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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Mathias Oulé : microbiologiste

Le microbiologiste Mathias Oulé est un vrai chasseur de bactéries!
Après avoir fait des études en mathématiques, en chimie, en géologie et en génétique, Mathias Oulé a finalement arrêté son choix sur la microbiologie.
Ce natif de la Côte d´Ivoire a aussi arrêté son choix sur le Canada; d´abord, la ville de Québec. Et ensuite Winnipeg où il a décroché un poste à l´Université de Saint-Boniface.
Depuis une quinzaine d´années, Mathias Oulé concentre ses recherches sur les superbactéries.
Et il a récemment fait une découverte qui pourrait avoir un impact sur notre monde…



Réalisateur: Linda Godin
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Titre :
Carte de visite


MATHIAS OULÉ, professeur de microbiologie à l'université de Saint-Boniface, est penché sur un microscope dans un laboratoire d'étudiants. GISÈLE QUENNEVILLE fait une courte présentation biographique en guise d'introduction.


GISÈLE QUENNEVILLE (Narratrice)

Il est un rat de laboratoire.

Après avoir fait des études

en mathématiques, en chimie,

en géologie et en génétique,

Mathias Oulé a finalement arrêté

son choix sur la microbiologie.

Ce natif de la Côte d'Ivoire

a aussi arrêté son choix sur

le Canada. D'abord, la ville de

Québec, où il est venu faire ses

études, et ensuite, Winnipeg,

où il a décroché un poste à

l'Université de Saint-Boniface.

Depuis une quinzaine d'années,

Mathias Oulé concentre

ses recherches sur les superbactéries.

Et il a récemment fait une découverte

qui pourrait changer le monde.


GISÈLE QUENNEVILLE rencontre MATHIAS OULÉ, chez lui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mathias Oulé, bonjour.


MATHIAS OULÉ

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

M. Oulé, vous êtes

microbiologiste et il y a

quelques années, vous avez

fait une découverte assez

exceptionnelle concernant

les superbactéries. Parlez-moi

de ça. Comment vous êtes arrivé

à faire cette découverte-là?


MATHIAS OULÉ

OK, c'était en 2012. C'était

en 2012 qu'on avait travaillé

sur les superbactéries.

Vous savez, ce qui se passe

dans les hôpitaux?

La plupart des malades ne

meurent pas des maladies qui

les ont amenés à l'hôpital.

C'est justement les infections

qui sont contractées au sein

de l'hôpital qui achèvent

le patient généralement.

Et environ 40 à 60% des

gens meurent à cause de

ces bactéries-là. Et ce sont

des bactéries qui résistent

de plus en plus...

Les bactéries résistent de

plus en plus aux antibiotiques

et aux désinfectants.

Et ça devient un problème

sérieux. C'est un problème

de santé publique,

au niveau mondial.

Alors, si on peut trouver de

nouvelles molécules pour essayer

de tuer ces bactéries, qui

résistent aux antibiotiques

aujourd'hui, et de ne pas

affecter l'organisme humain

et animal, ça serait

le meilleur des mondes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, ça, c'était

votre objectif.


MATHIAS OULÉ

Ça, c'était l'objectif.

Alors, on a découvert qu'il y a

une molécule dans la famille

des guanidines, qui possède

des propriétés microbicides,

enfin, qui tuent les microbes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


MATHIAS OULÉ

Et qui n'est pas dangereux

pour l'organisme humain, donc on

a pensé que si on peut utiliser

ça, pourquoi ne pas essayer

ça sur les bactéries comme

ce qu'on appelle le SARM,

staphylococus aureus résistant

à la méticilline? C'est

une bactérie qui résiste

à beaucoup d'antibiotiques.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


MATHIAS OULÉ

Donc, on a essayé dessus

et c'est bon, on a vu que ça

marchait. Et c'est comme ça,

on a poussé pour essayer de voir

si on peut faire le tour de

toutes les bactéries, donc, on a

travaillé avec les spores avec

mon assistante, on a travaillé

et puis bon, ça a marché, alors

on a fait la publication avec...

... le Journal of Medical

Microbiology.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est assez prestigieux, ça.


MATHIAS OULÉ

Oui, oui. En microbiologie,

c'est un bon journal.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


MATHIAS OULÉ

Alors, ils m'ont appelé

pour dire: "Écoute, on va faire

un communiqué de presse pour

ta recherche et c'est une

découverte que tu viens de

faire, parce que c'est un

problème sérieux dans

le monde aujourd'hui."


GISÈLE QUENNEVILLE

Et comment est-ce qu'il...

Il s'agit d'un désinfectant?

Est-ce que c'est comme ça

qu'on pourrait décrire ça?


MATHIAS OULÉ

Oui, c'est un désinfectant,

mais en fait, ce désinfectant

est particulier. C'est qu'il

n'a pas d'odeur, il n'a pas

de couleur, et c'est pour

ça qu'on l'a appelé

l'"eau désinfectante".

Il n'a pas de couleur, il n'a

pas d'odeur, il n'est pas

volatil, il n'est pas corrosif.

Il n'est pas toxique.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et éventuellement, c'est

quelque chose qui pourrait

être utilisé dans les

hôpitaux, par exemple.


MATHIAS OULÉ

Oui, ça pourrait être utilisé

dans les hôpitaux, dans les

ménages, dans les industries,

où on fait la viande, où on...

Ça peut être dans toutes

les industries.

Même, ça peut être utilisé aussi

dans les récoltes, dans les

produits post-récoltes, dans les

poulaillers, dans les fermes...

Parce qu'il y a trop de

microbes. C'est de là que

proviennent des microbes

et des spores aussi. Et

la particularité de ce produit,

c'est qu'il peut tuer des

spores. Vous savez, les spores

sont très difficiles à tuer.

Il y a des spores qui

résistent jusqu'à 110 degrés Celcius

et qui peuvent vivre dans

des endroits pendant plusieurs

années. Alors, pour tuer des

spores aujourd'hui, ça prend...

... une concentration forte des

produits qu'on a sur le marché.

Et ces concentrations-là,

finalement, ça devient dangereux

pour la santé humaine et

pour la santé animale.


GISÈLE QUENNEVILLE

Alors, c'est une découverte

assez importante, je crois.

Est-ce que vous l'avez

commercialisé, ce

désinfectant-là?


MATHIAS OULÉ

Bon, on a fait la demande

à Santé Canada pour faire

la commercialisation.

Mais Santé Canada nous

a rappelé quelque chose,

parce que même s'il

est efficace, il faut savoir

que s'il peut tuer la bactérie,

qu'est-ce qui prouve qu'il

ne pourrait pas tuer

les cellules humaines?

Donc, il faut prouver que le

produit n'est pas dangereux pour

la santé humaine. Et c'est ce

qu'on est en train de faire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et comment vous faites ça?


MATHIAS OULÉ

Alors, normalement, pour

étudier la toxicité des

produits chimiques, on utilise

généralement les animaux de

laboratoire, comme les rats,

les cobayes, les... Mais,

aujourd'hui, c'est difficile

de travailler avec ces animaux.

Et donc, il y a une alternative.

On travaille avec les tissus

humains, avec les cellules

humaines, les cellules animales.

Alors, on a commencé les études

avec les cellules des rats: les

cellules pancréatiques des rats

et les cellules musculaires des

rats. Et on a vu que le produit

ne tue pas ces cellules-là

autant que certains

désinfectants qui sont sur

le marché, qui tuent 100%

des cellules, par exemple.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


MATHIAS OULÉ

Donc, c'est une bonne

nouvelle. Donc, on est

en train de travailler ça

sur les cellules humaines.

Donc, on a travaillé sur les

cellules de poumons humains,

ce qu'on est en train de faire,

mais on a déjà travaillé sur les

cellules des reins humains. On a

travaillé sur des cellules de

foie humain et ce qu'on est en

train de faire, on est en train

de travailler sur les cellules

de poumons et des yeux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et après ça,

qu'est-ce qui arrive?


MATHIAS OULÉ

Après ça, ils vont mettre ça

sur le marché, la compagnie

va mettre ça sur le marché parce

qu'il y a une compagnie privée

qui est cachée derrière cette

molécule-là. Et donc, cette

compagnie va pouvoir mettre

ça sur le marché.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment est-ce que vous

vous êtes senti quand vous

avez fait la découverte?


MATHIAS OULÉ

Bon...


GISÈLE QUENNEVILLE

J'imagine que vous y

avez travaillé pendant

des... des longues heures,

des semaines et des mois.


MATHIAS OULÉ

Oui, ça fait longtemps qu'on

travaille sur la molécule.

Au début, ça a été difficile

parce qu'on ne connaissait pas

la molécule. Donc, il fallait

créer une recette qui pouvait

être acceptable. Alors, donc,

c'était la nuit, il était 2h du

matin, puis quelqu'un m'a appelé

de Londres pour dire: "Écoute,

je viens de voir à la télévision

que vous avez fait une

découverte à l'Université de

Saint-Boniface et tu es impliqué

là-dedans." Puis là, le journal

m'a appelé le matin. Bon, quand

j'ai ouvert l'Internet, c'était

sur toutes les pages, c'était...

En tout cas, aux États-Unis,

en Angleterre. Bon, c'était

impressionnant et puis, bon,

c'était la première fois que

ça arrivait. J'étais content.

C'est là que j'ai pris

conscience que c'était...

Je sais que la recherche est

d'une... importance capitale.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


MATHIAS OULÉ

Mais moi, en tant que

chercheur, c'est normal.

Parce que quand tu travailles

sur quelque chose, il faut avoir

des résultats. On a fait quelque

chose aussi qui était, quand

même, important. C'était la

première fois qu'on arrivait

à élucider le mécanisme

d'action de ces molécules-là.

Donc, le polymère de la famille

de guanidine, c'était la

première fois et c'était une

grande contribution. Bon, nous,

on était déjà fiers de ce qu'on

a fait parce qu'on a contribué

aux connaissances. Et puis même

s'il y avait... on pouvait

arriver à mettre un désinfectant

sur le marché, mais je

m'attendais pas à la presse.

Franchement, pour moi,

ça allait... passer comme

ça et puis, bon...

Donc, on était fiers, on

était... Puis j'ai félicité mes

collaborateurs, j'ai félicité

mes assistants de recherche.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça a pris combien de temps

avant d'avoir... lorsque vous

avez eu l'idée de faire cette

recherche-là et le résultat

final, de vous rendre compte

que vous avez découvert cette

molécule qui agit ainsi?


MATHIAS OULÉ

On a commencé à travailler

sur la molécule en 2004. Donc,

de 2004 à 2012. Ça faisait

huit ans qu'on a...

... qu'on travaillait là-dessus.

On demandait de l'argent à

l'université, à la compagnie, on

faisait des demandes subventions

pour engager les étudiants avec

qui travailler. On achetait

des... enfin, du matériel.

En tout cas, on essayait

de faire ce qu'on peut

et ce qu'il fallait pour

arriver à ces résultats.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum. Qu'est-ce qu'une

découverte comme celle-ci

représente pour un scientifique,

pour un chercheur et pour

une université comme

l'Université Saint-Boniface,

qui est toute petite?


MATHIAS OULÉ

D'abord... Personnellement,

ce que j'ai ressenti...

Pour moi, je n'ai pas...

je ne sais pas si j'ai fait...

Enfin, je sais que

je contribue aux connaissances.

Je sais aussi que ça peut rendre

service dans les hôpitaux.

Ça peut rendre service

à beaucoup de personnes.

C'est une fierté, non seulement

pour le chercheur, pour son

équipe et pour une université

comme Saint-Boniface. Parce

qu'il y a de grosses universités

qui ont de grosses subventions

qui essaient de trouver des

choses, et si ça vient d'un

endroit... d'une petite

université comme Saint-Boniface,

c'est une joie pour nous,

c'est un honneur pour nous.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dites-moi, M. Oulé, avec

cette découverte, est-ce que

vous êtes devenu riche?


MATHIAS OULÉ

Non, non. Généralement--


GISÈLE QUENNEVILLE

Allez-vous le devenir?


MATHIAS OULÉ

Ce qui arrive, dans une

université, la recherche,

c'est que quand on fait une

découverte dans un laboratoire,

les bénéfices reviennent

au laboratoire d'abord.


GISÈLE QUENNEVILLE

Hum-hum.


MATHIAS OULÉ

Et dans une telle situation,

l'université, par exemple,

s'arrange avec la compagnie

privée, c'est-à-dire, il y a

une entente entre l'université

et la compagnie privée, et

la compagnie privée va accorder,

par exemple, un pourcentage

à l'université pour pouvoir

financer la recherche.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça vous déçoit pas trop?


MATHIAS OULÉ

Non, ça ne me déçoit pas parce

que l'université me paie pour

travailler, mais aussi, tout

ce qu'on fait dans la vie...

il faut avoir la satisfaction

personnelle. Il faut aimer son

travail. Si je voulais avoir de

l'argent, je n'aurais pas fait

le doctorat. Si tu veux avoir

de l'argent, tu vas faire la

musique, tu vas faire le sport,

tu vas faire administration des

affaires, travailler dans les

banques. Là, tu peux avoir...

tu peux faire de l'argent.

Mais si tu veux faire

de la recherche, non.


GISÈLE QUENNEVILLE accompagne MATHIAS OULÉ dans sa salle de cours, laboratoire.


GISÈLE QUENNEVILLE

M. Oulé, on est dans un

laboratoire, mais ce n'est pas

votre laboratoire, parce qu'on

n'a pas le droit d'entrer dans

votre laboratoire. Pourquoi pas?


MATHIAS OULÉ

Bien, c'est un laboratoire où

on travaille avec les microbes

qui peuvent être dangereux, donc

on s'attend d'avoir un droit

de confinement niveau 2. Il peut

y avoir des pathogènes, il peut

y avoir des toxines. Enfin...

Donc, on peut se faire infecter

dans ce laboratoire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes un scientifique,

vous venez de faire une grande

découverte, vous êtes à

l'Université de Saint-Boniface,

pourquoi rester ici? Pourquoi

pas aller dans une plus

grande université?


MATHIAS OULÉ

La plupart des grandes

universités, j'aime pas ça.

Ici, j'ai tout ce qu'il faut pour

travailler. J'ai l'ambiance,

l'entente avec les collègues.

Quand je veux quelque chose,

je peux l'obtenir. Et pourquoi

aller ailleurs si... On ne

change pas une équipe qui

gagne, en tout cas pour moi.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'imagine, les classes

sont pas si nombreuses.


MATHIAS OULÉ

C'est encore mieux. Au lieu

d'avoir 300 copies à corriger,

alors que tu n'auras même pas le

temps de faire tes activités de

recherche. Si j'ai 20 copies à

corriger, c'est encore mieux. Ça

me donne le temps de m'affairer

à mes activités de recherche.

Je crois que j'ai tout ce qu'il faut ici.


GISÈLE QUENNEVILLE

M. Oulé, vous êtes de Côte

d'Ivoire. Vous êtes né là-bas.

Vous avez grandi là-bas.

Dans une famille, je pense qu'on

peut dire, peu conventionnelle,

du moins, selon nos standards

nord-américains. Parlez-moi de

votre famille, de votre enfance.


MATHIAS OULÉ

Oh, j'ai eu une très belle

enfance. Une très, très belle

enfance. Après la retraite de

mon père... Mon père, c'est

un militaire. Il a servi dans

l'armée française. Ensuite,

il est allé en Côte d'Ivoire

où il a servi l'armée ivoirienne

aussi. Il a eu sa retraite

quand j'avais 3 ans.

Mon père a eu beaucoup

d'enfants. Nous sommes 17 parce

qu'il a eu d'autres femmes.

Il a eu trois épouses.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et tout le monde

vivait ensemble?


MATHIAS OULÉ

Tout le monde vivait ensemble.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça faisait pas de jaloux, ça?


MATHIAS OULÉ

Bon, il y a des scènes de

ménage, des fois, mais nous,

on était jeunes. C'était

pas notre problème.

C'était... Je veux dire,

souvent, je pouvais voir mon

père se disputer avec notre

maman. On les appelait

toutes "maman".


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous aviez combien de mamans?


MATHIAS OULÉ

J'ai eu trois mamans. Il y a

eu trois mamans. Toutes,

on les appelait "maman".

C'était la famille. C'était...

Mon demi-frère, par exemple,

en Afrique, dans mon contexte

familial, c'est pas mon

demi-frère, c'est mon frère.

Parce qu'on a vécu ensemble, on

a mangé ensemble, on a fait tout

ensemble. Je ne faisais pas la

différence entre sa mère et

ma mère. Parce que les deux étaient

toujours là. L'éducation

appartient à tout le monde.

Donc, j'ai eu trois mamans

qui m'ont élevé, qui m'ont donné

l'éducation. Et si ma mère

n'est pas là, celle qui m'a mis

au monde, si elle n'était pas

là, l'autre maman était là,

elle s'occupait de moi comme son

propre enfant. Donc, il y avait

pas de différence. Vraiment,

j'ai pas senti de différence.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et à quel moment est-ce

que vous êtes venu au Canada?

Et pour quelles raisons?


MATHIAS OULÉ

Bon. J'étais souvent premier

de l'école, de classe.

Et j'ai eu... J'étais premier

dans l'école où j'étais.

Alors, l'ancien président, qu'on

appelle Félix Houphouët-Boigny,

voulait former des gens,

des surdoués du pays. Donc,

il choisissait deux premiers

de chaque école de Côte d'Ivoire

pour les mettre dans une école.

Et là, je suis allé au lycée

qu'on appelle le lycée

scientifique de Yamoussoukro.

Bon, là, au début, ça

a été très difficile.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'était où, ça?


MATHIAS OULÉ

C'était dans le centre de

la Côte d'Ivoire. Ça a été

très difficile. J'ai voulu

démissionner parce que le

niveau était de haut niveau.

Je suis allé voir le proviseur

pour dire: "C'est pas mon

niveau. Je crois que les gens se

sont trompés." Il a dit: "Non,

il faut essayer." Et mon père

m'a dit aussi que: "Toi,

tu dois mériter mon nom.

Si je te fais confiance, tu dois

pas me décevoir." Il m'a mis de

la pression. Je me suis mis au

travail. J'ai été, finalement...

Tout a fonctionné. J'ai eu

des prix internationaux en

mathématiques. J'ai eu le prix

Houphouët-Boigny qui vient

de la Société de mathématiques

de Côte d'Ivoire.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et vous avez combien de

diplômes? Combien de bacs?

Vous en avez plusieurs, hein?


MATHIAS OULÉ

Oui, dans ce contexte

nord-américain, parce que j'ai

fait un bac en mathématiques

et j'ai fait un autre diplôme

qui correspond au bac

nord-américain. C'était le

DEUST, diplôme universitaire

scientifique en biologie,

en chimie, en géologie.

Puis, j'ai fait une maîtrise en

biochimie. Et j'avais commencé

un diplôme d'études approfondies

en biochimie dans un grand

laboratoire à Lyon 1, qu'on

appelle le laboratoire de

Mme Gautheron. C'est l'une

des biochimistes les plus

connues de notre époque.

Mais j'ai pas aimé ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

En France?


MATHIAS OULÉ

Oui, oui.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourquoi vous avez

pas aimé ça?


MATHIAS OULÉ

L'atmosphère n'était pas bien.

Il y avait de l'exclusion.

Il y avait des considérations

que j'aimais pas.

Alors, je suis reparti en

Côte d'Ivoire pour avoir une

bourse pour venir en Amérique

du Nord. J'ai fait une demande

à l'Université Laval.

On m'a accordé. Je suis venu

faire une autre maîtrise en

microbiologie puis un doctorat

en microbiologie. Mais entre

temps, j'ai fait aussi...

un diplôme d'études supérieures

en chimie organique et un autre

diplôme d'études supérieures en

génétique. Et j'avais commencé,

bon... J'ai fait un diplôme

d'études d'ingénieur aussi que

j'ai pas terminé parce que là,

je devais aller en France,

donc j'ai pas terminé.

Quand on a la chance de

comprendre les choses, ça devient.

Mon père m'a toujours dit: "Il faut

comprendre, il faut faire

comme si c'était un jeu."

Le fait de travailler avec

les "X" et les "Y", ça doit

être un jeu pour toi."

Donc, j'avais pris ça comme

un jeu. Donc, si je cherche la

solution de quelque chose que

je ne trouve pas, ça devient

un défi, ça devient un jeu. Il

faut que je trouve. Et c'est des

choses qui m'ont beaucoup aidé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et comment vous vous êtes

retrouvé ici, à Winnipeg?


MATHIAS OULÉ

Bon, là...

Pour venir au Canada...

Je voulais aller aux États-Unis,

et puis j'ai fait des demandes

un peu partout. C'est là

que je me suis retrouvé

à l'Université Laval.

Quand j'ai fini mes études à

l'Université Laval, c'était en

2000, c'est là que j'ai fait mon

doctorat. Et là, j'ai commencé

à faire des demandes dans

les universités. Et j'avais...

Il y en avait une à Chicoutimi.

La Faculté Saint-Jean et ici.

Et j'ai choisi de venir ici.

Ça m'a sauvé la vie.

Parce que l'année où je devais

retourner en Côte d'Ivoire...

Moi, je voulais repartir en

Côte d'Ivoire. C'est là que

la guerre est arrivée en

Côte d'Ivoire. Voilà. Quand la

guerre est arrivée, quand il y a

eu la guerre en Côte d'Ivoire,

j'ai été personnellement touché.

Il y a eu des membres de la

famille qui ont été tués.

Beaucoup de personnes ont été

tuées dans ma famille. Mon père

m'a demandé: "C'est pas la peine

que tu reviennes parce que la

situation n'est pas saine ici.

L'environnement n'est pas sain

ici. Il faut rester là-bas pour

le moment. Et puis, on va voir."

Et là, cette année-là, mon

contrat a été renouvelé ici,

à l'université, encore, et

j'ai continué. Mais à un moment

donné, la guerre a duré jusqu'en

2010. Donc, c'est comme ça.

J'ai décidé de rester.


MATHIAS OULÉ et GISÈLE QUENNEVILLE poursuivent leur entretien en visitant la maison Louis-Riel.


MATHIAS OULÉ

Ici, à Winnipeg, l'endroit que

j'aime le plus, c'est la maison

Louis-Riel. On peut se poser

la question de savoir pourquoi

un Africain noir peut aimer

la maison de Louis Riel ou

bien peut aimer Louis Riel.

Tout simplement, d'abord, j'aime

les personnages historiques.

Quand je suis arrivé ici,

j'ai remarqué quelque chose.

On visitait les endroits touristiques,

et je suis allé dans cette maison.

J'ai vu qu'il y avait des

chaussures. Dans ma tête,

c'était les chaussures de Louis

Riel. Le lit qui était à moitié

fait, je pensais que c'était

son lit et que dans ma tête,

je me disais: Peut-être que le

dernier jour où il s'est levé,

on a jamais touché à ça.

Et j'ai fait un film dans

ma tête. J'ai adoré ça.

Pendant ce temps-là où moi,

j'arrivais ici, il y a un

président, qui arrivait au

pouvoir, voulait effacer les

traces de l'homme historique

qu'on appelle Houphouët-Boigny,

qui a donné l'indépendance à

la Côte d'Ivoire. Ils cassaient

sa maison, ils rasaient tout.

Tout ce que le gars a construit.

C'était un personnage que

j'admirais. Et je vois quelqu'un

qui efface ses traces. Je viens

à Winnipeg, ici, je vois un

autre personnage historique dont

on conserve les chaussures, le

lit; ça m'a fasciné. C'est comme

ça que j'ai aimé l'endroit.

C'est une petite maison,

aux couleurs blanc et vert.

Je passe là à chaque fois.


On présente le Musée Canadien pour les droits de la personne, à Winnipeg Manitoba, puis on retourne au laboratoire pour poursuivre l'entrevue.


GISÈLE QUENNEVILLE

M. Oulé, est-ce que vous

gardez des liens avec votre

pays natal, la Côte d'Ivoire?


MATHIAS OULÉ

Oui, oui, bien sûr. Je vais

souvent en Côte d'Ivoire.

Quand j'étais étudiant

au doctorat, je travaillais.

J'avais une bourse ivoirienne.

Et je travaillais. Mon projet

me donnait de l'argent aussi.

Je faisais un travail.

J'étais chargé de cours.

J'avais suffisamment d'argent

pour les vacances. À Noël,

je partais en Côte d'Ivoire,

voir la famille. Ma mère vivait

encore. Mon père vivait aussi

encore. Donc, c'était...

J'ai mes frères là-bas.

C'était tout à fait normal.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il faut dire que c'est un

pays qui a connu des moments

difficiles. Je pense qu'on parle

de deux coups d'État assez

violents au cours d'une

quinzaine d'années.

Comment est-ce qu'on vit

ça quand on est loin?


MATHIAS OULÉ

On a le...

On se sent malheureux.

On se sent... Moi, je me suis

senti malheureux, triste,

parce que je n'avais jamais

pensé que ça pouvait arriver

à la Côte d'Ivoire.

Et puis, en plus de ça,

très inquiet. Parce que

c'est des choses...

On sait quand ça commence,

mais on ne sait jamais

quand ça finit.

Quand la guerre commence, on

sait quand ça commence, mais

on sait jamais quand ça finit.

Et surtout quand il y a des gens

qui sont impliqués, des parents,

c'est très inquiétant, puis très

démoralisant.

Et ce que je craignais, c'est

ça qui est arrivé, parce que

la région, dans la partie du

pays où mes parents étaient,

a été vraiment touchée, vraiment

touchée. Il y a eu beaucoup de

morts. Dans le village, ils ont

tué des gens. Politiquement,

il y a des gens qui sont venus

prendre des plantations. Même

aujourd'hui, la plantation

de mon père. Donc, même

des Burkinabés.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous, votre famille a été

particulièrement touchée?


MATHIAS OULÉ

Très touchée, oui, oui.

Ma famille a été touchée.


GISÈLE QUENNEVILLE

Dans quel sens?


MATHIAS OULÉ

Jusque-là, je ne sais pas.

Parce que ma famille n'est pas

impliquée dans la politique.

Et donc, il y a eu un génocide

en Afrique, à l'ouest de la

Côte d'Ivoire, dont les gens ne

parlent pas et c'est vraiment

dommage. La plupart des gens

de ma région, beaucoup de gens

ont été tués. Il y a des

fosses communes là-bas.

Mais politiquement, à cause

de la politique, les gens

n'en parlent pas.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mais vous, vous avez

perdu des proches?


MATHIAS OULÉ

Oui, dans ma famille.

Les rebelles sont entrés chez

nous, à la maison. Heureusement

que mon père n'était pas là,

et ma mère n'était pas là,

mais ils ont tué mon oncle.

C'est le cousin à mon père.

Avec sa famille, avec sa femme.

Et avec un frère. Des cousins.

Jusqu'à neuf personnes ont

été tuées, mais ils ont même

tué les enfants de 2 ans

dans cette maison-là.


GISÈLE QUENNEVILLE

Il y a une communauté

ivoirienne, ici, à Winnipeg.

Est-ce que, au sein de cette

communauté-là, on se tient

ensemble ou est-ce qu'on ressent

les mêmes tensions, ici, qu'il

y a là-bas? Mais bien sûr,

à un moindre degré, sans doute.


MATHIAS OULÉ

Oui, ça dépend de quel bord on

se trouve. Il peut y avoir des

tensions entre les deux parties

dans une communauté comme ça.

Mais l'essentiel...

Il faut qu'on se tienne.

C'est pas parce que je soutiens

pas le parti politique de l'autre

que s'il lui arrive quelque chose,

je vais pas lui dire bonjour.

C'est ça. Mais quand c'est arrivé...

... mes frères ivoiriens,

ici, m'ont beaucoup soutenu,

qu'ils soient de quelque

bord que ce soit.

Tout le monde m'a soutenu.

Tout le monde est venu me

voir. Tout le monde m'a

exprimé sa solidarité.


GISÈLE QUENNEVILLE

J'ai l'impression que

votre papa, c'était un

homme assez exigeant.


MATHIAS OULÉ

Oui...


GISÈLE QUENNEVILLE

Qu'est-ce qu'il penserait,

parce que je crois qu'il

est décédé, qu'est-ce

qu'il penserait de ce

que vous êtes devenu?


MATHIAS OULÉ

Mon père, c'est mon modèle.

Il m'a parlé beaucoup dans sa

vie. Il m'a donné... Il frappe

pas les gens comme l'éducation

en Afrique, on frappe, il frappe

pas, mais il te parle. Il m'a

encouragé. Et il est vraiment

fier de moi. Vraiment,

vraiment fier de moi, et

c'est ça, mon soulagement.

Il est mort fier de moi.


GISÈLE QUENNEVILLE

Mathias Oulé, merci beaucoup.


MATHIAS OULÉ

C'est moi qui vous remercie.


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