Image univers Carte de visite Image univers Carte de visite

Carte de visite

Gisèle Quenneville, Linda Godin et Daniel Lessard rencontrent des personnalités francophones et francophiles. Découvrez ces politiciens, ces artistes, ces entrepreneurs ou ces scientifiques dont l'histoire, extraordinaire, mérite d'être racontée.

Partager

Afin de visionner le contenu, il est nécéssaire d'installer un plugin

https://get.adobe.com/flashplayer/

Raphaël Nadjari : réalisateur

Né en France, Raphaël Nadjari a trouvé le cinéma un peu par hasard. Issu du milieu des arts plastiques, il effectue une transition de l’image peinte vers l’image cinématographique. Depuis plus de 17 ans, Raphaël Nadjari travaille à voir et comprendre le monde qui l’entoure par le biais du 7e art.
Réalisateur franco-israélien, Raphaël Nadjari a tourné la majorité de ses films à New York et en Israël. Son tout dernier film, Mobile étoile, est son premier tourné au Canada et en français. Carte de visite l’a rencontré lors de son passage à Toronto.



Réalisateurs: Charles Pepin, Joanne Belluco
Année de production: 2016

Accessibilité
Déterminer le comportement de la visionnneuse vidéo:

VIDÉO TRANSCRIPTION

Titre :
Carte de visite


Des images nocturnes de Toronto se succèdent.


RAPHAËL NADJARI (Narrateur)

Raphaël Nadjari, je suis

réalisateur de films

depuis presque 17 ans.

Je suis né en France. J'ai pas

tout à fait su que j'allais

devenir cinéaste, parce que

je partais des arts plastiques.

C'est venu par une suite

de rencontres et de possibles

qui se sont passés au cours

du chemin de l'image peinte

à l'image cinéma.


Dans une salle de projection, un des films de RAPHAËL NADJARI vient de se terminer. RAPHAËL NADJARI a un micro en main et s'adresse à un auditoire.


RAPHAËL NADJARI (Narrateur)

Comment je décrirais le cinéma

que je fais? C'est quelque chose

qui est fait avec beaucoup de

fragilité, beaucoup d'énergie,

beaucoup de rencontres

et beaucoup de forces

qu'on met en collectif

au travers de l'histoire

qu'on essaie de raconter.

Un bon film, c'est quelque chose

qui n'est pas seulement

un miroir de la société

ou de ce que l'on est.

C'est un travail sur comment

apprendre à regarder les choses,

comment travailler

sur ce qu'on ne sait pas encore,

apprendre à voir.


GISÈLE QUENNEVILLE interviewe le réalisateur RAPHAËL NADJARI sur une grande scène.


GISÈLE QUENNEVILLE

Raphaël Nadjari, bonjour.


RAPHAËL NADJARI

Bonjour.


GISÈLE QUENNEVILLE

Raphaël, vous êtes à Toronto

aujourd'hui pour présenter

votre dernier film qui s'appelle

Mobile Étoile. C'est votre

huitième film, je crois, mais

le premier tourné au Canada

et je crois, le premier tourné

en français. Comment ce film

a-t-il vu le jour?


RAPHAËL NADJARI

Mobile Étoile, c'est un film

que j'ai mis à peu près

cinq ans à faire arriver.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est beaucoup pour vous, ça?


RAPHAËL NADJARI

Oui, c'est beaucoup. C'est...

beaucoup d'écriture. Au départ,

ça devait se passer à New York.

Et puis, je suis descendu sur

Toronto et puis, je suis arrivé

sur Montréal pour quelques

jours de repos après quelques

rencontres. Comme c'était

un film de musique, je cherchais

vraiment le lieu où ça pourrait

se placer de la manière

la plus juste que je voulais

par rapport au sujet.

Je suis arrivé à Montréal et

j'ai vu... C'est un film sur la

musique sacrée. J'ai vu un petit

panneau, il y avait comme un...

Je sais plus si c'était

un concours ou un marathon

de chant sacré. Je savais pas si

les gens chantaient en courant.


GISÈLE QUENNEVILLE rit.


RAPHAËL NADJARI

Je me suis pointé dans cette

petite salle et il y avait plein

de gens différents qui faisaient

de la musique complètement en

dehors de l'identité religieuse,

complètement par rapport à

la musique elle-même. J'ai été

très ému par ça, parce que je

trouvais que c'était intéressant

pour mon sujet. Donc j'ai

décidé de le faire à Montréal.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je sais que les lieux sont

très importants pour vous dans

vos films. Il y a eu New York,

il y a eu Israël.

Est-ce que ce film aurait pu

être tourné ailleurs

qu'à Montréal selon vous?


RAPHAËL NADJARI

Bien maintenant, je peux

pas... C'est impossible pour moi

de l'imaginer même ailleurs.

Après, au départ, c'était

un film sur un collectif de gens

qui essaient de faire vivre

de la musique. Donc c'est sûr

qu'il y a plein d'endroits

dans le monde où ça se passe.

Mais à Montréal, j'ai rencontré

des gens qui étaient

complètement recentrés autour

de ça dans leur existence,

à un niveau assez fort. Il y

avait vraiment quelque chose

par rapport à la musique

qui m'a ému. Et Montréal était

vraiment centrale sur ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez mentionné que

c'était un film sur la musique,

la survie d'une chorale de chant

liturgique. Vous avez un intérêt

pour la musique liturgique?


RAPHAËL NADJARI

J'avais découvert dans le

milieu des années 1990, un film

qui s'appelait

The Jazz Singer

qui était le premier film

parlant de l'histoire,

Le joueur de jazz, donc,

en français, qui était un film

qui racontait la transmission

de la musique et le

clash civilisationnel qui se passait

en Amérique à l'époque,

c'est-à-dire entre le monde...

Un peu la façon dont des Juifs

américains avaient décidé de

devenir partie intégrante de la

vie américaine. C'était un film

que j'aimais beaucoup, mais qui

me posait beaucoup de questions,

parce que je trouvais que

les identités étaient clivantes.

Et je voulais toujours faire

un film de musique, parce que je

trouvais justement que c'était

intéressant: on fait souvent

le film de musique par rapport

à l'identité, or c'est

l'opportunité presque

extraordinaire de défaire

l'identité, parce que la musique

est un langage en soi.

Donc c'est vraiment un lieu

où on pourrait ne plus s'occuper

trop de l'identité. Alors ça

m'intéressait beaucoup de

travailler sur ça pour montrer

à quel point quelque chose

peut nous rallier autour

de sons au-delà de plein,

plein d'aventures identitaires

qui sont pour moi

moins intéressantes.

Donc je suis parti, pareil,

de cette musique de synagogue,

qui aurait été écrite en France

entre 1830 et 1930, et je l'ai

emmenée dans la francophonie,

parce que c'était une musique

qui avait été faite

pour l'émancipation des Juifs

de France, qui était la façon,

en fait, dont cette musique

faisait que ces communautés

se représentaient à l'intérieur

de la communauté française.

Quelque chose d'extraordinaire

s'est passé, c'est que

quand je suis arrivé à Montréal,

ce n'était pas la même musique.

Ce n'était pas la musique du

même régime, ce n'était pas la

musique de la même culture. Ce

n'était plus que de la musique.

Donc l'aspect musical a gagné

et on s'est trouvé tous autour

par la langue, à jouer

de cette musique de manière

extraordinaire, au-delà

de l'identité. Et on a créé

une autre identité,

qui est le côté musicien.


GISÈLE QUENNEVILLE

Je pense que dans vos films,

vous laissez une grande place

à l'improvisation de la part de

vos comédiens. Je pense que vous

avez même inventé un mot pour--


RAPHAËL NADJARI

La "comportementation".


GISÈLE QUENNEVILLE

La "comportementation".


RAPHAËL NADJARI

C'est un anglicisme,

(Propos en anglais)

behaviorism.


GISÈLE QUENNEVILLE

Comment ça se traduit

sur un plateau de tournage?


RAPHAËL NADJARI

Justement, c'est le côté...

C'était précisément

le côté musicien. On a vécu

en musiciens. On a travaillé

à se rendre capables de faire

ce film. Il faut savoir que les

musiciens n'étaient pas acteurs

et les acteurs n'étaient pas

musiciens. On travaillait

avec des musicologues

et des instituts de musique.

On a retraversé tout un siècle

de musique. On s'est rendus

capables de le faire.

Ensuite les comédiens, eux, donc

Géraldine Pailhas et Luc Picard

n'étaient pas musiciens.

Géraldine a pris plus de sept

mois de cours avec une femme

qui s'appelle Helma Warrum. Et

après, avec Natalie Choquette,

elles ont créé cette voix,

ce personnage.

Géraldine a transcendé

complètement son corps. Elle

s'est rendue capable. Et pour

nous, on a traversé des dizaines

de lieux de musique,

des dizaines et des dizaines

de lieux de musique. On a fait

un chemin. Et ce chemin a servi,

tout le long, à la fois à

témoigner de l'énergie de la vie

de musicien, parce que c'était

ce qui m'importait. L'identité

que je voulais qui ressorte,

c'était "vivre en musicien",

c'est-à-dire le côté...

l'existence de ces musiciens,

qu'est-ce que c'est d'être

musicien aujourd'hui.

Comment gérer les passés, les

patrimoines, les origines, etc.

dans un rapport de culture

ou d'art. C'était assez

bien pour ça, parce qu'on a

"comportementé" ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que c'est difficile

de diriger les comédiens?

Est-ce que vous les dirigez?


RAPHAËL NADJARI

Ça a sûrement changé au cours

de mon travail dans les années.

Aujourd'hui, je sacralise

beaucoup l'espace de jeu.

C'est-à-dire que pour moi,

le plus gros du travail consiste

à préserver leur espace de jeu

et à leur donner le maximum

d'espace de jeu, c'est-à-dire le

côté playful, qui est le plus

important maintenant pour moi.

C'est ça que je veux maintenir.

Donc je dirige

the playfulness.

C'est compliqué à définir.

C'est-à-dire que je sanctuarise

au maximum l'espace de jeu avec

des comédiens qui ne répètent

rien. Ce sont des comédiens

qui ne répètent pas et qui vont

traverser ces tranches de vie

dans une improvisation. Sauf que

là, évidemment, l'improvisation

était couplée d'une énorme

technique. Donc, là, je vous

parle et d'un coup, je vais me

mettre à chanter, sauf que je ne

sais pas chanter, je ne sais pas

jouer du piano. Et donc, je vais

avoir des doublures, des voix,

des "doubles pianistes",

des cantatrices qui vont sortir

de partout, comme d'une boîte

de Pandore, et faire des scènes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Et c'est ça que vous avez

fait avec Natalie Choquette?


RAPHAËL NADJARI

Je n'ai pas rencontré

d'abord Natalie.

J'ai rencontré Éléonore Lagacé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qui joue sa fille.


RAPHAËL NADJARI

Et qui est sa fille dans la

vie aussi. Et moi, je ne savais

pas du tout qu'elle était

la fille de cette grande

cantatrice. J'ai été

complètement surpris, parce

qu'elle parlait du scénario,

mais pas du tout en termes

d'acteur, elle parlait du

scénario en termes de vécu, donc

elle se sentait très impliquée,

Éléonore. Et puis elle m'a dit:

"Mais tu sais, ma maman

et mon papa, etc." Du coup, j'ai

rencontré Natalie qui est venue

regarder le projet. Puis elle

m'a dit: "Mais il faut qu'on

donne beaucoup à ce film, parce

que c'est un film de musique.

C'est important pour nous,

parce que celui-là est le reflet

de notre vie de musiciens."


GISÈLE QUENNEVILLE

Et c'est elle, Natalie

Choquette, qui chante finalement

le rôle de Géraldine Pailhas?


RAPHAËL NADJARI

C'est complexe à expliquer.

C'est sa voix, c'est la voix

de Natalie, qui a créé une voix

spécialement pour le personnage,

parce que ce n'est pas tout à

fait la façon dont elle chante.

On avait préenregistré tout ça.

Mais surtout, c'était voix

contre voix, c'est-à-dire

que quand Géraldine chantait,

elle chantait à pleine force.

Et la voix de Natalie,

évidemment, peut attraper

des endroits que Géraldine

ne pouvait pas attraper.

Ça, c'était le jeu, le jeu

de rester dans le magique

du film de musique.


On nous présente un extrait du film «Mobile étoile». Dans la scène, des chanteurs et chanteuses sont en répétition et chantent un air d'opéra.


TOUS

♪ Malin maligne ♪

♪ Gamin gamine ♪

♪ Qui trouvera la clé ♪

♪ Qui va la libérer ♪

♪ à vous à vous ♪

♪ à vous à vous ♪

♪ De deviner ♪


ÉLÉONORE LAGACÉ

Il monta au château ♪

♪ Montra la clé au roi ♪

♪ Essaie donc lui dit-il ♪

♪ En poussant un soupir ♪

♪ Les ducs les comtes

n'y arrivant pas ♪

♪ Si tu fais mieux

elle pourra t'appartenir ♪


TOUS

Si tu fais mieux

elle pourra t'appartenir ♪


GÉRALDINE PAILHAS

♪ Le garçon prit la clé

dans son vieux pantalon ♪

♪ Tritura la serrure

tenta tout rien n'y fit ♪


NATALIE CHOQUETTE est interviewée pour parler de «Mobile Étoile». On nous présente en parallèle un extrait du film où des chanteuses chantent sur une scène.


NATALIE CHOQUETTE

Dans le film

Mobile Étoile,

j'avais en fait plusieurs

chapeaux. C'est-à-dire qu'à

l'origine, Raphaël Nadjari avait

choisi ma fille Éléonore Lagacé

pour interpréter le rôle

d'Abigail. Et ensuite, bon,

il a entendu parler de moi,

que j'étais chanteuse, etc.

Alors il m'a consultée au niveau

de la musique, à savoir

quelle serait la meilleure façon

d'enregistrer le projet.

C'était un petit peu compliqué,

parce que les chansons étaient

enregistrées au piano en France,

les chanteurs étaient ici.

Bref, il a senti que je pourrais

peut-être l'aider au niveau

musical. Alors il m'a dit:

"Écoute, j'aimerais bien

que tu sois ma directrice

musicale pour le film."

Il m'a confié

ce rôle-là aussi, parce que

la musique était de la musique

écrite dans le style de la

musique de Ravel, Fauré, Duparc,

de cette époque française,

Offenbach aussi, donc,

normalement interprétée par des

chanteurs classiques. J'avais

affaire à des voix qui n'étaient

pas classiques et il fallait

trouver un son homogène

à l'intérieur de tout ça.

L'autre rôle que j'avais

aussi, c'était de doubler

la voix de Géraldine Pailhas

qui était l'actrice principale,

actrice extraordinaire.

C'est une danseuse à l'origine,

danseuse de ballet.

Donc je devais lui montrer

aussi la gestuelle, parce que

sa gestuelle quand elle chantait

était plus celle d'une danseuse

que d'une chanteuse. Nous, on

est un peu plus comme campées...

Il m'a demandé aussi de jouer

le rôle de la mère d'Abigail.

C'est un rôle qui m'était

plutôt familier.

Raphaël n'imposait pas

sa direction, mais elle était

tout le temps présente.

Mais il laisse une telle part

à la créativité de l'acteur

ou de l'interprète que...

il obtient ce qu'il veut

à partir de ça.

Il s'est passé

quelque chose de magique

sur ce plateau. Tout le monde

était très proche et je pense

que c'est la plus belle qualité

de Raphaël, c'est d'être capable

de rassembler les gens, de créer

tellement d'amour autour de lui

que ça se transforme en une

expérience humaine sans paroles.

C'est au-delà

de la compréhension,

ça se passe. C'est magique.


L'entrevue avec RAPHAËL NADJARI se poursuit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Raphaël,

vous êtes ici à Toronto pour

présenter votre film

Mobile Étoile au Festival du cinéma

juif de Toronto. Vos premiers

films mettaient en vedette

des familles juives de New York.

Après ça, vous avez tourné

en Israël des films en hébreu,

carrément. Vous avez même

réalisé un film sur l'histoire

du cinéma israélien.

Vous êtes donc un cinéaste juif.

Est-ce que vous êtes à l'aise

avec cette étiquette-là,

cette définition-là?


RAPHAËL NADJARI

Je suis franco-israélien.

C'est plus simple

à dire comme ça.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que la religion joue

un rôle important dans les films

que vous choisissez de faire et

la façon dont vous les faites?


RAPHAËL NADJARI

La métaphysique, c'est quelque

chose qui est intéressant

tant que ça ne touche pas

réellement à l'identité.

C'est-à-dire qu'il y a quelque

chose qui est intéressant dans

le fait de comment les choses

se font, quelles sont les choses

qui viennent du passé. Faut

toujours renoncer à l'idée de

métaphysique, parce que sinon,

on reste engoncé, enfermé dans

quelque chose qui est clivant.

Pour moi, ce qui m'intéresse,

c'est de voir comment

les humanités en creux peuvent

travailler sur des sujets, sur

des histoires. Ça, c'est quelque

chose qui m'intéresse beaucoup,

comment les personnages vont

réussir à sortir, à exister.

Parce qu'on ne sait pas vraiment

ce que c'est. Même si on nous

l'enseigne, même si on nous

explique, même si on... On sait

pas vraiment ce que c'est.

Qu'est-ce que c'est

d'être chrétien? Qu'est-ce que

c'est d'être ceci? Qu'est-ce que

c'est d'être de telle sorte?

Mais qu'est-ce que

c'est être français?

Après, qu'est-ce qu'on fait

de ça? C'est ça qui va engager

l'existence, c'est-à-dire

quels vont être les choix faits?


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que le cinéma

avait un grand rôle

à jouer dans votre jeunesse?


RAPHAËL NADJARI

J'ai pensé que, à la base,

au tout départ, avant

le parlant, quelque chose

était extraordinaire, c'était

que le cinéma n'avait pas

de frontières. Charlie Chaplin

expliquait avant le parlant que

Charlot ne parlait pas anglais.

Et ça a été très long pour lui

de devoir parler anglais.

Il y a eu un énorme passage dans

ces années-là. Et c'est ça qui

est intéressant en travaillant

sur le côté polyglotte,

en travaillant sur le côté

apprendre à écouter,

apprendre à voir.

Peut-être que quelque chose

d'autre est possible. Voilà.


GISÈLE QUENNEVILLE

Qui ont été vos influences

cinématographiques?


RAPHAËL NADJARI

Je pense que c'est des...

Alors, c'est en bribes. Il y a

évidemment le cinéma français

de la liberté. Il y a le cinéma

américain de la liberté,

c'est-à-dire le cinéma

de Morris Engel, ou le cinéma

juste d'après-guerre à New York,

qui est un cinéma extrêmement

important, jusqu'à Jonas Mekas,

tout ce qui a été indépendant,

Cassavetes, qui a été magique.

Plus tard, c'est que j'ai

retrouvé ces gens-là partout. Il

y avait des grands lutteurs pour

ça. C'était intéressant aussi de

voir que c'était pas national.

Ça n'appartenait

à aucune nation.

Ça ne veut pas dire qu'il n'y a

rien de la nation. Ça ne veut

pas dire que le cinéma français

ne l'est pas. Mais ça veut dire

que parfois, il y a du cinéma

en France, il y a du cinéma

en Amérique. Et moi,

ce que je cherche, c'est quand

il y a du cinéma, c'est-à-dire

la captation de l'émotion,

au-delà de la stigmatisation

ou de l'enfermement

à l'intérieur des stéréotypes.


GISÈLE QUENNEVILLE

À 26 ans, je pense, vous êtes

parti de la France pour aller

à New York pour tourner

des films. Pourquoi New York?


RAPHAËL NADJARI

C'est un concours

de circonstances qui a fait que

j'ai été à New York. J'ai écrit

un film de cinéma pour un ami.

C'était la grande époque

des videostores. Et donc,

j'ai découvert tous les films

j'avais pas vus. J'ai été

assez passionné par le côté

cinéma noir, qui posait plein

de questions, et puis de la

liberté. Puis ça touchait aussi

à des questions politiques.

Et j'ai écrit ce film. Je suis

tombé sur une nouvelle de

Dostoïevski qui m'a passionné.

C'est comme ça qu'est né

ce premier film dans une énergie

complètement indépendante, parce

que c'était un groupe d'amis

qui a essayé de faire ce film au

départ. Donc c'était aussi une

aventure peut-être d'amitié.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous parliez

anglais?


RAPHAËL NADJARI

Pas vraiment, non.


GISÈLE QUENNEVILLE

Pourtant, ces trois premiers

films sont en anglais,

n'est-ce pas?


RAPHAËL NADJARI

J'ai appris à parler anglais

par le cinéma pour le coup,

en voyant des films.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ces trois premiers films

new-yorkais sont décidément très

low-tech, comme on peut dire?

Je pense que vous les avez

tournés tous les trois

en Super 8, ou presque?

Il y en a un en tout cas.


RAPHAËL NADJARI

Il y en a un en Super 8.


GISÈLE QUENNEVILLE

Ça, c'était à l'époque

où le film de Hollywood,

la technologie étaient rois.

Quelle est la relation que vous

entretenez avec la technologie

dans votre métier?


RAPHAËL NADJARI

En fait, le cinéma

indépendant, c'était d'abord

des petites caméras.

Qu'est-ce que ça veut dire,

des petites caméras? Ça veut

dire qu'on travaille sur des

relations fond-forme par rapport

au mouvement, le plus vite

possible, parce qu'on n'a pas

de moyens, on peut pas tourner.

C'est à la frontière entre le

cinéma B, le cinéma

low-tech

et en même temps, le rapport

fond-forme, par rapport

à des histoires

qui ont énormément d'énergie,

parce qu'il faut les porter.

La vidéo arrivait et elle était

un outil pas du tout pensé.

Donc elle était juste une espèce

d'économie. Et donc, la vidéo

était un problème par rapport

aux traditions de cinéma

qui étaient faites, qui étaient

du film. Il y avait une vraie

question: est-ce qu'un film,

ça doit être fait avec du film,

à l'époque. C'est une question

qui n'a même presque plus

de validité là, aujourd'hui,

en temps T. Mais c'était

intéressant comme question. Donc

il y avait ce côté-là. Et puis,

c'est parce qu'on avait très,

très peu d'argent pour faire

tout ça. C'était presque...

Voilà, c'était vraiment

des tout petits films.


On nous présente un extrait du film «I'm Josh Plonski's Brother», un film de RAPHAËL NADJARI datant de 2001. Dans l'extrait un homme marchant dans la rue se fait tirer dessus par quelqu'un dans une voiture.


RAPHAËL NADJARI

Je ne me souviens

pas toujours des personnages.

C'est beaucoup l'acteur

auquel je peux penser.

Je peux pas dissocier

complètement le personnage

de l'acteur, parce que la façon

dont on les construit, c'est

un peu eux et c'est un peu

le travail que je fais.

Je suis habité, en fait, par des

choses peut-être très petites.

Je me souviens d'un sourire,

d'un regard. Le plus fort,

c'est dans des moments où je m'y

attends pas, c'est-à-dire

dans des moments où malgré

tout ce que j'ai pu réfléchir,

il y a enfin ce que je n'ai pas

pu réfléchir qui arrive.

Je me souviens d'Assi Levy,

par exemple, dans

Avanim.

Je me souviens de Richard Edson.

Je me souviens de Géraldine, là,

tout de suite, ça me remonte,

ou de Ori Pfeffer ou de...

Je me souviens de choses très...

... très étranges. C'est aussi

le côté polyphonique

de ces films ou des interactions

dans des scènes

qui serait intéressant.

Je pense que c'est dans

"l'entre-personnage" que

les choses se jouent le plus.

C'est peut-être dans tout ce qui

est manquant, entre par exemple,

euh... un père et son fils,

ou un père et sa fille,

deux frères. Euh...

des gens qui s'aiment, des...

Je pense que c'est dans l'inter,

l'interpersonnages

que je dois me situer quelque

part, dans une tentative

de les faire se parler en fait.


On nous présente un extrait d'un autre film de RAPHAËL NADJARI: «Avanim», datant de 2004. Dans l'extrait, deux hommes et une femme discutent en hébreu.


HOMME 1

(S'adressant à la femme)

(Propos traduits de l'hébreu)

Tu sors sans prévenir, comme ça?


FEMME

(Propos traduits de l'hébreu)

Je veux me coucher.

On en discutera plus tard.

Je veux dormir.


HOMME 1

D'accord, vas-y.


HOMME 2

Pourquoi tu ne lui

réponds pas?


Un silence s'installe.


HOMME 2

Pourquoi tu ne réponds pas?


FEMME

Je veux me coucher.

Voilà ce que je veux.


HOMME 2

On s'inquiète toute la nuit

et tu veux dormir?


FEMME

Personne ne t'a demandé

de s'inquiéter pour moi.


HOMME 1

C'est moi qui lui ai demandé

de venir.


FEMME

Bravo d'avoir appelé

mon père!


HOMME 1

(Criant)

Ne nous tourne pas le dos.

Je t'ai attendue.

Toute la nuit, je t'ai attendue!

Et si tu t'étais fait violer? Tuer?


FEMME

Baisse ta main.


L'homme pousse la femme.


HOMME 2

Ça suffit.


HOMME 1

(S'adressant à la femme)

Qu'est-ce qui t'arrive?


FEMME

Bravo! Va-t-en!


HOMME 1

Toi, va-t-en!


HOMME 2

Ça suffit.


HOMME 1

C'est quoi ce comportement?


FEMME

Je m'en vais, d'accord.

Pas de problème.


L'entrevue avec RAPHAËL NADJARI se poursuit.


GISÈLE QUENNEVILLE

Raphaël, après avoir tourné

trois films, vous avez quitté

New York, mais vous êtes pas

rentré en France, vous êtes allé

en Israël. Pourquoi Israël?


RAPHAËL NADJARI

J'avais un lien, parce que

j'avais une partie de ma famille

qui habitait là-bas et puis,

je voulais continuer un voyage.

En fait, voilà. Le cinéma

américain, c'était un peu

un dialogue avec le cinéma

tout court, avec une histoire de

cinéma, qui était en dialogue

avec une espèce... comme

des travaux d'étude. Au lieu de

faire des études de cinéma, moi,

j'ai fait du cinéma d'étude.

Donc je suis parti explorer

un clivage entre le moderne

et l'ancien, au travers

d'un portrait de femme.

C'est comme ça que

j'ai commencé à faire ce film,

qui était un film improvisé.


GISÈLE QUENNEVILLE

Est-ce que vous parliez

hébreu à ce moment-là?


RAPHAËL NADJARI

L'hébreu, je le comprenais,

de manière... très forte par

rapport à mes études, enfant.

Mais je ne parlais pas l'hébreu

courant. Ça m'a pris quelques

semaines pour comprendre.


GISÈLE QUENNEVILLE

On est au début

des années 2000.


RAPHAËL NADJARI

Oui, on est en 2002.


GISÈLE QUENNEVILLE

C'est ça. Est-ce que

c'était difficile de tourner

en Israël à cette époque-là?


RAPHAËL NADJARI

Oui. On était obligés d'être

très encadrés, parce que,

bon, le tournage de rue, etc.,

c'était quand même complexe.

Mais l'énergie était très forte,

parce que... Voilà, une espèce

de méthode de jeu

et d'intégration de tout ce

qu'on découvrait s'est remise en

place. Et c'est la même équipe,

une grande partie de la même

équipe qui avait fait les films

à New York qui est venue avec

moi en Israël. Donc on avait

une espèce de rencontre

entre deux équipes.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez aussi réalisé

un film sur le cinéma israélien,

ce qui est un peu surprenant

compte tenu de ce que vous dites

par rapport au cinéma national.


RAPHAËL NADJARI

Ça m'a mis dans une position

d'écoute. C'est-à-dire

que j'ai écouté les témoignages

de 70 cinéastes, réalisateurs,

acteurs, producteurs du cinéma,

ce qui a donné un nombre

considérable d'heures

de rushes. Et j'ai vu

à peu près 300 ou 400 films

d'une cinématographie

que j'ai découverte. C'est que

j'ai réussi à faire de fil

en aiguille, un narratif négocié

entre les gens. C'est-à-dire

qu'on croyait que c'était

un effet de style, mais en fait,

c'était réel. Si j'écoutais

quelqu'un qui me racontait

les grandes périodes du cinéma

comme ci, du cinéma comme ça,

à partir des mêmes définitions

de périodes, les gens

n'avaient pas du tout

la même conception de la chose.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous êtes français

et vos films sont principalement

tournés aux États-Unis

et en Israël. Je suis curieuse

de savoir la relation

que vous entretenez,

en tant que cinéaste,

avec votre propre pays. Pourquoi

vous ne tournez pas en France?


RAPHAËL NADJARI

D'abord, j'y ai appris

beaucoup de choses. C'est

le lieu de mon apprentissage.

Je n'ai pas fait d'études

de cinéma. J'ai été complètement

dans une relation aux choses

plastiques, etc. Le fait

d'avoir emmené... Voilà, il y a

toute une génération de gens

qui ont participé à ces films,

qui travaillent tous. C'est

intéressant de voir ce qui est

sorti de ce travail par rapport

à la découverte de chacun et

de... Donc, c'est une aventure.

Après, voilà, l'idée...

C'est pas le particulier et

l'universel qui m'intéressent.

C'est en fait, les petits cosmos

qu'on peut découvrir

pour pouvoir travailler

d'une autre façon.


GISÈLE QUENNEVILLE

Vous avez eu votre période

new-yorkaise, votre période

israélienne, vous venez

de tourner un film à Montréal.

Vous commencez donc

votre période canadienne?


RAPHAËL NADJARI

C'est vrai que le fait d'avoir

tourné en français à Montréal et

d'avoir vu, entendu, Géraldine

parler avec Luc, Natalie,

Éléonore, Raymond Cloutier,

complètement génial,

Marcel Sabourin,

travailler sur ce travail...

La façon dont il va dire

le mot "musique" par exemple. Je

l'entendais presque deux heures

après. "Mais vous faites

de la musique", mais c'était...

Je l'entendais peut-être deux

heures après. Donc ça, oui,

j'ai retrouvé quelque chose

peut-être de l'enfance.


GISÈLE QUENNEVILLE

Donc il y en aura

d'autres ici?


RAPHAËL NADJARI

J'espère. J'espère. Il faut...

Après, c'est des choses, il faut

les créer, ces projets. Ça prend

du temps. Il faut continuer

à travailler sur le rapport

éthique, c'est-à-dire la

découverte, apprendre à voir, le

"cinéma lunettes", le "cinéma

fenêtre" aussi, le "cinéma

portes qui s'ouvrent",

sinon, on va être très vite

dans quelque chose qui va être,

eh bien, ennuyeux.


GISÈLE QUENNEVILLE

Raphaël Nadjari,

merci beaucoup.


RAPHAËL NADJARI

Eh bien, merci.


Générique de fermeture

Épisodes

>Choisissez une option de filtrage par âge, fiction, ou saison

  • Catégorie Saison
  • Catégorie Documentaire
  • Catégorie Reportage

Résultats filtrés par