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Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

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Jean Soulard : chef cuisinier

Jusqu’à sa retraite, en 2013, Jean Soulard était le chef du mythique Château Frontenac à Québec. Il y a été pendant 20 ans. Il est l’un des chefs les plus réputés au Québec. Ardent promoteur des produits du terroir québécois, il est l’un de ceux qui ont aidé à faire connaître la cuisine québécoise, ici et ailleurs. Jean Soulard a parcouru le monde et a cuisiné dans plusieurs grands restaurants et hôtels de la planète. Et à chaque escale, il a su apprivoiser les différentes saveurs locales pour enrichir son savoir gastronomique.



Réalisateur: Joanne Belluco
Année de production: 2015

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VIDÉO TRANSCRIPTION

Titre :
Carte de visite


La ville de Québec apparaît vue du fleuve Saint-Laurent en hiver. Puis le point de vue inverse est présenté à partir d'une fenêtre du Château Frontenac.


LINDA GODIN (Narratrice)

Jean Soulard a parcouru

le monde pour cuisiner

dans les plus grands

restaurants et hôtels.

Mais aussi pour en apprivoiser

les saveurs nationales.


Sur des images de l'intérieur du Château Frontenac, LINDA GODIN fait une courte présentation biographique de son invité, le chef JEAN SOULARD. [LINDA GODIN (Narratrice)

Pendant 20 ans, jusqu'à sa

retraite en 2013, il était

le chef du mythique Château

Frontenac à Québec.

Ardent promoteur des produits du

terroir québécois, il est l'un

de ceux qui ont aidé à

faire connaître la cuisine

gastronomique québécoise.


Dans un salon du Château Frontenac, LINDA GODIN tiendra un entretien avec JEAN SOULARD.


LINDA GODIN

Jean Soulard, bonjour.


JEAN SOULARD

Bonjour.


LINDA GODIN

Vous êtes ce qu'on pourrait

appeler un chef vedette. Est-ce

que ça, ça vous plaît

comme appellation?


JEAN SOULARD

Ah... Je crois pas.

Je pense pas que ça correspond

vraiment à ma personnalité.

La vie a voulu que les choses se

passent comme elles se sont

passées. Médiatiquement

parlant, ça s'est développé,

mais ça a pas été un choix.

C'est pas parce que tu le veux...


LINDA GODIN

Est-ce que c'est

nécessaire justement?


JEAN SOULARD

Non, c'est pas nécessaire,

tout à fait, c'est pas

nécessaire. Mais il est vrai que

quand vous travaillez pendant

de nombreuses années au Château

Frontenac, vous vous situez, à

un moment donné, face à beaucoup

de médias. Oui, ça, ça arrive.

Mais "vedette", c'est trop fort

pour moi. Puis ça veut

dire quoi finalement?


LINDA GODIN

Mais vous accordez beaucoup

d'entrevues radio, télé, vous

êtes un chef qui est très

médiatisé, si je peux dire.


JEAN SOULARD

Oui, peut-être, OK.


LINDA GODIN

Il y a une grande tendance

depuis, mon Dieu, plusieurs

années déjà, d'émissions de

télévision entre autres sur la

nourriture, l'alimentation, la

cuisine. Des chefs, beaucoup de

chefs qui sont à la barre de ces

émissions-là. Qu'est-ce que vous

pensez de toute cette tendance

du chef vedette, quoi?


JEAN SOULARD

Bien, il est difficile pour

moi d'en dire du mal parce que

j'en ai fait pas mal. Mais je

pense que ça a été une demande.

Et c'est drôle ce que vous dites

parce que oui, il y a de plus en

plus d'émissions de télévision,

de radio, beaucoup de livres

de cuisine qui sortent. Les gens

s'intéressent, ils ont des

cuisines à la maison, qui sont

des vrais laboratoires et,

souvent mieux installées que

certaines cuisines de petits

restaurants. On en a fait des

émissions qui marchent. OK, on

comprend que ça marche. Mais le

plus curieux, c'est que ça veut

pas dire que les gens cuisinent

plus à la maison, bien au

contraire. Ils vont beaucoup

plus au restaurant qu'ils ne

l'ont jamais été et leur cuisine

en question, j'allais dire,

peut-être pour "épater la

galerie" ou inviter des gens le

samedi soir, c'est vrai.

Les cours de cuisine, c'est

incroyable comment ça marche.

Alors, oui, je pense qu'il y

a un intérêt. Tout ce qui est

télé-réalité, ça marche avec la

cuisine, on le comprend très

bien, sous toutes sortes de

façons et à la télévision

particulièrement. Quelque part,

les chefs peuvent pas être

mécontents de ça parce que ça

revient dans le restaurant,

les chefs sont connus, ils

travaillent dans quel endroit

et, bien sûr, ça ramène la

clientèle après dans le

restaurant, dans l'hôtel

où ils travaillent.


LINDA GODIN

Donc, c'est bon pour les

affaires. Est-ce que c'est bon

pour la profession? Est-ce que

ça amène plus de gens

à s'y intéresser?


JEAN SOULARD

Ça a permis à sortir les chefs

de leur cuisine. Maintenant, il

y en a qui sont peut-être sortis

trop de leur cuisine. Ça, c'est

un autre point. Mais ça a permis

de parler des chefs, de comment

ils se situent. Et je pense que,

au Québec particulièrement, on a

eu, à partir des années 90,

cette cuisine qui s'est

développée avec des produits de

chez nous et bien sûr, ça a

permis de développer des

produits, de développer les

artisans qui produisent donc ces

produits-là, et de parler de

la cuisine québécoise et d'avoir

une cuisine québécoise parce

que nous avons des

produits québécois.


LINDA GODIN

Parlons un peu des différentes

classifications, les étoiles.


JEAN SOULARD

Oui.


LINDA GODIN

Que l'on parle des étoiles

Michelin ou des étoiles de

TripAdvisor, qu'est-ce que

vous pensez de toute cette

classification des restaurants?


JEAN SOULARD

Je pense qu'elle est bonne

aussi longtemps qu'on l'utilise

comme il faut. Je

pense que ça te force

à être toujours meilleur. Alors,

on a pas d'étoiles Michelin,

les Européens en ont. Mais

TripAdvisor est un bon exemple.

Je veux dire, le client qui est

malheureux dans un restaurant

qui, tout de suite, met ça sur

TripAdvisor, ça va très vite. Et

ça te force, assurément, à

devenir meilleur et de dire

comment je peux m'améliorer

encore. Et je pense

que ça, c'est bon.


LINDA GODIN

Donc, ici, on devrait se fier

sur quelle classification?

Laquelle est la

meilleure d'après vous?


JEAN SOULARD

À mon avis, la classification

du client, de ce qu'il attend.

Et vous devez avoir une belle

perception de ce qu'est votre

clientèle. À partir de là,

satisfaire votre clientèle

et être à l'écoute de votre

clientèle, absolument.


LINDA GODIN

Est-ce que vous aimeriez qu'il

y ait un système un peu

comme les étoiles Michelin?


JEAN SOULARD

Ça pourrait être intéressant

dans les restaurants,

absolument. Ça donnerait une

classification, je pense que les

Européens savent très bien ça,

qu'avoir une étoile Michelin,

puis deux, puis trois fait

en sorte que vous... Ça amène du

monde. Bien sûr, ça amène aussi

des standards qui sont très,

très hauts. Mais oui, je

pense que ça pourrait

être intéressant, oui.


LINDA GODIN

Ça met beaucoup de stress

sur les chefs, hein.


JEAN SOULARD

Oui. Oui, oui.


LINDA GODIN

Puis là, on parle des étoiles

Michelin... Mais même ici, sur

les différentes classifications,

c'est énorme comme stress.


JEAN SOULARD

C'est un stress qui est

terrible. L'ouvrage que vous

avez à faire pour toujours

maintenir, au quotidien, une

qualité est terrible. Mais c'est

le métier qui veut ça. Je veux

dire, vous faites autre chose si

vous pouvez pas accoter ces

standards-là. Oui, je crois.

Indépendamment des étoiles,

indépendamment des

classifications, le stress,

il est là de toute façon. Et

seulement sans perdre

d'étoile ou sans perdre de

classification, un mauvais

commentaire de client est

quelque chose de terrible.

Prenons le Château Frontenac.

Au tour de 1500 à 2000 clients

par jour. C'est clair que vous

en avez un de temps en temps

qui était malheureux, OK, ou

qui avait pas le service qu'il

devait avoir. Et quand ça arrive

sur votre bureau ou dans votre

cuisine, puis tu te dis:

Qu'est-ce qu'on a fait de pas

correct, OK? Et ça, ça fait mal

et vous le rappelez, le client.

Et là, vous dites: "OK, nous

sommes désolés, merci de vos

commentaires. À votre avis

qu'est-ce qui a mal été et

comment on peut s'améliorer?"

Et le client va raconter son histoire.

Et c'est à toi après, avec l'équipe, de

dire: "OK, là, on a un problème

avec telle et telle affaire. Il

faut résoudre ce problème-là."


Un extrait de l'émission Simplement Soulard est présenté : Il s'agit d'une recette de ratatouille. Jean Soulard cuisine en animant.


JEAN SOULARD

Nous allons cuisiner de la

ratatouille. Qu'est-ce qu'il

nous faut pour faire de la

ratatouille? Des oignons, de

l'ail, de l'ail québécois;

poivrons, peu importe la

couleur, du vert, du rouge,

du jaune; des bonnes tomates,

aubergines, courgettes, un peu

de pâte de tomate; des herbes,

bien sûr, du thym, du basilic.

Ces ingrédients, on va les

éplucher dans le cas des

oignons, de l'ail, les émincer;

les couper en morceaux dans

le cas poivrons, des aubergines,

des courgettes, aussi des

tomates. Et il nous restera

plus qu'à cuire tout ça.

D'ailleurs, un plat qui peut

se manger, bien sûr, chaud, mais

aussi froid. Le lendemain

matin, une bonne huile d'olive

extra-vierge dessus vous fera

bien sûr une très bonne entrée.

On met l'huile dans le fond de

la casserole et on va commencer

à faire revenir les oignons.

Une fois que les oignons sont

bien tombés, on va pouvoir

rajouter les autres légumes: les

aubergines, les poivrons, les

courgettes. Je vais en

profiter pour rajouter l'ail.

Du sel et du poivre.

Cinq minutes se sont passées.

Je rajoute les bonnes

tomates fraîches.

Encore un deux, trois minutes de

cuisson. J'en profite pour

rajouter mes herbes, on se

souvient, basilic, le thym.

Voilà qui est fait. On se

rappelle, gardez le légume

croquant le plus possible.

Et toujours goûter.


Des images extérieures du Château Frontenac sont présentées.


JEAN SOULARD (Narrateur)

Le Château Frontenac a été

construit en 1892.

Bien sûr, ça fait quelques

années et il est devenu

l'emblème d'une ville,

mais on peut dire aussi

l'emblème d'un pays.

J'avais mon passeport l'autre

jour, puis on a tamponné sur

le Château Frontenac. C'est

extraordinaire d'avoir le

Château Frontenac sur son

passeport maintenant.


On présente des images des détails de l'intérieur du Château Frontenac


JEAN SOULARD (Narrateur)

Il y a quelque chose à

l'intérieur du Château Frontenac

qui m'a toujours marqué dans la

mesure où je suis né très proche

de la Loire. Et le Château

Frontenac a été dessiné, a été

construit en étant inspiré de

ces châteaux de la Loire, avec

ses tourelles et tout ça. Bien

sûr, il y a pas la même pierre,

on a des briques, ainsi de

suite. Alors, il y avait quelque

chose de mon enfance qui

traînait à l'intérieur du Château.

Le Château m'a inspiré dans la

cuisine. Vous pouvez pas

être, j'allais dire "être le

deuxième", vous voulez toujours

être à l'avant-garde. Parce que

vous êtes... vous devez être un

exemple pour tout: pour ce que

ça représente, pour le produit

que vous servez. Et bien sûr, ça

t'inspire, ça te permet d'aller

beaucoup plus loin. Et on

parle de la cuisine, on parle

de préparation, on parle du

sans-faute non plus. Vous pouvez

pas vous permettre l'erreur.

Est-ce que c'est lourd? Oui,

puis non, ça fait partie de

votre quotidien aussi. Et par le

fait même, oui, donc, le Château

est inspirant et il vous

pousse à aller plus loin.


LINDA GODIN poursuit son entrevue avec JEAN SOULARD.


LINDA GODIN

M. Soulard, nous sommes au

Château Frontenac.


JEAN SOULARD

Oui.


LINDA GODIN

Où vous avez travaillé

pendant 20 ans.


JEAN SOULARD

Oui!


LINDA GODIN

Qu'est-ce que ça fait un chef

d'un grand hôtel comparativement

à un chef d'un grand

restaurant par exemple?


JEAN SOULARD

Bien, ça fait presque la même

chose, sauf que c'est multiplié

par de nombreuses fois. Parce

que, bien sûr, ça peut faire de

la cuisine, bien évidemment.

Nous sommes avant tout des

cuisiniers. Mais on doit être

aussi des bons communicateurs,

planificateurs, organisateurs.

On doit savoir très, très bien

calculer parce que vous avez

toujours un chef comptable

qui vous arrive quelque part.

Et ça, c'est normal. OK, c'est

le "nerf de la guerre", si

on peut dire. Et dans des

établissements comme le Château

Frontenac, vous avez aussi le

côté communication qui fait

partie de la game, tout à fait.


LINDA GODIN

Combien de cuisines?

Combien de repas par jour?


JEAN SOULARD

Il y a quatre cuisines au

Château Frontenac, autour de

1500 repas par jour. Une équipe,

avec les plongeurs, qui roulait

autour de 100, 120 personnes,

trois sous-chefs en permanence

avec vous. Oui, ça fait du

monde, et sans ces gens-là, vous

êtes rien, il y a rien qui se

passe. C'est le nerf de la

guerre, c'est un travail

d'équipe aussi. Vous devez être

rassembleur, sinon

vous avez quelques défis.


LINDA GODIN

Hum-hum.


JEAN SOULARD

Du moins, je crois.


LINDA GODIN

Énorme.


JEAN SOULARD

Énorme, oui.


LINDA GODIN

Ça a l'air de quoi, la journée

typique dans la vie d'un

chef, comme vous par exemple?


JEAN SOULARD

Vous arrivez le matin. C'est

variable, 7h ou 8h. Des fois,

c'est variable à cause

de la veille, OK?

Vous dites "bonjour" à l'équipe.

Ça, c'est la première chose.

Quelques meetings le matin et

les commandes. Les commandes de

nourriture pour le jour même ou

le lendemain, c'est selon. Bien

sûr, les défis au quotidien qui

peuvent être ce que vous avez

à produire au quotidien, les

banquets, les congrès, le

restaurant, les restaurants,

avoir tous ces détails-là. Les

rencontres avec les maîtres

d'hôtel pour voir ce qui s'est

passé la veille aussi. La

production pour le lunch qui

s'en vient, le souper qui s'en

vient. J'allais dire toute

la poutine du quotidien, qui

peuvent être du petit détail

jusqu'à la grosse patente,

pour parler bien québécois.


LINDA GODIN

J'imagine que vous deviez

faire de nouveaux menus,

proposer des nouvelles recettes.

Comment ça, ça fonctionnait?


JEAN SOULARD

Ça se fait de différentes

façons. Ça se fait avec les gens

qui sont autour de vous, les

sous-chefs aussi. On parle

beaucoup de création, mais

souvent la création, elle

se faisait à 9h le soir une fois

que le dernier banquet était

sorti, puis vous deviez sortir

un menu pour le lendemain matin

parce que le vendeur, il vous

l'a demandé, puis vous le

faisiez dans le coin de votre

bureau. C'est des choses qui

arrivent. Et donc, vous devez

toujours rester en contact avec

les produits. Je parlais un

peu plus tôt, avec les artisans,

avec tout ce qui est nouveau

et tout ce qui arrive sur le

marché. Vous devez toujours être

curieux de savoir ce que font

les collègues, de ce qui se fait

en Europe, de ce qui se fait en

Californie, que sais-je! OK? Ou

les nouvelles tendances qui sont

soit au Pérou ou soit au

Danemark. Et ça, c'est quelque

chose dans laquelle vous devez

être toujours présent. Bien sûr,

vous devez toujours avoir

à l'esprit le genre de clientèle

que vous servez. Ça, c'est

important. Il y en a qui sont

prêts à la curiosité, qui vous

laissent faire et puis il y en a

qui... la clientèle fait en

sorte que restons classiques ou

restons juste comme il faut

parce que nos 500 invités aiment

bien être confortables avec ce

qu'ils vont manger. Et ça, c'est

aussi le fait que vous devez

connaître votre clientèle comme

il faut pour pouvoir offrir

le bon produit aux

bonnes personnes.


LINDA GODIN

Vous avez donc travaillé

un peu partout dans le monde,

dans des grands restaurants.


JEAN SOULARD

Oui.


LINDA GODIN

Mais j'ai l'impression que

vous avez travaillé davantage

dans des grands hôtels.

Est-ce que c'est le cas?


JEAN SOULARD

Ah, ça, c'est une chose très,

très curieuse parce que je suis

né dans un minuscule village,

mais j'ai eu la chance d'avoir

deux grands-mères, comme la

majorité des gens. Alors, la

première grand-mère avait

l'auberge du village et la

deuxième avait la boulangerie du

village. On s'entend que ce

village, il était minuscule. Il

y avait plus de canards que

d'habitants. Ça vous donne une

idée comment c'était petit,

OK. Mais il y avait

ces deux affaires-là.

Et j'ai grandi dans les

jupons de ces grands-mères,

particulièrement celle qui avait

l'auberge, ma mère

travaillait dans l'auberge

avec ma tante. C'était des

business familiales. De l'autre

côté, mon père était boulanger

avec frères et soeurs. Et donc,

vous grandissez au milieu de...

Et dans ma tête, il y avait sept

chambres dans l'auberge de ma

grand-mère. Dans ma tête, il

pouvait pas y avoir plus de 10

ou 15 chambres dans une auberge

ou un hôtel. Alors, la première

partie de ma carrière s'est

faite à l'intérieur de

restaurants classés, on parlait

d'étoiles Michelin, trois

étoiles Michelin, dans

des auberges qui étaient

humainement... J'allais dire

gérable. Pas gérable, mais où on

comprenait tout le circuit, OK?

Et quand je me suis aperçu que

mon travail, mon métier allait

pouvoir me faire voyager,

évidemment, les horizons se sont

agrandis, et une manière

de voyager, c'est les compagnies

hôtelières. Et donc, évidemment,

la grosseur des hôtels a

rapidement grossi.


LINDA GODIN

Pourquoi le Canada d'ailleurs?


JEAN SOULARD

Alors là, je suis en Asie,

j'avais fait Hong Kong, Tokyo,

les Philippines, Manille,

j'étais à Guam. Vous connaissez

peut-être pas Guam, c'est une

île dans le Pacifique. Et

puis j'étais dû pour un prochain

transfert et j'étais dû pour

partir en Australie. Ce qui me

semblait normal dans la région

où j'étais, à Perth exactement,

où il y avait un nouvel hôtel

qui ouvrait. Et dans la même

semaine, mon boss, il me dit:

"Il y a le Canada qui ouvre..."

Pas qui ouvre, mais qui

cherche quelqu'un. Et il dit:

"Penses-y." On était le soir et

le lendemain matin, fallait que

je donne une réponse. Je me

souvenais même plus ce qu'il

avait dit. Et là, il me dit:

"Alors, t'as pensé?" Je lui dis:

"Pas tout à fait. C'est où

déjà?" "Ah, Québec." Et là on me

décrit la situation, puis je

dis: "OK, je m'en viens là."

C'est comme ça que ça s'est

passé, je devais rester deux

ans, partir en Amérique du Sud

après. J'apprenais l'espagnol

entre les deux. Et puis je suis

tombé en amour avec cette ville.

Ça a vraiment été ça. Aussi,

peut-être, je m'étais aperçu

qu'il y avait quelque chose

à grossir. Quand je dis "à

grossir", à développer.


LINDA GODIN

À bâtir.


JEAN SOULARD

À bâtir.


LINDA GODIN

Vous, vous avez été parmi les

premiers chefs, si je peux dire,

à faire la promotion des

produits du terroir québécois.


JEAN SOULARD

On était une gang qui croyait

à ça, à Québec, à Montréal, mais

aussi dans les régions

autour, oui, absolument.

Et petit à petit, bien sûr, ça a

été comme une roue qui avançait,

qui faisait son travail.


LINDA GODIN

Et ça a changé quand même

depuis? Aujourd'hui, par

exemple, l'habitude de

consommation, d'alimentation des

Québécois a beaucoup changé?


JEAN SOULARD

Oui, bien sûr. Moi, je le

pense. Oui, oui, ça veut pas

dire qu'on fait pas encore

griller notre gros steak sur

notre barbecue. D'abord,

le Québécois est ouvert à ça. Je

pense qu'il est curieux,

naturellement. On peut constater

le... bien, la diversité des

restaurants qu'on a dans nos

villes, dans nos villages et qui

ont fait qu'il y a eu un

boum extraordinaire.

Oui, oui, il y a une curiosité.

Est-ce qu'elle est francophone?

Est-ce qu'elle est canadienne?

Je trouve que les francophones

se débrouillent

pas mal là-dedans.

(rire)


LINDA GODIN

Justement, qu'est-ce que les

autres provinces auraient à

apprendre de l'expérience

du terroir québécois?


JEAN SOULARD

Je sais pas si c'est

prétentieux de dire qu'est-ce

qu'ils auraient à apprendre de

nous. Mais il y a eu des bonnes

choses qui ont été faites au

Québec. En Ontario, il y

a des très bonnes choses aussi à

faire. Qu'est-ce qu'il y a à

apprendre? à croire que les

artisans sont capables de faire

des grandes choses, de coller à

ces gens-là, de coller à leur

jardin, de coller à leurs

élevages, à grandir avec eux. Ce

qui est intéressant, à partir du

Québec, c'est les chefs qui ont

fait qu'ils sont allés vers

les artisans, contrairement en

Europe, d'ailleurs, où c'est les

artisans qui viennent voir le

chef, puis qui disent: "Voilà ce

que j'ai." C'est le chef qui a

dit: "Essaie donc de me faire

pousser", je sais pas moi, "des

scorsonères ou des salsifis." Je

dis n'importe quoi, mais c'est

un exemple, OK. Et le gars, il a

poussé, il a planté sa graine,

il a planté son plant, et puis,

oui, il est sorti quelque chose

de ça. Alors, c'est dans ce

sens-là. Le chef a été la

courroie d'engrenage de cette

synergie qui s'est

produite avec l'artisan.


LINDA GODIN

Est-ce qu'il y a une

cuisine canadienne?


JEAN SOULARD

Aujourd'hui, je dis qu'il y a

une cuisine québécoise parce

que nous avons des produits

québécois. Pour moi, ça passe

à travers le produit. Quand

j'installe des poules sur le

toit du Château, OK, c'est pas

pour un élevage de poules, mais

c'est de dire: "On a une poule

québécoise, par exemple, qui

s'appelle la chantecler."


Des images de JEAN SOULARD et ses poules sur le toit du château sont présentées pour illustrer le propos.


LINDA GODIN

Et toutes les questions de

biodiversité, ça, ça vous

intéressent beaucoup, hein.


JEAN SOULARD

Oui, ça, ça m'accroche énormément.


LINDA GODIN

Entre autres, les poissons

et fruits de mer?


JEAN SOULARD

Oui, entre autres. Oui.


LINDA GODIN

Qu'est-ce que vous dites,

alors, de la biodiversité, si je

peux dire, de notre palais?

Est-ce qu'on est assez curieux?

C'est dans ce sens-là, ma question.


JEAN SOULARD

D'être curieux est une chose,

de savoir ce qu'on goûte et...

C'est ça que vous me demandez.

Le goût est quelque chose qui

est développé depuis l'enfance.

Moi, je crois en Freud full pin, OK?

(En riant)

Si je peux m'exprimer comme ça.

Je pense que les goûts, le goût,

c'est d'abord l'enfance. Le

goût, mais aussi les odeurs.

Moi, j'ai encore l'odeur du

ragoût de ma grand-mère, OK. Je

sais. Je pourrai jamais le faire

aussi bien, mais j'ai cette

odeur-là. Et vous l'avez aussi,

j'ose imaginer. Vous aviez une

grand-mère, n'est-ce pas? Et je

sais pas qui faisait la cuisine

à la maison, mais vous avez

cette odeur-là. Vous avez des

goûts bien précis de ce que vous

avez mangé dans votre enfance.

Et là, je pense que, évidemment,

si vous avez mangé du fast-food,

votre goût peut être, on va

dire, "altéré". On est d'accord

avec ça. Mais si vous avez mangé

les produits du grand-père

en arrière, les bleuets qui

poussaient en arrière de chez

vous au Nouveau-Brunswick ou le

sirop d'érable du même pays,

évidemment, vous avez ce

goût qui est impérissable.

Et vous allez toujours essayer

de le chercher. Et ça, c'est une

échelle de... j'allais dire

de qualité qui est imparable.


LINDA GODIN

Mais quand on ne l'a pas et

qu'on a mangé du fast-food

pendant une partie de son

enfance, comment

on le cultive, ça?


JEAN SOULARD

Alors là, il faut être à

l'école, faut peut-être

avoir un mentor et puis...

Je fais ça avec mes petits-enfants.

"Goûte au moins,

OK? Goûte!" "J'aime pas ça."

"Goûte, c'est bon." Et tu les

fais goûter. Et j'allais dire,

j'aime pas le mot "éducation",

mais de se forcer à dire: Ah

oui, il y a quelque chose

là-dedans. Et de dire... Tu

trouves cette acidité, ce côté

amer, tu goûtes le côté gras des

choses, blablabla. Ça te

rappelle telle et telle affaire.

Je pense que tu peux arriver

à développer une palette de goût

même si, étant plus jeune...

C'est clair que si tu pars avec

des bonnes bases, que t'as une

bonne grand-mère, des bons

parents qui ont fait la cuisine

à la maison, évidemment

c'est plus facile.


LINDA GODIN

Et puis maintenant, pour vous,

qu'est-ce qu'il y a? Vous donnez

des conférences? Est-ce que

devenir propriétaire d'un

restaurant vous plairait

par exemple?


JEAN SOULARD

Ah non, ça, j'ai déjà donné.


LINDA GODIN

Ah!


JEAN SOULARD

Oui, oui. Ça, c'est... Vous

savez, il y en a qui rêvent

d'avoir un restaurant. Ouf!

C'est pas une sinécure. C'est du

boulot. Aujourd'hui, je suis

rendu à un point où tous les

contrats que j'accepte, je me

dis toujours: Est-ce que tu vas

avoir du fun là-dedans? Oui? OK,

tu le fais. Alors, oui, ça part

dans les conférences, mais ça

peut être aussi faire un repas

pour dix personnes où je sais

que je vais m'amuser parce que

je sais que les gens qui vont

être là sont extraordinaires,

puis que tu vas avoir du

plaisir, même, ils vont venir

avec et on va "popoter"

ensemble. Alors, évidemment, il

y a un gros côté communication

dans ce que je fais aujourd'hui.

Et encore une fois, le mot

"retraite" n'étant pas dans

mon vocabulaire, je crois que je

vais travailler, si la santé

suit évidemment, puis je fais en

sorte qu'elle suive. Je vais

encore travailler longtemps.

Mais c'est pas un travail.

C'est... J'ai été drainé par

la passion, j'ai eu cette

chance-là, d'avoir une passion.

Et c'est ça, la vie. C'est

d'être passionné de quelque

chose et que ça t'habite en

permanence. Et moi, ça m'a

habité depuis mon enfance, et

même si aujourd'hui je suis

sorti de la grosse machine, si

je peux m'expliquer comme ça, ça

m'habite encore et puis ça

m'habitera toujours. À moins que

je devienne sénile, mais

ça, c'est autre chose.


LINDA GODIN

Jean Soulard, merci beaucoup.


JEAN SOULARD

Merci de l'invitation.


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