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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Esther Beauchemin : femme de théâtre

Esther Beauchemin est intimement liée aux destinées du Théâtre de la Vieille 17 à Ottawa. Voilà maintenant 25 ans qu’elle arpente les corridors de cette institution culturelle. D’abord à titre de comédienne, puis comme auteure, metteure en scène et, depuis presque dix ans, directrice artistique.
Elle a mis en scène l’Homme invisible, captivé les jeunes avec la pièce Maïta et rassemble les nouveaux arrivants autour du spectacle Terre d’accueil.
Pourtant, Esther Beauchemin ne rêvait pas de faire carrière au théâtre; c’est le théâtre qui l’a choisie…



Réalisateur: Linda Godin
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Pendant que GISÈLE QUENNEVILLE présente son invité, ESTHER BEAUCHEMIN, directrice artistique du théâtre de la vieille 17, on montre des extraits des différentes productions du théâtre.


GISÈLE QUENNEVILLE

Depuis

25 ans, elle se promène dans

les corridors du Théâtre

de la Vieille 17 à Ottawa.

Comme comédienne, auteure,

metteure en scène, et depuis

presque dix ans, comme

directrice artistique.

Elle a captivé les jeunes avec

sa pièce

Maïta. Elle a fait

partie de l'équipe qui nous

a donné

L'Homme invisible.


Un court extrait de la pièce « l'Homme invisible » est présenté.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et elle a rassemblé

les nouveaux arrivants autour

du spectacle

Terre d'accueil.


On nous présente un court extrait du spectacle «Terre d'accueil».


GISÈLE QUENNEVILLE

Esther Beauchemin

n'a peut-être pas toujours

rêvé de faire carrière dans

le théâtre, mais le théâtre

l'a choisie et elle y laisse

sa marque.


L’entrevue avec ESTHER BEAUCHEMIN débute.


GISÈLE QUENNEVILLE

Esther Beauchemin, bonjour.


ESTHER BEAUCHEMIN

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Esther, quand vous étiez

petite, qu'est-ce que vous

vouliez faire dans la vie?


ESTHER BEAUCHEMIN

Eh bien, évidemment, j'avais

tous les scénarios convenus.

Infirmière, maîtresse

d'école, mais assez tôt,

je sentais que je voulais être

une artiste. C'est drôle, mais

à 3 ans, je me souviens que

j'inventais des chansons et

que ça me faisait quelque chose

à l'âme et j'aimais cette

sensation-là. Fait que

c'est profond et ancien

chez nous. Je voulais faire ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous faisiez

du théâtre très jeune?


ESTHER BEAUCHEMIN

Non. C'était plutôt

la musique. Le théâtre, comme

j'en voyais pas très jeune.

J'en ai pas vu vraiment.

J'ai vu quelques spectacles de

marionnettes, mais du théâtre,

on n'avait pas accès comme

les enfants maintenant.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourtant, vous avez

grandi à Montréal.


ESTHER BEAUCHEMIN

Oui, oui, mais même

à ça, ça fait longtemps.


ESTHER BEAUCHEMIN rit.


ESTHER BEAUCHEMIN

On n'avait pas vraiment accès

au théâtre. Donc, j'en ai pas vu

beaucoup petite, donc je pouvais

pas savoir que... Mais, par

contre, toutes les émissions

de La Boîte à Surprise,

la Ribouldinge, tout ça,

je trouvais ça fabuleux et je

trouvais ça drôle. Je savais

que c'était des acteurs,

il y avait des acteurs que

j'aimais, il y avait des acteurs

que j'aimais pas, je les

reconnaissais d'un personnage

à l'autre et je trouvais

ça très mystérieux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais il y avait du théâtre

dans le sens dans votre

adolescence. Je pense que vous

avez fondé un théâtre quand

vous étiez adolescente.


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien adolescente, jeune

adulte. Oui. Ça s'appelait

le Théâtre à l'Ouvrage. J'étais

la cadette. La benjamine.

La plus jeune donc. Parce que

les autres avaient quand même

du métier. C'est une troupe de

théâtre qui avait été fondée par

des membres du Théâtre Euh! à

Québec, qui était un théâtre...

Souvent faisait du théâtre

de rue, mais théâtre très engagé

politiquement, assez radical

aussi. Et des membres du Théâtre

de la Shop à Montréal qui

aussi étaient assez

radicaux de la gauche.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment vous vous êtes

associés à eux alors? Vous

étiez radicale? Gauchiste?


ESTHER BEAUCHEMIN

Euh, oui. Oui, oui. Je n'en ai

pas honte. Je trouve que la

situation du monde, la situation

de la planète, la situation

sociale vaut la peine qu'on

la change, qu'on essaie de

la changer. Je dirais qu'en

vieillissant, peut-être que

les moyens pour y arriver,

ça a changé. Mais pour

moi, c'est resté.

Les préoccupations sociales, la

justice sociale, c'est quelque

chose que j'ai toujours trouvé

important. J'ai toujours voulu

qu'il y ait plus de justice et

voilà. Donc, oui. Et c'est pour

ça la gauche. Fait qu'on a fondé

le Théâtre à l'Ouvrage qui

a marché, qui a fait des

spectacles qui ont marché quand

même bien, qui ont fait écho.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais le Théâtre à l'Ouvrage,

ça a pas duré longtemps.


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien, ça a duré cinq ans, mais

je vous dirais ça s'est effondré

en même temps que tous les

groupes de gauche au début

des années 1983-1984,

dans ces eaux-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que c'était la fin

de votre expérience

théâtrale pour le moment?


ESTHER BEAUCHEMIN

Oui, pour le moment. Je suis

retournée à mes premiers amours,

c'est-à-dire je suis retournée

à l'université compléter

mon bac en arts plastiques

à l'Université du Québec

à Montréal.


GISÈLE QUENNEVILLE

Avec l'objectif d'en faire?


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien, de faire de la peinture,

de la sculpture. Voilà.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et comment vous vous êtes

retrouvée à la Vieille 17?


ESTHER BEAUCHEMIN

Ah! Par hasard.

Quand je suis arrivée dans

la région, je me cherchais du

boulot. Et puis j'en trouvais

pas comme graphiste.

Je me fais des petits contrats,

mais c'était difficile et puis

j'ai vu une annonce dans le

journal à un moment donné que

le Théâtre de l'Île cherchait

des comédiens pour son

théâtre communautaire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Théâtre de l'Île à Hull?


ESTHER BEAUCHEMIN

À Hull. Moi, je connaissais

pas l'expression "théâtre

communautaire". Je savais pas

ce que c'était. Je pensais

que c'était du théâtre

communautaire, en commun là.

Je savais pas que c'était du

théâtre amateur. Donc, je me

suis présentée à l'audition.

Puis là, la metteure en scène

qui était Sylvie Dufour

à l'époque.


GISÈLE QUENNEVILLE

Elle était impressionnée.


ESTHER BEAUCHEMIN

Oui. Elle dit: "Je te veux,

je te veux." Mais là, j'ai dit:

"Écoute, j'essaie de me trouver

du travail. Je pourrai

pas donner tout ça et..."


GISÈLE QUENNEVILLE

Parce que communautaire

veut dire pas payant.


ESTHER BEAUCHEMIN

C'est ça. C'était pas payé.

Moi, je me cherchais du boulot.

Elle dit: "OK, je comprends. Je

vais te rappeler dans quelque

temps." Et effectivement,

quelques mois plus tard, Sylvie

Dufour me rappelle. Sylvie

Dufour travaillait à la Vieille

17 à ce moment-là pour les

projets dans la communauté

c'est-à-dire les projets

plus sociaux.

Puis elle avait un spectacle

qu'elle avait élaboré avec

une collègue sur les agressions

sexuelles. C'était des petits

spectacles par tableau. Puis

on se promenait avec ça dans les

écoles secondaires et après on

faisait une discussion sur ça,

sur les agressions sexuelles.

Donc j'ai commencé à la Vieille

17 comme ça. Là, Bellefeuille,

Robert Bellefeuille qui était

le directeur artistique

à ce moment-là,

est venu voir des enchaînements,

des répétitions et il dit: "Ah,

elle est bonne, elle." Puis de

fil en aiguille, j'ai fait mon

premier spectacle professionnel

avec le Théâtre de la Vieille 17

qui s'appelait

Fou rire sous

le petit chapiteau, qui est

un spectacle de clowns. Donc,

on a une petite photo.


ESTHER BEAUCHEMIN pointe une vieille photo d'un groupe de clowns dont elle faisait partie.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je vous vois.


ESTHER BEAUCHEMIN

C'est ça. Donc, j'ai fait

de la tournée, on a joué

une bonne centaine de fois

puis de fil en aiguille, j'ai

fait plein de productions avec

la Vieille 17, et à un moment

donné, par des circonstances...

J'ai joué beaucoup au théâtre

pour enfants. J'ai joué aussi

beaucoup au théâtre pour adulte.

J'étais toujours "castée"

comique, toujours "castée"

dans les rôles de

nunuches où j'excellais.

Mais à un moment donné, j'avais

faim d'autre chose et j'ai eu

envie d'autre chose. J'avais un

projet d'écriture dans la tête.

J'ai demandé à Bellefeuille

si ça lui tentait de me suivre

et de m'épauler là-dedans.

Et le projet, c'était

Maïta.

Puis là, de fil en aiguille,

c'est ça. On a travaillé le

projet d'écriture et puis...

Voilà. J'ai travaillé de plus en

plus en étroite collaboration

avec Bellefeuille qui lui était

déjà à l'École nationale, donc

qui se détachait un petit peu et

qui après 25 ans avait envie de

léguer, de passer le flambeau à

quelqu'un d'autre. Et je me suis

retrouvée à la direction

du Théâtre de la Vieille 17.


Dans un autre segment, on nous montre des images de la Pointe-aux-Pignes, À Ottawa.


ESTHER BEAUCHEMIN (Narratrice)

Mon lieu, bien favori.

Peut-être pas favori, mais

où j'aime bien me retrouver

à Ottawa, c'est à la

Pointe-aux-Pignes. Je sais pas,

ce lieu-là me... c'est peut-être

parce que j'ai de l'eau salée

dans les veines avec ma mère

qui était acadienne, mais j'ai

l'impression qu'on voit loin et

même si ça n'a pas de bon sens,

la mer, on s'entend qu'elle est

loin. Mais j'ai l'impression

que ça s'ouvre, qu'on peut aller

loin, on peut aller au bout du

monde parce que c'est un petit

peu le paysage... La rivière

est à perte de vue, on voit

pas où elle finit.

Le parc est superbe. Je trouve

qu'on voit les deux côtés de la

rivière. Cette espèce d'entité

double d'Ottawa. Puis c'est tout

près du Musée des beaux-arts que

je fréquente assidument. J'aime

beaucoup aller voir des expos.

Je suis souvent là-bas.

Je trouve le terrain derrière,

depuis qu'ils ont rajouté les

sculptures aussi, l'espèce de

grande aiguille, qui devient

toute fine, tout argentée,

l'espèce de sculpture qu'ils ont

fait avec les lampadaires qu'ils

ont ramassés après l'ouragan

en Louisiane, qui a fait une

immense sculpture. C'est

magnifique. J'aime beaucoup,

beaucoup cet endroit-là.


On retourne à l'entrevue avec ESTHER BEAUCHEMIN.


GISÈLE QUENNEVILLE

Esther, le Théâtre la Vieille

17, c'est une troupe, un théâtre

franco-ontarien qui avait été

fondé par des Franco-Ontariens

une dizaine d'années avant votre

arrivée. Donc, je pense à des

Jean-Marc Dalpé d'Ottawa,

Robert Bellefeuille qui est

d'Alexandria et Roch Castonguay

d'Hawkesbury. Est-ce que vous

vous sentiez à votre place

ici, arrivée de Montréal?


ESTHER BEAUCHEMIN

Ouh! Quelle bonne question!

Bien, j'avais un petit... Bon,

mon intégration à l'équipe

de la Vieille 17 s'est faite de

façon naturelle si on peut dire.

Mais oui, j'ai toujours éprouvé

un petit malaise un peu

d'usurpatrice, mais je suis très

pointilleuse là-dessus. Je fais

vraiment attention de travailler

avec des gens d'ici. Donc pour

moi, c'est important même si je

suis québécoise, d'arriver dans

une compagnie franco-ontarienne.

Je dirais que je suis

Franco-Ontarienne d'adoption.


GISÈLE QUENNEVILLE

Votre sensibilité culturelle

à votre arrivée ici,

du fait français en Ontario,

vous étiez où à ce moment-là?


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien déjà avec le Théâtre à

l'Ouvrage, on a beaucoup tourné

et on a joué pas mal en Ontario

quand même. On a joué à Sudbury,

on a joué dans le nord de

l'Ontario à quelques reprises.

On a joué à Ottawa. Donc je suis

pas tombée des nues. Je savais

qu'il y avait des Francophones

ailleurs qu'au Québec

contrairement à beaucoup

de Québécois qui l'ignorent.

De moins en moins, il faut bien

le dire, mais je connaissais

cette réalité-là à laquelle

j'étais très sensible. Pour moi,

je suis francophone jusqu'au

bout des ongles. Je vois pas

comment je pourrais vivre

vraiment bien dans une autre

culture que la culture

francophone. Et puis pour moi,

le milieu franco-ontarien a été

hyper accueillant, m'a ouvert

les bras. J'aurais jamais pu

trouver... Enfin, je crois pas

que j'aurais pu trouver un

milieu où j'aurais pu autant

faire de choses, autant écrire,

jouer. J'ai même fait des

décors, tu sais. J'ai tout fait,

puis c'est un milieu qui avait

les bras grand ouverts, je

trouve, aux gens qui arrivent.

Puis ça, j'ai vraiment apprécié

ça. Puis c'est ma famille, c'est

ma nouvelle famille. Bien...

"nouvelle", moins

nouvelle, quand même!


ESTHER BEAUCHEMIN rit.


ESTHER BEAUCHEMIN

Ça fait un petit bout, mais oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez, en tant que

metteure en scène, eu la main

à la pâte pour la réalisation

de L'homme invisible.


ESTHER BEAUCHEMIN

Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qui est un texte de Patrice

Desbiens, qui est très

franco-ontarien de par ce qu'on

raconte dans cette histoire-là.


ESTHER BEAUCHEMIN

Dans sa fibre.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est ça. Comment vous

avez approché ce projet-là?


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien, comme une artiste. Je

pense qu'il y a une communauté

artistique à un moment donné

qui dépasse aussi la frontière,

une espèce d'instinct artistique

qui va nous permettre de nous

transposer dans une autre

culture, de la comprendre de

l'intérieur, je dirais. Et puis

c'est un travail qui s'est

vraiment fait en collectif. Oui,

c'est un texte de Patrice

Desbiens, mais qu'on a vraiment

théâtralisé, qu'on a pris,

on a gardé tous les mots, mais

on a changé avec la bénédiction

de Patrice Desbiens. On a changé

beaucoup de choses pour que

ça devienne... pour qu'on puisse

suivre un fil d'histoire pour

vraiment l'amener au théâtre.

Fait que tout ce travail-là,

on l'a fait en commun. Très

rapidement, le scénographe

Normand Thériault a été impliqué

puis on a délimité que les

personnages pouvaient pas

bouger parce que ça devenait

anecdotique, ça devenait...

ça marchait pas. Donc, on les

a suspendus dans les airs.

Donc, c'est le scénographe qui a

amené ça. Ça s'est vraiment

travaillé avec Bellefeuille

évidemment, mais avec les

acteurs aussi, même dans la mise

en scène, avec Mike Brunet

qui avait fait des éclairages

qui tenaient lieu de décor,

qui faisaient passer le temps,

qui faisaient changer le lieu.

Donc on a vraiment... Ç'a été

un travail collectif dans lequel

je me suis sentie... j'étais

non seulement... j'étais pas

franco-ontarienne, mais

j'étais la seule fille.


ESTHER BEAUCHEMIN rit.


ESTHER BEAUCHEMIN

Mais je me suis sentie... Je

sais pas. J'ai senti que j'avais

ma place. Et puis, je me suis

sentie à l'aise puis

j'ai apporté mon grain

de sel à tout ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez fait de la mise

en scène, puis vous avez fait

de l'écriture également.

Au moment--


ESTHER BEAUCHEMIN

En fait, de la mise en scène,

j'en ai pas fait beaucoup. Non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais surtout l'écriture,

d'abord. Quelles sont

les histoires que

vous vouliez raconter?


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien, c'est souvent... pour ma

part, c'est souvent des choses

qui sont nourries par

une certaine actualité.

Dans le sens où

Maïta,

l'idée m'est venue après avoir

lu un petit entrefilet dans le

journal.

Quand la mer..., bien

à un moment donné, j'ai vu un

reportage sur l'assèchement de

la mer d'Aral avec ces bateaux

qui sont échoués en plein milieu

du désert puis il y a une

vache qui passe devant. C'est

complètement hallucinant. Je

dirais que ça s'inscrit dans une

certaine actualité. C'est pas

du théâtre d'actualité, mais

qui s'inscrit dans une certaine

actualité. C'est de ça dont

j'aime parler, des sujets

plus sociaux, plus... Oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Parlons de

Maïta. Parce

que moi, quand je pense à Esther

Beauchemin, je pense à

Maïta.

Bon, vous avez dit que votre

inspiration, c'était un petit

article dans le journal. Il faut

dire que

Maïta, c'est une

jeune fille qui travaille dans

une usine de jouets, finalement,

dans le sud-est. Alors,

parlez-moi un peu du cheminement

de l'article de journal

à la pièce que j'ai vue,

moi, sur scène.


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien, l'article du journal, ça

relatait que... Ça se passait en

Thaïlande. Il y avait une usine

de jouets où travaillaient... en

fait, c'était toutes des filles

âgées entre 6 et 16 ans, qui

avaient péri dans l'incendie

de l'usine parce que les patrons

barraient les portes pour pas

qu'elles se sauvent. Fait qu'il

y a 166 jeunes filles et petites

filles qui sont mortes

dans l'incendie. Et puis,

en fouillant, en recherchant

plusieurs usines dans le style

où les enfants sont attachés

aux machines, jour et nuit,

et puis, je me suis dit: Mais

ces enfants-là, comment ils font

pour survivre? Puis c'était

aussi en même temps que la

guerre au Kosovo où on voyait

des enfants qui avaient vécu les

pires horreurs. Mais il y avait

un ballon; bien ils jouaient

au ballon. Cette espèce de

résilience, puis d'espoir, puis

de force de vie, bien, je me

disais: Ces enfants-là qui

sont attachés à des machines,

qui vivent dans des conditions

d'esclavage, qu'est-ce qu'ils se

racontent, la nuit, quand ils

travaillent pas et qu'ils

sont attachés à des machines?


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est pas une histoire facile,

c'est pas un spectacle qui est

facile à voir, avec des enfants

en particulier. Parce qu'il

y a des enfants qui meurent,

finalement, dans

ce spectacle-là,

comment il a été reçu?


ESTHER BEAUCHEMIN

En fait, c'est les adultes qui

ont beaucoup plus de difficulté

que les enfants. Les enfants

sont tristes puis la première

question, c'est: "Est-ce que

Maïta est morte?" Puis là,

c'est: "D'après toi, est-ce

qu'elle est morte?" "Oui." Il

y a quelque chose qui les choque

dans le

non-happy end. Ça,

ça les heurte. Mais ils sont

beaucoup plus capables de

faire la part des choses que

les adultes. Moi, je me souviens

d'une de mes amies qui était

venue avec sa petite fille

puis elle, elle pleurait. Elle

pleurait toutes les larmes

de son corps. Puis elle dit

(Tout bas)

"Maman, c'est

seulement une histoire."

C'était bien reçu. Les enfants

posaient énormément

de questions. Les enfants

regardaient où leurs vêtements

étaient faits, où leurs

jouets étaient faits.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est un spectacle, une pièce

qui a eu énormément de succès.

Elle a été jouée en français,

elle a été traduite en anglais,

elle a été traduite en espagnol.

Vous avez joué au Mexique.

Pourquoi cette

pièce-là a marché?


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien, je pense que malgré la

tragédie, c'est quand même une

pièce qui parle de résilience

puis de sujets graves dont les

enfants entendent parler puis

dont on ne traite pas souvent.

Donc, ils sont intéressés par

connaître des choses, savoir des

choses. Donc, je pense que c'est

un spectacle qui était beau, qui

était bien fait, dont le sujet

touchait, mais qui, à mon avis,

n'était pas traumatisant

pour les enfants.


On nous présente un extrait de la pièce « Maïta».


GISÈLE QUENNEVILLE

Esther Beauchemin, quel est

selon toi le rôle de l'artiste

ou du théâtre dans la société?


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien... J'ose croire que c'est

un rôle important. Je pense que

c'est un rôle de reflet

de ce qu'on vit,

de transposition de ce qu'on

vit, puis aussi une façon de

s'évader ailleurs, de s'évader

de notre quotidien, de notre vie

ordinaire dans quelque chose qui

est... qui est magnifié même si

c'est quelque chose qui est

réaliste, soi-disant réaliste.

On est au théâtre, il y a

quelque chose qui est magnifié.

Il y a des spectateurs qui

regardent d'autres... des

acteurs jouer quelque chose.

Donc, pour moi, c'est cette

relation que je trouve

tellement importante.

Un spectacle comme

Terre d'accueil, moi, c'est sûr que

je raconte quand j'ai commencé

ce projet-là, je pense que c'est

une question de survie aussi.

De survie de la langue

française. Elle passe entre

autres par l'accueil de gens

qui viennent d'ailleurs qui

partagent la même langue. Et

donc... Puis aussi, la question

des immigrants m'a toujours

touchée. Parce que... je sais

pas, moi, partir, quitter

famille, enfants, pays, amis,

tout ce qui t'a constitué

pendant toute ta vie, quitter

tout ça pour arriver dans

un pays où tout est tellement

différent. Pour moi, ça m'a

toujours touchée. Fait que j'ai

eu envie de faire ce projet

de fou là qu'on a fait et puis

dont je suis très fière,

très contente.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors "ce projet de fou",

c'était quoi, concrètement?


ESTHER BEAUCHEMIN

On a monté un spectacle

de théâtre avec des gens issus

des communautés immigrantes

et des gens de tous les âges.

Alors, on avait des jeunes

comédiens qui avaient 16, 17

ans, puis on avait des comédiens

plus âgés jusque dans

la soixantaine. Et puis des gens

qui venaient donc des Antilles,

de l'Afrique, du Maghreb,

donc des communautés qui

parlent français. Et on a fait

ce spectacle-là d'après leurs

histoires. En fait, ce spectacle

a été écrit par Michèle Matteau

et moi, mais avec du matériel

tiré d'improvisations dont les

thèmes avaient été tirés d'une

grande table ronde, une grande

consultation avec les leaders

des communautés immigrantes

sur c'était quoi, les problèmes.

Bon, là, on leur a posé un

paquet de questions: qu'est-ce

qui vous a le plus frappé quand

vous êtes arrivés? Qu'est-ce

que vous avez le plus aimé?

Qu'est-ce que vous avez détesté?

Qu'est-ce qui vous a choqué?

Avez-vous des amis

franco-ontariens? Et là, on a

pogné un noeud. Parce que la

réponse était "non" partout ou

presque. Donc, ç'a fait: Bien,

on le fait pas pour rien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et diriez-vous qu'après cette

pièce-là, qui s'est promenée

aussi un petit peu...


ESTHER BEAUCHEMIN

Un petit peu.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que ce clash des

cultures existe encore? Est-ce

qu'il y a des liens qui ont été

créés entre les immigrants

et les Francophones qui sont

ici depuis peut-être

un peu plus longtemps?


ESTHER BEAUCHEMIN

Bien, c'est sûr que

c'est difficile à dire.

Je crois que les gens ont

compris des choses. Les Blancs,

en tout cas. Et les Noirs aussi.

Bien, "les Noirs", parce que

c'est plus évident, mais

je pense qu'il y a eu, pendant

le moment de la pièce, oui,

il y a eu une communion.

Il y a eu quelque chose.


On nous présente un extrait du spectacle « Terre d'accueil».


ESTHER BEAUCHEMIN

Ç'a été, en tout cas, une magnifique

aventure. Ç'a été des heures et

des heures de travail de la part

de tous les gens qui ont

été impliqués là-dedans.

Ç'a été des confrontations...

Ah oui, carrément des

confrontations entre différentes

cultures, entre... Par exemple,

on s'est fait dire:

"Ah, bien vous autres, les

Franco-Ontariens, vous parlez

même pas français. Vous parlez

dialecte. On comprend pas que

vous parliez comme ça dans la

rue. On parle comme ça chez

soi." Ils ont une autre

conception du français. Fait que

ç'a vraiment ouvert le dialogue

et puis ç'a brassé la cage.

Ç'a brassé la cage.


GISÈLE QUENNEVILLE

Moi, quand je pense au théâtre

franco-ontarien, il y a

des pièces qui me viennent

à l'esprit. Il y a

Les Rogers,

Le nez, L'homme invisible,

Maïta, Terre d'accueil. C'est

beaucoup des pièces qui viennent

du Théâtre de la Vieille 17.

Vous êtes directrice artistique

de ce théâtre depuis un certain

nombre d'années maintenant.

Quelle est votre responsabilité

envers le théâtre

franco-ontarien?


ESTHER BEAUCHEMIN

Qu'il continue. Le Théâtre

de la Vieille 17, c'est une

structure qui est forte. Je

pense qu'on a une responsabilité

aussi d'ouvrir la structure aux

jeunes artistes, mais aussi, on

a la responsabilité de soutenir

nos vieux artistes. Parce qu'on

a été tellement dans l'émergence

et les bailleurs de fonds nous

ont rebattu les oreilles avec

ça: "Faites-vous de la place

aux émergents puis les 30 ans

et moins?" Oui, c'est important.

Mais qu'est-ce qu'on a à leur

offrir aux 30 ans et moins

si on leur dit: "Bien, à 40 ans,

tu vas avoir de la misère à

te trouver du travail. Puis à 50

ans, bien t'auras rien. T'as pas

de pension, t'as rien, t'as pas

de travail." Fait que pour moi,

c'est extrêmement important

de mélanger les savoirs, les

générations, les expériences.

Puis c'est aussi important

de soutenir l'émergence que

de soutenir les vieux artistes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça fait un bon bout de temps

que vous êtes à la tête comme

directrice artistique de la

Vieille 17. Bon, vous avez joué,

vous avez fait un petit peu

de mise en scène, de l'écriture,

de la direction artistique.

Est-ce qu'il vous reste

quelque chose à faire?


ESTHER BEAUCHEMIN

Euh... Oui. J'ai envie

de retourner sur scène, de

retourner jouer. J'ai envie

de m'associer avec des nouveaux

complices artistiques,

donc des nouveaux projets

de collaboration, j'ai envie

de retravailler avec des gens

qu'on a pas vus ou dont on a pas

entendu depuis longtemps.

Donc oui, il me reste

des choses à faire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Esther Beauchemin,

merci beaucoup.


ESTHER BEAUCHEMIN

Merci.


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