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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Kim Thuy : auteure

Kim Thuy est une auteure canadienne d’origine vietnamienne qui a déjà tout un bagage de vie.
Son roman Ru l’a fait connaître chez nous et à l’étranger et a été un immense succès pour celle qui est arrivée au Québec comme réfugiée de la mer à l’âge de dix ans.
Trois livres plus tard, Kim Thuy est sollicitée de toutes parts, a des idées bien arrêtées sur l’immigration et trouve du temps pour s’occuper de son fils autiste et bûcher sur un autre roman.



Réalisateur: Joanne Belluco
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION


Générique d'ouverture


Titre :
Carte de visite


Pendant que DANIEL LESSARD présente son invitée, l'auteure KIM THÚY, on montre des images d'une bibliothèque.


DANIEL LESSARD

Un roman,

Ru, l'a fait connaître

au Canada et à l'étranger.

Un immense succès pour Kim Thúy.

Arrivée au Québec comme réfugiée

de la mer, à l'âge de 10 ans.

Trois livres plus tard, cette

Vietnamienne d'origine est

sollicitée aux quatre

coins de la planète.

Elle a des idées bien arrêtées

sur l'immigration et trouve du

temps pour s'occuper de son fils

autiste et bûcher sur

son prochain roman.


KIM THÚY

(Citation tirée de l'entrevue)

Quand on réussit,

là, à entendre l'équilibre

parfait dans une phrase, comme

une belle chanson qui nous

arrive direct au coeur.


L'entrevue suivante se déroule à la bibliothèque Raymond-Lévesque de Longueuil.


DANIEL LESSARD

Kim Thúy, bonjour.


KIM THÚY

Bonjour.


DANIEL LESSARD

Kim Thúy, on a découvert une

écrivaine exceptionnelle avec

Ru. On vous connaissait pas

avant ça. Vous êtes arrivée

à l'écriture tout à fait

par hasard, tout d'un coup,

sans prévenir personne?


KIM THÚY

Accidentellement.


DANIEL LESSARD

Accidentellement.


KIM THÚY

Oui. Parce que je m'endormais

beaucoup aux feux rouges et

c'était... bien, c'était une des

façons pour me garder éveillée.

Donc, je rentrais du restaurant

à une heure du matin très

souvent, ou parfois deux heures.

Puis quand on s'endort, bien,

le pied devient plus léger,

le frein aussi et je frappais la

voiture en avant de moi. C'est

arrivé à quelques reprises.


DANIEL LESSARD

Est-ce que chez vous,

au Vietnam et ensuite, bon,

en Malaisie et au Québec, est-ce

que vous avez toujours lu

beaucoup? Est-ce que des livres,

il y en avait beaucoup

tout le temps?


KIM THÚY

C'est sûr que ce n'est pas une

évidence au Vietnam de posséder

des livres, parce que c'était un

pays pauvre, de un, et un pays

en guerre. Et comme vous savez,

dans un pays en guerre, il y

a le chaos et tout ça. Donc, une

bibliothèque, c'était un luxe

extraordinaire au Vietnam.

Et, encore aujourd'hui, il y a

beaucoup d'écoles qui n'ont pas

de bibliothèques. Nous, on avait

la chance de posséder beaucoup

de livres, parce que

mon grand-père avait accès

aux livres. Il était éduqué

par le système français avec

les Français. Donc, à la maison,

oui, il y avait des livres un

peu partout. C'est ce qui nous a

causé beaucoup de problèmes,

d'ailleurs, quand le communisme

est arrivé, parce que les livres

devenaient interdits. Seulement

certains livres étaient

autorisés, la musique,

la même chose.

Et donc, oui, j'ai été élevée

vraiment au milieu des livres.

Et... oui, c'est une chance.


DANIEL LESSARD

Mais il y a fallu

les faire disparaître quand

les communistes sont arrivés?


KIM THÚY

Oui, tout à fait, parce qu'on

allait en prison directement

si on possédait des livres

qui n'étaient pas autorisés

spécifiquement par le

gouvernement et dans notre cas,

il y en avait tellement,

qu'ils devaient ramasser tous

les livres ensemble, mettre ça

dans une chambre,

puis faire l'inventaire.

Et je me souviens encore,

on devait, bien, ma mère me

demandait d'aller voler les

livres les plus compromettants.


DANIEL LESSARD

Oui, hé, hé.


KIM THÚY

Les livres politiques et donc,

le soir, parce qu'ils habitaient

avec nous, hein. Donc, la seule

façon pour les détruire, c'était

de les brûler. Et donc, on les

brûlait sur le toit, sur la

terrasse du toit. Bien oui.


DANIEL LESSARD

Incroyable.


KIM THÚY

Et un livre est

très difficile à brûler.


DANIEL LESSARD

À brûler, oui, c'est ça.


KIM THÚY

Il y a pas d'oxygène. Donc,

les petits, comme moi, bien,

notre tâche à nous, c'était

de déchirer les pages.


DANIEL LESSARD

Oh non, non, non.


KIM THÚY

Et puis, les grands les

brûlaient. Le problème, c'est

que le feu, en pleine nuit...


DANIEL LESSARD

Ça laisse des traces.


KIM THÚY

Bien oui. Donc, on a été

dénoncé assez rapidement, là,

qu'on brûlait des choses

sur le toit de la maison.


DANIEL LESSARD

Votre père était

politicien, hein?


KIM THÚY

Oui. Et mon oncle.


DANIEL LESSARD

Il est pas

communiste, j'imagine?


KIM THÚY

Non, du Sud. On vient vraiment

de Saigon, mais il faisait

partie du parti d'opposition. Et

donc, mon oncle était le chef de

l'opposition et mon père faisait

partie de ce groupe-là, qui

était un groupe d'intellectuels,

de jeunes intellectuels,

qui se considèrent très souvent

la troisième catégorie, très

souvent, qu'ils s'appellent.

Donc, ils n'étaient pas,

évidemment, avec les communistes

parce qu'ils étaient dans le

sud, mais ils n'étaient pas plus

avec le gouvernement en place.

C'était comme une troisième voix

qui s'ajoutait au conflit.


DANIEL LESSARD

Vous êtes partie à 10 ans.

J'imagine que tout ça est encore

très clair dans votre tête?


KIM THÚY

Oui.


DANIEL LESSARD

Le soir, la nuit,

vous êtes partis?


KIM THÚY

L'avantage d'avoir 10 ans,

c'est qu'on a l'impression

de comprendre, mais en même

temps, on comprend...


DANIEL LESSARD

Sans tout comprendre.


KIM THÚY

Oui. Et donc, je pense qu'on

remplit beaucoup les espaces

entre les points de repère et

on a l'impression de comprendre.

Mais je vous dirais,

aujourd'hui, évidemment,

à mon âge, quand je regarde

en arrière, à 10 ans, c'est sûr

qu'il manquait beaucoup,

beaucoup d'informations. Ceci

dit, certaines sensations

restent, hein. Les enfants

comprennent sans comprendre,

probablement.

Donc, quand je revisite

les moments, parfois je me dis:

Bien, j'étais pas

complètement à côté.


DANIEL LESSARD

Est-ce que vous aviez peur?

Est-ce que vos parents vous

ont... Souvent, avec les

parents, quand il y a des

moments difficiles à passer

avec les enfants, on présente ça

comme un jeu. Bien, tu as vu le

film

La vie est belle. Vous

aviez peur? Vous souvenez-vous?


KIM THÚY

On avait, je vous dirais,

c'est très étrange, parce

que c'est sûr que toute la

préparation était secrète, hein,

parce que c'était une fuite. Si

on se faisait dénoncer, c'était

fini. C'est pas juste nous,

mais tout le bateau allait

se faire attraper.

Alors, étrangement, je ne sais

pas comment, mais mes cousins

et moi, on savait que

ces fuites-là existaient.

Donc, on jouait entre nous,

au lieu de jouer à vendre des

choses, aux marchands et tout

ça, bien on a joué à la fuite.

Et le matin qu'on est partis,

ils nous ont pas dit qu'on s'en

allait, justement, pour toujours

du Vietnam, mais à 10 ans,

étrangement, c'est ça. On

savait, moi, je savais que

c'était le dernier moment. Quand

je suis montée dans la voiture

qui nous transportait...


DANIEL LESSARD

Vous saviez qu'il n'y avait

pas de retour en arrière.


KIM THÚY

Oui.


DANIEL LESSARD

Que c'était fini. Et là,

vous êtes allés en Malaisie,

dans un camp de réfugiés.


KIM THÚY

Oui.


DANIEL LESSARD

Et ça s'est passé comment?


KIM THÚY

On a eu la chance, en fait,

d'arriver en Malaisie, parce

qu'il y a, comme vous le savez,

il y a eu beaucoup de bateaux

qui n'ont pas réussi la

traversée. Nous, on est arrivés

là, d'abord, pas dans un camp de

réfugiés tout de suite, mais

juste sur une plage.


On montre des photos d'archives de réfugiés vietnamiens sur les bateaux.


KIM THÚY

Et puis,

tranquillement, là, je pense

qu'en dedans d'une semaine, le

Croissant-Rouge de la Malaisie

est venu nous récupérer et nous

a transférés dans un camp

de réfugiés. On était là

juste pendant quatre mois.


DANIEL LESSARD

Et après, le Canada,

le Québec. Pourquoi le Québec?


KIM THÚY

Quand vous êtes dans un camp

de réfugiés, vous ne savez pas

ce qui va vous arriver, en fait.

Et, par pur hasard, la première

délégation qui est passée par

le camp où on était, c'était la

délégation canadienne, parce que

des délégations de plusieurs

pays faisaient la tournée

d'un camp à l'autre. Et mon père

s'est porté volontaire

pour être l'interprète

pour la délégation...


DANIEL LESSARD

Du Canada.


KIM THÚY

... canadienne. On en a

rencontré un grâce à l'émission

Qui êtes-vous?. On en a

retrouvé un. Et il nous a dit

que très souvent,

ils offraient aux interprètes

le statut de réfugiés.


DANIEL LESSARD

De venir dans le pays.


KIM THÚY

Oui. Et donc, mon père a reçu

cette chance et on est venu au

Québec parce qu'il parlait déjà

français, ma mère aussi, donc

le choix était un peu naturel.


DANIEL LESSARD

À quel moment

de l'année c'était?


KIM THÚY

On est arrivé ici au mois

de mars en 1979. C'était encore

très froid, hein,

pour nous, c'était...


DANIEL LESSARD

La première tempête de neige,

vos premiers grands froids, vous

avez pas eu envie de retourner

et dire: non, non, non, non?


KIM THÚY

Euh...

C'était tellement différent

qu'on ne savait pas, en fait.

On n'avait aucune référence.

De voir la neige nous

entourer comme ça.


DANIEL LESSARD

Il y en a pas,

au Vietnam. Non.


KIM THÚY

Bien non. Même ce froid-là,

on était pas capable

d'interpréter... Quand votre

peau n'a jamais ressenti

cette sensation-là, tu dis:

Mais est-ce que c'est froid?

Est-ce que c'est chaud?


DANIEL LESSARD

Oui, qu'est-ce que

c'est ça? D'où ça vient?


KIM THÚY

Oui, oui.


DANIEL LESSARD

Donc, vous arrivez

au Québec à 10 ans.

Presque 11 ans. À l'école,

ça s'est fait

facilement, rapidement?


KIM THÚY

Oui. La beauté, c'est que,

quand on est arrivé à Granby,

il y avait une classe préparée

juste pour nous, pour les huit

Vietnamiens au niveau primaire.

Et là, on avait une prof

pour huit. Donc, c'était...

L'apprentissage se faisait très,

très, très rapidement. Et aussi,

grâce à l'environnement, il y

avait pas d'autres Vietnamiens,

donc on avait pas le choix

de parler français.


DANIEL LESSARD

De fonctionner...

Oui, c'est ça.


KIM THÚY

Oui.


On montre des images des produits se trouvant sur les rayons d'une épicerie vietnamienne.


KIM THÚY

La cuisine vietnamienne,

elle est vraiment axée sur

les parfums, beaucoup plus que

sur les épices. Donc, on utilise

beaucoup d'herbes fraîches et,

évidemment, beaucoup de fruits

exotiques, avec des formes

un peu étranges. Quand on

le regarde, on a peut-être pas

envie de l'ouvrir ou de

le toucher, mais à l'intérieur,

ce sont des petits trésors.

Si jamais vous allez à cette

épicerie-là, il faut demander

aux gens autour comment

manger... Parce que certains

fruits, on peut pas les manger

avant qu'ils soient très, très,

très mûrs, comme le kaki.

Un kaki, là, qui devient... Oh!

Presque comme un pouding, c'est

mou. Mais il faut attendre,

parce que si vous le mangez au

tout début, votre langue colle

au palais et vous arrêtez

de parler pour toujours.


DANIEL LESSARD

Kim Thúy, j'ai appris

avec étonnement que bon,

non seulement vous êtes devenue

une grande écrivaine célèbre,

mais qu'avant ça,

vous étiez restauratrice.


KIM THÚY

Bien oui. Et surtout,

le pire, c'est que je ne

savais pas cuisiner.

Et, en fait, je voulais faire

une boutique, et puis avoir

quelques plats pour présenter

la cuisine vietnamienne telle

qu'on la mangeait à la maison.


DANIEL LESSARD

(Acquiesçant)

Hum-hum.


KIM THÚY

Parce que veut, veut pas,

quand on est arrivés ici, il

manquait beaucoup d'ingrédients

il y a 30 ans, il y a 40 ans.


DANIEL LESSARD

J'imagine, oui.


KIM THÚY

Donc, les restaurants

vietnamiens avaient remplacé,

je vous dirais, certains

ingrédients avec d'autres.

Et puis, avec le temps, bien,

on oublie. En fait, la cuisine

vietnamienne a évolué

différemment au Canada, en

Amérique du Nord, qu'au Vietnam.


DANIEL LESSARD

(Acquiesçant)

Hum-hum.


KIM THÚY

Et donc, quand j'ai eu la

chance de retourner au Vietnam

et de refaire connaissance

avec cette cuisine-là, j'ai dit:

"Bien, on devrait présenter

la même chose." Sauf que les

restaurants d'ici croyaient que,

bon... les Québécois aimaient

déjà ce qu'ils faisaient, donc

il ne fallait pas changer les

goûts. Et j'ai dit: "Bien, non.

Moi, je suis nouvelle,

donc je peux changer."


DANIEL LESSARD

Et ça n'a pas duré?


KIM THÚY

Quand même. Pendant cinq

ans, le temps du bail.


DANIEL LESSARD

Oui? Cinq ans? Ah oui?


KIM THÚY

Oui, j'ai encore

beaucoup de cicatrices.

Je vous dirais

des cicatrices de guerre.


DANIEL LESSARD

Mais passer de la restauration

à l'écriture, c'est quand

même une marche énorme

et un changement radical?


KIM THÚY

Bien, je voyais pas

le changement, en fait, parce

que j'ai commencé à prendre

des notes dans la voiture,

aux feux rouges, un mois avant

la fermeture du restaurant. Et

quand j'ai fermé, bien, j'ai eu

un mois de punition à la maison

imposée par mon mari.


DANIEL LESSARD

Punition?


KIM THÚY

Bien, oui. Parce que j'ai

changé trop de métier, à tous

les cinq ans, il a dit: "Là,

tu as 40 ans, c'est l'heure

de réfléchir vraiment à ce que

tu aimerais faire." Et c'était

pendant ce mois-là que j'ai

rentré des notes que j'avais

dans l'ordinateur et vous savez

comment c'est. Quand on commence

à écrire, bien on est envoûté

par les mots, on est hypnotisés,

on... Bien, on se fait

prendre dans notre jeu.


DANIEL LESSARD

Dans l'engrenage.


KIM THÚY

Oui.


DANIEL LESSARD

Donc, ça a donné

Ru,

un magnifique roman,

très sensible, très beau.

Ru, ça veut dire quoi?


KIM THÚY

"Ru", en vieux français, quand

on fait les mots croisés...


DANIEL LESSARD

C'est un petit ruisseau

en vieux français, oui?


KIM THÚY

Oui, tout petit, là.

Une petite ligne au tout début

des sources. Et puis,

Ru, en

vietnamien, très joli, en fait.

C'est un mot qui veut dire qu'on

berce notre enfant jusqu'au

sommeil. En fait, ça englobe

tout cette image-là.


DANIEL LESSARD

Une berceuse.


KIM THÚY

Oui et je trouvais que ça

fonctionnait dans les deux sens,

parce que je voulais que

le livre soit très, très léger.

En fait, je savais pas que

c'était un livre. Je voulais

que ce soit, justement,

un chuchotement, juste comme ça,

pendant que j'étais en punition.

Et aussi parce que le restaurant

s'appelait Ru de Nam. Et j'ai

pris un petit bout, c'est par

paresse, vous voyez, j'ai pas

cherché. J'ai pris

un bout du restaurant

puis je l'ai lancé ailleurs.


DANIEL LESSARD

Vous avez fait le livre.

Vous écrivez quand, comment, où?


KIM THÚY

L'écriture n'est pas encore

l'axe principal dans ma vie,

je vous dirais. C'est encore les

enfants, je tourne autour des

enfants, surtout, un des deux

est autiste, donc j'ai comme un

bébé pour la vie. Je planifie...

Je vous dis pas que je travaille

pas du tout parce que je dois

tourner autour d'eux,

sauf qu'ils viennent

quand même en priorité.


DANIEL LESSARD

Mais vous avez une discipline

d'écriture? Vous essayez

d'écrire à tous les jours,

ou une heure ou deux par jour,

ou ça dépend des jours?


KIM THÚY

Je pourrais écrire

tout le temps.


DANIEL LESSARD

Ah oui?


KIM THÚY

Je veux dire, l'écriture...

Oh! A quelque chose

de tellement particulier.


DANIEL LESSARD

Qu'est-ce que vous

aimez, les mots, les sons?


KIM THÚY

Oui, oui, parce que les mots,

j'ai l'impression

de les voir, en fait.

Chaque mot a une texture, un

poids, une sonorité différente,

puis quand on réussit, là,

à entendre l'équilibre

parfait dans une phrase...

Comme une belle chanson

qui nous arrive direct

au coeur, mais, pour moi, c'est

la même chose avec les mots.


DANIEL LESSARD

On m'a dit, ou j'ai lu quelque

part, que vous êtes extrêmement

minutieuse, presque à l'extrême,

et que ce que vous ne gardez,

de ce que vous écrivez,

c'est le minimum. Que vous

élaguez et que vous jetez.

Comment vous faites? Moi, j'y

arrive pas, je veux tout garder.


KIM THÚY

C'est vrai, je trouve que la

plupart des choses que je fais

ne valent pas la peine d'être

même exposées à l'air.


DANIEL LESSARD

Vous êtes très sévère,

vous êtes très dure.


KIM THÚY

Euh, non. Justement, c'est

peut-être comme la cuisine.

On ne peut pas réussir dès

le premier coup. Je pense qu'un

plat, pour qu'on le réussisse,

il faut qu'on le répète, qu'on

le répète. Puis il est meilleur

à la dixième fois qu'à...


DANIEL LESSARD

Oui, à force de le faire.


KIM THÚY

Et non pas à la première fois,

et je pense que les phrases

aussi, qu'on lit, on relit et on

voit les... pas seulement les

faiblesses, mais je pense qu'on

réussit toujours à les alléger

et qu'on a l'impression que

c'est pas travaillé, que j'ai

pas mis une minute là-dedans,

que c'est arrivé

comme une plume. Oui.


DANIEL LESSARD

Alors que vous y avez laissé

votre âme, votre coeur

et tout ça.


KIM THÚY

Oui, mais j'aime qu'on ne voie

pas le travail, le geste

derrière. Et ça prend beaucoup

de temps pour cacher le travail.


DANIEL LESSARD

Kim Thúy, si je vous dis:

Marguerite Duras. Qu'est-ce

que ça vous inspire?


KIM THÚY

C'est le pilier. C'est...

c'est l'auteure qui m'a fait

tomber en amour avec

la littérature.


DANIEL LESSARD

Et si je vous dis: Pascal...

J'espère que je le prononce

bien, Janovjak?


KIM THÚY

Janovjak, oui. Oh!

Un moment de grâce.


DANIEL LESSARD

Pourtant, ces histoires

ont marqué l'enfant

qui les écoutait...


On montre un extrait vidéo d'une entrevue avec KIM THÚY et DANIEL JANOVJAK.


Début extrait vidéo


KIM THÚY

Il y a eu un coup de foudre

littéraire et après, ce coup de

foudre là a pu se maintenir

pour devenir une amitié.


DANIEL JANOVJAK

De toute façon, pendant toute

l'écriture, c'était une

relation complètement fictive.


Fin extrait vidéo


KIM THÚY

Vraiment, mon coauteur pour

À toi, que j'ai rencontré

à Monaco, mais qui habitait à

Ramallah à ce moment-là. Il m'a

fait découvrir une région,

une réalité politique

que je connaissais mal ou

que je méconnaissais, en fait.

Et aussi, je suis jalouse parce

qu'il a quatre passeports.


DANIEL LESSARD

Ah oui?


KIM THÚY

Oui, puis il parle je ne sais

pas combien de langues

et son fils est né

avec cinq passeports.


DANIEL LESSARD

Mais vous en parlez

déjà, quoi, trois, quatre?


KIM THÚY

Aucune. Aucune langue.


DANIEL LESSARD

Ha! Ha! Ha! Franchement.


KIM THÚY

Non, mais vraiment.

Vous savez, parce qu'il y a des

choses que je ne connais... Il y

a des mots que je ne connais

qu'en anglais et d'autres,

seulement en français

et d'autres, seulement en

vietnamien. Mais je pense qu'il

y a beaucoup de mots, comme vous

le savez, qui n'existent pas

dans les deux langues, ou dans

les trois langues parce que

ce sont des réalités très

différentes. Donc, sinon, des

points de vue différents. Comme

"neige", il existe juste un mot

pour neige en vietnamien, mais

en innu, je sais pas, il y en

a dix, vingt mots pour la neige?


DANIEL LESSARD

Kim, une bibliothèque,

pour toi, ça représente quoi?


KIM THÚY

Signe de la richesse parce

que, c'est vrai, dans un pays

comme le Vietnam, par exemple,

qui était en guerre,

en transition, qui est plus

pauvre, bien, on n'a pas des

bibliothèques aussi belles

qu'on aurait ici, au Québec. Et,

au Québec, on n'en a pas juste

une comme ça, là, on en a

plusieurs, partout.

Je viens ici souvent,

en fait, pour les rencontres.

Je rencontre des lecteurs ici.

Les bibliothèques modernes,

aujourd'hui, hein, on peut

parler. Comme là, là.

On dérange personne. Il y a

des salles pour le silence.

Mais autrement, c'est devenu

multifonctionnel, avec

des vidéos, les enfants peuvent,

oui, écouter la musique, et tout

ça. Donc, c'est presque...

c'est devenu, peut-être, un lieu

de rencontre communautaire, oui.


DANIEL LESSARD

Kim, cette bibliothèque

Raymond-Lévesque, à Longueuil,

une architecture

assez particulière?


KIM THÚY

Bien, c'est une pièce

architecturale, selon moi.

On y a pensé, pas seulement pour

le côté fonctionnel, mais aussi

pour la beauté. Puis, comment

faire pour laisser passer la

lumière dans toutes les salles,

comme vous voyez, ici. Il

y a des fenêtres dans les quatre

côtés, cinq côtés, je ne sais

plus combien de côtés, avec

un jardin intérieur. Donc, on a

une vision très différente de la

bibliothèque que... je sais pas

quand, il y a longtemps.

Une bibliothèque d'antiquité.


DANIEL LESSARD

Il y a longtemps, il n'y avait

qu'une seule porte

pour y accéder.


KIM THÚY

Oui, on gardait les livres

presque moins accessibles,

alors qu'aujourd'hui,

les bibliothèques, avec

toutes ces fenêtres-là,

toutes ces ouvertures-là, bien,

elles ouvrent sur le monde.


DANIEL LESSARD

Kim Thúy, qu'est-ce que

qui fait que les Québécois

ont tant aimé

Ru?


KIM THÚY

Je ne sais pas.

Mais c'est vrai que les

Québécois me portent encore, je

vous dirais. Ils m'ont adoptée

dès qu'on est arrivé ici

et quand le livre est sorti,

ils m'ont portée, bien,

ils ont porté mes mots.

Et je continue à être portée

par les Québécois de plusieurs

générations même, parce que le

livre est lu dans les écoles

secondaires, cégeps, universités

et tout ça, donc je ne saurais

vous dire. Mais probablement

parce que... Hum, peut-être

l'intention première de ce

livre-là, c'était de dire merci.

Quand on est arrivé ici, on

avait pas de voix, on avait pas

encore la langue pour pouvoir

dire merci, hein. On était

complètement étonnés par notre

environnement, il y avait

l'apprentissage à faire et tout

ça. Donc, j'aime croire que

Ru,

c'était... c'est pour dire merci

et que

Ru devrait être aussi

le miroir pour faire voir

aux Québécois comment ils sont

extraordinairement beaux. Parce

qu'on oublie comment on est

beau, je pense. Et c'est ce que

je reproche aux Québécois. De ne

pas être assez fiers de leur

pays, de ce qu'ils sont, parce

que c'est un des endroits

les plus fabuleux.


DANIEL LESSARD

Malgré certains débats qu'on a

eus depuis deux ou trois ans

sur la charte des valeurs, sur

l'immigration, sur les réfugiés

en ce moment, sur les musulmans,

le voile, le niqab, tout ça.

Ça vous emmerde, ce débat-là?


KIM THÚY

Non, vous savez, et ça,

je l'ai appris de Louise Otis,

l'ancienne juge de la Cour

d'appel. Si on avait le même

débat, il y aurait eu

des rockets, il y aurait eu des

tirs, il y aurait eu du sang qui

coulerait. Alors qu'au Québec,

on pouvait débattre

d'une question aussi complexe

et personnelle, en même temps.

C'est pour le pays, mais en même

temps, ça touchait à chacun,

c'était très émotif et il y a

rien. Il y a pas eu de sang

qui a coulé nulle

part. Que de l'encre.


DANIEL LESSARD

(Acquiesçant)

Hum-hum. Hum-hum.


KIM THÚY

Et le débat n'est jamais

mauvais. C'est seulement,

je pense, en Amérique du Nord,

qu'on aime pas les débats.

Mais si vous alliez...

En Asie, bien, peut-être

qu'en Asie, on l'entend

moins, mais dans...


DANIEL LESSARD

En Europe. Oui.


KIM THÚY

Oui, en Europe ou dans ma

famille, le débat est encouragé.


DANIEL LESSARD

Les Québécois

ne sont pas racistes?


KIM THÚY

Non, au contraire.

Vous imaginez? Il y avait 60 000

Vietnamiens qui sont arrivés en

18 mois, ici, au Canada. Alors,

si les Québécois étaient

racistes, ça aurait été

impossible d'intégrer 60 000

Vietnamiens d'un coup, comme ça.

C'est très court, en 18 mois.

Et non, donc, ça, je me battrai

toujours pour vous dire que vous

vous trompez. Et

Ru, oui,

c'est le miroir pour vous dire:

Non, vous êtes extraordinaires."


DANIEL LESSARD

Ils sont capables d'intégrer

les 25 000 Syriens dont on parle

avant Noël ou après, là.

C'est technique, c'est

de la logistique, mais ça aussi,

ça peut se faire?


KIM THÚY

Bien oui.


DANIEL LESSARD

Sans accrochage? Même s'il y a

tout un contexte très différent

de celui des Vietnamiens. Il y a

tout, bon, les crimes du groupe

d'État islamique et tout ça qui

rend, bon, enfin, le climat

un peu différent. Vous pensez

que c'est possible?


KIM THÚY

Bien, la différence, c'est ça.

Les médias, dans le temps,

nous donnaient un portrait très

flatteur des Vietnamiens. Alors

qu'aujourd'hui, les médias ne

donnent pas le même portrait

pour la communauté musulmane. Et

donc, on a une vue complètement

tordue, ou sinon faussée

par les unes des journaux.

Évidemment, d'un autre côté, je

crois qu'on a aussi un travail

préparatoire à faire, d'avoir

des bénévoles, des familles

bénévoles qui sont prêtes

à aller les accueillir.


DANIEL LESSARD

Oui.


KIM THÚY

D'avoir une personne qui nous

accompagne. Juste, même, je vous

dirais, juste une semaine, ça

changerait la vision des choses,

l'intégration. Parce que, quand

on vient d'arriver, c'est sûr

que c'est un lieu nouveau,

étranger, on n'a aucune

référence culturelle. Et s'il

y a quelqu'un qui nous montre

juste comment faire l'épicerie,

où inscrire les enfants

à l'école, comment passer le

permis de conduire, où chercher

un appartement, des choses très,

très simples, mais déjà,

on ouvre la porte.


DANIEL LESSARD

Ils ouvrent la porte, oui.


KIM THÚY

Oui, on devient un citoyen

très différent, selon moi.


DANIEL LESSARD

Avec tout ce que vous faites,

Kim Thúy, sollicitée de toutes

parts, vous avez le temps de

consacrer autant d'énergie à vos

enfants que vous le souhaitez

ou si des fois il faut tourner

les coins ronds un peu?


KIM THÚY

Non. J'ai la chance

d'avoir mes parents qui habitent

vraiment à côté et peut-être que

c'est culturel, hein, mais

pour nous, les enfants sont

la responsabilité de toute

la famille et non pas juste des

parents. D'ailleurs, mes parents

ont autant d'autorité sur mes

enfants que... Même plus. Ha!

Ha! Je vous dirais et donc, on

les élève ensemble, et je suis

très présente, je vous dirais.

Quand je suis à Montréal, il est

très... c'est très, très rare

que je me permette de prendre

un engagement à l'extérieur

le soir.


DANIEL LESSARD

Un fils autiste, c'est...

c'est exigeant, c'est difficile?


KIM THÚY

Mais en même temps, c'est

fascinant parce que son cerveau,

hum... Le fait que je dois

étudier son cerveau pour le

comprendre, pour essayer d'aller

de l'intérieur voir comment il

voit pour pouvoir l'aider, bien,

je trouve que ça me permet de

comprendre mon propre cerveau.

Et Valmont est hypersensible,

donc je dois m'arrêter

pour comprendre ses sens à lui,

qu'est-ce qui le dérange,

et grâce à ça, je vous dirais,

moi-même j'ai fait attention

aux cinq sens que je possède.

J'ai pu écrire

Ru

avec beaucoup plus de...


DANIEL LESSARD

Dans une perspective très

différente, beaucoup plus...


KIM THÚY

Oui, oui, oui. Je vous dirais,

tout le côté sensoriel n'aurait

pas existé sans Valmont.


DANIEL LESSARD

(Acquiesçant)

Hum-hum.


KIM THÚY

Donc, non, ce livre-là,

c'est lui.


DANIEL LESSARD

Hum, il y en a trois. Enfin,

moi, j'en connais trois,

Ru,

À toi et

Mãn. Et là?

Il faut attendre?


KIM THÚY

Et là, bien c'est le

prochain. Non, non, non.


DANIEL LESSARD

Il s'en vient?


KIM THÚY

Je le termine, je le termine

très probablement pendant le

temps des fêtes. Et on vise...

On vise 2016, là, on vise

printemps 2016, mais là, hein,

vous savez comment c'est quand

on écrit, bien, on écrit,

puis on sait pas trop comment...


DANIEL LESSARD

Et vous, surtout, qui voulez

toujours tout recommencer,

tout enlever, puis

repartir, perfectionner...


KIM THÚY

Oui.


DANIEL LESSARD

C'est encore plus long.

Votre éditeur est patient.


KIM THÚY

Il y a personne qui me fait de

pression, je dois vous avouer.

Ils sont vraiment très gentils

avec moi. Quand j'écris, par

contre, je pense à rien d'autre

que ce qui est là, devant moi,

le texte. Et donc, je prends

encore beaucoup de temps,

même juste pour trouver

le sens d'un mot.


DANIEL LESSARD

Très rapidement, en terminant,

ça ressemble à

Ru, ça

ressemble à

Mãn, ça ressemble

à... C'est complètement

différent?


KIM THÚY

Je sais pas. J'ai juste

une plume, j'ai l'impression.

J'ai l'impression que j'ai...

Le but premier quand j'écris,

vraiment, c'est pour partager

la beauté des choses, la beauté

que je vois. Hum, je suis folle

comme ça. Quand je vois

une belle phrase, il faut que je

l'envoie à tous mes amis, j'en

vois partout, donc je ne sais

pas si c'est différent ou pas.

Le but est le même, par contre.


DANIEL LESSARD

On verra bien. On a bien hâte

de voir. Kim Thúy,

merci mille fois.


KIM THÚY

Merci de m'avoir reçue.


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