les

enregistrements. Ça a commencé

évidemment dans les années 20.

De toutes les différentes

variétés d'accents,

d'expressions, etc., en

Louisiane. Et quand je suis

tombé sur les enregistrements

effectués à La Nouvelle-Orléans,

pour moi, c'était quelque chose

d'un peu viscéral. Je me suis

dit: Là, c'est ma langue.

Et voilà.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment est-ce qu'on réussit à

garder son français quand on vit

en Louisiane? Dans votre cas,

est-ce que vous êtes allé vivre

en Europe ou est-ce que--


JOSEPH DUNN

Non, non, jamais, jamais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Non, pas du tout? Alors

comment vous faites?


JOSEPH DUNN

C'est un choix de tous les

jours. La langue que l'on parle,

c'est un choix. C'est une

responsabilité, c'est un devoir.

Et au fil des années,

beaucoup de gens se sont

déresponsabilisés.

Et quand on le leur dit,

ils sont fâchés. Mais bon...

C'est de ma responsabilité

de parler français, c'est de

ma responsabilité de parler

français à mes enfants,

avec les gens qui m'entourent

qui parlent français aussi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que votre épouse

est francophone?


JOSEPH DUNN

Du tout, du tout. Elle dit

que je suis trop exigeant.


GISÈLE QUENNEVILLE rit.


JOSEPH DUNN

Elle n'aime pas se

faire corriger.


JOSEPH DUNN rit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez deux enfants,

alors comment ça se passe

de ce côté-là?


JOSEPH DUNN

Bien écoutez, là, c'est aussi

une chose que j'ai comprise et

apprise. Avec mon fils qui a 23

ans, je pensais que je pouvais

le faire de façon passive, que

je pouvais comme ça décider

qu'aujourd'hui on est mercredi,

on va parler français. Mais

j'ai complètement raté. J'ai

complètement raté la cible.

Parce qu'à un moment, il me dit:

"Je comprends pas ce que tu dis,

je suis Américain, je parle

anglais." Il avait 7 ans.

Et maintenant, il m'en veut

beaucoup parce qu'il dit:

"J'avais 7 ans! Pourquoi est-ce

que tu n'as pas insisté à ce que

je parle français?" Quand on

a su pour l'arrivée de notre

fille, j'ai dit à mon épouse:

"Cette fois-ci, je vais pas

rater, je parle que français."

Et ma fille, elle est

complètement bilingue.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et comment elle va faire

pour garder son français?


JOSEPH DUNN

Ça, c'est la question.

Ça, c'est vraiment la question.

Elle a fait l'école d'immersion

pendant quatre ans. Mais pour

l'école secondaire, pour

l'université, pour être

valorisée socialement, sur le

plan professionnel, sur le plan

économique, bien, je ne sais

pas, parce que c'est un vide.


GISÈLE QUENNEVILLE et JOSEPH DUNN sont à l'extérieur, devant la plantation.


GISÈLE QUENNEVILLE

Joseph, une des choses qui est

frappante pour nous ici quand

on vient en Louisiane, c'est la

végétation, c'est vert partout,

et il y a ces magnifiques arbres

un peu partout, en particulier

dans cette région ici. Qu'est-ce

que c'est cet arbre-là?


JOSEPH DUNN

Ce sont des chênes verts de la

Louisiane. On les trouve partout

au Sud des États-Unis. Ces

arbres poussent le long des

cours d'eau, des bayous, des

fleuves, des rivières, etc.

Et ces arbres-là ont à

peu près 200 ans.


GISÈLE QUENNEVILLE

Wow.


JOSEPH DUNN

Ils ont été plantés au moment

de la construction de la maison.


GISÈLE QUENNEVILLE

Un chêne vert,

pourquoi un chêne vert?


JOSEPH DUNN

Un chêne vert parce que

les feuilles tombent en même

temps que les nouvelles feuilles

poussent. Donc c'est

toujours vert.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et ici, est-ce que c'est

les deux seuls qu'il y a

ou il y a en a plusieurs?


JOSEPH DUNN

Il y en a quatre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il y a d'autres plantations

où il y a toute une

lignée devant la maison.


JOSEPH DUNN

Tout à fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que c'était

comme ça ici?


JOSEPH DUNN

Non, on ne pense pas que

c'était comme ça ici. Il y avait

des vergers de pacaniers devant

la maison, donc c'est la noix

de pécan. On dit "pacane" en

Louisiane, c'est louisianais.

Mais qui ont été probablement,

ces vergers-là, détruits par

l'ouragan de 1915. On les

a replantés, ces vergers-là,

et on voit cette culture

juste devant la maison.


L'entrevue se poursuit au salon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Joseph, en 1970, il y avait

environ un million de

francophones louisianais.

Aujourd'hui, on estime qu'il

y en a peut-être 150 000.

Qu'est-ce qui s'est passé au

cours de ces 40 années-là?


JOSEPH DUNN

Les gens de langue maternelle

française sont partis, parce

qu'ils n'étaient pas du tout

valorisés dans leur

identité linguistique

sur les plans éducatifs,

sociaux, professionnels ou

économiques et ils n'ont pas

transmis le français à leurs

enfants parce que la carotte

était le rêve américain, et

le rêve américain se fait en

anglais. À un moment donné,

en 1970, avec ce million de

personnes, je pense qu'ils

auraient pu, s'ils n'avaient pas

tellement intégré les notions

anglo-saxonnes et américaines

de races et d'ethnies et de

ségrégation. Parce que parmi ce

million de personnes, il y avait

évidemment des Blancs, des

Noirs, des entre les deux, des

autochtones. S'ils avaient pu se

réunir autour d'une identité

linguistique, ça aurait

représenté une force économique

et politique parce que ça

représentait un quart de

la population de l'État. Mais ce

n'était pas pas du tout dans

l'intérêt politique des

États-Unis que cela se fasse,

évidemment. Et voilà qu'ils

n'ont pas eu un... Ils

ne l'ont pas fait.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dans les années 70 et après

ça dans les années 80, on a

réintroduit le français dans les

écoles de la Louisiane. Dans les

années 80, on a créé des

écoles d'immersion. Est-ce

que ça fait une différence?


JOSEPH DUNN

Bien, ça dé... à mon avis,

à mon avis, je pense que cela...

sensibilise un peu davantage

les gens au fait francophone.

Ça donne une... Comment est-ce

que je pourrais dire ça? Ça

donne une visibilité, mais

à proprement parler, je ne

sais pas si cela crée des

francophones. C'est ça la

question vraiment. Quel est

l'objectif de ces écoles

d'immersion? Est-ce que c'est de

créer des francophones ou est-ce

que c'est d'augmenter les scores

sur les examens standardisés?

Parce qu'il faut comprendre que

les enfants qui vont dans ces

écoles ne sont pas des enfants

francophones. Cajun et créole

comme label comme identité n'ont

rien à voir aujourd'hui avec

la langue française. Ce sont des

étiquettes ethno-raciales et

généalogiques. Les gens sont

complètement assimilés. Les

enfants dans les écoles

d'immersion sont des enfants

américains à 100% assimilés.

Comment créer pour cet enfant

une identité francophone quand

l'enfant est Américain? Son

identité est américaine.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que cet enfant en

immersion est exposé à la

culture francophone de la

Louisiane quand il

est en immersion?


JOSEPH DUNN

Ça peut être le cas, mais ça

dépend de la région par exemple.

Parce que c'est très complexe

la question. Parce que prenons

l'enfant afro-américain par

exemple, d'accord? Il est dans

une école avec un curriculum

américain, développé d'un point

de vue américain, traduit en

français par un prof québécois

par exemple, d'accord? Cet

enfant, où se retrouve-t-il

dans ce grand dispositif

francophone? Et le prof à La

Nouvelle-Orléans, à Bâton-Rouge,

à Lake Charles, même à

Lafayette, a-t-il ou elle le

temps d'intégrer toutes ces

informations sur la Louisiane?

Parce que c'est un sujet vaste,

multiple. Il y a quand même

18 groupes différents ici qui

peuvent réclamer un héritage

ou francophone ou créolophone.

C'est pas juste des Cajuns

ou des Créoles. Donc ratio

à la population ethnique,

les Amérindiens parlent plus

français ici que les autres

groupes. Et eux sont

complètement marginalisés. Ils

ne font même pas partie de la

conversation quand on discute de

tout cela. Et c'est ça le vrai

défi. C'est ça le challenge

pour les "académiques", pour

les chercheurs, pour les

anthropologues, pour les

sociologues, pour les

éducateurs, de créer quelque

chose dont le but soit la

construction identitaire de

jeunes francophones louisianais.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et si je lis entre les lignes,

il y a probablement pas la

volonté politique ni les appuis

financiers pour

franchir ce pas-là.


JOSEPH DUNN

Bien, c'est ou cela ou... Bon,

il y a toutes ces questions

qui jouent évidemment. C'est la

volonté politique, c'est

le financement, c'est... Bon, en

fin de compte, ce qu'on veut, et

c'est une question directe que

ce qu'on veut. Il y a énormément

de critiques sur le type de

français qui est enseigné

dans les écoles d'immersion.


GISÈLE QUENNEVILLE

Le français standard

versus le français cadien.


JOSEPH DUNN

J'ai une question pour vous.

Est-ce que vous auriez réussi

votre carrière en tant que

journaliste si vous ne parliez

que le vernaculaire de

vos grands-parents?


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est sûr que non.


JOSEPH DUNN

Qu'est-ce qu'on veut pour nos

enfants? Qu'ils réussissent ou

qu'ils parlent comme il y a 100

ans? Et ce qui se serait passé

évidemment si on avait eu accès

à l'éducation en français

tout au cours du XXe siècle,

de un: la langue de

scolarisation dans les écoles

aurait toujours été la langue

standard, et le vernaculaire

aurait été maintenu

au foyer, dans les rues,

dans les commerces, etc. Mais ce

qui s'est passé, c'est qu'il y a

une érosion contextuelle de la

langue. Et pour ceux aujourd'hui

qui continuent à parler français

louisianais, leur français

est très restreint à certains

contextes. Et vous les sortez

de ces contextes-là: aller à la

banque, aller chez le médecin,

aller dans ces différents

contextes en français: ils n'ont

pas le vocabulaire. Parce

que ces vocabulaires-là ne

s'apprennent pas à l'école.

Ce sont des vocabulaires

contextuels que l'on

apprend en situation.


GISÈLE QUENNEVILLE

On parle beaucoup depuis des

années de refranciser ou de

franciser la Louisiane. Est-ce

qu'il est possible de faire ça?


JOSEPH DUNN

Si les gens le veulent. Mais

encore une fois, c'est une

question de responsabilité

personnelle.


GISÈLE QUENNEVILLE

L'école d'immersion dont on

parle tant ici, se termine dans

la plupart des cas en huitième

année. Donc à partir de l'âge de

13 ans, la majorité des enfants

qui sont en immersion pour

l'instant poursuivent

leurs études en anglais.


JOSEPH DUNN

Évidemment.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ce n'est pas

une barrière à l'avancement

de la langue à ce moment-là?


JOSEPH DUNN

Si, si, absolument c'est une

barrière parce qu'il n'y a pas

de continuité. Et même une fois

arrivé à l'université, il n'y a

pas de matière en français.

Le français, c'est la matière.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors comment--


JOSEPH DUNN

C'est l'étude de la langue et

pas... Le français n'est pas

la langue d'instruction.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors comment donner à ces

enfants-là, qui ont passé neuf

ans en immersion française,

des opportunités de poursuivre

une vie, voire même une

carrière en français?


JOSEPH DUNN

C'est ça la question. C'est ça

la question. De un: il faudrait

une volonté locale dans les

différents districts scolaires

pour que cela continue, et que

les jeunes voient quelles sont

les différentes opportunités.

Et pour le moment, à part

le tourisme, il n'y a pas

de postes en Louisiane

où le français est requis.


GISÈLE QUENNEVILLE

Êtes-vous optimiste

quant à l'avenir?


JOSEPH DUNN

Optimiste, bon...

Je sais que ma fille parle

français. Donc il y a encore une

génération. Ce sera à elle de

décider après si cela continue.

Mais ce qui est triste, c'est

que pour qu'elle ait des

opportunités de poursuivre

des études supérieures ou

de travailler en français,

il va falloir qu'elle parte.


GISÈLE QUENNEVILLE

Joseph Dunn, merci beaucoup.


JOSEPH DUNN

Merci beaucoup.


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